‹ Lacordaire journalisteChapitre 16 sur 114 · Avenir du 27 octobre · texte numérisé non relu

Avenir du 27 octobre

pour vivre de la charité. Songez que pas une église, pas un palais épiscopal, pas un séminaire, pas un presbytère n'est à nous : tout cela appartient à l'Etat ou aux communes, aux ennemis mêmes de notre liberté. Xous serons libres, il est vrai, mius commo le prolétaire que rien ne peut atteindre, parce qu'il n'a rien... » A ces craintes, Lacordaire répond, avec sa vaillance accoutumée : « Triste langage! qui fait douter si les enfants de ténèbres n'ont pas plus de foi, ne connaissent pas mieux la force de la vérité que les enfants de lumière. Eh bien 1 oui, supposons-le, vous serez comme le prolétai[-e qui prend s('s bras et s'en va, selon l'expression d'un grand écrivain, sûr de trouver partout de l'ouvrage et du pain. Vousserez comme le prolétaire, avec Dieu de plus pour patrimoine, avec l'espérance qui ne trompe pas, avec des millions d'âmes qui vous aiment. Votre Maitre n'en avait pas tant et il a vécu... » D'autres enfin ont parlé de l'airranchissement de l'Eglise et de son budget avec grande impartialité.

Les événements semblaient, chaque jour, donner raison à Lacordaire : il n'avait presque pas la peine de chercher des arguments ou des preuves, les faits les lui fournissaient plus probants qu'il n'aurait pu l'espérer.

A peine cet article était il parvenu aux lecteurs de l'Avenir qu'un nouveau s'imprimait, plus virulent que le premier ^

Le préfet du Jura s'était cru, b ce moment, autorisé ù, adresser au clergé de son département une proclamation ordonnant des pi'ières pour le roi ; et il basait ses recommandations sur ce que le clergé recevait les bienfaits de lElat. Aussitôt Lacordaire d'exhaler son indignation dans un article qui serait tout au long à citer : « Eh bien ! prêtres catholiques du Jurai nous vous adressons à notre tour une proclamation, à vous, à tous nos frères, à tous ceux qui prient Dieu avec un cœur d'homme, et nous leur disons ceci :

\. Avenir du 30 uctobi'o 1830.

(( Priez pour le roi ; priez pour sa famille, pour le repos de son règne et la tranquillité du monde, non pas à cause de votre préfet, mais h cause de Dieu qui vous le commande, à cause de vos premiers aïeux qui priaient ainsi. Du reste, sentez profondément l'indignité du langage que l'on vous tient, et voyez ce que vous coûtent les millions de l'État. » Et il continuait en disant aux catholiques : «... Si Néron ressuscitait et qu'il envoyât un prétorien vous demander un Te Dciun, on vous condamnerait à le chanter. S'il réclamait votre bénédiction avant de frapper le ventre de sa mère, et que vous eussiez Taudace de la lui refuser, tous les préfets de l'empire vous adresseraient une proclamation, au nom de V honneur de 1(1 pairie, pour vous rappeler que vous vivez des bienfaits de l'État. Car, entendez-le, ils exigent de vous des prières dont votre conscience ne reste pas juge, et ils l'exigent en n'invoquant qu'une raison, c'est que vous êtes payés. Ils n'ont pas besoin d'être justes : vous êtes payés. Ils n'ont pointde compte à vous rendre : vous êtes payés... »

— «... Catholiques ! voilà ce que vous coûtent les millions de l'État: la liberté de conscience! » — ... « Catholiques ! voilà ce que vous coûtent les millions de l'État... le renversement de l'Église. »

Lacordaire base ensuite son raisonnement, et cela avec pleine raison, sur ce que ces prétendus bienfaits de l'État n'existent pas. « Nous ne réclamons pas des bienfaits, mais l'exécution d'un traité, mais l'indemnité d'une spoliation. L'Eglise n'a jamais été à la solde de l'État, dans ses plus grandes misères; et quand nous, attaquons le bu;lget du clergé, nous sommes loin de toucher à l'œuvre du grand pontife qui signa le concordat de ISOl. Nous attaquons un acte d'insigne mauvaise foi, par lequel on change tous les ans l'acquit d'une dette en un don, métamorphose dont nous serons les victimes, jusqu'à ce que nous consommions le sacrifice entier de nos droits. »

Noire polémiste ne léusso pas f-es lecteurs respirer. Deux jours après i, il répond à l'objection, aux craintes de ceux qui voyaient, dans la suppression du budget des cultes, la ruine de l'Eglise, et pour le clergé l'impossibilité de vivre. C'est dans cet article que se trouve un fort beau passage sur l'Église et la Papauté.

Les événements continuent de lui fournir des armes dont, en antagoniste habile, il se sert avec une brillante dextérité.

Sur ces entrefaites, en effet, le sous-préfet d'Aubusson voulut forcer le curé d'une des paroisses de son arrondissement à procéder à l'inhumation d'un pécheur notoirement public, et libre-penseur avéré. Le curé refusa; le sous-préfet fit alors fracturer les portes de l'église et introduire le cercueil de vive force dans la maison de Dieu.

En relatant cet abus scandaleux de pouvoir, Lacordaire rappelle que, peu de jours auparavant il avait averti les catholiques que semblable persécution ne manquerait pas de leur être infligée.

Son article est un de ceux oii il montre le mieux son merveilleux talent de journaliste. On ne comprendrait pas que ses accents aient laissé impassibles les cœurs des catholiques et du clergé. Entendez-le: ^

« Calholi(iues... Un do vos frères a refusé à un homme mort les paroles el les prières de l'adieu suprême des chrétiens; il a laissé le soin d'honorer des cendres étrangères à ceux qui pouvaient leur dire : Vous nous avez aimés pendant la vie, aimeznous encore au-delà. Votre frère a bien fait : il s'est conduit en homme libre, en prêtre du Seigneur, résolu k garder ses lèvres pures de bénédictions serviles. Miilhcur à qui bénit contre sa conscience, à qui parle de Dieu aux morts avec un cœur vénal ! Malheur au prêtre qui murmure des mensonges au bord d'un cercueil, qui conduit les âmes au jugement de Dieu par crainte des vivants et pour une vile monnaie ! Votre frère a bien lait ; sommes-nous les lossojeurs du genre humain ? Avons-nous l'ait un pacte avec lui pour llatter ses dé-

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