MANIÈRE DE VIVRE DU BIENHEUREUX PIERRE FOURIER
Fourier habitait au presbytère de Mattaincourt une chambre sans ornement, qui renfermait une table, deux ou trois chaises de paille, un banc, une façon de lit dont il ne se servait jamais, et qui était là pour faire croire qu'il y couchait, fin quelque saison que ce fût, on n'y allumait du feu. Il n'avait qu'un vêtement, celui-là même qui couvrait son corps, et qu'il ne quittait ni jour ni nuit, à moins que quelque maladie ne l'y forçat ; c'était l'occasion que l'on attendait pour lui en donner un autre, lorsque l'ancien n'était plus guère qu'un débris. Il ne mangeait qu'une fois par jour vers le soir, ne voulant pas accorder de nourriture à son corps avant qu'il ne l'eût gagnée par ses sueurs, ni surcharger son esprit avant qu'il eut accompli en pleine liberté sa tâche de la journée. Du pain, de l'eau, des légumes composaient son unique repas. Il ne but un peu de vin que dans une grande vieillesse. Son sommeil était court, de trois heures à peu près chaque nuit ; il le prenait assis dans
une chaise d'osier sans bras, et lorsque sa fatigue était extrême, il se permettait de s'étendre sur un banc, regrettant cette posture qu'il estimait plus convenable à un animal qu'à un homme, l'homme seul sur la terre ayant reçu de Dieu la gloire de se tenir debout devant lui. Tous ses voyages, et ils devinrent fréquents lorsqu'il eut établi la congrégation de Notre-Dame, se faisaient à pied ; vieux et nommé général des chanoines réguliers de Saint Augustin, il se servit d'une voiture couverte en osier, ne voulant pas qu'un pauvre paysan pût lui reprocher d'avoir un équipage plus magnifique que le sien, et en toute chose, que le plus misérable de sa paroisse pût se dire en luimême : Mon curé vit mieux que moi.
A ces mortifications de chaque jour et de chaque instant il en joignait d'autres plus mystérieuses, traitant son corps à la manière des esclaves, afin d'imiter autant qu'il était en lui la passion du Sauveur des hommes, et de revêtir quelque peu ces sacrés stimgates dont saint Paul disait : Que personne ne songe à me molester, car je porte en moi les stigmates du Seigneur Jésus.
Cette vie austère, ou plutôt cette mort vivante, Fourier la mena, quarante ans. Pendant quarante ans il offrit à sa paroisse le spectacle d'un homme détaché de tout, ne gardant du corps humain que la faculté de souffrir, et puisant dans la souffrance des délices que la paix de son visage révélait à tous les regards ; victime véritable de l'amour, holocauste fumant devant Dieu, relique de la première croix, qu'on ne pouvait voir sans que la réalité et la divinité de Jésus-Christ apparût aux yeux involontairement. En vain l'hérésie, ou l'incrédulité détournait le visage de ce spectacle ; il leur venait au devant malgré elles, et une larme de Fourier versée tout à coup, leur apprenait qu'il n'avait qu'une douleur ici-bas, celle de rencontrer quelque âme insensible au bonheur d'aimer Dieu.