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D'UN SCHISME

(22 Octobre 1830)

Mahomet II était un très grand homme, du moins je l'ai ouï dire quand j'étudiais à l'Université. Je me rappelle encore très bien qu'il prit Constantinople et qu'il coupa la tête à une femme dont il était amoureux. C'est tout ce que l'Université m'en apprenait. Depuis ce tempslà, il m'est revenu sur son compte une anecdote qui me fait plaisir.

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Ce grand homme donc avait pris Constantlnople. Or, il y avait dans la ville une religion qu'on appelait la religion grecque, et c'était une admirable religion que celle-là, car elle était indépendante. Elle avait rompu tous ses liens avec un évéque de Rome qui voulait l'asservir : elle s'était moquée de ses bulles et déclarée souveraine à sa barbe. Aussi rienn'égale la liberté dont elle jouissait : son patriarche mourait-il ? aussitôt l'empereur rassemblait les évoques dans son propre palais, tant il avait d'estime pour eux, et il les priait de vouloir bien élire un pasteur suprême qui pût lui enseigner son devoir et le conduire du palais impérial au paradis. Les évéques se récriaient sur la piété de l'emiDereur ; c'était un don de famille impérissable comme l'empire, une tradition pure venue en droite ligne de Constantin le Grand. Le prince se retirait avec modestie, car les éloges gâtent la vertu. Alors, les évêques se mettant à genoux, imploraient le Saint-Esprit qui vient du Père par le Fils, mais qui ne procède pas de l'un et de l'autre comme tout le monde le voit, et il leur arrivait tout juste du Ciel un chambellan, pour leur dire : Messeigneurs, l'empereur est content du choix que vous voulez faire d'un tel, et il y donne très pieusement les mains. Les évéques se relevaient et entonnant un Te Deum grec, ils rendaient grâces à Dieu de leur avoir donné un empereur si chrétien et un patriarche élu avec tant de liberté, conformément aux canons de Sardique.

Quant à l'indépendance des controverses, il fallait voir cette Église, pour se faire une idée de ce que c'est que la liberté des discussions dans une monarchie bien entendue. On apprenait, par exemple, que les moines du mont Athos, en regardant leur nombril, avaient vu une lumière. Dans d'autres pays, la police eiU étouffé un pareil bruit, comme capable d'alarmer l'imagination des peuples. A Constantlnople, cela était impossible ; tout le corps épiscopal se serait soulevé plutôt, et aurait mis le Bosphore

à deux doigts de sa perte On s'assemblait en concile, pour aviser à comprendre ce que pouvait être cette lumière, si elle était créée ou incréée; on s'assemblait sans obstacles ; on s'assemblait pendant cinquante ans de suite, sans que le pouvoir civil osât le trouver mauvais. En un mot, il n'y avait pas de liberté pareille à celle-là.

Quand Mabomet II fut maître de Constantinople. il alla tout droit à Sainte-Sophie pour y faire sa prière, en bon musulman, et il la convertit incontinent en mosquée. C'était là un beau moment pour la religion grecque, et elle le comprenait bien; elle était prodigieusement inquiète de savoir par quel coup de vigueur elle maintiendrait sa liberté devant ses nouveaux maîtres.

Mahomet II la tira de peine avec une générosité digne d'être célébrée dans tous les siècles. Il fit venir les évéques et les principaux d'entre les prêtres, dans l'ancien palais impérial qui était devenu son palais : ce commencement de liberté les surprit agréablement. Ce fut bien pis quand Mahomet leur déclara qu'il ne prétendait gêner en rien leur conscience, qu'ils pouvaient procéder à l'élection d'un patriarche comme par le passé ; et que pour lui, foi de musulman, il ne voyait pas quel choix leur irait mieux que celui du sénateur Georges Scolarius. L'Église grecque se regarda tout étonnée; elle douta un instant si Mahomet n'était pas un successeur déguisé de Constantin, et elle admira profondément la clémence de Dieu, qui avait daigné sauver de la servitude la première Église du monde.

Georges Scolarius fut élu à l'unanimité; et afin qu'il ne manquât rien à ses devoirs, pas plus qu'à l'antique liberté, Mahomet voulut lui donner en personne l'institution épiscopale, à l'instar des empereurs grecs. Le jour pris pour la cérémonie, Mahomet monta sur son trône, entouré de toute sa cour, et le patriarche étant amené devant sa sublime présence, le musulman lui remit le bâton pastoral en lui tenant cet admirable discours ; « La

Très Sainte Trinité, qui m'a donné l'Empire, te fait, par l'autorité que j'en ai reçue, archevêque de la nouvelle Rome et patriarche œcuménique. » Ensuite, ce qui tient du prodige, il mena lui-même le patriarche h la porte du palais, et le fit monter sur un cheval blanc, — je ne mens pas — en ordonnant aux pachas et aux visirs de l'accompagner à pied jusqu'à l'église de Douze Apôtres, dont le patriarche voulait bien se contenter à défaut de Sainte- Sophie i.

J'estimais sans doute beaucoup Mahomet II avant de connaître cette anecdote; mais j'avoue qu'elle m'a singulièrement édifié, et qu'elle me fait comprendre certaines choses que je vois aujourd'hui de mes yeux. Je regrette seulement que quelques-uns de ces bons prêtres grecs n'aient pas supplié un si excellent homme de détruire les évêqueset le patriarche afin d'être encore plus libres. L'idée ne leur en vint pas

Il paraît qu'elle est venue en France, l'an de grâce 1830, à quelques prêtres délicieusement frappés du bonheur de la dépendance purement civile, et qui aspirent à se reposer de leurs fatigues catholiques dans le giron de l'État. Il faut faire une fin. Toujours des révolutions, des ultramontains, des papes! et un clergé si mal payé pour tant de tribulations! Ne pourrait-on pas une fois en finir, s'accommoder aux idées et aux passions du monde qui ne change pas, qui est et qui sera toujours le monde, établir une seconde Église anglicane riche et puissante? Car, où il n'y a point de foi, il faut de l'argent, l'État le sait bien : on retrancherait la confession, on ajouterait le mariage des prêtres; chacun y gagnerait, et par ces petits sacrifices réciproques, l'Église se fondrait avec l'État dans une tranquille unité.

Voilà le rêve ! les Cranmer sont prêts, il ne manque que Henri VIII.

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