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DES PRÉDICTIONS

(17 Octobre 1831)

Les prédictions ont toujours joué un certain rôle dans les révolutions politiques. Il est peu d'empereurs romains, par exemple, qui, avant de monter sur le trône, n'eussent quelque oracle à leur dévotion, quelque bruit sacré qui venait de loin et qui se répandait sourdement dans l'empire. On faisait même parler à la fois les trépieds de l'Asie, les chênes de la Gaule, de la Grèce et de la Bretagne; on avait des amis et des sibylles partout. Les peuples, frappés d'une crainte religieuse, écoutaient avidement, comparaient les prédictions; leurs cheveux se dressaient en voyant la ressemblance; puis on apprenait tout à coup que Vespasien avait été salué empereur, en Orient, que Julien s'était déclaré contre Constance, et le peuple, spectateur de l'ouvrage des dieux, admirait, en tremblant, leur pouvoir. Il me souvient d'avoir vu cela si souvent, dans l'histoire ancienne, que je m'étonne comment un tel ressort conservait sa vigueur. Mais la rage de connaître l'avenir est si grande ici-bas, que jamais les peuples ne seront insensibles aux avis mystérieux que l'intrigue ou la crédulité jetteront à leurs oreilles.

Depuis le christianisme, il est vrai, l'histoire ne fait

1. Recueil (le prcdlcthns- depuis le seizième siècle Jusqu'à la consommation des temps, Paris, Libr. catholique d'Ed. Bricon, rue du Vioux-Golombicr, iP 19. — septembre 1830.

pas une mention si fréquente de cet abus des révélations prophétiques, qui est horrible lorsqu'il vient de la fraude, et déplorable lorsqu'il est le fruit d'une imagination exaltée par de grands événements. Nous n'avons pas, comme les païens, des oracles permanents et officiels, et nous avons un tribunal unique, souverain juge des croyances populaires, qui seul peut donner à tout ce qui vient tenter l'esprit des fidèles une force [convaincante et de la réalité. Toutefois^ dans les catastrophes où la religion fut compromise, du temps des guerres religieuses, en Angleterre, en Allemagne, en France, partout on a entendu des esprits qui se disaient inspirés, qui annonçaient la chute des empires, la ruine de Babylone, le règne de l'Antéchrist et la fin du monde ; car cela est de rigueur. L'hérésie surtout a été féconde en prophètes; elle a eu des époques où un prédicateur ne montait guère en chaire sans avoir une petite prédiction contre le pape et ses papistes, contre François I"" ou Charles-Quint. Les hommes à qui ces sortes de choses font peur, devraient lire cela au moins une fois,- afin d'apprendre jusqu'où peut aller la fertilité de l'esprit dans les inventions de ce genre, et de quoi est capable une imagination de bonne foi, remuée par de grandes craintes, de grands désirs, ou même par des théories déçues. Il y a de bonnes gens aujourd'hui qui croient sincèrement à la nécessité d'un miracle pour sauver l'Europe, et leur unique raison, c'est qu'ils n'ont pas pu la sauver. L'amour-propre de l'homme va jusque-là. Ils s'étaient arrangé une Europe à leur façon, il y a quinze à seize ans de cela; la voilà qui s'en va en fumée, et ils crient, ils prophétisent. Excellentes âmes, sans doute ! car je ne suppose pas que leur erreur soit volontaire; il faudrait d'autres crayons pour peindre ces hommes qui se sont quelquefois rencontrés, assez hardis pour faire le mal, afin d'en tirer ce qu'ils croient être le bien. Hommes perdus, qui ne voient pas que le plus grand obstacle que la Providence met

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entre nous et les événements, ce n'est pas la mort, mais le mal, et qui osent franchir cet abîme, au nom de Dieu qui les repousse et cle l'avenir qui les méprise. Laissons dans leurs ténèbres ces infamies de la politique humaine; l'illusion explique trop de choses pour ne pas s'en tenir à elle.

Il y a donc eu, dans tous les temps, des prédictions politiques, et il y en a encore aujourd'hui, témoin le livre qui nous suggère ces pensées. C'est un recueil innocent de quelques prétendues révélations déjà imprimées çà et là, et qui regardent les destinées présentes ou prochaines de l'Europe et de la religion. Lorsqu'un hvre semblable vous tombe dans les mains, pour vos péchés, la première réflexion qui vous vient est celle-ci : Voilà des gens qui me disent : « Telle chose arrivera, pour sûr ». Qu'est-ce qui me prouve qu'ils ne mentent pas? Assurément, il ne suffit pas, pour prédire, de prononcer hardiment ces mots : « Telle chose arrivera, Dieu me l'a dit ». 11 faut au moins qu'une partie de la prédiction se soit accomplie, pour donner crédit à l'autre, ou que Dieu ait fait connaître son prophète aux peuples par des marques éclatantes. Notre petit livre n'est pas dans ce dernier cas; car, je vous prie, qu'est-ce que Martin? qu'estce qu'une ancienne religieuse, qu'on ne nomme pas? qu'est-ce qu'un ecclésiastique d'une vie exemplaire qui, depuis quelques années, voyait tout en noir? qu'est-ce que la sœur Nativité et Philippe-Dieudonné-Noël-Olivarius, et Jean de Vatiguero, et le vénérable Barthélémy Holzhauser? C'étaient ou ce sont, je le crois de tout mon cœur, de très pieuses personnes; mais vraiment quelles marques divines les ont déclarées prophètes?

Peut-être du moins une partie de leurs prédictions s'est accomplie, et nous garantit la vérité du reste! Voyons : Martin a prédit, en d816, « qu'il serait fait un si grand trou à la couronne, que cela la mettrait auprès de sa ruine ». La Gazette et la Quotidienne^ depuis qu'el-

les sont au monde, ont dit tous les jours la môme chose : sont-elles prophétesses ?

L'ancienne religieuse a vu, en 1816, un nuage qui couvrait la France, et dans ce nuage, il y avait des voix confuses qui criaient les unes : Vive la République ! les autres : Vive Napoléon! les autres : Vive la religion et le grand monarque que Dieu nous garde ! En vérité, elle a vu et entendu cela!

Pour Philippe Dieudonné-Noël-Olivarius, c'est bien une autre affaire. Il a vu, lui, toute l'histoire de Napoléon, mot à mot, il a compté son infanterie, et sa cavalerie, et son artillerie, à un homme près. Cela est prouvé; la prophétie a été imprimée en 1542, elle était dans un couvent de bénédictins. Mais, où est-elle aujourd'hui? Dans les mémoires de Joséphine, imprimés à Paris, en 1827, et nulle part ailleurs.

En lin, voici Jean de Vatiguero, autrement dit Saint- Césaire, imprimé en 1524. Ecoutez : « En l'année du Seigneur... sera le commencement des tribulations. Il viendra alors une mortalité et une peste qui ravageront le monde d'une manière merveilleuse; presque la moitié des hommes mourra en l'espace de soixante-cinq mois. » Le reste est une longue peinture de guerres et de discordes, qu'on a voulu appliquer à la révolution, à l'empire, à la restauration, enfin à nos derniers troubles, et auxquels il est impossible de les faire cadrer ni chronologiquement, ni moralement. Nous attendrons, pour entrer dans un plus grand détail, la peste qui doit enlever la moitié des hommes; jusque-là, nous nous moquerons de Jean de Vatiguero ou du moins de son livre.

Voilà pourtant les rêveries dont la France est inondée, et qui contribuent à ébranler l'esprit public. Le sol se couvre de prophètes et de prophétesses, qui vont colportant de clocher en clocher des ouï dire de l'autre monde, des spectres sortis de leurs cerveaux et d'une piété qui s'aveugle sur les vrais besoins des nations ; et remarquez

à quoi poussent ces jeux funèbres : à l'inertie, au fatalisme, à l'idée que tout est perdu, si Dieu ne fait pas un coup d'État. Étranges hommes! si fiiibles et si vides, qu'il faut que Dieu leur arrive en personne, pour qu'ils redeviennent quelque chose. Ils vont jusqu'à rêver la destruction universelle des méchants, ce qui est contraire à tout ce que l'Évangile et l'Église nous ont appris des plans de la Providence, à tous les sentiments du chrétien qui doit aimer ses ennemis et mourir pour qu'ils vivent. Mais quoi! s'il y a toujours des méchants, il faudra donc toujours combattre? Oui, combattre, c'est l'homme et la vie.

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