DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT
3« Article (25 Octobre 1830)
La liberté des opinions est, après la liberté des croyances, le plus précieux des biens. Car le nombre des vérités immuables est petit; celui des vérités changeantes n'a pas de bornes, et le monde vit au milieu d'elles, comme une barque dans les flots. Songes, doutes, rêveries, ouïdire de ce qui n'est plus, présage de ce qui sera, le monde est ainsi bercé, toujours entre mille idées qui meurent et mille idées qui commencent, vagues inévitables de cette mer profonde où il est emporté. Qui voudrait arrêter les oscillations, arrêterait le mouvement; qui voudrait en-tra ver les opinions, enchaînerait la vérité. Les opinions sont libres pour que la vérité le soit; elles sont libres parce qu'elles font la moitié de la vie ; elles sont libres quand la Charte ne le voudrait pas et parce qu'elle le veut.
Les Français ont le droit de publier et de faire impri-
LACORDAIUI': JOURNALISTK 131
mer leurs opinions, dit la Charte; par conséquent les Français ont tous le droit d'avoir leurs opinions à eux. Autrement le droit de publier ses idées emporterait la défense d'en avoir en propre : ce serait une moquerie. Et cette liberté d'avoir ses opinions n'est pas une liberté du citoyen, mais une liberté du Français, une liberté qui date du berceau, puisque le berceau fait le Français. Le jour oii nos fils viennent au monde, ils héritent de nous à la fois la vie, le nom et la patrie, et h cause que notre patrie est la France, leur âme entre libre dans l'univers. Nul ne peut venir la réclamer; elle est à eux tout entière, et dès que la nature aura délié leur langue et leurs idées, ils seront, vis-à-vis des autres hommes, juges de tout, juges souverains. Quelle autorité civile pourrait s'arroger le droit de former leurs opinions, eux qui sont nés avec le droit de contrôle sur toute autorité civile ?
Il n'y a point d'enfants en France : c'est là une des premières maximes de notre droit public. Au sortir du ventre de sa mère, le Français a droit de penser, de parler, d'écrire, de publier ce qui lui plaît sur toutes choses, et qu'on ne croie pas qu'il y ait eu irréflexion du législateur à cet égard. Toute la «--ivilisation moderne serait changée si les lois déterminaient une époque de la vie avant laquelle la liberté d'opinions n'existerait pas. Dès lors reviendrait le principe des républiques anciennes, que l'esprit de l'enfant appartient à l'Etat et qu'il a droit de le plier à son gré : principe exécrable aujourd'hui, autant qu'il était spécieux alors : exécrable pour les chrétiens qui ne peuvent accorder le droit exclusif d'enseignement à une autorité humaine, exécrable pour les libéraux qui ne reconnaissent à aucune autorité le droit de courber les intelligences sous le joug. C'est le retour vers cet ordre de choses que la Charte rend impossible, en déclarant que les Français ont le droit de publier et de faire imprimer leurs opinions. La Charte a émancipé l'enfance et le Français naît homme.
132 LAGORDAIRE JOURNALISTE
Maintenant la liberté d'opinions est-elle en effet respectée dans l'enfance? L'État traite-t-il l'enfance d'après cette fiction sublime de la loi qui couvre nos berceaux de Il toge virile? Ah! l'univers le sait; il sait s'il existe une jeunesse plus avilie que la nôtre par les outrages d'un enseignement arbitraire et forcé. Ces Français qui ont le droit d'être publicistes dans leurs langes, ne peuvent apprendre les choses humaines et divines qu'avec le consentement d'une coterie présidée par un ministre! L'Université, comme Omphale, fait filer Hercule. Chaque écolier, au sortir de ce cachot intellectuel qu'on nomme une classe, peut écrire contre ses maîtres ; mais il est obligé de composer leur thème ou de traduire leur version, sous peine de rester ignorant toute sa vie. On le force à bégayer, pendant dix années, des opinions étrangères, comme les vainqueurs font épeler leur langue à une race conquise. Il faudra qu'il soit fonde batailles sous Bonaparte, fou des Jésuites sous M. de Villèle, fou de la liberté doctrinaire sous M. de Broglie, tour à tour le jouet et la victime des pensées les plus disparates. Car, dans nos sociétés divisées et instables, il n'existe pas, comme chez les anciens, cet esprit national, uniforme et perpétuel, qui donnait à l'enseignement un caractère grave, digne de l'enfance de l'homme. C'est pitié aujourd'hui de voir des ministres qui ne peuvent pas maintenir leurs idées au pouvoir, deux jours de suite, prétendre diriger l'éducation d'un peuple. Hé ! Messieurs, l'enfant, sur les genoux de sa mère, en sait autant que vous; laissez-le jouer avec son siècle, et ne vous mêlez pas de lui tenir les lisières, surtout quand la Charte vous en refuse le droit.
Il ne faut pas se méprendre sur l'intention du gouvernement à l'égard du monopole de l'instruction, et croire qu'il le maintient par zèle pour les sciences, pour un but purement littéraire. Il se tromperait beaucoup, fiU-cc là sa pensée ; l'Université tue la science, la littérature, tous les progrès possibles, surtout en province. Mais l'inten-
tion positive du gouvernement est d'avoir la jeunesse dans sa main, de pétrir ses idées à son gré; c'est-à-dire, de violer ouvertement la liberté d'opinions. Si le monopole de l'enseignement n'était qu'un monopole de versions et de thèmes, il faudrait aller voir le ministre de l'instruction publique comme une curiosité ; il aurait tout juste le département des niaiseries que le Régent destinait à Voltaire.
Mais quoi ! dront-ils, l'enfance est-elle capable d'avoir ses opinions à elle, et si nous ne les lui formonspas, estce que la paternité n'en usurpera pas le soin? Je vous admire : entre deux usurpations, si l'une était nécessaire, pourquoi préférez-vous la vôtre ? Aimez-vous l'enfant plus que son père? La nature vous a-t-elle imposé les obligations sacrées qui découlent de la transmission du sang et du nom? Si la Charte interdit au père de toucher h. l'esprit de ses enfants, Dieu lui en fait un devoir, Dieu lui rend ses droits : montrez-nous le même titre.
Au surplus, n'allons pas si loin. Tout Français est libre d'avoir ses opinions, et comme les opinions dépendent des livres, des conversations, des hommes qui entourent l'homme, il s'ensuit que tout Français est libre de lire ce qu'il veut, d'entretenir qui il peut, et de choisir ses guides dans la vie comme il lui plaît. Cela étant, il ne s'agit plus de savoir si les enfants sont capables d'opinions personnelles, mais s'ils aiment mieux les idées de leur père que celles d'indifférents et d'étrangers, le foyer paternel que l'Université. Il s'agit de savoir s'ils ne sentent pas, dès leur bas âge, l'oppression de cet enseignement nécessaire qui vient tout à coup bouleverser leurs notions primitives, et s'ils ne protestent pas avec indignation contre lui. Nous en appelons aux familles qui, depuis trente ans, ont perdu la piix domestique, par la tyrannie de l'Université. N'ont-elies pas vu, dans les premières années leurs enfants revenir à elles, le cœur serré, se plaindre qu'ils étaient froissés tous les jours dans leurs sentiments
les plus intimes? N'ont-elles pas vingt fois essuyé leurs larmes et gémi de vivre dans des temps sacrilèges? Oui, sachez-le, princes de l'enseignement, despotes ridicules, sachez que l'enfance vous abhorre, qu'elle connaît son malheur, que quelque chose lui révèle ses droits, et que la liberté vous balaiera un jour, dans son progrès comme la terre emportait dans son cours les détracteurs de Galilée.
Autrefois l'enfance était sacrée, parce qu'elle cstfaible; ses droits étaient placés sous la protection de Dieu; ils sont encore aujourd'hui sous l'égide de la Charte, qui a deux fois, dans deux révolutions, affranchi i'àme des petits.à la mamelle. 31ais, dans ce siècle, le cri de l'opprimé n'arrive à la puissance qu'avec le bruit de l'épéo, et les générations ne sont au monde qu'à vingt ans.
DE LA SUPPRESSION DU BUDGET DU CLERGÉ
ler Article (27 Octobre 1830)
Le mot fatal est prononcé. C'est ainsi, je crois, que toutes les langues appellent les paroles suprêmes qui contiennent une forte et triste vérité. Ce mot fatal a donc été dit à l'Église de France par un de ses enfants, do.it elle ne peut nier l'amour, et qui a trouvé la mort en la servant.
Plût à Dieu, lui a-t-il dit, que vous fussiez reine encore ! Mais le temps a e:nporté la couronne que les Francs vous avaient donnée et que vingt peuples, mêlés à leur suig, avaient affermie sur votre tête. Il ne vous reste aujourd'hui de votre patrimoine qu'un pain précaire, et de
votre alliance avec les rois que la servitude : osez devenir libre, fallût-il être pauvre. N'allez plus demander au Trésor une vie que l'ingratitude vous accorde à regret, et levez les yeux vers Celui qui vous envoya, sans tunique et sans bâton, porter la paix au monde en échange d'une hospitalité d'un jour.
Ces paroles ont été dites avec une autre éloquence, avec un autre accent dont la mémoire sera éternelle. Des chrétiens, des étrangers même s'en sont émus.
Les chrétiens se rappelaient les premiers temps de leurs pcre's, alors qu'ils étaient pauvres et qu'ils s'aimaient, alors que la liberté, chassée de dessous le ciel, renaissait avec eux sous le palais de Néron. Ils croyaient entendre la voix de leur Maître, disant à ses disciples : (\ N'ayez ni or, ni monnaie dans vos ceintures, ni un sac pour le chemin, ni deux tuniques, ni souliers, ni bâtons; car l'ouvrier mérite de trouver sa nourriture. » Sans doute il vient des temps oii les nations reçoivent Dieu avec magnificence, comme leur premier maître, oii son habitation parmi les hommes est plus célèbre que le palais des rois; mais la pauvreté du disciple ne doit jamais périr, elle est une vertu. Et quand les peuples retirent à Dieu leur confiance jusqu'à ne lui plus donner qu'un asile d'emprunt, quand ils n'accordent la vie à ses envoyés qu'à condition de les avoir pour esclaves, alors le disciple doit secouer la poussière de ses pieds et reprendre sur la terre le nom de voyageur. Ce n'est pas lui qui s'en va, il est chassé. On ne dit jamais à Dieu : Va-t'en. On le fait captif quand on n'en veut plus.
Les étrangers admiraient un langage que les hommes n'entendront jamais avec indifférence, puisqu'il a converti le monde. Ils ne croyaient pas qu'il y eût encore tant de foi, et que la religion pût se mettre face à face avec la liberté, sans autre secours que celui de Dieu.
Combien d'âmes attendaient ce moment! combien ont cherché le prêtre, depuis trente ans et ne le pouvaient
trouver dans un fonctionnaire public. Un instinct infaillible nous avertit de ce qui dégrade, et les Césars n'eussent pas persécuté les chrétiens si leurs pontifes avaient daigné accepter une solde de l'Etat. Constantin ne leur en fit pas l'offre, lors de la première alliance de l'Église et de Tempire; les chrétiens la signèrent, pauvres et libres, voulant rester toujours ce qu'ils avaient été trois siècles: des hommes quand il n'y en avait plus. Car tout leur secret fut d'être hommes parmi des esclaves. Aujourd'hui, nous avions perdu ce secret, jusqu'à être seuls esclaves, dans un temps où le pouvoir obtient à peine des serviteurs : comment l'estime des peuples nous serait-elle restée? Comment aussi le premier cri de liberté sorti des , rangs n'aurait-il pas éveillé des sympathies puissantes? La liberté, est-ce ce nom mystérieux de Dieu, que les Juifs disaient être caché dans le temple, et qu'on ne pouvait prononcer sans faire des miracles.
Mais ces sentiments ne sont pas les seuls excités par l'apparition du mot qui contient nos destinées. Ils ont été si divers qu'il est inutile d'en avoir une idée avant d'entrer dans aucune discussion.
Les sectateurs du xviii" siècle, ceux qui admirent le dernier chapitre du Contrai social, qui ne conçoivent un état qu'avec une religion fabriquée par ses législateurs, ceuxlà se sont épouvantés de notre hardiesse. Car le seul moyen qui leur reste d'avoir une religion légale, c'est d'avoir une religion payée. Ils sentent qu'au fond, le budget leur donn€ dans l'Église autant de pouvoir que le pape, et cette demi-papauté les console d'une liberté des cultes prématurée, qui sera bonne quand le catholicisme aura chanté sa dernière messe. Jusque-là, ils veulent avilir l'Kglisesans la persécuter; mais une Eglise sans budget ne peut pas être avilie, et elle ne peut être atteinte que par la persécution. Tout est donc perdu si la religion se débarrasse de la servitude du budget, si elle dit : Je serai libre I Car elle le sera, à moins d'être tuée. C'était
la position inexpugnable des premiers évêqucs qui firent alliance avec les princes : toutes les fois qu'on en voulait à leur conscience, ils ouvraient leur poitrine; il n'y avait jamais avec eux qu'une alternative : la vie ou la mort ! Et comment donner aujoiird'hui la mort h qui demande la liberté?
A coté de ces hommes de mauvaise foi, vieux débris d'un siècle qui ne souhaitait la liberté des cultes que pour haïr Dieu à son aise, paraissent des chrétiens dont le langage étonne, après celui que l'on vient d'entendre de la bouche de leurs ennemis. Vous voulez, disent-ils, la suppression du budget ecclésiastique, mais tout sera perdu, fors Vhonnevr. Nous n'avons plus assez de foi pour vivre de la charité. Songez que pas une église, pas un palais épiscopal, pas un séminaire, pas un presbytère n'est à nous; tout cela appartient à l'État ou aux communes, aux ennemis mêmes de notre liberté. Nous serons libres, il est vrai, mais comme le prolétaire que rien ne peut atteindre, parce qu'il n'a rien. Triste langage! qui fait douter si les enfants des ténèbres n'ont pas plus de foi, ne connaissent pas mieux la force de la vérité que les enfants de la lumière. Eh bien ! oui, supposons-le, vous serez comme le prolétaire, qui prend ses bras et s'en va selon l'expression d'an grand écrivain, sûr de trouver partout de l'ouvrage et du pain. Vous serez comme le prolétaire, avec Dieu de plus pour patrimoine, avec l'espérance qui ne trompe pas, avec des millions d'âmes qui vous aiment. Votre maître n'en avait pas tant et il a vécu. Ne pouvez-vous conquérir une seconde fois le monde, et, si vous ne le pouvez pas, pourquoi voulez-vous que le monde entretienne à grands frais une ombre décédée? Votre tombeau lui coûte trop cher, si la vie n'y est pas. Ah! oui, la foi est diminuée; mais savez-vous pourquoi? C'est que la charité s'est éteinte, et la charité s'est éteinte parce qu'il n'y a plus de pauvreté parmi nous, plus même de richesse, mais un horrible intermédiaire entre les deux
deux, quelque chose qui n'apaise la faim qu'en dévorant le cœur.
D'autres enfin, sans haine comme sans penchant pour la religion, ont parlé de l'affranchissement de l'Eglise et du refus de son budget avec des sentiments d'impartialité. Conséquents à leurs principespolitiques, ilscomprennent que le paiement officiel du culte est un attentat nécessaire à son indépendance et une charge qu'il est absurde de rendre commune à tous, lorsque la foi ne l'est pas.
Ainsi s'est partagée l'opinion publique sur cette grande question. Nous en suivrons le progrès et nous en hâterons la maturité avec une infatigable persévérance; car tout est là. Heureuse la vérité d'avoir la première retiré sa main, comme elle fut la dernière à la tendre au pouvoir! L'alliance est rompue; elle ne pouvait être éternelle entre ce qui passe et ce qui ne meurt pas. Que les rois descendent en paix dans leur tombe. Leur sort est accompli, et la postérité dira qui fut infidèle à ses serments, aux serments d'Yorck, quand Constance le pale mourant donna la pourpre à son fils et l'amour des chrétiens. Pour nous, vivons; car qu'y a-t-il de changé? La liberté reste et Dieu aussi.
DE LA SUPPRESSION DU BUDGET DU CLERGÉ
2« Article (30 Octobre 1830)
Nous venons de lire une proclamation de M. le préfet du Jura aux prêtres catholiques de son département, où après leur avoir appiis que la loi est la divinité politique des peuples, que son pouvoir s'étend partout et sur tout,
il s'étonne que plusieurs d'entre eux aient refusé leurs prières au gouvernement nouveau ; toutefois il leur permet de s'en abstenir, pourvu qu'ils se souviennent qu'on ne doit pas recourir aux bienfaits de l'Ktat, lorsqu'on se met en hostilité avec lui. Eh bien, prêtres catholiques du Jura ! nous vous adressons à notre tour une proclamation, à vous, à tous nos frères, à tous ceux qui prient Dieu avec un cœur d'homme, et nous leur disons ceci :
Priez pour le Roi, priez pour sa famille, pour le repos de son règne et la tranquillité du monde, non pas à cause de votre préfet, mais à cause de Dieu qui vous le commande, à cause de vos aïeux qui priaient ainsi. Du reste, sentez profondément l'indignité du langage que Ton vous tient, et voyez ce que vous coûtent les millions de l'État.
L'État ne demande à aucun fonctionnaire de prier pour lui, car les cultes sont libres. Le temps n'est plus où c'était un crime de lèse-majesté d'oublier un sacrifice à César le jour qu'il avait tué sa mère. Mais vous, catholiques, si Néron ressuscitait, et qu'il envoyât un prétorien vous demander un Te Dciim on vous condamnerait à le chanter. S'il réclamait votre bénédiction avant de frapper le ventre de sa mère, et que vous eussiez l'audace de la lui refuser, tous les préfets de Tempire vous adresseraient une proclamation, au nom de l'honneur et de la patrie, pour vous rappeler que vous vivez des bienfaits de l'Etat. Car, entendez-le ; ils exigent de vous des prières dont votre conscience ne reste pas juge, etils l'exigent en n'invoquant qu'une raison, c'est que vousêtes payés. Ils n'ont pas besoin d'être justes, vous êtes payés. Ils n'ont point de compte à vous rendre : vous êtes payés.
En vain direz-vous que le titre de fonctionnaire ne peut vous ôter la liberté religieuse, puisqu'il ne l'ôte à personne, puisque même en affaires purement civiles, les électeurs salariés de l'État conservent un vote indépendant et consciencieux. Catholiques! cela est vrai; mais une différence est entre eux et vous, c'est qu'ils ont con-
quis leur liberté et que vous n'avez pas encore songé à la vôtre. On leur a fait aussi les mêmes outrages qu'à vous ; des préfets leur adressaient d'insolentes proclamations où ils leur disaient : Hommes de l'État, hommes de notre argent, nous vous faisons savoir que tel jour, à telle heure? en tel endroit, vous vous déshonorerez à la face de votre conscience et de nous. On leur distribuait même le déshonneur tout fait, comme on vous ordonne de chanter des cantiques composés d'avance par David.
Catholiques ! voilà ce que vous coûtent les millions de l'État; la liberté de conscience.
Ils vous coûtent davantage. Car, si l'État peut vous contraindre à prier pour lui, il peut vous contraindre à prier pour tous ses sujets, sans exception. Vous n'êtes plus maîtres de séparer un seul Français de votre communion, que vous n'ayez obtenu le consentement du ministre des cultes. Tout Français a le droit devous demander des oraisons pendant sa vie et des psaumes sur son cercueil, sa quittance de contribution à la main. Et ce n'est pas tout : les sacrements n'étant pos plus invioia" blés que la prière, ils viendront aussi chercher la bénédiction nuptiale comme un droit acquis par leur qualité de citoyen ; ils arracheront votre Dieu, de ses tabernacles à l'exemple des parlements: ne l'ont-ils pas payé?
Catholique^! voilà ce que vous coûtent les millions de l'État : le renversement de l'Eglise.
L'État ne s'en cache pas ; il le proclame hautement; vous n'aurez part à ses bienfaits qu'à ce prix. Dieu le permet pour nous apprendre à tous jusqu'où tombe une Église qui attend son existence du Trésor. Désormais nous n'avons pas besoin de le dire, puisque nos ennemis prennent soin de le publier, puisqu'à toutes nos requêtes ils répondent avec dédain : N'êtes-vous pas nos hommes-liges ? Cela'est faux, catholiques ! nous ne réclamons pas des bienfaits, mais l'exécution d'un traité, mais l'indemnité d'une spoliation. L'Église n'a jamais été à la solde
de l'État, dans ses plus grandes misères, et quand nous attaquons le budget du clergé, nous sommes loin de toucher cl l'œuvre du grand pontife qui signa le concordat de 1801. Nous attaquons un acte d'insigne mauvaise foi, par lequel on change tous les ans l'acquit d'une dette en un don, métamorphose dont nous serons les victimes, jusqu'à ce que nous consommions le sacrifice entier de nos droits. Car enfin, que vouk'z-vous faire? Entre Dieu et le Trésor, il faut choisir une fuis. Il viendra, direz-vous, d'autres temps, une autre justice. Catholiques ! il viendra des rois et des peuples. Cependant la conscience vous presse ! la conscience est d'aujourd'hui, elle n'est pas de demain.
Prêtres catholiques I il s'agit de votre sang, et nous ne le méprisons pas. Nous sommes pauvres comme vous; nos veilles n'ont d'autre salaire que leur indépendance, et nous ne savons du lendemain qu'une chose, c'est que la Providence se lèvera plus matin que le soleil. Pourquoi mépriserions-nous le sang de nos frères? Leur peuple est notre peuple, leur Dieu est notre Dieu, leur vie est la nôtre et plus que la notre. Mais nous sentons vivement votre servitude, et nous pensons que la pauvreté vaut cent fois mieux que les outrages d'un préfet, que la ruine de l'Église. A-t-on jamais traité des hommes avec plus de mépris? Ils se moquent de vos prières, et ils vous ordonnent de les chanter. Si vous n'obéissez pas, vous êtes des séditieux à qui le trésor sera fermé; si vous obéissez, vous leur devenez si vils, qu'il n'y a pas de termes, dans les langues, pour exprimer ce qu'ils pensent de vous. Et pourtant ils n'ont de titre contre l'Eglise que celui de son débiteur.
Prêtres catholiques! nous protestons, pour notre part, contre ces indignités, contre ce martyre d'opprobre. Tant qu'il nous restera un souffle, nous prendrons le ciel et la terre à témoin que nous sommes purs de ce sang qu'on tire goutte à goutte de vos veines. Quelques-uns d'entre
VOUS nous haïront, s'ils le veulent ; ils nous accuseront d'appeler la misère sur leurs têtes. Un jour peut-être nous errerons dans le monde avec leur malédiction, un peu de terre étrangère couvrira nos cendres méprisées; mais à l'heure du réveil, nous espérons que Dieu retrouvera dans nos os l'amour qui ne s'y sera jamais éteint pour vous.
Prêtres catholiques ! ils vous ont adressé leur proclamation avec ces mots en tête : Honneur et Patrie!
Nous vous adressons la nôtre sous la protection de deux noms plus puissants: Dieu et la liberté!
DE LA SUPPRESSION DU BUDGET DU CLERGÉ
3'= Article (2-3 Novembre 1830)
Quand on n'y réfléchit qu'un instant, il semble que ce soit une position bien précaire et bien malheureuse que celle d'une Église réduite à vivre de la charité de ceux qui croient en elle. Tous les jours demander l'aumône et la recevoir ! Tous les jours compromettre devant les peuples la majesté de la religion par le spectacle de son dénuement ! Ce n'était pas avec l'attitude de la mendicité que le Jupiter de Phidias avait ajouté, dans l'esprit de la Grèce, àla grandeur des Dieux. Si le salaire que donne l'I^]tat détruit quelque chose de l'indépendance du prêtre, du moins l'Etat est un être invisible et puissant; les coups qu'il porte à la dignité de l'Église ne sont aperçus que bien tard et par des yeux capables de discernement. Mais le villageois qui donne un écu à son curé sait qu'il a des droits sur lui pour un écu ; la dépendance s'augmente
LACORDAIRK .lOURNAIJSTK 143
I);ir l;i [)cLitesse morne des rapports, en. vertu de la loi qui fait qu'un serviteur à cent francs de gage est moins libre qu'un ministre à cent cinquante mille fiancs.
('.ette objection qui préoccupe quelques esprits est si peu juste, que les professions les plus honorées et les plus libérales sont celles où le salaire vient des particuliers, tandis que les fonctions rétribuées à grands frais par l'État ont besoin de garanties contre le pouvoir, pour ne pas tombera l'instant dans l'al^îmc de la servilité. Combien l'on entend mal le christianisme, si l'on ne voit pas tout ce qu'il y a de beau dans les rapports domestiques des fidèles avec le prêtre ! Oublions au moment des traditions avilies; ce triste échange de bénédictions et d'argent, qui est, après le traitement de l'État, la cause de nos malheurs. Oublions-les: faites-moi une cabane pour presbytère; prenez une piei're de vos champs pour autel ; que la grange qui abrite vos moissons soit le temple. Est-ce que vous croyez que Dieu n'aimera pas mieux être libre avec nous sous un toit de paille, qu'esclave avec ses enfants dans un palais? Est-ce que vous croyez que le prêtre, dans sa cabane, n'aura ni mère, ni sœur, et que sa bure sera moins indépendante que la soie ? Dieu ne le croyait pas ainsi : Dieu ne donna point de partage autrefois, dans Israël, à la tribu sainte. Il en fit une race d'orphelins, aimant mieux lui laisser l'amour de ses frères pour héritage, que les champsde la Judée. Aussi chaque maison gardait avec soin la part du lévite, la part du déshérité, la part de la tribu qui n'en avait point eu dans la succession des patriarches. Telle fut l'image antique du sacerdoce chrétien qui, son heui'e venue, naquit plus pauvre encore et ne se confia jamais pour vivre qu'à la table de ses enfants.
On sait la vie des premiers disci})lcs, la communauté des biens, les aumônes qu'ils s'envoyaient d'un bout du monde à l'autre, et le travail des mains qui soulageait les efforts de la charité. Alors, si un homme se retirait bien loin dans la solitude, il ne manquait pas d'amis qui
lui envoyaient une part du pain de la famille. « Mais lui les priait d'apporter un hoyau avec une cognée et un peu de blé; il considérait la terre d'autour la montagne, et labourant un petit endroit le mieux arrosé, il y semait. Ainsi il recueillait tous les ans de quoi faire son pain, et avait la joie de n'être à charge à personne K » Cette vie ne fut pas d'un jour; elle dura l'espace de quarante Césars, si simple et si forte que tout l'empire vint se briser contre; et les chrétiens vainqueurs n'imaginèrent pas qu'ils devaient se précipiter au trésor impérial, pour devenir enfin des hommes libres. Ils ne demandèrent à la victoire que la continuation du passé, avec la paix et la justice de plus. La victoire ne leur accorda pas davantage : « Moi Con- » stantin Auguste, et moi Licinius Auguste, heureuse- » ment réunis à Milan et délibérant de toutes les choses » qui intéressent la prospérité et le repos publics, nous » avons cru qu'il fallait dans l'intérêt du grand nombre » des hommes, régler d'abord les affaires de la divinité, » et nous avons résolu d'accorder aux chrétiens la liberté » de suivre leur religion, comme à chacun d'embrasser » celle qu'il voudra...^ » Les deux Augustes ordonnent, à la fin du décret, la restitution des biens ravis aux chrétiens par d'injustes spoliations. C'est ainsi que le christianisme fut naturalisé dans l'empire sous la protection de deux principes communs à tous, la liberté de conscience et le respect des propriétés. Plus tard, les empereurs firent aux églises des libéralités personnelles, ils leur accordèrent des exemptions de services publics, la faculté de recevoir des legs et des donations: ils leur assignèrent même des pensions sur le revenu des villes. Mais l'ancienne constitution indépendante et patriarcale du sacerdoce chrétien ne fut jamais altérée, et le prêtre ne cessa pas d'être au milieu des peuples comme un père nourri
1. Vie de Saint Antoine, par Saint Athanaso, traduction de Fleury.