‹ Lacordaire (volume 2)Chapitre 12 sur 15 · RESTAURATION EN FRANCE DES F. P · texte numérisé non relu

RESTAURATION EN FRANCE DES F. P

attaques du parti protestant, le mécontentement sourd du vieux clergé et notamment d'un prédicateur assez renommé, M. Dufétre, qui avait été écrasé par la concurrence de Lacordaire, les craintes que manifesta Tévêque devant ce genre insolite de prédication, la campagne avait été excellente, et Lacordaire la pouvait considérer comme une « réussite » et comme un « grand bienfait » de Dieu. D'autres bienfaits avaient été le bien qu'il y avait produit d'une part par la fondation d'une conférence de Saint-Vincentde-Paul, de l'autre par le rôle qu'il avait joué dans la réconciliation avec l'évêque de l'abbé Bautain. Déjà auparavant, sur son conseil, ce dernier avait soumis au jugement de Rome Touvrage suspect à son évêque ; cette fois Lacordaire fut assez heureux pour mettre fin à un conflit qui ne pouvait profiter qu'aux ennemis de la religion.

Les événements d'Allemagne, l'arrestation brutale de l'archevêque de Cologne, avaient aussi fourni à Lacordaire une occasion exceptionnelle pour lancer enfin dans le public sa Lettre sur le Saint-Siège, qui produisit un excellent effet.

Mais le grand résultat pour Lacordaire de son séjour à Metz fut de mûrir dans son esprit une idée qu'il avait conçue dès le temps de sa retraite

à Saint-Eusèbe, dont la mise à exécution l'avait longtemps effrayé, mais où, malgré ses répugnances, il se sentait porté par un appel de Dieu.

Cette pensée, c'était le rétablissement en France de l'Ordre de Saint- Dominique. L'on se souvient que, dès le séminaire, le désir de la vie religieuse l'avait préoccupé. Le goût même de la solitude, où il se sentait parfois entraîné, tout en reconnaissant que le contact des hommes lui était nécessaire, n'était-il pas un indice de cette vocation religieuse7car le cloître lui offrirait les avantages de la solitude sans les dangers de l'isolement.

D'ailleurs, puisqu'il songeaità établir en France des chaires d'enseignement doctrinal, n'était-il point logique qu'il veillât aux moyens de donner à cette œuvre nécessaire des conditions de vitalité par le concours d'ouvriers qui de son vivant coopéreraient avec lui à l'établir et qui, lui mort, la continueraient et en assureraient la durée ?

Pour cet objet précis, aucun Ordre ne lui semblait aussi bien désigné que celui qui dés l'origine avait eu la prédication comme but essentiel, et dont le véritable nom, celui de Frères- Prêcheurs, indiquait à lui seul cette vocation.

Il se rendait bien compte des difficultés de

de continuer sa prédication, et ce n'est qu'en juillet de la même année qu'il leur écrivait son départ pour Rome avec la volonté ferme de rétablir les Frères Prêcheurs. Il nous a laissé, dans son Tes/a/uenf, le témoignage du trouble où le jetait la considération du <( peu qu'il était pour un si grand ouvrage » ; il recherchait ce qu'avaient été dans le passé les fondateurs ou restaurateurs d'Ordres, et dès qu'il regardait « ces colosses de la piété et de la force chrétienne, son âme tombait sous lui, comme un cavalier sous son cheval » ; « l'idée seule de sacrifier sa liberté à une règle et à des supérieurs l'épouvantait » ; la difficulté morale de rassembler, dans l'union de la charité et de l'obéissance parfaite, des hommes dififérents de tendances et de caractères, la responsabilité qui lui incomberait de pourvoir aux besoins matériels de ces hommes, le mauvais vouloir que le gouvernement pouvait opposer à sa tentative, la crainte de ne pouvoir supporter ni faire supportçr aux autres les austérités de la règle dominicaine ; autant de motifs de reculer, que ne pouvaient contrebalancer qu'une ardente confiance en Dieu et la pensée que toute sa vie antérieure, même ses fautes, lui avaient ouvert les voies pour assurer le succès de cette œuvre.

Les quelques amis auxquels, pendant son

RESTAURATION EN FRANCE DES F. P. 151 court séjour à Paris en avril 1838, il livra son secret et demanda conseil, ne lui donnaient point les encouragements qui eussent fait taire ses dernières hésitations. M™" Swetchine même semble avoir été assez opposée à ce projet, elle pourtant qui avait si bien vu combien son ami deviendrait irrévocablement saint du jour où il se plierait à toutes les exigences de l'obéissance, et qui ne pouvait se dissimuler quelle admirable école sont à ce point de vue les Ordres religieux. La retraite que Lacordaire fît en juin à Solesmes, auprès de dom Guéranger, avec lequel il s'était fortement lié à Rome, mit fin à toutes les tergiversations. Voici comment, le 27 juillet, il annonçait la chose à Foîsset(l): «Mardi prochain, (31 juillet), je pars pour Rome, où je me propose d'entrer dans l'Ordre de Saint-Dominique, avec la pensée ultérieure de le rétablir en France. C'est un projet qui date de quinze mois, dont l'exécution est déjà préparée de plusieurs côtés, 6t qui, susceptible de trouver de grands obstacles, l'est aussi de les vaincre. Mgr l'évêque de Meaux nous offre son territoire, aux portes de Paris. Nous aurons à la fois l'antiquité et la nouveauté: l'antiquité, par la règle encore vivante;

(1) Ltllrts, t. Il, p. 24-2.').

LACORDAIRE uté, parce que nous agirons, en France, Tain libre. Il serait bon, du reste, de vous

mes moyens. Le but est évident. Vous 1 bien, mon cber ami, tout ce qui mau- :tion des séminaires et des paroisses, i leur est impossible, pour ne pas saisir

que nous avons d'un corps religieux ; la prédication et de la science théolo- :n rapport avec les temps modernes. Je à, à trente-six ans, un pas bardi, mais que la conclusion de ma carrière, le time de ma vie, et la continuation sur grande échelle de tout ce qui fait l'objet

de mes pensées. Il n'est pas dit que je

demain ni après-demain. J'attendrai

le faudra, et, en attendant, rien n'emque je vienne prêcher en France, en dominicain. Cette facilité empêche que

aventuré. Au lieu d'avoir un babit de , j'aurai celui de saint Dominique ; au épendre d'un évèque, je dépendrai du

grand Ordre. »

le, où il arriva dans le courant d'août^ re reçut l'accueil le plus encourageant, jue l'ambassade de France ne faisait à

,.f ^ »k:i.^i;»r, 1d /■oi.rtin'.l T.am-

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France, et ne se dissimulant pas que son appel à la liberté pouvait n'être pas entendu, il annonçait nettement que, même dans ce c£(^, if ne renoncerait pas à son projet ; qu'il irait s'établir aux frontières de la France, « sur quelque terre plus avancée vers le pôle de l'avenir», pour y« attendre patiemment le jour de Dieu et de la France i), et il terminait par ces nobles paroles : « Quel que soit le traitement que me réserve ma patrie, je ne m'en plaindrai donc pas. J'espérerai en elle jusqu'à mon dernier soupir. Je comprends même ses injustices, je respecte même ses erreurs, non comme le courtisan qui adore son maître, mais comme l'ami qui sait par quels noeuds le mal s'encbaine au bien dans le cœur de son ami. Ces sentiments sont trop anciens chez moi pour y périr jamais, et dussé-je n'en pas recueillir le fruit, ils seront jusqu'à la fin mes hôtes et mes consolations. » Ces paroles d'une haute et sereine résignation en face d'une persécution possible, cette promesse d'un amour inlassable répondant aux amertumes d'une oppression tyrannique, l'on ne peut s'empêcher de les rapprocher du langage, tout plein aussi de la charité de l'Évangile, tenu naguère par le vicaire même du Christ aux religieuit frappés par une haine aveugle et persécutrice.

Le Mémoire, dont quinze cents exemplaires sur

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de Versailles, et Hippolyte Requédat, ancien disciple de Bûchez, âme angélique, dont le souvenir resta Tun des plus chers au cœur de Lacordaire.

A Rome, il fit aisément comprendre au P. Anca-

roni que ce n'était rien compromettre, que ce n*était pas même engager la question du rétablissement de rOrdre en France, que de permettre à trois Français de faire leur noviciat. Les encouragements du Pape, que la lecture du Mémoire avait charmé, facilitèrent son triomphe, et le 9 avril 1839, il reçut Thabit au milieu des larmes de joie et des acclamations des Dominicains, au milieu de (( Teffusion... d'une fraternité admirable ».

Mais l'opposition du cardinal Sala ne permit pas aux Français de faire leur noviciat à Sainte- Sabine, comme il en avait été d'abord question ; ils durent se retirer à la maison de la Quercia, près de Viterbe. Par une coïncidence étrange, ce nom qui venait au couvent d'une madone trouvée dans un chêne, rappelait celui de la Chênaie. Mais quelle Chênaie différente de celle où il avait vu s'obscurcir le génie et sombrer la foi de Lamennais I Ici tout rapprochait de Dieu : dans la pratique rigoureuse des saintes austérités et de l'observance régulière, dans le calme de la retraite.

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une sieste chez nous, comme nous le voulons.

Vers trois heures, Vêpres et Complies ; les Complies sont chantées. De quatre à huit heures, nous sommes libres ; nous pouvons faire une promenade au dehors, si cela nous plaît. A huit heures, nous psalmodions les Matines et les Laudes ; à neuf heures moins un quart le souper suivi d'une conversation dans la chambre commune, et le coucher à dix heures. Nous avons en outre, au noviciat, une petite chapelle où nous faisons, matin et soir, une courte méditation à l'heure qu'il nous convient. Les autres exercices se font avec toute la communauté, sauf les Pères exempts du chœur par le genre de leur office. Dans les temps libres, c'està-dire en dehors des exercices communs, nous pouvons nous réunir au salon de conversation du noviciat pour y étudier ensemble et nous entretenir de choses sérieuses. On est pour nous d'une bonté et d'une libéralité parfaites. Une fois la semaine, on psalmodie l'office des morts, et tous les jours les novices récitent un très petit Office de la sainte Vierge, en allant d'un lieu à un autre. Pour les Pères, l'Office divin ne prend pas plus de deux heures par jour. C'est moins de temps que pour les chanoine^ (1). ))

(1) Correspondance^ p. 195-196.

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hasardeux de commencer une œuvre de ce genre avec deux religieux, dont l'un n'était pas prêtre et n'avait point fait de théologie, il s'était convaincu qu'il fallait que lui et ses compagnons se pénétrassent pleinement de l'esprit dominicain, et qu'ils ne le pouvaient que par l'étude de saint Thomas d'Aquin, le grand docteur de l'Ordre. II écrivit donc, le 4 février 1840, au Général une lettre pour obtenir la grâce de passer avec ses compagnons trois années à Rome, centre de l'Ordre, « pour nous initier, disait-il, à sa tradition scientifique, en même temps que nous achèverons de nous former à ses mœurs ». Mais, voulant se prémunir par avance contretoutretour possible du P. Ancaroni à un refus de restauration de l'Ordre en France, il déclarait catégoriquement que leur entrée définitive dans l'Ordre était subordonnée à cette restauration. Ce passage de la lettr&<yaut la peine d'être cité :

« Notre vocation nous a paru véritable. En interrogeant notre cœur aussi bien que les circonstances où nous avons revêtu l'habit de saint Dominique, nous n'avons rien trouvé qui put nous inspirer du doute sur la volonté de Dieu à notre égard. Nous croyons fermement être appelés de lui à l'état religieux dans l'Ordre des Frères Prêcheurs, Ordre vénérable, dont l'amour agrandi en

ancien patron, M. Guillemîn, provoquérept des mesures inspirées par une prudence exagérée, et qui paraissaient l'être par une méfiance presque injurieuse. Ordre fut donné aux novices français de se diviser en deux groupes, dont l'un irait à la Quercîa, tandis que l'autre serait dirigé sur Bosco en Piémont, et que Lncordaire resterait à Rome, seul, sans avoir la consolation d'être prés des enfants dont il devenait le Père spirituel.

Cette nouvelle épreuve, au lieu d'abattre son courage et celui de ses compagnons, ne fit que les élever davantage, et les préparer mieux à la grande œuvre qu'ils méditaient par l'obéissance sans murmure, par la résignation sans amertume.

Touché de cette grandeur d'âme, le Pape ne tarda pas à faire savoir que si, sous la pression de Metternich, la prudence lui avait conseillé cette mesure, elle n'impliquait de sa part aucune défiance vis-à-vis de celui dont la conduite ne lui procurait que satisfaction.

Aussi Lacordaire n'hésita-t-il point à recommencer en France ses campagnes de prédications pendant que ses novices se formaient à la vie religieuse. En dépit des députés de la Gironde, l'arcbevêque de Bordeaux avait appelé l'éloquent orateur à prêcher l'Avent dans son église métropolitaine. Le succès fut si éclatant qu'il le retint

s'était agi de laisser Lacordaire prêcher en froc, ne réussirent pas mieux qnand il s'agit d'empêcher cet établissement.

C'était l'abbé Jaodel, devenu le P. Jandel, qui avait la direction de la communauté des Français à Bosco en l'absence de Lacordaire ; mais le P. Jandel était désigné naturellement pour la maison de Nancy, et Lacordaire dut pourvoir à son remplacement, ennommant à sa place le F. Besson.

Le gouvernement, que l'établissement en France d'un couvent dominicain effrayait, surtout à cause des ennuis qu'il pouvait lui créer dans l'opposition, mais qui répugnait aux mesures violentes, essaya de dégoûter Lacordaire en excitant contre lui des passions antireligieuses. Le célèbre prédicateur avait été invité par le proviseur du lycée à dire quelques mots aux élèves à l'occasion de la Confirmation. Le Patriote de la Mearthe prétendit qu'il avait donné aux élèves un encouragement à aimer les vices, qu'il avait odieusement attaqué l'Université et les instituteurs du pays ; et ce langage violent sembla corroboré par une mesure du recteur de l'Académie, qui interdit à ses subordonnés toute relation avec le Dominicain. De tels procédés n'étaient pas pour faire peurà Lacordaire; il assigna le journal en police correctionnelle pour diffamation, et ce n'est

LACORDAIRE en 1847, il sort de France et va porter sa Belgique, à Liège ; cette même année il à Rome traiter les affaires de son Ordre îsenter au nouveau Maître général, le ), et au Pontife qui a remplacé Gré- I dans la chaire de saint Pierre, au gét saint pape Pie IX. A Toulon, où il Avent de 1847, à Marseille où il consent - un sermon isolé, le même bonheur agne.

raile du P. de Ravignan amenait Lacor- ■êcherà Notre-Dame la station du Carême ï celle de l'Avent. C'est en 1848 que cette m devait se faire. Mais auparavant il fut prononcer dans la basilique l'éloge FunènielO'Connell, lelibérateur de l'Irlande, i déjà, depuis son retour en France sous lominicaine, il avait eu à célébrer la mémorts illustres. Il lui avait fallu toute sa é, d'une part, et, de l'autre, toutes les !s de son génie oratoire pour faire auxNancéiens l'éloge funèbre de Mgr de anson, l'évéque qui, malgré de hautes l'avait su s'attirer que la haine de ses is. L'éloge de Drouot, qui présentait Is d'un autre genre, avait encore été un .'oraison funèbre d'O'Connell, pronon-

En même temps, à la sollicitation notamment de Frédéric Ozanam et de l'abbé Maret, qui avait été jadis dans le Midi un des ardents propagateurs de YAvenir, il fondait un nouveau journal, VÈre nouvelleÇL^^ mars 1848). Déjà Montalembert était venu lui proposer une nouvelle combinaison pour diriger ensemble V Univers, Lacordaire l'avait repoussé ; il lui paraissait que dans la tournure que prenaient les aflFaires l'ancien chef du parti catholique était un homme fini ; le zèle même que Montalembert avait mis à prendre en main la cause des Jésuites avait offusqué le Dominicain, dont la règle de conduite était tout autre : et ce n'était point sans amertume qu'il parlait des compromissions de Montalembert avec les partis de réaction.

Le retour de Lacordaire à la vie de journaliste n'impliquait point une contradiction avec ce qu'il écrivait, l'on s'en souvient, en 1834, contre les journaux politiques ; car l'année 1848 était précisément une de ces époques de crise où, pensait-il, un journal pouvait exercer une grande action et où il était nécessaire qu'il y en eût un, animé de l'esprit chrétien, qui remplît cet objet. Or, assagi par l'expérience douloureuse derAi;e/iir, ce qu'il voulait faire dans l'Ère nouvellcy ce n'était <( pas une ceuvre éclatante, mais une œuvre sage, chrétienne

utile et suffisamment bien écrite (1). »L'archevêque de Paris donna sa bénédiction et son appui au nouveau journal, qui recueillit dès les premiers temps beaucoup d'adhésions dans le clergé et plus encore dans les séminaires.

Les électeurs parisiens n'avaient donné que 62,000 voix à Lacordaire, pas assez pour assurer son entrée à la Constituante ; il en fut de même dans tous les départements, où, à sa connaissance, son nom avait été porté sur les listes ; et il se ré- ' jouissait d'échecs qui auraient pu contrarier son amour-propre, mais qui le délivraient d'une lourde responsabilité et lui laissaient plus de liberté d'action pours'occuper des affaires de son Ordre, quand la nouvelle lui vint de son élection dans les Bouches-du-Rhône ; il lui avait suffi d'un jour de prédication à Marseille pour y conquérir des sympathies ardentes qui se manifestaient par les 200,000 voix qui se réunirent spontanément sur son nom.

Lacordaire jugea qu'il était de son devoir d'accepter le mandat qu'on lui confiait.

En prenant la direction de VEre nouvelle, il avait marqué nettement son intention de se rattachera la forme républicaine et de ne point reculer

(1) Lettres à M^^ de Prailly, p. 120.

devant les conséquences démocratiques de la révolution de Février. A l'Assemblée nationale, il voulut se séparer avec éclat des anciens partis, et il alla siéger à l'extrême gauche : lui-même ne tarda pas à reconnaître que c'était là une véritable faute.

Sans se laisser arrêter par les conseils d'une prudence timorée, c'est en froc qu'il voulut siéger à l'Assemblée ; et quand, le 4 mai, l'Assemblée se transporta sous le péristyle du Palais-Bourbon pour y proclamer la République en présence de la foule immense des Parisiens, Lacordaire, descendu jusqu'à la grille, facilement reconnaissable à sa blanche robe, fut acclamé par le peuple avec lequel il échangeait de cordiales poignées de main. C'étaitun nouveau succès pour l'œuvre dominicaine: cet habit, naguère illégal et que la foule avait salué avec enthousiasme, avait conquis droit de cité en France.

Mais il ne tarda pas à se rendre compte que sa place n'était pas dans une assemblée politique. Quand, le 15 mai, la salle des séances eut été envahie par les clubs, quand il crut reconnaître que l'Assemblée était à la merci des caprices populaires, quand cette constatation lui inspira la certitude que la République était perdue, il crut devoir se retirer. Il lui semblait impossible de siéger

hors de la démocratie et tout ensemble d'accepter la démocratie telle qu'il la voyait (1). Aussi, dès le 17 mai, sans avoir pris d'autre conseil que celui de M™® Swetchine, il envoya sa démission au président de l'Assemblée et une lettre explicative à ses commettants.

Il lui en avait coûté de prendre une détermination capable de lui faire perdre une partie de la popularité qu'il avait acquise, et de le faire taxer d'inconséquence et même de manque de courage. Mais sa conscience lui montrait qu'il avait raison d'agir ainsi, et sa foi lui faisait voir dans cette déchéance devant les hommes un moyen de s'élever devant Dieu. Au reste, il n'avait jamais considéré Tentrée du clergé dans une assemblée politique que comme une mesure passagère, que justifiait une époque de crise, mais qui ne pouvait subsister dans l'organisation normale du pays. Dès le 22 avril, il écrivait dans YÈre nouvelle :

(( Le rôle politique du clergé ne nous paraît qu'un accident transitoire. Une fois la République constituée, le prêtre se retrouvera en présence d'une nation extrêmement jalouse de la distinction des deux pouvoirs spirituel et temporel, et qui s'est fait, dès longtemps, une si haute idée du

(1) Lettres à M^e de Prailly, p. 122.

sacerdoce, qu'elle souffre avec peine tout ce qui le fait descendre, même pour un temps, des hauteurs de THoreb et du Calvaire. La France a été douée d'un goût exquis, que les moindres dissonances blessent vivement ; nul peuple n'a entouré le sacerdoce chrétien d'une vénération plus élevée, et ceux-là même de ses enfants qui ne croient à la mission divine d'aucun sacerdoce, l'acceptant toutefois comme une hypothèse sociale, exigent de lui une sainteté de mœurs qui satisfasse au moins la pureté de leur goût intime et rinstinct de foi qui survit à toute incrédulité.

« Le clergé de France ne s'exposera jamais sans dommage au souffle des passions politiques. Si éloquent fût-il, si dévoué et courageux, il paraîtra moins grand à la tribune que dans l'humble chaire où le curé de campagne apporte la gloire de son âge et la simplicité de sa vertu. Il regrettera, dans les applaudissements du Forum, les âmes qui venaient obscurément lui demander la paix de la conscience et la joie de la vérité. On ne retrouvera plus sur sa vie le reflet de la sérénité du ciel, et lui-même, se regardant dans, la certitude du sacrifice qu'il aura fait à la chose publique, ne reconnaîtra pas suffisamment dans cette croix volontaire la croix de Jésus-Christ. »

Le changement qui s'était produit dans ses idées

et le caractère, encore plus accentué dans le sens démocratique, que la plupart des rédacteurs de YEre nouvelle voulaient donner à cette feuille, amena Lacordaire à s'en retirer également. Ici encore la décision lui fut pénible à prendre ; il jugeait nécessaire qu'il y eût un organe catholique qui ne craignît pas de s'avancer dans le sens des idées nouvelles ; et il ne voulait pas que sa retraite, en accusant des dissentiments avec ses collaborateurs, diminuât, si peu que ce fût, le crédit du journal. II agit aussi discrètement qu'il lui fut possible ; et, en août 1848, la propriété et la direction du journal avaient passé dans d'autres mains ; mais il conserva des relations affectueuses avec le nouveau directeur, l'abbé Maret, et il continua de recommander YEre nouvelle à ses amis.

La politique active ne fut donc, cette année, dans la vie de Lacordaire, qu'un accident, une simple crise ; elle ne l'empêcha pas de poursuivre le cours de ses conférences et de ses fondations dominicaines. C'est dans cette même année 1848 qu'il fut appelé à prêcher l'Avent à Dijon ; et il en profita pour planter une nouvelle maison de son Ordre dans son diocèse d'origine, dans ce pays de son enfance auquel son cœur était resté fortement attaché. C'est dans les bâtiments de l'ancien petit

séminaire, à Flavigny, qui lui avaient été donnés par quelques ecclésiastiques du diocèse, que Lacordaire établit en décembre 1848 quelquesuns de ses religieux.

La mort de Mgr Affre n'interrompit pas les conférences du prédicateur à Notre-Dame. Le nouvel archevêque de Paris, MgrS ibour, avait été autrefois l'un des propagateurs de V Avenir, Il était donc plus naturellement incliné à soutenir Lacordaire que n'avaient été Mgr de Quélen et Mgr Affre. Aussi, dès la première station de Carême, proposa-t-il au Père d'installer les Frères Prêcheurs dans l'ancien couvent des Cannes de la rue de Vaugirard. Cette fondation avait une double importance : elle faisait prendre pied à l'Ordre dans la capitale de la France, et surtout elle complétait le nombre de couvents nécessaires pour que la province de France pût être régulièrement constituée (1).

Pie IX, qui voyait avec satisfaction le zèle des Dominicains français et leur attachement à la règle, avait formé le projet de donner pour Général à l'Ordre entier le P. Jandel, le plus ancien des disciples vivants de Lacordaire. Une raison pri-

(1) Nous avons déjà dit que Lacordaire s'était établi à Paris ; mais ce n'était qu'un simple pied-à-terre, trop modeste pour donner naissance à un couvent.

mordiale Tavait empêché de choisir Lacordaire pour cet office : sa présence semblait nécessaire en France pour y consolider Toeuvre qu'il avait commencée avec tant de succès. Deux autres considérations avaient pu agir sur la détermination du Souverain Pontife : il était notoire que le P. Jandel était attaché plus strictement à Tobservation rigide de la règle dans son esprit et dans son texte que Lacordaire, qui jugeait que Tafifaiblissement des santés et les conditions de la vie moderne exigeaient quelques tempéraments ; puis la haine, qui continuait de poursuivre l'illustre prédicateur, qui s'attachait à dénaturer ses actes et ses pensées, aurait pu faire attribuer au choix fait de lui comme Général de l'Ordre le caractère d'une approbation absolue de toutes les idées, de toutes les tendances qu'on lui imputait.

Ces calomnies faillirent même tout compromettre. La part prise pendant quelques mois par Lacordaire aux événements politiques, les imprudences de langage de YEre nouvelle après son départ et dont on voulait le rendre solidaire, donnaient quelque prise à la malignité toujours en éveil de ses ennemis. De simples homélies prêchées par lui dans la chapelle des Carmes, des allocutions faites à la jeunesse catholique, excitaient une critique malveillante. On lui reprocha

d'avoir mal parlé de Tlnquisition, et Y Univers, assez lu à Rome, prolongea la polémique plus qu'il n'eût fallu. Quand on sut que le Père Jandel était mandé à Rome et qu'il transpira quelque chose des desseins du Pape, des journaux eurent la maladresse de proclamer que l'intention de Pie IX en agissant ainsi était de couvrir de son autorité le libéralisme de Lacordaire. Le Souverain Pontife s'émut d'autant plus de ces assertions semées dans le public que l'on s'acharnait à représenter le prédicateur de Notre-Dame comme ayant formulé les idées les plus hétérodoxes sur le domaine temporel du Pape, sur le pouvoir coercitif de l'Église, etc. Prévenu par le Père Jandel, qui lui demandait un désaveu de ces opinions, Lacordaire se rendit à Rome ; mais auparavant il écrivit à Mgr Sibour sa résolution bien arrêtée de ne plus prêcher et de renoncer à un ministère qu'il ne pouvait plus exercer qu'au milieu d'outrages systématiques venus de ceux même dont il partageait et prêchait la foi; il se sentait impuissant à lutter contre ces attaques sourdes qui transformaient « le plus modéré des hommes en une sorte de forcené ».

Il lui suffit de paraître à Rome pour dissiper tous les nuages ; dans une lettre écrite dès son arrivée (11 septembre 1850), il se déclarait prêt à

tout pour satisfaire le Pape, notamment à expliquer pu retirer ce qui serait reconnu peu exact en ses écrits, à répondre à toutes les questions qui lui seraient posées. Une déclaration écrite (21 septembre), dans laquelle il s'expliquait avec une très grande netteté sur trois points où sa doctrine était incriminée : puissance coercitive de l'Eglise relativement aux actes extérieurs ; origine de la souveraineté et domaine temporel du Pape, éclaircit la situation. Pie IX se montra d'une paternelle bonté dans l'audience qu'il lui accorda le 21 septembre. Déjà, sept jours auparavant, la Province de France avait été reconnue et mise en possession de tous les droits et privilèges dont elle jouissait avant la Révolution, et le Père Lacordaire en avait été nommé provincial pour quatre années. Et bientôt, malgré l'opposition de religieux italiens, le Père Jandel était nommé par le Pape Vicaire général de l'Ordre, avec tous les pouvoirs du Général.

Le rétablissement canonique de la Province de France consacrait en droit la restauration si heureusement accomplie en fait par les efforts persévérants de Lacordaire. Œuvre tout à la fois chrétienne et patriotique ; double service rendu à l'Eglise et à la France: à l'Eglise, en lui procurant de nouveaux dévouements, en mettant au service

de la parole divine de nouvelles activités ; à la France, en lui procurant les bienfaits de la prédication chrétienne et en donnant une impulsion décisive à la restauration des Ordres religieux dont Texistence est nécessaire au fonctionnement normal de la vie de la société chrétienne et à l'entretien dans les âmes de Tesprit de foi. Quant à la prédication chrétienne, Lacordaire faisait observer justement, et dans son Mémoire et dans ses conférences, que le clergé séculier, absorbé par les mille détails du ministère paroissial, ne peut suffire à satisfaire à renseignement chrétien de la foule. Il lui manque trop souvent les moyens d'étude et de recueillement que le couvent fournit à ses hôtes. Le développement plus général de l'instruction, le manque d'une éducation religieuse suffisante dans les établissements publics scolaires, la facilité effrayante que la liberté de la presse donnait aux pires doctrines de se propager, rendaient plus nécessaire que jamais le rétablissement d'un Ordre dont l'objet propre est la prédication et qui pouvait par là contrebalancer l'influence du mal. A mesure que les couvents dominicains se fondaient sur divers points du territoire français, à mesure que s'augmentait la milice qui demandait à combattre sous ses ordres, les disciples de Lacordaire allaient sur ses traces et à son exemple.

avec moins d*éclat que lui, mais néanmoins avec de légitimes succès, répandre la prédication chrétienne, en donnant à leur parole et à leur exposition un tour un peu différent de celui des prédicateurs ordinaires, en sortant des sentiers battus pour exciter davantage l'intérêt de l'auditoire : « mêler le dogme à la morale dans les stations de TA vent et du Carême , sortir des sujets ordinairement traités, pour élever Tâme des auditeurs à une conception plus étendue du christianisme... c'est le caractère propre, écrivait un peu plus tard Lacordaire, que les religieux de notre Ordre ont tenté de revêtir plus ou moins heureusement (1). ))

La restauration du Tiers Ordre séculier, à côté du grand Ordre, eut aussi une influence manifestement bienfaisante en formant aune vie plus parfaite dans le monde un certain nombre de chrétiens qui aidaient par leur exemple et par leurs conseils à la rénovation de la foi et de l'esprit chrétien dans la conduite de la vie mondaine.

Enfin une impulsion salutaire fut donnée à la restauration des Ordres religieux. Assurément, quelques-uns étaient déjà rentrés en France : sans compter les Jésuites, qui avaient été des premiers

(1) Lettres à Foisset, II, p. 265.

à se reconstituer, diverses familles de l'Ordre bénédictin s'étaient établies çà et là; et depuis longtemps dom Guéranger avait rapporté à Solesmes les grandes traditions des couvents bénédictins de l'ancien régime ; d'autres Ordres, — les Franciscains par exemple, — avaient essayé de se rétablir sur un point. Mais la restauration dominicaine accentua davantage ce mouvement, et Lacordaire y était extrêmement favorable. Pour l'œuvre même de l'enseignement de la chaire, il fallait d'autres ouvriers que les Dominicains : il fallait des prédicateurs adaptés aux différents tempéraments. Pour le peuple, Lacordaire, dans une de ses conférences de Notre-Dame, avait fait appel aux Capucins. « Aujourd'hui, disait-il, la chaire apostolique est muette devant le pauvre peuple ; au fond de nos campagnes, des milliers de créatures françaises n'ont pas une seule fois, depuis quarante ans, entendu les foudres delà vérité. Elles ont leur curé, direzvous. Oui, j'en conviens, elles ont un digne représentant de la religion, un pasteur fidèle, le doux spectacle d'une vertu simple et quotidienne : c'est beaucoup. Mais la parole n'égale pas l'autorité dans le pasteur ; le temps tout seul la blesserait à mort, en lui ôtant le charme de la nouveauté. S'il vous faut des accents qui ne vous aient point en-

core frappés, à vous, hommes des villes, il en faut aussi à rhomme des champs. Le pauvre a besoin comme vous des enivrements de la parole ; il a des entrailles à émouvoir, des endroits de son cœur où la vérité dort, et où l'éloquence doit le surprendre et l'éveiller en sursaut. Laissez-lui entendre Démosthènes ; et le Démosthènes du peuple, c'est le capucin (1). »

A peine les Dominicains étaient-ils installés à Paris que les Capucins s'y établirent aussi, et y firent renaître à leur tour leur Tiers-Ordre.

Lorsque, par la reconnaissance à Rome de la province dominicaine de France, et par la nomination du Père Jandel au vicariat général de rOrdre,Lacordaire eut reçu la récompense de ses labeurs et une compensation aux calomnies qui le persécutaient, il ne fit point difficulté de remonter dans la chaire de Nôtre-Dame pour le Carême de 1851. Il achevait justement, cette année, l'exposition du dogme chrétien, qu'il avait poursuivie avec tant d'éclat en 1835-1836 et sans interruption depuis 1843. Il voyait s'ouvrir devant lui un champ nouveau, l'enseignement de la morale chrétienne; et il ne songeait pas à se soustraire à cette tâche ; mais, comme par un

(1) Conférences, t. II, p. 370-371.

pressentiment de ce qui allait bientôt se réaliser, il fit, dans la dernière conférence delà station, de touchants adieux à son auditoire. «Parvenu à ce milieu du chemin de la vie, là où Thomme se dépouille du dernier rayon de sa jeunesse et descend par une pente rapide aux rivages de l'impuissance et de Toubli », c'était pour lui une douceur, disait-il aux hommes rassemblés dans la basilique, « d'évoquer devant vous quelquesuns des souvenirs qui m'ont rendu si chers et cette métropole et vous.

(( C'est ici, quand mon âme se fut ouverte à la lumière de Dieu, que le pardon descendit sur mes fautes ; et j'entrevois l'autel où, sur mes lèvres fortifiées par l'âge et purifiées par le repentir, je reçus pour la seconde fois le Dieu qui m'avait visité à l'aurore première de mon adolescence. C'est ici que, couché sur le pavé du temple, je m'élevai par degrés jusqu'à l'onction du sacerdoce, et qu'après de longs détours où je cherchais le secret de ma prédestination, il me fut révélé dans cette chaire que, depuis dix-sept ans, vous avez entourée de silence et d'honneur ; c'est ici qu'au retour d'un exil volontaire, je rapportai l'habit religieux qu'un demi-siècle de proscription avait chassé de Paris, et que le présentant à une assemblée formidable par le nom-

bre et la diversité des personnes, il obtint le triomphe d un unanime respect. C'est ici qu'au lendemain d'une révolution, lorsque nos places étaient 'eacore couvertes des débris du trône et des images de la guerre, vous vîntes écouter de ma bouche la parole qui survit à toutes les ruines, et qui, ce jour-là, soutenue d'une émotion dont nul ne se défendait, fut saluée de vos applaudissements. C'est ici, sous les dalles voisines de Tautel, que reposent mes deux premiers archevêques, celui qui m'appela tout jeune à l'honneur de vous enseigner, et celui qui m'y rappela, après qu'une défiance de mes forces m'eut éloigné de vous. C'est ici, sur ce même siège archiépiscopal, que j'ai retrouvé dans un troisième pontife le même cœur et la même protection. Enfin, c'est ici qu'ont pris naissance toutes les affections qui ont consolé ma vie, et qu'homme solitaire, inconnu des grands, éloigné des partis, étranger aux lieux où se presse la foule et se nouent les relations, j'ai rencontré les âmes qui m'ont aimé.

« O murs de Notre-Dame, voûtes sacrées qui avez reporté ma parole à tant d'intelligences privées de Dieu, autels qui m'avez béni, je ne me sépare point de vous ; je ne fais que dire ce que vous avez été pour un homme, et m'épancher en moi-même au souvenir de vos bienfaits, comme

les enfants d'Israël, présents ou en exil, célébraient la mémoire de Sion. Et vous, Messieurs, génération déjà nombreuse en qui j'ai semé peutêtre des vérités et des vertus, je vous demeure uni pour l'avenir comme je le fus dans le passé ; mais, si un jour mes forces trahissaient mon élan, si vous veniez à dédaigner les restes d'une voix qui vous fut chère, sachez que vous ne serez 'amais ingrats, car rien ne peut empêcher désormais que vous n'ayez été la gloire de ma vie et que vous ne soyez ma couronne dans l'éternité. ))

Lacordaire avait si peu, à cette époque, l'intention de quitter Notre-Dame qu'il résolut de ne plus prêcher en province, où les religieux de son Ordre pouvaient le suppléer, afin de concentrer son action à Paris, et de consacrer à la préparation des conférences sur la morale tout ce que lui laissaient de temps les obligations de sa charge de provincial et la rédaction de ses anciennes conférences, dont il avait commencé l'impression dès 1844.

Le coup d'Etat du 2 décembre vint briser tous ses plans. Royaliste parlementaire de tempérament, républicain démocrate d'occasion, il ne pouvait en aucune façon se rallier à une dictature qu'il avait semblé pressentir dans une de ses

conférences de 1845. Il avait voté pour la présidence de Cavaignac contre celle de Louis Napoléon. Il avait dissuadé M. Foisset d'entrer dans le ministère où M. de Falloux joua un rôle si considcrable et qui fit cette loi boiteuse de 1850 sur la liberté de renseignement. Sans Tétonner, le coup d'Etat le chagrina profondément. « La violation, par la force militaire, de la Constitution d'un pays est toujours, pensait-il, une grande calamité, qui prépare pour l'avenir de nouveaux coups de fortune et l'avilissement progressif de l'ordre civil, )) Le ralliement de Montalembert et l'appel qu'il fit en ce sens aux catholiques fut pour Lacordaire une douloureuse surprise.

Ce n'est point qu'il voulût des protestations stériles ; il dissuada un jeune homme qui s'était attaché fortement à lui depuis quelque temps et qui, entré dans le sacerdoce, devait exercer sur lui une influence considérable, Henri Perreyve, de tenter une protestation qui eût abouti au ridicule. Mais il lui répugnait de voir tout le monde se courber devant le nouveau régime : la cause de la liberté lui paraissait abandonnée par tous ses anciens fidèles ; il ne crut plus pouvoir dans ces conditions remonter dans la chaire de Notre- Dame. « J'ai pensé, écrivait-il à M"^^ de Prailly, le 3 février 1852, ne pouvoir donner mes confé-

rences cet hiver au milieu du silence de la presse et de la tribune, sans exposer la chaire de Notre- Dame à devenir un rendez-vous périlleux pour les amis et les ennemis du nouveau pouvoir. » Pour se soustraire aux sollicitations qui n'auraient point manqué, il partit aussitôt, sous prétexte de visiter les couvents dominicains de Belgique qui venaient d'être rattachés à la province de France. Sur sa demande, le Père Jandel lui avait donné également mission de visiter les couvents de Hollande, d'Angleterre et d'Irlande. Lacordaire resta moins longtemps absent qu'il ne le pensait d'abord, rappelé à Flavigny par l'acquisition d'Oullins et par la nécessité de créer un Tiers-Ordre enseignant, sur lequel nous aurons occasion de revenir. Aussi ne put-il aller jusqu'en Irlande ; mais, outre les trois couvents français, il avait visité en Angleterre Oxford, et avait été charmé de la façon libérale dont l'Angleterre comprenait la vie de collège et dont cette ville universitaire lui offrait i;n modèle.

De Flavigny, où il avait réuni le premier Chapitre provincial de France et d'où il dirigeait les couvents de France et de Belgique, Lacordaire fut bientôt appelé à Toulouse. Mgr Miolànd, l'archevêque de cette ville, faisait la translation solennelle du chef de saint Thomas d'Aquin, con-

serve dans la vieille basilique de Saint-Sernin, et il avait invité Lacordaire à prononcer le panégyrique du saint. Comment le restaurateur de l'Ordre des Frères Prêcheurs aurait-il pu refuser Téclat de sa parole à une telle cérémonie? Comment aurait-il renoncé à glorifier le plus grand docteur de l'Ordre dominicain, dans les œuvres de qui, depuis 1838, il avait trouvé tant de lumière ? Ce fut le 18 juillet 1852 qu'il parla pendant deux heures, devant un immense auditoire, sur le rôle de la théologie et sur la place qu'y occupe saint Thomas d'Aquin.

Quelques mois après, les instances de Mgr Sibour triomphèrent des hésitations de Lacordaire, et il consentit à parler à Saint-Roch le 10 février 1853 en faveur des écoles chrétiennes. Son discours fut d'une sainte hardiesse, d'une hardiesse qui fit tressaillir son auditoire et qui fit craindre pour lui à ses amis. Il avait pris pour texte : Esto wV, voulant rappeler que le but de l'éducation chrétienne est de former des caractères. Il y laissait échapper des phrases qui pouvaient paraître des allusions, comme celle-ci : « Celui qui emploie des moyens misérables, même pour faire le bien, même pour sauver son pays, celui-là demeure toujours un misérable. )) Il parlait de Napoléon I^r, cet « homme qu'on appela grand, mais qui ne fut

pas assez grand pour ne pas abuser de sa puissance )), en des termes qui ne semblaient que pouvoir déplaire en haut lieu. Napoléon III eut le bon esprit de ne se point livrer à des représailles qu'on attendait, et de laisser insérer dans le Moniteur^ le journal officiel de l'époque, une note plutôt flatteuse pour Lacordaire. Mais Tempereur n'oublia point ; et Tabbé Perreyve put écrire plus tard à Lacordaire que l'impératrice ayant manifesté le désir de l'entendre, Napoléon avait déclaré qu*il ne voulait point que ce nom fût prononcé devant lui.

Mgr Sibour insista en vain pour que le prédicateur reprît ses conférences de Carême . Lacordaire refusa, mais il évita de séjourner désormais à Paris, craignant, il l'avouait, de ne pouvoir résister à de nouvelles sollicitations.Toutefois, il ne renonça point complètement à la parole. Le 7 juillet 1853, il faisait à Mattaincourt le panégyrique du bienheureux Fourier, et dès le début del'année suivante il inaugurait dans la cathédrale de Toulouse la suite des conférences de Notre-Dame de Paris, l'exposition de la morale après celle du dogme. Il n'avait pu se soustraire au désir de Mgr Mioland, au moment où celui-ci lui facilitait l'érection d'un nouveau couvent à Toulouse, dans cette ville à laquelle Lacordaire était doublement attaché

comme au berceau de l'Ordre et à la conservatrice des reliques insignes de saint Thomas d'Aquin. Ces conférences sur la vie chrétienne eurent un succès prodigieux, et elles le méritaient. Malheureusement, elles ne devaient pas avoir de suite. L'acquisition de Sorèze par les Dominicains, en donnant au Tiers-Ordre enseignant une extension considérable, obligea le prédicateur de se consacrer tout entier à cette œuvre, surtout quand il eut déposé le fardeau du provincialat.

En rétablissant en France l'Ordre dominicain, Lacordaire s'était efforcé de faire revivre l'ancienne observance dans ce qu'elle avait de compatible à ses yeux avec les difficultés de l'heure présente. « J'aimerais mieux voir tout périr, écrivait-il par exemple le 19 janvier 1846 au P. Jandel, que cette maison (Nancy) tomber dès l'origine dans la froideur et le relâchement. » Il tenait à la régularité dans la récitation de l'office, dans la tenue des chapitres , dans l'usage de la coulpe. Il s'efforçait d'inspirer à ses religieux l'esprit de mortification, d'obéissance et de discipline. Il leur rappelait qu'ils devaient » traverser les choses humaines sans s'y attacher )). Mais il prêchait en tout d'exemple. Dès qu'il eut revêtu l'habit dominicain, il ne se permit plus aucun voyage de pur plaisir ; il lui arriva par là d'attrister ses meilleurs amis,

même M™® Swetchine,en refusant de se détourner de sa route pour leur donner quelques instants la joie de sa présence ; il rappelait qu'ayant renoncé à tout, il ne pouvait dépenser que dans les intérêts communs l'argent de la communauté.

Mais il exigeait chez ses religieux le même esprit d*abnégation. A Tun qui s'était arrêté en voyage au delà du temps prescrit, il ordonnait, tout en reconnaissant la gravité des motifs qui l'avaient fait agir, de se faire donner la discipline; à un autre, qui avait cru pouvoir se détourner de sa route pour aller voir sa famille qui désirait sa présence depuis longtemps, il imposait aussi une pénitence. Il regarda cette manière d'agir comme un de ses premiers devoirs et comme le seul moyen de maintenir l'humilité, l'obéissance et l'esprit de discipline. D'ailleurs il s'efforçait de tempérer cette sévérité par la tendresse. En instituant un maître des novices, il lui recommandait d'être « sévère et aimable tout à la fois, sachant châtier avec la verge et atteindre jusqu'au plus profond du cœur ».

S'il avait établi dans les couvents de France l'abstinence perpétuelle de chair à l'intérieur du couvent, sauf le cas de maladie, et l'usage de la laine pour le corps et pour le lit, le grand jeûne, le chapitre hebdomadaire de la coulpe, il avait jugé

nécessaire d'adoucir la règle sur certains points. Il lui semblait notamment que Tafifaiblissement général des santés, le petit nombre de religieux réunis dans chaque maison, le fardeau que faisaient peser sur eux les nécessités du ministère apostolique dans un pays où le clergé séculier était insuffisant à cette tâche, ne permettaient pas le lever de nuit ; et il avait jugé nécessaire de le porter à trois heures.

Quelques religieux, le P. Jandel et le P. Besson entre autres, étaient portés à observer la règle primitive dans la grande rigueur et jusque dans sa lettre, tandis que Lacordaire ne la voulait appliquer que dans son esprit. Quand le P. Jandel eut été appelé à diriger l'Ordre, il voulut appliquer ses idées, et il y eut alors quelques dissentiments entre Lacordaire et lui. La résistance extrême des religieux d'Italie à la réforme, et surtout au lever de nuit, avait fait prendre à Lacordaire, dans un esprit de conciliation, une mesure qui lui paraissait de nature à pacifier les esprits, celle de porter le lever de nuit à quatre heures, et il avait voulu établir cette règle dans la province de France, en 1852. Le P. Jandel annula ce règlement et maintint le lever de trois heures, sans d'ailleurs que cette divergence d'opinions sur le plus ou moins de vérité pra-

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tique créât entre enx une véritable mésintelligence.

Quand en septembre 1854 Lacordaire fut arrivé au terme de son provincialat, il semblait naturel que ses enfants, appelés pour la première fois à nommer régulièrement leur supérieur, lui demandassent de conserver des fonctions qu'il avait remplies avec un véritable esprit de zèle et de charité. Leur choix se porta sur le P. Danzas, que Lacordaire semblait lui-même avoir désigné aux suffrages. Bien qu'au premier moment il ait été un peu surpris de ce procédé, un peu peiné que l'on n'eût même pas songé à lui offrir la continuation de ses pouvoirs, il repoussa vite ce sentiment, comme il l'écrivait à M"*^ de Prailly, qui lui avait fait presque des condoléances ; il se trouvait même heureux d'être déchargé du lourd fardeau du provincialat « à l'heure où cette œuvre pouvait se passer de lui et où une autre appelait la concentration de toutes ses forces ». Cette œuvre nouvelle où Dieu l'appelait et qui, pendant un temps, absorba tout son temps, était l'œuvre de la fondation du Tiers-Ordre enseignant.

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