CHAPITRE VII
On se rappelle que, dès son entrée dans l'Ordre des Frères Prêcheurs, Lacordaire avait été préoccupé de leur faire joindre à la prédication l'éducation de la jeunesse. La loi de 1850 sur la liberté de l'enseignement secondaire, sans donner satisfaction aux légitimes revendications des catholiques, sans leur assurer cette pleine et entière indépendance qu'ils réclam^aient depuis si longtemps, avait du moins reconnu leur droit d'avoir des maisons à eux pour y élever leurs enfants selon leurs principes, et avait brisé le monopole universitaire. Elle renversait par là même l'un des principaux obstacles auxquels pouvait se heurter le dessein de Lacordaire.
En 1852, s'offrit à lui une occasion inespérée de le réaliser.
Un prêtre du diocèse de Lyon, l'abbé Etienne Dauphin, avait conçu en 1833 le projet de fonder
LACOROAIRB g**
un établissement d'éducation pour la jeunesse, où les parents seraient assurés de trouver pour leurs enfants, avec des méthodes d'enseignement capables de leur ouvrir largement l'esprit, une instruction religieuse plus forte que celle des établissements officiels. Il fut assez heureux pour trouver et des professeurs et des capitaux. L'école, établie au château du Perron (4 novembre 1833) à Oullins, et qui n'eut pour commencer que douze élèves, ne tarda pas à prospérer. Dès 1836, plus de cent enfants y recevaient l'instruction de maîtres qui s'efforçaient d'être en même temps des amis. Mais, dans le cours des années, des difficultés survinrent. Le départ du premier directeur, M. Lassalle, en 1838, faillit compromettre l'œuvre et faire retirer à l'institution l'autorisation dont, sous le règne du monopole, elle avait besoin pour vivre. Des maîtres se retirèrent, comme l'abbé Lacuria, l'auteur d'un bel et curieux ouvrage sur les Harmonies de l'être ; et ceux qui restaient attachés à l'œuvre commune se rendaient, chaque jour davantage, compte de la difficulté de maintenir une telle institution par un simple groupement de prêtres séculiers. L'un des maîtres d'Oullins, l'abbé Cédoz, que les prédications dominicaines avaient touché et qui s'était affilié au Tiers-Ordre, se demanda si les Domi"
nîcains ne pourraient se charger de donner à Oullins la garantie de durée qui lui manquait. Oullins avait été un effort heureux pour adapter l'éducation chrétienne à l'esprit moderne ; et l'abbé -Cédoz voyait les Dominicains animés, grâce à leur fondateur, du même esprit. Il s'entretint donc de son rêve avec le P. Hue, dominicain de la maison de Nancy, puis avec Lacordaire; et quand il vit que ses ouvertures ne déplaisaient point, il sonda l'abbé Dauphin et ses collègues sur une cession possible d'OuIlins aux Dominicains. M. Dauphin entra de tout cœur dans cette pensée.
Mais Lacordaire s'était rendu compte que la vie du personnel enseignant n'était guère compatible avec les austérités de l'Ordre dominicain, €t il avait conçu le projet de créer un Tiers-Ordre enseignant. La règle du Tiers-Ordre lui paraissait se prêter fort bien à toutes les exigences contre lesquelles il pensait que la règle du grand Ordre se briserait. Il avait convoqué à Flavigny, le 24 avril 1852, le premier chapitre provincial de son Ordre depuis la constitution de la province de France ; il y fit adopter la fondation d'un Tiers-Ordre enseignant.
Avec l'approbation de Mgr de Bonald, archevêque de Lyon, l'abbé Dauphin, le 25 juillet
1852, annonça publiquement la cession d'Oullins aux Dominicains, qui ne devaient en prendre possession effective que pour l'année scolaire 1853-1854, afin de laisser aux tertiaires qui devaient s'y installer le temps de faire leur noviciat. Deux professeurs de la maison, MM. Mermet et Cédoz, et deux anciens élèves, MM. Captier et Mouton, partirent avec Lacordaire pour Flavigny, où ils devaient être les premiers novices du Tiers-Ordre enseignant. Malgré la charge du provincialat, qui pesait toujours sur ses épaules, Lacordaire voulut lui-même se faire le maître des novices. Le 15 août 1853, il reçut à Oullins même leurs vœux de tertiaires.
Le succès d'Oullins amena bientôt au P. Lacordaire l'offre d'une cession encore plus considérable. L'antique collège fondé à Sorèze au XVII® siècle par les Bénédictins, après une prospérité longtemps conservée, avait décliné sous la monarchie de Juillet. Une société d'actionnaires catholiques, qui l'avaient acquis en 1840, en avait confié la direction tour à tour à l'abbé Gratacap et à l'abbé Bareille, qui, s'ils avaient pu rendre au vieux collège les traditions chrétiennes que leur avait fait perdre Ferlus. n'avaient pu lui redonner tout son ancien éclat, La société propriétaire fit alors appel auTiers-Ordre enseignant
LE TIERS-ORDRE ENSEIGNANT 2é9
de Saint - Dominique . Poussé par le P. Jandel et cédant à ce qui lui semblait l'appel de Dieu, Lacordaire finit par accepter et prit possession de Sorèze le 8 août 1854.
La maison ne lui était cédée que pour trente ans ; mais comme, pendant cette période, on ne lui abandonnait pas seulement la direction des études, mais l'administration pleine et absolue, avec tous les bénéfices, et qu'il voyait dans cette combinaison l'assurance de pouvoir dans ce laps de temps désintéresser les actionnaires et faire passer la pleine propriété aux Dominicains, il résolut d'installer à Sorèze, non seulement le noviciat du Tiers-Ordre, mais une école normale où se formeraient les professeurs.
L'acquisition de Sorèze eut pour le Tiers-Ordre enseignant une importance capitale. Lors de la fondation d'Oullins, il avait été entendu que le Tiers-Ordre enseignant dépendrait du provincial de France. L'extension qu'il semblait désormais devoir prendre détermina le Conseil général des Frères Prêcheurs à séparer définitivement le Tiers-Ordre du grand Ordre, et à mettre à sa tête un provincial qui relèverait immédiatement du général. Lacordaire, déchargé le 15 septembre du provincialat du grand Ordre, fut nommé vicaire général du Tiers-Ordre enseignant.
Pensant que, pour des débuts, il était téméraire <le conserver avec une maison aussi importante que Sorèze un autre établissement, il songeait à abandonner Oullins, et il avait écrit aux tertiaires qui s'y trouvaient de rendre la maison aux anrciens propriétaires et de le rejoindre. C'était une mesure bien pénible pour des hommes qui depuis des années avaient consacré leur vie à la prospérité de cette maison ou qui y avaient reçu une éducation dont ils étaient fiers. Ils en appelèrent au P. Jandel, qui leur donna raison contre Lacordaire.
Il est temps d'exposer comment ce dernier organisa le Tiers-Ordre enseignant, et quel fut son programme d'enseignement et d'éducation.
La règle du nouveau corps enseignant était celle du Tiers-Ordre, qui comporte l'abstinence du lundi et du mercredi et le jeûne du vendredi, mortifications suffisantes pour des personnes astreintes au rude labeur du professorat. Mais naturellement, à la règle s'ajoutèrent les constitutions fort sages rédigées par Lacordaire et qui, approuvées d'abord à titre temporaire, le furent à titre définitif en 1868.
Les religieux qui se destinaient à l'enseignement y étaient préparés par sept années d'études, dont une était consacrée à la philo-
Sophie, quatre à la théologie, deux aux lettres et aux sciences. Au bout de ce temps, les étudiants qui montraient les aptitudes suffisantes étaient nommés lecteurs ; deux ans après ils pouvaient obtenir le titre de bachelier; deux ans encore après, celui de docteur ; pour être préfet des études il fallait être au moins bachelier ou lecteur dans les deux ordres des sciences et des lettres.
Au point de vue des méthodes d'enseignement, Lacordaire n'eut aucune originalité. S'il n'avait conser\'é que de mauvais souvenirs de l'éducation reçue au lycée de Dijon, l'enseignement au contraire lui en était demeuré cher. Aussi détruisit-il et à Oullins et à Sorèze l'œuvre de ses prédécesseurs pour tout ramener au type universitaire.
La méthode à Oullins consistait à n'avoir à peu près, pour chaque branche d'études, qu'un professeur qui suivait l'élève dans toutes ses classes : c'est ainsi qu'au début M. Lassalle était chargé du grec et des mathématiques ; M. Dauphin, de la littérature et de l'instruction religieuse; M. Chaine, de l'histoire naturelle et du français; M. Gandy, de l'histoire et du latin, tandis que M. Lacuria joignait la surveillance à l'enseignement de la musique. Ce système avait le
double avantage de permettre aux maîtres de se perfectionner chacun dans sa partie, et d'avoir plus d'influence sur des enfants avec lesquels ils étaient toujours en contact.
Une autre idée, fort originale et qui me semble excellente, était d'accorder les récompenses non au mérite absolu des devoirs, mais à leur mérite relatif: c'est-à-dire de récompenser chez l'élève, non des facultés qui ne dépendent pas de sa volonté, mais reff"ort personnel et les progrès du travail propre. Ce système, impropre peut-être à flatter l'ambition des plus forts, était le plus juste et le plus apte à ne pas décourager les plus faibles.
Enfin les professeurs d'Oullins ne se préoccupaient point des programmes universitaires, plus désireux de former largement l'intelligence de leurs élèves que de les couler dans le moule du ' baccalauréat.
Tout cela fut bouleversé par Lacordaire, qui revint purement et simplement au régime de l'Université.
De l'ancien Sorèze il conserva davantage. Cette maison donnait plus aux lettres qu'aux sciences, en faisant à celles-ci large part, et assurait à tous ses élèves le bénéfice de l'enseignement artistique et des exercices du corps. Lacordaire maintint cela, comme il maintint, en les développant, les
moyens d'émulatjion en usage dans l'école bénédictine ; mais non pas la spécialisation des professeurs, qui se rencontrait à Sorèze comme à OuUins, ni l'entrecroisement des heures de cours. A Sorèze comme à Oullins, il y eut désormais, comme dans les collèges officiels, dix classes, de la neuvième à la philosophie ; on y prépara aux baccalauréats et aux grandes écoles du gouvernement. Mais l'établissement se distingua, même à ce point de vue, par les facilités données à l'étude et en même temps aux exercicesphysiques ; la grandeur du domaine où l'école se trouvait située permit d'y avoir un parc,, un jardin des plantes, un bassin de natation, ui» salle d'escrime, un manège, un gj'mnase, uq arsenal, un cabinet de physique, une collectioa d'histoire naturelle, une bibliothèque. Les élève» y faisaient l'exercice militaire, à une époque où l'on n'avait point songé à le faire faire dans les collèges universitaires.
Lacordaire pouvait dire que Sorèze était « une école où la religion, les lettres, les sciences, les arts, c'est-à-dire le divin, le vrai, le réel, le beau et l'aimable, se partagent les heures d'un jeune homme et se disputent son cœur afin de jeter en lui les fondements si difficiles et si complexes d'une vie d'homme ».
Développant ce qui existait déjà, il y établit des moyens d'émulation, dont les analogues se retrouvèrent à peu près à Oullins : vingt-quatre membres des hautes classes élus au vote par leurs camarades formaient un Athénée. Le directeur choisissait parmi ceux-ci douze jeunes gens qui formaient l'Institut ; ceux qui avaient le privilège envié d'en faire partie, avaient leur salle d'études et leur dortoir dans le quartier des maîtres, s'asseyaient à leur table, s'ébattaient dans le vaste parc réservé. Enfin le directeur aussi choisissait 24 membres qui formaient la cour des étudiants d'honneur ; ceux-ci conservaient après leur sortie des liens étroits avec Sorèze, chaque année ils avaient droit gratuitement à un séjour de deux semaines à l'école ; et ils recevaient communication officielle de tout ce qui l'intéressait : à leur mort un service à leur intention était célébré à la chapelle.
Si Lacordaire s'est si peu soucié de la nouveauté «t de l'originalité en matière d'enseignement, c'est qu'au fond, à tort ou à raison, il n'attachait aux méthodes qu'une importance secondaire. (( Un prospectus des études, disait-il, est bien peu de ïîhose ; c'est l'esprit des maîtres qui est tout. On peut avec les mêmes livres et les mêmes méthodes faire des incrédules et des chrétiens, selon que
les professeurs appuient leur enseignement sur les inspirations de la foi ou sur celles du scepticisme. »
Aussi donna-t-il tous ses soins à l'éducation et à la discipline : « 11 ne s'agit pas seulement pour nous, disait-il, d'éveiller l'esprit de nos élèves et de le rendre sensible aux touches du beau, c'est l'homme tout entier qui est dans nos mains, ce sont toutes ses facultés qui nous sont confiées pour les former dans un long apprentissage à leur exercice légitime. » Il enseignait à ses religieux qu'ils devaient former le jeune homme «au devoir de l'état et à l'ordre même dans la conduite des affaires ». Il s'appliquait à gagner la confiance des enfants et à développer chez eux comme le soutien naturel des vertus chrétiennes le sentiment de l'honneur. Il voulait que les Soréziens s'habituassent à accomplir leurs devoirs religieux non par un esprit de routine ou par crainte de châtiment, mais avec générosité et par un acte libre de leur volonté. « Une faut pas, disait-il, qu'on puisse se rappeler dans la vie qu'une seule fois on a accompli ses devoirs religieux sous l'empire de la crainte ou pour obéir à de simples convenances. » Dans les instructions qu'il faisait tous les dimanches à ses chers enfants, il s'adressait à leur esprit autant qu'à leur cœur. Dans les con-
versations de l'Institut, il encourageait ces jeunes gens qui allaient bientôt être lancés au milieu du monde à discuter les questions de la vie.
Les Soréziens portaient un costume militaire ; il le leur laissa, mais il voulut qu'ils en eussent le respect et qu'ils méritassent cet honneur par leur parfaite discipline. Parmi les membres de l'Institut étaient pris trois dignitaires de l'école, le porte - drapeau, le maître des cérémonies, le sergent-major. Celui-ci servait d'intermédiaire entre le directeur de l'école et les élèves. Le Père lui transmettait ses avis et ses réprimandes sous forme de lettres.
Lacordaire remplissait au reste son rôle de directeur avec un zèle admirable. Il avait voulu que tout passât par les mains du directeur, qui serait vraiment l'âme de l'école ; rien ne lui demeurait indifférent et il voyait tout par luimême. Il prenait part auxjeux et aux conversations des enfants, les laissant jouir du charme de ses entretiens si goûtés de tous ceux qui l'approchèrent. Il se faisait un plaisir de les conduire lui-même dans de longues promenades aux environs de Sorèze.
C'est ainsi qu'il sut rendre à la vieille école sa renommée primitive. Bien qu'il en eût changé les .programmes, il en aimait les antiques traditions, il
en affectionnait les gloires, et c'est avec une joie véritable qu'il en célébra le centenaire en 1857, par des fêtes d'un éclat incomparable que rehaussa encore la présence inattendue du maréchal Pélissier. Il se fit un plaisir et un honneur de consacrer la mémoire des personnages célèbres qui avaient reçu leur éducation à l'école.
La prospérité de Sorèze, celle, réelle aussi, quoique moindre, d'OuUins, valurent à Lacordaire une autre proposition d'établissement pour ses tertiaires enseignants. L'archevêque de Bourges lui demanda de prendre en main la direction de son petit séminaire. Lacordaire hésita quelque temps : « notre difficulté, disait-il à l'un de ses correspondants, n'est pas d'avoir des maisons, mais des hommes pour les gouverner. »
Cependant comme on ne lui demandait pour commencer que deux religieux et qu'il voyait du bien à accomplir, il finit par accepter.
Ce n'était pas seulement aux jeunes gens que s'adressait l'action du Tiers-Ordre enseignant, mais aux filles.
A peu près à l'époque où l'on offrait à Lacordaire la maison d'OuUins, la supérieure d'un couvent à Neufchâteau, Mère Sainte-Rose, s'ouvrit au Père Hue, qui prêchait dans cette ville, du dessein de réunir en congrégation plusieurs mai-
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sons d'enseignement tenues par les Dominicaines. Lacordaire qui se rencontra, en décembre 1852, à Langres avec cette religieuse approuva cette pensée. Avec l'assentiment de leurs évêques respectifs, les communautés de Langres et de Neufchâteau s'unirent en congrégation et établirent à Nancy une maison qui devint leur maison mère et leur noviciat; deux raisons avaient fait choisir Nancy pour cet objet : l'existence d'un couvent de Dominicains et les ressources intellectuelles que présentait la ville.
Lacordaire s'était donné tout entier à cette œuvre de l'enseignement et de l'éducation de la jeunesse ; il avait « renoncé à tout pour elle, même à la prédication ». Des amis, comme l'abbé Henri Perreyve, qui exerçait sur lui une influence considérable, le pressaient d'écrire sans qu'il en pût trouver le temps. Il fit cependant une notice sur Ozanam pour le Correspondant ; mais c'est qu'il voyait là un devoir à remplir ; il voulait rendre justice à un homme qui lui semblait méconnu et dont le caractère méritait d'être donné en exemple. Quant aux Lettres à nn jeune homme sur la vie chrétienne, dont il commença en 1858, aussi sur les instances de l'abbé Perreyve, la publication demeurée malheureusement interrompue, il y voyait surtout un moyen de prolonger
au delà de l'école ses enseignements à ses chers enfants de Sorèze. Il y a là des pages admirables, qui comptent parmi les plus belles qu'ait écrites l'éloquent dominicain. Nous n'en citerons que le passage où le P. Lacordaire met en garde son jeune ami contre l'opposition prétendue entre l'amour de l'Eglise et celui de la patrie : « On vous dira... que vous ne demeurerez un membre fidèle de la première qu'en devenant un fils dénaturé de la seconde. J'attache un grand prix à ne pas vous laisser cet écueil en perspective, parce que l'amour de la patrie est avec l'amour de l'Eglise le sentiment le plus sacré du cœur de l'homme, et que, s'il était possible que l'un fût l'ennemi de l'autre, ce serait à mes yeux le plus profond déchirement que la Providence eût ménagé à notre épreuve d'ici-bas. Mais il n'en est rien. La patrie est notre Eglise du temps, comme l'Eglise est notre patrie de l'éternité, et si l'orbite de celle-ci est plus vaste que l'orbite de celle-là, elles ont toutes deux le même centre qui est Dieu, le même intérêt qui est la justice, le même asile qui est la conscience, les mêmes citoyens qui sont le corps et l'âme de leurs enfants. L'Eglise, il est vrai, peut être en contradiction avec le gouvernement d'un pays; mais le gouvernement d'un pays n'est pas la nation, bien moins encore la
patrie. Quel est celui d'entre nous qui ait jamais pensé que sa patrie est dans la tête ou le cœur des hommes qui la gouvernent? Notre patrie est le sol qui nous a vus naître, le sang et la maison de nos pères, l'amour de nos parents, les souvenirs de notre enfance, nos traditions, nos lois, nos mœurs, nos libertés, notre histoire et notre religion. Elle est tout ce que nous croyons et tout ce que nous aimons sous la garde de ceux qui naquirent avec nous au même point du temps et de l'espace, de la terre et du ciel. »
C'est ainsi que Lacordaire consacrait toutes les lumières de son intelligence, toutes les ardeurs de son cœur, toutes les forces de son être à l'éducation de la jeunesse, quand en août 1858 un vote de la province de France lui confia pour la seconde fois la charge de provincial, bien que les huit ans réglementaires ne se fussent pas écoulés depuis qu'il en avait été déchargé une première fois.