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LA RÉPUBLIQUE ET L'EMPIRE. — DERNIÈRES ANNÉES

Pendant toute la durée du gouvernement de Juillet, Lacordaire ne fit point à tout j) rendre mauvais ménage avec les pouvoirs publics . Sans doute, lorsqu'il avait entrepris de rétablir en France rOrdre des Frères Prêcheurs, il s'était heurté à certaines mesquineries qui étaient dans l'espril du temps, mais il avait fini par en triompher. Il avait même trouvé chez quelques hommes politiques, entre autres chez M. Guizot, une grande bienveillance. Aussi, tout en réservant soigneusement son indépendance, n'avait-il point poussé l'opposition aussi loin que certains catholiques. Il n'avait pas désapprouvé la transaction qui, à la suite de la célèbre campagne entreprise par M. Thiers contre les Jésuites, était intervenue entre la cour de Rome et le gouvernement du Roi. Les Jésuites lui avaient paru un peu compromettants, et le gouvernement assez sage. D'ailleurs, il ne croyait pas qu'un autre régime

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que la mc/narchie conslilutionnelle fût possible en France. « Je crois, avait-il écrit à Lamennais au moment de leur séparation, que, durant ma vie et même bien au delà, la République" ne pourra s'établir en France, ni dans aucun autre lieu de l'Europe. » Aussi, n'avait-il aucune attache avec le parti républicain, que dans sa Lettre sur le Saint-Siège publiée en 1836 il jugeait même avec une sévérité excessive. « On pourrait dire qu'il n'existe pas en France d'autres partis que le parti de la monarchie régnante et celui de la monarchie prétendante, si l'on ne découvrait, à fond de cale de la société, je ne sais quelle faction qui se croit républicaine, et dont on n'a le courage de dire du mal que parce qu'elle a des chances de vous couper la tête dans l'intervalle de deux monarchies.... » Il ajoutait même, après avoir montré que la France devait son unité morale à la monarchie, qu'en politique c la France ne peut être qu'une monarchie ou un chaos , parce qu'il n'existe pas de milieu réel entre la soumission commune à un seul chef et l'indépendance radicale de tous les citoyens ».

Il est donc assez difficile de s'expliquer l'enthousiasme soudain qu'inspirèrent à Lacordaire les événements de 1848. On a parlé parfois du coup de soleil de Juillet. Il semble qu'il ait eu son coup de soleil de Février, et cependant, c'était un bien pâle soleil. Pour comprendre les sentiments auxquels il obéit alors, il faut se rappeler certains incidents qui signalèrent l'établissement de la seconde Répu- Idique en France. De même qu'au lendemain des événements qui amenèrent la chute de la Restau-

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ration, le clergé catholique avait eu à souffrir de son alliance trop étroite avec un régime devenu impoj3ulaire, de même il bénéficia de l'hostilité sourde, mais constante, qu'il avait témoignée au régime de Juillet, Dans plus d'une localité, les curés se jetèrent avec ardeur dans le mouvement républicain, et on devait les voir bientôt bénissant les arbres de la liberté. Mais de tous ces incidents il y en eut un qui dut surtout frapper Lacordaire, et qui a été maintes fois raconté. Lors du sac des Tuileries, quelques-uns des insurgés qui avaient pénétré dans la chapelle de la reine Marie-Amélie s'emparèrent d'un crucifix qui s'y trouvait. Au lieu de se l'approprier, ainsi qu'ils firent de maints objets appartenant à la famille royale, ils le portèrent solennellement à l'église Saint-Roch, et sur le passage de cette procession singulière plus d'un front se découvrit respectueusement. Cette manifestation inattendue ne put manquer de frapper vivement une imagination aussi impressionnable que celle de Lacordaire, et elle contribua sans doute à faire naître chez lui cette illusion qu'il allait voir se réaliser le rêve de sa jeunesse, l'alliance de l'Eglise et de l'Etat dans la liberté, ou plutôt l'Etat acceptant librement la direction morale de l'Eglise. N'oublions pas, en effet, que si l'engrènement (suivant son expression) était à ses yeux intolérable et odieux, la séparation ne lui semblait qu'un remède sublime, et que l'idéal demeurait la supériorité de la société spirituelle sur la société matérielle. « Ce système, ajoutait-il dans une lettre à M. Foisset que j'ai déjà citée, est tellement modérateur du

peuple et du pouvoir qu'une nation vraiment chrétienne n'en a jamais compris d'autre et qu'elle s'y jette d'elle-mènie sans y penser. » Mais ce système ne lui paraissait applicable que le jour où rois et peuples le demanderaient à deux genoux. Ce jour était-il arrivé? L'Eglise allait-elle gouverner les peuples comme, au moyen âge, elle avait régi les rois? Allait-elle, dans une république catholique, jouer ce beau rôle de modératrice de la liberté? Lacordaire le crut, et cette espérance peut seule expliquer l'impétuosité avec laquelle il se jeta au plus fort de la mêlée.

Dès le lendemain même de la catastrophe, il donna un gage éclatant de son adhésion au nouveau régime. Pour la première fois, il devait prêcher, à Paris, la station du Carême, ses conférences ayant eu lieu jusque-là pendant l'Avent. Il avança spontanément, d'accord avec l'archevêque Mgr Affre, l'ouverture de la station, qu'il fixa au dimanche de la Septuagésime, c'est-à-dire précisément au 27 février. Au jour dit, alors que les barricades dont Paris s'était couvert demeuraient encore debout , Lacordaire monta dans la chaire. L'affluence était prodigieuse. On pensait bien que quelque allusion aux événements de la veille s'échapperait de la bouche de l'orateur; aussi l'auditoire était-il attentif et vibrant. L'attente ne fut pas trompée. Il débuta en remerciant l'archevêque de l'exemple qu'il avait donné à tous dans ces jours de grande et mémorable émotion. « Vous nous avez appelés, dit-il, dans cette métropole, le lendemain d'une révolution où tout semblait avoir péri ; nous sommes venus ;

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nous voici tranquilles sous ces voûtes séculaires; nous apprendrons d'elles à ne rien craindre pour la religion et pour la France; toutes les deux poursuivront leur carrière sous la main de Dieu qui les protège; toutes les deux vous rendent grâces d'avoir cru à leur indissoluble alliance, et d'avoir discerné des choses qui passent celles qui demeurent et s'affermissent par la mobilité même des événements. » Puis il entra dans son sujet, qui était l'existence de Dieu, et après avoir montré l'universalité de la croyance en Dieu, après avoir montré Dieu populaire, il s'écriait : « Grâce à Dieu, nous croyons en Dieu, et si je doutais de votre foi, vous vous lèveriez pour me repousser du milieu de vous; les portes de cette église métropolitaine s'ouvriraient d'elles-mêmes sur moi; et le peuple n'aurait besoin que d'un regard pour me confondre, lui qui tout à l'heure, au milieu même de l'enivrement de sa force, après avoir renversé plusieurs générations de rois, portait dans ses mains soumi-es, et comme associée à son triomphe, l'image du Fils de Dieu fait homme. » Ces paroles provoquèrent des applaudissements que Lacordaire dut même réprimer. Mais elles eurent au dehors un retentissement immense. On y vit une consécration donnée par l'Eglise à la révolution et, pendant quelque temps, Lacordaire, comme Dieu, fut populaire.

Si, dans l'attitude qu'il avait cru devoir prendre, Lacordaire avait eu besoin d'encouragements, il les aurait trouvés dans celle des hauts dignitaires de l'Eglise. Ce n'était pas seulement Mgr Affre qui louait le peujile de Paris de la modération qu'il avait

montrée dans la victoire; c'était un grand nombre de ses collègues de l'épiscopat qui, dans leurs mandements, semblaient, sinon se réjouir, du moins se consoler facilement de la chute d'un régime auquel beaucoup devaient leur élévation. C'était le Nonce qui exprimait au Ministre des affaires étrangères la vive et profonde satisfaction que lui inspirait le respect que le peuple de Paris avait témoigné à la religion. C'était enfin le Saint-Père lui-même qui, dans une lettre adressée à M. de Montalembert, se félicitait de ce que, dans ce grand changement, aucune injure n'avait été faite à la religion, ni à ses ministres, et se complaisait dans la pensée que cette modération était due en partie à l'éloquence des orateurs catholiques « qui avaient rendu son nom cher à ce peuple généreux ». Il n'en fallait pas tant pour que Lacordaire se jetât au plus fort de la mêlée avec la généreuse impétuosité qui était dans sa nature. Aussi ne négligea-t-il rien pour réaliser l'espoir qu'il avait conçu de placer les catholiques à la tête du mouvement républicain, et de conférer à l'Eglise le gouvernement de la démocratie.

Le premier moyen à employer, c'était l'action par la voie de la presse. Il se réunit dans cette pensée avec deux hommes dont l'un était pour lui un ami, et dont l'autre occupait déjà par sa science une situation considérable dans l'Eglise, Ozanam et l'abbé Maret. « Nous sommes démocrates, avait écrit l'abbé Maret dans une note qui servit comme de protocole à leur entente, c'est-à-dire que nous croyons que l'ère du gouvernement des peuples par eux-mêmes est arrivée. Par conséquent l'extension

des droits politiques et des libertés générales nous paraît dans la nécessité des temps et conforme aux besoins de la civilisation. » Cette entente avait pour résultat l'ouverture d'une souscription qui, dès le premier jour, rassemblait onze mille francs entre les mains de Lacordaire, et la publication d'un journal , CEre nouvelle , dont le premier numéro paraissait le 5 avril. Le numéro débutait par un long prospectus où, à côté de la signature de Lacordaire, de l'abbé Maret et d'Ozanam se trouvaient celles de MM. de Goux et de Sainte-Foi, anciens rédacteurs de V Avenir. S'il n'y avait manqué celle de Lamennais, qui avait versé en pleine démagogie, et celle de Montalembert qui était en pleine réaction, on aurait pu croire que c'était la même campagne qui recommençait. Lacordaire avait accepté la situation de directeur du journal. Il n'y écrivit au reste que rarement. Quelque talent de journaliste qu'il eijt autrefois montré dans les polémiques de V Avenir, un autre moyen d'action convenait mieux encore à son tempérament : c'était la parole. Il avait parlé jusque-là devant un public muet. Sans doute, même du haut de la chaire, il avait senti plus d'une fois s'établir, entre ses auditeurs et lui, ces communications en quelque sorte magnétiques qui révèlent au véritable orateur l'état d'esprit de ceux qui l'écoulent, et qui l'encouragent ou l'avertissent. ]\Iais parler devant un public vibrant et animé, qui, tra- B duisant ses impressions par des manifestations exté- ^■^rieures, peut librement applaudir ou interrompre, ^V qui vous suit ou vous résiste, qui vous échappe ou ^B qu'on ramène, quel rêve pour un homme dont la

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faculté maîtresse est le don de la parole et qui demeure, comme Lacordaire, orateur même en écrivant! Il n'est pas étonnant que ce rêve l'ait tenté.

Ce serait toutefois calomnier cette noble nature que de croire qu'il ait obéi à un sentiment personnel en se présentant comme candidat à l'Assemblée nationale. Il sentait bien que, dans les temps de trouble et de liberté, toute action qu'on s'efforce d'exercer en dehors des assemblées est nulle, à moins que ce ne soit une action révolutionnaire. Il accepta donc, s'il ne sollicita pas, d'être porté comme candidat à l'Assemblée nationale sur la liste de plusieurs départements. Figurant en jiarticulier sur la liste de Paris, il lui fallut aller défendre sa candidature dans les réunions publiques. Il y alla non sans répugnance, mais par point d'honneur, pour donner l'exemple du courage. « Avant tout, avait-il dit, il faut combattre la peur. »

Les réunions électorales n'étaient point entrées dans nos mœurs comme elles le sont aujourd'hui, et la présence d'un moine devait encore ajouter à la curiosité. Aussi l'affluence fut-elle grande aux deux réunions où il se rendit. Les journaux nous ont conservé le récit de celle qui eut lieu à la Sorbonne. Lacordaire y fut tout le temps sur la sellette. Le citoyen Guillemin lui demanda quelle était son opinion à l'égard de la juridiction directe et surtout indirecte du pape, en matière temporelle. Lacordaire répondit qu'à ses yeux le souverain pontife n'avait pas, comme pape, le droit de déposer des souverains ou des chefs de magistrature quelconque, et pas davantage celui de donner une

constitution à la France, ni de régler ce que l'interpellateur appelait le temporel. Le citoyen Barnabe lui demanda ce qu'il pensait du dernier discours de Montalembert sur les événements du Sonderbund, « discours qui était tout entier une longue satire envenimée contre nos pères de 1793 ». « Je ne me reconnais aucun père de 1793, répondit courageusement Lacordaire. Je connais en 1789 des hommes qui ont voulu la destruction d'un grand nombre d'abus, qui ont combattu pour cette destruction. Ces hommes persévérants dans leurs volontés, dans leurs luttes, voilà ceux que j'appelle mes pères. »

Enfin le citoyen Clémencey le prit directement à partie à propos de ce passage de sa lettre sur le Saint-Siège, où il traitait le parti républicain de « faction dont on n'a le droit de dire du mal que parce qu'elle a des chances de vous couper la tête entre deux monarchies ». L'attaque était embarrassante. Lacordaire s'en tira habilement. Il conviât que, avant le 24 février, il n'y avait pas dans toute sa personne un atome de républicanisme, mais il invoqua comme excuse valable qu'à l'époque où il était entré dans la vie « le comble de l'esprit libéral avait admis la charte et la constitution ». Il n'avait donc pas pu s'opposer seul au vœu magnanime de la nation. S'il avait taxé la République d'une manière dure, c'est qu'il l'avait toujours présente à l'esprit comme un échafaud noir et sanglant. Mais il était aujourd'hui fier et content d'avoir mal pensé d'elle, et de n'avoir pas vu ses tristes prévisions se réaliser. Et comme le citoyen Clémencey, mécontent de sa réponse , demandait à Lacordaire ce que

l'Eglise, qui était dans une position fausse vis-à-vis de la Révolution, entendait faire pour se réconcilier définitivement avec le siècle, et de quelle manière elle entendait se rajeunir pour devenir la croyance de la jeune République, il fournit à Lacordaire l'occasion d'un beau mouvement d'éloquence sur la réconciliation de la génération nouvelle avec cette antique génération de la vérité qui s'appelle l'Eglise. « Je ne saisis pas bien, s'écria-t-il, quelle est l'opposition qui peut se trouver entre ces deux choses si admirables, la vieille doctrine catholique, celle qui a créé les peuples et la liberté même des peuples, car avant Jésus-Christ, avant l'Evangile, il n'y avait pas de peuples. Il n'y avait que des maîtres et des

esclaves L'égalité, la liberté! comment se fait-il

que la République, qui inscrit cette devise au fronton de ses temples, puisse se trouver en opposition avec l'Eglise? Je ne pense pas que la réconciliation soit à faire; je pense, au contraire, qu'elle est faite^ et si ce peuple que nous avons mis au monde nous-mêmes abandonnait de part et d'autre des préjugés antiques, si eux et nous, dis-je, nous voulons nous réconcilier, je ne vois pas ce qui peut nous en empêcher. »

Cette éloquente péroraison fut couverte d'applaudissements, et Lacordaire sortit de la réunion sans avoir, à tout prendre, fait d'accrocs à sa robe de moine. Il semble cependant qu'à la veille même de l'élection, quelque scrupule lui soit venu sur sa candidature, car il signa dans V Ère nouvelle un article où il déclarait que le rôle politique du clergé ne lui paraissait qu'un accident transitoire. Le peuple de

Paris avait, selon lui, sacré le prêtre. Le prêtre était (Jonc Français, citoyen, républicain; il pouvait se porter comme candidat, et il le devait, car se retirer en un pareil moment, c'était abdiquer le service militaire à l'heure de la bataille. Mais une fois la République constituée, le prêtre se retrouverait en présence d'une nation extrêmement jalouse de la distinction des deux pouvoirs, et douée d'un goût exquis que les moindres dissonances blessent vivement. « Le clergé de France, ajoutait-il, ne s'exposera jamais sans dommage au souffle des passions politiques. Si éloquent fut-il, si dévoué, si courageux, il paraîtra moins grand à la tribune que dans l'humble chaire où le curé de campagne apporte la gloire de son âge et la simplicité de sa vertu. »

Tout rallié que fût Lacordaire, il fut vivement combattu à Paris par les républicains. Une portion même du clergé se prononça contre lui, et tandis que le curé de Saint-Eustache, l'abbé de Guerrv, était élu, il n'obtenait qu'un chiÛ're de voix tout à fait insuffisant. Il en fut de même dans les autres départements où il avait été porté. Il pouvait donc croire qu'il avait échoué dans sa légitime ambition, lorsqu'il apprit que, porté à son insu et à la dernière heure sur la liste des Bouches-du-Rhône, il était au nombre des élus. Trois évêques et vingt prêtres l'étaient avec lui.

Ce résultat inattendu ne pouvait qu'encourager Lacordaire dans l'espoir qu'il avait conçu d'assister à la fondation d'une république vraiment catholique. Ses lettres d'alors témoio^nent de son exaltation. « Tout ce que nous voyons est miracle », écrivait-il à

Mme de Prailly, et dans une lettre à M. Foisset : « Je ne suis pas saint Bernard, et saint Bernard, homme de pénitence et de solitude, n'a jamais résisté à l'appel que faisaient de lui les rois ou les peuples ». Il y eut un dernier jour où il put encore se comparer à saint Bernard acclamé par le peuple. Ce fut le 4 mai, date de l'ouverture de l'Assemblée nationale. Ce jour-là, un de ses membres en ayant fait la proposition, l'Assemblée nationale crut devoir se rendre sur le péristyle du palais législatif pour proclamer la république. Le costume blanc et noir de Lacordaire le distinguait au milieu de ses collègues. Reconnu et acclamé par son nom, il descendit jusqu'à la grille. Des mains se tendirent pour serrer la sienne à travers les barreaux, et, comme l'Assemblée fit le tour du palais pour rentrer par une autre porte, Lacordaire, pendant ce défilé, fut suivi d'un cortège qui l'applaudissait. Une dernière fois, il put croire que le peuple le sacrait prêtre, citoyen et républicain. Son illusion sur les véritables sentiments du peuple devait être de courte durée.

« Des personnes graves » avaient conseillé à Lacordaire de venir siéger à l'Assemblée en soutanelle ou habit à la française. Au dernier moment il s'y refusa, et ce fut revêtu de son costume de Dominicain <|u'il alla s'asseoir sur le banc le plus élevé de la travée d'extrême gauche, au sommet de ce qu'on appelait la Montagne. Il avait cru par là donner un gage de la sincérité de son adhésion. « Ce fut une faute », a-t-il écrit lui-même, faute dont il aurait dû être averti lorsqu'il vit Lamennais s'asseoir à quelques degrés au-dessous de lui, sur ces

mêmes bancs. Quels regards, quels mots furent échangés entre eux, nul ne le sait. On a raconté que, Lamennais ayant dit dans son premier discours : « Quand j'étais prêtre », un interru{)teur aurait répondu : « Monsieur, prêtre, on l'est toujours », et que cet interrupteur était Lacordaire. Mais aucun de ses biographes sérieux ne rapporte ce propos, qui n'est qu'une simple légende.

A la tribune, Lacordaire ne prit que deux fois la parole. La première, ce fut pour combattre la nomination directe des ministres par l'Assemblée; la seconde, à propos d'une allusion faite par le Procureur général Portails au costume qu'il portait, « costume prohibé par les lois ». Lacordaire releva l'inconvenance avec dignité, et expliqua que ce que son habit représentait à l'Assemblée, c'était « la République elle-même, triomphante, généreuse, juste, conséquente à elle-même ». Les deux fois, sa parole produisit peu d'effet. Aurait-il su la transformer , en la condensant, et lui donner la forme sobre, vive, acérée parfois, que doit prendre l'éloquence politique? Gela est impossible à dire. Les événements ne lui en laissèrent pas le temps.

Le 15 mai, l'Assemblée nationale était envahie par ce même peuple de Paris, qui, onze jours auparavant, acclamait la République et Lacordaire. Laissons-le raconter lui-même l'impression qu'il en ressentit : « Nous demeurâmes trois heures, sans défense contre l'opprobre d'un spectacle où le sang ne fut pas versé, où le péril peut-être n'était pas grand, mais où l'honneur eut d'autant plus à souffrir. Le peuple, si c'était le peuple, avait outragé ses repré-

ion LAcor.DAinr,.

sentants, sans aulre but que de leur faire entendre qu'ils étaient à sa merci. 11 n'avait pas coiffé l'assemblée dun bonnet rouge, comme la tête sacrée de Louis XVI; mais il lui avait ôté sa couronne, et il s'était ôté à lui^-même, qu'il fût le peuple ou qu'il ne le fût pas, sa propre dignité. Pendant ces longues beures, je n'eus qu'une seule pensée, qui se reproduisait à toute minute sous cette forme monotone et im|)lacable : la République est perdue. »

Pour Lacordaire lui-même, le péril fut un instant plus grand qu'il ne Ta jamais su. « Vois-tu là-bas ce vautour? dit un homme du peuple à un de ses camarades, j'ai bien envie d'aller lui tordre le cou. » « La comparaison me parut admirable, ajoute Tocqueville, qui raconte l'anecdote dans ses Souvenirs. Le cou long et osseux de ce Père sortant de son capuchon blanc, sa tête pelée, entourée seulement d'une houpe de cheveux noirs, sa figure étroite, son nez crochu, ses yeux rapprochés, fixes et brillants, lui donnaient en effet avec l'oiseau de proie, dont on parlait, une ressemblance dont je fus saisi. »

Le coup était rude, et la désillusion fut aussi complète que rapide. D'un coup d'oeil il mesura la profondeur de l'erreur où il était tombé. Il comprit que le peuple, qu'il avait rêvé de réconcilier avec l'Église, n'était pas disposé à se laisser gouverner par elle; il comprit que si, en partie grâce à ses efforts, le nombre des catholiques était beaucoup plus grand en France qu'au lendemain de 1830, cependant c'était chimère de comj)ter sur une majorité purement catholique; il comprit enfin que ses rêves généreux de fraternité sociale étaient menacés

par des passions auxquelles il serait impossible de ne pas opposer la force, que l'ère des luttes violentes allait commencer, et que les cruelles nécessités de ces luttes mettraient à une trop rude éj)reuve le représentant d'un Dieu de miséricorde. Comme il avait reconnu et proclamé son erreur de 1830, avec la même franchise, avec la même loyauté, il reconnut el proclama son erreur de 1848. Trois jours après les événements du 15 mai, il adressait au président de l'Assemblée nationale et aux électeurs des Bouches-du-Rhône une lettre par laquelle il annonçait sa démission, a L'expérience lui avait montré, disaitil dans sa lettre au président, qu'il arriverait mal à concilier dans sa personne les devoirs pacifiques de la vie religieuse avec les devoirs difficiles et sévères de représentant du peuple. » Et il ajoutait dans sa lettre à ses électeurs : « Je conij)ris que dans une assemblée politique l'impartialité conduisait à l'impuissance et à l'isolement, qu'il fallait choisir son camp et s'y jeter à corps perdu. Je ne pus m'y résoudre. Ma retraite était dès lors inévitable, et je l'ai accomplie. »

A distance, l'aveu d'une erreur grandit un homme. Au moment même, elle le diminue. Lacordaire avait le sentiment de cette diminution. Il en jîrenait son j)arti non sans souffrances, mais avec une humilité touchante. « Il est très dur, écrivait-il, de paraître manquer de conséquence et d'énergie, mais il est bien plus dur encore de résister aux instincts de sa conscience. Je n'aurais jamais cru avoir tant d'horreur de la vie j)olitique. Je ne me suis trouvé qu'un pauvre petit moine, et pas du tout un Riche-

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lieu, un pauvre peut moine aimant la retraite et la paix. »

Les journées de juin achevèrent d'abattre sa foi politique, qui, lui-même le reconnaissait, « n'avait jamais été viable ». Aussi prenait-il, quelques mois après, une détermination qui était la conséquence naturelle de son nouvel état d'esprit : celle d'abandonner la direction de V Ère nouvelle dont le programme, de plus en plus hardi, avait cessé d'être le sien. Il s'en expliquait avec l'abbé Maret dans une lettre très noble que l'abbé Bazin a reproduite dans son intéressante vie de l'ancien doyen de la Faculté de théologie : « C'était à moi, disait-il, au commencement, de pressentir si je n'allais pas au delà de mes forces en prenant une voie étrangère jusque-là aux habitudes de mon esprit. C'était à moi de connaître, de savoir que j'étais un démocrate bien novice, et que je serais incapable, sans une conviction énergique, de mener à fin l'ouvrage que je commençais avec vous. J'avoue ce fait. Dieu le jugera. Il jugera si le besoin de me dévouer pour sa cause peut excuser la témérité qu'il y eut à m'engager dans une voie dont je n'étais pas sûr ».

Ses convictions démocratiques, qui n'avaient jamais été bien solides, étaient en effet singulièrement ébranlées, car il écrivait quelques mois après à un ami : « Sans doute c'est l'Evangile qui a fondé la liberté dans le monde, qui a déclaré les hommes égaux devant Dieu, qui a prêché les idées et les œuvres de la fraternité, et l'on peut appeler cela démocratie, si l'on veut. Mais ce mot, d'après son étymologie, exprime plutôt le sens de gouvernement

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par le peuple : or j'avoue ne pas voir clairement qu'il y a nécessairement plus de liberté, d'égalité, de fraternité dans une démocratie prise en ce senslà que sous une monarchie. Gela peut être ou ne pas être. C'est une question, et, pour ma part, je la crois au moins douteuse. »

Comme la question lui paraissait douteuse, il demeura volontairement étranger aux luttes ardentes des partis qui signalèrent toute la durée de l'Assemblée nationale et de l'Assemblée législative. Il ne voulut pas se mêler à l'action de ceux de ses amis qui cherchaient déjà, dans la réconciliation des deux branches de la maison de Bourbon, dans ce qu'on appelait alors la fusion, un remède aux périls que tout le monde prévoyait. Les catholiques avaient, dans un premier moment d'enthousiasme, accepté la République. Il les considérait comme liés; à ses yeux une volte-face les aurait déshonorés, et n'aurait plus permis de les considérer « que comme les humbles valets de tous les avènements favorisés par le sort )).

11 n'approuvait pas davantage l'alliance contractée entre les catholiques, représentés par M. de Falloux et M. de Montalembert, et les libéraux, représentés par M. Cousin et M. Thiers. Elle lui semblait inspirée par des sentiments réactionnaires et bourgeois. « La séparation, écrivait-il, en parlant de quelquesuns de ses amis les plus intimes, est complète et irrémédiable Il s'agissait de savoir si on immolerait à la peur des révolutions les nationalités opprimées, les libertés civiles et religieuses, les intérêts des pauvres, si l'Europe et l'Eglise se rejet-

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leraient dans les bras de l'Autriche et de la Russie, pour assurer de nouveau dans cette sainte alliance le règne reconstitué d'une bourgeoisie égoïste , rationaliste et voltairienne, si enfin l'on choisirait M. Thiers au lieu de la Providence. » Aussi ne pritil aucune part à la campagne qui devait cependant aboutir à la loi de 1850 sur la liberté de l'enseignement, et ce ne fut pas avant bien des années que, rendant justice à cette loi, aujourd'hui abrogée, il l'appela d'un nom heureux : « l'édit de Nantes du xix° siècle ». Mais dans l'isolement volontaire où il se confinait, il ne se faisait aucune illusion sur le dénoûment final. « Les branches de l'absolutisme, écrivait-il, repousseront comme l'unique contrepoids aux fureurs de la démagogie ; les bourgeois applaudiront par peur, le clergé par espérance, et l'on tirera le canon des Invalides pour annoncer au monde l'ère de l'ordre, de la paix et de la religion. » Et dans une autre lettre : « Je vois dans toute l'Europe une précipitation vers le despotisme qui m'annonce, pour le reste de mes jours, d'effrayantes révolutions, et comme je ne dévierai pas d'une ligne des routes où mon esprit est engagé, je dois m'attendre à des poursuites d'autant plus vives que je serai plus seul dans mes sentiments. L'Europe passera dans le despotisme; elle n'y restera pas, et dut-elle y rester, je vivrai et mourrai en protestant pour la civilisation de l'Evano^ile contre la civilisation du sabre et du knout. »

Telle était sa disposition d'esprit dans les derniers mois de l'année 18.51; et, s'il avait manqué de clairvoyance au lendemain de 1848, assurément l'expé-

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rience lui avait profité, car il était impossible de jeter sur l'avenir de la France et de l'Europe un coup d'oeil plus prophétique. Il semble même qu'un pressentiment personnel soit venu en aide à sa sagacité. Le 9 mars 1851, il avait inauguré à Notre- Dame la station du Carême devant un auditoire plus que jamais avide d'entendre sa parole. Rien ne pouvait faire prévoir que cette station fût la dernière qu'il dût prêcher, et cependant en prononçant le sermon de clôture, il ne pouvait se défendre de parler à ses auditeurs comme s'il leur adressait ses adieux. « Je suis parvenu, leur disait-il, à ce milieu du chemin de la vie où l'homme se dépouille de sa jeunesse, et descend par une pente rapide aux rivages de l'impuissance et de l'oubli. Je ne demande pas mieux que d'y descendre, puisque c'est le sort que l'équitable Providence nous a fait; mais, du moins, à ce point de partage des choses d'où je puis voir encore une fois les temps qui vont finir, vous ne m'envierez pas la douceur d'y jeter un regard, et d'évoquer devant vous, qui fûtes les compagnons de ma route, quelques-uns des souvenirs qui me rendent si chers et cette métropole et vous. » Il adressait alors une magnifique invocation à ces voûtes de Notre-Dame sous l'ombre desquelles s'étaient passés les plus grands événements de sa vie. C'était là, quand son âme se fut rouverte à la lumière, que le pardon était descendu sur ses fautes, et qu'il avait reçu Dieu pour la seconde fois. C'était là, qu'après de longs détours, il avait trouvé le secret de sa prédestination, dans cette chaire entourée pendant quinze ans de silence et d'honneur. C'était là, qu'au

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retour d'un exil volontaire, il avait rapporté l'habit religieux, et obtenu pour lui le triomphe d'un unanime respect. C'était là enfin qu'avaient pris naissance toutes les affections qui avaient consolé sa vie, et qu'homme solitaire, inconnu des grands, éloigné des partis, étranger aux lieux où se presse la foule et se nouent les relations, il avait rencontré les âmes qui l'avaient aimé. Puis il s'écriait dans un dernier mouvement : « Et vous, messieurs, génération déjà nombreuse en qui j'ai semé peut-être des vérités et des vertus, je vous demeure uni pour l'avenir comme je le fus dans le passé; mais si un jour mes forces trahissaient mon élan, si vous veniez à dédaigner les restes d'une voix qui vous fut chère, sachez que vous ne serez jamais ingrats, car rien ne peut empêcher désormais que vous n'ayez été la gloire de ma vie, et que vous ne soyez ma couronne pour l'éternité. » Et laissant alors ses auditeurs sous l'émotion de ces accents inattendus, il descendait lentement les degrés de la chaire de Notre-Dame, qu'il ne devait plus remonter.

Neuf mois après, survenait le coup d'Etat du 2 décembre. L'événement était tellement prévu qu'il ne paraît pas (autant, il est vrai, qu'on peut en juger par des lettres confiées à la poste) avoir causé à Lacordaire une émotion très vive. Cependant, il aperçut dès le premier jour le danger d'une intervention militaire dans la vie légale d'un pays. Il ne partagea pas non plus les illusions de ceux de ses amis qui crurent que les socialistes seuls auraient à pàtir du coup d'Etat, et que catholiques et libéraux n'auraient point à en souffrir, a La violation par la force

militaire de la constitution d'un pays, écrivait-il, est toujours une grande calamité publique, qui prépare pour l'avenir de nouveaux coups de fortune, et l'avilissement progressif de l'ordre social. Rien ne contre-balance la violation de l'ordre moral sur une grande échelle. Le succès même fait partie du fléau; il enfante des imitateurs qui ne se découragent plus. Le scepticisme politique envahit les âmes, et elles sont toujours prêtes à livrer le monde au premier parvenu qui leur promettra de l'or et du repos. »

Quelle était donc l'attitude que Lacordaire souhaitait de voir adopter par l'Eglise vis-à-vis de ce gouvernement nouveau, le troisième à l'avènement duquel il assistait ? De la séparation absolue à laquelle il avait songé en 1830, de la domination librement acceptée qu'il avait rêvée en 1848, il ne pouvait plus être question. Ce qu'il aurait voulu, c'est que, tout en reconnaissant le gouvernement qui était incontestablement acclamé par la majorité du pays, tout en s'acquiltant correctement des devoirs que le concordat lui imposait, le clergé français ne fît point sienne la cause de ce gouvernement, et qu'il prît vis-à-vis de lui l'attitude d'une respectueuse indépendance, de façon que l'Eglise ne fût ni compromise par ses fautes, ni ébranlée par sa chute. Il aurait voulu surtout que rien ne sentît la servilité ni la palinodie, et que l'Eglise ne semblât pas prendre parti contre les vaincus. On peut juger de l'attitude qu'il lui aurait conseillé de garder par celle qu'il prescrivait à son Ordre. A propos d'une cérémonie officielle qui devait avoir lieu peu de temps après le coup d'Etat, voici ce qu'il écrivait au supérieur d'une des maisons fqn-

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dées par lui : « Nous devons en pareille circonstance faire le strict nécessaire et rien de plus; le nécessaire, parce que la neutralité est notre principe en politique; rien de plus, parce que la dignité, le respect de toutes les convictions honnêtes sont un autre principe, qui nous dirige et doit nous diriger constamment. »

Pendant quelques mois, il put espérer que cette attitude serait bien celle de l'épiscopat français. Sans doute, dans un journal religieux qui commençait dès lors d'exercer une influence considérable, une voix éloquente avait adressé aux catholiques un pressant appel, pour leur demander de prêter au ])rince-président le concours de leurs voix dans le j)lébiscite du 20 décembre. Mais ce n'était qu'un conseil politique donné par un laïque à des laïques. Les évêques se tenaient sur une grande réserve. Cinq d'entre eux seulement s'étaient prononcés dans le même sens, mais avec beaucoup de mesure. Il n'en fut pas de même lorsque 7 millions de suffrages eurent montré la force du nouveau pouvoir et fait pressentir sa durée. L'épiscopat n'y tint plus. Un voyage du prince-président dans le midi de la France fut pour lui l'occasion d'afficher ses sentiments. Le devoir de leurs fonctions obligeait les évêques à présenter leur clergé au président, dans les villes où il s'arrêtait. Ce fut, pour un grand nombre d'entre eux, l'occasion de lui adresser des discours dont le ton rappelait ceux des évêques du premier empire. D'autres, qui n'avaient point l'occasion d'appi'ocher le nouveau César, s'en dédommageaient par l'ardeur de leurs mandements. Parmi les évêques qui

se distinguaient dans cette émulation, on aurait i)U retrouver quelques-uns de ceux qui avaient reconnu la République avec le plus d'empressement. Ainsi l'évêque d'Amiens, Mgr de Salinis, avait écrit en 1848 : « Le peuple a eu le sens divin de l'alliance naturelle entre le catholicisme et la liberté ». Mais dans une lettre pastorale adressée à ses diocésains à l'occasion du rétablissement de l'Empire, il y développait cette théorie que, quand l'Eglise rencontre César, son devoir est d'aller à lui et de lui offrir non seulement la paix, mais l'alliance. « Nous sommes donc résolus, continuait Mgr de Salinis, à prêter à l'Empereur le plus loyal concours, et nous nous engageons à l'aider nous-mêmes à accomplir la mission providentielle qui lui a été confiée. »

Simple moine Lacordaire n'avait qu'à garder le silence, mais dès le lendemain du coup d'Etat une question importante se présentait pour lui : celle de la reprise de ses conférences à Notre-Dame. Mgr Sibour le pressait d'y reparaître. Il s'y refusa. « Je compris, a-t-il écrit plus tard, que dans ma pensée, dans mon langage, dans mon passé, j'étais moi aussi une liberté et que je n'avais qu'à disparaître avec les autres. » 11 ne faisait d'ailleurs que déférer au désir secret de son supérieur direct, le père Jeandel, et, dans une lettre à Mme de Prailly, après lui avoir indiqué cette raison de son refus, il ajoutait : « J'ai pensé ne pouvoir donner mes conférences cet hiver, au milieu du silence de la presse et de l'opinion, sans exposer la chaire de Notre-Dame à devenir un rendez-vous périlleux pour les amis et les ennemis du nouveau pouvoir. L'oppression du temps

eût été pour moi une occasion incessante de donner çà et là des coups d'épée au despotisme, et on les eût faits plus grands qu ils n'eussent été dans mon intention. J'ai mieux aimé me taire, j'ai trouvé ce silence digne et sage, et, à sa façon, un deuil de nos libertés péries. »

Ce fut le malheur de l'Empire, et il en a porté la peine jusqu'à la fin, d'avoir ainsi fermé la bouche aux hommes qui avaient le plus de générosité dans le caractère et d'indépendance dans l'esprit. Quand, plus tard, les ressorts de la compression étant usés, et ils s'usent vite, il voulut rendre leur jeu à ceux de la liberté, il ne trouva, parmi ceux qui s'étaient dévoués à lui, personne qui sût les faire mouvoir. Lacordaire devait cependant se faire entendre à Paris encore une fois, en 1853. Ce fut à Saint-Roch, dans cette même église où, vingt ans auparavant, son premier essai avait fait dire à ses amis qu'il ne serait jamais un prédicateur. Il avait accepté d'y prêcher un sermon en faveur des écoles chrétiennes libres. Avait-il craint que son silence ne parût un acquiescement? Voulut-il simj)lement, dans un temps où M. Guizot avait pu dire : « La servilité est plus grande que la servitude », donner l'exemple de la fierté? Quoi qu'il en soit, il choisit comme texte de son sermon ces mots de la Bible : Esto Vir, sois homme, et comme sujet : la o-randeur du caractère. Il se demandait si la s^randeur du caractère était une vertu et un devoir pour le Chrétien. On peut penser quelle était sa réponse. « Toutes les foiy, s'écriait-il, que nous voulons avoir des impulsions grandes, fortes, généreuses,

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malgré nous, détournant la tête de ce sol abject que nous foulons à nos pieds, nous Télevons vers le ciel ]iour y chercher des inspirations sublimes; nous demandons à ce créateur dont notre conscience est un resplendissant reflet, non pas ce qui réussira, ce qui nous favorisera dans l'opinion des hommes et dans la faveur des princes, mais ce qui est écrit dans l'âme, parce que ce qui est écrit dans l'âme est écrit en Dieu. Nous regardons le ciel, qui est notre patrie, et nous y puisons la force de mépriser tous les événements, quels qu'ils puissent être, la force d'accomplir, à la face de Dieu, des hommes et de notre conscience, des actes inspirés par le devoir et le bien d'autrui. j)

Il continuait ensuite en montrant la résistance que le caractère a toujours su opposer à la force. '< Dieu prit un homme, dit-il, qu'il investit d'une puissance formidable, un homme qu'on appela grand, mais qui n'était pas assez grand pour ne pas abuser de sa puissance. Il le mit aux prises, pendant un certain nombre d'années, avec le vieillard du Vatican et, au plus fort de ses triomphes, ce fut le vieillard qui fut vainqueur. » Il montrait ensuite ce même homme aux prises avec l'Espagne, « cette nation faite par des moines », et il ajoutait : « L'Espagne eut l'honneur insigne d'être la première cause de la ruine de cet homme et de la délivrance du monde ». C'était devant un auditoire immense, qui remplissait non seulement toute la nef mais les chapelles latérales, que ces paroles étaient prononcées d'une voix vibrante, le bras tendu, le doigt menaçant. « Il y eut, dit un témoin, dans la foule le frémissement

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du vent dans les forêts. » Lacordaire vil 1 impression que produisaient ses paroles : « Je le sais, dit-il en s'interrompant, il n'est pas besoin d'une armée pour arrêter ici ma parole, il ne faut qu'un soldat; mais pour défendre cette parole et la vérité qui est en elle. Dieu m'a donné quelque chose qui peut résister à tous les empires du monde, » L'audace parut si grande que beaucoup de ses auditeurs se demandaient si, le lendemain, quelque mesure exceptionnelle ne serait pas prise contre lui. L'événement se chargea de montrer l'éternelle vérité de la parole de M. Guizot. Le discours ne reçut, à la vérité, aucune publicité; mais le Moniteur officiel eut le bon goût d'en faire l'éloge et Lacordaire put quitter Paris quelques jours après.

Ce fut vers Toulouse qu'il se dirigea. Les intérêts de son Ordre l'y appelaient. Il y prononça en 1854 ses célèbres conférences Sur la vie dont j'ai déjà parlé. Pour la dernière fois sa parole retentit en j)ublic, dans la vieille église de Saint-Etienne, avec un éclat dont, après quarante ans écoulés, j'ai retrouvé encore les échos. Des occupations plus modestes devaient absorber les dernières années de sa vie.

La direction de l'ancienne Ecole royale militaire que les Bénédictins avaient fondée à Sorèze lui fut offerte par l'administration nouvelle. Il accepta, non sans quelque mélancolie, mesurant le sacrifice et s'y soumettant par esj^rit d'obéissance envers ses supérieurs et par humilité : Viventi hospitium, inorienti sepulchruni^ utrique beneficiuni, disait-il en parlant du lieu où il allait en effet sensevelir et dont il ne sortit plus guère. Cependant il avait toujours aimé

la jeunesse. Il se consacra donc à l'éducation d'une nouvelle génération de catholiques avec la passion qu'il apportait en toutes choses. Il }'■ eut, dans ce cœur de moine, comme l'éclosion tardive d'un sentiment dernier : l'amour paternel. Parfois il allait jusqu'à regretter de n'avoir pas adopté un enfant qui aurait été le fils de son âme et auquel il aurait fait le don de lui-même : « Mais j'ai craint l'ingratitude, ajoutait-il, et cette crainte me fait encore hésiter aujourd'hui. Je l'aurais tant aimé que s'il eût méconnu mon amour en Dieu, il eût fait un mal profond à l'infirmité de mon humaine nature. Il l'eût tuée. » S'il n'eut point de fils adoptif, on peut dire cependant que tous les élèves de Sorèze devinrent ses enfants. Jusqu'à sa mort ils absorbèrent son temps et ses soins. Il préparait les prônes qu'il leur adressait, chaque dimanche, avec autant d'application qu'autrefois ses conférences de Notre- Dame, et y épuisait le reste de ses forces. A l'une des dernières instructions qu'il prononça, la voix lui manqua : « Mon épée s'est rouillée, Messieurs, dit-il en s'interrompant, mais je puis dire que c'est à votre service ». Un autre trait montrera la sollicitude que lui inspirait la direction de ces jeunes âmes. Lorsqu'il fut question de sa candidature à l'Académie française, Lacordaire avait dû venir passer quelques jours à Paris. II avait annoncé son retour à Sorèze pour un certain samedi. On voulait le retenir ce jour-là pour une démarche importante : « Non, répondit-il; c'est le jour où je confesse, et l'on ne peut savoir quel trouble une confession retardée peut amener dans la vie d'une âme. »

Ses méthodes d'éducation seraient également intéressantes à étudier. Les étroites dimensions de ce volume ne me permettent pas d'en parler comme je l'aurais souhaité. J'aurais aimé à mettre ces méthodes en parallèle avec celles de nos établissements universitaires, et aussi avec celles ordinairement suivies dans les établissements ecclésiastiques. J'aurais aimé à le montrer comptant, pour maintenir la discipline, moins sur la surveillance que sur la confiance, sur les punitions que sur l'honneur, et se préoccupant de former des catholiques qui fussent aussi des hommes et des Français. Chez ses élèves il s'efforçait d'exalter deux choses : le caractère et l'amour de la patrie; le caractère qu'il appelait : « l'énergie sourde et constante de la volonté, je ne sais quoi d'inébranlable dans les desseins, de plus inébranlable encore dans la fidélité à soi-même, à ses convictions, à ses amitiés, à ses vertus, une force intime qui jaillit de la personne et inspire à tous cette certitude que nous appelons la sécurité »; et l'amour de la patrie qui, dans une de ses Lettres à un jeune homme sur la vie chrétienne, lui inspirait ce beau passage : « La patrie est notre Eglise du temps, comme l'Eglise est notre patrie de l'éternité — Elle est le sol qui nous a vus naître, le sang et la maison de nos pères, l'amour de nos parents, les souvenirs de notre enfance, nos traditions, nos lois, nos mœurs, nos libertés, notre histoire et notre religion : elle est tout ce que nous croyons et tout ce que nous aimons. » Aussi s'efforçait-il d'intéresser par avance ces jeunes gens aux destinées de la France. Si la politique était

naturellement bannie des leçons de Sorèze, il ne leur enseignait point cependant qu'ils dussent n'appartenir à aucun parti, ou, suivant les circonstances, en changer. Il ne leur disait pas : soyez catholiques et ne soyez point autre chose. Il leur disait au contraire dans un discours familier : « Ayez une opinion. Pourvu qu'elle ne soit pas exagérée, elle sera toujours honorable; mais de grâce, comptez-vous pour quelque chose; sachez vouloir et vouloir sérieusement. Ce n'est pas d'orgueil qu'il s'agit, mais de dignité. Dans notre siècle, presque personne ne sait vouloir. Vous donc, les premiers jeunes gens que je mène dans le monde (il s'adressait à des élèves qui allaient quitter Sorèze), encore que Dieu ne vous ait pas mis longtemps dans mes mains, je vous prie de garder cette parole : Ayez une opinion. Si vous le faites, vous serez de grands citojens; sinon vous déshonorerez votre pays ; peut-être le vendrezvous. »

Le maître d'école avait condamné le prédicateur au silence; il laissait cependant quelques loisirs à l'écrivain. Lacordaire les mit à profit pour écrire une Vie de sainte Marie-Madeleine . Je suis un peu embarrassé pour parler de cette Vie. Elle est une de ses œuvres les plus populaires. Je ne saurais dire qu'elle soit une de celles qui me plaisent le mieux. Au lendemain de la publication, Barbey d'Aurevilly disait : « Ce livre a les corruptions du temps, sa sentimentalité maladive, son individualisme, son mysticisme faux, son rationalisme involontaire ». Je ne saurais souscrire à ce jugement sévère de l'auteui' des Diaboliques ol lY une Vieille Maîtresse^

mais je dois avouer que dans quelques passages, et peut-être dans la conception même du livre, une certaine exquise mesure me paraît parfois un peu dépassée. Cependant, je n'aurai pas le rigorisme de souhaiter que ce livre n'ait jamais été écrit, car nous y aurions perdu les délicieuses pages sur lamitié qui ouvrent le volume, et, de-ci, de-là, quelques traits perçants qui vont jusqu'au cœur. Ainsi la rencontre du Christ avec Marie-Madeleine après sa résurrection : « Jésus lui dit : « Marie! » et Marie, s'étant retournée, lui dit : « Maître ! » Marie ! oh ! quel accent eut ce mot ! Hélas , ici-bas même, que notre nom est doux dans la bouche d'un ami, et qu'il va loin au fond douloureux de notre être! Et si c'était Dieu qui le prononçât à voix basse ! si c'était Dieu, mort pour nous, ressuscité pour nous, qui nous appelât par notre nom, quel écho ne remuerait-il pas dans les infinies profondeurs de notre misère! Marie-Madeleine entendit tout dans son nom ; elle entendit le mystère de la résurrection qu'elle ne comprenait pas; elle y entendit l'amour de son sauveur, et dans cet amour, elle le reconnut. « Maître! » répondit-elle; un mot lui suffit, comme un mot avait suffi au fils de Dieu.. Plus les âmes s'aiment, plus leur langage est court. » Les dernières années de Lacordaire furent tristes. S'il est en effet une épreuve qui soit cruelle à un esprit généreux, et parfois unpeu chimérique, comme était le sien, c'est de voir l'événement donner tort à des prévisions et à des espérances longtemps chéries. Il avait rêvé en France l'alliance de l'Eglise avec la liberté ; il la voyait chercher celle du pouvoir.

Il lui avait prêché l'indépendance et la dignité; il la voyait cherchant à acheter des faveurs par des services. Il avait entrepris de façonner les catholiques à l'usage de la liberté, et de leur apprendre à se servir des armes du droit commun; il les voyait aujourd'hui, jiour la plupart, renier bruyamment la liberté, insulter ceux qui lui restaient fidèles et « saluer César d'une acclamation qui aurait excité le mépris de Tibère ». Ce fut là, surtout, sa grande douleur dont la fidélité de quelques amis ne parvenait pas à le consoler. Dans les pages qu'il a dictées sur son lit de mort, il rappelait le souvenir de cette épreuve en termes pleins de mesure. « Beaucoup de catholiques, se repentant de ce qu'ils avaient dit et de ce qu'ils avaient fait, se jetèrent avec ardeur au-devant du pouvoir absolu. Ce schisme, que je ne veux point appeler ici une apostasie, a toujours été pour moi un grand mystère et une grande douleur : l'histoire dira quelle en fut la récompense. » Le danger pour l'Eglise de prêter les mains à une campagne de réaction hantait à tel point son esprit que, treize années auparavant, il écrivait déjà : « L'Ami de la religion et l Univers seront cause qu'à la prochaine émeute on tombera sur les églises et sur les prêtres; je ne veux point avoir ma part de cet épouvantable résultat ». Sa correspondance avec Mme Swetchine est pleine des cris éloquents que lui arrachait l'attitude de certains catholiques. Parfois même il n'y pouvait tenir, et il j)renait directement à partie ceux dont les versatilités éclatantes révoltaient chez lui le sentiment de l'honneur. C'est ainsi qu'il adressait à Mgr de Salinis,

l'ancien ami de Lamennais et l'auleur de l'étrange mandement dont j'ai parlé, une lettre que je voudrais pouvoir citer tout entière, tant elle est d'un fier accent, et qui se terminait ainsi : « Pour moi, ma consolation, au milieu de si grandes misères morales, est de vivre solitaire, occupé d'une œuvre que Dieu bénit, en protestant par mon silence, et de temps à autre par mes paroles, contre la plus grande insolence qui se soit jamais autorisée du nom de Jésus-Christ «. Presque à la même date il écrivait à un ami : « Je pense comme vous sur tout ce que nous voyons. Mais tels sont les hommes. Il faut se tenir debout, au milieu de leur abaissejnent, et remercier Dieu qui nous a donné une âme capable de ne pas fléchir devant les misères que le succès couronne. » Se tenir debout, c'est l'exemple qu'a toujours donné Lacordaire et c'est un conseil qui est toujours bon.

A cette tristesse généreuse se mêlait un sentiment plus intime. Lui qui avait tant aimé ce siècle, qui avait cru le comprendre et en être compris, il souffrait de se sentir aujourd'hui tellement isolé, tellement à l'écart du nouveau mouvement qui l'emportait, et lui faisait préférer aux idées libérales le progrès industriel. « Je suis, disait-il, comme un vieux lion qui a voyagé dans les déserts, et qui, assis sur ses quatre nobles pattes, regarde devant lui, d'un air un peu mélancolique, la mer et ses flots. » La mélancolie gagnait en effet le vieux lion, et il ne pouvait s'empêcher de terminer une de ses lettres à Mme Swetchine par ces mots : (f Adieu, chère amie : la vie est triste et amère ! Dieu seul y met un

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j)eu de joie. C'est lui qui va me donner celle de vous revoir et de vous dire encore combien je vous aime dans votre vieillesse si éprouvée, et combien je me rappelle chaque jour tout le bien que vous m'avez fait. »

Lorsque j'ai visité Sorèze, on m'a montré la petite cellule oîi se sont écoulés ses derniers jours. On y accède par un escalier de quelques marches que surmonte un petit perron; au-devant s'étend une longue allée bordée de platanes. C'était là qu'il avait coutume de se promener, en lisant son bréviaire, et l'on voyait de loin son froc blanc et son manteau noir passer et repasser entre la double ligne" des arbres. Parfois, quand la soirée était belle, il s'asseyait sur le petit perron, et il s'abîmait en des réflexions dont nul n'osait lui demander le secret. Ce dut être un de ces soirs que, rentrant dans sa cellule, il écrivit ces lignes qui datent de quelques yinées avant sa mort : « Quand on a consumé sa vie dans un travail désintéressé, et qu'à la fin d'une longue carrière on voit la difficulté des choses l'emporter sur le désir et les efforts, l'âme, sans se détacher du bien, éprouve l'amertume d'un sacrifice qui n'est pas récompensé, et elle se tourne vers Dieu dans une mélancolie que la vertu condamne, mais que la bonté divine pardonne».

Une dernière épreuve lui restait encore à subir. A cinquante-huit ans il sentit son corps faire défaut à son âme. Au mois de mai 1860, déjà très affaibli, il avait voulu se rendre à Saint-Maximin, dans le département du Var, pour y assister à la translation des reliques de sainte Marie-Madeleine. Il dut s'arrêter

en route, puis revenir à Sorèze. « C'est la première fois, écrivait-il, que mon corps a résisté à ce que je voulais. » Lorsqu'au mois de janvier suivant, il vint à Paris prononcer son discours de réception à l'Académie française, on attribua sa pâleur extraordinaire à l'émotion que lui faisait éprouver cette séance solennelle. Cette j)âleur était déjà celle de la mort. La jeunesse, la santé, la vigueur étaient tout entières du côté de M. Guizot qui le recevait, et ce fut un curieux spectacle que celui de ce protestant souhaitant la bienvenue à ce Dominicain. L'Ordre des Frères Prêcheurs remportait là un dernier triomphe. Lacordaire revint à Sorèze où il languit encore plusieurs mois, sans illusion et sans espoir, mais entouré du moins, de loin comme de près, de l'affection et de la sollicitude passionnée de toutes les âmes qu'il avait aimées, et dont il avait traversé la vie en leur faisant du bien. Son agonie même fut lente et douloureuse. Elle dura trois jours. Il avait perdu la parole; mais la pensée était vivante encore. Tout à coup, dans une convulsion suprême, il se dressa sur son lit et il s'écria : « Mon Dieu ! mon Dieu ! ouvrezmoi! ouvrez-moi!» Ce cri d'angoisse et d'espérance fut le dernier que poussa cette bouche éloquente. Le lendemain, 21 novembre 1861, il expirait. « Plus de lumière! » avait dit Gœthe, au moment où la mort commençait à voiler ses yeux. Lacordaire n'avait pas à demander plus de lumière, car sa foi croyait en avoir reçu la plénitude, et, sur le seuil redoutable, c'était de lui-même que doutait seulement son humilité.

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