‹ LacordaireChapitre 18 sur 48 · ÉLOGE FUNÈBRE DU GÉNÉRAL DROUOT · texte numérisé non relu

ÉLOGE FUNÈBRE DU GÉNÉRAL DROUOT

La France venait d'être visitée par les plus grands revers de son histoire. Tandis que les flots emportaient loin d'elle l'homme qui lui avait ouvert dix fois les capitales du monde, ses propres chemins lui ramenaient de tous côtés les débris vaincus de ses légions. On vit alors un jeune général, qui avait en vain défendu la patrie jusqu'au dernier quart d'heure, abdiquer le service militaire et rentrer volontairement sous le toit de sa famille, où ne le conviaient, ni les jouissances de la fortune ,ni les grandeurs du sang. Il rapportait aux siens vingt années de guerre, des grades obtenus lentement l'un après l'autre, des titres qui n'effaçaient point l'éclat de son mérite personnel, un nom connu de la France et respecté de l'armée. Mais si belle que fut cette part d'un soldat, elle ne l'avait point

conduit au premier degré de l'illustration. Il n'avait pas, comme d'autres, présidé au sort des batailles, dirigé des sièges, conquis et gouverné des royaumes ; il avait toujours eu devant sa gloire, une gloire plus haute que la sienne. Une fois rentré dans la vie domestique, il ne la quitta plus ; insensible aux occasions qui venaient tenter sa solitude, il laissa ses compagnons d'armes poursuivre dans des sentiers nouveaux une carrière qui n'était point achevée, et pour lui plus modeste que fatigué, il se crut au terme de tout ce qui pouvait lui donner encore de l'empire et du renom.

L'homme qui devait mêler son nom aux plus célèbres événements de l'histoire moderne était né à Nancy, le 11 janvier 1774, d'une famille plébéienne et pauvre, qui vivait honnêtement dans cette ville du rude métier de la boulangerie. Dieu leur avait donné douze enfants ; Antoine Drouot était le troisième des douze. Issu du peuple par des parents chrétiens, il vit de bonne heure dans la maison paternelle un spectacles qui ne lui permit de connaître ni l'envie d'un autre sort, ni le regret d'une plus haute naissance ; il y vit l'ordre, la paix, le contentement, une bonté qui savait partager avec de plus pauvres, une foi qui en rapportant tout à Dieu élevait tout jusqu'à lui, la simplicité, la générosité, la noblesse d'àme, et il apprit de la joie qu'il goûta lui-même au sein d'une position estimée si vulgaire, que tout devient bon pour l'homme quand il demande sa vie au travail et sa grandeur à la religion. Jamais le souvenir de ces premiers temps de son âge ne s'effaça de la pensée du général Drouot ; dans la glorieuse fumée des batailles, aux côtés mêmes de l'homme qui tenait toute l'Europe attentive, il revenait par une vue de cœur et un sentiment d'action de grâces, à l'humble maison qui avait abrité, avec les vertus de son père et de sa mère, la félicité de sa propre enfance. Peu avant de mourir, comparant ensemble toutes les phases de sa carrière, il écrivait : « J'ai connu le véritable bonheur dans l'obscurité, l'innocence et la pauvreté de mes premières années. »

Le jeune Drouot s'était senti poussé à l'étude des Lettres par un très précoce instinct. Agé de trois ans, il allait frapper à la porte des frères des Écoles chrétiennes, et, comme on lui en refusait l'entrée parce qu'il était encore trop jeune, il pleurait beaucoup. On le reçut enfin. Ses parents, témoins de son application toute volontaire, lui permirent, avec l'âge, de fréquenter des leçons plus élevées ; mais sans lui rien épargner des devoirs et des gênes de leur maison. Rentré de l'école ou du collège, il lui fallait porter le pain chez les clients, se tenir dans la chambre publique avec tous les siens, et subir dans ses oreilles et dans son esprit les inconvénients d'une perpétuelle

distraction. Le soir, on éteignait la lumière de bonne heure par économie, et Le pauvre écolier devenait ce qu'il pouvait, heureux lorsque la lune favorisait par un éclat plus vif la prolongation de sa veillée. On le voyait profiter ardemment de ces rares occasions. Dès les deux heures, du matin, il était debout ; c'était le temps où le travail domestique recommençait à la lueur dune seule et mauvaise lampe. Il reprenait aussi le sien ; mais la lampe infidèle, éteinte avant le jour, ne tardait point de lui manquer de nouveau ; alors il s'approchait du four ouvert et enflammé, et continuait à ce rude soleil, la lecture de Tite-Live ou de César.

La France avait besoin de soldats pour défendre sur indépendance contre les conjurations de l'étranger. Sans alliés au dehors, bouleversée au dedans par la ruine su »ite de toutes ses traditions sociales, privée de la plus grande partie de son ancienne noblesse militaire, elle avait besoin de trouver dans les générations plébéiennes le talent, le courage, la con fiance et l'héroïque fortune qui pouvaient seuls la sauver. Llle les trouva ; elle les trouva, non pas une fois et dans une heure d'exaltation, mais pendant vingt-cinq ans. Soit qu'elle prévint ou qu'elle attendit les desseins de L'Europe, jamais., durant un quart de siècle, elle ne fut au-dessous de la tâche d'un peuple qui se défend contre tous. Il fallut que la nature s'armât contre elle en moissonnant d'un seul coup toutes ses vieilles bandes. et encore, n'eut-elle pas succombé, si les circonstances intérieures de sa vie lui eussent laissé la même foi et la même ardeur qu'au commencement de cette gigantesque lutte. Drouot fut un des hommes que la Providence lui donna pour en soutenir l'effort ; il parut au premier coup de canon, il tira le dernier.

C'était durant l'été de 1793. Une nombreuse et florissante jeunesse se pressait à Chàlons-sur-Marne, dans une des salles de l'école d'artillerie. Le célèbre La Place y faisait, au nom du gouvernement, l'examen de cent quatre-vingt candidats au grade de sous-lieutenant. La porte s'ouvre. On voit entrer une sorte de paysan, petit de taille, l'air ingénu, de gros souliers aux pieds et un bâton à la main. L~n rire universel accueille le nouveau venu. L'examinateur lui fait remarquer ce qu'il croit être une méprise, et sur sa réponse qu'il vient pour subir l'examen, il lui permet de s'asseoir. On attendait avec impatience le tour du petit paysan. Il vient enfin. Dès les premières questions, La Place reconnaît une fermeté d'esprit qui le surprend. Il pousse l'examen au delà de ses limites naturelles ; il va jusqu'à l'entrée du calcul infinitésimal : les réponses sont toujours claires, précises, marquées au .coin d'une intelligence qui sait et qui sent. La Place est touché' ; il embrasse le jeune homme et lui annonce qu'il est le premier de la promotion.

ŒUVKKS CHOISIES 31

L'école se lève tout entière, et accompagne en triomphé dans la ville le fils du boulanger de Nancy. Vingt ans après, La Place disait à l'Empereur : « Un des plus beaux examens que j'aie vu passer dans ma vie est celui de votre aide de camp, le général Drouot. »

L'armée du Nord avait à sauver Dunkerque assiégé par les Anglais et les Hollandais sous le commandement du duc d'York. Successivement chassé de toutes ses positions, l'ennemi s'était retranché au pied de la petite ville d'Hondschoote, par où il couvrait encore les places de Bergues, de Furnes,et de Dunkerque. Il s'agissait de l'arracher de ce poste, qui était son dernier point d'appui. L'armée française s'y porta deux t'ois sans réussir dans son attaque, à cause de l'artillerie qui la foudroyait. Dans une troisième tentative, Drouot, qui commandait la quatorzième compagnie de son régiment en l'absence du capitaine et du premier lieutenant, établit de lui-même une batterie qui assura le succès du mouvement et le gain de la bataille par la prise de la redoute d'Hondschoote. Un représentant du peuple vint lui adresser des félicitations. Drouot remarquant qu'on ne poursuivait pas les Anglais dont la retraite était fort périlleuse, on lui fit entendre que les troupes étaient fatiguées : « Des troupes victorieuses, répondit-il, n'ont pas besoin de repos. »

Le service que rendit Drouot à la bataille d'Hondschoote,. il le rendit cent fois dans le cours de sa vie militaire. Mais tant qu'il occupa des grades inférieurs, la renommée n'en apprit que peu de chose à la France. Doué d'un coup d'oeil sûr, d'une intrépidité égale à sa présence d'esprit, il possédait l'art d'obtenir du canon dans un moment donné, un effet décisif. C'est ainsi que sur les bords de la Trébia, en 1799, il couvrit la retraite du général Macdonald, qui, avec les restes de l'armée de Naples, avait en vain tenté dans un combat sanglant de se faire jour à travers les forces russes et autrichiennes pour rejoindre Moreau dans le Piémont. Le général Macdonald, élevé aux premiers honneurs de la guerre, n'oublia point l'officier de la Trébia. Il le retrouva dans une occasion mémorable, où Drouot avait à disputer contre une accusation capitale sa vie et son honneur, et il lui rendit un témoignage digne de tous les deux. Ce fut la source d'une amitié qui s'épancha de longues années dans une correspondance d'un intérêt touchant. Oh n'eût pu croire que tant de< délicatesse ingénieuse et tendre sortit de l'àme de deux vieux soldats....

Dans la campagne de 1708, il assiste à l'attaque et à la prise de Madrid en qualité de major de l'artillerie à pied de la garde impériale. L'année suivante il est à Wagram, et, dans un moment d'hésitation de l'armée, il forme et porte en

avant une batterie qui jette le trouble au plus fort des bataillons autrichiens. Plusieurs fois depuis, l'empereur manifesta le regret de n'avoir pas rendu à cette manœuvre toute la part qui lui appartenait dans le succès de cette grande journée. Il commençait cependant à connaître Drouot, que le général Lariboissière mourant lui légua plus tard comme le plus beau présent qu'il pût lui faire. Il le nomma officier de la Légion d'Honneur sur le champ de bataille, et peu après baron de l'empire...

Il assistait bien souvent les malheureux au delà de ses forces, et il écrivait un jour : « Lorsque mes ressources seront entièrement épuisées, ou bien qu'elles viendront à me manquer, je me présenterai à l'hospice Saint- Julien pour occuper moimême un des lits que j'y ai fondés en faveur des vieux soldats. Si ce moment arrive, il ne sera certainement pas le moins doux de ma vie. *

Quelques mois avant sa mort, n'ayant plus rien à donner, il se souvint d'un grand uniforme qu'il conservait comme une sorte de relique de ses anciens jours. Il en fit découper et vendre les galons. Un de ses neveux lui en témoigna du regret, disant qu'il aurait eu du plaisir à le transmettre à ses enfants. « Mon neveu, répondit le général, je vous l'aurais donné volontiers ; mais j'aurais craint que vos enfants, en voyant l'uniforme de leur oncle, ne fussent tentés d'oublier une chose qu'ils doivent se rappeler toujours, c'est qu'ils sont les petits- fils d'un boulanger.

ÉLOGE FUNÈBRE DE DANIEL o'CONNELL NOBLESSE D'AME DES CATHOLIQUES D'IRLANDE

Tout être qui naît, naît avec un droit. La pierre même inanimée apporte avec elle au monde une loi qui la protège et l'ennoblit ; elle est sous la garde de la loi mathématique, loi éternelle, ne faisant qu'une même chose avec l'essence de Dieu... Tout, être naît ainsi, aussi faible qu'il soit, avec une part de la puissance et de l'éternité de Dieu, et à plus forte raison l'homme, créature qui pense et qui veut, fils aîné de l'intelligence et de la volonté divines, en sorte, qu'ôter à un homme son droit natal, c'est un crime si grand que la pierre même, si on pouvait lui ôter le sien, accuserait le ravisseur de parricide et de sacrilège. Que sera-ce donc d'enlever le droit d'un peuple ? Eh bien ! c'est ce qu'on a fait à ce peuple héroïque dont je vous dépeins le supplice et la fermeté I On a fait plus, mes-

sieurs : ce rapt du droit, ce meurtre légal d'une nation, on ne l'a pas établi d'une manière absolue, mais d'une manière conditionnelle, en sorte qu'il fût toujours possible à la nation et à chacun de ses membres de se racheter de la mort publique et civile par l'apostasie. La loi leur disait : vous n'êtes rien, apostasiez, et vous serez quelque chose. Vous êtes esclaves ; apostasiez, et vous serez libres. Vous mourez de faim ; apostasiez, et vous serez riches. Quelle tentation, messieurs, et que le calcul était profond, si la conscience n'était pas encore plus profonde que l'enfer ! Ne craignez rien pour le peuple martyr ; voilà deux siècles qu'il est plus grand que cette séduction, et qu'il lève vers Dieu ses mains tranquilles en disant dans son cœur : « Dieu les voit, et il nous voit aussi ; ils auront leur récompense, et nous la nôtre. »

Je ne le nommerai pas, Messieurs, ce peuple cher et sacré, ce peuple plus fort que la mort * : nos lèvres ne sont pas assez pures et assez ardentes pour le nommer ; mais le ciel le connaît, la terre le bénit ; tous l'es cœurs généreux lui ont fait une patrie, un amour, un asile.... O ciel qui voyez, ô terre qui savez, ô vous tous, meilleurs et plus dignes que moi, nommez-le, nommez-le, dites : l'Irlande !

COMMENT O'CONNELL ARRACHA A LA TYRANNIE PROTESTANTE LES CATHOLIQUES D'IRLANDE

Tout à coup les lacs d'Irlande retinrent sur leurs flots les souffles qui les agitaient ; ses forêts demeurèrent tremblantes et immobiles ; ses montagnes firent comme un effort d'attention : l'Irlande entendait une parole libre et chrétienne, une parole pleine de Dieu et de la patrie, habile à soutenir le droit des faibles, demandant compte des abus de l'autorité, ayant

1. On ne pouvait alors adresser de pareilles félicitations aux catholiques de France. Écoutez en effet Montalembert. t Dormir bien, dormir mollement, dormir longtemps, et, après s'être un moment réveillés, se rendormir le plus vite possible, telle a été jusqu'à présent la politique des catholiques français.... Quand une voix éloquente ou un fait significatif a soulevé autour du catholique de France assez de bruit pour troubler sa peine, il entr'ouvre un moment sa paupière et promène un regard terne et étonné sur le combat qui se livre, à armes inégales, au-dessus de sa tête : il saisit au vol le nom de Religion, et se dit aussitôt que le curé ne lui a rien dit au prône ; le nom de Liberté, et il sait que cet aliment n'est pas à son usage ; le nom de la Charte, et il se souvient qu'elle a déclaré que la majorité des Français se compose de ses pareils, et que, quand on est de la majorité on est toujours le plus fort. Là-dessus, il se retourne sur le flanc, se cache la tête sous n'importe quel voile grossier, pour fuir la lumière importune, s'impatiente en bâillant contre le bruit qui l'a dérangé, et se rendort en étendant ses membres affaissés, jusqu'à ce qu'ils aient atteint la position nécessaire pour que les endormeurs puissent ajouter une entrave de plus à toutes celles qui doivent l'empêcher de se redresser, s'il lui prenait fantaisie de se réveiller jamais. »

conscience de sa force, et la donnant à tout le peuple. Certes, c'est un heureux jour que celui où un.' femme met au monde son premier-né ; c'est un autre jour heureux que celui où le prisonnier revoit l'ample lumière du ciel : c'est encore un jour heureux que celui où l'exilé rentre dans sa patrie : mais aucun de ces bonheurs, les plus grands de l'homme, ne produit et n'égale le tressaillement d'un peuple qui, après de longs siècles, entend pour la première fois la parole humaine et la parole divine dans la plénitude de leur liberté, et cette inénarrable joie, l'Irlande la devait à un jeune homme de vingtcinq ans, qui s'appelait Daniel ( )'Connell.

En moins de dix ans. O'Connell entrevit qu'il serait un jour le maître de ses concitoyens, et il songea dès lors au plan qu'il devait suivre pour préparer leur affranchissement. Par où commencer '? Quel était l'anneau de cette lourde chaîne à briser le premier ? 11 estima que les droits de la conscience passaient avant tous les autres ; que là, dans cette servitude de l'âme, était le centre et le point d'appui de toute tyrannie, et que par conséquent, il fallait y porter le premier coup. {/émancipation des catholiques d'Irlande et d'Angleterre devint la préoccupation de tous ses jours, le rêve constant de son uénie. Je ne vous en raconterai pas toutes les tentative-, et toutes les déceptions. Les unes comme les autres furent innombrables. Dix années nouvelles s'écoulèrent dans ces infructueux essais. Ni l'homme ni le temps n'étaient mûrs ; la Providence est lente, et une patience égale à la sienne est le don qu'elle accorde aux hommes dignes de lui servir d'instrument. Enfin l'heure sonna où O'Connell put se flatter d'être le chef moral de sa nation, d'avoir dans sa main tous les esprits et tous les cœurs, toutes les idées et tous les intérêts de l'Irlande, et que pas un mouvement ne s'opérait que sou ; sa souveraine direction. Il lui en avait coûté vingt années de travaux pour arriver à ce jour mémorable où il put se dire sans orgueil : Maintenant je suis le roi de l'Irlande.

C'est beaucoup. Messieurs, de se faire chef de parti. Quand un homme a le droit de se dire qu'il gouverne un parti, il a de quoi, satisfaire la plus immodérée des ambitions : tant il est difficile d'amener à l'obéissance ceux-là mêmes qui partagent toutes nos pensées et tous nos desseins 1 C'est un chef-d'œuvre d'habileté et de force que de créer un parti, et pourtant le chef de parti n'est rien en comparaison de l'homme qui est devenu le chef moral d'une nation tout entière, et qui la maintient sous ses lois, sans armée, sans police, sans tribunaux, saflTs autre ressource que son génie et son dévouement. Le règne d' O'Connell commença en 1823. Il établit en cette année-là par toute l'Irlande une association qu'il appela l'association catholique, et comme aucune association n'a de puissance sans un revenu constant, O'Connell fonda la

rente de l'émancipation, qu'il fixa à deux sous par mois.

Gardons-nous de sourire, Messieurs ; il y avait dans ces deux sous par mois un grand calcul de finances, et un plus grand calcul du cœur. L'Irlande était pauvre, et un peuple pauvre n'a qu'un moyen de devenir riche, c'est que chaque main donne à la patrie du peu qu'elle a. Le sou de l'émancipation conviait tout enfant d'Erin à prendre part au glorieux travail de l'affranchissement ; la misère, si profonde qu'elle fût, n'ôtait à aucun l'espérance d'être assez riche au bout du mois pour faire une insulte à l'or de l'Angleterre.

L'association catholique et la rente de l'émancipation eurent un succès inouï, et élevèrent l'action d'O'Gonnell à la puissance et à la dignité d'un gouvernement.

Trois ans après, en 1826, lors des élections générales de l'empire britannique, on fut étonné de voir les Irlandais, qui n'avaient apporté jusque-là dans les élections qu'un vote honteux et acquis d'avance à leurs oppresseurs, on fut,dîs-je, étonné de les voir déposer dans l'urne des noms qui protestaient de leurs droits, et de l'intention où ils étaient de les défendre désormais.

Ce n'était rien encore : bientôt O'Connell parut devant les électeurs de Clare, et se porta lui-même comme candidat au Parlement d'Angleterre. Il fut élu, malgré le serment qui mettait entre lui et la législature la barrière de l'apostasie; et il osa se présenter, son élection à la main, sa foi dans son cœur, dans ces murs de Westminster, qui frémirent en voyant un catholique violer leur majesté et leur intolérance séculaires par l'inouïe prétention de siéger et de faire siéger dans la personne d'un proscrit, d'un catholique, d'un Irlandais, la personne même de tout un peuple

L'opinion publique était ébranlée jusque dans ses fondements ; toute l'Irlande était debout, fière et obéissante, agitée et pacifique ; des vœux, des acclamations, des secours lui venaient de tous les points de l'Europe, des rivages de l'Améique et de l'Angleterre elle-même, sensible enfin, dans une partie des siens, au cri d'une justice si éloquemment réclamée. >îi le ministère anglais, ni le roi de la Grande-Bretagne ne voulaient l'émancipation des catholiques ; d'ardents préjugés vivaient encore au sein des deux chambres.... Mais c'était en vain que les restes des passions anciennes opposaient une digue au sentiment de l'équité générale ; le monde était à une de ces heures magiques où il ne fait pas ce qu'il veut. Le 13 avril 1829, l'émancipation des catholiques fut proclamée par un bill émané du ministère, accepté de la législature, et signé par le roi. .

Page 1