LE MOINE
Et maintenant, considérons Lacordaire comme moine.
Il prêchait depuis deux ans à Notre-Dame avec le succès que l'on sait, quand il s'éclipsa tout à coup.
Voici en quels termes il avait pris congé de son fidèle auditoire:
« Puissé-je, messieurs, vous avoir inspiré au moins la bonne pensée de vous tourner vers Dieu dans la prière, et de renouer vos rapports avec Lui, non seulement par l'esprit, mais par le mouvement du cœur. C’est l'espérance que j'emporte avec moi; c’est le vœu que je forme en vous quittant. Je laisse entre les mains de mon évêque cette chaire de Notre-Dame désormais fondée, fondée par lui et par vous, par le pasteur et par le peuple. Un moment ce double suffrage a brillé sur ma tête: souffrez que je l'écarte de moi-même, et que je me retrouve seul quelque temps devant ma faiblesse et devant Dieu. » — (13° conférence, ann. 1836.)
Et le monde apprit qu’il venait de prendre un parti étrange.
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Le romantisme avait remis en honneur le Moyen- Age, son art, quelques-unes de ses formes de vie, et en particulier ses monastères. L'on s'était mis à chanter la poésie des cloîtres, à en vanter la mystique architecture, à célébrer ces temps heureux où les âmes venaient en foule dans les solitudes pour y chercher la paix et l'oubli dans l'amour spiritualisé. Et cela avait servi de thème à des déclamations un peu vagues mais qui partaient toutes d'un bon naturel. Il n'est pas jusqu'à Alfred de Musset qui, dans un poème offrant un très sérieux mélange de sensualisme effréné et de sentimentalisme chrétien, Ro//a, n'y eut été de son air:
Cloîtres silencieux, voûtes des monastères,
C'est vous, sombres caveaux, vous qui savez aimer! Ce sont vos froides nefs, vos pavés et vos pierres, Que jamais lèvre en feu n’a baisés sans pâmer. Oui, c'est un vaste amour qu’au fond de vos calices Vous buviez à plein cœur, moines mystérieux !
La tête du Sauveur errait sur vos cilices
Lorsque le doux sommeil avait fermé vos yeux ;
Et quand l'orgue chantait aux rayons de l'aurore, Dans vos vitraux dorés vous la cherchiez encore. Vous aimiez ardemment! oh! vous étiez heureux !
Pourtant, ce serait être par trop superficiel que d'attribuer à une mode littéraire et à une simple in-
fluence d'école la grave résolution à laquelle l'abbé Lacordaire venait de s'arrêter. C'était bien plutôt le résultat d’une crise psychologique ayant des causes et des racines profondes.
En allant à Rome s'enfermer dans un cloitre archaïque et y demander l'habit de frère-prècheur, il avait obéi à un instinct de sa nature ardente et généreuse. Cet homme qui, du sein de l'incroyance, s'était élevé jusqu'au sacerdoce et à l'apostolat, ne se trouvait pas encore en communion assez intime avec le Dieu de sa jeunesse. Il voulait se donner plus entièrement à lui. Or, l'état religieux ne porte-t-il pas à sa perfection ce sacrifice de soi que l'on a déjà fait au Seigneur en devenant son prêtre ? Ne pousset-il pas l'oblation personnelle jusqu'à son extrême limite? Lacordaire se fit donc moine, afin d'étreindre plus étroitement son idéal divin, l’objet sublime de sa passion, afin de se fondre, de s’anéantir en Lui.
Et puis, sa parole emprunterait sûrement à sa vie plus austère une plus haute autorité. Elle en recevrait comme une consécration souveraine. Sous ces livrées nouvelles, l’apostolat qu'il se disposait à aller reprendre n'en serait que plus fécond. Et pourquoi n’assurerait-il pas en quelque sorte l'avenir de son verbe si béni de Dieu, en revenant dans son pays, non pas seul, mais accompagné de disciples et de
frères, animés du même esprit et qui alimenteraient leur prédication à la même source de science et de sainteté ? C'était donc vouloir restaurer en France l'ordre de S. Dominique qui en avait été banni, avec tant d'autres choses du passé, à la Révolution.
Il y a, dans la cour intérieure du couvent de Sainte- Sabine, à Rome, un oranger que la tradition dit avoir été planté par saint Dominique. Or, à l'époque où Lacordaire et les quelques compagnons qu'il avait déjà attirés en Italie faisaient leur noviciat de frères-prêcheurs, ce vénérable oranger poussa tout à coupunrejeton. C'est Renan qui a dit: « Un hasard n'est rien pour une âme distraite; c'est un signe divin pour une âme passionnée.» L'on vit dans ce fait un signe divin. La tige neuve devenait symbolique d'un accroissement de la famille dominicaine; et son Fondateur bénissait l'idée de la voir refleurir sous le ciel de France.
Lacordaire revint en effet de Rome, revêtu d'un habit en lequel il voyait une «liberté», comme il disait. Et alors recommença, plus nourrie de doctrine, plus mêlée de mysticisme, sa carrière oratoire, en même temps que s'ouvraient, peu à peu, des couvents dominicains où le Maitre insufflait aux fils de son esprit son amour des âmes, et le secret de les racheter par la parole mais aussi par l’immolation personnelle.
« Nous autres, Français, a-t-il écrit, quand nous nous faisons moines, c'est pour l'être jusqu’au cou. » Moine, Lacordaire l'est «jusqu’au cou». Il l'est avec enthousiasme, avec fièvre. C'est en véritable artiste qu'il sent la poésie des cloîtres, et qu'ilen parle. « L'on a bâti sur terre bien des palais, mais l’art et le cœur de l'homme ne sont jamais allés plus loin que dans la création des monastères. » Ce n’est pourtant pas par ses côtés pittoresques que la vie du cloître le ravit surtout, c'est parce qu'elle satisfait cette soif de sacrifice qui le tourmente et qu'il peut y travailler plus efficacement à ce renouvellement intérieur auquel il aspire. Lors de l’une de ses conférences de Notre- Dame, au cours d'un développement magnifique sur la charité, Lacordaire s'était écrié avec un accent extraordinaire, prophétique, et comme si le voile de l'avenir se fut tout à coup déchiré à ses yeux: « Seigneur, donnez-nous des saints ! Notre monde ébranlé penche vers de grands abimes !...»
Voici d’ailleurs tout le morceau:
« Mais, tandis que je vous parle de charité, il me vient un doute: Ô mon Dieu, sommes-nous charitables comme nous devrions l'être? V a-t-il parmi vous, qui êtes jeunes, des âmes ardentes, des âmes tendres pour Dieu et pour le pauvre? Ne voyez-vous pas qu'autour de vous la douleur augmente, la
mesure se comble, et le monde penche sur d’effrayables abîmes ? O mon Dieu, donnez-nous des sainte! ii y & si longtemps que nous n'en avons vus! Nous en avions tant auiri fois! Faites qu'il en renaisse de leurs cendres: crvriure aliqu:s ex ossibus ! » — (2° conf. année 1835.)
Or, c’est en lui d’abord et par lui qu’il veut voir se réaliser ce noble souhait sorti de ses entrailles; il veut devenir l’un de ces hommes qui, à force de sainteté, retiendront le monde et l'empêcheront de rouler dans la ruine et dans la nuit. La sainteté, voilà son ideal ! Il sait que le reste viendra par surcroît, et que son action extérieure sera d'autant plus large et puissante qu’elle aura sa source dans une âme davantage embrasée par l'amour. La sainteté, il la cherche dans le sacrifice.
« Si les apôtres ont converti le monde, affirme-t-il, c'est qu'ils ont su mettre du sang sur leurs paroles. » Et ceci n'est-il pas à rapprocher de la célèbre pensée de Pascal: « J'en crois des témoins qui se laissent égorger»? L'Apôtre moderne sera digne des anciens, et, pour bien continuer leur œuvre féconde, il teintera aussi ses paroles de sang. C'est-à-dire qu'il observera d'abord tous les devoirs de la règle austère qu'il a embrassée. Oh! non, la vie religieuse ne sera jamais pour lui ce que ses détracteurs veulent qu'elle soit essentiellement pour tous, et ce qu’elle est deve-
nue parfois, hélas ! par la faiblesse des hommes, dans les temps de décadence, une vie commode et bourgeoise, à l'abri des soucis quotidiens. Comme son grand frère, Jérôme Savonarole, il est entré dans le cloître « pour y apprendre à souffrir». L'idéal dominicain, il l’a puisé à sa source, dans la vie même de saint Dominique. Non seulement il a contemplé longuement et amoureusement cette grande figure du moyen-âge, mais il a essayé d’en retracer les traits en un livre qui est peut-être son meilleur ouvrage. A l'époque où il l'écrivait, l'hagiographie était encore une branche perdue de l'art; et les études historiques n'avaient pas encore renouvelé leurs méthodes ni inventé ces procédés d'investigation qui sont devenus si rigoureux. D'ailleurs, Lacordaire n’a jamais eu le souci de ce qu’on nomme érudition. Il a même traité d'assez haut l'esprit de recherche minutieuse: « Lorsqu'on peut, disait-il, créer des mondes et les lancer dans les espaces, l’on ne s’attarde pas à se frayer péniblement une route à travers des globes éteints. » Et donc, ce n’est peut-être pas la précision de la vraie science qu’il faut demander à sa vie de saint Dominique. En revanche, elle fourmille de vues intuitives et justes sur l'état de la société chrétienne d'alors en Europe, elle a un grand charme d'éloquence, un profond accent de piété filiale. L'idéali-
sation enserre et soulève la vérité du récit, en sorte que tout se fond en amour et en beauté.
Le disciple s'essaie maintenant à reproduire en lui la ressemblance de ce modèle supérieur. D'autant plus fidèlement qu'il est lui-même chef d'Ordre et qu'il devine toute la portée qu'auront ses propres exemples. Ainsi son étroite cellule ne renferme que les objets indispensables: une planche de pin pour le court repos de la nuit, un grossier bureau de travail, quelques livres, un crucifix, une image de la Vierge et de saint Dominique. Le seul luxe qu'il se permette est la propreté la plus absolue. Sa robe de laine est toujours immaculée. Pas un grain de poussière nulle part. Il n'aurait pu méditer ni écrire s’il en eut seulement aperçu l'ombre. Sur ce chapitre, il est intraitable. Il prêche aux novices la propreté comme une «demi-vertu». En voyage, il ne se permet que les dépenses strictement nécessaires. J'ai tenu dans mes mains l’un des carnets où il inscrivait ses frais de pérégrinations. Comme l'esprit de pauvreté y paraît ! Il tient un compte exact de tout; il ne verse pas cinq centimes sans raison valable; il marque le chiffre et le pourquoi de ses plus menus déboursés. Au couvent, il est le premier rendu à tous les exercices de communauté: lever de nuit pour matines, méditation, office choral, etc. Fût-il occupé à prépa-
rer telle de ces conférences qui retentiront dans Paris et la France, quand la cloche sonne, il va là où elle l'appelle, comme le plus humble des religieux. On dirait, à voir l’assiduité avec laquelle il s’acquitte de tous les devoirs claustraux, qu'il n’en a pas d’autres qui le préoccupent. Et pourtant, on se dispute sa parole; il est accablé de visites; il a une nombreuse correspondance, des fondations à établir et à pourvoir... Quels que soient ses soucis d'homme d'action, il fait la part de plus en plus large à la vie intérieure. Plus le foyer en sera intense, et plus il est certain d'accomplir vite et fructueusement les œuvres du dehors. Et en vérité il trouve du temps pour tout et il fait chaque chose parfaitement. Ce fut pendant ces z:inées qu’il connut d’incomparables et de constants triomphes oratoires et que l'on répéta à son propos le mot de l’évangile: « Jamais homme n’a parlé comme cet homme». Il y avait en effet quelque chose de surnaturel dans son inspiratien, Ses mortifications surélevaient sa pensée, communiquaient à ses paroles la vertu divine. Ses succès, achetés par la pénitence, il les expiait par de plus dures macérations encore. Car ils étaient tels parfois qu'il en tremblait pour lui-même. Et alors, rentré dans son couvent, il se faisait flageller jusqu'au sang; ou bien on le trouvait abimé sur son prie-Dieu, noyé de
larmes, se reprochant comme un crime épouvantable d’avoir osé s’attribuer une parcelle d'un mérite qui n’appartenait qu'à son Maître; ou encore, il se mettait une corde au cou, et ordonnait à tel frère-convers de le trainer par les cloîtres comme une guenille, de le fouler aux pieds, de lui jeter à la face des injures.
Bien plus, le Christ qu'il aime et qu'il sert a été crucifié. Il l’imitera dans son dernier supplice. Et l'on montre encore, dans la crypte de cette chapelle des Carmes où il improvisait des homélies si ravissantes, la croix de bois à laquelle, un Vendredi-Saint, il se fit lier et resta suspendu pendant trois heures, trois heures d'un martyre atroce et délicieux, où il a vécu l'adorable «mystère de Jésus» et cherché à l'imprimer profondément dans son âme et dans sa chair!
Ou encore, est-il en route vers quelque ville où l'appelle la fondation d’un nouveau couvent, il se demande par quelle pénitence il pourrait bien attirer les bénédictions du ciel sur ce projet, et il a recours à la plus cruelle et à la plus répugnante de toutes: il entre dans une sacristie, avise tel jeune prêtre dont il sait qu'il est connu, révéré, admiré, se jette à ses pieds et lui fait avec larmes et componction, avec un luxe de détails, l'aveu général des fautes de toute sa vie, laissant l’autre, —c'était l'abbé Bougaud, plus tard évêque de Laval, — absolument confus de tant
d’humiliation volontaire chez le sublime orateur de Notre-Dame. Et que d’autres traits parfaitement authentiques je pourrais vous citer encore!
N'est-ce pas là assez de sang mis sur ses paroles ? Et Lacordaire n’a-t-il pas gagné que son éloquence, teinte de pourpre, suscite je ne dis pas seulement d’indescriptibles enthousiasmes, mais d’abondantes conversions et jette les âmes en pleurs dans les bras de son Christ? Sans doute, le monde ignore sa vie intime et souffrante; il ne soupçonne pas dans quel bain d’amertumc l’apôtre trempe ses syllabes avant de leur donner l'essor, de les lancer dans l'espace. Fallait-il donc tant de perspicacité pourtant pour deviner, à son accent, à la flamme de son regard, à la force de conviction qui émanait de tout son être, que ce moine vivait vraiment ce qu'il prêchait?
Avec quelle vérité il avait dit un jour:
« Nous ne sommes pas des académiciens qui élaborent dans le silence du cabinet des découvertes utiles aux jouissances de l'humanité, et qui ensuite les portent fastueusement au milieu d’assemblées publiques où les battements de mains, les pensions et les honneurs les dédommagent de leurs sueurs et de leurs veilles. Nous, Messieurs, quand nous apportons la vérité aux hommes, elle sort d’un cœur brisé, elle vient du pied de la croix; cette vérité dit que le cœur de l’homme est un abîme, et
qu'il faut le purifier par une austère pénitence ; elle vient du sang, et elle demande du sang; et si vous étiez tentés de mettre en doute sa pureté, elle vous répondrait: comment ne serais-je pas pure, puisque je suis née crucifiée? » — (3° conf. 1835.)
C'est lui qui a défini l'éloquence: « le son que rend une grande âme». Or, dans ce son que rendait son âme et qui était répercuté par tous les échos de France et d'Europe, passait, avec sa passion pour Jésus, son étrange folie de la croix, sa soif d'immolation. Et de là venait son irrésistible empire sur tous ceux qui l'avaient unc fois entendu.
Lacordaire consacrait chaque jour quelques heures de la matinée à sa correspondance. C'était pour lui un autre moyen d'apostolat. Elle lui servait aussi à exhaler l'amour qui le consumait et à modeler des âmes parfois inconnues d'après l'exemplaire divin qui le faisait extasier lui-même. Son biographe nous le montre procédant avec une sorte de solennité à cet exercice duquel allaient dépendre des éternités peutêtre. .… Les feuilles blanches se couvraient de sa fine et petite écriture régulière, où ne se voyait jamais une rature. Îl ne pouvait souffrir les ratures; quand il en découvrait dans les lettres qu'il recevait, il en était comme blessé dans son souci de l'ordre, de l'harmonie en toutes choses; il eût préféré une grosse faute à cela. Son manuscrit à lui était parfait d'ap-
parence; les signes graphiques y étaient alignés et disposés en quelque sorte géométriquement. Mais cela n'est que l'écorce, la partie matérielle. Voyons un peu le caractère de cette correspondance et ce qu'il y mettait de son âme et de sa vie.
Lacordaire n'était pas ce qui s'appelle un causeur; il n'avait pas, ou peu s'en fallait, ce don précieux et charmant, et j'allais dire si français, de la conversation. L'on s'étonnait même, après l'avoir vu en chaire si vibrant de gestes et si merveilleusement riche de langage, de le retrouver dans l'intimité, calme, distant, presque froid, volontiers silencieux ou ne parlant que pour donner de longs avis ou pour suivre sa pensée. Ce genre brillant et superficiel qui consiste à échanger des impressions ou des idées avec un interlocuteur sans insister sur aucune, à passer prestement d'un sujet à un autre de façon à tenir constamment l'attention en éveil, à montrer soi-même de l'esprit, et, art suprême, à le faire naître chez celui qui vous parle, lui était à peu près étranger. Il semblait qu'il eût besoin, pour s'ouvrir et vibrer, d'un contact avec une assemblée nombreuse. Seul à seul, il demeurait un peu trop maître de lui. Chez Lamennais, c'était tout le contraire. Au sortir d’un entretien avec lui, Lamartine disait: « C’est une flamme.» Lamennais ne s’est jamais risqué à parler
en publi. Dans la conversation, il s'élevait souvent à la plus haute éloquence. L'on voyait ce petit homme grêle et laid s'animer et «evelopper ses idées favorites ou même ses rêves avec une chaleur et une variété d'expression qui surprenaient. Il se transfigurait alors. L'âme, le génie perçaient au travers de la chétive enveloppe, y mettant une radieuse beauté. Peut-être ses lettres nous donnent-elles une idée et comme un reflet de sa causerie. Rien de plus naturel, de plus coulant, de plus dégagé, de plus chaud. Or, Lacordaire n'était pas causeur, ai-je dit. Se reprenait-il dans la correspondance? Et savait-il du moins causer sur le papier? Car cela s’est vu plus d'une fois dans l'histoire littéraire. L'on pourrait citer maints exemples de personnes presque taciturnes qui étaient très loquaces, la plume à la main. Ilya dans la nature de ces contradictions, ou de ces étrangetés si l'on veut. En psychologie, il faut un peu s'attendre à tout. Et, pour ce qui est de Lacordaire, il est bien certain que ses lettres ne sont pas la partie la moins intéressante de son œuvre. Elles n'ont pas toutes la même allure, et je n'en donnerais pas la collection entière comme des modèles du genre. Mais qu'il y en a donc de délicieuses. Il s'abandonne davantage dans celles à Madame Swetchine, qu'il regardait un peu comme sa mère. Ailleurs, il est
tour à tour tendre, grave, éloquent, raternel ou simplement ami. La correspondance est tout ce qu'il y a de plus intime; l'on n'y est jamais que deux; et cependant, il retrouvait, dans ces communications d'âme à âme, sa sensibilité, ses élans, ses intuitions des grands jours. «Tôt ou tard, a-t-il dit, l'on ne jouit que des âmes.» En composant ses lettres, c'était l'âme seule qu'il contemplait et dont il jouissait. Une âme est tout un monde; une âme avait à ses yeux un prix infini. Pour ramener une seule âme à Dieu, ou pour la consoler dans ses peines, ou pour lui dépeindre les grandeurs du christianisme, ou pour la confirmer dans ses mouvements vers l'idéal, il avait d'admirables accents. Et toujours un mysticisme digne et viril s'allie aux épanchements de l'amitié. La discrétion, la réserve, la haute tenue marquent ses billets les plus intimes.
Ses Lettres à un jeune homme ont un cachet tout particulier. Ce jeune homme a bien existé, et nous connaissons le vrai nom de celui que Lacordaire appelle son Emmanuel. Les lettres qu'il lui adresse sortent du ton ordinaire de la correspondance. C'eit plutôt, sous forme de lettres, de très hautes considérations sur la vie chrétienne. L’artifice littéraire y est beaucoup plus visible que dans ses lettres à Madame Swetchine, ou à Madame la Tour du Pin, ou
à Montalembert ou à tant d'autres. Ce sont des œuvres de pensée, de réflexion.
On en jugera par les extraits suivants:
« À peine entré dans le monde, vous en souffrez déjà. Le bruit de ses désordres vous émeut, le spectacle de ses mœurs vous attriste; rien de grand ne vous apparaît dans les caractères, rien de ferme dans les esprits, et la jeunesse que vous rencontrez autour de la vôtre ne vous semble préoccupée que de plaisirs vides et sans aspirations vers le lieu des saintes choses où votre âme a vécu. Il vous faudra du temps pour vous accoutumer à cet air que vous n'aviez pas encore respiré. Sans doute, le mal vous était connu, l'histoire vous l'avait dit, et votre cœur, plus éloquent encore que l'histoire, vous en avait fait entendre dans les replis de ses solitudes le douloureux écho. Mais Dieu vous avait donné, contre l’histoire et contre votre cœur, une garde généreuse: il vous avait fait le fils d'une mère chrétienne. Le chaste sein d’une femme régénérée vous avait conçu; ses bras avaient été votre premier berceau, son regard votre premier soleil, et, quand vous fûtes capable d'entendre, sa voix vous avait inspiré la première expression de votre première pensée. Esprit tombé du ciel dans un vase de terre, vous portiez en vous le germe des dépravations de l’homme, mais la vertu de votre mère en avait affaibli la tradition dans ses entrailles et dans les vôtres... »— (1° lettre, 1858.)
Et encore:
« Le premier lieu où l’on rencontre ceux que l'on aime, c’est leur histoire. L'histoire est le passé de la vie se survivant à
lui-même dans un souvenir écrit. Il n'y aurait pas d'amitié si la mémoire n'y ressuscitait dans l'âme et n'y tenait présents ceux à qui nous avons donné notre cœur. C'est là qu'ils vivent de notre propre vie, là que nous les voyons avec nous, là que leurs traits et leurs actions demeurent empreïints et se conservent dans un relief qui fait partie de notre être. Mais la mémoire, même la plus fidèle, est courte par quelques endroits, et si elle veut se transmettre à d'autres en leur léguant l’image aimée, il faut qu'elle se transforme en histoire et qu'elle se grave sur un airain qui méprise le temps. L'histoire est la mémoire des siècles immortalisée. Par elle, les générations se rapprochent, et, si pressées qu'elles soient dans leur cours et leur disparition, elles puisent au foyer du souvenir l'unité qui fait leur âme et leur parenté. Un homme qui n’a pas d'histoire est tout entier dans sa tombe; un peuple qui n’a pas dicté la sienne n'est pas encore né...»—(2° lettre.)
Par delà son jeune ami, c'est toute la jeunesse de de son pays, présente et à venir, que Lacordaire contemple et à laquelle il destine les conseils de son expérience et les dernières tendresses de son cœur.
La jeunesse! La jeunesse! I1 lui avait donné les prémices de son apostolat. 11 lui consacra aussi ses dernières années, il l’aima « jusqu'à la fin.»
Le coup d'Etat du 2 décembre avait éprouvé douloureusement son âme qui avait toujours uni à l'amour de la religion le culte de la vraie liberté. Dans un
discours qu'il prononça en l'église Saint-Roch sur la « force de caractère», en prenant pour texte le mot du roi David mourant, à son fils Salomon: Zso ver, «sois un homme», l'on voulut voir des allusions blessantes pour le nouveau gouvernement. Est-ce dans ce discours même ? est-ce en une autre circonstance ? Mais le grand moine laissa échapper cette phrase dangereuse par sa transparence: «la liberté ne peut périr sous la botte d'un soldat.» C'était plus qu'il n'en fallait pour s'aliéner la sympathie d'un pouvoir ombrageux et déjà mal disposé. Il comprit de reste que sa parole serait enchaïnée, comme tant d'autres choses, ou sujette à de mesquines vexations. Plutôt que de lutter inutilement, ou de s'avilir en ménageant un régime dont l'origine douteuse et les tendances heurtaient sa loyauté, il préféra aller ensevelir son talent, sa gloire, ses années finissantes, au milieu des bois, dans les murs d'un collège.
Il semble qu'il avait prévu quelle tournure allaient prendre les événements politiques et l'effet qu'ils auraient sur sa carrière oratoire. Car, en clôturant la série de ses conférences dogmatiques, à la fin du carême de 1851, et quand tout le désignait pour donner à ce magnifique enseignement son couronnement naturel en traitant de la morale, Lacordaire avait eu des accents tristes comme des adieux :
« Je vous laisse à ce point où finit le dogme, et où la vérité, en échange de sa lumière, vous demande la vertu. Peut-être la Providence m'accordera-t-elle de vous ouvrir cette nouvelle voie, c'est ma crainte et mon désir: ma crainte, parce que je me défie de moi; mon désir, parce que je vous aime. Mais encore qu'une nouvelle carrière me fut préparée par Dieu et par mon dévouement pour vous, je ne puis me défendre de vous parler comme si je vous adressais des adieux. Permettez-le moi, non comme un pressentiment de l'avenir, mais comme une consolation. Je dis une consolation, parce que j'éprouve en moi deux sentiments contraires: l’un de joie, d’avoir achevé avec vous une œuvre utile au salut de plusieurs; l’autre de tristesse, en songeant qu'une œuvre ne s'achève pas par un homme sans qu'il y laisse la plus belle partie de soi-même, les prémices de sa force et la fleur de ses ans. Je suis parvenu à ce milieu du chemin de la vie, là où l’homme se dépouille du dernier rayon de sa jeunesse et descend par une pente rapide aux rivages de l'impuissance et de l'oubli. Je ne demande pas mieux que d'y descendre, puisque c’est le sort que l’équitable Providence nous a fait; mais du moins, à ce partage des choses, d'où je puis voir encore une fois les temps qui vont finir, vous ne m'envierez pas la douceur d'y jeter un regard, et d'évoquer devant vous, qui fâtes les compagnons de ma route, quelquesuns des souvenirs qui me rendent si chers et cette métropole et vous. »
N'est-ce pas que ce morceau, que je voudrais pouvoir citer en entier, tant il est superbe, a quelque chose de final, de définitif? Lacordaire avait beau s'en défendre, c'était, hélas ! des adieux qu'il adres-
sait à son auditoire, aux murs, aux voûtes sacrées de Notre-Dame, aux autels qui l'avaient béni. La séparation allait être éternelle.
Lamennais écrivait un jour à son bien-aimé Charles de Montalembert: «Je n'aime de ce monde que la nature, et c'est en son sein que je veux me reposer. Tout ce qui me rappelle les hommes me fait mal. » Tout ce qui rappelait à Lacordaire les hommes du jour, et l'orientation nouvelle donnée aux destinées d'un pays pour lequel il avait rêvé de sainte liberté, lui faisait mal aussi. Pour se consoler de ces visions troublantes, il acheta, là-bas, perdu au fond d'une province, le domaine de Sorèze et en rouvrit le vieux collège à la jeunesse. La jeunesse, c'est l'avenir ! Il oublierait le présent en formant les hommes de demain et en léguant à ces générations futures son idéal de justice. Parmi toutes ces âmes neuves, il sentirait moins ce que le déclin de la vie a de pénible. Au sein de la grande nature, il verrait avec apaisement venir le soir. Il disait de sa solitude de Sorèze: Viventi hospitium, mortenti sepulchrum, utrique beneficium. Elle lui fut en effet tout cela. C'est de Madame de Staël, je crois, cette pensée: «On dirait que l'âme des justes donne, comme les fleurs, plus de parfum vers le soir.» A l'approche du terme, et quand il sentait déjà souffler vers lui ce vent froid
qui vient du tombeau, Lacordaire laissait exhaler abondamment tous les trésors de sa vaste intelligence et toutes les tendresses de son cœur. Et c'était pour ouvrir de jeunes esprits à la vérité morale et religieuse, c'était pour former des âmes à la pratique de la vie et aux vertus chrétiennes. Les enseignements qui sont tombés de ses lèvres pendant ces années, ou les quelques écrits qu'il y rédigea — ses Lettres à un Jeune homme, sa Sainte-Marie Magdeleine, son Testament— sont parmi les plus beaux qu'il nous ait laissés. Voilés de mélancolie discrète, ils se colorent d'une lueur d'éternité.
C'est ici que nous dirons adieu à notre Père Lacordaire, en regardant une dernière fois son image se profiler, sereine et majestueuse, dans ces allées ombreuses des bois de Sorèze, où il aimait à promener ses suprêmes rêveries. ..
Villa Augustina neuf avril mil-neuf-cent-onze
Vita: nebe
Achevé d'imprimer le 24 juin mil-neuf-cent-onze par LAFLAMME & PROULx Québec.