‹ LacordaireChapitre 36 sur 48 · Et Jésus pleura · texte numérisé non relu

Et Jésus pleura

36. Les Juifs se dirent entre eux : « Voilà comme il l'aimait. »

37. Mais quelques-uns se dirent : « Est-ce que celui-ci, qui a ouvert les yeux d'un aveuglé-né, n'aurait pas pu faire que celui-ci ne mourût pas. »

38. Or Jésus, frémissant une seconde fois en lui-même, vint au tombeau qui était une caverne, et il y avait une pierre qui le fermait.

39. Jésus dit : « Otez la pierre. » Marthe, la sœur de celui qui était mort, lui dit : « Seigneur, il a déjà de l'odeur, car voilà quatre jours qu'il est mort. »

40. Jésus lui dit : « Ne vous ai-je pas dit que, si vous croyiez, vous verriez la gloire de Dieu ?» ♦

41. On ôta donc la pierre, et Jésus, les yeux levés au ciel, dit : « Mon père, je vous rends grâces de ce que vous m'a écouté ;

42. «Je sais, il est vrai que vous réécouterez toujours, majs

je l'ai dit pour ce peuple qui m'entoure, afin qu'il croie que vous m'avez envoyé. »

43. Et ayant dit cela, il cria à haute voix : « Lazare, sortez. »

44. Et aussitôt on vit paraître celui qui était mort, les pieds et les mains liés de bandelettes, et la figure couverte d'un suaire. Jésus leur dit : « Déliez-le et laissez-le aller. »

Je ne sais ce qu'en pensent les autres ; pour moi, n'y aurait-il que cette page de l'Évangile, je croirais à la divinité de Jésus- Christ. J'ai beau me rappeler tout ce que j'ai lu, je ne connais rien où la vérité s'impose avec une aussi palpable puissance. Il n'y a pas là un mot qui ne porte au fond de l'homme cette conviction que Dieu seul a pu agir ainsi et faire écrire ainsi. Comme scène d'amitié, rien de comparable n'existe dans aucun siècle et dans aucune langue. La tendresse déborde dans ce récit, et cependant on pourrait dire qu'elle n'est pas exprimée. Elle agît tout entière dans les entrailles, et en la sentant toujours, on ne l'entend que par ce seul mot : et Jésus pleura. Jésus ne devait pas pleurer dans sa passion ; il ne pleura point lorsqu'un apôtre lui donna le baiser de la trahison, ni quand saint Pierre le renia par peur d'une servante, ni quand il vit au pied de sa croix sa mère et ses plus chers amis. C'était l'heure surnaturelle de notre rédemption, et la divinité du Juste qui nous rachetait par la douleur ne devait s'y rendre visible que par la force et la majesté. Mais à la veille de ce moment, lorsque le Christ, libre encore, vivait avec nous de notre vie, il ne put refuser au tombeau d'un ami la faiblesse de l'attendrissement. Il frémit et se trouble ; et enfin, comme l'un de nous, il pleure. Saints frémissements, heureux troubles, larmes précieuses, qui noux prouvaient que notre Dieu était sensible comme nous, et qui nous permettaient de pleurer aussi un jour dans nos joies et nos amitiés !

Jésus avait donc à Béthanie une famille tout entière d'amis. C'était là, que venant à Jérusalem, dans la ville où devait se consommer son sacrifice, il se reposait des fatigues de prédication, et des douloureuses perspectives de l'avenir. Là étaient des cœurs purs, dévoués, amis ; là ce bien incomparable d'une affection à l'épreuve de tout. Aussi ce fut de Béthanie qu'il se mit en marche pour faire son entrée triomphale à Jérusalem ; et ce fut à la vue de Béthanie, le visage tourné vers ses murs, du côté de l'orient, qu'il monta au ciel presque à égale distance du Calvaire où il était mort et de la maison où on l'avait le plus aimé. Aujourd'hui même, quand le voyageur descendant de Jérusalem a passé le torrent de Cédron et gravi la montagne des Oliviers, il découvre sur la pente orientale de ces collines quelques masures parsemées de ruines. On lui montre du doigt entre ces débris trois points marqués à peine par des restes informes. « Là, lui dit-on, était la maison de Lazare, là celle de Marthe, là celle de Marie-Madeleine. » Le

souvenir des siècles a été plus fort que les destructions de la barbarie, et le nom des amis de Jésus, survivant aux pierres dispersées, frappe encore d'un son ému ces solitudes indifférentes. De l'autre côté, et de la même place où il est debout, le voyageur découvre Jérusalem couchée dans le soleil du soir, triste, pensive, n'ayant plus qu'un tombeau pour gloire, mais c'est le tombeau de son Dieu.

La pensée et l'œil du chrétien errent entre ces deux spectacles d'une désolation dissemblable. Ici, plus rien que le nom ; là, une ville encore, mais quelle ville ! Jésus n'a pas voulu laisser si proche d'elle la demeure et la tombe de ses amis ; il a tout emporté avec son ascension, et, jetant Béthanie par delà les mers, il a préparé à ceux qui l'aimaient, sur des rivages à jamais chrétiens, une immortelle hospitalité.

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