‹ Lacordaire journalisteChapitre 69 sur 114 · Lactance, De la mort des persécuteurs, n · texte numérisé non relu

Lactance, De la mort des persécuteurs, n

par ses enfants. Une église était une famille; la famille, il est vrai, devenait riche peu à peu, acquérait des terres et des serviteurs; c'était néanmoins toujours une famille. Nul n'eût songé à faire du prêtre un fonctionnaire public. Nul n'eût osé offrir des chaînes aux descendants des trois premiers siècles chrétiens, maîtres du monde, à force d'en avoir été les victimes.

Les barbares qui détruisirent tout ne purent rien contre une institution si forte. Tandis que les armées et l'argent de l'empire, arrêtés sur tous les chemins, ne pouvaient plus porter la vie aux extrémités des provinces, le prêtre chrétien, emporté par le flot ou laissé sur le rivage, se prétait en quelque sorte à toutes les révolutions, à toutes les divisions de territoire, à toutes destinées, si bizarres que le sort des batailles les fit. Il était père, et tant que les enfants vivent, le père ne meurt pas. Que serait devenue l'Église catholique, si elle eût alors dépendu du trésor de Gonstantinople? Que deviendrait l'Église de France si une guerre civile dispersait la fortune de l'État? Misérable religion que celle qui périt avec un trésor'

C'est pourquoi Dieu a fait des prodiges pour séparer la vérité du fisc, et la manifestation de sa providence h cet égard ne peut laisser un doute à quiconque a lu l'histoire de la religion. Il suffit de songer à Rome, la capitale et le nœud du christianisme, pour saisir cette idée dans son plus haut point de clarté. Ni l'Orient, ni l'Occident n'ont pu ôter Rome des mains d'un prêtre, depuis le jour où l'aigle se sauva de l'Italie vers le Bosphore, et d'incroyables événements ont, de siècle en siècle, fait un trône de la chaire apostolique et une ville éternelle avec neuf générations de ruines. « On peut donc croire, dit Fleury, que c'est par un effet particulier de la Providence que le pape s'est trouvé indépendant et maître d'un État assez puissant pour n'être pas aisément opprimé par les autres souverains i. » Oui, sans doute, on peut le croire. Il

1. Quatriùino discours sur riiistoiru ecclrsiasticiiir, n° 10.

fallait que le caractère de paternité indépendante, qui est l'âme du sacerdoce chrétien, eût un type éclatant dans le monde, et tout était perdu, si quelque prince eût mis à sa solde l'Église romaine avec son chef. Jusqu'à Constantin, ce danger n'exista pas, et Dieu ne fit rien pour préparer aux évêques de Rome une souveraineté temporelle ; mais, dès que l'alliance eut été signée entre la religion et l'empire, on vit tout d'un coup la splendeur des Césars s'enfuir aux extrémités de l'Europe, et le pape sauvé de la honte d'être un jour leur courtisan.

Toutefois, l'Église romaine resta pauvre; elle continua de vivre d'aumônes plus que de son patrimoine, afm que le sacerdoce chrétien n'oubliât jamais que la charité des fidèles est sa véritable fortune. Fille et mère du monde, Rome reçoit et donne la vie, heureuse d'attendre le denier de ses enfants, qu'elle ne changera jamais contre l'or des rois. Les rois lui ont déjà proposé l'échange ; ils ont bâti des palais pour elle; ils ont espéré de la voir captive de leur budget : toute la terre sait sa réponse.

Plaise à Dieu que l'Église de France fasse un jour à ses geôliers la même réponse et qu'elle reconnaisse enfin que sa constitution présente est contraire à sa propre histoire et à toutes les traditions de l'antiquité! Une Église soldée par l'État est une nouveauté qui ne sera jamais bénie, un exemple effroyable laissé à nos descendants et qui n'a encore porté qu'une faible partie de ses fruits. Ce fut le jour d'une spoliation, la veille d'un schisme, que l'État nous promit pour la première fois un salaire : des flots de sang emportèrent sa promesse. Ce fut le lendemain de l'anarchie, la veille du despotisme, que l'Etat nous promit une seconde fois un salaire : huit années après, notre Pontife, le Vicaire de Dieu, fut prisonnier de la main qui nous payait notre solde. Je n'y avais pas encore pensé, malheur à moi, maintenant, si je reçois jamais de l'État une obole souillée de ce souvenir!

DE LA SUPPRESSION DU BUDGET DU CLERGÉ

4« Article (5 Novembre 1830)

Catholiques ! nous vous disions, il y a peu de jouis, que vos oppresseurs ne se contenteraient pas d'exiger de vous des prières, en échange de leur argent; mais que tous les actes de votre religion subiraient la même violence. Nous vous le disons encore aujourd'hui, mais la tête couverte, et avec une inexprimable douleur. Car, ce qui n'est jamais arrivé dans le monde vient enfin de se voir; ce qu'aucune religion n'avait encore eu à supporter vient de vous être fait h vous. Et à quels autres qu'à vous aurait-on pu le faire impunément?

Un de vos frères a refusé à un homme mort les paroles et les prières de l'adieu suprême des chrétiens; il a laissé le soin d'honorer des cendres étrangères à ceux qui pouvaient leur dire : Vous nous avez aimés pendant la vie, aimez-nous encore au delà. Votre frère a bien fait : il s'est conduit en homme libre, en prêtre du Seigneur, résolu à garder ses lèvres pures de bénédictions servîtes. Malheur à qui bénit contre sa conscience, à qui parle de Dieu aux morts avec un cœur vénal! Malheur au prêtre qui murmure des mensonges au bord d'un cercueil, qui conduit les âmes au jugement de Dieu par crainte des vivants et pour une vile monnaie. Votre frère a bien fait : sommesnous les fossoyeurs du genre humain? Avons-nous fait un pacte avec lui pour flatter ses dépouilles, plus malheureux que les courtisans à qui la mort du prince rend le droit de le traiter comme le méritait sa vie? Votre frère a bien fait : mais une ombre de proconsul a cru que tant d'indépendance ne convenait pas à un citoyen aussi vil

qu'un prêtre catholique. Il a ordonné que le cadavre serait présenté devant les autels, fallût-il employer la violence pour l'y conduire et crocheter les portes de l'asile oii repose, sous la protection des lois de la patrie, sous la garde de la liberté, le Dieu de tous les hommes et du plus plus grand noaibre des Français.

Sa volonté a été accomplie; un peloton de la garde nationale a introduit le cercueil dans l'intérieur de l'église; la force et la mort ont violé le domicile de Dieu, en pleine paix, sans émeute populaire, par les ordres de l'administration. On ne peut violer le domicile du citoyen qu'avec l'intervention de la justice; la justice n'a pas même été appelée, pour dire à la religion : Voile un moment ta face devant mon épée. Un simple sous-préfet, un salarié amovible, du sein de sa maison, gardée contre l'arbitraire par trente millions d'hommes, a envoyé dans la maison de Dieu un cadavre! 11 a fait cela, tandis que vous dormiez tranquilles sur la foi jurée au 7 août, tandis que l'on exigeait de vous des prières pour bénir, dans le roi, le chef de la liberté d'une grande nation. Il a fait cela devant la loi, qui déclare que les cultes sont libres : et qu'est-ce qu'un culte libre, si son temple ne l'est jDas, si son autel ne l'est pas, si l'on peut y apporter de la boue, les armes à la main? Il a fait cela à la moitié des Français, lui, ce sous-préfet !

Je ne connais pas assez les lois de l'Eglise pour savoir s'il est encore permis d'oiïrir le saint sacrifice dans un lieu déshonoré par une aussi lAche violence; car, qui a le temps aujourd'hui d'étudier des lois désarmées? Mais il est une loi qui se sait sans qu'on l'ait apprise, et qui a toujours au monde des défenseurs vivants; celle-là ne permet plus de considérer l'église d'Aubusson comme un lieu saint. Un lieu qui n'est pas libre ne peut pas être un lieu saint. Un lieu qui est à la merci du premier souspréfet et du premier cadavre venus n'est pas un lieu saint. L'église d'Aubusson n'est plus au monde; le sang

ny a pas, coulée mais la liberté des peuples y a coulé par tous les pores.

Maintenant que ferez-vous, catholiques? Que dirai-jede votre part à vos oppresseurs? Pour moi, je ne puis me défendre d'une réflexion, c'est que si vous mettiez vos autels dans une grange qui fût à vous, au lieu de les mettre dans un édifice qui appartient à l'Etat de près ou de loin, vous seriez libres à jamais de ces orgies du pouvoir. Quelques bottes de paille vous défendraient mieux que les colonnes et les marbres qu'on vous a volés pour avoir le droit de vous donner une hospitalité sans regret et sans compassion. Qu'y a-t-il, dans ces murailles, qui vous attache si fort? Vos pères les ont bâties; mais vos pères n'y sont plus; on n'y a pas même laissé leur poussière. Monuments magnifiques et vides, une chose restait qui aurait pu les rendre sacrés et dignes de Dieu, une chose qui est partout sur le sol de France, la liberté. Eh bien! la liberté n'est plus au coin de l'autel; on vient d'y accorder un droit d'asile éternel à la servitude. Fermons donc les portes, et que la servitude y dorme en paix sous la garde des sous-préfets. Un jour, quand les âges et la solitude auront noirci nos dômes, fciit pencher nos flèches, brisé nos vitraux, abattu à demi nos croix; quand lalumièredes nuits, faisant tomber peu à peu nos pierres bénies, éclairera les ruines du sanctuaire à travers les voûtes; un jour, les peuples passant à côté, leurs enfants à la main, ceux-ci leur diront: Qu'est-ce que ces vieilles tours et ces pans qui s'en vont? Les pères regarderont; ils prendront leurs petits, et les élevant jusqu'à la fenêtre, pour qu'ils voient, ils leur diront: C'est qu'il y eut là autrefois des hommes qui priaient Dieu et qui s'en allèrent parce qu'on en chassa la liberté.

Catholiques! la postérité vous applaudirait longtemps; il n'y a pas d'homme qui serait capable d'oublier ce que vous auriez fait pour enlever son dernier pouce de terre au pouvoir absolu. Dès aujourd'hui, vous jouiriez, sous la protection des lois communes, d'une liberté pauvre et ho-

norée que personne ne pourrait vous ravir. La maison de Dieu serait inviolable, parce qu'elle serait la maison d'un citoyen. On ne la regarderait plus comme un lieu communal propre à y parquer des moutons, en vertu du droit de vaine pâture, et si un sous- préfet avait la folie d'y envoyer un cadavre par un peloton de la garde nationale, toute ia France, aujourd'hui insensible à vos injures, se soulèverait d'indignation contre lui ; car il attaquerait la liberté de tous dans votre liberté. Loin de là, qu'arrive-t-il ? L'homme qui a bravé tant de Français dans leur religion, qui a traité un lieu oii les hommes plient le genou, avec plus d'irrévérence qu'il ne s'en serait permis à l'égard d'une étable, cet homme, il est au coin de son feu, tranquille et content de lui. Vous l'auriez fait pâlir, si, prenant votre Dieu déshonoré, le bâton à la main et le chapeau sur la tête, vous l'eussiez porté dans quelque hutte, faite avec des planches de sapin, jurant de ne pas l'exposer une seconde fois aux insultes des temples de l'État. Du reste, nous croyons qu'il est du devoir de M. le curé d'Aubusson de poursuivre devant les tribunaux le souspréfet qui a pris sur lui une violation si éclatante de la liberté des cultes. Il est important que la question soit décidée, et que nous sachions si la justice regarde un tel acte comme un droit de l'État dans ses rapports avec la religion ^

i. A l'occasion de ces articles sur la Supp7'ession du budget du clergé, l'Avenir publiait dans son n» du 8 novembre, les deux notes suivantes:

« Dans un mémoire que le Correspondant a publié sur le budget du clergé, on soutient que le clergé ne reçoit point un salaire, mais touche une indemnité. Gela est vrai en droit et non en fait: qu'importe le droit devant un fait de trente ans, qui tous les jours prend un empire plus absolu ? On soutient encore, dans ce mémoire, que le traitement annuel devrait être converti en rentes perpétuelles sur l'État. Gela est encore vrai en droit; mais qu'importe un droit, quand nul ne pense à le transporter dans la réalité? D'ailleurs on s'aveugle bien, si l'on croit que des rentes inscrites rendraient à l'Église de France la liberté que le budget lui ravit. L'opinion regarderait

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