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CHAPITRE VI

LE RÉTABLISSEMENT DE LA PROVINCE DOMINICAINE: DE FRANCE. — LACORDAIRE DÉPUTÉ DES BOD— CHES-DU-RHÔNE ET PROVINOAL DE FRANCE.

A Paris, OÙ il devait prêcher l'Avent de 1843^ de nouvelles difficultés attendaient Lacordaire. Sous la pression de Louis-Philippe lui-même, qui le menaçait d'un mouvement antireligieux contre lequel il ne le défendrait pas, Mgr Affre essaya d'obtenir du prédicateur qu'il quittât le froc pour monter en chaire ; et c'est à l'éloquence de M™« Swetchine qu'il confia le soin de persuader celui sur qui elle exerçait tant d'influence. Lacordaire répondit par une lettre admirable, où se montraient de nouveau la hauteur et l'énergie de son caractère. Rappelant qu'il avait une fois traversé la France sous cet habit sans se heurter à aucune insulte, qu'il l'avait gardé pour prêcher dans les cathédrales de Bordeaux et de Nancy et auparavant dans cette même ville de Paris, sans

exciter aucun murmure, il refusait de céder aux objurgations impuissantes de la presse antireligieuse, d'avilir son caractère et de s'exposer aux rires ou au mépris du public en quittant un habit dont le port était sacré pour lui. Il n'hésitait point à déclarer avec une noble et légitime fierté qu'il lui suffisait de trois phrases pour être maître de son auditoire, et que dans ces conditions les scandales prévus étaient purement imaginaires. Un ordre venu de Rome sur les sollicitations du prélat, inquiet malgré tout, l'obligea de mettre pour prêcher, par-dessus sa robe, le rochet et la mosette de chanoine.

Depuis qu'il avait quitté Notre-Dame en 1836, son talent s'était perfectionné dans l'étude et dans la retraite. Dans le commerce de saint Thomas sa science théologique était devenue plus ample et plus sûre d'elle-même ; dans les exercices de la vie religieuse, « les eaux de la passion et de l'imagination » avaient baissé en lui, et il était arrivé à sa pleine maturité ; lui-même, de Nancy, l'écrivait à M^^^ Swetchine; des observateurs attentifs, comme Ozanam, reconnaissaient ce progrès. Aussi retrouva-t-il, devant un auditoire plus nombreux que jamais, les succès éclatants de sa jeunesse ; et pendant les neuf années qu'il allait employer encore à développer du haut de

la chaire métropolitaine de Paris cette magnifique exposition du dogme catholique, l'attention sympathique de ses auditeurs ne devait pas plus se lasser que son zèle d'apôtre.

C'est pendant cette station de 1843-1844 que Lacordaire jeta dans Paris les bases d'une institution qui devait fournir à son Ordre un précieux appui : dès le mois de décembre il restaura le tiers ordre séculier de Saint-Dominique. Il y avait préludé en 1839 en provoquant la formation, tant à Paris qu'à Rome, d'une association (le lien en était la foi) entre les artistes catholique, sous le nom de confrérie de Saint-Jean-l'Évangéliste : exemple bientôt suivi par d'autres, qui fondèrent des associations analogues, comme la confrérie médicale de Saint-Luc. Dès cette époque Lacordaire se flattait qu'il y aurait là une pépinière pour le tiers ordre. L'événement lui donna raison : ce furent des membres de ces associations qui formèrent le noyau du tiers ordre.

Tandis qu'il prêchait l'Avent à Paris, le Carême et des circonstances diverses lui fournissaient l'occasion d'aller répandre dans la province le bienfait de la parole divine et d'y semer aussi l'idée dominicaine. Le cadre de ce travail nous interdit de longs développements. Mais nous devons marquer les étapes de cette féconde

campagne à travers la France, où la puissance de sa parole subjuguait les esprits, la bonté de son accueil gagnait les cœurs, la beauté de sa doctrine ravissait les âmes : on faisait vingt lieues à pied pour l'entendre, comme les frères Chocarne ; et tel écolier de Lyon, suspendu à sa parole, y perdait le sentiment de la douleur physique, restant, tout le temps du sermon, la jambe tordue dans les barreaux d'une chaise, sans même s'en apercevoir 1

Si la mauvaise humeur des partis ne lui faisait point trêve, si l'ancien clergé demeurait choqué de ses procédés oratoires, au point qu'un chanoine même de Notre-Dame de Paris, l'abbé Vêtu (1), n'hésitait point à fulminer, dans une sorte de pamphlet, contre le prédicateur choisi par son évêque; si à la Chambre Isambert et Dupin dénonçaient avec rage la reconstitution de couvents, Lacordaire et son œuvre n'ea gagnaient pas moins tous les jours du terrain ; les évêques les plus hostiles à ses idées ou à sa personne, comme Mgr de Braillard à Grenoble ou Mgr Parisis à Langres, se disputaient l'honneur de faire entendre chez eux sa parole ;

(1) Il était, comme Lacordaire, du diocèse de Dijon : j'ignore son degré de parenté avec l'ancien aumônier dir lycée.

le gouvernement ne se prêtait point aux mesures persécutrices qu'on le sommait de prendre contre les religieux; le nombre des vocations se multipliait etles fondations jalonnaient la France.

En 1844, Lacordaire prêche à Grenoble et acquiert dans le diocèse, au su et du consentement de l'évêque, en dépit du gouvernement, l'ancienne chartreuse de Chalais qu'on lui cède pour 50,000 francs payables en trente ans. Si Nancy fut la première fondation dominicaine en France^ Chalais y fut vraiment le premier couvent régulier. Cette maison, perchée au milieu des montagnes, dans une situation agreste et solitaire, dans un climat âpre et austère, devint dès 1845 le noviciat de la province de France (4 août 1845), avec le P. Jandel comme prieur et le P. Besson comme maître des novices. En 1845, c'est à Paris que Lacordaire s'établit dans une humble maison^ et c'est à Lyon qu'il prêche le Carême avec un succès tel que la cathédrale se remplissait, comme à Metz, dès cinq heures du matin ; il y laissa des impressions durables qui allaient bientôt servir les intérêts de l'Ordre. C'est aussi dans cette année que le Général, pour récompenser tant de succès, lui décerna le grade de maître en théologie, le plus haut de l'Ordre.

En 1846, c'est à Strasbourg qu'il prêche le

Carême ; en 1847, il sort de France et va porter sa parole en Belgique, à Liège ; cette même année il retourne à Rome traiter les affaires de son Ordre €t se présenter au nouveau Maître général, le P. Ajello, et au Pontife qui a remplacé Grégoire XVI dans la chaire de saint Pierre, au généreux et saint pape Pie IX. A Toulon, où il prêche l'Avent de 1847, à Marseille où il consent à donner un sermon isolé, le même bonheur l'accompagne.

La retraite du P. de Ravignan amenait Lacordaire à prêchera Notre-Dame la station du Carême au lieu de celle de l'Avent. C'est en 1848 que cette innovation devait se faire. Mais auparavant il fut appelé à prononcer dans la basilique l'éloge funèbre de Daniel O'Connell, le libérateur de l'Irlande. Deux fois déjà, depuis son retour en France sous la robe dominicaine, il avait eu à célébrer la mémoire de morts illustres. Illui avait fallu toute sa popularité, d'une part, et, de l'autre, toutes les ressources de son génie oratoire pour faire accepter aux Nancéiens l'éloge funèbre de Mgr de Forbin-Janson, l'évêque qui, malgré de hautes vertus, n'avait su s'attirer que la haine de ses diocésains. L'éloge de Drouot, qui présentait des écueils d'un autre genre, avait encore été un succès. L'oraison funèbre d'O'Connell, pronon-

cée le 10 février, répondit à tout ce que l'on pouvait attendre du grand orateur.

Quinze jours après, la Révolution éclatait dans Paris, Louis-Philippe partait pour l'exil, et un gouvernement provisoire s'installait. Lacordaire subit le contre-coup de l'émotion générale, et pendant un moment la politique active l'absorba.

Jamais d'ailleurs il n'avait cessé de s'intéresser aux affaires du pays ; en poursuivant son œuvre dominicaine, c'était une œuvre patriotique autant que religieuse qu'il prétendait faire. Si dans les glorieux combats que les catholiques avaient soutenus dans les dernières années, avec une notable partie de l'épiscopat à leur tête, pour obtenir la liberté nécessaire de l'enseignement, il s'était tenu à l'écart, ce n'est pas qu'il eût oublié ses généreux efforts de 1831, ou qu'il ne songeât qu'au succès immédiat de son œuvre. Mais Mgr Affre avait insisté pour qu'il ne fît point partie du Comité de défense religieuse, qui d'ailleurs ne se constitua qu'avec des laïques ; il lui avait représenté qu'il ne fallait pas compromettre par des témérités inutiles les intérêts considérables dont il avait pris la charge. Lacordaire n'avait pas cessé pour cela, par ses conseils et par ses encouragements, de stimuler le zèle de ses amis et notamment de Montalembert. Au milieu de ses préoccupations apo-

stoliques, il ne perdait point de vue la cause catholique, et se tenait au courant de toutes les questions.

Ce fut une faiblesse de sa part, quand la haine antireligieuse s'acharna en 1845 contre les Jésuites et voulut en faire les boucs émissaires du réveil d'énergie que manifestaient les catholiques, ce fut une faiblesse de vouloir qu'on les abandonnât, prétendant qu'il ne fallait point solidariser leur cause avec celle de l'Église. Il lui semblait, et ce sentiment s'accentua encore lors de son voyage à Rome en 1847, que les Jésuites étaient ennemis de tout progrès et se faisaient les soutiens de toutes les réactions ; et parce que leur ligne de conduite politique n'était pas la sienne, il les vouait à une sorte d'anathème qui étonne chez un cœur aussi généreux. Non point d'ailleurs qu'il méconnût les vertus des Jésuites ; mais un retour, inconscient peut-être, des préjugés de son enfance l'éloignait de la célèbre Compagnie (1).

(1) L'on a prétendu (M. Eug. Veuillot, dans la vie de son frère) voir une contradiction entre l'abandon des Jésuites que Lacordaire conseillait et la volonté où il assurait être de sacrifier sa vie pour leur salut. Il me semble que ces paroles s'expliquent naturellement en ce sens qu'il aurait donné sa vie pour qu'ils eussent d'autres idées que celles qu'il leur attribuait. Reste à savoir si son jugement et sa conduite étaient équitables. Je ne le pense pas.

Gela du reste ne l'empêchait point de rester en termes affectueux avec le P. de Ravignan. Et lorsque, prenant prétexte des violences de la polémique de Veuillot dans Y Univers, Montalembert voulut mettre la main sur ce journal et en confier la direction à un comité, le P. de Ravignan y accepta une place à côté de Lacordaire.

Lorsque la Révolution eut éclaté et que le peuple de Paris, au milieu même des ardeurs de la lutte, eut montré pour les choses religieuses le respect que l'on sait, Lacordaire hésita peu sur le parti qu'il devait tenir ; il lui sembla que l'Eglise pouvait et devait accepter le nouveau régime, comme le meilleur moyen de continuer son action bienfaisante sur les masses. Quand on eut proclamé le suffrage universel, électeur et éligible, il ne recula devant aucun devoir et se laissa porter à la députation en divers lieux. Beaucoup d'évêques, Mgr Affre entête, avaient accepté le faitaccompli, et sur les conseils même de l'épiscopat, la plus grande partie du clergé se jetait dans la mêlée électorale. A Paris, où ses amis l'avaient porté sur les listes, Lacordaire ne craignit pas d'affronter les clubs et d'y prendre la parole. Autant qu'on en peut juger par les comptes rendus de ces séances, il y lut d'ailleurs assez médiocre.

En même temps, à la sollicitation notamment de Frédéric Ozanam et de l'abbé Maret, qui avait été ladis dans le Midi un des ardents propagateurs de V Avenir, il fondait un nouveau journal, VEre nouvelle (1^^ mars 1848). Déjà Montalembert était venu lui proposer une nouvelle combinaison pour diriger ensemble V Univers. Lacordaire l'avait repoussé ; il lui paraissait que dans la tournure que prenaientles affaires l'ancien chef du parti catholique était un homme fini ; le zèle même que Montalembert avait mis à prendre en main la cause des Jésuites avait offusqué le Dominicain, dont la règle de conduite était tout autre : et ce n'était point sans amertume qu'il parlait des compromissions de Montalembert avec les partis de réaction.

Le retour de Lacordaire à la vie de journaliste n'impliquait point une contradiction avec ce qu'il écrivait, l'on s'en souvient, en 1834, contre les journaux politiques ; car l'année 1848 était précisément une de ces époques de crise où, pensait-il, un journal pouvait exercer une grande action et où il était nécessaire qu'il J en eût un, animé de l'esprit chrétien, qui remplît cet objet. Or, assagi par l'expérience douloureuse deV Avenir, ce qu'il voulait faire dans YEre nouvelle, ce n'était « pas une œuvre éclatante, mais une œuvre sage, chrétienne

utile et suffisamment bien écrite (1). »L'archevêque de Paris donna sa bénédiction et son appui au nouveau journal, qui recueillit dès les premiers temps beaucoup d'adhésions dans le clergé et plus encore dans les séminaires.

Les électeurs parisiens n'avaient donné que 62,000 voix à Lacordaire, pas assez pour assurer son entrée à la Constituante ; il en fut de même dans tous les départements, où, à sa connaissance, son nom avait été porté sur les listes ; et il se réjouissait d'échecs qui auraient pu contrarier son amour-propre, mais qui le délivraient d'une lourde responsabilité et lui laissaient plus de liberté d'action pours'occuper des affaires de son Ordre, quand la nouvelle lui vint de son élection dans les Bouches-du-Rhône ; il lui avait suffi d'un jour de prédication à Marseille pour y conquérir des sympathies ardentes qui se manifestaient par les 200,000 voix qui se réunirent spontanément sur son nom.

Lacordaire jugea qu'il était de son devoir d'accepter le mandat qu'on lui confiait.

En prenant la direction de l'^^re nouvelle, il avait marqué nettement son intention de se rattachera la forme républicaine et de ne point reculer

(1) Lettres à .W»» de Prailly, p. 120.

LACORDAinE fi

devant les conséquences démocratiques delà révolution de Février. A l'Assemblée nationale, il voulut se séparer avec éclat des anciens partis, et il alla siéger à l'extrême gauche : lui-même ne tarda pas à reconnaître que c'était là une véritc ble faute.

Sans se laisser arrêter par les conseils d'une prudence timorée, c'est en froc qu'il voulut siéger à l'Assemblée ; et quand, le 4 mai, l'Assemblée se transporta sous le péristyle du Palais-Bourbon pour y proclamer la République en présence de la foule immense des Parisiens, Lacordaire, descendu 'usqu'à la grille, facilement reconnaissable à sa blanche robe, fut acclamé par le peuple avec lequel il échangeait de cordiales poignées de main. C'étaitun nouveau succès pour l'œuvre dominicaine: cet habit, naguère illégal et que la foule avait salué avec enthousiasme, avait conquis droit de cité en France.

Mais il ne tarda pas à se rendre compte que sa place n'était pas dans une assemblée politique. Quand, le 15 mai. la salle des séances eut été envahie par les clubs, quand il crut reconnaître que l'Assemblée était à la merci des caprices populaires, quand cette constatation lui inspira la certitude que la République était perdue, il crut devoir se retirer. Il lui semblait impossible de siéger

hors de la démocratie et tout ensemble d'accepter la démocratie telle qu'il la voyait (1). Aussi, dès le 17 mai, sans avoir pris d'autre conseil que celui de M"e Swetchine, il envoya sa démission au président de l'Assemblée et une lettre explicative à ses commettants.

Il lui en avait coûté de prendre une détermination capable de lui faire perdre une partie de la popularité qu'il avait acquise, et de le faire taxer d'inconséquence et même de manque de courage. Mais sa conscience lui montrait qu'il avait raison d'agir ainsi, et sa foi lui faisait voir dans cette déchéance devant les hommes un moyen de s'élever devant Dieu. Au reste, il n'avait jamais considéré l'entrée du clergé dans une assemblée politique que comme une mesure passagère, que justifiait une époque de crise, mais qui ne pouvait subsister dans l'organisation normale du pays. Dès le 22 avril, il écrivait dans VEre nouvelle :

« Le rôle politique du clergé ne nous paraît qu'un accident transitoire. Une fois la République constituée, le prêtre se retrouvera en présence d'une nation extrêmement jalouse de la distinction des deux pouvoirs spirituel et temporel, et qui s'est fait, dès longtemps, une si haute idée da

(1) Lettres à .1/»" de Prailhj. p 122.

sacerdoce, qu'elle souffre avec peine tout ce qui le fait descendre, même pour un temps, des hauteurs de l'Horeb et du Calvaire. La France a été douée d'un goût exquis, que les moindres dissonances blessent vivement ; nul peuple n'a entouré le sacerdoce chrétien d'une vénération plus élevée, et ceux-là même de ses enfants qui ne croient à la mission divine d'aucun sacerdoce, l'acceptant toutefois comme une hypothèse sociale, exigent de lui une sainteté de mœurs qui satisfasse au moins la pureté de leur goût intime et Finstinct de foi qui survit à toute incrédulité.

« Le clergé de France ne s'exposera jamais sans dommage au souffle des passions politiques. Si éloquent fût-il, si dévoué et courageux, il paraîtra moins grand à la tribune que dans l'humble chaire où le curé de campagne apporte la gloire de son âge et la simplicité de sa vertu. Il regrettera, dans les applaudissements du Forum, les âmes qui venaient obscurément lui demander la paix de la conscience et la joie de la vérité. On ne retrouvera plus sur sa vie le reflet de la sérénité du ciel, et lui-même, se regardant dans la certitude du sacrifice qu'il aura fait à la chose publique, ne reconnaîtra pas suffisamment dans cette croix volontaire la croix de Jésus-Christ. »

Le changement qui s'était produit dans ses idées

et le caractère, encore plus accentué dans le sens démocratique, que la plupart des rédacteurs de YÈre nouvelle voulaient donner à cette feuille, amena Lacordaire à s'en retirer également. Ici encore la décision lui fut pénible à prendre ; il jugeait nécessaire qu'il y eût un organe catholique qui ne craignît pas de s'avancer dans le sens des idées nouvelles ; et il ne voulait pas que sa retraite, en accusant des dissentiments avec ses collaborateurs, diminuât, si peu que ce fût, le crédit du journal. Il agit aussi discrètement qu'il lui fut possible ; et, en août 1848, la propriété et la direction du journal avaient passé dans d'autres mains ; mais il conserva des relations affectueuses avec le nouveau directeur, l'abbé Maret, et il continua de recommander YÈre nouvelle à ses amis.

La politique active ne fut donc, cette année, dans la vie de Lacordaire, qu'un accident, une simple crise ; elle ne l'empêcha pas de poursuivre le cours de ses conférences et de ses fondations dominicaines. C'est dans cette même année 1848 qu'il fut appelé à prêcher l'Avent à Dijon; et il en profita pour planter une nouvelle maison de son Ordre dans son diocèse d'origine, dans ce pays de son enfance auquel son cœur était resté fortement attaché. C'est dans les bâtiments de l'ancien petit

séminaire, à Flavigny, qui lui avaient été donnés par quelques ecclésiastiques du diocèse, que Lacordaire établit en décembre 1848 quelquesuns de ses religieux.

La mort de Mgr Affre n'interrompit pas les ^conférences du prédicateur àNotre-Dame.Le nouvel archevêque de Paris, Mgr Sibour, avait été autrefois l'un des propagateurs de l'Avenir. Il était donc plus naturellement incliné à soutenir Lacordaire que n'avaient été Mgr de Quélen et Mgr Affre. Aussi, dès la première station de 'Carême, proposa-t-il au Père d'installer les Frères .Prêcheurs dans l'ancien couvent des Carmes de Ja rue de Vaugirard. Cette fondation avait une double importance : elle faisait prendre pied à l'Ordre dans la capitale de la France, et surtout elle complétait le nombre de couvents nécessaires pour que la province de France pût être régulièrement constituée (1).

Pie IX, qui voyait avec satisfaction le zèle des Dominicains français et leur attachement à la règle, avait formé le projet de donner pour Général à l'Ordre entier le P. Jandel, le plus ancien des disciples vivants de Lacordaire. Une raison pri-

(1) Nous avons déjà dit que Lacordaire s'était établi à Paris ; mais ce n'était qu'un simple pied-à-terre, trop modeste pour donner naissance à un couvent.

mordiale l'avait empêché de choisir Lacordaire pour cet office : sa présence semblait nécessaire en France pour y consolider l'œuvre qu'il avait commencée avec tant de succès. Deux autres considérations avaient pu agir sur la détermination du Souverain Pontife : il était notoire que le P. Jandel était attaché plus Strictement à l'observation rigide de la règle dans son esprit et dans son texte que Lacordaire, qui jugeait que l'affaiblissement des santés et les conditions de la vie moderne exigeaient quelques tempéraments ; puis la . haine, qui continuait de poursuivre l'illustre prédicateur, qui s'attachait à dénaturer ses actes et ses pensées, aurait pu faire attribuer au choix fait . de lui comme Général de l'Ordre le caractère d'une . approbation absolue de toutes les idées, de toutes ■. les tendances qu'on lui imputait.

Ces calomnies faillirent même tout compromettre. La part prise pendant quelques mois par . Lacordaire aux événements politiques, les imprudences de langage de VEre nouvelle après son départ et dont on voulait le rendre solidaire, donnaient quelque prise à la malignité toujours en éveil de ses ennemis. De simples homélies prêchées par lui dans la chapelle des Carmes, des allocutions faites à la jeunesse catholique, excitaient une critique malveillante. On lui reprocha

d'avoir mal parlé de l'Inquisition, et l'Univers, assez lu à Rome, prolongea la polémique plus qu'il n'eût fallu. Quand on sut que le Père Jandel était mandé à Rome et qu'il transpira quelque chose des desseins du Pape, des journaux eurent la maladresse de proclamer que l'intention de Pie IX en agissant ainsi était de couvrir de son autorité le libéralisme de Lacordaire. Le Souverain Pontife s'émut d'autant plus de ces assertions semées dans le public que l'on s'acharnait à représenter le prédicateur de Notre-Dame comme ayant formulé les idées les plus hétérodoxes sur le domaine temporel du Pape, sur le pouvoir coercitif de l'Eglise, etc. Prévenu par le Père Jandel, qui lui demandait un désaveu de ces opinions, Lacordaire se rendit à Rome ; mais auparavant il écrivit à Mgr Sibour sa résolution bien arrêtée de ne plus prêcher et de renoncer à un ministère qu'il ne pouvait plus exercer qu'au milieu d'outrages systématiques venus de ceux même dont il partageait et prêchait la foi; il se sentait impuissant à lutter contre ces attaques sourdes qui transformaient « le plus modéré des hommes en une sorte de forcené ».

Il lui suffit de paraître à Rome pour dissiper tous les nuages ; dans une lettre écrite dès son arrivée (11 septembre 1850), il se déclarait prêt à

tout pour satisfaire le Pape, notamment à expliquer ou retirer ce qui serait reconnu peu exact en ses écrits, à répondre à toutes les questions qui lui seraient posées. Une déclaration écrite (21 septembre), dans laquelle il s'expliquait avec une très grande netteté sur trois points où sa doctrine était incriminée : puissance coercitive de l'Église relativement aux actes extérieurs ; origine de la souveraineté et domaine temporel du Pape, éclaircit la situation. Pie IX se montra d'une paternelle bonté dans l'audience qu'il lui accorda le 21 septembre. Déjà, sept jours auparavant, la Province de France avait été reconnue et mise en possession de tous les droits et privilèges dont elle jouissait avant la Révolution, et le Père Lacordaire en avait été nommé provincial pour quatre années. Et bientôt, malgré l'opposition de religieux italiens, le Père Jandel était nommé par le Pape Vicaire général de l'Ordre, avec tous les pouvoirs du Général.

Le rétablissement canonique de la Province de France consacrait en droit la restauration si heureusement accomplie en fait par les efforts persévérants de Lacordaire. Œuvre tout à la fois chrétienne et patriotique ; double service rendu à l'Église et à la France: à l'Église, en lui procurant de nouveaux dévouements, en mettant au service

-ICO LACORDAIRE

de la parole divine de nouvelles activités ; à la France, en lui procurant les bienfaits de là prédication chrétienne et en donnant une impulsion décisive à la restauration des Ordres religieux dont l'existence est nécessaire au fonctionnement normal de la vie de la société chrétienne et à l'entretien dans les âmes de l'esprit de foi. Quant à la prédication chrétienne, Lacordaire faisait observer justement, et dans son Mémoire et dans ses conférences, que le clergé séculier, absorbéparles mille détails du ministère paroissial, ne peut suffire à satisfaire à l'enseignement chrétien de la foule. Il lui manque trop souvent les moyens d'étude et de recueillement que le couvent fournit à ses hôtes. Le développement plus général de l'instruction,

"le manque d'une éducation religieuse suffisante dans les établissements publics scolaires, la facilité effrayante que la liberté de la presse donnait aux pires doctrines de se propager, rendaient plus nécessaire que jamais le rétablissement d'un Ordre dont l'objet propre est la prédication et qui

, pouvait par là contrebalancer l'influence du mal. A mesure que les couvents dominicains se fon-

. daient sur divers points du territoire français, à mesure que s'augmentait la milice qui demandait à combattre sous ses ordres, les disciples de La-

-«ordaire allaient sur ses traces et à son exemple,

avec moins d'éclat que lui, mais néanmoins avec de légitimes succès, répandre la prédication chrétienne, en donnant à leur parole et à leur exposition un tour un peu différent de celui des prédicateurs ordinaires, en sortant des sentiers battus pour exciter davantage l'intérêt de l'auditoire : « mêler le dogme à la morale dans les stations de l'Avent et du Carême , sortir des sujets ordinairement traités, pour élever l'âme des auditeurs à une conception plus étendue du christianisme... c'est le caractère propre, écrivait un peu plus tard Lacordaire, que les religieux de notre Ordre ont tenté de revêtir plus ou moins heureusement (1). »

La restauration du Tiers-Ordre séculier, à côté du grand Ordre, eut aussi une influence manifestement bienfaisante en formant aune vie plus parfaite dans le monde un certain nombre de chrétiens qui aidaient par leur exemple et par leurs conseils à la rénovation de la foi et de l'esprit chrétien dans la conduite de la vie mondaine.

Enfin une impulsion salutaire fut donnée à la restauration des Ordres religieux. Assurément, quelques-uns étaient déjà rentrés en France : sans compter les Jésuites, qui avaient été des premiers

(1) Lettres à FoUset, II, p. 265.

à se reconstituer, diverses familles de l'Ordre bénédictin s'étaient établies çà et là; et depuis longtemps dom Guéranger avait rapporté à Solesmes les grandes traditions des couvents bénédictins de l'ancien régime ; d'autres Ordres, — les Franciscains par exemple, — avaient essayé de se rétablir sur un point. Mais la restauration dominicaine accentua davantage ce mouvement, et Lacordaire y était extrêmement favorable. Pour l'œuvre même de l'enseignement de la chaire, il fallait d'autres ouvriers que les Dominicains : il fallait des prédicateurs adaptés aux différents tempéraments. Pour le peuple, Lacordaire, dans une de ses conférences de Notre-Dame, avait fait appel aux Capucins. « Aujourd'hui, disait-il, la chaire apostolique est muette devant le pauvre peuple ; au fond de nos campagnes, des milliers de créatures françaises n'ont pas une seule fois, depuis quarante ans, entendu les foudres delà vérité. Elles ont leur curé, direzvous. Oui, j'en conviens, elles ont un digne représentant de la religion, un pasteur fidèle, le doux spectacle d'une vertu simple et quotidienne : c'est beaucoup. Mais la parole n'égale pas l'autorité dans le pasteur ; le temps tout seul la blesserait à mort, en lui ôtant le charme de la nouveauté. S'il vous faut des accents qui ne vous aient point en-

corefrappésjà vous, hommes des villes, il en faut aussi à l'homme des champs. Le pauvre a besoin comme vous des enivrements de la parole ; il a des entrailles à émouvoir, des endroits de son cœur où la vérité dort, et où l'éloquence doit le surprendre et l'éveiller en sursaut. Laissez-lui entendre Démosthènes ; et le Démosthènes du peuple, c'est le capucin (1). >

A peine les Dominicains étaient-ils installés à Paris que les Capucins s'y établirent aussi, et y firent renaître à leur tour leur Tiers-Ordre.

Lorsque, par la reconnaissance à Rome de la province dominicaine de France, et par la nomination du Père Jandel au vicariat général de rOrdre,Lacordaire eut reçu la récompense de ses labeurs et une compensation aux calomnies qui le persécutaient, il ne fit point difficulté de remonter dans la chaire de Notre-Dame pour le Carême de 1851. Il achevait justement, cette année, l'exposition du dogme chrétien, qu'il avait poursuivie avec tant d'éclat en 1835-1836 et sans^ interruption depuis 1843. Il voyait s'ouvrir devant lui un champ nouveau, l'enseignement de la morale chrétienne; et il ne songeait pas à se soustraire à cette tâche ; mais, comme par un.

(1) Conférences, t. II, p. 370-37L

pressentiment de ce qui allait bientôt se réaliser, il fit, dans la dernière conférence de la station, de touchants adieux à son auditoire. « Parvenu à ce milieu du chemin de la vie, là où l'homme se dépouille du dernier rayon de sa jeunesse et descend par une pente rapide aux rivages de l'impuissance et de l'oubli », c'était pour lui une douceur, disait-il aux hommes rassemblés dans la basilique, « d'évoquer devant vous quelquesuns des souvenirs qui m'ont rendu si chers et cette métropole et vous.

« C'est ici, quand mon âme se fut ouverte à la lumière de Dieu, que le pardon descendit sur mes fautes ; et j'entrevois l'autel où, sur mes lèvres fortifiées par l'âge et purifiées par le repentir, je reçus pour la seconde fois le Dieu qui m'avait visité à l'aurore première de mon adolescence. C'est ici que, couché sur le pavé du temple, je m'élevai par degrés jusqu'à l'onction du sacerdoce, et qu'après de longs détours où je cherchais le secret de ma prédestination, il me fut révélé dans cette chaire que, depuis dix-sept ans, vous avez entourée de silence et d'honneur; -c'est ici qu'au retour d'un exil volontaire, je -rapportai l'habit religieux qu'un demi-siècle de proscription avait chassé de Paris, et que le présentant à une assemblée formidable par le nom-

-bre et la diversité des personnes, il obtint le triomphe dun unanime respect. C'est ici qu'au lendemain d'une révolution, lorsque nos places étaient encore couvertes des débris du trône et des images de la guerre, vous vîntes écouter de ma bouche la parole qui survit à toutes les ruines, et qui, ce jour-là, soutenue d'une émotion dont nul ne se défendait, fut saluée de vos applaudissements. C'est ici, sous les dalles voisines de l'autel, que reposent mes deux premiers archevêques, celui qui m'appela tout jeune à l'honneur de vous enseigner, et celui qui m'y rappela, après qu'une défiance de mes forces m'eut éloigné de vous. C'est ici, sur ce même siège archiépiscopal, que j'ai retrouvé dans un troisième pontife le même cœur et la même protection. Enfin, c'est ici qu'ont pris naissance toutes les affections qui ont consolé ma vie, et qu'homme solitaire, inconnu des grands, éloigné des partis, étranger aux lieux où se presse la foule et se nouent les relations, j'ai rencontré les âmes qui m'ont aimé.

« O murs de Notre-Dame, voûtes sacrées qui avez reporté ma parole à tant d'intelligences privées de Dieu, autels qui m'avez béni, je ne me sépare point de vous ; je ne fais que dire ce que vous avez été pour un homme, et m'épancher en moi-même au souvenir de vos bienfaits, comme

les enfants d'Israël, présents ou en exil, célébraient la mémoire de Sion. Et vous, Messieurs, génération déjà nombreuse en qui j'ai semé peutêtre des vérités et des vertus, je vous demeure uni pour l'avenir comme je le fus dans le passé ; mais, si un jour mes forces trahissaient mon élan, si vous veniez à dédaigner les restes d'une voix qui vous fut chère, sachez que vous ne serez jamais ingrats, car rien ne peut empêcher désormais que vous n'ayez été la gloire de ma vie et que vous ne soyez ma couronne dans l'éternité. »

Lacordaire avait si peu, à cette époque, l'intention de quitter Notre-Dame qu'il résolut de ne plus prêcher en province, où les religieux de son Ordre pouvaient le suppléer, afin de concentrer son action à Paris, et de consacrer à la préparation des conférences sur la morale tout ce que lui laissaient de temps les obligations de sa charge de provincial et la rédaction de ses anciennes conférences, dont il avait commencé l'impressioo dès 1844.

Le coup d'État du 2 décembre vint briser tous ses plans. Royaliste parlementaire de tempérament, républicain démocrate d'occasion, il ne pouvait en aucune façon se rallier à une dictature qu'il avait semblé pressentir dans une de se^

conférences de 1845. Il avait voté pour la présidence de Cavaignac contre celle de Louis Napoléon. Il avait dissuadé M. Foisset d'entrer dans le ministère où M. de Falloux joua un rôle si considérable et qui fit cette loi boiteuse de 1850 sur la liberté de l'enseignement. Sans l'étonner, le coup d'Etat le chagrina profondément. « La violation, par la force militaire, de la Constitution d'un pays est toujours, pensait-il, une grande calamité, qui prépare pour l'avenir de nouveaux coups de fortune et l'avilissement progressif de l'ordre civil. )) Le ralliement de Montalembert et l'appel qu'il fit en ce sens aux catholiques fut pour Lacordaire une douloureuse surprise.

Ce n'est point qu'il voulût des protestations stériles ; il dissuada un jeune homme qui s'était attaché fortement à lui depuis quelque temps et qui, entré dans le sacerdoce, devait exercer sur lui une influence considérable, Henri Perreyve, de tenter une protestation qui eût abouti au ridicule. Mais il lui répugnait de voir tout le monde se courber devant le nouveau régime : la cause de la liberté lui paraissait abandonnée par tous ses anciens fidèles ; il ne crut plus pouvoir dans ces conditions remonter dans la chaire de Notre- Dame. « J'ai pensé, écrivait-il à M^c de Prailly, le 3 février 1852, ne pouvoir donner mes confé-

rences cet hiver au milieu du silence de la presse et de la tribune, sans exposer la chaire de Notre- Dame à devenir un rendez-vous périlleux pour les amis et les ennemis du nouveau pouvoir. » Pour se soustraire aux sollicitations qui n'auraient point manqué, il partit aussitôt, sous prétexte de visiter les couvents dominicains de Belgique qui venaient d'être rattachés à la province de France. Sur sa demande, le Père Jandel lui avait donné également mission de visiter les <;ouvents de Hollande, d'Angleterre et d'Irlande. Lacordaire resta moins longtemps absent qu'il ne le pensait d'abord, rappelé à Flavigny par l'acquisition d'Oullins et par la nécessité de créer un Tiers-Ordre enseignant, sur lequel nous aurons occasion de revenir. Aussi ne put-il aller jusqu'en Irlande ; mais, outre les trois couvents français, îl avait visité en Angleterre Oxford, et avait été charmé de la façon libérale dont l'Angleterre comprenait la vie de collège et dont cette ville universitaire lui offrait un modèle.

De Flavigny, où il avait réuni le premier Chapitre provincial de France et d'où il dirigeait les couvents de France et de Belgique, Lacordaire fut bientôt appelé à Toulouse. Mgr Mioland, l'archevêque de cette ville, faisait la translation solennelle du chef de saint Thomas d'Aquin, con-

serve dans la vieille basilique de Saint-Semin, et il avait in^^té Lacordaire à prononcer le panégyrique du saint. Comment le restaurateur de l'Ordre des Frères Prêcheurs aurait-il pu refuser l'éclat de sa parole à une telle cérémonie? Comment aurait-il renoncé à glorifier le plus grand docteur de l'Ordre dominicain, dans les œuvres de qui, depuis 1838, il avait trouvé tant de lumière ? Ce fut le 18 juillet 1852 qu'il parla pendant deux heures, devant un immense auditoire, sur le rôle de la théologie et sur la place qu'y occupe saint Thomas d'Aquin.

Quelques mois après, les instances de Mgr Sibour triomphèrent des hésitations de Lacordaire, et il consentit à parler à Saint-Roch le 10 février 1853 en faveur des écoles chrétiennes. Son discours fut d'une sainte hardiesse, d'une hardiesse -qui fit tressaillir son auditoire et qui fit craindre pour lui à ses amis. Il avait pris pour texte : Esto Dir, voulant rappeler que le but de l'éducation chrétienne est de former des caractères. Il y laissait échapper des phrases qui pouvaient paraître des allusions, comme celle-ci : « Celui qui emploie des moyens misérables, même pour faire le bien, même pour sauver son pays, celui-là demeure toujours un misérable. » Il parlait de Napoléon 1er, cet « homme qu'on appela grand, mais qui ne fut

pas assez grand pour ne pas abuser de sa puissance », en des termes qui ne semblaient que pouvoir déplaire en haut lieu. Napoléon III eut le bon esprit de ne se point livrer à des représailles qu'on attendait, et de laisser insérer dans le Moniteur, le journal officiel de l'époque, une note plutôt flatteuse pour Lacordaire. Mais l'empereur n'oublia point ; et l'abbé Perreyve put écrire plus tard à Lacordaire que l'impératrice ayant manifesté le désir de l'entendre, Napoléon avait déclaré qu'il ne voulait point que ce nom fût prononcé devant lui.

Mgr Sibour insista en vain pour que le prédicateur reprît ses conférences de Carême. Lacordaire refusa, mais il évita de séjourner désormais à Paris, craignant, il l'avouait, de ne pouvoir résister à de nouvelles sollicitations.Toutefois,il ne renonça point complètement à la parole. Le 7 juillet 1853, il faisait à Mattaincourt le panégyrique du bienheureux Fourier, et dès le début del'année suivante il inaugurait dans la cathédrale de Toulouse la suite des conférences de Notre-Dame de Paris, l'exposition de la morale après celle du dogme. Il n'avait pu se soustraire au désir de Mgr Mioland, au moment où celui-ci lui facilitait l'érection d'un nouveau couvent à Toulouse, dans cette ville à laquelle Lacordaire était doublement attaché

LA PROVINXE DOilIXICAINE DE FRANCE 201

comme au berceau de F Ordre et à la conservatrice des reliques insignes de saint Thomas d'Aquin. Ces' conférences sur la vie chrétienne eurent un succès prodigieux, et elles le méritaient. Malheureusement, elles ne devaient pas avoir de suite. L'acquisition de Sorèze par les Dominicains, en donnant auTiers-Ordre enseignant une extension considérable, obligea le prédicateur de se consacrer tout entier à cette œuvre, surtout c^uand il eut déposé le fardeau du provincialat.

En rétablissant en France l'Ordre dominicain, Lacordaire s'était efforcé de faire revivre l'ancienne observance dans ce qu'elle avait de compatible à ses yeux avec les difficultés de l'heure présente. « J'aimerais mieux voir tout périr, écrivait-il par exemple le 19 janvier 1846 au P. Jandel, que cette maison (Nancy) tomber dès l'origine dans la froideur et le relâchement. » Il tenait à la régularité dans la récitation de l'office, dans la tenue des chapitres , dans l'usage de la coulpe. Il s'efforçait d'inspirer à ses religieux l'esprit de mortification, d'obéissance et de discipline. Il leur rappelait qu'ils devaient » traverser les choses humaines sans s'y attacher ». Mais il prêchait en tout d'exemple. Dès qu'il eut revêtu l'habit dominicain, il ne se permit plus aucun voyage de pur plaisir ; il lui arriva par là d'attrisler ses meilleurs amis,

même M™« Swetchine,en refusant de se détourner de sa route pour leur donner quelques instants la joie de sa présence; il rappelait qu'ayant renoncé à tout, il ne pouvait dépenser que dans les intérêts communs l'argent de la communauté. Mais il exigeait chez ses religieux le même espr it d'abnégation. A l'un qui s'était arrêté en voyage au delà du temps prescrit, il ordonnait, tout en reconnaissant la gravité des motifs qui l'avaient fait agir, de se faire donner la discipline ; à un autre, qui avait cru pouvoir se détourner de sa route pour aller voir sa famille qui désirait sa présence depuis longtemps, il imposait aussi une pénitence. Il regarda cette manière d'agir comme un de ses premiers devoirs et comme le seul moyen ,de maintenir l'humilité, l'obéissance et l'esprit de discipline. D'ailleurs il s'efforçait de tempérer cette sévérité par la tendresse. En instituant un maître des novices, il lui recommandait d'être « sévère et aimable tout à la fois, sachant châtier avec la verge et atteindre jusqu'au plus profond du cœur ».

S'il avait établi dans les couvents de France l'abstinence perpétuelle de chair à l'intérieur du couvent, sauf le cas de maladie, et l'usage de la laine pour le corps et pour le lit, le grand jeûne, le chapitre hebdomadaire de la coulpe, il avait jugé

nécessaire d'adoucir la règle sur certains points. Il lui semblait notamment que l'affaiblissement général des santés, le petit nombre de religieux réunis dans chaque maison,le fardeau que faisaient peser sur eux les nécessités du ministère apostolique dans un pays où le clergé séculier était insuffisant à cette tâche, ne permettaient pas le lever de nuit ; et il avait jugé nécessaire de le porter à trois heures.

Quelques religieux, le P. Jandel et le P. Besson entre autres, étaient portés à observer la règle primitive dans la grande rigueur et jusque dans sa lettre, tandis que Lacordaire ne la voulait appliquer que dans son esprit. Quand le P. Jandel eut été appelé à diriger l'Ordre, il voulut appliquer ses idées, et il y eut alors quelques dissentiments entre Lacordaire et lui. La résistance extrême des religieux d'Italie à la réforme, et surtout au lever de nuit, avait fait prendre à Lacordaire, dans un esprit de conciliation, une mesure qui lui paraissait de nature à paciOer les esprits, celle de porter le lever de nuit à quatre heures, et il avait voulu établir cette règle dans la province de France, en 1852. Le P. Jandel annula ce règlement et maintint le lever de trois heures, sans d'ailleurs que cette divergence d'opinions sur le plus ou moins de vérité pra-

tique créât entre enx une véritable mésintelligence.

Quand en septembre 1854 Lacordaire fut arrivé au terme de son provincialat, il semblait naturel que ses enfants, appelés pour la première fois à nommer régulièrement leur supérieur, lui demandassent de conserver des fonctions qu'il avait remplies avec un véritable esprit de zèle et de charité. Leur choix se porta sur le P. Danzas, que Lacordaire semblait lui-même avoir désigné aux suffrages. Bien qu'au premier moment il ait été un peu surpris de ce procédé, un peu peiné que Ton n'eût même pas songé à lui offrir la continuation de ses pouvoirs, il repoussa vite ce sentiment, comme il l'écrivait à M"*^ de Prailly, qui lui avait fait presque des condoléances ; il se trouvait même heureux d'être déchargé du lourd fardeau du provincialat « à l'heure où cette œuvre pouvait se passer de lui et où une autre appelait la concentration de toutes ses forces ». Cette œuvre nouvelle où Dieu l'appelait et qui, pendant un temps, absorba tout son temps, était l'œuvre de la fondation du Tiers-Ordre enseignant.

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