PIÈCES JUSTIFICATIVES
Les soussignés, Membres de l'Agence générale, établie à Paris, pour la défense de la Liberté religieuse, sous la présidence de M. l'abbé de Lamennais, ont l'honneur d'exposer au Conseil les faits suivants :
En vertu des dispositions formelles des articles (i9 el 70 de la Charte de 1850, les soussignés ont publiquement annoncé, dans le courant du mois d'avril dernier, qu'ils se proposaient de fonder une école gratuite, non soumise au régime universitaire. Ils ont choisi pour cet enseignement un local sis à Paris, rue des Beaux-Arts, n° 3.
Le 7 mai courant, ils ont adressé a M. le préfet de la Seine la lettre suivante :
Paris, 7 mai 1831.
u Monsieur le préfet,
" Les soussignés, membres du conseil de Y Agence générale pour la défense de la liberté religieuse, ont l'honneur de vous annoncer que, conformément aux art. S, GO et 70 de la Charte du 9 août 1830, ils ouvriront, lundi prochain 9 mai, une école gratuite d'externes, sans autorisation de l'Université, et en vertu de la liberté d'enseignement que les articles précités garantissent aux citoyens français. L'école est située rue des Beaux-Arts n° 3.
« Les soussignés <mi cru devoir annoncer préalablement,
Monsieur le préfet, leur intention, comme an magistrat spécialement chargé île veiller à la sûreté et aux droits de chacun.
h Ils uni l'honneur d'être avec une considération très-distinguée.
n Monsieur le préfet,
m Vos très-humbles el très-obéissants serviteurs.
n C. df. Coix. II. Lacordaire, h1 vicomte de Montalembert. ii
Conformément à celte annonce, l'école gratuite a été ouverte le lundi î) mai, à neuf heures du malin.
En présence d'un assez grand nombre de spectateurs, parents, enfants, membres du barreau, M. l'abbé Lacordaire s'e>i exprimé en ces termes :
» Messieurs,
n Nous sommes rassemblés pour prendre possession de la première liberté du monde, de celle qui est la mère de toutes tes autres, sans laquelle il n'existe ni liberté domestique, ni liberté de conscience, ni liberté d'opinions, mais tôt ou tard l'esclavage, l'asservisscmenl de tous les hommes à la pensée d'un seul homme. C'est assez vous dire, Messieurs, que nous prenons possession de la liberté d'enseignement. Nous en prenons possession parce que c'est notre droit naturel, nulle loi ne pouvant ravir aux pères de famille l'âme de leurs enfants, et nul père ne pouvant garder l'âme de son (ils, que par la liberté d'enseignement. Nous en prenons possession parce que c'est notre droit de chrétien : quand le Christ apporta sa parole au monde, sa parole ne fui libératrice qu'à cause qu'elle fut universelle, que tous purent l'entendre, tous la répéter ; or, nous ne pouvons l'entendre et la répéter que par la liberté d'enseignement. Nous en prenons possession enfin au nom de la glorieuse Charte de 1850 qui nous l'a donnée, et dont nous ne permettrons pas, si nous sommes Français et chrétiens, qu'une seule ligne périsse. Et, étant vrai, Mes-
sieurs que rien n'est plus juste, plus saint, plus grand, que ce qui esl à la fois commandé par la nature, la religion et la loi fondamentale de notre pays, nous devons être tous contents de ce que nous faisons dans ce moment.
m Ceux qui sont jeunes doivent se réjouir de voir le terme d'un monopole dont la dure oppression a fatigué leur première existence. Il en est peu qui n'aient dans le secret de leur âme des
vengeances à prendre de
car, les blessures de l'àme
sont longues à guérir. Ceux qui sont pères de famille doivent se réjouir de retrouver, avec la liberté de l'éducation, .la dignité paternelle. Ils ne verront plus, si Dieu nous seconde, une autorité mercenaire s'introduire au foyer domestique, et leur vendre à prix réduits, la corruption de leurs enfants. Ceux enfin qui seront nos élèves doivent se réjouir que leur patrie, après bien des maux, soit une terre libre, où ils puissent recevoir de ceux qui les aiment d'un autre amour que l'amour de l'argent, les connaissances qui foui l'homme. Plus heureux que nous n'avons été, rien n'empêchera tontes les traditions de passer de l'àme du genre humain dans la leur.
" Mais peut-être nous flattons-nous. Malgré les lois qui nous appuient, et dont nous ne faisons que réclamer le bénélice, on opposera à nos efforts je ne sais quel reste de despotisme qui n'a plus de titres et plus de nom. Nous lui résisterons comme il convient à des citoyens; nous maintiendrons nos droits avec fermeté, et, si nous sommes peu, songeons qu'il faut peu ponr conquérir la liberté: trois tètes d'enfants suffisent avec du- courage par-dessus. Nous espérons d'ailleurs que Dieu nous assistera. Son image n'est point encore ici : elle y stra placée, elle y protégera la liberté du monde, dont celle de quelques enfants, et nous l'en prions de tout notre cœur. Oui, que Dieu les protège ces rejetons d'un grand peuple ; qu'il leur accorde la grâce de devenir, par la liberté, des hommes et des saints, d'être meilleur» que leurs pères et plus marnais que leur postérité, n
Après <••• discours, il ■ été annoncé que lei eltstei eommeneeraieol le lendemain el auraient lieu de bail i dis heorea, avant midi, el de dem beores à quatre, le ><>ir.
Le mardi 9 mai, lei elasaes oni commencé. Lei eoari du maim n'uni |ioiiii été interrompus ; unis, pendant lei eonn ds soir. veri in>i> benres el demie, un eommiaaaire de police, accompagné de trois agents, l'eal présenté à l'école, el i f-ni lecture d'ane commission rogatoire dnjnge d'instruction qni lui enjoignait de la fermer, même avec le secours de la force armée. Les instituteurs <>m à l'instant déposé sur le burean une proteatation ainsi conçue :
» Les soussignés, etc....
n Sur l;i sommation qui noua esl faite aujourd'hui par M. Noël, h commissaire de police, chargé de la délégation judiciaire, de « fermer notre Institution :
n Déclarons protester, comme en effet nous protestons, contre h toute tentative par lui faite pour mettre à exécution par la « force ladite sommation: attendu qu'en établissant notre Iimi- » tution, nous ne faisons qu'user d'un droit naturel el dont n aucune loi du royaume ne nous a privés; puisque la liberté » d'enseignement, d'une part, n'a pu être légitimement entravée, » antérieurement à la révolution île 1830, par îles décréta » essentiellement illégaux ; d'autre part, et dans tous les i » été formellement consacrée par les art. î>. tilt, ,', 8 et 7(1 de la " Charte de 1830.
n Pourquoi, et connue conséquence de noire protestation, n nous déclarons à .M. Noël, tant pour lui que pour l'autorité au » nom de laquelle il agit, que nous, susdits el soussignés, COUti- " ouerons d'ouvrir notre Institution ei d'j, distribuer l'enseigne- » ment, suivant notre conscience el nos lumières, jusqu'il ce que n ii s tribunaux compétents aient prononeé entre l'autorité qui " s attribue le pouvoir de nous interdire le droit d'enseigner, el n nous «| ni ne lui reconnaissons pas ce pouvoir.
h A quelle fiu nous invitons, et en tant que de besoin nous ii sommons M. Noël d'annexer nos dites protestation et déclarait ration à son procès-verbal, et avons signé :
C. de Coux, H. Lacordaire, Ch. de Montalembert. » A Paris, le 10 mai 1851. »
Immédiatement après dépôt de cette protestation M. le commissaire de police a procédé à la reconnaissance des lieux et du nombre des élèves. Ils s'en est trouvé onze présents.
Les instituteurs ayant alors indiqué l'ordre des leçons pour le lendemain et pour le reste de la semaine, M. le commissaire de police s'est levé et a dit : u Au nom de la loi, je déclare l'école fermée et j'avertis les enfants qu'ils aient à ne plus s'y représenter jusqu'à décision de justice. »
L'un des instituteurs a dit : u L'heure de notre séparation accoutumée étant venue, nous allons prier et nous retirer.
La prière faite et les enfants s'étant relevés, le commissaire de police a dit : u Je répèle aux enfants que l'école est fermée au nom de la loi. n
Le même instituteur a dit : u Mes enfants, vous êtes ici par ordre de vos parents; nous les représentons, nous sommes vos pères et vos mères; vous êtes dans nos bras comme dans les leurs : nulle puissance que celle de la justice ne peut nous séparer. Vous serez ici demain à huit heures. "
Un long procès-verbal a été ensuite dressé et clos à cinq heures et demie. M. le commissaire de police s'est conduit, pendant tout le cours de cette opération, avec une extrême urbanité. Les instituteurs n'ont eu qu'à se louer de ses procédés.
Le lendemain, mercredi, les instituteurs, ainsi qu'ils l'avaient annoncé par leur protestation, ont ouvert leur école, à l'heure fixée. La classe du matin n'a point encore été troublée; mais, à la classe du soir, M. le commissaire de police s'est présenté de nouveau et a fait lecture d'une ordonnance de M. Poultier, juge
d'instruction, .hum i m- : .. Vu lei procèe-terbaus dressés ptr
M. \r commissaire de police, ensemble de la protestation signet imr lr> lieors « l *- CoUx, Lacordaire al de Montalembert, disoai que pour l'exécution de noire commission rogatoire, ei dat< du fl mai el <ln 10 mai, tous moyens doivent être employés poor que force demeure ;i Justice : que les inscriptions annonçant I institution teronl effacéesi el qu'an besoin scellés seront apposés mit 1rs portes extérieures de l'école. Ce II mai 1831. ■
Lecture faite de cette pièce, M. le commissaire de police a drmundé ani instituteurs quelles étaient Itur- intentions. Les instituteurs s'en sont référés fe Irur protestation «l«* la veille, et onl déclaré de nouveau qu'ils ne céderaient qu'i l'emploi de lu force. Alors l'action suivante s'eal passée :
M. le rommissaive de police. Au nom de la loi, je somme lis enfants ni présents de se retirer.
M. Lacordaire. Au nom de vos parents dont j ;>i l'autorité, je \ mis ordonne de rester.
M. le cotnmitêaire <ir police. An nom de ls loi. y somme une seconde fois les enfants i « - î présents de se retirer.
M. Lacordaire. Au nom de vos parents doui j";ii l'autorité, je vous ordonne nue seconde fois de rester.
M. le commissaire de police. Au nom de la loi, je somme une troisième fois les enfants ici présents de se retirer.
M. Lacordaire. Au nom de vos parents dont j'ai l'autorité, je roua ordonne une troisième fois de rester.
\ choque sommation de M. le commissaire de police, les enfanta qui étaient au nombre de dix-huit sont restés immobiles sur leurs bancs, el Be Boni écriés unanimemenl : .Non- resterons, après la dernière, deux sergents de ^ille en uniforme et en armes sont entrés : ils onl pris les enfants par In main el les ont fait sortir. Il a été en même temps déclaré aux instituteurs que le scelle allait être apposé à la porte extérieure de leur école. M. Lacordaire a protesté que l'école était son domicile el qifil y passerait la nuit, i moins qu'il n'en lut tire par force. I elle protestation n"a point
arrêté M. le commissaire de police, qui a donné ordre de ne laisser monter dans l'appartement aucuns meubles propres au sommeil, et ces meubles avant été, en effet, amenés, leur introduction a été empêchée.
M. le commissaire de police dressait cependant son proecsverbal. Sur la fin, il a sommé nommément MM. de Coux, Lacordaire et de Montalembert et généralement toutes les personnes présentes, de se retirer. M. Lacordaire a dit : u Messieurs, je >i suis ici chez moi, ; je vous remercie d'avoir bien voulu m'y n prêter le secours de votre présence, de m'avoir aidé à défendre " vos droits et les miens, tous violés dans ma personne. Main- H tenant que ce devoir d'amitié est rempli, je vous prie de céder n à la sommation qui vient de vous être faite, et de me laisser « seul avec la loi et mon droit, n Tout le monde s'élant retiré, 31. le commissaire de police a sommé M. Lacordaire d'abandonner l'appparlement. 31. Lacordaire a répondu : h Je proteste » que c'eslici mon domicile, que j'ai loué cet appartement, que » j'ai l'intention d'y passer la nuit, et que la force seule pourra » m'en faire sortir, » Sur l'ordre de 31. le commissaire de police, un sergent de ville s'est approché et a touché au bras 31. Lacordaire, qui s'est retiré.
Ensuite la porte extérieure a été fermée à la clef. Une bande de papier a été apposée et scellée à la jointure, et sur la bande de papier il a été fixé une plaque eu tôle, à l'aide d'un serrurier. (ne dirait-on pas être en Juin 1880 ?)
Page l'>- « cela] de /' mat em. >■
l'u dei élèves de M. Bohrbacher, esprit enjoaé el de grande finesse (M. l'abbé (i. L.)j avait Imaginé le mirant épisode d'outre»! be :
•• l'n digne pi ofesseur de morale, qu'on appelait /'• Pdr< Bernai |Mnir sa bonté el ><>n oeuvre rraimenl paternelle en faveur il<« jeunes filles Lorraines-Allemandes égarées ou délaissées, **- 1 ;* î r
fori lit'- avec M. Rohrbacber. IN se revoient il. m- l'autre m le,
nui- ii distanee, M. Berman, dans les antichambres de la Très- Sainte Vierge avec saint Liguori, dont il avait de son rivant distillé les suaves doctrines a l'usage des séminaristes de Nancy. Tout ii eoup >a Mu- m' trouble, ses veui se couvrent de pleurs : il apercevait dans une profondeur ténébreuse, assis tristement an milieu de Quelques personnages vénérables^ mais s lèta fortement el anguleusement taillée, son ami M. Bohrbacher, immobile et taciturne dans ce sépulcre <l<> vertueui iiiir.m- Bigeants. Comment, toi ici, cher collègue I oh! je ne t'y laissi rai pas. Je cours parier ii saint Lignori qui m'obtiendra de la Bonne Mère de .Nuire doux Sauveur un billet d'amnistie. — Point de réponse de M. Rolirbachcr, qui demeure !••> yéui baissés vers la terre dans l'attitude des condamnés. — Le bon M. Berman revient une minute après. — Saint Liguori a obtenu le billet de délivrance, et le tendre ami court se jeter dan- les liras de M. Bohrbacher. — Tu es libre, tu es libre, cher ami, le dis-je, regarde donc, je liens ton Exeat.
h M. Rohrbacber, >>an5 se déranger : Non point, j'ai encore quinze jours de pénitence a faire. Je les ferai jusqu'au boni, h
Paj;e 168.
M. Anatole Laurent a fait tirer aussi une lithographie trrsrcssemblante de sa peinture du U. P. Lacordaire ; malheureusement «lie n'est pas dans le commerce.