Lfîttre à Mme Schwotchino, 16 mars
LAOORDAIRE JOURNALISTE 05
qui le Iraliissont, il nn porrl jamais l'cspùranno d'uno vio régiilicromonl ordonnée, qui consacre les principes de ]iberl(l', d'éfîalili'î et de fralernité que le chrislianisme a mis au mondi3...
La France élanl donc catholique, la position que prendront son épiscopat, son clergé, ses fidèles, est d'une importance souveraine et, pour ainsi dire, sans mesure. Ce que ne voudront pas les catholiques ne s'accomplira pas, ou s'accomplira dans des conditions telles, que le succès même ne sera que l'avantveille de la chute et de l'ensevelisscinent. Il y a aujourd'liui, comme au 18 brumaire, deux choses victorieuses : la nation et la religion. On ne pouvait pas le dire en 1830, bien que cela fût; mais les voiles de 1830 sont déchir(''s, et tout le monde, à part ce petit troupeau d'aveugles qui ea chaque occasion survit à la lumière, tout le monde voit qu'il y a deux forces en France : le peuple même et Jésus-Christ. S'ils se divisent, nous sommes perdus; s'ils s'entendent, nous sommes sauvés.
Comment peuvent-ils s'entendre?
Ils pcnivent s'entendre, si l'Eglise respecte les volontés générales de la nation, et si la nation respecte les lois traditionnelles de l'Église. Ils peuvent s'entendre, si l'Eglise travaille au bien de la nation, et si la nation consent au bien de l'Eglise.
Commençons par nous. Qu'est-ce que veut la nation? Elle a fait ou laissé périr, ce qui est la même chose, trois monarchies en quarante-sept ans; elle est lasse par conséquent de ce triple et infructueux essai ; elle soupçonne, à tout le moins, qu'il y a dans cette forme de gouvernement quelque chose de mystérieusement incompatible avec la stabililé de ses destinées. Elle se demande si les rois ne sont pas condamnés du ciel, puisqu'ils tombent avec tant de facilité, et elle veut, par une grande expérience, tenter de vivre et de durer sous une autre forme d'admini.stralion publique. Pourquoi l'empècherions-nous? Est-ce que l'Evangile ou l'Eglise ont jamais réprouvé une forme quelconque de gouvernement? Est-ce que les institutions chrétiennes ne fleurissent pas mieux sous le ciel démocratique des Etats-Unis que sous le sceptre autocratique du czar? Quelle raison divine y a-t-il de s'opposer à l'établissement d'une république en France? Aucune assurément.
... Voilà pour nous. Quant à la nation, elle nous doit le respect sincère de notre constitution divine. Cette constitution est connue; ce n'est pas nous qui l'avons faite; nous la croyons de Dieu, et nous sommes prêts à. signer chacun de ses articles de tout notre, sang. En attaquer un seul, c'est nous ordonner de choisir entre la mort du temps et la mort de l'éternité. Notre choix est fait. Mais la nation nous doit plus que le respect de
notre constitution divine, elle doit aux catholiques, comme ù tous les autres cultes, une abolition réelle des entraves qui, dans notre pays, chargent encore la conscience et la pensée quant à leur droit d'expression et d'expansion. Nous demandons pour nous et pour tout le monde les libertés qu'on nous a refusées justju'ici, et que l'Américiue protestante ne refuse à personne depuis le jour de son glorieux affranchissement. Nous demandons la liberté d'éducation, la liberté d'enseignement, la liberté d'association, sans lesquelles toutes les autres sont impuissantes à former des hommes et des citoyens. La république des esprits est le péristyle nécessaire de la république civile. Donner la compression des esprits pour principe à la liberté des Etats, c'est une tradition païenne qui n'a produit que l'esclavage de la presque totalité du genre humain. L'Empire, la Restauration, la Révolution de juillet ont élevé les générations françaises sans pouvoir en faire des générations monarchiques; la Républi(]ue les élèverait sans pouvoir en faire des générations républicaines. L'esprit n'accomplit pas les offices de l'État, l'État n'accomplit pas les offices de l'esprit. Toutefois, nous n'entendons point par là exclure un corps chargé de l'enseignement au nom de l'Etat; nous le croyons utile et nous le voulons. Un grand nombre de catholiques font partie de l'Université de France ; plusieurs d'entre les signataires de ce Vrospectus en sont des membres déjà anciens; ils regardent et nous regardons tous avec eux l'Université comme une condition de la vie littéraire et scientifique du pays. Nous défendrons ses droits comme les nôtres, et nous espérons qu'elle finira par défendre les nôtres comme les siens. Il est impossible qu'il ne se trouve pjs dans son sein comme parmi nous beaucoup d'hommes dignes do comprendre et de souhaiter le juste équilibre qui nous réconciliera tous.
En réclamant de la République la liberté de la conscience et de la pensée comme la première de toutes, nous n'en faisons pas le seul objet de nos vœux, comme si, par une sorte d'é- ■goïsme sacré, les catholiques oubliaient, en regardant le ciel et l'àme, tant d'autres intérêts dignes de leur préoccupation. L'Evangile n'a rien méconnu, rien oublié de ce qui touche l'homme. Nourris de ses leçons, nous ne séparons point dans notre sollicitude ce que Dieu ne sépare point dans la sienne. Nous voyons avec douleur les afflictions morales et corporelles de tant de nos frères qui portent ici-bas la plus lourde part du travail commun, part devenue plus pressante encore par le développement même de l'industrie et de la civilisation. Nous ne croyons pas ces maux saus remèdes, et si la souffrance est
imposée à tous los enfants de l'homme, la charité imie à la science peut pourtant quelque chose pour en alléger le lléau, sinon pour le détruire entièrement. L'Eglise y a sans cesse travaillé; à aucune époque, eJle n'a perdu de vue le pauvre peuple, et plus que jamais, s'il est possihle, à cause des maux nouveaux et étranges du monde, elle a ses yeux et son cœur sur les plaies de l'humanité. Nous attendons, nous devons attendre de la République, qu'elle emploiera sa puissance au soulagement des misères du plus grand nombre de ses enfants. Nous attendons d'elle aussi qu'elle prendra sous sa protection les peuples qui ont perdu leur nationalité par des conquêtes injustes que le temps n'a point ratifiées, et ces autres peuples qui, suivant de loin nos exemples, aspirent à leur affranchissement politique et moral Les biens de la France sont ceux du monde entier, et la fraternité n'a point de frontières. Il faut qu'on ne nous accuse plus d'indifférence pour les tentatives généreuses, qu'on ne nous soupçonne plus de connivence avec aucune oppression. Le nom de la France doit s'unir par toute la terre à celui de Pie LX, et faire tressaillir dans un môme mouvement tous ceux qui souffrent, tous ceux qui espèrent, tous ceux qui ont faim et soif de la justice, tous ceux qui attendent la confédération dernière du genre humain sous une même loi de travail et d'amour. »
Nous avons trouvé, à la Bibliothèque nationale, en tête de la collection de YEre nouvdln, un placard de quatre pages que nous croyons inédit, et qui ne manque pas d'intérêt. C'est une lettre adressée au R. P. Lacordaire par l'ancien rédacteur-gérant de Y Avenir, M. Victor- Amédée Waille. Nous ne savons en quels rapports il était resté avec son ancien collaborateur du journal de Lamennais: mais, toujours est-il qu'il se permet des conseils oii tout n'est pas à dédaigner.
La voici dégagée de certaines phrases qui sentent l'utopiste ou l'illuminé :