NS
NE
FFEFEFER FEFE
er
F Fe
IL25 LS us,
£ APPLIED IMAGE Inc
653 Eost Main
Rochester, New 6) 482 - 03 716) 288 - 5989
lettres, c'était l'âme seule qu'il contemplait et dont il jouissait. Une âme est tout un monde ; une âme avait à ses yeux un prix infini. Pour ramener une seule âme à Dieu, ou pour la consoler dans ses peines, ou pour lui dépeindre les grandeurs du christianisme, ou pour la confirmer dans ses mouvements vers l'idéal, il avait d'admirables accents. Et toujours un mysticisme digne et viril s'allie aux épanchements de l'amitié. La discrétion, la réserve, la haute tenue marquent ses billets les plus intimes.
Ses Lettres à un jeune homme ont un cachet tout particulier !. Ce jeune homme a bien existé, et nous
connaissons le vrai nom de celui que Lacordaire ap-
pelle son Emmanuel ?. Les lettres qu'il lui adresse
forèts ; ce sont les trois grandes choses de la nature, et qui ont bien des analogies, surtout la mer et les forêts. Je les aime comme vous; mais, à mesure qu'on vieillit, la nature descend et les âmes montent ; et l'on sent la beauté de ce mot de Vauvenargues : «{ô/ ou tard on ne jouit que des âmes. ». C'est pourquoi on peut toujours aimer et être aimé. » Leffres à des jeunes gens, lettre LXIX, p. 307.
1. Ces Lettres sont au nombre de trois, et elles sont «très remarquables », au dire d'un critique que nous avons déjà cité, et qui ne pèche pas par excès d'indulgence envers Lacordaire. Voir Petit de Julleville ; /oc. citato, p. 575.
2, C'était M. Barral, «l'honneur de l’école de Sorèze », qui devint par la suite religieux du Tiers-Ordre-enseignant et censeur de l'école d'Arcueil,
sortent du ton ordinaire de la correspondance . C'est
plutôt, sous forme de lettres, de très hautes considé-
rations sur la vie chrétienne. L'artifice littéraire y est
beaucoup plus visible que dans ses lettres à Madame Swetchine, où à Madame la Tour du Pin, où à Montalembert où à tant d'autres. Ce sont des œuvres de
pensée, de réflexion.
On en jugera par les extraits suivants .
« À peine entré dans le monde, vous en souffr. Z déjà. Le bruit de ses désordres vous émeut, le spectacle de ses mœurs vous attriste ; rien de grand ne Vous apparait dans les caractères, rien de ferme dans les esprits, et la jeunesse que vous rencontrez autour de la vôtre ne vous semble préoccupée que de plaisirs vides et sans aspirations vers le lieu des saintes choses où votre âme a vécu. Il vous faudra du temps pour vous accoutumer à cet air que vous n'aviez pas encore respiré. Sans doute, le mal vous était connu, l’histoire vous l'avait dit, et votre cœur, plus éloquent encore que l'histoire, vous en avait fait entendre dans les replis de ses solitudes le douloureux écho. Mais Dieu vous avait donné, contre l'histoire et contre votre Cœur, une garde généreuse : il vous avait fait le fils d'une mère chrétienne. Le chaste sein d'une
femme régénérée vous avait CONÇU ; SES bras avaient été votie premier berceau, son regard votre premier soleil, et, quand vous fates capable d'entendre, sa voix vous avait inspiré la première expression de votre première pensée. Esprit tombé du ciel dans un vase de terre, vous portiez en vous le germe des dépravations de l'homme, mais la vertu de votre mère en avait affaibli la tradition dans ses entrailles et dans les vôtres !...»
Et encore :
«Le premier lieu où l'on rencontre eeux que l'on aime, c'est leur histoire. L'histoire est le passé de la vie se survivant à lui-même dans un souvenir écrit. Il nv aurait pas d'amitié si la mémoire n'y ressuscitait dans l'âme et n'y tenait présents ceux à qui nous avons donné notre cœur. C'est là qu'ils vivent de notre propre vie, là que nous les voyons avec nous, là que leurs traits et leurs actions demeurent empreints et se conservent dans un relief qui fait partie de notre être. Mais la mémoire, mème la plus fidèle, est courte par quelques endroits, et si elle veut se transmettre à d'autres en leur léguant l'image aimée, il faut qu'elle se transforme en histoire et qu'elle se
grave sur un airain qui méprise le temps. L'histoire
1, Première lettre, 1858.
est la mémoire des siècles immortalisée, Par elle, les générations se rapprochent, et, si pressées qu'elles soient dans leur cours et leur disparition, elles puisent au fover du souvenir Funité qui fait leur ame et leur parenté. Un homme qui n'a pas d'histoire est tout entier dans sa tombe ; un peuple qui n'a pas dicté la sienne n'est pas encore né !.., »
Par delà son jeune ami, c'est toute la jeunesse de son pays, présente et à venir, que Lacordaire contemple et à laquelle il destine les conseils de son expérience et les dernières tendresses de son cœur.
La jeunesse !
La jeunesse ! IT lui avait donné les prémices de son apostolat. 11 lui consacra aussi ses
dernières années, il l'aima « jusqu'à la fn » ©
Le coup d'Etat du 2 décembre avait éprouvé douloureusement son âme qui avait toujours uni à l'amour
de la religion le culte de la vraie liberté. Dans un
discours qu'il prononça en l'église Saint-Roch sur la
«force de caractère », en prenant pour texte le mot du roi David mourant à son fils Salomon : Æsto rer, Deuxième lettre.
« Jesus, cum délexissel suos qui erant in mundos ën finem dilexit eos. » JOAN, Xut.
«sois un homme», l'on voulut voir des allusions blessantes pour le nouveau gouvernement !. Est-ce dans ce discours même ? est-ce en une autre circonstance ? Mais le grand moine laissa échapper cette phrase dangereuse par sa transparence : « la liberté ne peut périr sous la botte d'un soldat *. » C'était plus qu'il n'en fallait pour s'aliéner la sy mpathie d'un
pouvoir ombrageux et déjà mal disposé. Il comprit
de reste que sa parole serait enchainée, comme tant
d'autres choses, ou sujette à de mesquines vexations *,
1. Le 10 février 1853. « Celui qui emploie des moyens misérables pour arriver à son but, est un misérable, » Quand l'orateur eût dit ces paroles, l'effet fut immense, rapporte un témoin, y eut dans la foule le frémissement du vent dans les forêts... Voir Lacordaire orateur, par FAVRE, p. 496.— En parcourant tous les textes connus de ce sermon, nous n'y avens pas trouvé le mot que nous citons dans la phrase suivante. Mais il semble bien tout de même que Napoléon IT est assez nettement désigné en plusieurs endroits. Curieuse coïncidence: Lacordaire à clôturé triomphalement sa carrière oratoire, à Paris, dans l'Eglise même où, vingt ans auparavant il avait fait un premier sermon qui fut une déception pour tout le monde et qui découragea ses meilleurs amis.
2. Dans une lettre écrite de Flavigny, le 13 juin 1850, Lacordaire avait déjà dit : « L'Europe passera dans le despotisme, elle n'y restera pas, et dût-elle y rester, je vivrai et mour rai en protestant pour la civilisation de l'Evangile contre la civilisation du sabre et du knout. » Voir Lettres à Praïllr, déjà citées, p. 185.
3. Le 3 février 1832, il écrivait de Gund à la Baronne de Prailly 1... «J'ai quitté Paris et la France depuis une dizaine
Plutôt que de lutter inutilement, ou de s'avilir en ménageant un régime dont l'origine douteuse et les tendances heu‘taient sa loyauté, il préféra aller ensevelir son talent, sa gloire, ses années finissantes, au milieu des bois, dans les murs d'un collège.
Il semble qu'il avait prévu quelle tournure allaient
prendre les événements politiques et l'effet qu'ils au-
raient sur sa carrière oratoire. Car, en clôturant la série de ses conférences dogmatiques, à la fin du carème de 1851, et quand tout le désignait pour donner à ce magnifique enseignement son couronnement naturel en traitant de la morale, Lacordaire
avait eu des accents tristes comme des adieux :
« Je vous laisse à ce point où finit le dogme, et où la vérité, en échange de sa lumière, vous demande la vertu, Peut-être la Providence m'accordera-t-elle de vous ouvrir cette nouvelle voie, c'est ma crainte et
de jours... s motifs de cette détermination ont été puisés à diverses sources. J'ai pensé ne pouvoir donner mes conférences cet hiver, au milieu du silence de la presse et de la tribune, sans exposer la chaire de Notre-Dame à devenir un rendez-vous périlleux pour les amis et les ennemis du nouveau pouvoir. L'oppression du temps eût été pour moi une occasion incessante de donner çà et là des coups d'épée au despotisme... J'ai mieux aimé me taire...»
mon désir : ma crainte, parce que je me défie de moi ; mon désir, parce que je vous aime. Mais encore qu'une nouvelle carrière me füt préparée par Dieu et par mon dévouement pour vous, je ne puis me défendre de vous parler comme si je vous adressais des adieux. Permettez-le-moi, non comme un pressentiment de l'avenir, mais comme une consolation.
Je dis une consolation, parce que j'éprouve en moi
deux sentiments contraires: l'un de joie, d'avoir achevé avec vous une œuvre utile au salut de plusieurs ; l'autre de tristesse, en songeant qu'une œuvre ne s'achève pas par un homme sans qu'il y laisse la plus belle partie de : i-mème, les prémices de sa force et la fleur de ses ans. Je suis parvenu à ce milieu du chemin de la vie, là où l'homme se dépouille du dernier rayon de sa jeunesse et descend par une pente rapide aux rivages de l'impuissance et de l'oubli. Je ne demande pas mieux que d'y descendre. puisque c'est le sort que l'équitable Providen. nous a fait ; mais du moins, à ce partage des choses, d'où je puis voir encore une fois les temps qui vont finir, vous ne m'envierez pas la douceur d'y jeter un regard, et d'évoquer devant vous, qui fütes les compagnons de ma route, quelques-uns des souvenirs qui me rendent si chers et cette métropole et
vous. »
N'est-ce pas que ce morceau, que je voudrais pouvoir citer en entier, tant il est superbe, à quelque chose de final, de définitif? Lacordaire avait beau sen défendre, c'était, hélas! des adieux qu'il adressait à son auditoire, aux murs, aux voûtes sacrées de
otre-Dame, aux autels qui l'avaient béni. La séparation allait ètre éternelle.
Lamennais écrivait un jour à son bien-aimé Charles de Montalembert : « Je n'aime de ce monde que la nature, et c'est en son sein que je veux me reposer, Tout ce qui me rappelle les hommes me fait mal !, » Tout ce qui rappelait à Lacordaire les hommes du jour, et l'orientation nouvelle donnée aux destinées d'un pays pour lequel il avait rèvé de sainte liberté, lui faisait mal aussi. Pour se consoler de ces visions
trovblantes, il acheta, là-bas, perdu au fond d'une
province, le domaine de Sorèze et s'y dévoua à l'édu-
1. Cité par d'Haussonville, /a/roduction à la correspondance de Lamennaïs avec la baronne Cottu, pe iv. 0 Hier, en me promenant sur les bords de notre étang, ie remarquai, sur un rocher qui forme une espèce de voûte, et d'où sort un chène isolé, une place que je destinai en moi-mème pour mon tombeau. Les frais n'en seront pas considérables : une croix, gravée en creux dans le roc, et quelques mottes de gazon sur le pauvre mort, voilà tout. Cette sépulture champêtre, dans un coin, à l'écart, plaît à mon imagination, Je n'aime de ce monde que la nature »
cation de la jeunesse !. La jeunesse, c'est l'avenir ! Il oublierait le présent en formant les hommes de
demain et en léguant à ces générations futures son
idéal de justice. Parmi toutes ces âmes neuves, il
sentirait moins ce que le déclin de la vie a de pénible *, Au sein de la grande nature, il verrait avec apaisement
venir le suir * Il disait de sa solitude de Sorèze : 17-
1. Sorèze était une très ancienne abbaye de bénédictins, fondée sous Pépin d'Aquitaine, en 758, au pied de la Montagne Noire. En 1682, le 12 octobre, une maiso.. d'éducation proprement dite y fut inaugurée par Dom Jacques Hody. Cette école Se fit un nom célèbre au dix-huitième siècle, sous Dom Victor de Fougeras, et Dom Despaulx. Par les soins de Dom Despaulx, elle devint sous Louis XVI école rovale et militaire. Yn 1840, et après avoir traversé non sans en souffrir l'époque troublée qui avait commencé avec ‘89, Sorèze avait été achetée par une
& d'actionnaires catholiques. Mais il était réservé à Lacor-
ire, qui en prit possession le 8 août 1854, de lui rendre son
ancien renom, Chocarne, tome 1, Ce XIX, P: 244, et aussi une
plaquette intitulée: L'Æcole de Sorèse, Autre Aujou-d'hu.
(Toulouse, Imprimerie et Librairie Edouard Privat, 45, rue des Tourneurs 1896).
2. « Ce que j'ai vu des hommes ne me laisse aucun regret de passer avec des enfants le reste de ma vie. Lef/res à Praillr, p. 277.
3. Le 15 janvier 1859, dans une lettre à son ami Henri Villard, il lui disait : « Je me plais à penser que l'heure d'une profonde solitude viendra pour moi, et que Dieu me retirera avant ma mort de l'éclat trop vif où j'ai vécu. C'est un si grand bien‘: e le repos dans une gloire oubliée !» Voir Correspondance inédite publiée par Villard, p. 276.
venti scpulcrum, morienté hospitium, utrique bencficéum \, Elle lui fut eu effet tout cela. C'est de Madame de Staël, cette pensée : « On dirait que l'âme des justes donne, comme les fleurs, plus de parfum vers le soir ?, À l'approche du terme, et quand il sentait déjà soutfler vers lui ce vent froid qui vient du tombeau, Lacordaire laissait exhaler abondamment tous les
trésors de sa vaste intelligence et toutes les tendresses
de son cœur. Et c'était pour ouvrir de jeunes esprits
à la vérité morale et religieuse, c'était pour former des âmes à la pratique de la vie et aux vertus chrétiennes. Les enseignements qui sont tombés de ses lèvres pendant ces années, ou les quelques écrits qu'il rédigea — ses Lettres à un jeune homme, sa Sarnte- Marie Magdcleine, son Testament — sont parmi les plus beaux qu'il nous ait laissés. Voilés de mélin-
colie discrète, ils se colorent d'une lueur d'éternité.
LE TOMBEAU DURANT LA VIE L'HOSPITALITÉ DANS LA MORT POUR L'UNE ET POUR L'AUTRE UN BIENFAIT (Æpitaphe du P. Lacordair composée par lui-méme).