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NOTICE BIOGRAPHIQUE

Jean-Baptïste Henri Lacordaire est né le 12 mars 1802, au petit bourg de Recey-sur-Ource, dans la Côte-d'Or. Son père. M. Nicolas Lacordaire, etai+ médecin de la commune : il soignait gratuitement les malheureux, et se montrait très charitable. Avec cela, c'était un esprit cultivé, aussi modeste que distingué. Le petit Henri le connut à peine : en 1806, il mourait d'une phtisie pulmonaire, contractée peut-être en soignant ses malades, laissant derrière lui, une veuve sans fortune, et quatre fils : celui qui nous occupe, était le second. .Madame Lacordaire était fille d'un avocat dijonnais ; elle possédait une énergie indomptable. Malgré ses maigres ressources elle fit donnera tous ses enfants, une excellente instruction. C*< taft une femme foncièrement chrétienne, très instruite, et « elle prenait plaisir, disent les biographes du Père Lacordaire, à faire déclamer à ses enfants, les plus beaux passages de Corneille , afin de développer chez eux. de nobles sentiments. Après la mort du docteur, madame Lacordaire alla vivre auprès de ses parents, à Dijon.

Au physique, Henri ressemblait beaucoup à son père ; ajoutons qu'il était foncièrement bon. comme lui, tout en ayant quelques traits dans son caractère qui rappelaient singulièrement l'indomptable force d'âme de sa mère.

Ce n'est pas une tâche commode pour une femme que d'élever quatre garçons, et on se représente aisément le tapage, l'animation qui devaient régner au logis. La mère avait une préférence particulière pour le jeune Henri. Il était doux, bien qu'espiègle et rieur. Un mot de reproche adressé par sa mère suffisait pour lui faire venir les larmes aux yeux. Lui-même a laissé des souvenirs de sa jeunesse, qui contiennent des renseignements précis, et auxquels nous ferons plus d'un emprunt.

« A dix ans, dit-il, ma mère obtint pour moi une demi-bourse au lycée de Dijon. J'y entrai trois mois avant la fin de l'année scolaire. Là, pour la première fois, la main de la douleur vint me saisir, et. en se révélant à moi. me tourner vers Dieu par un mouvement plus affectueux, plus grave et plus décisif. Mes camarades, dès le premier jour, me prirent comme une sorte de jouet et de victime. Je ne pouvais faire un pas sans que leur brutalité trouvât le secret de m'atteindre. Pendant plusieurs semaines je fus même privé par violence de toute autre nourriture que ma soupe et mon pain. Pour échapper à ces mauvais traitements, je gagnais pendant la récréation, quand cela m'était possible, la salle d'études, et je m'y dérobais sous un banc, à la recherche de mes maîtres et de mes condisciples. Là seul, sans protection, abandonné de tous, je répandais devant Dieu des larmes religieuses, lui offrant mes souffrances précoces comme un sacrifice, et m' élevant vers la croix de son Fils par une union très tendre. »

C'est le sort qui attend tout écolier arrivant au collège à la fin d'une année scolaire. A la rentrée suivante le supplice cessa, et le petit garçon trouva un protecteur dans un jeune maître qui sortait de l'École normale, M. Delahaye ; celui-ci le faisait travailler auprès de lui durant les études. Ce patronage dura deux ou trois ans.

« Je fis ma première communion, continue Lacordaire, en 1814 : ce fut ma dernière joie religieuse, et le dernier coup de soleil de l'âme de ma mère sur la mienne. Bientôt les ombres s'épaissirent autour de moi ; une nuit froide m'entoura de toutes pans, et je ne reçus plus de Dieu dans ma conscience aucun signe de vie. »

Lacordaire ajoute que pendant plusieurs année?, il fut un élève médiocre, et qu'aucun succès ne signala le cours de ses premières études 1. Mais soudain, en Rhétorique, son intelligence se développa, et, à la fin de l'année, il remportait tous les prix. « Un cours de philosophie pauvre, sans étendue et sans profondeur, termina ses études classiques. »

A dix sept ans, il quitta le collège pour entrer à l'École de Droit de Dijon « avec une religion détruite, des mœurs menacées, mais honnête, ouvert, impétueux, sensible à l'honneur, ami des belles Lettres et des belles Choses, ayant devant lui, comme le flambeau de sa vie, l'idéal humain de la gloire 2. » Parmi les deux cents étudiants de l'école il y en avait quelques-uns qui aspiraient à être autre chose que « des avocats de murs mitoyens » ; la patrie, l'éloquence, la gloire, les poussaient et les entraînaient plus loin. Henri Lacordaire se joignit à eux. Pendant des promenades, ou dans des réunions intimes, ils traitaient ensemble les plus hauts problèmes de philosophie, de politique, de religion.

A vingt ans, Lacordaire se rendit à Paris pour y faire son stage. Sa mère, malgré la gêne croissante des affaires domestiques, l'y avait engagé par une ambition bien légitime : elle ne se doutait pas qu'elle l'envoyait sans le savoir « aux portes de l'éternité 3. »

Entré chez M. Guillemin, avocat au conseil d'État, Lacordaire travaillait dans son cabinet, suivant un peu le barreau. En même temps, il faisait partie d'une société de jeunes gens qui portait le nom de Société des bonnes Études, à la fois royaliste et catholique : à ce double point de vue, il s'y trouva comme étranger. « Je vivais solitaire et pauvre, continue- 1- il, abandonné au travail secret de mes vingt ans, sans jouissances extérieures, sans relations agréables, sans attrait pour le monde, sans enivrement au théâtre, sans passions du dehors dont j'eusse conscience, si ce n'est un vague et faible tourment de la renommée. »

Il avait commencé à plaider : ses premiers succès l'avaient ému, mais malgré tout, son métier l'intéressait peu 4. Il se trouvait comme

1. « Mon intelligence s'était abaissée en même temps que mes mœurs, et je marchais dans cette voie de dégradation, qui est le châtiment de l'incroyance et le grand revers de la raison. »

4. Lui-même s'est peint, tel qu'il était alors, dans une lettre à un avocat de ses amis : « Il y a en moi deux principes contraires qui se combattent sans cesse, et me rendent quelquefois bien malheureux ; c'est une raison froide qui retombe sur une imagination ardente, et qui me désenchante d'autant plus, que celle-ci m'avait présenté plus d'illusions... J'ai l'unie extrêmement religieuse et l'esprit très incrédule ; mais comme il est

un grand vi le dans son cœur, et le mot de Saint Augustin lui revenait en mémoire : Nous nous avez faits pour vous, mon Dieu, et notre cœur est toujours inquiet, jusqu'à ce qu'il repose en vous. » En 1S1M. il écrivait à un ami : « C'est une chose singulière que le changement progressif qui s'est fait dans nos opinions ; j'en suis à croire, et je n'ai jamais été plus philosophe. Un peu de philosophie éloigne de la religion, beaucoup de philosophie y ramène. » Dans une autre lettre écrite peu de temps après il disait encore : « la société a peu de charme pour moi ; j'éprouve chaque jour que tout est vain... Oui, je crois ! D'où vient que mes amis ne me comprennent pas. Brusquement, l'évidence historique et sociale du christianisme s'était présentée à lui. et il s'était rendu. Maintenant il allait parfois dans les églises, lui l'incrédule de jadis, et on pouvait le voir derrière un pilier, immobile, soucieux, comme < absorbé dans une profonde méditation ». » La grâce de Dieu avait opéré en lui, il était converti. Lui-même nous a laissé le récit de la joie profonde qu'il éprouva alors : 11 m'est impossible de dire à quel jour, à quelle heure et comment ma foi perdue depuis dix ans réapparut dans mon cœur, comme un flambeau qui n'était pas éteint. La théologie nous enseigne qu'il y a une autre lumière que celle de la raison, une autre impulsion que celle de la nature, et que cette lumière et cette impulsion, émanées de Dieu, agissent sans qu'on sache d'où elles viennent, ni où elles vont. L'esprit de Dieu, dit l'apôtre Saint Jean, soiijfle où il veut, et vous ne savez d'où il vient ni où il va. Incroyant la veille, chrétien le lendemain, certain d'une certitude invincible, ce n'était point l'abnégation de ma raison enchaînée tout à coup sous une servitude incompréhensible : c'était, au contraire, la dilatation de ses clartés, une vue de toutes choses sous un horizon plus étendu et une p us pénétrante lumière.... Qui n'a pas connu un tel moment n'a pas connu la vie de l'homme : une ombre en a passé dans ses veines avec le sang de ses pères ; mais le flot véritable n'en a pas grossi et fait palpiter le cours. C'est l'accomplissement sensible de cette parole de Jésus-Christ dans l'Évangile de saint Jean : Si quelqu'un m'aime : il conservera ma parole, et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous demeurerons en lui...

Tout chrétien connait plus ou moins cet état : mais il n'est jamnn plus vif et plus saisissant qu'en un jour de conversion, et c'estpourquoi on pourrait dire de l'incroyance, lorsqu'elle est vaincue, ce qui a été dit du péché originel : Félix culpa, heureuse faute .' »

Ce ne fut pas par ambition, mais uniquement pour le salut de, âmes, que Jean-Baptiste-Henri Lacordaire entra au séminaire

dans la nature de l'esprit de se laisser subjuguer par l'àme, il est probable qu'un jour je serai chrétien. Je suis susceptible de vivre dans la solitude et de me précipiter dans le tourbillon des choses humaines, aimant le calme quand j'y songe, le bruit quand j'y vis, faisant quelquefois d'une cure de campagne mon château favori, lui disant adieu quand je passe sur le Pont-Neuf ; retenu dans ma position par cette force de raison qui me fait concevoir qu'essayer de tout et changer de place, ce n'est pas changer de nature, et qu'il est des besoins pour qui cette terre est stérile. J'ai une grande activité et une conception si prompte que j'en abuse souvent... Je crois que mon épitaphe, serait bien faite ainsi : « Il eut des défauts ; mais il en valait bien un autre. • 1. Année doni'nicaiJie, août 1865.

Saint-Sulpice l. Il avait alors vingt-deux ans. Il devint bientôt un excellent séminariste, partageant tout son temps entre l'étude et la prière. « Mon esprit, écrivait-il à un ami, est comme un champ qui se repose, et qui se nourrit des rosées du ciel. » Ses maitres n'eurent qu'à se louer de sa douceur et de sa docilité. On remarqua vite ses aptitudes toutes spéciales pour l'art oratoire. Il fut ordonné prêtre en 1827 et nommé aumônier du couvent de la Visitation : il y donnait quelques instructions aux enfants et les confessait. Les religieuses trouvaient qu'il faisait trop de métaphysique. Aussi y resta-t-il peu de temps. A la fin de 1828, il devint aumônier adjoint du collège Henri IV, où il faisait des cours d'instruction religieuse aux élèves de quatrième et de troisième, employant ses loisirs à lire Saint- Augustin, Platon. Aristote, Descartes, l' Passai sur l' indifférence de Lamennais, et l'Histoire ecclésiastique.

Une idée cependant germait dans son esprit : il rêvait d'être missionnaire aux États-Unis. L'isolement dans lequel il se trouvait lui pesait, la situation qu'il occupait n'était pas conforme à ses goûts ; il désirait se trouver sur une scène plus vaste, où il pourrait donner sa mesure. Or, à ce moment Mgr Gerbet lui écrivait: que l'évêque de New- York, Mgr Dubois, désireux de jeter dans son diocèse les fondements d'une Université catholique, avait prié Lamennais de lui envoyer quelques prêtres intelligents pour cette œuvre. Lacordaire partit aussitôt pour la Bretagne. « Arrivé à Dinan, dit-il, je m'enfonçai dans des sentiers obscurs à travers bois, et après quelques indications demandées, je me trouvai en face d'une maison solitaire et sombre, dont aucun bruit ne troublait la mystérieuse célébrité. C'était la Chênaie. » Lamennais le reçut cordialement 2. L'abbé Lacordaire avant de quitter la France voulut faire ses adieux à sa famille, et à ses amis. Tandis qu'il se trouvait à Dijon, une lettre de l'abbé Gerbet vint l'y trouver, lui annonçant la création du journal I* Avenir, et lui demandant au nom de Lamennais s'il ne voulait

1. Le R. P. Chocarne semble avoir très justement caractérisé cette conversion dans les lignes suivantes : « Il n'était pas de ceux dont le prophète a dit : « Noluit intelligere, ut bene agerel. Ils ne veulent pas voir le vrai, de peur d'avoir à faire le bien .» Son âme religieuse était merveilleusement préparée, prédestinée à la foi. Ils l'ont donc bien mal connu et jugé, ceux qui n'ont vu dans sa conversion que le fruit inopiné d'une démarche irréfléchie, sans racines dans le présent, sans sécurité pour l'avenir. Fils d'un siècle enflé d'orgueil et altéré de plaisir, il reçut le don et connut le mérite d'un cœur simple et droit dans une âme honnête et candide. La vérité n'eut point à le foudroyer comme Paul, ni à l'arracher, comme Augustin, à la servitude des sens. Voyageur un instant égaré chez des étrangers, dès qu'il entendit la voix de son père qui l'appelai t. il revint à son Père. »

2. « deux qui, ne connaissant Lamennais que par ses ouvrages, se le représentaient comme un génie revêche, peu sociable, et perpétuellement agressif, ceux-là auraient sans doute éprouvé quelque surprise à le voir au milieu des siens, tantôt priant, méditant, travaillant avec eux, tantôt partageant leurs jeux bruyants, ou les suivant d'un pas rapide dans leurs longues promenades à travers les bois. Sa gaieté égalait la leur. »

« Encore aujourd'hui, écrivait beaucoup plus tard Sainte-Foi, je ne puis m'empêcher d'admirer la simplicité avec laquelle cet homme descendait des hauteurs de son génie et de sa gloire, pour se faire jeune, enfant même, avec nous. »

pas collaborer à une œuvre toute catholique et nationale, et travailler à réconcilier les esprits. Lacordaire accepta avec joie : « on allait discuter, sur un terrain balayé par l'orage, la grande question du siècle : les rapports de l'Église et de l'État. » Le journal portait comme épigraphe cette noble devise : Dieu et la Liberté !

« On a dit que l'histoire du journal Y Avenir, écrit Spuller, c'était le roman de la Presse. Pùen de plus vrai, car rien n'est plus attachant, plus pathétique dans l'histoire du journalisme, que la courte et brillante destinée de cette feuille si nouvelle, si originale, si vivante, dégagée si vigoureusement et si complètement de l'esprit des anciens partis, uniquement vouée à la défense des plus grandes et des plus nobles idées de foi religieuse, de justice sociale et de liberté politique, rédigée avec tant de zèle et d'amour sous l'inspiration d'un écrivain de génie tel que Lamennais, entouré d'une pléiade de jeunes gens pleins d'enthousiasme et de talent où brillaient Lacordaire et Montalembert, ces noms déjà couronnés des feux naissants de la gloire *. »

Le succès du journal fut très grand : en quelques mois on recueillit 140.000 francs de souscriptions. Il ne dura pas plus d'un an (1831), mais cette année fut à jamais mémorable.

De tous les rédacteurs du nouveau journal, le plus actif et le plus dévoué, ce fut Lacordaire. Hardi, téméraire même, poussant jusqu'au bout les thèses brûlantes que défendait le nouveau journal, il allait plus que personne contribuer à sa célébrité, mais plus que tout autre aussi par la violence irréfléchie de son langage, il allait attirer sur l'œuvre les condamnations. « Ses exagérations nous perdront, répétait souvent Lamennais. »

Ce fut dans les bureaux de T Avenir que Lacordaire rencontra Montalembert, Lui qui, depuis si longtemps, désirait trouver un véritable ami, dut s'écrier ! « Voilà celui que je cherchais. » Il disait à son sujet : « C'est un jeune homme charmant et que j'aime comme un plébéien. Je suis sûr que s'il vit, sa destinée sera pure comme un lac de la Suisse entre les montagnes, et célèbre comme eux. » De son côté Montalembert n'était pas moins ému. Il nous a fait part dans une page éloquente de ses impressions 2. Quelques jours plus

1. « Que se proposaient les hommes de l'Avenir ? Revendiquer pour l'Église de France tous les privilèges de la liberté sans en repousser les charges. Quelle attitude le clergé allait-il prendre devant le nouveau gouvernement ? Allait-il recommencer les anciennes recherches d'alhance entre le trône et l'Autel ? l'Avenir fut fondé pour le guérir de cette tentation. Respect à la Charité et aux lois justes, et, pour tout le reste, indépendance absolue du pouvoir, tel fut son programme. Par conséquent, liberté des opinions par la presse, et guerre à l'arbitraire et au privilège ; liberté d'enseignement et guerre au monopole universitaire ; liberté d'association, et guerre aux vieilles lois antimonastiques, ressuscitées des plus mauvais jours ; liberté, indépendance morale du clergé, et guerre au budget des cultes... La liberté ne se donne pas, elle se prend, redisait-on sans cesse, et, sans scrupule, on joignait l'exemple au précepte. Chaque matin on sonnait la charge ; chaque jour on enregistrait de nouveaux faits d'armes. On parlait au clergé comme à une armée rangée en bataille; on lançait en éclaireurs les plus ardents ; on stimulait le zèle des retardataires ; on attachait au pilori les déserteurs. » Chocarne : Lacordaire.

2. « Il avait vingt-huit ans... Sa taille élancée, ses traits fins et réguliers, son front sculptural, le port déjà souverain de sa tête, son œil noir et

tard, il allait servir la messe de Lacordaire, dans une chapelle de visitandines, et communiait de sa main.

Bientôt le journal Y Avenir eut des ennemis « dans tous les camps. » Les rédacteurs n'épargnaient personne : catholiques, prêtres, évoques, tout y passait. Les journaux de toute nuance le combattirent. « La Gazette du midi et la Gazette de Bretagne faisaient écho à la Gazette de France, tandis que l'Ami de l'Ordre alternait avec l'Ami de la Religion. » Avec une insigne mauvaise foi on représentait Lamennais comme un esprit faux et exalté, qui soutenait tour à tour toutes les causes pour les compromettre, ou bien encore comme un orgueilleux et un prêtre indiscipliné plus soucieux de se faire un nom comme écrivain, que d'observer ses devoirs de prêtre.

A la fin, épuisés, abreuvés d'amertume, les rédacteurs de Y Avenir après avoir bien discuté résolurent de supprimer le journal. Le lendemain Lacordaire venait trouver Lamennais dans son cabinet et lui disait : « Nous ne pouvons finir ainsi. Il faut nous rendre à Rome pour justifier nos intentions, soumettre au Saint-Siège nos pensées. Quoi qu'il arrive, cette démarche éclatante, preuve de sincérité et d'orthodoxie, sera une bénédiction pour nous, et une arme arrachée, aux mains de nos ennemis. » On résolut donc de partir sans retard pour Rome. Montalembert risqua une objection : « Si nous sommes condamnés, dit-il? » — « C'est impossible, répondit Lamennais. »

Quelle présomption '. « Oubliant le titre de leur journal, les hommes de Y Avenir mettaient tout au présent. Ils s'étaient jetés, en enfants terribles et à l'arme blanche, à rencontre des puissances humaines ; ils allaient se heurter plus inconsidérément encore au pouvoir qui n'est pas de ce monde. Ils allaient demander une solution prompte et définitive à l'oracle qui en donne le moins possible sur les questions controversées, montrant ainsi pour la liberté plus de respect, que ceux mêmes qui s'en targuent le plus 1. »

L'encyclique du 15 août 1832 frappa Y Avenir. Tandis que Lamennais refusait de se rendre aux conseils du Saint-Siège, « donnant désormais l'étrange impression d'un homme qui a manqué sa vie et son œuvre, usant la seconde moitié de son existence à détruire ce que la première avait construit », Lacordaire se soumettait loya-

étincelant, je ne sais quoi de fier et d'élégant en même temps que de modeste dans toute sa personne, tout cela n'était que l'enveloppe d'une âme qui semblait prête à déborder, non seulement dans les libres combats de la parole publique, mais dans les épanchements de la vie intime. La flamme de son regard lançait à la fois des trésors de colère et de tendresse ; elle ne cherchait pas seulement des ennemis à combattre et à renverser, mais des cœurs à séduire et à conquérir. Sa voix déjà si nerveuse et si vibrante, prenait souvent des accents d'une in Unie douceur. Né pour combattre et pour aimer, il portait déjà le sceau de la double royauté de. l'âme et du talent. Jl m'apparût charmant et terrible, comme le type de l'enthousiasme du bien, de la vertu armée pour la vérité. Je vis en lui, un élu, prédestiné à tout ce que la jeunesse adore et désire le plus : le génie et la gloire. »

1. Lacordaire par le R. P. Chocarne. — t Ah ! si Lamennais s'était soumis, s'il avait Imité ses disciples, et composé comme eux des vies de saints, dans la solitude de la Chênaie, avec sa plume d'or, que de beaux livres il aurait pu écrire ! Au lieu de cela ses dernières années furent frappées de stérilité. »

1 ment à la censure pontificale et reconnaissait ses erreurs. ■ Conformément nu bref »le sa Sainteté, écrivait il alors, je m'engage à suivre uniquement, et absolument, la doctrine exposée dans la lettre Encyclique, et à ne rien écrire et approuver qui ne soit conforme à cette doctrine. »>

Lacordaire rentra «à Paris au moment même où le choléra exerçait ses plus violents ravagés. Il passait ses journées dans les hôpitaux. cherchant des mourants à confesser, des âmes à sauver. L'archevêque de Paris lui rendit l'aumônerie de la Visitation, qu'il avait occupée jadis. Il retrouvait une cellule, et la solitude qu'il aimait par-dessus tout : « Je sens avec joie la solitude se faire autour de moi, disait-il ; c'est mon élément, ma vie. On ne fait rien qu'avec la solitude. C'est mon grand axiome. »

Dans sa petite chambre, il arrivait à se faire comme il le disait avec tant de grâce, entre Dieu et son âme, « un horizon plus vaste que le monde. <>

Ce fut en vain qu'on voulut le faire rentrer « dans la vie d'action et de parole. » La direction du journal VTJnipers qui se fondait alors lui fut offerte : il refusa énergiquement. Il n'accepta pas davantage l'offre qu'on lui fit d'occuper une chaire à l'Université catholique de Louvain. « Il se répétait tranquillement : Un homme se fait en dedans et non en dehors... Un homme a toujours son heure, il siifïit qu'il l'attende et qu'il ne fasse rien contre la Providence. »

Elle n'allait pas tarder à sonner.

Dans les derniers mois de l'année 1833. le préfet des études du collège Stanislas, M, l'abbé Buquet, vint lui offrir de faire des conférences aux élèves. Bientôt la petite chapelle ne put contenir la foule d'auditeurs accourue du dehors pour entendre l'éloquent prédicateur. Ces conférences lui firent connaître quelle était sa véritable vocation : enseigner la religion du haut de la chaire. Toutefois certaines libertés de langage du jeune orateur les firent incriminer > : pour plusieurs il était ce déclamateur lleuri » dont parle Fénelon, « qui ne veut que des phrases brillantes et que des tours ingénieux ; sachant parler avec grâce, mais sans savoir ce qu'il faut dire. » Dénoncé en cour de Rome et auprès du gouvernement, accusé auprès de l'archevêque, il se vit obligé d'interrompre ses conférences durant l'hiver de 1S3-1 à 1835. Mais à cette nouvelle épreuve, allait succéder une période de gloire. A la modeste chaire d'un collège allait faire place une tribune plus digne de son incomparable talent : la chaire de Notre-Dame.

Toutefois on y mettait une condition : avant chaque conférence, l'orateur soumettrait à l'examen de prêtres désignés à ce dessein le plan des conférences. Lacordaire obéit humblement. Et il commença la prédication.

On attendait ce début avec impatience. L'année précédente, les conférences n'avaient pas obtenu de succès, et l'archevêque était inquiet.-Mais laissons Lacordaire nous renseigner à ce sujet :

« Le jour venu, Notre-Dame se remplit d'une multitude qu'elle n'avait point encore vue. Les amis et les ennemis, et cette foule curieuse qu'une grande capitale tient toujours prête pour tout ce

1. Auprès du gouvernement on le désignait « comme une sorte de républicain fanatique, capable de bouleverser l'esprit d'une partie de la jeunesse ». Auprès de l'archevêque on le désignait comme étant un prédicateur de nouveautés, un homme d'un exemple dangereux.

ŒUVRES CHOISIES y

qui est nouveau, s'étaient rendus à flots pressés dans la vieille basilique. Je montai en chaire, non sans émotion, mais avec fermeté, et je commençai mon discours, l'œil fixé sur l'archevêque, qui était pour moi, après Dieu, mais avant le public, le premier personnage de cette scène. 11 m' écoutait la tête un peu baissée, dans un état d'impassibilité absolue, comme un homme qui n'était pas simplement spectateur, ni même juge, mais qui courait des risques personnels dans cette solennelle aventure. Quand j'eus pris pied dans mon sujet et mon auditoire, que ma poitrine se fut dilatée sous la nécessité de saisir une si vaste assemblée d'hommes, et que l'inspiration eut fait place au calme du début, il m'échappa un de ces cris, dont l'accent, lorsqu'il est sincère et profond, ne manque jamais d'émouvoir. L'archevêque tressaillit visiblement, une pâleur qui vint jusqu'à mes yeux couvrit son visage, il releva la tête et jeta sur moi un regard étonné. Je compris que la bataille était gagnée, dans son esprit ; elle l'était aussi dans l'auditoire.

Rentré chez lui, il annonça qu'il allait me nommer chanoine honoraire de sa métropole. On eut beaucoup de peine à le retenir et à le faire attendre jusqu'à la fin de la station l. »

C'était le romantisme transporté en chaire. On croyait reconnaître dans le nouvel orateur le style de Chateaubriand, de Lamennais, de Joseph de Maistre. de Montaîembert «avec un fonds de libéralisme qui plaisait à beaucoup. » Les jeunes gens surtout l'applaudissaient avec enthousiasme.

« Comment n'eussent-ils pas acclamé cette parole ? Tout ce qu'ils aimaient, le mal excepté, elle le disait et le chantait avec eux et mieux qu'eux. La poésie, le dévouement, l'honneur, les gloires nationales, la patrie, la liberté, tous ces beaux noms animaient cette parole, s'inclinaient devant la vérité, leur reine à tous, et lui formaient comme un cortège d'honneur. »

Les magnifiques conférences de 1835 traitèrent de l'Église (nécessité d'une église enseignante ; de sa constitution ; de son autorité morale et infaillible ; du chef de i'Église ; des rapports de l'Église avec l'ordre temporel).

Durant le carême de 1836, le sujet des Conférences fut : la doctrine de 1 Église en général et de ses sources. Le succès fut très grand : la modestie de Lacordaire s'en alarma : brusquement il quitta la chaire de Notre-Dame et partit pour Rome.

Il y resta quatre ans qu'il consacra dans la solitude, à la méditation et à la prière. Ii prit alors un grand parti : il se fit dominicain : « Désormais il fut la voix la plus éloquente de son temps. Vêtu de l'ample robe blanche, avec le grand scapulaire et la ceinture, la tête rasée, ne gardant que la couronne de cheveux, souverainement habile à manier sa voix, qui était forte et harmonieuse, préparant de très près ses sermons malgré l'air d'improvisation et l'impétuosité qu'il y mettait, abondant en images, hardi en outre et novateur, il prêcha dans les chaires de France et particulièrement dans celle de Notre Dame, a Paris, la bienfaisance et les vertus sociales du christianisme .

1. Mémoires. « La vieille société, disait Lacordaire, a péri parce que Dieu en avait été chassé : la nouvelle est souffrante parce que Dieu n'y est pas entré. » Contribuer à faire rentrer Dieu dans la foi de sa génération tel fut son but constant. »

2. Le 14 février 1841 Lacordaire prononça son grand discours à N.-D. sur la Vocation de la nation franc aine.

Avant de rentrer en France il avait écrit un Mémoire pour le rétablissement en Franre de l'ordre des Frères prêcheurs'.

Toujours infatigable, le Père Lacordnire faisait revivre en France l'ordre de Saint- Dominique. 11 choisissait pour les frères prêcheurs dans les endroits les pins divers de la France, les sites qui se prêtaient le mieux au but qu'il se proposait. C'est ainsi qu'il fut amené à faire l'acquisition du couvent de Chalais, solitude magnifique qui devint son séjour de prédilection.

« Presque en même temps que Saint-Bruno, dit-il, créait la grande Chartreuse au Centre d'âpres montagnes, séparées des Alpes par le cours de l'Isère, quelques religieux de l'Ordre de Saint-Benoît voulurent établir, sur ces mêmes hauteurs, une réforme qui n'eut ni une grande célébrité, ni une grande durée. Mais, au lieu de se cacher dans la partie 1a plus inaccessible de ce désert, ils choisirent sur le versant du midi, entre des rochers, des forêts et des prairies, un plateau inondé de soleil, et d'où la vue s'étend par deux larges échancrures, d'un côté sur la vallée du Graisivandan, de l'autre sur la plaine où la Saône et le Bhône entourent Lyon de leurs eaux. Ils bâtirent dans cette riante solitude un couvent qu'ils appelèrent du nom de Chalais. et d'où ils p rirent eux-mêmes le nom de Calésiens. Après y avoir fait un séjour de deux siècles, ils le cédèrent aux religieux de la grande chartreuse, qui le destinèrent à donner un peu de soleil à ceux de leurs vieillards qui ne pouvaient plus suffire à l'austérité des cloîtres de Saint-Bruno. A l'époque de la révolution, ce domaine fut détaché du vaste ensemble qui composait, le patrimoine de la grande Chartreuse, et vendu au nom de la nation. Le dernier propriétaire vint me l'offrir pendant ma prédication de Grenoble. Je l'achetai, après avoir pris le consentement du chef du diocèse, Mgr Philibert de Bruillard alors âgé de quatre-vingt-deux ans, et qui, malgré sa vieillesse ne craignit pas de s'exposer pour nous à une lutte avec le gouvernement. Le contrat fut signé dans le plus grand secret ; aucun préparatif de possession n'eut lieu, de peur d'éveiller l'attention publique, et surtout celle du préfet. Je me rappelle encore le jour où, réunis dans une maison de campagne, aux portes de Grenoble, avec quelques-uns de nos jeunes religieux que j'avais fait venir de Bosco, nous partîmes pour cette chère montagne de Chalais. La voiture nous déposa à ses pieds, aux bords de la grande route ; il nous fallut trois heures de marche pour en gravir les escarpements et les détours. Nous arrivâmes vers l'heure où le soleil se couchait, accablés de fatigue, sans provisions, sans meubles, sans ustensiles, chacun ayant son bréviaire sous le bras. Heureusement les fermiers n'étaient pas encore partis, et nous avions compté sur eux. Ils nous firent un grand feu, et nous nous mîmes gaiement à table autour d'une soupe, et d'un plat de pommes de terre. La nuit, passée sur la paille, nous donna un profond sommeil et le lendemain, au point du jour, nous pûmes admirer la magnifique retraite que Dieu nous avait préparée. La maison était pauvre ; l'église, avec ses épais murs du moyen âge, n'était plus qu'un grenier à foin ; mais quelle majesté dans les bois ! Quelle puissance dans ces lignes de rochers qui s'élevaient au-dessus de nos têtes ! Quel charme danx ces prairies qui étendaient plus près de nous leur gazon et leurs fleurs ! De longues allées séculaires, ombragées d'arbres inégaux, nous conduisirent dans toutes sortes de lieux cachés, aux bord des précipices, au fond des torrents, sous des massifs de sapins et de hêtres, entre des taillis plus jeunes, et enfin jusqu'aux sommets,

qui étaient comme la couronne de ces sites enchantés. Il fallut du temps pour réparer la maison et organiser le service ; mais les privations nous étaient douces au milieu de cette nature, élue, depuis plus de sept siècles, par la grâce de Dieu, et où les ruines de quelques années n'avaient pas ôté le parfum de l'antiquité religieuse. La cloche des Bénédictins et des Chartreux existait encore dans sa flèche couverte de tuiles de sapin, et l'horloge qui avait sonné pour eux, les heures de la prière nous y appelait à notre tour.

On sut bientôt que le désert de Chalais avait refleuri sous la main de Dieu. Des hôtes nous vinrent de toutes parts, et ce qui n'était plus qu'un séjour de gardes et de bûcherons redevint un pèlerinage connu des âmes pieuses. Le soir, dans la chapelle à demi restaurée, nous chantions le Salve Rerjina, selon la coutume de l'Ordre, et il y avait une grande joie à entendre sur ces cimes, au milieu des murmures du vent, la psalmodie qui porte jusqu'aux anges un écho de leur propre voix. »

Les dernières années de la vie de ce grand homme de bien devaient être consacrées aux enfants et aux jeunes gens, comme l'avaient été celles de son adolescence. A la fin de ses conférences de Toulouse, dont le retentissement fut si grand, une société d'actionnaires qui avait acheté l'école de Sorèze vint lui en offrir la direction. Avec intrépidité il accepta. Il prit possession de ce collège le 8 août, 1854, jour de la distribution des prix.

Il vint à Sorèze avec bonheur. La perspective de passer le reste de sa vie avec des enfants, loin de lui paraître dure, le comblait de joie. Son amour pour les jeunes gens lui embellissait sa nouvelle retraite, et la peuplait de toutes les images chères à son cœur. Il allait pouvoir vivre avec eux, de leur propre vie, initier leurs jeunes intelligences à la connaissance de grandes et belles choses, leur parler à l'âme, les arracher au mal, en faire des hommes et des chrétiens. Il bénissait Dieu, et disait à ses amis son contentement, ses radieuses espérances. »

Ce célèbre prédicateur de iNotre-Dame, qui aurait pu obtenir encore pendant plusieurs années de grands succès oratoires, préférait aller cacher sa gloire dans cette école fondée jadis au xvne siècle par les bénédictins de Saint-Maur, et qui allait briller sous sa sage et paternelle direction d'un nouvel et radieux éclat. « A mon âge, disait-il alors, on commence à ne plus vivre pour soi. Jeune, j'aimais le bruit et la gloire ; aujourd'hui le repos d'une obscurité utile est le seul bien qui m'attire. »

En vain Montalembert lui envoyait-il une lettre pressante pour le supplier de renoncera se charger d'une besogne à laquelle son génie ne semblait pas le destiner.

« Ah ! mon ami, s'écriait-il, enterrer tous ces dons, toute cette force, toute cette grandeur dans les tracas mesquins de la direction d'un collège, dans les tiraillements et les difficultés quotidiennes d'une ou de plusieurs communautés à diriger, c'est certainement un acte méritoire devant Dieu, mais est-ce bien là, ce qu'il te demande ? Est-ce le moyen le plus sûr, le plus fécond de le bien servir, de mettre en œuvre tous les dons splendides qu'il t'a prodigués ? Ce n'est pas à moi à prononcer sur cette redoutable question, mais je puis bien te la poser. » Lacordaire se montra inflexible. • Une des consolations de ma vie présente, lui répond-il, est de ne plus vivre qu'avec Dieu et avec des enfants. Ceux-ci ont leurs défauts, mais ils n'ont encore rien trahi et déshonoré. » Et de son côté il supplie son ami de renoncer à la politique, tant que subsistera l'Empire.

La bonne réputation du collège attirait à Sorèze un grand nombre d'élèves, de cent vingt qu'ils étaient au début, en 1851, ils dépassèrent le chiffre de trois cents. Lacordaire se multipliait : il était présent partout, aux jeux, aux promenades, aux fêtes. Quand il donnait un congé supplémentaire, et cela arrivait de temps en temps, lui-même conduisait les élèves aux environs de Sorèze. On partait de grand matin, à six heures, et on ne s'arrêtait qu'à onze heures, une fois que le but de la promenade était atteint. Alors avait lieu sur l'herbe un repas champêtre, mets favori du Père: de la salade et des œufs durs. Puis s' asseyant au pied d'un arbre, il causait amicalement avec tout un groupe d'élèves.

Cependant une dernière gloire publique attendait Lacordaire. Cousin, à l'instigation sans doute de Montalembert, lui écrivit pour lui conseiller de se porter comme candidat à l'Académie française, au siège laissé vacant par la mort de M. de Tocqueville. if accepta, fit les visites d'usage, et fut élu.

Avec le temps les infirmités venaient. Quanti Lacordaire prononça son discours de réception à l'Institut, ses auditeurs furent frappés de la pâleur de son visage ; on eut dit qu'un mal intérieur le consumait. Au mois de septembre 1861 les progrès du mal étaient inquiétants, l'abbé Perreyve prévint Montalembert. Bien que très souffrant luimême Montalembert se décida à aller une dernière fois visiter son ami. Il arriva à Nimes le 24 septembre, et gagna Sorèze en voiture. « J'aperçois, dit-il, sur les marches du portail de l'abbaye, un fantôme, un vrai cadavre ambulant. Hélas ! C'est le père Lacordaire, enveloppé d'une sorte de houppelande noire, que surmonte comme une apparition sépulcrale son visage d'une pâleur affreuse, décharné et comme sillonné par la souffrance. Je suis on ne peut plus saisi. Il m'accueille affectueusement, et me mène d'un pas lent et tremblant au réfectoire où nous dînons. Après le repas, il essaie de me conduire jusqu'à la chambre qui m'est destinée au premier étage. Rarement dans ma vie j'ai vu un spectacle plus douloureux que celui de cet homme, si grand par le caractère et par le génie, encore dans la force de l'âge et qui m'est si cher à tant de titres, se traînant péniblement, le dos voûté et se soutenant à peine à l'aide d'un bâton. Arrivé à moitié de l'escalier, une terrible syncope d'étouffement le saisit ; elle le reprend dès qu'il est arrivé dans ma chambre. J'en suis épouvanté et veux appeler au secours. Il m'arrête, et semble reprendre ses forces. Nous causons un peu, mais d'une façon entrecoupée par les retours de cette crise d'étouffements qui lui revient après chacun de ses repas insignifiants. Il se meurt d'une extinction totale des forces vitales et il ne peut pas prendre assez de nourriture pour se remonter. » Pendant son séjour à Sorèze Montalembert refusa de quitter son ami : il s'installa danssa pauvre cellule, et ils s'entretinrent longuement. De quoi parlèrent-ils? Des polémiques dupasse, peutêtre de Lamennais, du présent si triste et si angoissant, des questions sur lesquelles les catholiques ne réussissaient pas à se mettre d'accord. Avant de le quitter Montalembert fit promettre à son ami d'écrire ses mémoires, dans lesquels il raconterait brièvement l'histoire si intéressante, et si instructive de sa vie.

Le 1 octobre Lacordaire écrivit une dernière lettre à Montalembert, afin de le remercier d'être venu. La grâce de Dieu me soutient, lui écrivait- il, et aussi les preuves que je reçois de toutes parts de l'intérêt le plus affectueux. Parmi ces marques aucune ne m'a été plus sensible que la tienne, et j'en ai dit mon Nunc dimittit, »

Le mal cependant continuait son œuvre ; maintenant on disait la messe dans là chambre du Père, qui communiait, et dans la journée on lui lisait quelques passages de l'Évangile. Cependant le mois de novembre était venu, n'amenant aucune amélioration dans la santé du vénéré malade. Aux douleurs d'estomac se joignaient de vives souffrances dans les jambes, causées par un rhumatisme aigu. Lacordaire ne prenait presque plus de nourriture, son estomac ne le supportant pas. Le 20 8bre au soir une violente crise éclata : ce devait être la dernière. Le malade ne parlait presque plus ; il éprouvait une réelle difficulté à se Taire comprendre. C'était la fin. Un des témoins nous a raconté cette scène douloureuse que nous lui empruntons : « Il fut pris de cette angoisse, précurseur d'une mort prochaine, qui jette l'âme dans d'inexprimables tortures. Il se dressa sur son lit, lui qui ne pouvait faire un mouvement sans le secours de Louis. Il voulait parler, et on eût dit aux efforts qu'il faisait, qu'il allait étouffer. Sa respiration, jusque-là assez régulière, devint courte et plus bruyante; le dernier combat commençait. Il fut terrible. Nous étions tous là, à genoux, retenant nos sanglots de peur d'accroître sa peine, priant les yeux fixés sur cette navrante image de notre Père; nous le voyions étendre autour de lui ses bras amaigris, comme un homme qui cherche à se reconnaître dans les ténèbres, ouvrir parfois ses grands yeux qu'il tenait habituellement fermés» promener lentement ses regards sur nous, sur les murs de sa chambre, interroger le ciel, comme si, revenu déjà du rivage de la lumière i) eût peine à s'avouer qu'il fût encore sur la rive des ombres. Puis, d'une voix forte et les bras élevés, il s'écria : « Mon Dieu ! Mon pieu ! ouvrez-moi ! » Ce fut sa dernière parole... Lorsque notre malheur fut certain, on lui ferma les yeux. Le Père provincial abaissa une paupière ; un de ceux qu'il aima davantage, lui ferma l'autre. *

Les funérailles furent magnifiques * plus de vingt-mille personnes y assistaient. L*archevêque de Toulouse officia et donna l'absoute ; Mgr de fa Boutilerie, évêque de Carcassonne, prononça l'éloge funèbre de Lacordaire.

Conclusion

L'œuvre de Lacordaire est considérable : il a été successivement : dans l'Avenir un polémiste ardent, dans la chaire chrétienne un orateur véhément, et enfin à Sorèze un incomparable éducateur. On lui doit aussi quelques vies de saints qui ne sont pas sans prix.

Comme Lamennais il avait voulu séparer la religion de la politique, et réconcilier l'Église avec la démocratie. Et il faisait siennes les idées du maître : « En liant on en paraissant lier la cause de l'Église à celle d'un pouvoir discuté et discutable, on commettrait une faute dont les suites seraient incalculables. L'abstention dans les luttes politiques, voilà la seule attitude qui convienne au clergé. Laissez les rois et les peuples se disputer dans leurs désirs aveugles, un pouvoir sans consistance, parce qu'il est sans règle, et qu'on en méconnaît également la source, les limites et les conditions. Du haut de la montagne sainte, contemplez l'orage qui gronde à vos pieds, puis, levant les yeux au ciel, attendez en paix que le calme renaisse dans ces régions troublées. Que les hommes, en vous voyant, éprouvent involontairement l'impression qu'ils ressentiraient si quelque puissance secourable, étrangère à leurs passions, apparaiss. it au milieu d'eux, i

Comme orateur, nous l'avons déjà dit, il a traité toutes les questions qui s'agitaient de son temps dans un langage populaire, courageux, i où l'image sublime coudoyait le mot familier », ce qui lui valut son succès. Mais il serait bien difficile de réussir aujourd'hui si on l'imitait. Quand on relit toutes ces conférences auxquelles on courait on n'éprouve pas toujours le même enthousiasme, il y a de très belles pages sans doute, mais c'est bien inégal l. Ce sont des modèles d'éloquence romantique, im peu fanée aujourd'hui.

Comme éducateur Lacordaire a rendu des services. A Sorèze il a formé des hommes, et ses Lettres à un jeune homme montrent comment il savait trouver des moyens intéressants de mettre le dogme catholique à la portée de tous les esprits.

Enfin deux livres de lui n'ont pas vieilli et seront lus toujours avec plaisir : Saint-Dominique, et Marie-Madeleine.

1. Quant au fond historique de ces prédications, pour qui, dit Sainte- Beuve, lit de sang-froid, les conférences sur l'Église et sur sa constitution, sur son infaillibilité etc. l'argumentation souvent est faible, « la logique en parait pleine de lacunes. M. Lacordaire franchit les intervalles, plus qu'il ne les comble. Souvent l'orateur joue sur les mots ; il se crée des définitions et en conclut ensuite ce qui serait précisément à prouver ; il se paye de comparaisons pittoresques et d'abstractions subtiles. Il recompose une histoire à vue de pays, à vol d'oiseau, comme pourrait le faire l'œil de la Providence. Son imagination trop forte rapproche des faits qui diffèrent, que mille circonstances séparent et distinguent. » — Ce jugement est sévère ; mais, après tout, les critiques importent peu. Ce qu'il faut dire, c'est que Lacordaire, dans la chaire de Notre-Dame, aussi bien que dans les autres églises où il a porté la bonne parole, a fait tout le bien qu'il pouvait faire. Son plus beau titre de gloire, à notre avis, c'est d'avoir, en rétablissant en France les Frères prêcheurs, assuré pour toujours à la grande Basilique parisienne des successeurs dignes de lui. Chaque année les stations du carême y sont très suivies, et c'est au grand orateur dont nous nous efforçons de faire connaître et aimer les œuvres qu'on le doit. Lacordaire n'a eu en vue que le bien de l'Église, et le règne de Dieu en ce monde ; il a été au plus haut sens du mot un de ces hommes de bonne volonté dont parle l'Écriture, qui devraient trouver la paix sur la terre, mais dont la vie n'est souvent qu'une perpétuelle épreuve.

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