LACORDAIRE ET MADAME RÉCAMIER
Dans Souventrs et Correspondance dirés des papiers de Madame Récamier, au tome second, pages 386-7, (Culmann-Lévr, Edi- Leur, anc. maison Michel Lé: frères, 3, rue Auber, 1888), je
trouve ce «crayon » de l'abbé Henri Lacordaire, qu'aucun de ses
biographes ne semble avoir encore signalé :
«La colonie de l'Abbaye-au-Bois s'était transportée de nouveau à Dieppe, dont les bains étaient ordonnés à Madame Récamier ; celle-ci y rencontra un homme bien jeune encore avec lequel on l'avait depuis peu mise en relation, et dont les facul-
tés brillantes faisaient déjà pressentir la prochaine renommée. L'abbé Lacordaire n'avait point encore révélé ce don de sublime éloquence que le ciel a mis dans son âme ; mais ardent, plein de feu, joignant la plus noble figure aux plus rares qualités de l'esprit, il était impossible d'être plus aimable que ne l'était
alors celui auquel une célébrité éclatante devait s'attacher sous
la robe de dominicain. Sa conversation parfaitement libre, souvent paradoxale, toujours ‘ llante, était remarquable par la grâce et la gaieté. Il était e ‘êmement apprécié par Madame
Récamier et par tout son entourage. »
Cette rencontre de l'abbé Lacordaire et de la célèbre amie de Châteaubriand doit être de juin ou juillet 1830. C'est du
moins l'époque que lui assigne la suite du récit.
LE PÈRE LACORDAIRE ET Mer LEPRINCE
Monseigneur Jean-Charles LePrince— qui fut, Soit dit en Passant, mon grand-oncle maternel — n'avait pas attendu d'être évêque pour entrer en relations de correspondance avec le Père Lacordaire. Au tome I, ch, 4° de l'/Zstorre du Séminaire de St Hyacinthe, par M C.-P. Choquette, se trouve la preuve que, dès 1832, M. LePrince, alors directeur de ce Séminaire, s'intéressait au mouvement mennaisien, et qu'il échangeait des lettres avec l’un de ses chefs, Lacordaire, et probablement aussi Lamennais lui-même. Après la condamnation par Rome des doctrines de L'Avenir, M. LePrince, et avec lui M. Joseph-Sabin Raymond, qui devint plus tard Supérieur de la maison, n'eurent que des Sympathies pour le malheureux Lamennais, tandis que leur affection pour Lacordaire ne fit que croître et qu'ils s'honorèrent toujours de l'avoir pour correspondant et pour ami. Voici les renseignements que nous puisons à ce sujet dans l'ouvrage men-
tionné ci-haut :
«...Du ton léger, les lettres de M. LePrince {alors à Nico-
let) (à M. Raymond,) passent insensiblement au grave ; et la
question grave, en 1830, c'était la question Lamennais. Avec
quelle ardeur M. LePrince s'emploie à gagner M. Raymond à la cause des «pèlerins de Rome et de la liberté ». [1 semble toutefois que le disciple ne résista pas beaucoup, et s'il fit mine de résister, je soupçonne fort que ce fut pour provoquer de nouvelles lettres de l'ardent initiateur. Le 16 novembre 1830, M. LePrince lui fait une longue lettre de quatre pages in +, écriture
serrée »... pp. 128-129.
En 1831, M. LePrince est nommé par M“ Lartigue, évêque de Montréal, Directeur du Séminaire de St-Hyacinthe. Nous sommes en 1832 :
« La grande tâche, dès le mois de mai, était la préparation aux exercices de fin d'année. M. Raymond avait résolu de donner une répétition du fameux Procès de l'Ecole libre où Montalembert et Lacordaire firent leur début dans l'art oratoire. « J'ai l'honneur, écrivait M. LePrince (à M" Lartigue) le 1‘ mai 1832, de soumettre à Votre Grandeur le discours d'introduction an procès sur la liberté d'enseignement... Nous attendons votre opinion... du reste, je suis flatté d’avoir à vous communiquer un alinéa d'une lettre de l'abbé Lacordaire concernant la doctrine de Lamenn:'s, et que je reçois tout à l'instant fort à propos. Il m'écrit de Rome, en date du 25 février 1832. Voici ses propres termes : « Rome ne prononcera aucune condamnation, « ni aucune désapprobation l'égard des doctrines soutenues «par L'Avenir, nous en avons acquis la certitude. Mais les « Etats Pontificaux sont dans une situation qui donne de telles
« alarmes qu'il est difficile d'obtenir un examen et un jugement
«explicite ». Nous voila donc considérablement rassurés. par cette lettre de notre nouvel ami, »
L'évêque cependant n'a pas la même assurance : «Il sera peut-être utile de faire quelques corrections... afin de ne pas être enveloppé dans le blâme que votre homme pourrait encourir pour quelques paroles incorrectes ou trop insolentes qui auraient échappé À lui ou à ses collaborateurs dans L'Avenir. Peut-être même aurait-il été préférable de ne pas traiter cette matière délicate dans un temps où l'auteur est en accusation auprès du Saint-Siège avant que celui-ci ait prononcé... Mais je laisse le
tout à votre sagesse en vous donnant carte blanche... »
«Je rencontre (ajoute M“ Choquette) parmi les papiers de M. LePrince des allusions fréquentes aux lettres de Lacordaire, j'en lis des citations par ci par là. Je me rappelle aussi que M“ Raymond, vers l'année 1880, conservait avec soin et nous montrait avec une satisfaction sensible, quelques lettres du grand orateur dominicain, de Montalembert, de Gerbet, adressées à lui personnellement. Au cours de son voyage en Europe, 1842-43, il avait visité ces hommes distingués qui remplissaient alors la presse catholique de leurs revendications. Malheureusement
ces précieux autographes sont disparus de nos archives. Peut- P &
être ont-ils été perdus ou détrui ns le bouleversement que
Subirent nos vieux papiers à l'occ on du commencement d'incendie sous la chambre du Supérieur en 1882. Il nous reste, venant je ne sais d'où, une longue et bien touchante lettre de F.
Mennais, adressée de Saint-Malo, le 3 avril 1809, à « mon frère,
mon tendre frère, mon digne ami», Jean-Marie Lamenne La même lettre renferme aussi plusieurs lignes écrites de la main de
ce dernier, adressées à un ami des deux frères. » pp. 134-35-36.
La lettre de Lamennais, dont parle l'auteur de l'/Zistoire du Séminaire de St-Hyvacinthe, à &té publiée et commentée par M. l'abbé Emile Chartier, dans son ouvrage Pages de Combat, Mont-
réal, 1911, p. 615.
I va sans dire que M. LePrince publia une adhésion complète à l'encyclique Arrari vos, de Grégoire XVI, condamnant les doctrines mennaisienr es.— (//is/. du Sém. de St-Hyacinthe,
pp. 163-168.
M. LePrince resta directeur du Séminaire jusqu'en 1840. [1 retourna alors à Montréal, et y fonda, sous la direction de son évèque, un journal intitulé: Mélanges religieux. Je n'ai pas sous la main la collection de ces Mélanges. Et je le regrette. Car elle doit contenir les échos de la correspondance que son principal rédacteur continua d'entretenir avec le Père Lacordaire en particulier. Le 25 juillet 1845, M. LePrince reçut à Montréal la consécration épiscopale, sous le titre d'évêque de Martyropolis et de coadjuteur de l'évêque de Montréal, M“ Ignace Bourget. En 1852, il fut nommé évêque du nouveau diocèse de Saint-
Hyacinthe. Il mourut le 3 mai 1860,