Lacordaire
Quand nous avons écrit l'histoire de l'abbé de Lamennais, histoire qui nous a suscité tant de haines et valu tant d'injures, nous savions qu'un autre prêtre, un véritable ministre du Christ, nous donnerait un jour raison contre les démocrates irascibles dont nous attaquions l'idole.
Nous connaissions d'avance le rayon qu'il faudrait opposer à l'ombre.
De ces deux notices, consacrées, la première à dire la vie de l'apôtre rebelle, la seconde à raconter les actes du fils soumis de l'Église, devait jaillir une antithèse lumineuse propre à éclairer tous les doutes et à montrer que nos adversaires marchent seuls dans la mauvaise foi et respirent dans le mensonge.
Chez nous, depuis tantôt un siècle, et grâce à M. de Voltaire, il suffit qu'un écrivain touche sans trop d'irrévérence la corde religieuse pour être immédiatement en suspicion.
Les encyclopédistes modernes ont
tout dit, quand ils vous ont jeté à la tête ces deux substantifs ridicules :
Capucin ! Jésuite !
Et le bourgeois d'applaudir; et M. de Voltaire de se frotter les mains chez k diable, où il réside, sans aucun doute, à l'heure présente.
Il doit y être traité comme l'ami de la maison.
Jésuite et capucin ! grand merci, nos maîtres.
Nous ne sommes ni l'un ni l'autre, et quand les jésuites iront trop loin, quand les capucins se rendront coupables d'envahissement, vous verrez si nous y allons de main morte et si nous ménageons les coups de verge à leurs saintes épaules.
Avant tout logique et loyauté. La passion déraisonne, l'injure ne prouve rien.
Commençons notre biographie.
Jean-Baptiste-Henri Lacordaire est né, le 12 mai 1802, à Recey-sur-Ource, bourg assez considérable du département de la Côte-d'Or.
Là n'avait point été le premier berceau de sa famille.
Ses ancêtres résidaient un peu plus haut vers -l'est, du côté de Langres.
En 1743, lorsque Louis XV, revenant des Pays-Bas pour aller former le siège de Metz, traversa le petit village de Bussières-lez-Belmont et s'y arrêta quelques heures en compagnie de la belle duchesse de Châteauroux, le médecin
LACORDAIBE. 5)
de l'endroit fut admis à présenter comme rafraîchissement au prince et à la favorite des ananas, qu'il faisait mûrir en serre chaude.
C'était l'aïeul de Lacordaire.
Jadis à Paris, il avait reçu des leçons de botanique du savant Jussieu.
On assure que Louis XV, arrivant à Çhaumont le soir même, ressentit les premières atteintes de la maladie cruelle qui devait mettre en péril ses jours.
Peut-être avait-il mangé les ananas avec trop de gourmandise.
Médecin lui-même, le père du célèbre dominicain épousa la fille d'un avocat au parlement de Bourgogne.
Il mourut très-jeune et la laissa veuve avec quatre fils en bas âge.
Madame Lacordaire quitta Recey-sur- Ource, rentra dans sa famille à Dijon, et se consacra sans réserve à l'éducation de ses enfants, qui tous se sont distingués dans quatre carrières différentes 1 .
Nous avons eu déjà plus d'une fois à signaler l'heureuse influence exercée par une mère chrétienne sur l'avenir de quelques-uns des hommes dont nous # écrivons l'histoire.
Madame Lacordaire éleva ses fils dans les principes les plus sérieux de
* Après avoir longtemps voyagé dans l'Amérique du Sud, l'aîné de la famille a obtenu, a l'université de Liège, une chaire de zoologie* Le second est le héros de ce petit livre. Quant au troisième, a qui la ville de Dijon doit de magnifiques travaux d'architecture , on l'a nommé, depuis quelque temps, directeur des Gobelins. Le quatrième est un des officiers les plus remarquables de l'armée française.
l'honneur, dans les croyances les plus saintes de la foi.
« Il semble, dit un biographe bourguignon l , que, dès ses plus tendres années, Henri Lacordaire eut comme une sorte de pressentiment de sa destinée, d'orateur chrétien. On l'a vu, à Tâge de huit ans, lire à haute voix aux passants les sermons de Baurdaloue, imitant à une fenêtre, qui lui servait de tribune, les gestes et la déclamation des prêtres qu'il avait entendus prêcher. »
Comme l'abbé de Lamennais, il servait des messes à la cathédrale et se faisait remarquer par sa piété d'ange.
1 M. Lorrain, doyen de la faculté de droit de Dijon. Sa brochure nous a fourni beaucoup de détails précieux sur le grand orateur de Notre-Dame.
Le mari de madame Lacordaire ne lui avait laissé qu'une fortune trèsmédioere. Il fallut que la courageuse femme s'imposât des sacriûces inouïs pour arriver à payer la pension de ses fils au collège.
Henri commença ses études classiques à Tâge de dix ans.
C'était un garçon naturellement paisible et porté à la douceur.
Pendant les promenades du Jeudi hors des murs de la ville, au lieu de dépenser, comme ses camarades, en gâteaux ou en friandises les deux ou trois sous qu'on lui octroyait pour ses menus plaisirs, il achetait aux pâtres des prairies de l'Ouche l du crin, que
> Affluent de la Saône, qui traverse le département de la Côte-d'Or.
ceux-ci arrachaient à la queue des chevaux. Henri s'en servait pour confectionner, pendant les récréations, du cordonnet, des bagues et mille petites fantaisies d'écolier.
Dans cette nature si calme en apparence, il y avait pourtant des ressorts énergiques, une volonté ferme, une haine profonde de l'injustice et des élans de Gourage vraiment extraordinaires chez un- enfant si jeune.
Au réfectoire, un jour, comme il tournait la tête, son voisin de droite hii escamote sa portion de potage.
L'élève dépouillé réclame.
Une querelle s'ensuit , l'ordre est troublé, le censeur intervient.
—Tous les deux au pain sec et à Peau !
s'écric-t-il sans vouloir entendre les explications de Lacordaire, et confondant l'innocent et le coupable dans le même arrêt. — Levez-vous, ajouta-t-il; allez vous placer contre le mur!
Le voleur de potage obéit ^ mais Lacordaire de se croiser les bras sur la table, et de répondre:
— Je n'irai pas !
Nouvelle injonction du censeur. Il menace Henri de l'envoyer au cachot.
— ■ Soit , répond l'intrépide élève. De deux punitions injustes je choisis la plus forte.
Et il se dirigea vers la prison.
Dans tous les collèges il y a des taquineries traditionnelles éi une série de méchants tours » que les anciens tiennent
en réserve pour les nouveaux. Ces derniers parfois n'ont pas toute la patience désirable; ils se rebiffent, et de grandes colères s'allument.
En 1814 ! au commencement de Tannée scolaire, le collège de Dijon put voir deux camps ennemis prêts à en venir aux mains.
La surveillance des maîtres d'étude empêcha fort heureusement une mêlée générale.
c Deux champions, dit M. de Loménie, furent chargés de vider la querelle: l'un aujourd'hui officier distingué du génie , et l'autre le révérend père Lacordaire.
Ils se battirent avec acharnement, et sans l'intervention des deux armées, la France compterait un brave militaire
t6 LACORDAIRE.
ou un célèbre prédicateur de moins 1 . »
Du reste, en ces jours de guerre continentale, une humeur belliqueuse envahissait tous les lycées, comme, trois ou quatre ans plus tard , une fantaisie de lutte voltairienne y prit naissance, lorsque les rois légitimes voulurent catéchiser la jeunesse et donner la religion pour base à leur trône chancelant.
Malgré les saints principes dans lesquels il avait été bercé, Henri céda comme tous les autres à la réaction antireligieuse.
Dans la bibliothèque de Tex- conseiller au parlement, son grand-père, où il se glissait parfois en échappant à l'œil ma-
* Galerie des Contemporains illustres, tome V; Notice sur Lacordaire, page 3 de la Notice.
ternel, il trouva les œuvres du patriarche deFemey, celles de Jean-Jacques, de Diderot, du baron d'Holbach, deGrimm, d'ilelvétius, et lut avec toute l'imprudente curiosité de son âge ces livres funestes qui savent jeter si habilement sur leurs maximes désolantes les fleurs de l'imagination et du style.
Lorsque madame Lacordaire put deviner quelles étaient les lectures de son fils, elle ferma la bibliothèque.
Il était trop tard.
Déjà le poison s'était infiltré dans ce jeune cœur. Monique eut à pleurer sur le sort d'Augustin, que les doctrines de Manès et de Pelage pouvaient conduire à sa perte.
Mais Dieu donne aux intelligences d'é-
lite ce besoin irrésistible du vrai qui les pousse malgré tout à l'examen et à la recherche. Bientôt la vérité se manifeste; elle écrase le mensonge.
Le reptile se débat en vain sous la serre puissante de l'aigle.
Henri Lacordaire, après d'éclatants succès obtenus en rhétorique et en philosophie 1 , sortit du collège pour entrer à l'école de droit.
C'était l'époque où le comte de Maistre, M. de Bonald et l'abbé de Lamen-
1 L'auteur de la Galerie des Contemporains illustres affirme a tort que la grande supériorité du jeune rhétorieien sur ses condisciples lui valut une récompense exceptionnelle. La collection de médailles des rois de France, dont parle M. de Loménie , fut égale ment accoràée à tous les élèves des collèges royaux qui avaient, comme Henri Lacordaire, remporté le prix d'honneur.
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nais, qui n'avait pas encore brisé sa lance orthodoxe appelaient en champ clos l'impiété pour la combattre. L'étudiant de la faculté de Dijon regarda la bataille, jugea les coups et salua les vainqueurs.
Tout le vieux levain encyclopédiste qui fermentait dans son cerveau disparu!
sans retour.
Ici le philosophe chrétien commence, en attendant l'heure où doit se révéler l'apôtre.
Henri entrait dans sa dix-neuvième année.
Nous le trouvons au nombre des fondateurs d'une sorte de club semi-politique et semi-littéraire , exclusivement composé d'élèves des écoles, et qui prenait le nom de Société d'études.
On s'y exerçait à y discourir sur tous les sujets, sur toutes les thèses.
Dans cette assemblée bouillante de verve et de jeunesse, notre héros se distingua par la solidité de ses conceptions, le nerf de sa logique et par la forme oratoire et remplie d'élégance qu'il savait déjà donner à sa pensée.
Quand il prenait la parole, un silence profond régnait tout à coup dans ce cercle tumultueux.
On l'écoutait avec religion, presque avec extase ; on admirait sa diction si ' pleine de charme, soi organe si pur, son geste si gracieux. Quand il avait terminé sa harangue, ses amis lui pressaient les mains avec enthousiasme et s'écriaient :
t — A Paris ! mon cher, il faut aller à Paris! Tu y deviendras le roi du barreau! »
C'était l'avis unanime de. toutes les personnes qui avaient pu juger l'étudiant et reconnaître ses qualités brillantes.
Reçu avocat en 4822, il alla passer quelques mois en Suisse, visita le lac de Genève, le Saint-Bernard, Chamouni, les Bossons, la mer de glace, exaltant son âme au milieu des merveilles do cette magnifique nature ; puis, au commencement de l'hiver, il prit le chemin de la capitale, décidé à suivre le conseil de ses compatriotes et à y faire son stage, en attendant qu'on l'inscrivît an tableau des avocats parisiens.
Le jeune homme avait en portefeuille
fâ LAG0RDA1RE
une lettre chaleureuse d'un vieil ami de sa famille pour le président Riambourg \ et son professeur de droit romain l'avait recommandé en outre à l'abbé Gerbet, correspondant de la société d'études de Dijon.
Pressé de se faire entendre, Henri Lacordaire accepta les premières causes qui vinrent s'offrir.
Il plaida cinq ou six fois à la cour d'assises, au risque d'être cité devant le conseil de discipline, car il n'avait pas l'âge requis par les règle* ments.
Berryer l'entendit un jour, et s'appro
1 II en reçut bon accueil et put entrer, grâce 1 son appui, chez M. Guillemin, avocat a la cour de cassation, puis un peu plus tard chez M. Mourre, procureur général.
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cha pour le complimenter à la fia de l'audience.
« — Fort bien ! lui dit-il : vous arriverez au premier rang ; mais prenez garde à la trop grande facilité que vous avez pour la parole l »
Chose étrange, après avoir obtenu tout d'abord des succès capables de le rendre orgueilleux, notre héros n'avait point Tâme satisfaite et tombait dans un découragement inexprimable.
L'air de la salle des pas perdus lui oppressait la poitrine ; il demandait au Palais des horizons qui échappaient à ses regards.
Thémis lui apparaissait sous la forme d'une grosse marchande joufûue, très-
forteen arithmétique, tenant les comptes en partie double et répondant par des chiffres à la veuve et à l'orphelin.
Chez ses confrères, dans le monde, partout, le jeune homme se trouvait isolé.
Son âme délicate cherchait le dévouement, la générosité, la grandeur ; il ne rencontrait que l'égoïsme, le calcul, la
Paris, la cité reine, dont il s'était fait dans ses rêves une si magnifique image, ne lui parut être qu'une ruche colossale, dont toutes les abeilles travaillent dans la boue, au lieu de prendre leur vol du côté des plaines verdoyantes et de butiner, sous l'azur, parmi les fleurs.
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Rien ne le charmait, tous les plaisirs lui semblaient fades.
Aucune des séductions matérielles de la vie ne pouvait atteindre ce cœur placé trop haut dans les régions de la poésie et de l'amour.
Quand la terre nous repousse, le ciel nous attire.
Le 41 mai 1824, après dix-huit mois de lutte et d'incertitude, Henri Lacordaire écrivit la lettre qui va suivre à l'un de ses plus anciens amis de collège :
« II faut bien peu de paroles pour dire ce que j'ai h dire, et cependant mon cœur a besoin d'être long. J'abandonne le barreau ; nous ne nous y rencontrerons jamais. Nos £ves de cinq ans ne s'accompliront pas. J'entre demain matin an séminaire de Saint-
Sulpice. Hier, les chimères du monde remplissaient encore mon âme , quoique la religion y fut déjà présente : la renommée était encore mon avenir. Aujourd'hui je place mes espérances plus haut, et je ne demande ici-bas que l'obscurité et la paix. Je suis bien changé, et je t'assure que je ne sais pas comment cela s'est fait. Quand j'examine le travail de ma pensée depuis cinq ans, le point d'où je suis parti, les degrés que mon intelligence a parcourus, le résultat définitif de cette marche lente et hérissée d'obstacles, je suis étonné moi-même et j'éprouve un mouvement d'adoration vers Dieu. Un moment sublime, c'est celui où le dernier trait de lumière pénètre dans l'âme, et rattache à un centre commun les vérités qui y sont éparses. Il y a toujours uno telle distance entre le moment qui suit et le moment qui précède celui-là , entre ce qu'on était auparavant et ce qu'on est après, qu'on a inventé le mot grâce pour expliquer ce coup magique, cette lumière d'en haut. Il me semble voir un homme qui s'avance au hasard, le bandeau sur les yeux ; on h desserre
peu à peu, il entrevoit le jour, et, à l'instant où le mouchoir tombe, il se trouve en face du soleil i. »
Les compatriotes du jeune homme ses amis, madame Lacordaire elle-même n'eurent qu'une voix pour désapprouver une résolution si prompte.
On envoya lettre sur lettre au séminariste.
Il fut inébranlable.
À la douce et constante placidité de ses réponses, on reconnut bientôt qu'il ne se laissait entraîner ni par la fougue d'un enthousiasme irréfléchi ni par les aveugles élans d'un coup de tête.
1 Notice Lorrain, pagiîs 18 et 19.
J3 LACOBDAIRB.
« Pardonne-moi, cher enfant, lui dit sa mère, pardonne à mon cœur, à ma faiblesse : j'ai eu tort de prendre contre toi le parti du monde, et je te cède à Dieul »
Henri Lacordaire commença donc & théologie au séminaire de Saint-Sulpice.
Il avait écrit à monseigneur de Boisville, évêque de Dijon, pour le prier de lui accorder son exeat *, une lettre si laconique et si simple, que celui-ci eut hâte de faire droit à la requête, se disant à part lui :
— Ma foi, la perte n'est pas grande pour mon clergé ! *
1 On nomme ainsi la pièce régulière par laquelle un évêque autorise les jeunes gens placés sous sa dépendance spirituelle a prendre les ordres dans un autre diocèse.
Trois ans plus tard, apprenant le succès du premier discours de Lacordairo au collège Stanislas, il dit à M. de Tournefort, son grand vicaire :
— Comprenez-vous cela? J'ai pris un diamant pour un caillou. Quelle sottise!
Ab ! si je rattrapais Yexeat !
Monseigneur de Paris ne se montra que fort peu touché des lamentations du prélat dijonnais. Il garda le diamant pour son écrin archiépiscopal.
L'abbé Lacordaire était chéri de ses condisciples et de ses supérieurs.
Tous les ans il allait passer ses vacances tantôt à Conflans chez M. de Quélen, tantôtà la Roche-Guyon chez le duc de Rohan-Chabot, cet ancien officier de mousquetaires sous Louis XVIII, qui ve-
liait de jeter l'épaulette pour prendre la soutane II se consolait au pied des autels de la mort d'une femme adorée \
Certes, avec de pareils protecteurs, si le germe de l'ambition eût existé dans son âme, Lacordaire aurait gravi rapidement la pente qui mène aux dignités le l'Église; mais au nombre des vertus qu'il puisait à la source de la foi , il comptait l'humilité , la plus divine de toutes, et celle dont la pratique semblera toujours impossible aux gens du monde.
Le 25 décembre 1827, il est ordonné prêtre.
> Il fat depuis archevêque de Besancon et cardinal . Henri Lasordaire était aussi très-estimé de M. de Frayssinous, évêque d'Hermopolif..
LAGORDAIRE. 81
Ses études théologiques ont été si brillantes que les premiers vicariats lui sont immédiatement offerts dans les paroisses de la capitale. M. de Quélen veut rattacher à Saint-Sulpice ou à la Madeleine; le jeune prêtre refuse tout pour n'accepter qu'une place d'aumônier dans un couvent de visitandines l .
Madame Lacortjaire quitte Dijon et vient partager à Paris le modeste logement de son fils.
On espère dans le clergé que l'ancien avocat va se livrer à la prédication.
Les feuilles religieuses l'encouragent.
Elles reproduisent avec de pompeux
1 L'année suivante (1888), l'archevêque pria M. d, Vatisménil de nommer l'abbé Licordaire aumônier adjoint du collège Henri IV
83 LACOR&ÀIRE.
éloges quelques fragments du sermon prononcé par Lacordaire au collège Stanislas et qui devait donner de si vifs regrets à l'évêque de son diocèse.
Mats l'humble abbé se trouve trop faible encore ; il hésite à monter dans la chaire chrétienne et à lutter contre l'impiété sans être sûr de la vaincre.
Troifr années durant, il prépare ses armes et visite l'arsenal gigantesque des Pères de l'Église.
Il étudie en même temps, du fond de sa retraite, la marche du siècle. Lé voyant de plus en plus chaque jour descendre vers les abîmes du matérialisme et du doute, il se demande sérieusement si la gangrène sociale peut se guérir.
« Dieu, pense-t-il, enlève parfois sa lu-
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mière aux nations impies, et la transporte chez d'autres peuples qui ne ferment pas obstinément les yeux à l'éclat du flambeau. Si la France est condamnée, je ne la sauverai pas. Allons prêcher l'Évangile ailleurs. »
Ces idées de découragement lui sont suggérées surtout par la lecture du premier volume de l'Essai sur l'indifférence.
Au mois de mai 1830, M. de Lamennais invite l'abbé Lacordaire à venir passer quelques jours au petit domaine de la Chênaie en Bretagne.
Lacordaire se rend à cette invitation.
Déjà plus dune fois il s'est trouvé en compagnie du pretro tribun. Les doctrines évaugélico-libérales professées par
celui-ci ne lui sont point antipathiques;
mais il tremble en voyant la hardiesse
i d'allure dont M. de Lamennais fait preuve
I dans ses débats avec l'autorité ecclé-
1 siastique.
' « — Vous avez tort, lui dit l'obstiné Breton. Le pape est dans l'ornière, il faut l'en tirer malgré lui. »
A l'époque où nous sommes, M. de Lamennais est âgé de cinquante ans et celui dont il cherche à faire son disciple en a vingt-huit à peine : il le domine, comme un vieux lutteur domine un jeune athlète, par la science des coups et par la ruse plutôt que par la force réelle.
Battu dans les discussions, Lacordairï ne se rend pas encore. On dirait qu'il
LACORDAIHE. 85
pressent la véritable cause de sa défaite.
Un prélat catholique de New - York se trouve au nombre des hôtes de la Chênaie.
— Si vous voulez me suivre aux États-Unis, dit-il au jeune prêtre, je vous nomme mon vicaire général.
—l'accepte, monseigneur, répond Lacordaire, presque heureux d'échapper à une influence dont il entrevoit le péril.
C'est du côté de l'Amérique, ou je me tf ompe fort, que doivent émigrer la civilisation et la foi.
Mais il était écrit que le futur dominicain ne partirait pas.
La révolution de juillet éclate comme un coup de foudre, et Lamennais triomphant s'écrie :
36 LACORDAIBB.
« — Regardez! mes prédictions >w réalisent. Le signal de la liberté des peuples est en même temps celui de la renaissance du christianisme ! Quitter la France en ce moment serait un crime. »
Tout semble, en effet, lui donner raison.
Lacordaire cède, moitié convaincu, moitié séduit.
Deux hommes, pour lesquels il a beaucoup d'estime, marchent déjà dans la routé tracée par l'auteur de Y Essai sur l'indifférence. Ces deux hommes sont l'abbé Gerbet et le jeune comte de Montalembert, tout frais émoulu du collège Henri IV.
A leur exemple, Lacordaire se range sous le drapeau <fo M. dé Lamennais.
1AC0RDAIRE. 87
V Avenir se fonde le 18 octobre, trois mois après les barricades.
Dieu et liberté! cette devise résume l'esprit du nouveau journal.
Il s'agit d'une alliance entre la démocratie et l'Évangile. Nos intrépides champions entrent dans la lice avec une épée oltramontaine ; ils proclament très-haut qu'ils veulent abattre toutes les souverainetés, à l'exception de celle du peuple.
Seulement, le peuple doit administrer et régner sous la tutelle religieuse de la cour de Rome.
Convaincu décidément par les assertions réitérées de M. de Lamennais que le pape sanctionnera des doctrines dont l'unique but est de^porterau
comble sa puissance, en assurant le triomphe universel du catholicisme, Lacprdaire, aussi fort de la plume 1 que de la parole, se pose dans Y Avenir comme un polémiste ardent et infatigable.
Il signe la fameuse protestation du 7 décembre, où tous les rédacteurs du journal osaient dire au pouvoir :
« Nous ne souffrirons pas qu'on nous abuse plus longtemps par de vaines pro-
1 Ses œuvres imprimées jusqu'à ce jour, outre les Conférences, ont pour titres : Considérations sur le système politique de l'abbé de Lamennais (1834); Lettre sur leSaint-Siége (1838); Mémoire pour le rétablissement en France de l'ordre des Frères prêcheurs (1840), et la Vie de saint Dominique (1841). Il prépare depuis dix ans un livre sur l'Église catholique, a propos duquel on lui prête ee langage : < J'ignore ce qui se présentera à faire sur le chemin. Peut-être seraije interrompu. Mais je reviendrai toujours la comme au point central, comme au foyer de ma vie. »
messes, et nous sommes prêts à com^ battre et à mourir pour \ous arracher la liberté entière pour tous. »
Bientôt V Avenir agite ces questions brûlantes, que les vieux évoques épouvantés combattent et foudroient de tous tes points du royaume. Les articles sur la suppression du budget du clergé, sur la liberté de l'enseignement, sur la liberté de la presse sont l'œuvre de l'abbé Lacordaire.
Aux mandements diocésains s'unissent les réquisitoires du parquet.
La lutte devient terrible ; il s'agit de se défendre, et de se défendre éloquemment.
M. de Lamennais et ses collègues ne se déconcertent en aucune façon. Mauguin,
40 LACORDA1RE.
bâtonnier de l'ordre des avocats, reçoit un jour la lettre suivante :
« Paris, 34 décembre 183Û.
«Monsieur le Bâtonnier.
« 11 y a huit ans, je commençai mon stage au barreau de Paris ; je l'interrompis au bout de dix-huit mois, pour me consacrer à des études religieuses qui me permirent plus tard d'entrer dans la hiérarchie catholique, et je suis prêtre aujourd'hui. Les devoirs que ce nom m'impose m'ont d'abord éloigné du barreau. Mais des événements immenses ont changé la position de l'Église dans le monde ; elle a besoin de rompre tous les liens qui l'enchaînent à l'État, et d'en contracter avec les peuples. C'est pourquoi, dévoué plus que jamais à son service, à ses lois, à son culte, je crois utile de me rapprocher de mes concitoyens en poursuivant ma cornière dans le barreau. J'ai l'honneur de vous en prévenir, monsieur le Bâtonnier, quoique je ne puisse prévoir aucun obstacle de la part des réglé-
mmm
ments de Tordre. S'il en existait, j'userais" de toutes les voies légitimes pour les aplanir.
« Je suis, avec respect, etc.
« H. Lacordaihb. »
Tous les journaux de l'époque reproduisirent cette lettre , publiée d'abord par le Globe, et la rumeur fut grande, lorsque M, Mauguin en fit à ses collègues la communication officielle.
—Allons donc ! crièrent ces messieurs, la place d'un prêtre est à l'église, et non au Palais-de-Justice.
— Quelle folie !
— Deux robes et deux rabats ! On ne cumule pas de la sorte.
— Permettez-moi de vous faire observer, dit M. Mauguin, que le cas n'a jamais élé prévu par les règles de Tordre.
M. Lacordairea le droit
— De prêcher! interrompirent les opposants (c'était le plus grand nombre); mais de plaider, grand merci ! Nous ferons une règle tout exprès pour lui interdire ce droit, Un avocat devenu prêtre cesse d'être avocat.
Us votèrent d'un commun accord dans ce sens.
Gomme les décisions du conseil ont force de loi, l'abbé Lacordaire ne fut pas inscrit au tableau.
Restait un moyen de tourner l'obstacle. Ce moyen consistait, pour l'avocat dépouillé de son titre, à assumer sur lui la responsabilité des articles, afin d'user de la permission que, de tout temps, les accusés ont eue de plaider leur propre cause.
A la fin de janvier 1831, Lacordaire et M de Lamennais viennent s'asseoir l'un à côté de l'autre sur les bancs de la cour d'assises.
Ils ont à rendre compte d'une philippique acerbe adressée par eux aux évoques de France.
L'abbé Lacordaire, en présence d'une foule inouïe de curieux accourus pour l'entendre, développe les doctrines de V Avenir avec un enthousiasme et une éloquence qui lui gagnent non - seulement l'auditoire, mais encore les juges.
Le maître et le disciple sont renvoyés absous.
Ce premier triomphe double l'énergie de nos prêtres-journalistes. Us se déci-
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dent audacieusement à mettre en application le principe qu'ils prêchent.
Le nombre de leurs prosélytes augmente.
De toutes parts arrivent des souscriptions encourageantes; la caisse de Y Avenir est pleine, et le journal, un beau aiatin, déclare que, la charte de 1830 ayant promis la' liberté d'enseignement, il ne reconnaît à qui que ce soit le pouvoir de fermer l'école que ses rédacteurs vont ouvrir.
Effectivement, une salle est louée rue des Beaux-Arts.
Trente écoliers arrivent pour entendre .«s cours de MM. Lacordaire, de Montaiembert et de Goux, professeurs de par
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leur volonté propre, sans brevet de l'Université.
Celle-ci réclame ; elle invoque ses prifilèges.
Bientôt un commissaire de police enire, l'écharpe au flanc, dans l'école de la rue des Beaux-Arts. Il enjoint aux maîtres dé se taire et aux élèves de se disperser.
L'auteur des Contemporains illustres, témoin de cette scène» qui se passait dans son voisinage, nous permettra d'emprunter une partie de sa narration :
« — Au nom de la loi, cria le commissaire, je somme lesenfants ici présents de se retirer! »
« Il (Lacordaire) se tourna vers les enfants et dit :
« — Au nom de vos parents, dont j'ai Tautorité, je vous ordonne de rester!»
«Les deux sommations contradictoires se
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renouvelèrent trois fois; les enfants ne bon* geaient pas. Enfin le commissaire fut obligé d'aller chercher des sergents de ville, qui firent évacuer la salle par la force.
« On mit les scellés sur la porte, et les trois maîtres d'école furent traduits devant les tribunaux.
« Dans l'intervalle, M. de MontalemberV, appelé à la pairie par la mort de son père, réclama la juridiction de la chambre où il venait d'entrer, et y conduisit avec loi ses coaccusés*
a Ils furent condamnés, — ajoute M. de Loménie; — mais ils eurent la satisfaction de prononcer chacun, devant la plus haute cour du royaume, un très -beau discours contre Bossuet, les maximes gallicanes, les concordats et la tyrannie du gouvernement. »
Ce biographe que nous nous plaisons parfois à citer, parce que, d'ordinaire, il est consciencieux et juste, a écrit l'histoire du grand prédicateur avec une acrimonie bizarre, et qui a dû blesser