I/AVENIR
DE LA LIBERTÉ D ENSEI GNEM ENT
!«'• Article (n Octobre 1830)
Quand la Religion tombe de sa place chez un peuple, elle pourrait donner à ses ruines une grandeur qui serait à coup sûr respectée ; elle pourrait devenir libre, après avoir été reine. Les hommes adorent également la puissance ou la liberté, et, par une permission de Dieu, l'une au moins de ces choses est toujours en notre pouvoir. Mais la liberté coûte, surtout à qui descend du trône. On verra donc plutôt une Religion déchue aller en suppliante devant la seconde majesté, lui demander l'appui que le malheur ne refuse jamais à ceux qu'il frappe. Elle attendra longtemps aux portes du palais ; un jour le prince l'apercevra en passant, et il dira : Dieu soit loué! il y a encore de la foi parmi mes peuples. La Religion s'inclinera profondément ; car la seconde majesté a daigné parler devant la première. Le prince ouvrira sa bourse, et faisant réflexion que l'étiquette lui interdit d'olTrir directement l'aumône à Dieu, il dira d'un ton haut : ^L le cardinal, vous êtes mon aumônier. La Religion s'inclinera plus profondément; elle retournera dans ses basiliques
désertes, au milieu de rindiffcrencc du peuple, mais avec le sourire et l'or de César.
De ce moment, il n'y aura plus de bornes à ses malheurs, aux outrages de ses ennemis, et surtout à ceux de l'État. Elle ne sera, dans la patrie, ni mère, ni fille, ni épouse, elle n'y sera pas même étrangère, car les droits de l'hospitalité sont saints. Un jour cette Église malheureuse se souviendra que son Maitre lui avait dit : Allez, et enseignez toutes les nations. Et, voyant autour d'elle la postérité d'un grand pays privée de ses leçons, elle pleurera de douleur entre ce souvenir et ce spectacle. Elle songera que Corinthe ne refusa pas à Denis la charge de maître d'école, et qu'une religion payée par un peuple qui n'ose pas lui confier ses enfants, qui ne lui permet pas même d'élever ceux de ses propres fidèles, est sans doute la religion la plus méprisée qui ait jamais parlé de Dieu aux hommes.
Mais de quoi se plaindrait-elle? elle n'est plus reine, et elle n'a pas voulu être libre; l'Etat l'a prise à ses gages pour chanter des psaumes, pour enterrer les morts et lui répondre Amen; l'Etat est juste. Il est vrai qu'une loi a déclaré que tous les cultes étaient libres; mais le plus grand malheur de ceux qui ont une fois goûté de la servitude, c'est de ne plus même comprendre le geôlier qui vient leur dire : VouS êtes libres. On dit pourtant qu'Athènes poussa des cris de joie qui firent tomber les oiseaux du ciel, lorsqu'un général romain lui déclara qu'elle était rendue à son ancienne liberté : je le veux bien; c'était son dernier cri, et l'àme d'un grand peuple peut une fois sortir de son tombeau. Puisse l'Église de France, pousser, comme Athènes, ce cri sublime, dût-il être le dernier ! Il est temps : qu'elle réclame surtout une liberté sans laquelle toute liberté religieuse est une dérision, la liberté d'enseigner ses enfants, depuis leur berceau jusqu'à leur mort. Le prêtre est un homme qui enseigne; l'église est un lieu où l'on enseigne; la foi est
quelque chose qui s'enseigne : donc l'enseignement doit être libre, ou la liberté des cultes n'est qu'un vain mot.
Mais, dira-t-on, n'y a-t-il pas des sciences et un enseignement profanes? j'entends : quand il ne s'agit que de Dieu, du bien, du mal, des peines et des récompenses futures, de la destinée des hommes, il est permis à chacun d'enseigner tout ce qu'il veut; s'il s'agit de quelques idiomes plus vieux que les peuples et que les livres seuls parlent encore, nul n'y a droit, hors l'Université. Ce qui est sacré appartient à tous, ce qui est profane appartient à l'Université. Mais s'il se trouvait que la religion et la science, la Bible et l'histoire fussent indivisibles, comment pourrait-on être libre à l'égard de l'une, et esclave à l'égard de l'autre ! Si le Pape qui partagea de nouveaux mondes entre d'avides conquérants, leur eût dit : « Tout ce qui est à l'orient du méridion sera libre, tout ce qui est h l'occident sera esclave, » oii serait la liberté sous le ciel ? Ainsi le monde moral est une sphère où la foi et la raison, l'orient et l'occident se rencontrent, sur quelque point que chemine l'homme ; lui interdire l'une des routes, c'est briser la sphère sous ses pieds.
Les langues, l'histoire, l'astronomie, la physique, les mathématiques, la philosophie, tout cela est plein de Dieu. Les langues, par exemple, nous servent à parler de lui, à transmettre son nom de peuple en peuple, du passé à l'avenir; elles sont les monuments de Dieu encore plus que des nations qui les ont parlées; elles sont Dieu lui-même, car il est écrit quelque part que le verbe, c'est Dieu. Et pourtant on les a faites prisonnières ! Une faction arrête, aux portes de l'avenir, la parole et la pensée des temps primordiaux; elle se constitue le canal obligé des traditions du genre humain, et il faudra son bon plaisir pour que Dieu puisse parler du commencement à la fin des choses!
Laissons cette distinction risible du sacré et du profane.
Il serait vraiment curieux que l'Université déterminât la limite, et qu'elle fît le cadastre des sciences terrestres, pour mieux asseoir son monopole. D'ailleurs, si les cultes sont libres, ce qui est profane peut devenir sacré, et ce qui est sacré peut devenir profane, au gré de chacun. Que je fasse mon Dieu de Mahomet, voilà toute l'histoire bouleversée dans l'Université; que j'adore le soleil, comme les anciens Perses, la classe d'astronomie ne saura plus que devenir; qu'il me plaise d'élever un temple au crocodile égyptien, le conseil royal de l'instruction publique en perdra l'esprit. Il n'y a qu'une chose claire, c'est qu'avec le monopole de l'enseignement prétendu profane, il n'est pas de père, en France, qui puisse enseigner sa foi à ses enfants, pas de famille oii ne pénètrent le schisme, la moquerie des croyances héréditaires, l'impossibilité d'adresser à Dieu une prière commune.
En effet, qu'il y ait des sciences sacrées et des sciences profanes, il n'y a toujours, dans les enfants, qu'une tète pour les apprendre. Comment faire alors pour accorder les droits de la Religion avec ceux de l'Université, la liberté avec la servitude? Apparemment, comme Salomon, couper l'enfant en deux ou choisir. Eh bien 1 Salomon donna l'enfant tout entier à sa vraie mère, et l'Etat ne nous laisse rien des nôtres. Etrange jugement ! Si du moins l'État faisait tirer au sort à qui de la liberté ou de la servitude écherra chaque intelligence qui vient de naître, peut-être la religion aurait-elle sa part. SMl faisait jouer aux dés cette tunique de la vérité qui n'a pas été cousue de main d'homme, peut-être le hasard la jetteraitil sur les épaules d'Atlas. Mais non, le profane emporte le sacré! La servitude est de droit pour le tout, quand il lui reste une part dans quelque chose !
Chrétiens catholiques! voilà ce qui vous perd depuis trente ans, ce que les millions de l'Etat ne paieront jamais, ce qui ne fera de vous qu'un vil troupeau d'esclaves, jusqu'au jour oii vous voudrez reprendre un droit que
114 LAGORDÂIRE JOURNALISTE
Dieu, la nature et la Charte ne permettent pas de vous ravir avec une si insolente opiniâtreté.