‹ Lacordaire (volume 2)Chapitre 11 sur 15 · L:«i^ki · texte numérisé non relu

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L'APOLOGETIQUE DE LA CHAIRE 129 devant un homme qui allait en être l'architecte pour une génération. Si je consultais mes prédécesseurs pour apprendre d'eux l'art d'exposer de si grandes choses, je les voyais mettre Dieu au commencement et comme à l'avanl-garde de leur œuvre, sous la protection d'une profonde métaphysique, puis de là redescendre au peuple juif, dans les abîmes de l'histoire, et enfin arriver au Christ et à l'Église fondée par lui. Sans blâmer cet ordre, je ne l'acceptai point. Il me sembla qu'il ne fallait partir ni de la métaphysique, ni de l'histoire, mais prendre pied sur le sol même de la réalité vivante, et y chercher les traces de Dieu. Car Dieu, me disais-je, ne peut, à aucune heure, être absent de l'humanité ; il y a été, il y est, et il y sera toujours en une œuvre visible, proportionnée aux besoins des temps, et qui doit être, aux yeux de tous, sa révélation. C'est là qu'il faut le saisir, pour le montrer à ceux qui ne le voient pas, sauf ensuite à remonter de siècle en siècle aux sources de son action, en éclairant et fortifiant chaque partie de la lumière et de l'unité du tout. « Or, l'Église catholique est présentement la grande merveille révélatrice de Dieu. C'est elle qui remplit la scène du monde d'un miracle qui a aujourd'hui dix-huit siècles de durée. On peut ne pas la regarder, ne pas l'écouter, ne pas la com-

prendre; mais elle est là. Elle est là, et celui qui ne la voit point, ou qui la prend pour une chose vulgaire, sera bien autrement incapable de céder au raisonnement ou de s'instruire du passé. Cest donc par TÉglise qu'il faut ouvrir la démonstration du christianisme, parce qu'elle en est le sommet^ et qu'on la découvre d'abord, comme aux rivages du Nil on découvre de loin la tête solitaire et illuminée des Pyramides.

« Ainsi avons-nous fait, Messieurs, et pendant de longues années, on nous vit étudier ensemble la nécessité de l'Église, sa constitution, la loi de ses rapports avec le monde, les caractères généraux de sa doctrine, son influence sur l'esprit, sur l'âme, sur la société; et à chaque point que je touchais, pour le faire résonner comme la statue de Memnon sous les coups de la lumière, je vous disais : Deus, ecce Deus. Voici qui n'est pas de l'homme, voici qui est la vérité, voici qui est Dieu; abaissez-vous, orgueil, et confessez, en ce qui passé votre puissance, la puissance d'un plus grand que vous.

« Puis, ce majestueux et incomparable édifice étant reconnu surhumain, nous en recherchâmes l'auteur, afin de démêler dans son histoire et sa physionomie si le caractère de l'ouvrier répondait au caractère de l'œuvre. Les annales du monde

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nous nommèrent le Christ : nous Tétudiâmes, dans sa vie intime et publique, dans ses miracles, dans les prophéties séculaires qui avaient annonce et préparé sa venue, et par où il se rattachait authentiquement à tout le passé du genre humain. Cet homme nous parut unique comme TÉglise, et le seul qui, ayant osé se dire Dieu, eût réellement parlé, agi, vécu comme un Dieu.

« Cela fait, TÉglise à ma gauche, le Christ à ma droite, Toeuvre et l'ouvrier reconnus divins, j'entrai hardiment avec vous dans les entrailles du dogme que nous tenions de ces deux sources : le Christ et son Église ; le Christ révélateur, l'Église propagatrice et interprétatrice ; et suivant pas à pas le mystère obscur et lumineux de la doctrine, nous en visitâmes toutes les profondeurs. Dieu, l'univers, l'homme, le commerce de l'homme avec Dieu, la chute de l'humanité, sa réparation, les lois et les résultats du gouvernement divin, tels furent successivement les objets de notre investigation ; et aujourd'hui je n'ai plus qu'à y mettre le sceau en jetant dans votre âme un rayon de lumière que j'avais laissé à l'écart, et qui est le couronnement de tout le christianisme, en tant qu'il est un corps de vérités (1). »

(1) Conférences, t. I, p. 201 et suiv.

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Dans cette première station, Lacordaire traita successivement de la nécessité d'une Église enseignante et de son caractère distinctif ; de la constitution de l'Église ; de l'autorité morale et infaillible de l'Église ; de l'établissement sur terre du chef de l'Église ; de l'enseignement et du salut du genre humain avant l'établissement définitif ■de l'Église ; des rapports de l'Église avec l'ordre temporel ; de la puissance coercitive de l'Église.

Le succès de Lacordaire fut considérable, et grandit à chaque conférence. L'archevêque, qui dès la première avait voulu le nommer chanoine honoraire et que l'on en avait à grande peine empêché, s'empressa de le faire, aussitôt la station terminée.

Mais ce triomphe était chèrement acheté : la santé de Lacordaire était un peu ébranlée par la double fatigue intellectuelle et physique que lui avaient donnée la préparation hâtive de ses conférences et ses efforts pour dominer son vaste auditoire. Il dut aller se refaire au bord de la mer à Dieppe, où il fut présenté à M"*^ Récamier et à Chateaubriand. A peine de retour à Paris, il fut appelé en Bourgogne par la mort de son frère aîné, fils d'un premier mariage de son père. Il revit aussi la Suisse, cette Suisse qu'il avait tant aimée jadis, et qui le laissa froid et ennuyé. C'est

que ses conférences de Stanislas et celles de Notre-Dame lui avaient procuré un « genre de joie )) qui élevait son âme « dans des séjours plus purs que celle de la renommée », lui avaient révélé (( le commerce des âmes..., qui est la vraie félicité du prêtre )), et que, comme il l'écrivait alors à M™« Swetchine, « une fois qu'on a vu des âmes, tous les autres spectacles n'ont rien qui vous puisse frapper ». Et plus tard il ajoutait ; (( Quand une fois on a été initié à ces jouissances, qui sont comme un arôme anticipé de l'autre vie, tout le reste s'évanouit, et l'orgueil ne monte plus à l'esprit que comme un soufQe impur dont le goût amer ne peut le tromper ».

Le jeune orateur avait la pleine conscience de son talent, de sa supériorité intellectuelle et de son ascendant sur les foules ; mais chaque jour, fidèle aux enseignements du Christ et de l'Église, il s'habituait à rapporter ces avantages, non à lui, mais à Dieu, et il les regardait comme un dépôt qui lui avait été confié et dont il aurait un compte sévère à rendre au souverain Juge.

L'amour de la gloire le flattait si peu qu'il n'hésita point, dès l'année suivante, à quitter Notre-Dame.

Sa mère, emportée par une maladie de cœur, mourut le 2 février 1836, après avoir eu la con-

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solation d'assister à la gloire naissante de son Henri, le préféré de tous ses enfants. Cette mort, suivant de si près celle de son frère, fiit infiniment douloureuse pour Lacordaire ; mais elle brisa le lien le plus fort qui le retenait à Paris : il aurait hésité à quitter une seconde fois cette mère qui mettait en lui toute sa joie ; son isolement lui rendait la liberté de ses mouvements ; et le petit patrimoine (16,000 francs) dont la mort de sa mère l'avait fait entrer en possession, le mettait, avec ses goûts simples, à Tabri du besoin pour plusieurs années.

D'autre part, l'acharnement que des adversaires jaloux manifestaient contre lui, l'hostilité systématique dont il était l'objet du côté de certains partis, le peu de fermeté qu'il pressentait dans le pasteur du diocèse, dont la vieille affection pour lui s'était cependant doublée d'une estime qui tendait à l'admiration, lui rendaient pénible le séjour de Paris. L'on attaquait avec violence son genre de prédication, qui sortait trop de la routine ordinaire. L'abbé Cattet, vicaire général de Lyon, préparait un recueil de propositions prétendues extraites de ses conférences qu'il voulait dénoncer à Rome comme hétérodoxes ; Mgr Cottrel, évêque de Caryste, le menaçait d'une lourde publication.

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Beaucoup Tattendaient à cette nouvelle épreuve, expliquant l'affluence qui, Tannée précédente, s'était pressée autour de sa chaire par la curiosité. A ces conférences de 1836 où Lacordaire traita de la doctrine de l'Église et des sources de cette doctrine : tradition, Écriture, raison, foi, ainsi que des moyens d'acquérir cette dernière, l'auditoire se montra plus nombreux encore, plus sympathique, plus respectueux. Les jeunes gens, qui surtout se pressaient à Notre-Dame, sentaient si bien battre en Lacordaire un cœur comme le leur, aimant la patrie, la liberté, les idées modernes avec le même enthousiasme qu'eux, sympathique à leurs souffrances, respectueux de leurs pensées, sans dédain pour leurs erreurs, qu'ils se laissaient subjuguer par sa parole et que, s'ils ne retrouvaient pas tous la foi, tous du moins se sentaient mieux préparés à la recevoir (1), Quelque chagrin que le jeune prédicateur

(1) L'on a contesté parfois que les conférences aient ramené des âmes à Dieu. L'on a vu ci-dessus qu'elles avaient au contraire été pour Lacordaire l'occasion de ce commerce sublime avec les âmes qui est une des joies du sacerdoce. Parmi les personnes converties par ces premières conférences, on peut citer entre autres M'i® Melleret, qui non seulement fut ramenée à la foi par la parole du jeune prédicateur, mais qui y puisa des désirs de vie religieuse qu'elle ne tarda point à réaliser, par la fondation de l'Ordre des Augustines de l'Assomption.

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diction, et je prie Dieu de le confirmer dans la défense qu'il a entreprise de la cause catholique (1). » Les attaques que la malveillance dirigeait contre les conférences de Notre-Dame avaient échoué à Rome, comme à Paris. Par une note, non signée, de M. AflFre, Y Ami de la religion avait répondu vertement aux accusations de M. Cattet. Le vicaire général crut devoir signer et revêtir ainsi d'un caractère officiel le démenti' qu'il donna à l'insinuation de la Gazette de France que Lacordaire n'était parti pour Rome que parce qu'il y avait été mandé pour avoir à répondre de sa doctrine. L'accueil fait par Grégoire XVI au prédicateur de Notre-Dame n'en était que plus significatif. Partout l'on faisait au brillant apologiste la même réception. Une lettre du D**Récamier lui avait facilité les relations avec les Jésuites; c'est au Gesù, près duquel il avait son logement, qu'il disait sa messe ; c'est àun Jésuite, le P. de Villefort, substitut de l'Assistant, qu'il se confessait ; et les Pères mettaient obligeamment leur bibliothèque à sa disposition pour les études auxquelles il se livrait ; il trouvait notamment dans les ouvrages d'un des leurs, le P. Petau, des notions, neuves pour lui, sur les antiquités ecclésiastiques. Dans un recueilli) Lettres à Foisset, I, p. 295-296.

RESTAURATION EN FRANCE DES F. P. 141 lement aussi favorable àlaméditatioaqu'à l'étutle, ilsesentaitentrerenpleinepossessiondelui-niênie; son âme se purifiait encore davantage en se débarrassant de ce qu'il y était resté de trop humain. « Je sens bien, écrivait-il à la fin de 1836 à M"e Swetchine, que j'arrive à la virilité et que tous les restes de la jeunesse et dusièclequi se heurtaient en moi avec la vérité s'éteignent chaque jour (1). » Son éloigne ment du monde augmentait, et il fallait les objurgations de M""" Swetchine pour l'empêcher de s'abandonner à ses goûts de retraite. Elle lui faisait sentir qu'il avait besoin du contact des hommes.

La publication par Lamennais d'un pamphlet sur les Affaires de Rome, dans lequel le fondateur de l'Avenir achevait son apostasie et insultait la papauté qu'il avait si longtemps défendue, l'obligea de rentrer en lice plus tôt peut-être et autrement qu'il n'aurait voulu. D'accord avec Montalembert sur la nécessité de ne pas paraître se faire, par le silence, complice d'assertions mensongères, il hésita quelque temps sur la forme à donner à cette protestation. Après s'être assuré de l'agrément du Saint-Père, il écrivit en quinze jours cette admirable Lettre sur te Saint - Siège où

(1) Corrttpondaace, p. 101.

RESTAURATION EN FRANCE plaisir». Sa pauvreté, qui aurait pi blesse, était au contraire pour lui un qu'elle était, somme toute, volonta assurait son indépendance. Déjà éta devait écrire plus tard à la même : • dessus tout à l'intégrité du caractér les hommes en manquer et faillir ain qu'ils représentent, plus je veux, a\ celui qui tient les cœurs dans sa maii de tout ce qui peut compromettre i moi l'honneur du chrétien(l). » Rap définition qu'il a donnée du carac Lettres à un jeune homme (2) : « L l'énergie sourde et constante de la sais quoi d'inébranlable dans les de) inébranlable encore dans la ii délité ses convictions, à ses amitiés, à s( force même qui jaillit de la personi tous cette certitudç que nous appelon Quoique Mgr de Quélen, qui ai mement être blessé de la lettre di essayât deleramener.etluidonnâtà l'intermédiaire d'amis communs, qi lui offrir un canonicat, Lacordaire flesible. Il avait somlé le terrain p

(1) 6 mai 1852, Cormpondance, p. 512.

[2] Œuvrei, t. IX, 1886, p. 241-S12.

Saint-Louis des Français une place de chapelain (le logement et 1400 francs) ; il était assuré de remplir la première vacance. Le cardinal- vicaire lui avait proposé de faire dans cette église des conférences aux étrangers, quand, au sortir d'une retraite en mai chez les Jésuites à Saint-Eusébe, le cours de ses idées se modifia. L'un de ses ' anciens compagnons de séminaire, l'abbé Chalandon, devenu grand vicaire de l'évêché de Metz, lui proposa, au nom de l'évêque, de venir prêcher l'A vent dans la cathédrale de cette ville. Lacordaire ne résista pas à cet appel qui correspondait d'ailleurs à ses secrètes pensées.

Il avait réfléchi sur l'impossibilité pour lui d'abandonner le ministère de la prédication, où il se sentait invinciblement appelé par Dieu: sa conscience lui eût fait un reproche de cet aban** don ; mais Paris était-il le seul lieu où il fût utile de prêcher ? Dès le 18 novembre 1836, il écrivait à la comtesse Eudoxie de là Tour du. Pin : « Nous avons besoin, dans les principales villes de France, d'une chaire d'exposition de la doctrine catholique ; j'aspire à la créer à Paris et je voudrais en répandre l'idée ailleurs (1). » Puisque Paris lui semblait momentanément fermé, ne

(1) Lettres, 3« éd., p. 24.

un enseignement que M. de Frayssinous avait borné à Paris et dont il ne possédait pas la véritable idée. B

Le choléra, qui le retint à Rome pendant l'été de 1837, au moment où il allait partir pour la France, et qui lui fournil l'occasion d'exercer son dévouement auprès des cholériques, — il assista notamment Sigalon à ses derniers moments, — lui fut aussi une occasion d'écrire à Mgr de Quélen une lettre de réconciliation, où d'ailleurs, sans le vouloir, il avait glissé certains mots dont le prélat fut quelque peu froissé; et ce n'est qu'après six semaines qu'il répondit à Lacordaire une lettre assez cordiale, malgré le léger ressentiment qu'il laissait percer de ces paroles maladroites, et le chagrin d'avoir appris par une voie indirecte le retour de Lacordaire en France et son intention de se faire entendre ailleurs qu'à Notre-Dame.

Le succès de la station de Metz fut considérable. Les militaires, en grand nombre dans cette ville, les élèves de l'Ecole d'application avaient empli la nef avec la jeunesse de l'Université. Pour être sûr de trouver de la place dans la vaste cathédrale, l'on y venait, le jour des conférences, dès cinq heures du matin.

Malgré quelques ombres au tableau : l'acharnement du journal républicain de l'endroit, les

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