Troisième conférence, année
2. Mém. pour Le rétablissement en France de l'ordre des fr. préch., &. 111. « L'éloquence est fille de la passion. Créez une passion dans une Âme, et l'éloquence en jaillira par flots : l'élo-
quence est le son que rend une âme passionnée, »
être... Les feuilles blanches se couvraient de sa fine et petite écriture régulière, où ne se voyait jamais une rature, [1 ne pouvait souffrir les ratures ; quand il en découvrait dans les lettres qu'il recevait, il en était comme blessé dans son souci de l'ordre, de l'har-
monie en toutes choses ; il eut préféré une grosse
faute à cela !, Son manuscrit à lui était parfait d'ap-
parence : les signes graphiques y étaient alignés et disposés en quelque sorte géométriquement. Mais cela n'est que l'écorce, la partie matérielle. Vovons un peu le caractère de cette correspondance et ce qu'il > mettait de son âme et de sa vie.
Lacordaire n'était pas ce qui s'appelle un causeur ;
1. En voici la preuve : « Zoulouse, 2 février 18. je viens de relire votre lettre, mon bien cher, et ensuite j'ai pris un canif pour gratter et réparer des surcharges qui s'y trouvent. [Il faut vous dire, pour que vous ayez tous mes secrets, que j'ai horreur des ratures et des surcharges ; j'aime mieux laisser un mot impropre que de l'effacer dans une lettre pour substituer un mot plus fr: is et plus expressif. C'est sacrifier la beauté intérieure À la beauté extérieure ; mais je suis fait comme cela. Ainsi donc ayez soin, quoiqu'il vous arrive de laisser tomber de votre plume, de ne jamais le reprendre. N'est-ce pas d'ailleurs une vaine coquetterie que de vouloir e sans reproche dans une lettre? qu'importent les mots répétés, les phrases trop longues, les expressions réprouvées 2 Il suffit de dire ce que l'on sent comme il nous vient...»
-l des jeunes gens, lettre Lx, p. 260,
il n'avait pas, ou peu s'en fallait, ce don précieux et
charmant, et j'allais dire si français, de la conversation !, L'on s'étonnait mème, après l'avoir vu en chaire si vibrant de gestes &t si merveilleusement riche de langage, de le re:rouver dans l'intimité,
calme, distant, presque fr1, volontiers silencieux
1. « J'aime, j'en suis certain. . et néanmoins, il est vrai qu'il y a en moi quelque chose que je ne puis pas nommer, qui cause de la peine à ceux que j'aime. Ce n'est pas de l'âpreté, je suis doux ; ce n'est pas de la froideur, je suis passionné ; c'est quelque chose d'entier qui est trop oui ou trop non, une habitude du silence He me suit quelquefois sans que je m'en doute. Combien j'ai de la peine à parler ! Avec ma mère qui s'était accoutumée à moi, et qui se contentait d'une grande douceur de mœurs dans mes rapports avec elle, il m'arrivait souvent de rester sans rien dire. Les femmes ont cela d'admirable qu'elles peuvent parler tant qu'elles veulent. » Corresp. avec Mad. Swetchine, lettre du
"pt. 1836.
L'Année dominicaine, de Paris, dans son numéro de février 1912, pp. 74-75, a bien voulu consacrer une notice à notre étude. Et nous l'en remercions. Mais elle fait une réserve que nous ne pouvons guère admettre à propos du point que nous touchons ici, « Si — écrit-elle — Lacordaire était « calme, distant, presque froid» vis-A-vis des inconnus et surtout des importuns, il faisait jouir ses intimes, ceux-ci en ont témoigné, d'une conversation pleine de charme, d'éclat et aussi d'abandon. »
Je veux le croire. Mais pourquoi l'Année dominicaine ne citet-elle pas un seul témoignage à l'encontre de ce que nous avançons ? Notre affirmation étant fondée sur ce que le Père Chocarne à dit, et sur des confidences même, du Père Lacordaire, ainsi qu'on peut le voir dans la note précédente, il nous est difficile de la retirer, jusqu'à preuve du contraire.
ou ne parlant que pour donner de longs avis ou pour suivre sa pensée, Ce genre brillant et superficiel qui
consiste à échanger des impressions ou des idées avec un interlocuteur sans insister sur aucune, à passer Prestement d’un sujet À un autre de façon à tenir constamment l'attention en éveil, À montrer soi-même de l'esprit, et, art suprème, à le faire naitre chez celui qui vous parle, lui était à peu près étranger, Il semblait qu'il eût besoin, Pour s'ouvrir et vibrer, d'un contact avec une assemblée nombreuse !, Seul à seul, il demeurait un peu trop maitre de lui. Chez
Lamennais, c'était tout le contraire”. Au sortir d'un
1. Voir à ce sujet, Chocarne, tome 1, ch, XIV, p. 75 : à On ne S'expliquait pas le contraste entre l'orateur d'un entrainement si chaleureux, si communicatif devant son auditoire, et l'homme privé qu'on trouvait chez lui, dans son cabinet, froid, impassible, et lent à s'émouvoir, »
2. « Lamennais ne sut jamais improviser qu'en parlant ou en écrivant à des amis, mais alors il devenait un virtuose incomparable, » Zamennais à la Chénare, par Ad. Rousser, Paris Téqui, 1909, introd., p. x.
“Sa conversation n'est qu'un admirable monologue, où il veut tout juste la réplique, aux courts intervalles de repos Causeries du lundi, tome X1, à l'art, Notes et Pensées, page 453. Cette note de Sainte-Beuve me rappelle que, selon l'opinion de M, Emile Faguet, l'homme «ne parle bien que dans le monologue ». Voir son article sur l'Abbé de Saint-Pierre. Revue des Deux Mondes du 1" août 1912, p. 562.
entretien avec lui, Lamartine disait: «C'est une flamme. » Lamennais ne s'est jamais risqué à parler en public. Dans la conversation, il s'élevait souvent à la plus haute éloquence '. L'on voyait ce petit homme grèle et laid s'animer et développer ses idées favorites ou même ses rèves avec une chaleur et une variété d'expression qui surprenaient. Îl se transfigurait alors. L'âme, le génie perçaient au travers de la chétive enveloppe, y mettant une radieuse beauté. Peut-être ses lettres nous donnent-elles une idée et comme un reflet de sa causerie*. Rien de plus naturel, de plus coulant, de plus dégagé, de plus chaud.
Or, Lacordaire n'était pas causeur, ai-je dit. Se
reprenait-il dans la correspondance ? Et savait-il du
moins causer sur le papier? Car cela s'est vu plus d'une fois dans l'histoire littéraire. L'on pourrait citer
1. «Il ne se sentait pas orateur et il n'essaya jamais de parler en public, mais il était éloquent dans la conversation. IT le demeura toujours, et quand, dans la première moitié de sa vie, à cette éloquence s'ajoutait lonction du prêtre, il devait être irrésistible. » D'Haussonville, 09. laud. Introd. p. x.
2. La correspondance de Lamenrais forme déjà plusieurs volumes. Et tout n'est pas paru des lettres innombrables qu'il a écrites. Lui-même «avait pris soi: de recueillir ses correspondances les plus intimes » comme il l'écrivait à la date du {2 juin 1851. Voir Blaise. Œuv. inéd. de Lamennaïs, Corresp. W, 347
maints exemples de personnes presque taciturnes qui étaient très loquaces, la plume à la main. 11 y a dans la nature de ces contradictions, ou de ces étrangetés si l'on veut. En psychologie, il faut un peu s'attendre à tout. Et, pour ce qui est de Lacordaire, il est bien certain que ses lettres ne sont pas la partie la moins intéressante de son œuvre. Elles n'ont pas toutes la même allure, et je n'en donnerais pas la collection entière comme des modèles du genre. Mais qu'il en à donc de délicieuses. 11 s'abandonne davantage dans celles à Madame Swetchine, qu'il regardait un
!. Ailleurs, il est tour à tour
peu comme sa mère tendre, grave, éloquent, paternel ou simplement ami. La correspondance est tout ce qu'il ÿ à de plus intime ; l'on n'y est jamais que deux ; et cependant, il retrouvait, dans ces communications d'âme à âme,
sa sensibilité, ses élans, ses intuitions des grands
jours. «Tôt ou tard, a-t-il dit, avec Vauvenargues,
l'on ne jouit que des àmes *, » En composant ses
et seq.— M. Ad. Roussel vient de publier un volume d'un très grand interêt, intitulé : Lemennais et ses correspondants inconnus. (Paris, Pierre Téqui, 1912.)
1. Cette correspondance a été publiée et précédée d'une préface par le C" Alfred de FALLOUX.
2, « Je suis de votre avis sur les montagnes, la mer et les
MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART (ANS! and ISO TEST CHART No. 2)