‹ LacordaireChapitre 11 sur 14 · I.ACORDAIRE INTIME. — L'AMI ET LE PRÊTRE · texte numérisé non relu

I.ACORDAIRE INTIME. — L'AMI ET LE PRÊTRE

« Si c'est vers les âmes que tes affections se portent, aime-les, ô mon âme! mais aime-les en Dieu. Ramène avec toi toutes celles que tu pourras ramener; tu les entraîneras, parce que l'esprit de Dieu parlera par ta bouche. » Bien des siècles se sont écoulés depuis que saint Augustin laissait échapper ces paroles dans ces Confessions brûlantes où il exhalait devant Dieu ses remords et ses ardeurs; et cependant, n'est-ce pas à Lacordaire qu'elles font penser? Si, parmi les orateurs sacrés que notre âge a connus, il en est un qui ait ramené les âmes , c'est assurément celui dont l'éloquence rassemblait sous les voûtes, si longtemps désertes, de Notre-Dame, une foule telle que depuis le moyen âge la vieille basilique n'en avait point vue. Mais, s'il les a entraînées, ce n'est pas seulement parce que l'esprit de Dieu parlait par sa bouche, c'est aussi, c'est surtout parce qu'il les a aimées.

Cet amour du prêtre pour les âmes est le grand secret de l'action qu'il exerce. On peut dire que sa force est en ])roportion de son amour. Quelle est cependant l'origine de cet amour, d'une espèce si particulière, sur lequel ne s'est point exercée l'observation des psychologues, et qui a échappé aux classifications d'un Stendhal, parce qu'il étfeit incapable même d'en concevoir l'idée? Est-ce un sentiment d'une nature toute spéciale, qui serait chez le prêtre un des fruits surnaturels de la vocation, qui se développerait par le ministère, et qui se confondrait avec les autres devoirs du sacerdoce? Est-ce, en un mot, ce qu'on api)elle, dans la langue religieuse, une grâce d'état? N'est-ce pas, au contraire, un sentiment plus pur sans aucun doute, plus noble, plus relevé, mais cependant du même ordre que l'amour humain? Assurément, un vrai prêtre ne reculera pour sauver une âme devant aucune démarche, devant aucun péril; il ira porter les sacrements à un malade dans un hôpital de pestiférés, et l'absolution à un mourant sur le champ de bataille. Gela, c'est le devoir. Mais l'intelligence des besoins d'un cœur, la participation aux souffrances qu'il éprouve, la divination des remèdes dont il a besoin, l'intime association à toutes les luttes qu'il engage, la joie de ses triomphes, la tristesse et presque l'humiliation de ses défaites, cela, c'est autre chose. C'est l'amour, et Lacordaire lui-même l'a écrit : « Il n'y a pas deux amours ; l'amour du ciel et celui de la terre sont le même, excepté que l'amour du ciel est infini ».

Je crois ne rien avancer de profane ni d'irrespectueux, en disant que tous les grands pasteurs d'ames

dont s'honore l'Eglise catholique n'ont, à leur suite, entraîné tant de cœurs vers Dieu que par leur puissante faculté d'aimer C'est une erreur de croire que les austères obligations du sacerdoce détruisent cette faculté chez le prêtre. Elles ne font que la transformer, en la dégageant des sentiments moins purs qui troublent le commun des hommes; mais peut-être que, par cela même, elles la fortifient et la rendent plus durable, comme l'amputation des branches parasites ajoute à la vigueur du tronc. C'est encore Lacordaire qui va nous dire, en termes pleins de délicatesse, comment cette transformation s'opère : « Il serait singulier que le christianisme, fondé à la fois sur l'amour de Dieu et des hommes, n'aboutît qu'à la sécheresse de l'âme à l'égard de tout ce qui n'est pas Dieu. Seulement, il y a souvent de la passion dans les amitiés et c'est ce qui les rend dangereuses et dommageables. La passion trouble à la fois les sens et la raison, et, trop souvent même, elle aboutit au mal, au péché. Ce qui ruine l'amour, c'est l'égoïsme, ce n'est pas l'amour de Dieu, et il n'y eut jamais sur la terre d'ardeurs plus durables, plus pures, plus tendres que celles auxquelles les saints livraient leur cœur, à la fois dépouillé et rempli, dé])Ouillé d'eux-mêmes et rempli de Dieu. »

Sans y penser, sans doute, Lacordaire a retracé dans ces lignes l'histoire de sa vie morale. Son cœur dépouillé a été rempli de saintes amitiés ; mais avant de le remplir, il avait commencé par le dépouiller. Nous avons vu combien pure et sévère avait été sa jeunesse. Il est superflu d'ajouter que les émotions auxquelles elle avait échappé furent inconnues à

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son sacerdoce. « Je suis toujours étonné, écrivait-il à un jeune homme, de l'empire qu'exerce sur vous la vue de la beauté extérieure et du peu de force que vous avez pour fermer les yeux. Je vous plains bien de votre faiblesse, et je l'admire comme un grand phénomène dont je n'ai pas le secret. Jamais, depuis que j'ai connu Jésus-Christ, rien ne m'a paru assez beau pour le regarder avec concupiscence. C'est si peu de chose pour une âme qui a vu Dieu une fois et qui l'a senti. » Mais cette vision de Dieu ne l'empêchait pas de regarder aussi les âmes et de s'attacher à elles. Ceux-là seulement qui en sentaient dans leur cœur le prix et la beauté étaient, suivant lui, appelés au sacerdoce qu'il définissait : une immolation de l'homme ajoutée à celle de Dieu. Dans cette immolation même de tout sentiment égoïste et passionné, il trouvait la sécurité nécessaire pour se livrer aux attachements que lui rendait nécessaires la tendresse naturelle de son cœur. Nous ne le connaîtrions qu'à demi, si nous ne marquions la place que ces attachements ont tenue dans sa vie. Jeune il a aimé Montalembert; dans un âge plus avancé, l'abbé Perreyve. Il a aimé également Mme Swetchine, la comtesse Eudoxie de la Tour-du- Pin, et une personne moins connue dont le nom revient cependant parfois dans ses lettres à Mme Swetchine.

Nous avons déjà vu combien sa liaison avec Mme Swetchine fut intime. A la comtesse de la Tour-du-Pin il rendait au moment de sa mort ce rare témoignage : « elle a été pendant vingt ans une des forces de ma vie ». La correspondance de Lacor-

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daire avec Mme Swetchine et avec Mme de la Tourdu-Pin a été intégralement publiée. Une bienveillante communication m'a permis de tenir entre mes mains ses lettres à Mme de V — Je ferai à cette correspondance de larges emprunts.

La correspondance de Lacordaire avec Mme de V... s'ouvre par un billet qu'il lui adresse le 18 avril 1836. Elle se termine le 29 octobre 1861 par une lettre qu'il n'avait même plus la force d'écrire de sa main, et qu'il se bornait à signer. Le 21 no»'embre suivant il expirait; quatre ans après, elle-même mourait. Ils étaient à peu près du même âge. Leurs deux vies se sont donc écoulées côte à côte et le lien qui les unissait n'a jamais été rompu.

D'où vint entre eux la première attache? 11 est assez difficile de le deviner, car ils étaient nés singulièrement loin l'un de l'autre. Mme de V... appartenait, par sa naissance comme par son mariage, au monde légitimiste. Son mari, galant homme dont le nom revient souvent à travers la correspondance, était un abonné de la Quotidienne, et cette divergence d'opinions donne lieu, dans leurs lettres, à d'assez fréquentes plaisanteries. Mme de Y... ne paraît pas cependant avoir été aussi vive que son mari sur les sujets politiques. Autant qu'on peut deviner son caractère à travers les lettres que lui adresse Lacordaire (car les siennes ont été détruites), c'était moins un esprit supérieur qu'une âme noble et tendre, passionnément dévouée à ceux qu'elle aimait, et s ingéniant à les servir avec une délicatesse et une générosité discrètes. On en pourra juger par ce trait.

Lacordaire avait toujours été pauvre. La mort de

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sa mère l'avait bien mis en possession d'une rente de douze cents francs, qui constituait tout son avoir, mais le capital de cette rente fondait rapidement entre ses mains imprévoyantes. Les deux ou trois personnes qui étaient au courant de cette situation s'en inquiétaient pour lui. Comment Mme de V... en fut-elle informée? Probablement par Mme Swetchine, quelle connaissait également. Elle crut pouvoir y porter remède en prenant rarchevêque de Paris comme intermédiaire d'une proposition généreuse. Lacordaire refusa par une lettre pleine de dignité et de bonne grâce. « Grâce à Dieu, réponditil, je n'ai besoin de rien, je suis libre et content. Si la Providence m'avait fait défaut par le cours naturel des choses, j'aurais trouvé fort doux qu'elle le rétablît par votre cœur; mais il n'en est pas ainsi. Je conserverai dans mon souvenir le plus intime la marque d'attachement que vous m'avez donnée, et vous prie de me conserver aussi les sentiments dont vous m'avez fait jouir depuis plusieurs années, et dont vous m'avez donné cette marque dernière. »

A partir de ce jour la glace est rompue. Lacordaire ne lui écrit plus : madame la comtesse^ mais chère amie^ et l'intimité commence. Aussi est-elle une des premières personnes auxquelles il s'ouvre de son grand dessein : rétablir en France l'Ordre de Saint-Dominique, et commencer par aller à Rome pour en revêtir l'habit. Ce dessein rencontra chez Mme de V... l'opposition la plus nette, et pendant un court séjour qu'il fit chez elle, à la campagne, de vifs débats s'élevèrent entre eux. Ce n'était pas la carrière qu'elle souhaitait pour lui. Elle avait rêvé

la gloire, les hautes fonctions de l'Eglise, d'abord un canonicat, puis un évêché, et il allait sacrifier tout cela à des projets lointains et chimériques. Lacordaire tint bon. Il était de ces hommes qui prennent leur parti intérieurement, après des réflexions fortes, et qu'aucune influence ne parvient ensuite à ébranler. Mais il craignait que cette obstination de sa part n'eût contristé une amitié trop sensible, et il s'en expliquait avec elle dans une lettre qu'il lui adressait quelques jours après, déjà sur le chemin de Rome :

« Me voici déjà bien loin de vous, lui disait-il, malgré tous vos bons conseils, et lundi prochain je serai à Rome. Ce n'est pas que je n'aie beaucoup pensé aux raisons que vous m'avez données et qui, déjà fortes par elles-mêmes, l'étaient encore par l'affection désintéressée qui les dictait. Mais vous concevez qu'il est difficile de déraciner une idée qui a fait son trou dans notre esprit, et vers l'accomplissement de laquelle une force qui est dans les choses nous pousse — Laissez-moi me confier à Dieu qui m*a tant protégé depuis mon enfance, et qui m'a donné une amie telle que vous. Je compte tout à fait sur votre amitié. Ne vous découragez pas parce que je n'ai pas cédé à votre influence dans une affaire capitale. Nous n'en aurons pas de semblables et de si impossibles à traiter tous les jours. »

Près de dix-huit mois devaient encore s'écouler avant que Lacordaire pût mettre son dessein à exécution, et durant ces dix-huit mois, coupés au reste par un long séjour en France, il ne perd aucune occasion de familiariser peu à peu Mme de V... avec

ICO LACORDAIRE.

son projet. « Il faudra, lui écrit-il, vous habituer à ma grande robe de laine blanche. Nous n'aurons plus que cet hiver-ci pour rire un peu. Ou plutôt, soyez persuadée que, si Thabit ne fait pas le moine, le moine non plus ne perd rien de ce qui est vrai et simple, bon et digne d'envie. Nous serons donc l'es meilleurs amis du monde et rien ne nous empêchera de nous promener avec votre mari aux Gh... ou àB.... »

Le retour de Lacordaire à Paris suspendit la correspondance qui ne consiste plus qu'en quelques petits billets insignifiants. Mme de V... n'était pas encore réconciliée avec l'idée de la robe blanche. Mais, si opposée qu'elle demeurât aux projets de Lacordaire, sa générosité naturelle ne lui permettait pas de s'en désintéresser complètement. Le pli qu'elle avait tenté de lui faire accepter, en se servant de l'intermédiaire de Mgr de Quélen, était toujours resté entre les mains de ce dernier. Elle eut la pensée que peut-être elle pourrait renouveler son offre avec plus de succès. Elle consulta cependant l'abbé Affre, alors vicaire général. « M. Lacordaire qui a refusé un secours personnel ne refusera point un secours destiné à favoriser son futur établissement 0), répondit celui-ci. Et quelques jours après Lacordaire la remerciait simplement : « Je n'ai pas besoin de vous dire que je suis heureux de toutes les nouvelles preuves d'attachement que vous m'avez données depuis huit jours. Ce souvenir m'accompagnera toujours, et allégera les peines que Dieu, sans doute, me réserve dans le cours de ma vie. A demain et à toujours. » Et comme il allait

quitter Paris quelques jours après, il terminait un dernier billet par ces mots : « Du courage ».

Dans les premiers jours de mai 1839, Lacordaire partait en effet pour la seconde fois, emmenant avec lui deux compagnons de voyage. Tous trois devaient revêtir à Rome l'habit de Saint-Dominique au com mencement de juin. A Milan, il s'arrêtait quelques jours, et de là, il écrivait deux longues lettres, l'une à Mme Swetchine, qui a été publiée dans le volume de leur correspondance, l'autre à Mme de V

« Si je vous avais écrit toutes les fois que ma pensée s'est tournée vers vous, vous auriez déjà reçu bien des lettres de moi », lui disait-il en commençant; et après lui avoir donné quelques détails sur son vovaore il continue : « Je vous écris dans un grand moment de douceur parce que je suis ravi de mes deux compagnons de voyage depuis huit jours, et que j'ai emporté de Paris des souvenirs qui m'accompagnent partout. Vous pensez peut-être que ces souvenirs devraient se tourner en regrets, et que ma joie ressemble pas mal à de l'ingratitude. Vous auriez tort; il y a des regrets consolants. Peut-on songer à ce qui est bon, aimable, sincère, sans qu'une certaine joie tombe dans l'âme, même avec

des larmes Votre pensée me console donc et ne

m'attriste pas, malgré l'absence. Je songe que Dieu m'avait préparé en vous une amie véritable et sûre, dans un moment oii ma vie devait avoir à supporter une épreuve décisive. Je songe, avec une joie douce, à tout le bien que vous m'avez fait, et que d'anciens amis ne pouvaient pas me faire. Je vois en vous Dieu et vous-même, et par ce mélange vous n'êtes

pas tout à fait absente, parce que Dieu n'est absent jamais. Je vous le dis du fond de mon cœur. Je me reporte vers vous avec un sentiment qui est doux, qui est pur, qui est plein. Cela est rare ici-bas, parce que quelque chose manque presque toujours dans les affections, et ce vide entremêlé fait beaucoup souffrir. J'ai bien peu rencontré d'àmes qui ne causent pas de souffrances. Mes amis sont aux vêpres, à la cathédrale. Je vous écris seul, mais ils vont revenir, heureusement pour moi, pour que je ne vous écrive pas avec trop d'attendrissement ce que je voulais vous dire. Dites bien à votre mari que je le regarde comme un ami, malgré la différence de nos âges, et que, quoi que la Providence fasse de moi, les jours que j'ai passés chez lui se représenteront toujours à ma pensée. »

Pendant toute cette année que dura le noviciat de Lacordaire, la correspondance fut très régulière entre Mme de V... et lui, une lettre toutes les trois semaines environ. Dans toutes ces lettres, Lacordaire prend un soin évident de dissiper les préventions et les appréhensions de son amie. « J'espère, lui écrit-il, que l'habit de Saint-Dominique me rendra plus saint, mais non pas moins attaché à votre personne. » Dans une autre lettre, il lui expose en détail les obligations de sa vie monastique, et il cherche à la réconcilier avec les rio^ueurs de la rèofle dominicaine. « C'est une vie de chanoine, lui écrit-il. Vous vouliez à toute force que je fusse chanoine; vous voyez que j'ai tout juste accompli vos vœux. »

On sent bien cependant, à travers ces lettres, que Mme de V... demeure rebelle. Une crainte la

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domine : c'est que l'Ordre de Saint-Dominique n'absorbe Lacordaire et ne le retienne en Italie. Elle n'a qu'une pensée : son retour à Paris. Aussi se trouve-t-elle entraînée à travailler, en quelque sorte malgré elle, au rétablissement de l'Ordre en France. Elle s'occupe de l'achat d'une maison, à Charonne, qui pourrait devenir le siège du premier couvent de l'Ordre. Ce projet ayant échoué, elle voudrait que Lacordaire accepte une chaire à la Sorbonne que M. Cousin aurait été, à ce qu'il paraît, disposé à lui offrir. Il faut que Lacordaire lui explique longuement que, ayant attaqué avec une extrême vivacité le monopole universitaire, il serait peu honorable pour lui de profiter de ce monopole. Elle s'attache alors à une autre idée. L'archevêque de Paris étant à toute extrémité, elle presse Lacordaire de se mettre sur les rangs pour lui succéder. Et le futur Dominicain de lui répondre cette lettre assez verte : « Le vœu que vous formez de me voir parmi les prétendants est, n'en déplaise à votre intelligente amitié, un vœu qui me coûterait bien cher s'il se réalisait. Concevez-vous l'enfer qu'il doit y avoir dans le cœur de tous ces braves gens qui prêchent l'abnégation évangélique, et qui calculent leur vie pour avoir un évêché, ne disant pas un mot, ne faisant pas un geste qui puissent être un obstacle à leur chimère. Le dernier frère convers dominicain est plus heureux cent fois et plus respectable que tout ce monde. Pensez-vous d'ailleurs qu'un évêché convînt à ma nature, et que je serais bien à l'aise sous l'amas de paperasses et de notes administratives qui constituent aujourd'hui la vie

d'un évêque? Laissons donc là, je vous prie, les évêchés, et contentons-nous d'assister à la distribution qui s'en fait, avec le sincère désir qu'ils arrivent à de bons prêtres. Ni vous, ni moi, chère amie, ne verrons la nouvelle Eglise que Dieu prépare à la France. Il lui faudra plus d'un siècle pour se former; mais, à moins que notre patrie ne périsse, elle se formera évitablement. Or, c'est tout que l'avenir, et celui qui ne veut triompher que dans son moment imperceptible est semblable à l'homme qui préférerait manger un pépin que le planter pour faire un arbre à sa postérité. Les amateurs de pépins sont innombrables, depuis l'oiseau-mouche, jusqu'aux curés et autres qui aspirent à la mitre. Ne soyez pas du nombre, je vous en prie, et que l'auiitié ne vous fasse rien perdre de la grandeur naturelle de votre esprit. »

Cependant le noviciat de Lacordaire touchait à son terme. Sa prise d'habit allait avoir lieu, et il lui faudrait quitter la Quercia. Où irait-il le lendemain? Après d'assez longues irrésolutions, il écrivit, comme nous l'avons vu, au Maître général des Dominicains une lettre dans laquelle il demandait, en son nom et au noui de son compagnon, la permission de demeurer encore trois ans à Rome, au centre de l'Ordre, pour s'initier à ses traditions. Mais ce n'était pas sans appréhension que Lacordaire communiquait cette lettre à Mme de V Il se sentait si

loin maintenant, si obscur, si moine! et il redoutait une explosion de son amitié. Au premier moment elle se résigna. Il est donc assez difQcile de comprendre ce qui se passa entre eux, quelques mois

a})rès, et pourquoi Lacordaire, après avoir laissé sans réponse deux lettres consécutives, finit par lui adresser ces lignes si dures : « La confiance entre difficilement dans le cœur de l'homme et s'en retourne vite. Laissons couler le temps sur ces ruines que vous avez faites. Je bénirai Dieu si jamais il renoue les temps interrompus, et met un baume sur une blessure dont je voudrais guérir. » La blessure devait cependant guérir plus vite qu'il ne pensait. Une nouvelle lettre où Mme de V... implorait probablement son pardon, lui arriva dans un moment douloureux. Lacordaire s'était pris d'une affection passionnée pour un jeune homme qu'il avait amené de France, et avec lequel il avait pris l'habit. Ce jeune homme était à l'agonie, lorsque Lacordaire reçut la lettre de Mme de V Comment avoir

le courage de couper de sa propre main les liens d'une affection ancienne, au moment même où la mort tranchait ceux d'une affection nouvelle.^ Du chevet de son ami mourant, Lacordaire écrivit donc à son amie repentante quelques lignes affectueuses. Mais il ne voulut pas, cependant, rentrer en correspondance régulière sans avoir avec elle une explication sur le malentendu qui les divisait. « Vous me le dites vous-même dans votre lettre du 24, lui écrivait-il : il n'est pas en moi de m'associer aux grandes idées. Je ne prends point cette j)hrase à la lettre; mais il est de fait que vous ne m'avez jamais paru vous intéresser aux destinées de l'Eglise, à l'avenir du monde. Vous me faisiez dans votre cœur une vie heureuse, bien accommodée, ornée d'une gloire sans péril; je vous semblais presque fou et ingrat de

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repousser un sort si clair. C'est là ce que vous avez appelé constamment ne pas vous comprendre. Eh bien! si, je vous comprends; il n'}- a rien de si facile que de vous comprendre. Qui ne comprend la joie de l'aisance, d'une vie sûre et modérée, des jouissances de l'amitié? Qui ne comprend que, humainement parlant, cela vaut mieux que de ressusciter un Ordre, de vivre dans un cloître, de sacrifier sa vie à mille devoirs obscurs et à mille chances de ruine? jNIais jamais homme fort et bien doué s'arrêta-t-il, qu'il eût agi, pour Dieu ou pour soi, dans de telles espérances? Si je vous avais écouté je serais en apparence le plus heureux homme du monde, et en réalité j'aurais à lutter à la fois contre tous les instincts de ma nature, et contre les remords d'une conscience manquant sa voie. J'aurais eu, dites-vous, la gloire de parler et d'écrire, et n'est-ce donc rien? C'est beaucoup quand on a reçu de Dieu celte seule vocation; ce n'est rien à qui en a reçu une autre. Qu'eussiez-vous donc dit si j'avais eu la vocation d'être missionnaire en Chine, et si j'avais quitté Paris, pour le plaisir de m'exposer à mourir de faim ou à avoir la tête tranchée, sans parler du reste? Qu'auriez-vous dit des martyrs de la primitive Église, qui sans doute me valaient bien? Ne voyezvous pas, chrétienne ou non chrétienne, que les plus grands hommes n'ont jamais choisi la voie aisée? Je vous accuserais bien à mon aise, si je voulais, d'incompréhension. Mais à quoi sert de se renvoyer des accusations? C'est un malheur pour moi de vous savoir rebelle à des desseins auxquels j'ai consacré ma vie; mais ce malheur n'emporte pas

pour moi que tout doive être fini et impossible entre vous et moi. J'ai été le premier à penser que la pauvre amitié pouvait trouver sa place partout. Vous seule avez paru un instant croire le contraire. C'est là ce qui m'a horriblement blessé — »

Après cet orage, la relation reprit son cours, mais la pauvre amitié continuait à passer par bien des épreuves. Mme de V... ne pouvait mettre un terme à ses inquiétudes. Sans cesse elle se forgeait des chimères. Après un nouveau séjour en France, Lacordaire était revenu à Rome, ramenant avec lui neuf novices. Le couvent de Saint-Clément leur avait été concédé, et, dans la pensée de Lacordaire, ce couvent serait devenu le berceau de la province dominicaine de France. Tout à coup, sans que rien eût pu faire prévoir un coup aussi rude, ordr-j arriva aux novices de se disperser. Moitié du petit troupeau était envoyé au couvent de Bosco, dans le Piémont, l'autre à la Quercia, et défense était faite à Lacordaire de s'occuper désormais des novices ramenés par lui. Un moins ferme eût plié sous l'orage et renoncé à son entreprise. Lacordaire tint bon, et il demeura seul à Rome, inébranlable dans son dessein et dans sa confiance. Mais Mme de V... était en proie à des transes mortelles. Elle voyait déjà Lacordaire plongé dans les cachots de l'Inquisition, et elle voulait qu'il se dérobât par la fuite aux périls dont elle le voyait environné. Il fallait que Lacordaire la rassurât, d'abord en la raillant doucement, puis en opposant de nouveau à l'idéal de vie douce et paisible qu'elle rêvait pour lui, la vocation du serviteur de Dieu telle qu'il la comprenait '

« Chère amie, lui écrivait-il, vous m'étonnez toujours par le charme de votre esprit et la faiblesse de vos conseils. Vous êtes comme le passager d'un navire qui, au premier vent, demande toujours qu'on pousse à la côte, et ne peut se figurer qu'on arrive |)lus vite avec la tempête. Soyez donc tranquille une bonne fois. Avant qu'on ne me mette en prison, vous avez bien des choses à voir. Gela pourra venir avec le temps, car Dieu sait à quoi est réservée notre vie; mais les événements qui compromettraient ma liberté l'auraient atteinte sous l'habit séculier comme sous le froc. Non, mon amie, vous me reverrez. Vous me reverrez toutes les fois que je le voudrai, et je le voudrai toutes les fois que les intérêts de l'Eglise me le permettront. Le sort tranquille que vous me souhaitez est-il fait pour l'homme? Arrange-t-on sa vie à l'ombre ou au soleil, selon son plaisir? Oh que je voudrais vous voir une âme non pas moins aimante, mais sachant, malgré l'affection, encourager aux fortes œuvres! Vous me disiez l'autre jour que les hommes vivent d'idées et les femmes de sentiments. Je n'admets pas cette distinction. Les hommes vivent aussi de sentiments, mais de sentiments quelquefois plus hauts que les vôtres, et c'est ce que vous appelez des idées, parce que ces idées embrasserrt un ordre plus universel que celui auquel vous vous attachez le plus souvent. Chère amie, on ne fait rien sans l'amour ici-bas, et soyez persuadée que, si nous n'avions que des idées, nous serions les plus impuissants du monde. »

La régularité et la fréquence de cette correspondance devaient cependant diminuer avec le retour

de Lacordaire en France, sans cesser jamais complètement. Depuis le moment où il revint à Paris avec l'habit de Saint-Dominique, jusqu'à celui où il s'établit définitivement à Sorèze, Lacordaire ne cessa de mener une vie de frère pérégrinant, allant prêcher de ville en ville, à Bordeaux, à Strasbourg, à Nancy, ou bien rendant visite aux diverses maisons de son Ordre, qui se développait rapidement. Par sa générosité inépuisable, Mme de V... fut pour beaucouj) dans la rapidité de ce développement, et les Dominicains d'aujourd'hui ne savent peut-être pas tout ce qu'ils doivent à cette bienfaitrice inconnue. Il y eut de sa part une intervention constante, discrète, ignorée de tous et d'autant plus méritoire qu'au début elle avait été plus opposée à l'entreprise. Elle s'était cependant familiarisée avec cette nouvelle existence dont elle s'était exagéré les rigueurs, et la robe de moine avait cessé de lui faire peur. Elle avait même obtenu que Lacordaire se fît peindre par Ghasseriau en Dominicain. C'est ce portrait qui fut exposé au salon de 1840, Mais, le salon fermé, le portrait partait pour le château de B... où il était suspendu en belle place. Lacordaire en plaisantait : « Je suis ravi de savoir mon portrait si bien placé, dans votre salle à manger, offert à l'admiration de ceux qui viennent vous voir, évèques, curés, gentilshommes. Voilà des conversations pour bien longtemps, et qui sait si un jour, quand vous et moi nous serons morts, je ne deviendrai pas pour votre postérité un vieux parent d'avant la Révolution et tout ce qui peut s'en suivre d'un portrait, quand la Providence le veut. »

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Cependant l'affection de Mme de V... demeurait toujours un peu inquiète et ombrageuse. Si, pendant ses fréquentes absences, Lacordaire restait trois semaines ou un mois sans lui écrire, elle se croyait oubliée, sacrifiée à des intérêts nouveaux. Elle se plaignait, et Lacordaire se montrait à son tour un peu froissé de ses pl'aintes : « Votre lettre du 30 janvier, chère bonne amie, lui écrivait-il de Bordeaux, m'a causé quelque peine. Il semble que notre amitié ne vieillit pas avec les années, et qu'elle soit toujours plus sujette au doute qui environne tout ce qui est nouveau. Parce que je ne vous écris pas juste au bout de trois semaines, parce que je reçois ici un bon accueil, voilà que vous m'accusez, dans votre cœur, de vous oublier, de sacrifier l'ancien au récent, d'être une feuille qui vole au premier vent venu. Est-il rien de plus injuste?... J'aurais donc le droit de récriminer contre vous; mais j'aime mieux vous certifier de nouveau la réalité de mon attachement, non seulement créé par la reconnaissance, mais par un goût sincère pour votre cœur, par une estime très haute de vos facultés, par une sympathie générale. J'ai d'ailleurs été trop malheureux, en bien des rencontres, pour oublier jamais ceux qui m'ont alors aimé. Vous avez été l'une des trois ou quatre personnes qui m'ont encouragé et sauvé dans des temps difficiles; plus mon existence se consolidera, si jamais elle doit se consolider, plus je me rappellerai avec tendresse ceux qui auront contribué, en me tendant la main dans les mauvais jours, à arriver enfin à la stabilité. Je manque assurément de bien des qualités; mais je crois posséder jusqu'à la

superstition la tendresse fidèle, le respect du passé, la mélancolie des souvenirs. Seulement je ne puis pas donner autant qu'un autre à la nature, à cause de tous mes devoirs, et j'avouerai aussi que j'éprouve une peine à votre occasion, c'est de vous voir rester si étrangère d'esprit aux œuvres de ma vie. Les œuvres d'un homme c'est tout son être, toute son activité, toute son histoire. Elles peuvent être hasardeuses; elles ne doivent qu'inspirer par là plus d'intérêt. Je souffre donc assurément de voir une âme avec laquelle je suis aussi intime, se tenir à l'écart de mes desseins; j'en souffre, mais comme d'une anomalie mystérieuse que je respecte, me 'plaignant moi-même d'avoir si peu de puissance pour persuader une personne que j'aime autant. Le jour où Dieu permettra que ce nuage disparaisse sera un des plus beaux jours de ma vie; je le hâte de tous mes vœux et, demeurât-il toujours, pourtant je ne douterais point de vous ; je croirai toujours à votre cœur, à votre intelligence, à votre dévouement, auxquels rien n'aura manqué que le don de me faire un plaisir de plus. »

Cependant ces agitations s'apaisent avec les années, mais en même temps la correspondance devient moins active et moins familière. Etait-ce que les sentiments avaient changé? Non. Mais l'intensité de sa vie et de ses devoirs absorbait de plus en plus Lacordaire et lui laissait moins de temps pour l'amitié. Et puis l'expansion est un don de jeunesse. A mesure qu'il avance dans ce chemin dont parle Dante, l'homme se renferme davantage en lui-même, et lorsqu'il en a dépassé le milieu, il

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vit d'une vie de plus en plus intérieure et solitaire, jusqu'au jour où, dernier témoin d'un passé disparu, il n'est plus connu et compris que de lui-même. On sait que les dernières années de Lacordaire s'écoulèrent dans une demi-retraite à Sorèze. Autrefois Mme de V... souhaitait pour lui la gloire et la paix. C'était la paix, mais ce n'était plus la gloire. Pendant ce temps, elle-même continuait de vivre à Paris ou à B... de la vie tranquille d'une femme qui n'est plus jeune, et qui se livre tout entière à ses devoirs de famille et de monde. Les préoccupations étaient devenues différentes. On s'en aperçoit au ton des lettres, de plus en plus rares. Le mot de madame y revient souvent. Parfois Lacordaire y ajoute celui d'ancienne amie. Ainsi s'amortissent avec les années presque tous les sentiments humains. Cependant on retrouve encore parfois dans ces lettres comme un écho affaibli des anciennes tendresses. « Il m'arrive souvent, lui écrit Lacordaire, de regretter le temps oîi j'allais vous visiter à B — Vous y reverrai-je jamais? Dieu seul le sait, mais, quoi qu'il arrive, le temps n'efface point les souvenirs que vous m'avez laissés. »

11 devait cependant la revoira B..., mais dans des circonstances singulièrement tristes. Pour Lacordaire, la mort fut à la fois prématurée et lente à venir : prématurée, car il mourut à cinquante-neuf ans; lente, car la lutte dura longtemps entre le mal qui l'emportait et une constitution originairement robuste, qu'avaient épuisée des fatigues et des austérités peut-être excessives. Lorsque l'illusion ne fut plus permise, l'affection qui n'avait fait que sora-

meiller se réveilla, et se traduisit de la part de Mme de V... par d'ardents témoignages. II n'est presque pas une lettre de Lacordaire, durant la dernière année de sa vie, qui ne contienne l'expression de sa reconnaissance pour quelques marques de sollicitude et de dévouement. Trop faible pour écrire, il ne pouvait déjà plus que signer. Deux fois Mme de V... fit pour le voir le voyage de Sorèze. Enfin elle obtint qu'après une saison d'eaux infructueuse, Lacordaire vînt passer quinze jours à B

Vingt-deux ans s'étaient écoulés depuis que Lacordaire, encore jeune prêtre, avait fait son premier séjour dans ce même lieu, avant de partir pour Rome, et que, inébranlable en son dessein de revêtir l'habit de Saint-Dominique, il avait repoussé avec fermeté les objections d'une amitié désespérée. Bien des événements s'étaient succédé depuis lors; bien des changements étaient survenus en eux et autour d'eux; mais leurs deux cœurs étaient demeurés les mêmes, et pendant que sous ces ombrages, dont Lacordaire parle si souvent dans ses lettres, Mme de V... accompagnait ses pas défaillants, il put sentir, au plus profond de son cœur, combien il avait eu raison de dire dans sa Fie de Marie- Madeleine : « Il faut avoir vécu pour être sur d'être aimé ».

Témoin de son extrême difficulté à marcher, Mme de V... lui envoya une voiture, dès qu'il fut de retour à Sorèze. Lacordaire l'en remerciait : a Je me suis servi hier, pour la première fois, du coupé qui a beaucoup plus tardé à venir que vous ne i)ensiez. 11 est très doux et de couleur sérieuse. Néan-

moins je suis très confus de monter en cet équipage et de voir tout ce que vous avez fait. Si je guéris, vous aurez bien certainement contribué pour une très grande part à ma santé, en même temps qu'à ma consolation. Mais Dieu seul sait ce qui arrivera, et la faiblesse, s'il est possible, augmente tous les jours. » Le sentant perdu, elle voulait venir à Sorèze le voir une dernière fois. Il fallut qu'il l'en détournât. « La conversation me fatigue beaucoup et je souffrirais de ne pouvoir vous faire bon accueil. Vous m'obligerez d'abandonner ce projet d'où il ne pourrait sortir pour moi aucune consolation, mais un embarras de cœur et d'esprit, et une fatigue physique. » La dernière lettre est pour empêcher Mme de V... d'envoyer de Paris à Sorèze le docteur Rayer, alors célèbre. Quelques jours après arrivait une première dépêche expédiée par un serviteur fidèle : « Le Père Lacordaire administré, très mal «. Puis le lendemain une seconde : « Le Père Lacordaire est mort ». Ces dépêches, encore dans leurs enveloppes, ont été enfermées, par Mme de V... elle-même, dans un coffret de bois qui contenait toutes les lettres du Père. Depuis sa mort, qui survint quatre ans après, ces lettres n'en étaient jamais sorties. Je suis le seul auquel on ait bien voulu les confier. Lorsque j'ai ouvert ce coffret, il m'a semblé qu'il s'en exhalait comme un délicat parfum, et ma main n'a pas remué sans une respectueuse émotion ces reliques de deux âmes qui se sont aimées.

Je viens de montrer ce que fut Lacordaire comme ami. Je voudrais dire aussi ce qu'il fut comme prêtre;

je n'ajouterai pas : et comme moine. Je ne saurais, eu effet, prendre sur moi de résoudre la question que s'est posée le Père Ghocarne, lorsqu'après avoir révélé le secret, inconnu de tous, des pénitences incroyables que Lacordaire s'imposait, il s'est demandé s'il avait eu tort ou raison de soulever le voile qui cachait les mystères de sa vie monastique. Certaines âmes, en effet, ont pu être édifiées d'apprendre que ce prédicateur populaire, ce membre de l'Académie française, avait, en plein xix^ siècle, renouvelé; dans l'intimité de sa cellule, ces macérations dont le récit étonne et laisse presque incrédule, lorsqu'on les rencontre dans la vie des saints de la primitive Eglise. Mais d'autres âmes, trop faibles peut-être, se sont demandé si la sévérité de la règle de Saint-Dominique n'aurait pu en elle-même lui sembler suffisante, et s'il n'aurait pas mieux servi la grande cause à laquelle il avait voué sa vie en conservant pour elle ses forces, plutôt qu'en épuisant son corps et en abrégeant assurément ses jours. Ce sont là questions trop hautes pour être traitées par un profane, et comme tel je m'abstiendrai de le faire. A ceux-là seulement que les récits, un peu trop détaillés peut-être, du Père Ghocarne ont fait sourire ou s'indigner, je me bornerai à dire qu'avant de s'indigner ou de sourire il faut comprendre, et qu'il est certains états d'âme dont il faut avoir le secret avant de les juger. En 1845, Lacordaire avait été prêcher le Carême à Lyon. Dans cette ville, où les ardeurs religieuses se sont toujours montrées si vives, le succès dépassa tous ceux qu'il avait obtenus auparavant. C'était du

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délire. Un soir que son sermon avait excité particulièrement l'enthousiasme, on l'attendait à dîner. Il ne venait pas. Quelqu'un alla le chercher. Il le trouva pâle et en larmes au pied d'un crucifix. « Qu'avezvous, mon Père? lui dit-il. — J'ai peur! — Peur de quoi? — De ce succès. » Lorsqu'une âme en est arrivée à ce degré de scrupule, il ne faut pas s'étonner si elle cherche à corriger par la pénitence des mouvements intérieurs qui nous paraissent des faiblesses pardonnables, et la pénitence, surtout * lorsqu'elle est ignorée, silencieuse, enfouie, mérite toujours le respect.

Celui qui était si dur envers lui-même était doux envers les autres. II savait garder envers les âmes faibles les niénagements dont elles avaient besoin, et les conduire par des chemins qui ne fussent point trop âpres. Ce n'est pas cependant que la direction proprement dite ait tenu la place principale dans la vie de Lacordaire. Sr vie, toujours militante et longtemps errante, ne lui permettait pas de l'exercer sous sa forme la plus habituelle, celle des entretiens et de la confession. INIais ceux qui l'ont jioursuivi d'une constante malveillance ont singulièrement exagéré les choses en disant qu'il n'a jamais converti personne. Beaucoup d'âmes se sont au contraire adressées à lui, et il a goûté dans leur commerce la meilleure récompense d'une vie consacrée aux rudes travaux de l'apostolat.

Pour conserver son action sur ceux et celles qui s'adressaient à lui il avait surtout recours à la correspondance. Aussi la correspondance tenait-elle une grande place dans sa vie. Tous les jours, il y

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consacrait plusieurs heures. Chose qu'on aurait quelque peine à croire, si ceux qui ont vécu avec lui n'étaient d'accord pour l'affirmer, il était très méthodique dans ses habitudes. Non seulement sa chambre ou sa cellule, mais sa table même étaient toujours très bien rangées. Papier, plumes, crayons, canif, étaient disposés toujours à la même place. Il s'asseyait devant cette table à une heure, toujours la même, et il commençait à écrire avec rapidité, d'une petite écriture fine, serrée, sans ratures, un grand nombre de lettres qu'on trouvait ensuite disposées en pile sur un coin, toujours le même, de son bureau. Avec la même régularité, lorsqu'il était à Paris, il se rendait au confessionnal à certains jours et à certaines heures fixées. Il attendait dans la sacristie que l'heure sonnât, et, au premier coup de l'horloge, on le voyait ouvrir la porte et apparaître avec la régularité d'un automate, ce qui amenait quelquefois un sourire sur les lèvres de ses pénitents et pénitentes. La direction a donc occupé, dans la vie de Lacordaire, une place plus grande qu'on ne l'a dit, surtout dans la seconde moitié de sa vie. Nous ne possédons cependant de lui qu'une seule corresj)ondance spirituelle, ce sont ses lettres à la baronne de Prailly.

Ces lettres ont été publiées vingt-trois ans après la mort de Lacordaire, quatre ans seulement après la mort de Mme de Prailly, mais par un acte exprès de sa volonté, comme un témoignage de reconnaissance envers celui qu'elle aj)pelait son premier et son seul vrai père. Ce fut le hasard d'une rencontre avec Lacordaire, coïncidant avec une grave maladie, qui

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la détermina à se confier à lui. Dès le début de leurs lelations il lui écrivait : « Quiconque arrive à connaître Dieu et à l'aimer, n'a rien à désirer, rien à regretter. Il a reçu le don suprême qui doit faire oublier tout le reste », et ce court fragment suffit à résumer l'esprit qui inspirait sa direction. C'est l'amour de Dieu, c'est ce don suprême qu'il s'efforce de communiquer à une âme encore mondaine; mais pour y parvenir il s'applique à développer ses facultés et à élever son esprit, tout en dilatant son cœur. Il la conduit tout droit à Jésus- Christ, par les voies directes et larges, sans l'attarder aux petites pratiques. Lorsqu'il reçoit ses premières confidences, il la trouve en proie à des peines intérieures où il voit la marque d'une nature ardente et noble. « Les âmes faibles et peu élevées, lui écrit-il, trouvent ici-bas un élément qui suffit à leur intelligence, et qui rassasie leur amour. Elles ne découvrent pas le vide des choses visibles, parce qu'elles sont incapables de les sonder fort avant. Mais une âme que Dieu, dans la création qu'il en a faite, a rapproché davantage de l'infini, sent de bonne heure la limite étroite qui la resserre. Elle a des tristesses inconnues sur la cause desquelles longtemps elle se méprend; elle croit volontiers qu'un certain concours de circonstances a troublé sa vie, tandis que son trouble vient de plus haut. 11 est remarquable, dans la vie des saints, que presque tous ont senti cette mélancolie dont les ancieus disaient qu'il n'y a pas de génie sans elle. En effet la mélancolie est inséparable de tout esprit qui va loin et de tout cœur qui est j^rofond. Ce n'est

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pas à dire qu'il faille s'y complaire, car c'est une maladie qui énerve quand on ne la secoue pas, et elle n'a que deux remèdes, la mort ou Dieu. «

Aussi, la première chose dont il s'occupe pour guérir cette mélancolie, c'est de régler et de remplir la vie de celle qui sest confiée à lui. Il se réjouit de ce qu'elle n'ait pas attendu le déclin de 1 âge pour renoncer au monde et à ses frivolités superbes, et de ce qu'elle apporte à Dieu une àme encore jeune, encore susceptible d'illusions et non pas vidée et défaite. Mais cette àme, il veut la nourrir. L'ignorance est un grand ennemi. Que croire quand on ne sait pas? Qu'aimer quand on n'a pas vu? Les lectures de chaque jour alimentent l'esprit et le dégoûtent des choses vaines. Il ne veut point cependant de lectures frivoles ou mièvres. Il faut aller aux grandes choses. Quand on peut lire Homère, Plutarque, Gicéron, Platon, David, saint Paul, saint Augustin, sainte Thérèse, Bossuet, Pascal et d'autres semblables, on est bien coupable de perdre son temps dans les niaiseries d'un salon.

Cette vie des salons, cette vie frivole et facile à laquelle Mme de Prailly était accoutumée par son éducation lui paraît d'abord le grand ennemi. « Si une goutte de la foi des saints tombait en vous, lui écrit-il, vous n'auriez pas assez de larmes pour vous pleurer, pour pleurer votre vie lâche, molle, insignifiante, si pleine d'orgueil et de la satisfaction des sens. » Sous l'influence de Lacordaire, elle se détache peu à peu de cette vie. Sa santé, toujours chancelante, l'aide à se séparer du monde. Elle passe de longs mois dans le Midi, dans la solitude de sa villa de Gostebelle. Mais alors une autre inquiétude

s'empare de celui qui la dirige, c'est qu'elle n'en arrive à se trop détacher de la vie elle-même,' et qu'elle ne tombe dans une sorte d'indifférence. « Lorsque l'âme est arrivée à un certain degré d'élévation vers Dieu, lui écrit-il, elle méprise facilement la vie, et c'est alors que Dieu l'y rattache par l'idée du devoir. La vie est un office important, quoique bien souvent nous n'en vo3-ions pas l'utilité. Simples gouttes d'eau, nous nous demandons en quoi l'océan a besoin de nous : l'océan pourrait nous répondre qu'il n'est composé que de gouttes d'eau. Ne haïssez donc pas la vie tout en vous en détachant. «

Après avoir ainsi arraché cette âme à la vie du monde, et l'avoir rattachée à la vie du devoir, Lacordaire s'efforce ensuite de lui procurer la paix. Il avait évidemment affaire à une nature ardente, inquiète, jamais satisfaite d'elle-même, soupirant toujours après un état où elle ne se trouvait pas. C'est avec douceur qu'il la reprend, ^c II faut éviter de vous laisser aller à la tristesse et à l'abattement. Rien n'est plus nuisible à la santé du corps et de lame. Saint Paul dit que la joie et la paix sont les fruits de l'esprit de Dieu. Il y a en lui une plénitude qui chasse la mélancolie comme le soleil levant chasse les ombres. Arrivez donc à la joie. C'est le «rrand sigrne de Dieu. Je vous le souhaite de tout mon cœur en partant. Vous êtes encore trop humaine et pas assez divine. C'est le reproche après le vœu. »

Je ne voudrais pas multiplier indéfiniment ces citations. Les correspondances spirituelles sont toujours un peu monotones, et tout le monde n'a pas

le goût de cette littérature spéciale. Ce qui relève cependant l'intérêt de ces lettres de Lacordaire à Mme de Prailly, c'est qu'il n'y apparaît pas seulement dans son rôle de directeur, tantôt consolant et tantôt réprimandant. Avec la parfaite simplicité qui était en lui, il s'y laisse encore apercevoir tel qu'il était, avec ses alternatives d'ardeur et d'abattement, sujet lui-même à la tristesse, au découragement, aux défaillances intérieures. Parfois, comparant avec une humilité touchante son état d'âme à celui de sa pénitente, il s'en faut de peu qu'il ne se mette audessous d'elle : « Je suis bien aise que vous vous sentiez arrivée à la paix. C'est le grand signe et le grand bien. Je ne sais si je le possède, et si je l'ai jamais eu. Des troubles, des tristesses montent souvent dans mon âme, car j'ai vu et j'apprends sans cesse des choses tristes. Mais il est vrai qu'une certaine force me ramène au repos en Dieu. Il faut que l'âme, à la fin de sa carrière mortelle, tombe de ce monde comme un fruit mûr. C'est là sans doute à quoi Dieu tend par toutes les misères qu'il nous envoie. Mais la souffrance ne détache pas toujours, et ne donne pas toujours la paix. Heureux ceux qui ne souffrent pas en vain ! »

Tel nous apparaît Lacordaire, comme ami et comme prêtre, dans l'intimité de sa correspondance. Mme Swetchine avait raison de dire : « On ne le connaîtra que par ses lettres. » Je voudrais que de ces lettres, aujourd'hui éparses dans neuf volumes différents, et qui n'ont pas toutes le même intérêt, il fût fait un choix sobre et judicieux. Ce choix en rendrait la lecture plus facile, et sa mémoire y gagne-

rait. Si profonde a été, en effet, depuis un demisiècle, la transformation de nos goûts littéraires, qu'à quelques personnes, d'un goût sévère, son éloquence semble aujourd'hui un peu démodée. Mais l'homme est encore vivant dans ces lettres, à la fois éloquentes et simples, écrites au courant de la plume, sans l'ombre d'une recherche de pensée et de style. « Plus j'aime quelqu'un, écrivait-il à Mme de Prailly, plus je suis simple dans mes relations avec lui, soit que je parle, soit que j'écrive, sauf les occasions naturelles qui obligent à s'élever davantage. J'écris vite et sans art, et j'ai un invincible éloignement pour le style quand il ne vient pas tout seul, par la nature même du sujet. Croyez donc que je vous montre mon âme quand je vous dis ce que je pense, et ne m'en demandez pas davantage. » C'est bien, en effet, l'âme de Lacordaire qu'on retrouve dans ses lettres, et cette âme fut une des plus nobles, une des plus ouvertes à tous les sentiments délicats, fiers, généreux qui aient palpité dans la poitrine d'un homme. Or Vauvenargues l'a dit, mais Lacordaire aimait à le répéter : « Tôt ou tard on ne jouit que des âmes ».

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