‹ Lacordaire journalisteChapitre 41 sur 114 · AU R. P. LACORDAIRE · texte numérisé non relu

AU R. P. LACORDAIRE

Paris, le 4 mars 1848.

Mon Révérend Père, Je viens de lire le prospectus de l'^/c nouvelle. Vous n'avez pas

besoin de mon adhésion, mais si peu qu'elle vaille, je vous la donne d'autant plus volontiers qu'il s'en faut de beaucoup que j'aie attendu les circonstances actuelles pour me former une opinion sur la marche des événements. Et moi aussi je suis une victime politique... (si je ne connaissais pas le mobile de mes actious, je dirais catholique.) J'ai été abandonné de tout le monde, excepté de moi et, je l'espère, du bon Dieu. Pour m'arranger de ce qui était, je n'ai pas eu, comme tant d'autres, une combinaison plus ou moins plausible à chercher ni à soutenir, et je me suis appliqué, je m'applique encore à moi-même ce qu'on dit de toutes les infortunes : Laissez passer la justice de Dieu.

Prenez garde de commettre les mômes fautes que V Avenir. La France est toujours la grande nation. On a voulu la reprendre par en haut, puis par U milieu, et voici que beaucoup de gens s'imaginent qu'il ne reste plus qu'à la reprendre par en bas. Triple erreur. On ne sauvera la nation qu'avec et par la nation lout entière, sans exclusion d'aucune classe. Vous avez déjà un pou dépassé le but, vous allez déjà un peu au delà du vrai. Vous le sentirez vous-même. La France n'est pas une démocratie à l'état de dispersion élémentaire comme autrefois les États-Unis. Elle a son unité, ses organes essentiels, toutes ses grandes fonctions vitales. C'est par là qu'il faut la prendre, si on veut connaître son but et la diriger vers les fins que lui réserve la Providence. Autrement on n'opérerait ([uc comme sur un cadavre.

Le nombre par lui-môme* n'est rien. Mais il est tout si on l'élève, par la construction des éléments auxquels il s'appliplique, à l'état de puissance. La première fonction du corps national est sans contredit celle do l'Eglise, du clergé. Le règlement des compétences, par la séparation du spirituel, du temporel et suivant le procédé admirablement exposé dans les Institutions diocésaines de révoque do Digne, n'est que plus facile quand on se place à ce point i\c vue.

Le budget du clergé est plus qu'une dette, c'est une nécessité. Personne au monde ne pourrait le lui enlever sans dommage pour la France. L" A\:enir fit une faute immense, irréparable, en demandant la suppression du budget du clergé. Les écarts de doctrine no furent qu'un accident personnel ou de polémique, indépendant do toute mauvaise intention...

Victor-Amédée Waille

Librairo-éditour

Ancien Rédacteur-Gérant de VÂvenir.

Faut-il admettre que cette lettre ait eu, sur Lacordaire, assez d'influence pour lui faire modifier et ses idées et sa façon de les exposer? Nous ne le croyons pas. Ce serait attribuer un trop grand clïet à une bien petite cause. Néanmoins, on remarquera un changement notable dans ses articles de Y Et'e nouvelle, si on les compare à ceux deVAvenir ; consVàtaiion d'autant plus facile à faire que ses articles de VÊre nouvelle traitent des mêmes sujets que les plus remarquables de V Avenir, à savoir du Budget des Cultes. Et si l'on ne craignait de paraître manquer de dignité dans une chose aussi grave, nous pourrions dire que l'on y voit Lacordaire réfuté par luimême.

Comment expliquer cette variation?

Oh! d'une façon très simple.

La jeunesse est l'âge des illusions et de l'intolérance. Ce qu'elle a pensé se doit exécuter sur-le-champ. Son œil aperçoit le but, l'idéal, et elle n'a de cesse qu'elle n'ait, pour l'atteindre, renversé tous les obstacles. Elle conçoit à peine que ce qui doit être ne soit pas; elle ne sait pas faire la distinction nécessaire, obligée, entre la thèse et l'hypothèse; elle ne réfléchit pas que si la perfection était de ce monde, ce ne serait déjà plus ce monde. Aussi est-elle facilement dure, violente, n'acceptant ni les excuses, ni les circonstances atténuantes et cachant sous le masque des impassibles redresseurs de torts, la douceur si belle de son âge qu'elle ne laisse reparaître que dans les intimes efl'usions de l'amitié.

Tel nous avons vu Lacordaire à V Avenir.

Peu à peu, le cours de la vie apporte l'expérience en même temps que les années. Une plus claire connaissance des hommes et des choses calme les ardeurs des premiers jours, sans rien enlever des primitives convictions. L'idéal n'a point changé, mais on a appris qu'il pourrait être atteint en tournant les obstacles aussi bien — et peut-être mieux — qu'en essayant de les briser. On

admet plus facilement l'existence des imperfections inhérentes à l'humaine nature ; aussi devient-on indulgent, tolérant pour les choses comme pour les hommes. On cherche moins à combattre qu'à convaincre, et l'on arrive à savoir se contenter du possible, dans l'espoir du mieux.

Ainsi nous apparaît Lacordaire dans sa campagne à VEre nouvelle. Il réfute lui-même les objections qu'il avait accumulées à V Avenir contre le budget du clergé, et conclut à son maintient

Entre temps, et à la veille des élections, il écrivit un article sur les Candidatures du clergé'^. En voici un aperçu :

(( C'est demain jour des électious... Le clergé se présente aussi. Pour la première fois depuis un demi-siècIc, il trouve en lui-même le courage de s'offrir, et dans les populalioos Je courage d'accepter... 11 le pouvait et il le devait... Se retirer en un pareil moment, c'est abdiquer le service militaire à l'heure de îa bataiDe... Mais par dessus tout, le clergé dovait aspirera marquer sa place à l'Assemblé nationale pour constater aux a'Cux de la France et du monde entier l'affaiblissement des passions religieuses dans notre pays... Cependant le rôle politique du clergé ne nous parait qu'un accident transitoire. Une fois la République constituée, le prêtre se retrouvera en présence d'une nation extrêmement jalouse delà distinction des deux pouvoirs spirituel et temporel, et qui s'est fait, dès longtemps, une si baute idée du sacerdoce, qu'elle souffre avec peine tout ce (jui le fait descendre, même pour un temps, des hauteurs de l'Horeb et du Calvaire... »

Cet article empruntait une saveur particulière à la position actuelle de Lacordaire ; lui-même se présentait à la députation.

Parler de sa candidature et de son élection n'est point sortir de notre sujet; c'en est, au contraire, comme un corollaire. Car, alors, comme souvent depuis, le journaliste était appelé à devenir député.

\. Ère nouvelle des 18, 20, 26 et 30 avril 1848. Ar ticlcs intitu lôs : Du budget des Cultes sous la lié publique. 2. Ère nouvelle, 22 avril 1848.

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Ceux qui ont reproché à certains prêtres de notre temps, plus hardis ou plus courageux, de compromettre leur soutane dans les salles de bal transformées en clubs démagogiques, ont oublié qu'une rol)e de moine s'est risquée dans ces mêmes lieux et qu'elle n'en a point été souillée, au contraire.

Lacordîiire, en eflet, eut à défendre sa candidature dans les réunions publiques. Il y parut deux fois : d'abord au grand amphithéâtre de l'École de médecine, où son succès fut immense; puis, à la Sorbonne, le 41 avril 1848, où il avait été invité à venir exposer ses principes politiques et religieux devant le Club de V Union. Deux ou trois mille auditeurs avaient envahi la salle, tandis qu'une foule innombrable, ne pouvant pénétrer dans l'enceinte, inondait la cour de l'antique édifice et troublait de ses chants et de ses clameurs les interpellations et les discussions du dedans.

Lacordaire se juontra d'une énergie, d'une crànerie remarquable, et fit tète à l'orage sans reculer d'un pas ^ Nous n'avons pas l'intention de rapporter, dans toute son étendue, ces séances longues et mouvementées. Qu'il nous suffise de citer les réponses les plus caractéristiques du candidat.

On lui demanda ce qu'il pensait du discours de M. de iMonialembert sur la question suisse. En ce moment, Lacordaire était en froid avec son ancien ami. Néanmoins, il fit une réponse fort digne, qui se terminait ainsi : « Je n'aurais pas dit ce qu'il a dit, et cependant son discours ne m'empêche pas de reconnaître que M. de Montalembert est un bon Français, un homme de tabMit, dévoué à la chose publique; par conséquent, je suis resté pénétré d'estime et d'amitié pour lui ».

1. Biographie des candidats à V Assemble e nationale, par un Vieux Montagnard. Lacordaire (Henri) devant le club de l'Union. Sténographié par CoRBY (Albert), Paris, librairie répul)licaino do Gustave Havard, 24, rue des Mathurins-Saint-Jacques ; 1848. — In-24 de 32 pages.

Cette réponse ne satisfit pas son interlocuteur, qui riposta :

Le citoyen Barnabe. — La question que je posais au candidat n'était pas une question religieuse : je demandais seuîelement au Père Lacordaire s'il adopte le jugement porté sur les libéraux en général et sur les hommes de 93 en particulier, par le citoyen Montalembert.

Le citoyen Lacordaire. — Le citoyen Montalembert, dans son discours, a porté un jugement sur ce qu'il a appelé les radicaux présents et anciens : les radicaux de 1793 et les radicaux de 4847. Je déclare, pour ma part, que je ne suis pas le moins du monde radical, dans le sens que l'on attache ordinairement à ce mot. — Le mot radical a dans notre langue une signification qui, jusqu'à présent, n'est pas favorable... [Le candidat est interrompu dans ce moment. — Mouvements divers à V intérieur. — Clameurs au dehors).

Messieurs, en deux mots, M. de Montalembert a dit du mal de 1793 : eh bien! je déclare (p.ie, pour ma part, il y a des hommes de 93 dont je ne pourrai jamais dire du bien; qu'il y a eu également en 1847, en 1848, et qu'il y aura même en 1849, des discours, des faits de certains révolutionnaires, dont je ne pourrai jamais dire du bien. Maintenant, quels sont ces révolutionnaires ? Ce sont ceux qui ne veulent ni la liberté dans l'ordre, ni l'ordre dans la liberté. Je regarde l'ordre et la liberté comme deux éléments essentiels à la vie humaine, et (Quiconque est convaincu d'avoir été l'ennemi de l'ordre est l'ennemi de la liberté. [Nouvelles rumeurs en dehors. — Le calme se rétablit au bout de quelques instants). Je méprise les tyrans parce qu'ils ont été les ennemis de la liberté ; je méprise les révolutionnaires parce qu'ils étaient, au fond, des tyrans, sous un autre nom. Entre les tyrans et les révolutionnaires, je ne fais aucune différence.

Le citoyen J3arnabé. — Je ne trouve pas la réponse catégorique. Je demande au citoyen Lacordaire si ce discours, qui était tout entier une longue satire envenimée contre nos pères de 93, mérite son éloge ou son blâme.

Le citoyen Lacordaire. — On me dit catégoriquement que le citoyen Montalembert était contre nos pères de 93 : eh bien ! pour ma part, je déclare que je ne me reconnais aucun père de 93. Je reconnais en 1789 des hommes qui ont voulu la destruction d'un grand nombre d'abus, qui ont combattu pour cette destruction ; je reconnais, de 89 à 93, des hommes qui sont morts pour combattre ces abus, soit à l'intérieur, sur l'é-

chafaud, soit à l'extérieur, dans les victoires que nous avons remportées. Les hommes persévérants dans leur volonté, dans leurs luttes pour la liberté, voilà ceux que j'appelle mes pères. Parmi tous ceux qui sont morts à cette époque, je distingue ceux qui mouraient pour défendre la liberté, et ceux (jui fais lient mourir pour anéantir et reculer cette même liberté i. )>

Présenté à Paris par le Comité central des libertés politiques, civiles et religieuses^ Lacordaire ne fut pas élu, mais obtint 62,333 voix -. Tandis qu'il échouait dans la capitale, les électeurs des Bouches-du-Rhône le choisissaient pour leur représentant sans qu'il s'y attendît le moins.

\. Extrait do \di Biographie cii(',Q ci-dessus.

2. A titre do curiosité, on lira peut-être avec intérêt la liste des candidats où figurait le P. Lacordaire; on verra cuinbiun elle est bicarrée.

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