Vie de Mgr Maret, tome T, p
pays et à la religion. Ce fut dans celte môme pensée que j'entrai à l'Assemblée nationale, et que je m'assis à l'extrême gauche, alin de donner immédiatement un signe de mon adhésion au genre de gouvernement que la force des choses venait d'imposer à la France.
» J'en étais là le 15 mai, à peu de chose près, quoique déjà le côté où je siégeais m'eût inspiré des défiances et des répulsions. Le 15 mai ébranla jusqu'au fond les faibles racines de mes espérances. Il m'a révélé des projets et des passions (pii devaient infailliblement aboutir à la guerre civile, à une lutte profonde, inévitable, acharnée, où l'extrôme gauche jouerait un rôle dont je ne voulais pour rien au monde prendre la responsabilité. Dès lors, je n'avais plus qu'à changer de place où à me retirer. Changer de place, c'était une démarche éclatante et accusatrice, qui posait d'ailleurs devant moi cette question : où aller? que faire? de qui me rapprocher? Les partis monarchiques relevaient la tète ; je ne voulais pas les servir, je ne le pouvais pas sans compromettre la religion. J'aimai mieux me retirer, et la conséquence naturelle était que j'abandonnasse la direction de l'Ère nouvelle. Mais ici le péril était moins grand, moins pressant. En sacrifiant l'honneur de la députation à ma conscience, j'avais accompli un acte loyal et courageux; le blâme môme qui m'entourait était par devant Dieu une couronne dont le prix me consolait. Je pouvais quelque temps encore, par ménagement pour mes collaborateurs, et en affaiblissant la couleur du journal, rester au poste que j'avais pris. Je le fis. Je demandai une autorité plus grande ; je m'appliquai à diminuer dans notre œuvre ce qui eût blessé trop vivement l'incertitude de mes convictions. Il en résulta des tiraillements et des découragements. Les journées de juin achevèrent d'abattre ma foi politique, qui n'avait jamais été viable, et je vous déclarai que je ne garderais pas la direction de l'Ère nouvelle au delà du 15 octobre, au minimum, et du 15 janvier 1849, au maximum. Tout cela était logique pour moi; il ne l'était pas pour vous. Persuadé à priori de l'excellence des idées démocratiques, \ous étant nourri de leur avenir inévitable dans le monde, vous deviez peu comprendre la mollesse de mes allures. Je ne puis m'en plaindre ni vous en blâmer. Évidemment, la faute était à moi, et non à vous. C'était à moi, au commencement, de pressentir si je n'allais pas au delà de mes forces en prenant une voie étrangère jusque-là à toutes les habitudes de mon esprit. C'était à moi de connaître, de savoir que j'étais un démo- -crate bien novice, et que je serais incapable, sans une conviction énergique, de mener à lin l'ouvrage que je commentais
avec vous. J'avoue ce tort; Dieu le jugera. Il jugera si le besoin de me dévouer pour sa cause peut excuser la témérité qu'il y eut à m'engager dans une œuvre dont je n'étais pas sûr.
» Enfin, monsieur l'abbé, la Providence vous a conduit à prendre la direction d'un journal qui répond à votre pensée et qui ne répondait point à la mienne. Cette conclusion était naturelle, elle était la seule équitable. Je ne regrette pas la part que j'ai prise dans cette fondation; car j'estime votre pensée utile, douée d'une certaine probabilité, partagée par des hommes que j'aime, dont j'apprécie la loi, le talent et l'honnêteté. En fondant avec vous l'E/e noucelle, nous avons tous ensemble bien agi; nous avons donné à Dieu et à notre patrie une preuve de notre dévouement, et je dir^i d'un dévouement justifiable. Mais chacun va jusqu'où il peut. Depuis le 2 septembre, l'Ère nouvelle est votre œuvre et n'est plus la mienne. Eu vous laissant mon nom sous une forme tacile, j'ai voulu ne pas vous nuire par une brusque séparation, et vous donner, ainsi qu'à tous nos collaborateurs, une marque de ma plus cordiale estime. Je ne vais pas au delà. Je crois nécessaire de vous le dire et de me réserver pour une retraite plus absolue ma pleine et entière liberté. Vous avez besoin vous-même de la vôtre.
» Veuillez agréer, monsieur l'abbé et très cher confrère, celte effusion de mon cœur dans le vôtre, et l'expression de mes sentiments les plus distingués comme les plus dévoués.
)) Fr. Henri-Dominique Lacordaire, des Fr. Prêcheurs. »
Lacordaire porta toujours le plus vif intérêt à l'Ère nouvelle. Il blâme énergiquement les attaques dirigées contre elle par VAml de la reUrj'wuQl M. de Montalembert. « Son attaque violente contre VEre nouvelle est d'un malheureux augure. h'Ere nouvelle, au fond, est utile, malgré ses exagérations démocratiques, et si une restauration se présentait, un des plus grands périls de l'Église de France serait dans un retour à la passion monarchique de i8i4. On ne verrait plus, dans les catholiques, que les très humbles valets des avènements les plus contradictoires, et un vide complet de pensées et de convictions *. »
Ne sont-ce point là des prévisions que notre époque a vu se réaliser? N'y. aurait-il point eu profit à suivre de