‹ Lacordaire (volume 2)Chapitre 15 sur 15 · L - « ,ûi · texte numérisé non relu

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Mais ce qui rendait ce lieu plus cher encore au cœur de Lacordaire, c'est qu'il avait été sanctifié, croyait-il, par le séjour de Marie Madeleine, de Marthe et de Lazare ; c'est dans la grotte voisine de la Sainte-Baume que la pécheresse convertie qui avait tant aimé le Sauveur avait fini ses jours d'après une tradition ancienne, que les travaux d'un vénérable Sulpicien, M. Paillon, venaient de remettre en honneur; Lacordaire acceptait avec enthousiasme cette légende et il était heureux de restaurer un couvent illustré par la mémoire d'une des patronnes de son Ordre. C'est le 27 septembre 1859 que les Dominicains s'installèrent au couvent de Saint-Maximin, dont deux membres furent préposés à la garde de la Sainte- Baume.

Dès l'année précédente, Lacordaire avait fait décider par le Conseil provincial l'acquisition d'un immeuble à Dijon pour y établir un couvent dominicain. A d'autres titres que celles de Saint- Maximin, cette fondation était chère à son cœur. Lui qui avait tant de vivacité et de profondeur dans le sentiment, comment n'aurait-il pas été heureux d'installer l'Ordre sur lequel il avait concentré toutes ses affections, auquel il avait immolé son repos et consacré sa vie, dans le lieu où s'était écoulée son enfance, dans la patrie de sa

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mère vénérée ? C'est au commencement de 1860 qu'il eut le bonheur de procéder à cette installation.

Ces fondations et ce développement de la province qui en France seulement comptait sept couvents et qui avait essaimé à Rome, en Belgique, en Angleterre, en Autriche, à Constantinople, à Mossoul, qui avait envoyé des missionnaires en Mésopotamie et au Kourdistan, étaient une consolation pour Lacordaire dans les contradictions que suscitait son œuvre, dans les tristesses que lui causait la situation générale ; en France il avait vu la démocratie s'effondrer dans la démagogie et aboutir à la domination impériale ; à l'extérieur, il voyait la Papauté menacée, jetée parles révolutions dans les bras de l'Autriche ; l'expédition d'Italie, qu'il avait saluée sous réserves comme une délivrance, n'avait fait qu'ébranler le domaine temporel de la Papauté; et ce domaine temporel, légitimement acquis par les Souverains Pontifes, et nécessaire à leur indépendance, il n'admettait pas qu'ils pussent le perdre. Au moment où la question italienne passionnait et divisait les esprits, il jugea de son devoir d'élever la voix à son tour; quelques amis, sachant qu'il préparait une brochure sur cette question brûlante, s'inquiétaient un peu; l'abbé Perreyve lui écrivit « de donner

à sa sincérité une sorte de caractère sacré qui la défendît de toute espèce de considération humaine, comme aussi de tout entraînement intérieur ))•

En écrivant cette brochure De la Liberté de l'Italie et de l'Eglise, Lacordaire ne cachait point ses sympathies pour la première, il manifestait son désir qu'elle se délivrât du joug étranger; mais il ne concevait pas que son indépendance pût être contradictoire à celle du successeur de saint Pierre ; il s'efforçait de montrer que le domaine temporel, légitimement constitué, ne mettait pas obstacle à la nationalité italienne ; que cette nationalité italienne pour exister n'avait que faire de se constituer en un seul royaume; qu'elle serait aussi libre et indépendante en formant une confédération à l'exemple des États-Unis d'Amérique, et qu'au contraire, la perte du domaine temporel était un danger pour l'indépendance du Saint-Siège ; il s'efforçait aussi de justifier le gouvernement pontifical du reproche qu'on lui faisait d'être hostile aux institutions et aux libertés politiques modernes.

La fondation de Saint-Maximîn avait amené Lacordaire à écrire un volume destiné à faire revivre le culte de sainte Madeleine et à restaurer les pèlerinages provençaux. C'est dans ce but

qu'il publia sa vie de la sainte, qui n'est point un livre d'histoire, qui même au point de vue littéraire a soulevé de vives critiques, mais qui a excité aussi d'enthousiastes éloges, et qui contient sans contredit quelques-unes des plus belles pages qu'ait écrites Lacordaire.

Quand il en acheva la publication, l'Académie française, par un choix qu'il n'avait point sollicité, venait de donner la consécration de ses suffrages à sa gloire littéraire. Déjà des sociétés académiques avaient tenu à honneur de lui ouvrir leurs rangs : l'Académie de Lyon d'abord, et en 1854 l'Académie de législation de Toulouse. Lacordaire avait été touché de ces témoignages spontanés d'estime ; il avait répondu au dernier par la composition d'un discours remarqué sur la Loi de Vhistoire, Le choix de l'Académie française était encore plus flatteur pour lui ; d'autant que les premiers parrains de sa candidature furent, non ses amis et coreligionnaires, comme Montalembert et de Falloux, mais le dogmatique Cousin et le protestant Guizot.

Lacordaire ne déclina pas l'honneur qui lui était fait ; il y voyait bien moins une satisfaction d'amour-propre qu'un nouveau moyen de servir la cause de l'Église et celle de son Ordre. Son élection par l'Académie française, son entrée

dans cette illustre compagnie, montraient combien on était loin de l'époque où des préjugés mesquins n'eussent pas permis à la robe qu'il portait de franchir l'enceinte de l'Institut. Lacordaire se flattait d'y être — ce sont ses propres termes dans le discours de réception qu'il lut le 14 janvier 1861, — (( le symbole de la liberté acceptée et fortifiée par la religion ».

Mais hélas t il ne devait jamais siéger parmi ses nouveaux confrères. Ses dernières forces s'étaient usées à soutenir le triple fardeau jeté sur ses épaules. Dès l'année précédente, il n'avait pu se rendre à Saint-Maximin pour y prononcer le panégyrique de sainte Marie Madeleine, comme il l'avait promis et comme il l'eût désiré. L'effort qu'il fit pour venir lire son discours de réception à l'Académie française acheva de l'épuiser. Ni la.science des médecins, ni la vertu des eaux, ni l'air de la campagne ne purent lui rendre les forces qui lui manquaient. En septembre 1860, il avait dû, avec l'approbation de la congrégation des prieurs de la province, se choisir un vicaire provincial. Le 27 août 1861, il sentit la nécessité de résigner tout à fait ses pouvoirs, et il donna sa démission de provincial. Il traîna encore quelques mois, consolé sur son lit de souffrance par les visites multipliées de ses amis. Les conseils dç

Montalembert le déterminèrent, malgré son état de faiblesse, à dicter ses Mémoires. C'est cette admirable notice, qu'il ne conduisit malheureusement que jusqu'à l'année 1854, que Montalembert a publiée sous le nom de Testament,

Ce fut le 21 novembre 1861, en la fête de la Présentation, que Lacordaire rendit à Dieu son âme, après une longue agonie.

Il pouvait mourir tranquille, laissant après lui de grandes œuvres et l'exemple d'une belle vie, également féconde pour l'Église et pour la France.

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