LAC OH» AI RE
le sentiment public, à l'époque où son œuvre fut publiée, c'est-à-dire en 4840.
Si Lacordaire a suivi quelques instants le chemin de Terreur, on ne peut disconvenir que la bonne foi lui servait de guide.
M. de Loménie est coupable de ne point lui en tenir compte.
Il met assez perfidement en opposition les articles de l'Avenir avec certains passages des discours prononcés plus tard sous les voûtes solennelles 4e Notre-Dame, et il ne s'aperçoit pas que la critique de l'homme devient la plus éclatante apologie du prétire.
Chez M. de Loménie se trouve un léger grain de voltairianisme qui fait tort à son jugement
Le moyen le plus sûr de justifier La* cordaire est de continuer sa biographie.
Tous les jours la situation de V Avenir devenait plus grave. Un cri général du clergé de France avait ému la cour de Rome. On suppliait le pape de trancher ces questions dangereuses qui divisaient les pasteurs au plus grand péril du troupeau. Les publicistes incriminés appelaient eux-mêmes l'intervention du saint-siége, et, le 15 novembre, après une profession de foi trèsHsatégorique, Ils suspendirent le journal, cause de toutes les querelles, et s'acheminèrent du côté de l'Italie, afin de soumettre leurs doctrines à l'autorité suprême.
Nos lecteurs connaissent le résultat do ce voyage.
LACORDAIRK. 49
L'Aqenir fut condamné par une lettre encyclique du pape.
Des deux prêtres que nous mettons en parallèle, il y en eut un qui se prosterna sur le tombeau des apôtres, immolant son orgueil et se courbant sous le joug de la foi.
Or, c'est précisément de cette bumble soumission que vous le blâmez, nos maîtres !
Il eût fallu, n'est-il pas vrai , que La* cordaire maintînt son programme, accusât le saint-siége d'obscurantisme, et fît avec vous cause commune, en foulant aux pieds ses devoirs de prêtre et de chrétien ?
Nous l'avouons, il a eu tort aux yeux
50 LACORDÀittE.
des démocrates ainsi qu'au point de vue de il. de Voltaire.
Mais peut-être a-t-il eu raison, si l'on daigne tenir compte et du catholicisme et de la sainte obéissance.
Pour tous c'est peu de chose, nous le savons.
Que vous importent le pape, l'orthodoxie, les serments, la religion et ses lois, le Christ et l'autel ? Niaiseries que tout cela, balivernes pures !
Vous avez des convictions infiniment plus éclairées , plus loyales et plus
Si le pays, que vous essayez d'endoctriner depuis soixante ans, avait eu le bon esprit de vous croire, il aurait dépouillé cette défroque catholique, apos-
tolique et romaine que dix-neuf siècles obstinés clouent à ses épaules.
Vous vous efforcez en vain de la remplacer par un costume de sans-culotte.
Ah ! c'est un malheur, un grand malheur que cette obstination de la France à s'agenouiller devant la vieille croix de nos pères i
Certes, elle a tort, car vos maximes sont rassurantes au dernier point.
Les disciples du Christ avaient la sottise de se faire trancher la tête pour soutenir les leurs. Beaucoup plus logiques et plus prudents, vous coupez le cou net à ceux ïui n'acceptent pas les vôtres.
Il est incroyable qu'un si doux système de propagande n'ait pas eu de meilleurs résultats
Vraiment l'église de Rome est insensée de ne pas permettre à ses ministres de rester dans vos rangs et de combattre pour vous.
Est-il possible qu'elle vous craigne ?
comprend-on qu'elle se défende ? N'estce pas vous montrer une défiance incompréhensible que d'attendre, pour vous donner la main, le jour où vous aurez dans votre histoire d'autres épisodes que le renversement des autels et le massacre des prêtres ?
Le christianisme est le père de la liberté , mais il ne veut pas que sa fille soit parricide.
Appelez-nous encore jésuite, riez, haussez les épaules : vous ne serez ibres que le jour où vous serez fran-
mm
chement chrétiens. La vérité est là.
C'est un rayon de soleil dont les aveugles seuls n'aperçoivent pas la lumière.
Jusqu'ici vous n'avez eu pour vous que les ambitions effrénées, les instincts matériels, les passions avides.
Religion, vertu, morale, tout cela vous renie; et vous espérez vaincre? Allons donc!
Ne chevauchez plus sur le dada de Voltaire. C'est une rosse poussive et fourbue qui trébuche au bord des abîmes, et qui vous y a déjà précipités plus d'une fois.
Dans un cercle où cinquante hommes du monde se trouvaient réunis, M. de Chateaubriand disait un jour :
H LACORDAIUE.
« — Veuillez me répondre, la main sur le cœur, avec conscience, avec loyauté. Seriez-vous religieux, si vous aviez le courage d'être chastes? »
Tous répondirent affirmativement.
Eh bien ! nos maîtres, qu'en pensezvous? n'est-ce pas toujours le rayon de soleil?
Ayons, de grâce, un peu de franchise.
Parce que nous sommes faibles, sommesnous en droit de nier la force? M. de Voltaire et tous les incrédules n'ont jamais eu d'autre motif que leur incontinence pour attaquer le christianisme.
Or, ceci n'est point une digression; car, aux yeux de la jeunesse française, assemblée dans la vaste enceinte de
LtÀCORDAIRE. 55
Notre-Dame, Lacordaire a fait plus d'une fois éclater cette vérité tromphante.
Le disciple de M. de Lamennais avait adhéré sans restriction et sans réserve à la lettre encyclique de Grégoire XVI.
Epouvanté de l'esprit de révolte du vieil écrivain, dont l'orgueil s'exhalait en menaces et en anathèmes , il se jeta suppliant à ses genoux et le conjura de se soumettre.
Mais Lamennais le repoussa violemment et l'appela traître.
Ils se séparèrent pour ne plus se revoir 1 .
Entre l'auteur- des Paroles d'un croyant et l'auteur de la Lettre sur le
1 L'abbé Lacordaire voulut alors partir pour les missions. M. de Quéten le décida a rester en France.
Saint-Siège il y eut désormais tout un monde 1 .
Le premier, de chute en chute, d'apostasie en apostasie, en est venu à la fin déplorable que vous savez ; le second est debout, sous la robe blanche du dominicain, prêchant l'Évangile aux peuples et donnant l'exemple des plus éminentes vertus.
Sa soumission faite, Lacordaire fut invité par M. de Quélen à reprendre son ancien et paisible emploi d'aumônier chez les visitandines.
Il se remit à ses chères études et se disposa sérieusement à suivre le conseil
1 c M. de Lamennais , disait Lacordaire, retooruo notre devise. Noos avions écrit : Dieu et liberté; maintenant il écrit : Liberté et Dieu. »
de ses supérieurs ecclésiastiques, qui tous le poussaient à la prédication.
Le collège Stanislas, témoin de son premier succès oratoire , lui ouvrit de nouveau sa chapelle.
Ceux qui assistèrent aux conférences de l'ancien rédacteur de l'Avenir furent transportés d'admiration. Son éloge retentit d'un bout de Paris à l'autre. Bientôt la chapelle du collège ne fut plus assez grande ; elle ne pouvait contenir la foule immense qui accourait aux sermons de Lacordaire.
Le pouvoir soupçonneux manifesta des craintes.
Il envoya des hommes à lui pour entendre les discours du prédicateur, et les chargea d'en faire l'analyse. Nous no
savons quel esprit de malveillance dicta les rapports ; mais le ministre défendit tout à coup les conférences, sous prétexte qu'elles étaient entachées de libéralisme.
En vain M. de Quélen essaya de justifier Lacordaire. On lui répondit assez brutalement:
— Faites-le prêcher, si bon vous semble , à Notre-Dame ; il no faut pas qu'on nous gâte la jeunesse des collèges.
Prenant le ministre au mot, l'archevêque engagea l'abbé Lacordaire à prêcher le carême de 1835 dans l'église métropolitaine.
Cédant tout à la fois au charme de U parole de l'orateur et à l'esprit d'opposi lion toujours si vivace en France, la inul-
LACORDAJRE. 5»
titude se porta beaucoup plus encore à la cathédrale qu'elle ne s'était portée au collège Stanislas.
Les écoles descendaient en masse de la montagne Sainte-Geneviève.
Tout ce qu'il y avait à Paris d'hommes distingués, d'artistes éminents, se joignit à cette jeunesse enthousiaste.
Lacordaire eut la gloire de faire naître la réaction religieuse, qui succède aujourd'hui à l'indifférence , gagne peu à peu toutes les classes et pénètre jusqu'au cœur de la bourgeoisie pour y tuer le chauvinisme \oltairien.
C'est un orateur providentiel.
Il s'inspire du siècle même ; il en étudie tous Jes goûts, toutes les impressions, tous les sentiments, et, disons-le, tous les
défauts, pour mieux le subjuguer ensuite par l'idée chrétienne.
Lacordaire tient son auditoire entre ses mains et le pétrit comme une cire molle.
Jamais improvisateur plus puissant n'a su rendre l'attention captive. Sa phrase éclate à l'improviste, et le trait pétille, vif, hardi, sans cesser d'être grave et solennel. Il semble que de Pâme de ceux qui l'écoutent à son âme monte une aspiration sympathique, une sorte de fluide lumineux dont les rayons l'éclairent, et lui montrent les libres à émouvoir, les élans à exciter, lès doutes a détruire.
Sa voix onctueuse et tendre passe tout à coup aux accents énergiques
L^GORDAIRB. 61
H sait au besoin faire vibrer les cordes de l'ironie.
Parole, geste, regard ont chez Lacordaire cette affinité merveilleuse qui triple l'effet de l'éloquence et lui donne son plus triomphant prestige.
On a dit qu'il était un prédicateur romantique. Effectivement, comme Victor Hugo notre grand poète, il possède au plus haut point le génie de l'antithèse. Il a le tour original , la phrase pittoresque, le mot imprévu.
Son imagination est brillante et pompeuse ; il sait colorer la période et lui donner de l'éclat sans rien lui enlever de sa force.
En un mot, c'est l'orateur qu'il fallait pour séduire d'abord et convaincre en-
suite une jeunesse excitée par nos luttes littéraires, et que la forme méthodique et froide de l'ancienne éloquence reli gieuse eût laissée probablement inat tentive*
Le gouvernement n'osa plus persécuter les conférences.
Elles se renouvelèrent avec un succès plus grand encore au carême de 4836.
« On sait, dit lé biographe compatriote du prédicateur, qu'à la fin de ces conférences qui allaient s'interrompre, la paternelle émotion de M. de Quélen répandit ses adieux et ses bénédictions sur le départ de l'abbé Lacordaire, en le nommant un prophète nouveau.
« L'abbé Lacordaire allait une seconde fois à Rome, lion plus comme
suppliant et accusé, mais comme un enfant de grâce et de bénédiction \ »
Nos lecteurs doivent se rappeler que nous avons donné l'ambition pour cause à la révolte de M. de Lamennais contre le saint-siége. Il voulait le chapeau de cardinal, ce n'est plus aujourd'hui un mystère. Ne pouvant obtenir la pourpre romaine, il se coiffa du bonnet rouge.
Des sentiments plus nobles et plus délicats guidaient l'abbé Lacordaire.
La porte qui mène aux dignités ecclésiastiques s'ouvrait devant lui toute grande. M. de Quélen le comblait d'éloges ; l'estime et l'affection de la cour papale lui étaient acquises. On lui pro-
1 Notice, M. P. Lorrain, page 46.
04 LACQRDÀIRE.
posa de se fixer à Rome et d'accepter à Saint-Louis-des-Français des fonctions qui pouvaient ensuite le mener à tout.
Mais l'humble prêtre, au lieu de monter, voulut descendre.
Les cardinaux lui offraient un logement dans leur palais, il déclina cet honneur et choisit pour retraite le couvent dominicain de la Minerve.
Son voyage à Rome n'avait pas eu d'autre but que celui d'approfondir la règle de cet ordre, destiné, comme chacun le sait, à l'exercice de la prédication.
Il repassa les Alpes, invité par révoque de Metz à venir prêcher dans sa cathédrale.
Cinq mois durant, il éleetrisa la jeu-
nesse ardente des écoles militaires. Go fut un triomphe impossible à peindre.
En Lorraine, le nom de Lacordaire est synonyme de saint et d'apôtre.
M. de Quélen obtint du grand prédicateur qu'il se montrerait encore une fois à Notre-Dame, avant de retourner en Italie s'enfermer dans le couvent de la Minerve, où il devait prendre l'habit de novice.
Un jeune saint-simonien, nommé Requédat, touché par les conférences, pria Lacordaire de lui permettre de le suivre à Rome.
Ils prononcèrentensemble leurs vœux, le 6 avril 1840, après trois années de noviciat.
Ce premier disciple de l'apôtre, ce
cher noyau de son ordre, qui devait l'aider à vaincre les obstacles suscités de nos jours contre les fondations monastiques, mourut à dix lieues de Rome, au moment où il le r&soenait en France avec lui.
Lacordaire pleura longtemps ce frère bien-aimé.
Six mois après, lorsqu'il disait la messe pour le repos de Time du défunt, des larmes ruisselaient encore le long de ses joues et tombaient dans le calice
Chacun peut se rappeler quel effet de saisissement et d'admiration remua l'auditoire de la métropole, quand on vit le dominicain paraître en chaire avec sa large tonsure et sa robe de laine blanche.
L'avez-vous entendu, nos maîtres?
LAGORDAIRE. 67
Étiez-vous là, quand ce moine sublime nous parlait du christianisme et de la patrie?
« Au xyiii* siècle, disait Lacordaire K on attaqua la religion par le rire./ Le rire passa des philosophes aux gens de cour» des académies dans les salons. Il atteignit les marches du trône. On le vit sur les lèvres du prêtre; il prit place au sanctuaire du foyer domestique, entre la mère et les enfants. Et de quoi donc, grand Dieu i de quoi riaient-ils tous? Ils riaient de Jésus-Christ et de l'Évangile ! »
Maintenant, écoutez; voici comme il parle de la patrie et de là France :
«La France avait trahi son histoire et sa mission ; Dieu pouvait la laisser périr comme tant d'autres peuples déchus de leur prédestination, il ne le voulut point. Il résolut de la sauver par une expiation aussi magnifique que
68 LACORDAIRK.
son ci î in avait été grand. La royauté était avilie : Dieu lui rendit sa majesté, il la releva sur réchafaud. La noblesse était avilie ; Dieu lui rendit sa dignité, il la releva dans l'exil. Le clergé était avili : Dieu lui rendit le respect et l'admiration des peuples, il le releva dans la spoliation, la misère et la mort. La fortune de Ta France était avilie : Dieu lui rendit la gloire, il la releva sur les champs de bataille. La papauté avait été abaissée aux yeux des peuples : Dieu lui rendit sa divine auréole, il la releva par la France. Un jour, les portes de cette basilique s'ouvrirent; un soldat parut sur le seuil, entouré de généraux et suivi de vingt victoires. Où va-t-il! Il entre, il traverse lentement cette nef, il monte vers le sanctuaire, le voilà devant l'autel.
Qu'y vient-il faire, lui, l'enfant d'une génération qui a ri du Christ? Il vient se prosterner devant le vicaire du Christ, et lui demander de bénir ses mains, afin que le sceptre n'y soit pas trop pesant à côté de l'épée; il vient courber sa tète militaire devant le vieillard du Tatican, et confesser à tout que la gloire ne suf-
LACORDAIRE. d9
fit pas, sans la religion, pour sacrer un em* pereur. »
A partir de cette époque, le révérend père Lacordaire se montre infatigable.
Son zèle et son ardeur enfantent des prodiges.
Douze prosélytes sont envoyé? à Rome à la maison de noviciat ; l'apôtre franchit une quatrième fois les Alpes pour leur porter des consolations et du courage, Puis, sans reculer devant une route de quatre cents lieues, il accourt à Bordeaux afin d'y prêcher pendant la période quadragésimale.
De Bordeaux il vole à Nancy, où il prononce une magnifique oraison funè bre du général Drouot.
Notre-Dame le revoit en 1843; il y retrouve la même foule, le même enthousiasme.
Appelé à Grenoble, à Lyon, à Strasbourg, à Liège, il laisse partout la semence divine. Jamais il ne se fatigue, jamais l'improvisation ne lui fait défaut
Dieu l'éclairé et l'inspire.
Un jour, M. Villiaumé, auteur d'une Histoire delà Révolution, passablement rouge, mais remarquable comme exactitude, arrive de Lorraine et fait lire à M. de Lamennais quelques chapitres de cette histoire.
C'était un des auditeurs les plus assidus de Lacordaire à la cathédrale de Nancy.
Encore sous l'impression de cette parole éloquente, il dit à Lamennais :
—Que pensez-vous de votre ancien collaborateur?
—Je pense, répond Lamennais, que c'est un ambitieux.
—Par exemple! y songez-vous? murjiure le jeune écrivain scandalisé.
— C'est un ambitieux, vous dis-jel Quand on se fait moine, on s'enterre sous les voûtes d'un cloître, et tout est dit.
Voilà où M. de Lamennais en était venu dans ses jugements sur l'apostolat et sur le zèle chrétien. Armscharponds etDamands n'avaient pas le su*
n LACORDAIRE.
ces des Conférences; le public se montrait, en vérité* bien injuste.
A Nancy, le célèbre dominicain jeta les fondements de sa pauvre communauté.
Un noble de la ville, M. de Saint- Beaussand, prit l'habit de novice. Il lit donation de son hôtel au révérend père Lacordaire. Cet hôtel fut à l'instant même divisé en cellules et devint }e premier monastère de l'ordre en France.
M. de Saint-Beaussand est mort, il y a quelques années, sous l'habit de Saint- Dominique.
A Nancy, Lacordaire eut des admirateurs passionnés et d'impitoyables détracteurs. Un journal radical, le Pa-
trio te, prenait à tâche de l'insulter chaque jour et de le calomnier dans sa feuille.
Les frères dominicains se plaignirent aux tribunaux, en l'absence de leur su r périeur; mais Lacordaire, prévenu du fait, leur commanda de retirer la plainte, appuyant son injonction de ces paroles remarquables :
« N'attaquons personne , défendonsnous par nos œuvres. »
Le Patriote 1 échappa, grâce à lui, à une condamnation judiciaire certaine.
J Ce journal fut rédigé pins tard par le mari de madame Clémence Lalire, bas-bleu connu. L'ancien rédacteur, ennemi de Lacordaire, est tombé dans l'indigence la plus profonde. Il gagne à peine deux francs i«r jour comme ouvrier typographe.
En 1830, les habitants de Nancy avaient chassé honteusement leur évoque. Depuis, il fut impossible d'obtenir d'eux que le prélat fût réinstallé sur son trône épiscopal.
M. de Forbin-Janson mourut loin de son diocèse.
Or, au milieu des passions et des rancunes mal éteintes, .à Nancy même, dans cette cathédrale d'où l'évêque avait été expulsé. Lacordaire prononça le panégyrique de l'évoque.
Il osa dire aux ouailles rebelles quelles étaient les vertus du pasteur.
On n'entendit aucun murmure, aucune plainte. Nancy courba la tête et pleura ses torts.
Le révérend père Lacordaire avait
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conquis en Lorraine toute la jeunesse intelligente.
Nous avons connu un poète nancéien, qui, chaque jour, servait la messe de l'apôtre, bravant avec une intrépidité rare les épigrammes du Patriote, et mettant le respect humain sous ses pieds.
Ce poëte, ce chrétien courageux se nommait Désiré Carrière.
Lamartine et Alfred de Musset l'ont connu comme nous. Us peuvent dire si le talent ne grandit pas au pied de la croix *
1 M. Désiré Carrière est mort, voici bientôt un an. Nous sommes heureux de rendre hommage a sa mémoire. Marié dans notre ville natale même, à Mirecourt, il y donna l'exemple des plus héroïques vertus chrétiennes. Huit mille personnes, accourues de toutes les
76 LACORDAIBE.
A Nancy, le couvent des dominicains est situé rue Sainte-Anne , derrière la cathédrale. On raconte que le père Lacordaire habitait la cellule la plus noire et la plus humide. Il aimait cette pauvre retraite ; il la soignait avec une attention extrême.
Chez lui jamais de poussière, jamais de papier brûlé.
Ses livres sont classés avec une symétrie parfaite. Le canif, l'écritoire, la règle se trouvent toujours disposés sur la table de la même façon. Quelquefois il s'interrompt dans l'entretien le plus sé-
communes environnantes , assistèrent a son convoi. Les œuvres do poète vont être publiées par sa veuve; celles du chrétien restent dans tous les souvenirs et dans tous les cœurs.
LACOBBATÏÏE. 77
rieux pour aller ranger un objet quelconque.
Tout ce qui n'est pas à sa place le chagrine.
Dans la cour du couvent de Nancy, où il se promenait, un quart d'heure avant de parler à la distribution de prix du collège, méditant et préparant sa harangue, on l'a vu ramasser de petits morceaux de bois et les mettre dans le pan relevé de son scapulaire, pour aller ensuite les déposer au bâcher.
. C'est l'ami de l'ordre par excellence.
L'esprit de méthode est un des traits les plus saillants de sa nature ; il le porte partout, dans les choses physiques et dans les choses morales.
il est loin d'être sévère, et pourtant il n'y a pas d'exemple qu'un de ses moines lui ait refusé obéissance
Constamment il leur donne des exemples de modestie, d'humilité, d'abnégation. Qu'un étranger vienne loger $u monastère, il s'occupera lui-môme de balayer la chambre de son hôte et de lui dresser un lit.
Sa conversation a beaucoup de grâce.
Il s'exprime en termes de choix, avec une incomparable douceur. Tout ce qu'il y avait de pétulance et de vivacité dans son caractère a été vaincu par la volonté chrétienne.
Ce calme, néanmoins, et cette douceur ne nuisent en rien à son esprit.
Ses répliques ont parfois une originalité charmante.
— Eh! s'écriait-il, en réponse à un tableau très-sombre qu'on lui faisait de notre société moderne, pourquoi se récrier ainsi contre le monde? Il a du bon, je vous assure: c'est une caverne d'honnêtes gens.
Une autre fois, après une longue dissertation sur l'éloquence, il se résuma par ces mots :
—Ne donnez pas de la pioche ici et là; creusez toujours à la même place, approfondissez, et vous serez orateur.
Qu'est-ce qu'un orateur? C'est un homme qui fait un trou.
80 LAGORDAIRB.
Le révérend père Lacordaire a écrit quelques articles dans l'ère nouvelle; mais, depuis dix ans, il s'occupe surtout de prédication, et voyage d'une extrémité de la France à l'autre pour y établir des maisons de son ordre.
Outre le couvent de Lorraine, il en a fondé un dans la Charente et un troisième à Paris, sans parler de la maison de noviciat, transportée à Flavigny, petite ville du département de la Côted'Or.
En 1850, il fut nommé par le saintpère provincial des dominicains en France.
Au bout de trois ans d'exercice de cette charge, on voulut l'élover à la di-
gnité de général de Tordre, et le fixer à fout jamais en Italie ; mais Lacordaire supplia le pape de le laisser fonder un tiers-ordre» destiné à L'enseignement, et le père Jandel, un des naoinesde Nancy, fut promu au généralat.
Deux maisons du tiers-ordre sont aujourd'hui créées par le célèbre dominicain, Tune à Oullins, près de Lyon, l'autre à Sorèze, dans la Garonne.
Il faut ici revenir sur nos pas et raconter quelques détails de l'histoire du révérend père Lacordaire en 4848.
Gomme tous les esprits sages, comme tous les coeurs droits, il pensa qu'on devait accepter le nouvel état de chapes
franchement, loyalement, sans détour étudier les allures des gouvernants et les voir à l'œuvre.
Or, ces messieurs de la république irémirent en voyant porter le dominicain aux élections de la Seine.
Ils craignaient qu'un autre abbé Haury ne régnât sur la nouvelle Constituante.
Sans plus de retard, une notice biographique, très-cronome de louanges, mais très-riche, on insinuations perfides, est distribuée aux électeurs 1 . On.
invite Lacordaire à se rendre au club;
1 Cette biographie était anonyme. L'auteur signait hardiment ; Un vieux montagnard,
wmm
on rintorpplle, on veut l'intimider., on lui crie :
— Vous êtes monarchique l
— Expliquez un peu votre Lettre au Saint-Siège !
— Tirez-vous de là, révérend père!
— C'est facile, messieurs, répond le candidat. Je ne suis point un républicain de la veille, je suis un républicain d'aujourd'hui.
Tous les rieurs se mirent du côté du moine. On ne put réussir à lui enlever un seul vote.
Paris le nomma trois jours après 1 .
1 Laeordaire ne parut qu'une seule fois * 1» Cftut-
mm
Le dernier discours de Lacordaire est le discours sur la Grandeur de l'homme; il le prononça dans la chaire de Saint- Roch, en ,4852, et toucha la question des écoles libres , ce qui occasionna quelques plaintes du ministère, adressées à monseigneur Sibôur.
Beaucoup de journalistes avaient arrangé la conférence du dominicain, de manière à la rendre méconnaissable et à la métamorphoser en pamphlet.
L'archevêque n'eut aucune peine à justifier l'orateur.
Il envoya tout simplement au ministre
bre. Fflrcé par la règle de son ordre de conserver toitjours son costume, il craignit de l'exposer dans tes ttttes parlementaires et donna sa démission.
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1 le discours sténographié dans l'église môme, au moment où Lacordaire le prononçait.
Néanmoins le bruit courut que l'illustre moine était en prison.
Deux cents lettres lui arrivèrent de tous les coins de la France : il fut obligé de prendre la presse pour secrétaire intime et de la charger de répondre à toutes ces correspondances inquiètes.
« Ma tête est sur mes épaules, écrivit-il en plaisantant; je suis libre, et je prêche quand bon me semble. »
Lacordaire , depuis ses anciennes luttes de journaliste, éprouve une ré-
pugnance visible, lorsqu'il s'agit do soutenir une polémique et d'occuper de lui l'opinion.
Tout récemment, M. Louis Veuillot, cet intrépide pourfendeur de Y Univers, qui a des idées diamétralement opposées à celles du dominicain, le força de descendre dans la lice ail sujet de l'inquisition.
11 lui jeta M. Jules Morel entre les jambes.
Aux yeux du grand inquisiteur Veuillot, Lacordaire n'a pas \'<mto-da-fé en suffisante estime, et professe pour le sainrbénito une admiration beaucoup trop restreinte.
Cette. question du saint-office, renou-
LACORDAIHE. 87
velée si judicieusement de nos jours, prouve qu'il y a chez M. Louis Veuillot un esprit d'à-propos tout à fak recomuandable, un tact exquis, une finesse l'aperçus vraiment digne d'éloges.
Nous retrouverons bientôt M. Veuillot sur le champ de bataille biographique.
Au moment de clore cette courte et trop imparfaite histoire de l'éloquent prédicateur, nous demandons pour notre plume profane indulgence e pardon.
Peut-être n'appartenait-il pas à un homme du monde, à un écrivain que bien des gens accusent d'être superficiel et léger, de peindre cette vie si pure. Nous sommes resté nécessaire-
88 LAGORDAIRE.
ment au-dessous de notre sujet. Mais si l'admiration la plus profonde et le respect le plus absolu peuvent rachetei l'impuissance, nous déposons aux pieds du fils de saint Dominique notre respect et notre admiration.
Lorsque vous traverserez la rue de Vaugirard, frappez à la porte de l'ancien couvent des carmes; entrez et faitesvous conduire à la cellule du révérend pèro Lacordaire.
Vous trouverez ce courageux champion de l'Église militante entre quatre murailles nues et froides.
II porte, comme le dernier de ses moines, la chemise et la tunique de laine.
Une chaise, une table en bois blanc, voilà tout son mobilier.
Cherchez son lit, vous apercevrez une planche.
A trois heures du matin, chaque jour, il se lève au son de la cloche, pour aller à la chapelle psalmodier matines.
La règle ne l'a jamais trouvé en défaut dans l'observance de ses points les plus austères. D'un bout de l'année à l'autre il fait maigre; il jeûne depuis le 44 septembre, jour de l'exaltation de la sainte Croix, jusqu'à Pâques.
Sur son beau visage règne une paix inaltérable. Il y a dans son sourire quelque chose de céleste et dans ses
yeux un rayonnement de bonheur.
C'est la nature angélique et chaste dans toute son essence radieuse. Ses discours, son geste, sa démarche respirent la simplicité évangélique la plus naïve et la plus sinr^re.
Comparez ce noble front, d'apôtre à la figure sinistre de M. de Lamennais, et dites où est le calme, où est la sérénité, où est la conscience
flH.