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rien à attendre de cette nouvelle émancipation de l'esprit; car l'Université de la Restauration les avait laissés maîtres des études, des sciences et de la jeunesse. Que devait-ce être d'uae Université conduite et réformée par eux? Nulle souveraineté intellectuelle ne peut être conçue plus victorieusement oppressive que celle qu'ils eussent obtenue du simple maintien d'un monopole, consacré par l'usai^e, et que la restauration même avait ffiit bénir, exprès pour eux,<par les évêques. Cependant la liberté d'enseignement triompha le 7 août : tant elle s'est trouvée liée, dans les esprits, avec les principes de l'ancienne et de la nouvelle Charte, arec la liberté descultes, la liberté domestique, la liberté des opinions, la liberté de l'erreur et de la vérité. Pas une voix ne s'est élevée en faveur de cette respectable rapsodie, qu'on appelle l'Université.
Il n'y a donc plus à raisonner : la liberté d'enseignement e&t une loi ; elle est contemporaine et sœur de tout pouvoir vivant en France ; elle est assise sur les quatre pieds du trône. Toutefois il n'est pas inutile de raisonner un peu, même quand on n'a pas besoin d'avoir raison.
La servitude de l'enseignement est incompatible avec quelque liberté que ce soit; car la liberté s'obtient par l'enseignement, se conserve par l'enseignement, a pour but l'enseignement, c'est-à-dire le progrès du genre humain dans la religion, dans les sciences, dans les arts, dans l'industrie, dans la chiir et dans l'esprit. Si les siècles ont enfanté péniblement la liberté, s'il en a coûté aux hommes tant de larmes, pour arriver à ce crépuscule de la barbarie où ils vivent encore, quelle en a été la cause, sinon qu'il leur a fallu dérober l'enseignement avec autant de peine que Prométhée enleva le feu du Ciel? Car bien avant le Calife Omar, qui pensait que tout était dans le Coran, et jusqu'à Napoléon, qui croyait que tout était au bout d'une épée, les despotes ont voulu enseigner seuls les peuples, plus hardis en cela que Dieu lui-même qui n'a pas voulu enseigner seul l'homme ve-
nant au monde, de peur d'en faire un esclave de la vérité. La liberté s'est donc levée tard, parce que la transmission de la pensée fut longtemps difficile, et que l'église catholique a été la première société spirituelle assez forte pour mettre le genre humain en communication avec lui-même.
Personne ne doute de cela, tout le monde sait que l'enseignement et la liberté ont creusé, le long des âges, deux sillons illustres et inséparables dans leur fortune. Comment donc l'enseignement serait-il esclave, aujourd'hui que la liberté est devenue la victoire? Quoi ! parce qu'il sera sorti de la tête d'un soldat, dans des jours de fer, une académie tout armée, une espèce de Minerve, moitié païenne, moitié gothique, la France ne pourra, dans des jours meilleurs, souffler sur ce fantôme qui aspire à l'immortalité ! C'est trop d'ingratitude et d'inconséquence, c'est trop oublier la source d'oùjailiitlaliberté, et qu'il est encore au monde des rois qui arrêtent, aux portes de leur empire, les leçons de l'Europe comme d'autres y arrêtent la peste.
Songeons-y une fois : si la liberté peut exercer le monopole de l'enseignement, après en avoir été six mille ans la victime, le pouvoir absolu a eu le même droit et le conserve encore. Tout ce que peut la liberté, le pouvoir absolu le peut; car la liberté ne peut que ce qui est saint et juste. Malheur à elle si l'oppression de l'enseignement est un de ses droits ! Le parricide n'apporte longue vie à rien, et l'humanité ne prétend pas se donner tant de peine pour léguer de race en race ses espérances et sa jeunesse à un chapitre de dix professeurs. L'humanité veut le progrès, c'est la fin de toute liberté, mais le pro grès est-il possible avec le monopole? Il a droit de vie et de mort sur l'intelligence des hommes, pendant le tiers de leur existence; il règle en souverain la durée des études, leurs objets, leurs méthodes ; il se croit conmie le soleil obligé d'être immobile. Clovis brûla un jour ce qu'il avait adoré; le monopole adore aujourd'hui ce qu'il adorait hier, ce qu'il adorera demain. Il est encore à ge-
noux devant le grec et le latin, comme au temps où ces deux langues renfermaient toute la littérature et toute la politesse moderne. Quand il sortirait de sa nature stationnaireet jalouse, il ne sortirait pas de la nécessité qui veut que, sans concurrence, l'invention languisse et le progrès tombe. Est-ce en suivant une méthode consacrée qu'on en découvrira de nouvelles? Est-ce en faisant une éducation universitaire qu'on découvrira l'effet d'une éducation émancipée?
Vouloir la liberté sociale et le progrès de l'humanité, sans liberté d'enseignement, c'est vouloir un phénomène sans cause.
On ne l'a pas même assez remarqué : presque toute la liberté est une liberté d'enseignement. La liberté de la presse est une liberté d'enseignement, la liberté des cultes est une liberté d'enseignement; la liberté de la tribune et du barreau, celle de l'industrie, des arts, des voyages sont des libertés d'enseignement. Et la raison de cela est dans la définition même de la liberté, de ce nom mystérieux qui a toujours ému les peuples, malgré les vicissitudes terribles de son histoire, malgré le sang et les sophismes; semblable au nom divin de la religion, que l'hypocrisie, l'erreur et les bûchers n'ont pu flétrir, et dans lequel toutes les nations espèrent avec une invincible patience. Qu'est-ce donc que la liberté ?G'est le règne de la pensée sur la force; c'est, dans l'ordre politique, le combat victorieux de l'esprit contre la chair, à quoi se réduit tout le christianisme. Le genre humain demande, comme l'Église catholique, que le glaive matériel soit soumis au glaive spirituel, et il ne se lassera de le demander que quand il l'aura obtenu, parce qu'il ne concevra jamais que des régiments de cavalerie aient un droit naturel à gouverner les hommes, ni que la pensée d'un seul ait droit à l'empire sur la pensée de tous. Cela étant, il est facile de voir pourquoi l'histoire de l'enseignement, c'est-à-dire de la propagation dé la pensée, est l'histoire
delà liberté, pourquoi presque toutes les libertés sont des libertés d'enseigner et d'être enseigné, pourquoi enfin c'est une éaorm3 contradiction, dans les termes et dans les choses, que d'appeler libre un pays oii la tribune et la chaire sont ouvertes, mais où l'école est fermée.
GOETZ DE BERLICHINGEN A LA îiflAIN DE FER
(20 Octobre 1830)
Qu'il est douloureux, mais qu'il est beau de vivre aune époque oii les peuples ne combattent pas seulement pour ou contre la liberté, qui n'est qu'une moitié du monde; mais où la guerre civile se fait entre la liberté et la religion, qui sont le tout de l'humanité.
Jamais combat plus fécond ne s'était encore vu. Une part de l'univers était toujours en repos, lors de ces querelles fameuses et passagères qui se* décidaient au Forum ou à Pharsale, à Salami ne ou à Chéronée. La religion des peuples demeurait tranquille, bien loin au-dessous des mouvements populaires ; car ce n'était pas sa majesté qui la défendait de la fui-eur des partis, mais sa misère profonde, qui ne lui permettait pas d'être quelque chose là où se remuait une pensée. Aussi, toutes les dissensions de l'antiquité n'ont avancé en rien la question qui fait trembler l'Europe moderne; elles n'ont laissé à nos esprits aucun enseignement, comme elles n'ont laissé sur le globe aucune trace. Tout ce monde d'avant le christianisme était incomplet; ses peuples, ses mœurs, ses révolutions ont péri. Et qu'est-ce qu'une révolution qui meurt avant d'avoir changé l'univers !
Aujourd'hui, deux' choses immortelles sont aux prises : la religion immortelle depuis Dieu, la liberté depuis Je-
sus-Christ. Et quelle religion! quelle liberté! quels peuples! Une religion qui a régné de l'Euphrate à Thulé, comme les Romains, de la Scythie à l'Espagne avec les barbares, qui règne aux deux Amériques, après trois siècles de conquêtes, qui s'est montrée grande partout oij elle ne s'est pas montrée victorieuse et dont l'Evangile est divin pour celui même qui ne le croit pas. Une liberté fondée sur l'imprimerie, ce moyen indestructible de communiquer la pensée, qui a si fort rapproché les intelligences que le globe est aujourd'hui moins grand qu'autrefois l'empire romain, et qui nous fait comprendre comment la pensée des hommes pourrait parcourir l'infini. Des peuples, non pas comme ceux de l'Orient, pleins d'imagination et de mollesse, ou comme ceux du Nord, raisonneurs et froids, mais tenant le milieu entre ces deux créations originales, forts de leur double puissance et capables de pousser à bout les conséquences d'un principe, à travers mille ruines et mille siècles. Aussi, toute la terre est étonnée; les rois s'épouvantent; les pontifes écoutent si le ciel ne parlera pas; les âmes tranquilles se sentent défaillir et les cœurs généreux, pour la première fois incertains, ont envie de mourir, non pas comme Gaton, de peur de voir César, mais de peur de voir d'immortels malheurs.
Ils seront longs, ils seront inconcevables, car il n'est que trois solutions : l'extinction entière de la religion, la ruine totale de la liberté, ou l'alliance de l'une et de l'autre. Or, la religion n'a jamais péri sur la terre, et la liberté qui y avait fait des apparitions fréquentes avant l'ère chrétienne, est devenue une partie nécessaire de la constitution catholique, puisque celle-ci ne peut se développer qu'avec une immense liberté ; enfin on n'a jamais vu l'alliance parfaite de la liberté et de la religion, son ombre seule a été aperçue au moyen-âge. Les deux premiers partis sont donc dans l'impossibilité absolue d'obtenir le triomphe ; mais ils ne le voient pas, ils ne peuvent pas le
voir. Ce sont deux immortalités jalouses, dont la réconciliation et la vie paraissent contradictoires, excepté à Dieu, semblables à ces deux anges de Klopstock, l'un bon et l'autre condamné, qui regardaient tous deux mourir le Christ. Abadonnah, le mauvais ange, adresse à son ancien frère une question qui est, à elle seule, un repentir, pour savoir si ce n'est pas là le réconciliateur des hommes qui meurt; Tange de lumière lui répond seulement, avec un signe de tête sévère et triste : Abadonnah ! Mais une voix plus généreuse descend de la croix et vient apprendre aux deux anges que nulle réconciliation n'est impossible à Dieu. Ainsi en est-il de la religion et de la liberté, deux anges primitifs, dont l'un est tombé du ciel et qui se combattront, comme l'on combat quand on ne peut pas mourir et qu'on ne veut pas vivre sur le même sol.
Reste le troisième parti, le plus simple de tous, si l'on se fiait au temps plus qu'à la force, s'il y avait de part et d'autre une foi vive, si ne se cachait pas au fond du cœur de tous les hommes de parti cette horrible idée : Meurent tous ceux qui ne pensent pas comme nous I tant les hommes ont besoin de vivre en communauté de pensée. Car ce cri féroce est aussi divin : Meurent ceux qui ne pensent pas comme nous ! C'est le cri du Christ contre l'enfer; c'est une admirable manifestation de cette vérité qu'il n'y a point de certitude oii il n'y a point accord de sentiments. Mais voilà : l'épée n'unit pas; l'épée ne tue que le corps, et la folie des partis, c'est de croire aux échafauds.
Ils y croiront, pourtant : tour à tour opprimés, oppresseurs, ils s'efforceront de se faire un règne de quelques années dans l'anarchie des temps. Désespérés de ne rien établir, vingt essais déplorables ne les éclaireront pas; ils accuseront un homme, une armée, une famine : jamais l'impossibilité de leur système. Et ceux qu'ils poursuivront davantage de leur haine, ce sera le tiers-parti,
celui de la religion et de la liberté; les uns l'appelleront hypocrite, les autres révolutionnaire. Mais qu'il s'en console ! Heureux ceux qui aiment la religion et la liberté !
Quand le moyen-âge, ce symbole de la constitution libre et chrétienne, cet hiéroglyphe de l'avenir, était près de s'effacer du milieu des peuples, à l'aurore du xvi° siècle, on vit paraître quelques hommes qui voulurent arrêter la chute de la civilisation libérale et catholique. Déjà, en effet, la religion, sourdement menacée, songeait à s'abriter sous le pouvoir absolu, et le peuple abandonné commençait à chercher son appui dans lui-même. Il y eut alors des hommes qui combattirent pour l'œuvre de Charlemagne et des papes, et parmi eux, dit-on, fut Gœtz de Berlichingen, à la main de fer, que Gœthe a peint admirablement, lui et son époque, dans la tragédie qui porte ce nom. On y voit les trois partis : celui de l'empire, représenté par la cour de l'évêque de Bamberg. Il n'est parlé là que de paix, de repos, de la nécessité de constituer un pouvoir unique dans la main de l'empereur, et de détruire l'opposition féodale. Du reste, la cour de Bamberg est brillante, polie, pleine d'intrigues, d'abbés, de flatteurs, de savants; on y vit à la Louis XIV. Sur un autre plan apparaissent les paysans de l'Allemagne, préludant aux guerres sanglantes de la réforme et à la souveraineté du peuple, avides de sang et de pillage, se moquant de l'empire et de Dieu. Pour Gœtz de Berlichingen à la main de fer, tout rempli des souvenirs de sa première jeunesse, où il avait vu les derniers rayons d'un âge prêt à s'éteindre, il vit dans son château, avec sa femme et son fils, ses amis, ses hommes d'armes et ceux qui viennent de loin chercher un homme libre, qui sache défendre le bon ordre et le peuple. Mis au ban de l'empire, assiégé dans son château par les troupes impériales, il boit à la santé de rem})ereur et à la liberté : l'empereur, dit-il, sera notre avant-dernier cri, la liberté sera le dernier. Enfin il est trahi, arrêté, condamné; mais,
avant qu'il meure de ses blessures et de ses peines, les perfidies de Bamberg, les désordres du peuple et le tribunal secret l'ont vengé. On voit apparaître de loin ces destinées formidables que préparait au monde la destruction de la liberté, et qui sont aujourd'hui venues, mais non finies.
Nous donc, successeurs de Gœtz de Berlichingen à la main de fer, ne nous inquiétons ni du ban de l'empire, ni du ban du peuple, ne cessons de protester contre l'empire et contre le peuple. Élevons dans le désert un monument qui puisse apprendre aux générations sauvées, un jour, que longtemps avant leur salut, il fut des hommes libres et chrétiens qui ne devaient pas jouir de leurs travaux, qui le savaient, et qui n'en ont pas moins combattu : le tribunal secret de la postérité fera jsutice.
Ne craignons rien : si le despotisme et l'anarchie sont dans toute l'Europe, il y a aussi du pain et de l'eau dans toute l'Europe. Si l'on en chasse la vie, il y restera la mort. Heureux ceux qui meurent comme Gœtz de Berlichingen à la main de fer, quand la liberté n'est plus qu'au Ciel et que le monde est un cachot.