L'ORATEUR
Lacordaire a été, pour ses contemporains, et demeure pour nous le type de l'orateur.
La carrière qu'il avait choisie d'abord — le barreau — montre bien quelles dispositions il se sentait. Il voulait avoir l'occasion d'exercer et de cultiver ce talent de parole qu'on lui avait reconnu au cours de ses études. Et la plaidoierie l'attirait, moins en ellemême, — car il n'avait pas l'esprit processif, et les chinoiseries légales ne pouvaient plaire beaucoup à son âme peu amoureuse de distinctions, de détours et de subtilités, — que parce qu'il y trouverait motifs à de beaux discours. Et j'ose avancer que dans son intention le barreau n'était qu'un premier stage d'où il s'élèverait, au temps voulu, à la sphère politique où les grandes affaires fournissent de si nobles thèmes à quiconque a le verbe sonore. Mais une main mystérieuse vint donner une orientation différente à ses aspirations. Lacordaire abandonne le monde pour entrer au séminaire et devenir abbé. Au reste, pour
changer de but, ses moyens d'action n'allaient-ils pas rester les mêmes ? Sur ce nouveau champ, ne pourrat-il supérieurement Pratiquer l’art duquel il avait, dans ses rêves de jeunesse, attendu de la gloire ? Bien Plus, l'horizon de sa pensée s'élargissant de tout ce que le divin ajoute à l'humain, et son ambition se Proposant désormais l'objet le plus noble qui puisse solliciter nos facultés, sa parole en acquièrerait une ardeur, un élan, un souffle capables de l'emporter autrement haut qu'elle n'aurait pu espérer atteindre dans la lutte Pour les simples intérêts terrestres, et de lui faire rendre le son de l'infini.
Pourtant, ce n'est Pas dans la chaire de vérité que Son talent s'est d'abord manifesté avec éclat.
Il nous est revenu un mot bien authentique pro-
allés entendre l'un de ses premiers sérmons dans je ne sais plus quelle église de Paris: «II ne fera jamais un prédicateur. » L'on voit bien ce que ces bonnes &°nS voulaient signifier. Mais leur Parole contient Peut-être un sens qu'elles n'avaient Pas voulu y mettre et va bien au delà de leur pensée. En effet, Lacordaire ne fera jamais un prédicateur au sens ordinaire et traditionnel du mot. I] ne sera jamais À l'aise dans ce moule du sermon tel que le grand siècle l'avait inventé et légué à l'avenir, dans ce genre froid et
compassé où tout est combiné selon une méthode rigoureuse, où il semble que tout soit prévu, où le cœur ne peut avoir que le mouvement qu'on lui a déterminé à l'avance, et où par conséquent n'a pas été réservée la plus petite place pour ces illuminations soudaines, et comme ces jaillissements de pensée, ces frissons d'émotion, qui peuvent venir d'un contact avec un auditoire réel. Ce mode-là ne pouvait s'harmoniser avec son tempérament. Lacordaire ne sera jamais un prédicateur à cette manière antique, parce qu'il devait et pouvait être mieux que cela. Il brisera le cadre rigide de la rhétorique ancienne, et s'en construira un plus large et plus flottant dans lequel il coulera l'essence de sa méditation sur tel point de dogme ou de morale, y laissant exprès des vides et des lacunes qui se rempliront d'eux-mêmes dans le feu de l’action oratoire, sous l'influence des yeux fixés sur celui qui parle, grâce à ces mille intuitions que la réflexion solitaire n'a pu inspirer, mais qui se forment, se précisent au moment où le verbe intérieur se crée vraiment et devient lumière et vie. Dans ce genre si personnel, il laissera loin derrière lui les meilleurs prédicateurs de son temps et sera inimitable. Ce n'est pas une méthode classique qu'il invente, un procédé à l'usage de tous. C'est une manière propre à son génie, et qui ne serait bonne à d’autres qu'autant
qu'ils aur: ‘ent un talent oratoire égal au sien, et nonseulement égal, mais de même nature, de même famille. Et c'est beaucoup supposer.
Ce n'est donc Pas, disais-je, en exposant ou en défendant la vérité religieuse que Lacordaire s'est d'abord révélé ; C’est dans la fameuse affaire de l'Ecole libre. I] s'était lié avec Lamennais, Montalembert et autres pour fonder L’'Aventr, et avait ouvert, de Concert avec eux, une école indépendante où la jeunesse Serait enseignée selon les larges doctrines qu'ils Prônaient dans leur journal d'avant-garde. C'était anticiper sur les Promesses de la charte de 1830. Le SOuvernement s'en émut et les cita à sa barre. Lacordaire, pour un, présenta la défense de l'action commune dans un discours qui est resté célèbre et qui commence par ces mots: « Je regarde et je m'étonne ». Les nobles Pairs furent plus étonnés encore, sans doute, de ce langage à la fois si digne et si hardi sur les lèvres d'un ministre de la foi, dans une question qui ne leur paraissait Pas être proprement de son ressort. Mais la liberté n'est-elle pas une religion
aussi sacré que la doctrine évangélique ; il pensait rester dans son rôle auguste en défendant une liberté.
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Et il mit dans son plaidoyer toutes les ressources que pouvait lui fournir son expérience du barreau augmentées de l'autorité et des lumières qui lui venaient de son nouveau caractère. Ce fut un triomphe, en somme, car les cent francs d'amende qu'imposèrent les juges étaient loin d'équivaloir à une condamnation ou même à un blâme. Les nobles Pairs n'osaient pas avouer trop ouvertement qu'ils s'étaient laissés persuader. La légère pénalité sauvait les apparences.
J'ai prononcé tout à l'heure le nom de Lamennais.
Il y aurait bien des choses à dire sur les relations de Lacordaire avec cet homme illustre, sur les différences de leur nature, la tournure spéciale de leur esprit. Lamennais avait, sur Lacordaire, la supériorité de l'âge, — ce qui n'est pas un mérite en soi, évidemment, — et probablement du génie. Ce dernier l'a reconnu très explicitement en tel endroit de ses écrits où il expose les circonstances qui ont amené la rupture ; et cela est très humble de sa part, et l’honore beaucoup, maïs c'est aussi très vrai. Et le fait est que Lamennais était extraordinaire. Non pas qu'il eut, lui, le don de la parole. Il n'a jamais pu dire un mot en public. Mais quelle verve dans sa conversation. Entre autres mérites de pensée et de forme qui plaçaient leur auteur au premier rang
parmi les grands écrivains français, ses Ouvrages étaient d'une éloquence irrésistible. L'abbé Frayssinous disait de son Essai sur l’Indifférence que l'accent «en réveillerait les morts ». Et quelle emprise absolue il exerçait sur ses disciples, sur cette jeunesse « dorée » des rayons de l'intelligence, qui se Pressait autour de lui à ja Chénaie et qui le regardait Comme un oracle! N'était-i] Pas poète aussi, poète à la manière de Jean-Jacques et de Châteaubriand ? Et son cœur était d'une incomparable sensibilité.
diversité de ses dons merveilleux, et aussi, hélas! dans ces erreurs de jugement qui les ont en partie annihilés et même rendus nuisibles à son primitif idéal.
Toutefois, de la Pléiade brillante qui entourait le Maître et qui Composait ce que l'on a appelé depuis l'école menaisienne, Lacordaire est peut-être celui qui
ces mystères psychologiques ? I1 devait y avoir dans leur nature quelque chose qui s’opposait, Ainsi, Lamenn .is était constamment brûlant, toujours sous haute pression ; tandis que Lacordaire avait de beaux élans suivis de dépression, d’abattement, des alterna- :ves de refroidissement et d'ardeur. Ne dira-t-il pas
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de lui-même plus tard: « Mon âme est un volcan dont la lave ne sort que par intervalles, après une secousse » ? — Si l'esprit de l’un était plus intensif, avait plus de profondeur et de puissance créatrice, il était plus absolu également, pour ne pas dire plus étroit, imposait despotiquement ses vues. L'autre avait de l'élévation, de l'étendue, il aimait l'air libre, il sentait que l’on ne mène pas le monde avec les idées pures, il avait je ne sais quoi de plus souple et de plus flottant, et aussi une plus grande rectitude naturelle. Les grands hommes ne sont pas toujours commodes pour leur entourage immédiat. Ils déversent sur leurs disciples les trésors de leur pensée, souvent à une condition : c'est que ceux-ci renoncent à toute indépendance intellectuelle et ne voient plus que par les yeux du Maître. L'autorité de Lamennais devait porter ce caractère d'intransigeance et par conséquent ne plaire qu’à demi à un esprit qui n'a jamais aimé la chaîne et à qui les hardiesses et les vues originales souriront plus d'une fois. De sorte que je crois bien qu’en toute hypothèse Lacordaire se fut tôt ou tard dégagé de l'influence de Lamennais pour se frayer son propre chemin. Si des raisons de conscience et d'orthodoxie ne l'y eussent forcé de bonne heure, il en eût certainement trouvé d’autres, un jour ou l’autre.
Certes, ce ne fut Pas sans éprouver une émotion violente qu'il s'éloigna de ce Maître. Et il a tracé de la scène d'adieu un tableau qui est l'une des choses les plus senties qu'il nous ait laissées. Mais, pour parler comme le mystérieux pèlerin d'Emmaüs, ne fallait-il pas que cela s'accomplit? Et quelle différence, sinon dans l'essence même, du moins dans le degré, entre sa douleur et celle endurée par Montalembert et Gerbet, Par exemple, quand ils durent s'arracher aussi à ces bois de la Chênaie, où n'errait plus qu'un génie dévoyé, l'ombre d'un grand nom! Qu'on relise les pages où ils ont noté leur état d'âme à ces heures tragiques. 11 y en a peu de plus poi- &nantes dans toute notre littérature. C'est qu'ils étaient, eux, pris jusqu'aux moelles, et ce leur fut une agonie atroce, un martyre que cette séparation qu'ils prévoyaient devoir être éternelle...
J'ai insisté un peu Sur cet épisode qui ne manque pas d'intérêt et qui fut si gros de conséquences pour la destinée de Lacordaire. Passons.
Notre jeune abbé, ainsi mis en vedette par sa collaboration au journal L'Avenir et par l'affaire de l'Ecole libre, non moins que par une rupture qui ras- Surait tout le monde sur la qualité parfaite de son orthodoxie, allait trouver sa voie définitive dans l’élo-
motion racé de choses » pour üs, ne difféans le [ontalurent errait nom !
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col- > de rasson JA élo-
quence sacrée et y cueillir d'éclatants succès. Ce furent d'abord des conférences au collège St. nislas. Il y rencontrait cette jeunesse généreuse pour laquelle il avait fait ses premières armes et à laquelle il allait aussi plus tard consacrer, avec combien d'amour ! les restes d’une voix qui tombe. Là, en face de toutes ces intelligences ouvertes aux idées neuves et brillantes et de ces cœurs prêts à frémir À des accents où passait l'écho de leurs aspirations, Lacordaire se sentit à l'aise et déploya pour la première fois ces qualités qui devaient bientôt faire reprendre à l'élite de la France le vieux chemin de Notre-Dame. Son christianisme, pour le fond, était bien traditionnel, et il y avait, dans sa voix, je ne sais quoi qui trahissait une véritable passion pour le Christ, le cri d'une âme éprise pour la première fois, et de quel objet ? l'idéal divin. « Avant d'aimer le Christ, dira-t-il, je n'avais aimé que la gloire. » Ce qu'il apportait donc à faire resplendir aux regards l'image qui l'avait séduite, c'étaient des ardeurs indépensées. Et sous quels traits rajeunis il la présentait! Tout en se tenant ferme sur le terrain de la doctrine, l'Apôtre avait un tour à lui de la moderniser et de la rendre syÿmpathique aux hommes de demain. Ses discours avaient une allure à la fois combative et sincèrement amicale. Il ne heurtait pas de front les préjugés, l'héritage de
scepticisme encore flottant dans l'air. Véritabie enfant d'' siècle, il en avait Partagé les illusions, mais il savait aussi sa souffrance de ne savoir où se prendre, et, sous d'apparentes légèretés, sa nostalgie du divin ; et, par-dessus les murs d'un collège, il lui jetait de ces appels chaleureux vers une religicn éminemment accueillante et compréhensive de tous ses besoins, compatissante À ses folies, désireuse de fixer en elle son vague tourment d'infini. I] était persuadé qu'entre sa génération et le Christ il y avait de simples malentendus, ou plutôt l'on ne s'aimait pas Parce qu'on ne se connaissait PAS. /gnoto Deo. Or, Lacordaire présentait au siècle ce Dieu inconnu ; il voulait les mettre en face l'un de l'autre, absolument sûr que le charme supérieur de son idéal agirait sur ses Contemporains comme il avait agi sur lui, aussi irrésistiblement, et que tout les destinait à se rapprocher et à s'embrasser.
Voilà bien, je pense, le sentiment qui l’a inspiré dès l'origine et tout au long de sa carrière oratoire, et qui a marqué sa prédication d'un Caractère tout à fait unique. D'autres voudront reprendre après lui cette attitude. Mais qui sait si elle ne convenait pas, dans une grande mesure et Pour des raisons diverses, seulement à son époque, et si son principal mérite ne venait pas de son opportunité ? À cetie minute pré-
ibie ens, mais rendre, divin; tait de mment esoins, er en rsuadé ait de it pas . Or, au ; il iment it sur aussi
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ISpiré loire, ut à S lui pas, rses, le ne pré-
cise et psychologique de l'évolution de l'âme française c'était bien le genre qu'il fallait.
Lacordaire dira en effet, dans la préface de ses conférences :
« Les conférences que nous publions n'appartiennent précisément ni à l'enseignement dogmatique ni à la controverse pure. Mélange de l'une et de l'autre, de la parole qui instruit et de la parole qui discute, destinées à un pays où l'ignorance religieuse et la culture de l'esprit vont d'un pas égal, et oï l'erreur est plus hardie que savante et profonde, nous avons essayé d'y parler des choses divines dans une langue qui allât au cœur et à la situation de nos contemporains. Dieu nous avait préparé à cette tâche en permettant que nous vécussions d'assez longues années dans l'oubli de son amour, emporté sur ces mêmes voies qu'il nous destinait À reprendre un jour dans un sens opposé. En sorte qu'il ne nous a fallu, pour parler comme nous : avons fait, qu'un peu de mémoire et d'oreille, et que nous tenir, dans le lointain de nous-même, en unisson avec un siècle dont nous avions tout aimé... Le but, le but unique de notre parole, quoique souvent elle ait atteint par delà, c'est de préparer Îles âmes à la foi, parce que la foi est le principe de l'espérance, de la « arité et du salut, et que ce principe, affaibli en France par soixante ans d'une littérature corruptrice, aspire à y renaître, et ne demande que l'ébranlement d'une parole amie, d'une parole qui supplie plus qu'elle ne commande, qui épargne plus qu'elle ne frappe, qui entr'ouvre l'horizon plus qu'elle ne le déchire, qui traite enfin avec l'intelligence et lui ménage la lumière comme on ménage la vie à un être malade et tendrement aimé. Si ce but n’est pas pratique, qu'est-ce qui le sera sur la terre ?
Pour nous qui avons connu lité, quand nous avons vers âme tourmentée de la mag et bénissons Dieu... »
la douleur et le charme de l’incrédué une seule goutte de foi dans une ie de son absence, nous remercions
Monseigneur l'archevêque de Paris, M. de Quélen, le comprit parfaitement. Et l'écho des conférences Stanislas vibrait encore qu'il invitait l'orateur à venir les reprendre sous une forme agrandie dans la première chaire de France et du monde. Telle fut l’origine des célèbres conférences de Notre-Dame. Ce fut un grand bonheur pour Lacordaire de naître à la
mesure de son temps et de rencontrer à
in homme qui devina si bien les
affinités de son talent avec les besoins actuels. L'on a dit que le tort de Lamennais est d'être né trop tôt, et d'avoir, comme tous les voyants, énoncé des opinions qui étaient trop en avant sur la marche de son siècle. Tandis que Lacordaire venait à son heure. M. de Quélen le qualifiait de “prophète des temps nouveaux », indiquant par là les harmonies de sa nature avec les tendances de son époque et tout ce qu’il pouvait attendre de son action pour la régénération chrétienne du pays.
Certes, Lacordaire n'a pas trompé ces espérances. L'auditoire comract qui se pressait à sa première conférence lui resta fidèle jusqu'à la fin, se grossissant d'année en année de recrues nouvelles. Et c'é-
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tait moins par habitude que l'on s’y portait que par la force d'un enthousiasme tenu constamment en haleine. Notre-Dame, bien abandonnée jusque-là, redevenait la principale attraction de Paris.
Lorsqu'on lit aujourd'hui ces conférences, l'on ne s'explique pas bien peut-être, qu’elles aient eu un retentissement si considérable et qu’elles aient pu à ce point passionner les plus grands esprits, leur arracher des applaudissements, et ce qui vaut mieux, des larmes, provoquer en France un profond mouvement de retour vers le catholicisme. Dans le jugement que l'on porte sur elles, il faut, si l'on veut être équitable, tenir compte de bien des chos®s.
Et d'abord, Lacordaire y tient le rôle d'apologiste, c'est-à-dire qu'il s'efforce de détruire les préjugés alors courants contre la religion, et de rétablir entre elle et ceux qui l'écoutent, une harmonie qui n'aurait jamais dû être brisée. Or, l'état d'âme de la génération de 1830 n'était pas le nôtre: je ne dis pas que celui-ci est plus parfait, mais il est différent. Nous n'envisageons plus le christianisme sous le même angle, et peut-être même est-il exclu tout à fait de nos préoccupations, ou bien nos esprits se sont teintés de nouvelles formes d'erreurs. En tout cas, nos façons de penser et de sentir à cet égard ont certainement évolué au cours de trois quarts de siècle. Lacordaire,
s'adressant à des hommes qui avaient sur ce point des manières de voir qui n'étaient ni plus ni moins sensées que les nôtres, et voulant les en faire changer, a nécessairement empreint ses discours d'un cachet d'actualité de nature à les rendre plus efficaces dans le présent, mais plus faibles peut-être aussi aux yeux de l'avenir. Comme l'a dit M. d'Haussonville à propos de l’Æssai sur l’'Indifférence, « c'est le propre des livres d'apologétique de vieillir vite ». Or, si cela est vrai du livre, à combien plus forte raison de la conférence.
Et puis, Lacordaire était beaucoup trop de son
temps pour n'avoir pas subi l'influence du romantisme. Et le romantisme est une mode littéraire à laquelle bien d’autres ont succédé déjà. Epris à notre tour de nouveaux procédés, nous sourions des anciens, nous appelons naïvetés, lieux communs de la sentimentalité, tout un ordre de développements oratoires auxquels nos pères ne se faisaient pas faute de vibrer. En cédant au goût du jour dans l’expression, le vêtement de sa pensée, le conférencier de Notre-Dame contribuait donc à assurer à sa parole un succès plus immédiat, au détriment peut-être de sa valeur esthétique absolue et de ses chances de durabilité.
Et enfin, Lacordaire a été un improvisateur au
sens le plus complet du mot. De discours académique, il n’en a fait qu'un, lors de sa réception sous la Coupole, et il l'a, autant dire, presque manqué. Ce n’était pas son genre.
Il disait, dès :a première conférence de Notre- Dame:
« Appelé à élever la voix au milieu de vous, non pas par ma volonté propre, mais par celle du pontife vénérable qui tient pour moi la place de Dieu, n’attendez pas, Messieurs, que je vous parle avec art. Si vous êtes venus chercher ici ces vains jeux de la parole, vous vous êtes trompés. Ah! périsse l'éloquence du temps! je ne demande que l'éloquence de l'éternité. Je ne lui demande que la vérité et la chaleur de Jésus-Christ...»
Il y a de ces orateurs qui préparent jusqu'aux moindres mots de leurs discours, qui savent prévoir et calculer la quantité d'émotion qu’ils devront dépenser, se fixer le moment précis où leur cœur devra s'ouvrir et s'épancher, qui aiguisent à l'avance des mots d'esprit en leur laissant toutefois un certain air d'être venus tout seuls. Ah! qu'ils répondent peu, ceux-là, à l'idéal de l’orateur. Par tant de soins, ils peuvent se prémunir contre une chûte toujours possible, mais ne s’interdisent-ils pas aussi toute envolée? Quel que soit d’ailleurs le mérite de ces pièces ainsi élaborées dans le silence du cabinet d'étude, elles ne sont pas de la véritable éloquence; elles n’en sont
pas précisément parce qu’elles sont trop oratoires. Pascal n'a-t-il pas dit: « La vraie éloquence se moque de l’éloquence »? Ce sont des couplets de bravoure aussi bien faits pour être lus qu'entendus. Par delà l'auditoire qui l'écoute scander ses admirables périodes et ses phrases à effets, l'orateur en vise un autre plus large et plus lointain, et l'on sent trop qu'il parle pour la postérité.
Le conférencier de Notre-Dame procédait de tout autre façon. Son sujet choisi, il en établissait solidement les bases, en montait l'architecture, en dilatait les parties essentielles. Puis, il se mettait à féconder cette matière par une méditation intense, il la vivait, se l'assimilait. Il en rédigeait certains points, les données abstraites, et pour le reste, prenait de simples notations, prévoyait la ressource à tirer de telle comparaison ou de tel épisode de l'histoire ou de tel ordre de sentiments. Et c'était après tout ce travail de gestation qu'il se présentait devant son auditoire. Là commençait vraiment l’œuvre de création; là son génie insufflait en ces matériaux informes une âme vivante et harmonieuse. Tous ces membres dispersés s'enchaînaient, et il en naissait la chose d'art. Mis en contact avec une foule que son regard électrisait, qui vibrait ou frissonnait à sa voix doucement métallique, l’orateur s'animait peu à peu, et les
suis | cat ues NEs
pensées se rangeaient en ordre à son appel intérieur —« comme les étoiles du matin à l'appel du Tout-Puissant », pour emprunter une formule du Livre Sacré — et les expressions vives ou tendres, âpres ou mélancoliques, se pressaient sur ses lèvres, s’en échappaient pour ailer retentir longuement, se perdre dans les nefs augustes; et parfois des coups d'ailes l'emportaient si haut qu'il en avait le vertige; et des accents lui venaient dont la magnificence, la beauté plastique « l'étonnaient lui-même. »
Comment expliquer cela ? Est-ce que le mystère de l'inspiration se définit? Peut-on analyser cet ébranlement de l'être qui saisit l'artiste au moment solennel où il va créer? N'est-il pas étonné tout le premier du phénomène qui se passe alors en lui? Ne se sent-il pas envahi par une force étrange, le mens divinior, qui transforme ses facultés et les hausse jusqu’à l'infini? L'’éloquence de Lacordaire portait éminemment cette empreinte divine et transitoire. Et c'est pourquoi elle a eu tant d'empire; c’est pourquoi aussi, hélas! il ne nous en reste plus que des notes affaiblies. Est-ce que l'on fixe un souffle ? est-ce que l'on cristallise un éclair? L1 transcription nous a répété, aussi fidèlement que possible, tout ce que l'orateur a dit. Mais l'on sent si bien que ce n’est là qu'un écho... Les mots seraient-ils absolu-
ment les mêmes, qu'il y manquera toujours l'instant, le lieu où ils furent prononcés, ces mille entours qui en rendaient l'effet plus extraordinaire, et par dessus tout la voix sonore et profonde qui les exhalait, et qui leur a donné un moment l'âme et la vie pour qu'ils aillent ensuite pâlir et s’éteindre. Car l'espèce de prolongement que la forme livresque essaie de donner à ces créations brûlantes du cœur et de l'esprit n'est que l'ombre de leur existence première. Ah! l’éloquence est le premier des arts, mais n’en est-elle pas aussi, par un certain côté, le plus faible et le plus vain ? Il semble qu'elle soit trop immatérielle, trop spirituelle pour se perpétuer dans le temps. Son essence, par sa perfection même, se plie mal à nos modes de durée. Elle ne frappe ct n'éblouit un instant les regards que pour remonter à sa source éternelle...
Lacordaire ne s'est fait aucune illusion sur ce que les qualités les plus brillantes de ses conférences avaient de nécessairement éphémère. Aussi notaitil, non sans mélancolie, en les donnant en volume:
« Je publie aujourd'hui les paroles que je disais. Elles arriveront au lecteur froides et décolorées; mais quand, au soir de l'automne, les feuilles tombent et gisent par terre, plus d'un regard et plus d’une main les cherchent encore, et, fussent-elles dédaignées de tous, le vent peut les emporter et en préparer
une couche à quelque pauvre dont la Providence se souvient au haut du ciel.”
Qui ne se se féliciterait d'être ce pauvre-là ? Car, en dépit de tout, ce qui reste de ses conférences a encore de la grandeur et de l'éclat. Je ne parle pas des vérités dogmatiques ou morales qu'elles exposent, et qui seront toujours neuves, parce qu'infinies. Mais le langage dont il les a revêtues, les rapprochements qu'elles lui ont inspirés, les effusions personnelles dont elles sont semées, les vives intuitions qui les sillonnent, tout ce qui, en un mot, sur le fond éternel et transcendant des thèmes, est la part et l'œuvre propre de l'orateur, cela se prolonge en des vibrations qui ont toujours le don de nous émouvoir. À la seule lecture, l'on sent passer sur soi ce petit frisson particulier que donne toujours le contact avec une chose de beauté.
Nous n'avons pas, d'ailleurs, que les conférences de Notre-Dame pour nous faire une idée de la souplesse et de la variété du génie oratoire chez Lacordaire. Il y a encore les conférences de Lyon et de Toulouse; ces homélies prêchées dans la chapelle des Carmes, par exemple, simples, savoureuses, gonflées de la moelle des évangiles, dont le sceptique mais délicat Sainte-Beuve louait le ton dégagé et la ferveur
de sentiment; tel discours de circonstance, comme celui sur les Princes de la pensée, et qui n'est qu'une envolée sereine; tel éloge funèbre, celui du général Drouot en particulier, duquel Sainte-Beuve encore a dit qu'il peut être mis en parallèle avec les grandes oraisons de Bossuet.
J'aime à en citer ce passage:
« Ouvrons ce cœur dont nous venons de suivre pendant un demi-siècle les actes magnanimes et jamais démentis; pénétrons jusqu'au sanctuaire, et cherchons-y la flamme où s’alluma toute cette généreuse vie. Un triple amour en était l'incorruptible et immortel foyer: l'amour des lettres, l'amour des hommes, l’amour de Dieu. L'amour des lettres! Ah! faut-il que je surprenne par là peut-être quelqu'un de mes auditeurs? Sommesnous dèjà si loin du temps où la culture des lettres pour ellesmèmes était une passion distinctive de toutes les natures noblement trempées? Le nombre va-t-il diminuant des esprits délicats et sérieux pour qui les lettres sont autre chose qu’une vague réminiscence de la jeunesse ou un vulgaire métier? Je n'ose le croire... Le général Drouot avait appris dans les laborieuses études de sa jeunesse cet amour antique des lettres humaines. Un chef-d'œuvre était pour lui un être vivant avec lequel il conversait, un ami du soir qu'on admet aux plus familiers épanchements. Penser en lisant un vrai livre, le prendre, le poser sur la table, s’enivrer de son parfum, en aspirer la substance, c'était pour lui, comme pour toutes les âmes initiées aux jouissances de cet ordre, une naïve et pure volupté. Le temps coule dans ces charmants entretiens de la pensée avec une pensée
supérieure ; les larmes viennent aux yeux; on remercie Dieu qui a été assez puissant et assez bon pour donner aux rapides effusions de l'esprit la durée de l’airain et la vie de la vérité. Ne vous demandez plus ce qui animait la solitude du vétéran de la grande armée, et lui enlevait les heures que le cours de son âge lui apportait. Tandis que nous vivions dans le présent, il vivait dans tous les siècles; tandis que nous vivicas dans la région des intérêts, il vivait dans lu sphère du beau. Vie rare et excellente, parce que le goût n’y suffit pas, mais qu'il y faut le cœur et la vertu. Ce n’est pas sans raison que les anciens l’appelaient du nom de culte, et comme on dit la religion de l'honneur, on pouvait dire aussi la religion des lettres...»
Tout cela sans doute n’est que de la lave refroidie, mais de la lave qu'il ne faut pas un grand effort de notre imagination pour ranimer et renflammer. A la toucher, à la pétrir, l'on devine l'énergie du bouillonnement intérieur qui a fait jaillir cette matière ignée.
Oui, les débris de cette éloquence ont encore de la grâce et de la majesté. Et cependant nous ne pouvons nous empêcher de nous dire, en les contemplant : Pourquoi faut-il que Lacordaire, avec les grands orateurs de tous les temps, paie si chèrement dans l'avenir la gloire d’avoir connu les triomphes éclatants du verbe ?