‹ Lacordaire orateurChapitre 19 sur 30 · TROISIÈME PÉRIODE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PÉRIODE

8 janvier.

A Toulouse, dans l'église métropolitaine de Saint-Étienne, première conférence de la station, sur « la vie en général ».

Au mois d'octobre i853, Lacordaire a dit adieu à la capitale pour toujours ; il répète avec Lusignan :

Mais à revoir Paris, je ne dois plus prétendre.

Le succès qu'il a remporté dans les fêtes de la translation du chef de saint Thomas d'Aquin, le désir qu'il nourrit de fonder une maison au berceau même de son Ordre et près du tombeau du Docteur angélique, tout cela le détermine à établir son quartier général à Toulouse. Sollicité d'ailleurs de ne pas quitter la chaire et de continuer ses prédications, il conçoit le dessein de donner à la cathédrale Saint-Étienne les conférences sur « la vie chrétienne ^ ». Le plan général est fait dans son esprit ; les futures conférences « embrassent un cycle de six ou sept ans » et elles seront publiées de manière à former « une

1 A M"' de Prailly, 8 octobre i853, p. 261.

nouvelle sifîte de volumes » dont les lecteurs pourront se procurer « chaque partie séparément ^ ». Ce projet fut agréé avec beaucoup de faveur. A son arrivée, le Père est entouré de sympathie par la jeunesse. Invité à la séance solennelle de rentrée -des écoles, il est l'objet d'un compliment, « qui est accueilli par des tonnerres d'applaudissements ». Cette réception est le « prélude de ses succès - ». Tout présage une assistance considérable et suivie, les dispositions enthousiastes des jeunes gens, la bienveillance de l'archevêque et du clergé, la popularité, dont jouit le prédicateur. Sans doute, « l'auditoire ne sera pas celui de Notre-Dame; mais il sera encore considérable et composé » d'un grand nombre d'hommes cultivés, « qui plus qu'ailleurs ont conservé le feu sacré des lettres et du goût ^ ». Cette attente ne fut pas vaine. Le jour venu, une foule énorme remplit la cathédrale.

« La première moitié — dit Lacordaire — de l'œuvre commencée il y a vingt ans est accomplie » ; l'orateur va commencer la seconde et parler de la vie morale.

La vie est un mouvement fécond, la mort une immobilité stérile. Seulement, il y a bien des degrés dans le mouvement et la vie. Au-dessus de la matière brute, il y a les plantes ; plus haut vient lanimal, puis l'homme, qui se meut dans l'infini par la pensée; enfin, au-dessus de l'homme et des anges, Dieu occupe le sommet de la vie. Mais si la vie est un mouvement, où va-t-elle ? Le but de la vie, c'est la félicité, qu'on atteint en aimant le bien d'une façon libre et généreuse. Sur la terre, nous n'avons que des éclairs de bonheur, suffisants néanmoins pour nous apprendre à le définir. Le bonheur est « le repos de l'être dans l'entière et inépuisable satisfaction de toutes ses facultés ». Cette satisfaction ne se trouve pas dans les biens du corps, ni même dans ceux de l'âme ; car, ces biens concentrent les appétits de la liberté humaine sur des choses éphémères et gâtées par la volupté et l'orgueil ; elle ne se trouve pas non plus dans la vertu, parce que dans ses actes, l'homme n'est ni le principe, ni l'orbite, ni le terme de sa vie.

J A M"" dePrailly, 6 janvier 1854; àM^'Swetchine, 27déc. i853, p.5i5.

2 ViLLARD, Cor. in., p. 325-326.

^ Id., p. 3o7-3o8,. lettre du 4 janvier 1854.

La félicité est dans l'infini, que nous aimons ; elle est en Dieu, océan d'où nous venons et où nous retournons i.

15 janvier.

A Toulouse, dans l'église cathédrale de Saint-Ètienne, deuxième conférence de la station, sur « la vie des passions ».

Pour atteindre le but de la vie, il faut prendre quelque chose de la divinité et revêtir la nature divine, comme Dieu s'est fait homme par l'assomption de l'humanité. Dans cette entreprise, il y a des obstacles qu'il faut signaler.

Si l'homme n'avait que la liberté, il irait peut-être à Dieu « d'un trait infaillible » ; mais il a encore la passion, qui en soi n'est pas un obstacle, mais qui peut devenir mauvaise en nous portant à nous attacher d'une façon désordonnée à un objet, qui ne peut nous satisfaire et en nous induisant à mépriser le bien suprême. Les divers modes de jouir sont très nombreux. Arrêtons-nous seulement aux plus communs et aux plus dangereux. Il y a d'abord « l'extase de l'ivresse » que procure « l'eau de feu ». Il y a ensuite la « fureur du jeu » ; enfin, il y a surtout le délire de la volupté, que l'homme cherche dans « la chair palpable » au mépris des lois de la génération et des obligations qui l'accompagnent -.

Mais en abreuvant ses passions, l'homme n'a pas trouvé le secret du bonheur. « Les mœurs de l'orgueil » l'ont poussé à la haine ; celles de la volupté, à la dégradation des sens et de l'intelligence : le vice laisse des plis honteux et des rides accusatrices, comme pour signaler le coupable au « mépris de la terre et du Ciel ». Chaque passion a son châtiment terrestre et destiné à nous apprendre que la félicité n'est pas au terme des joies qu'elle cause; elle laisse enfin, une fois l'enivrement évanoui, un étonnement douloureux et un vide amèrement senti, elle engendre la tristesse sombre et pousse au désespoir. Voilà où conduit la passion débridée : par contre, quand elle est réglée.

* Œuvres, Conférences, V, p. 239-266.

- Dans le développement de cette partie, Lacordaire a eu de « palpitantes paroles » d'une grande éloquence et que Foisset a signalées dans son étude biographique (II, p. 272 et 273).

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elle est dans l'homme, « le glaive de l'amour » et « la lyre de David ^ ».

18 janvier.

A l'Académie de Toulouse, une allocution pour répondre au discours de bienvenue souhaitée par M. Delpech, président.

Avant d'être appelé à siéger sous la coupole Mazarine, Lacordaire fut nommé membre de diverses académies, entre autres de celles de Lyon, de Liège, de Nancy et de Dijon. Toulouse voulut aussi le posséder; il fut élu membre de l'Académie de Législation et la réception eut lieu à cette date -. Le président lui souhaita la bienvenue dans une allocution aimable, où il rappelle à Lacordaire « ses premières études juridiques » et sa participation dans un autre temps « aux plaidoiries du barreau » ; et où il dit enfin que « sa nomination était un hommage rendu à son génie providentiel ^ ».

Le récipiendaire répondit que le choix, par lequel il était appelé « à siéger dans une assemblée de jurisconsultes », le mettait dans l'embarras, tant ses titres « à cet honneur ont peu de réalité ». Aussi, éprouve-t-il le besoin de voir la religion honorée en sa personne. Les anciennes classes de la société ont disparu ; il n'y a plus que des rangs, des services et des devoirs divers. Il est à souhaiter qu'ils se rapprochent encore dans une mutuelle estime. Trop longtemps la religion a été « reléguée loin du concile des choses nécessaires à la vie publique ». Sa réception est un exemple élevé de cette réconciliation, qui contient l'avenir et dont il est heureux ^.

Le Journal de Toulouse ajoute que « ces nobles et belles paroles ont produit la plus profonde sensation ^ ».

1 Œuvres, Conférences, V, p. 267-300.

- Lacointa (Correspondant du 25 juin 1881) parle du 4 janvier, mais c'est une erreur.

5 Pour le texte, voir la Revue critique de législation et de jurisprudence, t. IV, p. 170 et s. — Cf. ViLLARD, Cor. in., p. 579.

^ Le texte de ce discours a été publié d'abord dans le Journal de Toulouse, du 20 janvier 1854; dans la Revue de législation et de jurisprudence, 1854, p. 191 ; dans le Correspondant du 25 juin 1881, p. 977 et s.; dans la Cor. in., de Villard, p. 579 et s.; enfin, par le P. Juveneton, dims les S., /., A., III, p. 333-334.

'" Villard, Cor. in., p. 58o.

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22 janvier.

A Toulouse, dans l'église cathédrale, troisième conférence de la station, sur « la vie morale ».

Pour atteindre le but de la vie, il importe de connaître « la stratégie », qui nous permet de remporter la victoire. Pour nous défendre contre les passions débridées, Dieu nous a donné d'abord « la lumière de la raison », qui apprend à connaître la loi éternelle, source universelle de la justice et de 1 équité ; cette loi régit tous les êtres, elle montre à l'homme le chemin qu'il faut suivre et elle crée le devoir. Dieu a donné ensuite la conscience, qui est « la raison inspirée par l'amour ». De la sorte, la liberté est « au centre comme force ; la raison au sommet comme lumière » et « la conscience entre l'une et l'autre comme sentiment ».

Nous sommes ainsi secourus par une garde vigilante; toutefois, cet appui ne nous dispense pas d'agir. Nous devons d'abord prévenir le mal, lui résister par des actes vertueux et qui lui sont directement opposés. Une dans son essence, la vertu est cependant multiple dans ses objets et dans ses actes. Il existe quatre vertus, auxquelles se ramènent toutes les autres : la prudence est à l'entrée ; la justice interdit ce qui est injuste ; la tempérance modère les désirs ; la force nous arme de courage dans les difficultés et les obstacles. Telles sont les vertus, qui nous apprennent à honorer notre nature, à respecter nos frères et à servir Dieu ^

« L'auditoire est aussi rempli que possible et très sympathique -. »

^ Œuvres, Conférences, V, p. 3oi-334.

- Lettres à des jeunes gens, p. 262. — Dans la suite de cette lettre, Lacordaire raconte, en traits humoristiques, le singulier traitement que lui fiât subir un auditeur soucieux de lui donner de la voix. L'orateur a reçu « un petit flacon d'or potable » et avant la conférence il est prié d'en prendre sept gouttes dans une tasse de thé noir»!

29 janvier.

A Toulouse, dans l'église cathédrale, quatrième conférence de la station, sur « ce que peut la vie morale pour conduire lliomme à sa fin ».

Après avoir vu que la vertu s'épanouit dans les « quatre rameaux » des vertus cardinales, il faut voir si elle conduit l'homme à sa fin.

La vertu ne donne pas dès ici-bas la félicité ; cependant elle la prépare et procure une satisfaction, qui est le germe du bonheur et une beauté, qui est le reflet de Dieu. F^lle engendre la paix, cette joie calme qui précède le bonheur; le dévouement aff'ectueux, susceptible de sacrifice et disposé à communiquer le bien qu'il possède ; la gloire qui dit la grandeur de l'homme pour le soutenir. Salutaire à lame, la vertu n'est pas inutile au corps : elle contribue à le nourrir. Elle béatifie, en un mot, l'individu et les nations.

Elle fait mieux encore, elle déifie. Pour rendre l'homme capable de s'unir à Dieu, il faut le rendre participant de la nature divine et lui donner le même mode de penser, de vouloir et de sentir que Dieu lui-même. Cette similitude de nature engendre une ressemblance de beauté, qui attire la sympathie divine; Dieu est porté à aimer l'homme et l'homme à aimer Dieu. Cet amour transfigure la créature et la fait monter jusqu'à Dieu, où l'extase l'attend et dont le chrétien est capable i.

5 février -.

A Toulouse, dans l'église cathédrale, cinquième conférence de la station, sur « la vie surnaturelle ».

Le chrétien possède la plénitude des vertus morales et inaccessibles au reste de l'humanité. Pour se rendre compte de ce phénomène, il faut considérer l'homme au faite de sa grandeur. Les païens de l'antiquité sont parvenus à posséder

1 Œuvres, Conférences, V, p. 335-364.

2 Cette date nous est donnée par une lettre du 2 février (Lettres a des jeunes gens, p. 260. où Lacordaire dit que le dimanche suivant il donnera sa cinquième conférence; ce renseignement sert à déterminer la date des 2"'. 3"". 4"" et 5"" conférences.

la prudence et la force, mais non la chasteté ; ils ont redouté leurs divinités, mais ils ne les ont pas aimées, comme ils n'ont pas aimé non plus le prochain, et quand l'homme de nos jours cesse d'être chrétien, il tombe dans les mêmes travers et les mêmes vices. Ce phénomène ne provient pas du progrès naturel, mais d'un principe supérieur qui est la grâce, capable de communiquer une vue ignorée de la nature et un mouvement, dont elle n'a pas non plus le secret : par la première, la personnalité divine de Jésus-Christ est l'objet constant de la foi du chrétien ; par le second, l'homme s'attache à la beauté idéale du Sauveur, objet de sa prédilection et de sa pieuse admiration. La charité divine n'est pas exclusive : elle produit à la fois l'amour de Dieu et des hommes K

12 février .

A Toulouse, dans réglise cathédrale^ sixième et dernière conférence de la station : « l'influence de la l'ie surnaturelle sur la vie privée et la vie publique ».

Sous l'influence chrétienne, la vie de l'homme s'épanouit en vertus. L'incrédulité reproche à la religion d'avoir retiré ses fidèles de la vie publique pour les « préoccuper uniquement de l'œuvre solitaire de leur perfection » et d'avoir favorisé l'abaissement des caractères et des institutions sociales. Il est vrai que le christianisme exalte l'homme intérieur ; cependant la vie religieuse n'est pas tout entière dans l'âme ; elle agit aussi sur la famille, dont elle fait le bonheur et pour offrir ses bienfaits à la société civile. Grâce à elle, l'Occident a lutté contre les barbares, fondé la monarchie humaine, établi « l'aristocratie civile et guerrière », favorisé l'éclosion des communes, le culte de l'honneur et la liberté de l'ouvrier. Grâce encore au christianisme, la chevalerie repousse les hordes de Mahomet et les rejette en Asie; l'Occident sillonne l'Océan de ses vaisseaux et marche à la conquête du Nouveau Monde. Dès lors, si les

' CEuvres, Conférences, V, p. 365-40o.

- Date incertaine. Dans sa lettre du g février (à M"' Swetchinei, Lacordaire dit qu'il terminera le 26 février; d'autre part, dans celle du 26 février (à la mémei, il affirme que tout est fini.

nations catl^koliques subissent actuellement une crise violente, il ne faut pas accuser l'Église, mais chercher une explication dans les fautes qu'elles ont commises: la religion sera toujours une cause de progrès, comme aussi l'asile des « grandes âmes » K

Arrivé à ce point de sa conférence, Lacordaire jette un coup d'œil sur ce qu'il a dit « de général sur la vie et ses différentes formes ». Il se demande s'il pourra parler « des moyens établis de Dieu pour nous communiquer la vie surnaturelle », c'est-à-dire des sacrements ; puis, sollicité d'adresser un appel à la charité des nombreux assistants en faveur du « tombeau » de la bienheureuse Germaine Cousin -, il termina par la péroraison suivante, toute de circonstance, sans rapport avec le sujet de son discours et qu'il n'a pas jugé à propos de reproduire dans ses Œuvres ■'.

« Mes frères, il y a trente ans, je gravissais pour la « première fois la colline qui domine Paris vers l'occident. « Arrivé à son sommet, moi, jeune homme, je regardais long- « temps sous mes pieds la ville qui, depuis Babylone et Rome, « a été le plus près d'atteindre à se donner avec justice le nom « de capitale du monde et de la civilisation.

« Je la regardais avec l'étonnement d'un homme, qui a « peu vu encore et qui a peu comparé, lorsque quelqu'un « me toucha le bras avec grâce et familiarité et me dit en « m'appelant par mon nom : « Regardez de ce côté. » Je « regardai, et sur une colline plus éloignée, je découvris une

^ Œuvres, Conférences. V, p. 401-435.

Foisset admire beaucoup le choix du sujet traité dans cette conférence, qu'il appelle « le chant du cygne », comme aussi la manière dont le thème a été développé. (Vie, II, p. 274.)

- Germaine Cousin est née à Pibrac, village situé à i5 kilomètres de Toulouse, dans la seconde moitié du XVI"' siècle. Rendue orpheline par la mort de sa mère, elle eut l'occasion de pratiquer, dès son enfance, les vertus de la patience et de la résignation chrétienne. Après une vie de souffrances continuelles, elle mourut à la manière des saintes, vers l'année 1601. Devenue l'objet de la dévotion populaire, elle fut béatifiée par Pie IX, le 7 mai 1854. Son corps repose dans une châsse reluisante d'or et de pierreries. Elle est maintenant canonisée.

" Les conférences de Toulouse ont été sténographiées et le texte ainsi obtenu a été corrigé et amendé, avant d'être livré par Lacordaire à l'éditeur. La sténographie manuscrite des cinq derniers discours existe encore : elle sera peut-être publiée. En attendant et grâce à l'amabilité du P. Juveneton. je puis en donner un morceau qui me parait présenter de l'intérêt.

« masse qu'on me dit être Saint-Germain en Lave, le château « où est né Louis XIV.

« Après avoir regardé le palais de la France, je regardai « quelque temps le palais des rois et ma pensée erra entre « ces deux grandes choses, l'habitation d'un grand peuple et « l'habitation d'un grand prince ; lorsque mon interlocuteur « me prenant par la main avec une familiarité croissante que « je lui pardonnai volontiers, parce qu'il n'y a rien qui se « pardonne m.ieux que les marques d'affection, me montra « au pied de la montagne un humble hameau placé à quelque « distance de Paris et de Saint-Germain en Lave, et il me dit : « C'est ici qu'est née sainte Geneviève, la patronne de Paris, « qui prophétisa sa délivrance des mains d'Attila, que cette « immense et magnifique ville depuis tant de siècles a regardée « comme sa protectrice et dont les cendres ont reposé à côté « des cendres de Clovis et de Clotilde, les deux fondateurs, « l'homme et la femme, le roi et la reine qui ont élevé sur le « parvis la grande nation française. Moi, j'étais trop jeune, « les songes dorés qui m'occupaient alors chassèrent bien vite « de ma pensée l'humble bergère de Nanterre.

« Mais plus tard, la lumière se fit et je n'admirai plus « seulement les sages et les héros ; je compris et j'admirai « aussi les saints ; et chaque fois que j'arrive dans une ville « qui m'était étrangère, je me demande toujours en premier « lieu, avant toutes choses, non pas quels sont ses grands « hommes et quels sont ses monuments fameux, si elle possède « des hommes et un capitole illustres, mais je me demande « si elle a eu des saints, si elle a des reliques, si elle a quelques « souvenirs de ces âmes généreuses, quelquefois obscures, qui « sont au fond les étoiles vivantes de l'humanité.

« J'ai, en arrivant parmi vous, trouvé le tombeau d'un -«de mes ancêtres spirituels, celui de saint Thomas d'Aquin; « puis, j'ai su qu'à très peu de chemin de là, il était un autre x< tombeau plus humble et plus modeste, le tombeau d'une « bergère, pour laquelle il était question d'implorer cette der- « nière gloire, dont Dieu dispose pour ses saints, pendant la « vie de ce monde. Je me suis permis d'invoquer pour elle « votre charité, je vous réitère cet appel. Si vous écoutez la ^< voix de votre premier pasteur, je n'ose plus dire la mienne^,

« Toulouse «s'élèvera entre deux tombeaux : le tombeau du « plus grand Docteur que les siècles chrétiens aient encore « produit, et le tombeau d'une humble fille qui ne nous a rien « dit de ses vertus, dont Dieu seul a gardé le secret et qui ne « nous a révélé sa gloire que par ses miracles. Et l'étranger, « en abordant vos murs et en contemplant ces tombeaux si «différents l'un de l'autre, jugera par l'un, des grands dons « de l'esprit qui vous furent faits dans le domaine des lettres « et des sciences et qui vous ont mérité d'avoir sous votre « garde un si grand sépulcre, et par l'autre, de votre prééminence « dans l'ordre des vertus simples et domestiques qui vous a «. fait mériter d'avoir un tombeau, qui en est le représentant « le plus ingénu et le plus pur.

« Voilà mes frères, en vous quittant, quelles sont mes « pensées et comment je vous fais mes adieux. J'espère que « ce ne sont pas là des adieux éternels, et en vous disant cela, « je ne crois pas pouvoir mieux exprimer les sentiments que « vous m'avez inspirés et la reconnaissance, que je suis ambi- « tieux de vous devoir pour le reste de ma vie. »

Ainsi se termina cette station de Toulouse, dont les conférences eurent « un succès prodigieux ^ ». Montalembert les regarde comme « les plus éloquentes » et « les plus irréprochables de toutes - ». Lacordaire lui-même avoue qu'une fois ou l'autre, il a trouvé des accents plus élevés qu'en aucun autre temps de sa carrière oratoire -^

Malgré leur réussite extraordinaire, elles n'eurent cependant pas la suite, qu'on leur désirait. Si l'àme de Lacordaire continuait de grandir, l'organe commençait par contre à devenir faible et à se voiler. Ses « forces ne peuvent plus suffire » aux « grands auditoires ». Sa voix a de la peine à remplir un aussi grand vaisseau que celui de la cathédrale de Toulouse ; pour se faire entendre sans trop de fatigants eff'orts, il lui faudrait « une chapelle de mille à douze cents personnes ^ ».

A ces raisons personnelles, qui le faisaient songer à prendre

' Ledos, Lacordaire, p. 201.

- Le Père Lacordaire (édition in-12), p. 286.

^ A M"" Swetchine, 26 février 1854.

■* Idem.

sa retraite, venaient s'ajouter d'autres motifs plus pressants et d'un ordre plus général. A travers l'éclatant succès de la station de Toulouse, Lacordaire croyait remarquer certains indices, qui n'étaient pas de nature à lui inspirer de la confiance. Mécontent du coup d'Etat, éclaté le Deux Décembre, il avait de la peine, quand l'occasion se présentait, à retenir son indignation et cependant « les explosions de la fierté, de la douleur et de la vérité paraissaient ne plus être de saison ». Sa parole libérale et hardie ne trouvait pas tout l'écho souhaité. « De mauvais jours étaient venus pour les luttes et les triom- « phes de l'éloquence. Elle était universellement conspuée et « rendue responsable de tous les malheurs de la patrie, de « tous les dangers de la société par une revanche triomphale « de tous ceux, qui n'avaient jamais su se faire écouter de « personne. Le prince de la parole dut donc se taire. » Il résolut de quitter « la chaire par une crainte spontanée » de sa liberté. Il comprit que dans sa pensée, dans son langage, il était « aussi une liberté » et il eut le grand tort de croire que son « heure était venue de disparaître comme les autres ^ ».

Aussi, à la fin de sa sixième et dernière conférence, ne voulut-il prendre aucun engagement pour l'avenir. L'ordre des matières l'amenait à « parler des moyens établis de Dieu pour nous communiquer la vie surnaturelle, c'est-à-dire, des sacrements » qu'il n'avait encore « envisagés qu'une fois à propos du commerce de l'homme avec Dieu et sous leur aspect le plus général ». Mais il s'empressa d'ajouter qu'il ignorait encore, s'il lui serait permis de faire cette étude et de terminer ainsi « l'apologie totale de la foi chrétienne - ».

Cette indétermination ne fut pas de longue durée. Le doute se transforma bientôt en certitude. La direction de l'école de Sorèze lui fut offerte et il l'accepta. Dès lors, il caressa le dessein de se confiner dans une retraite, qui devait être, disait-il, « le tombeau » de sa vie et « l'asile » de sa mort :

Vivent! sepulcrum Morienti hospitium L'trique beneficium.

^ .MoNTALEMBERT, Le Père Lacordaire, édition in-12, p. 23^. '^ Œuvres, Conférences, V, p. 434.

Il sent «Je besoin de concentrer » ses « forces afin de mettre à flot » l'entreprise de ses nouvelles œuvres i. Au mois d'octobre, ^a résolution est arrêtée : il est décidé de renoncer à tout, « même à la prédication », et ses « conférences n'auront pas de suite -. » C'est en vain qu'on essaya de lui faire changer d'avis ». Il resta sourd à toutes les sollicitations et quand, l'année suivante, « deux cents jeunes gens » des facultés de l'Académie de Toulouse l'invitèrent à reprendre le cours de ses conférences inaugurées à l'église cathédrale de Saint-Etienne, il répondit qu'il- voudrait bien pouvoir « tenter de nouveau ses forces et correspondre à l'empressement » qui lui était montré, mais qu'il devait renoncer pour toujours « aux travaux de l'apostolat public ^. » Il resta inébranlable au grand regret de la jeunesse toulousine.

Lacordaire avait prêché s^ dernière station.

8 mars.

A Toulouse, dans l'église de Saint-Sernin, un discours pou?- la fête de saint Thomas d'Aquin, sur « les princes de la pensée » et sur « nos devoirs envers eux ».

Lacordaire avait une grande dévotion pour les reliques de saint Thomas d'Aquin. Tous les mercredis, il allait célébrer la messe au tombeau du saint docteur : il voulait, de plus, solenniser d'une façon particulière le 7 mars ^. Ce désir fut réalisé ; peu après la clôture des conférences de la station de Toulouse, une grande fête eut lieu : le matin, l'archevêque officia et laprès-midi, Lacordaire prononça un discours ^.

' A Foisseî, 10 septembre 1854. II, p. 161.

2 A M"" de Prailly, 2 octobre 1854, P- 277.

" ViLLARD, Cor. in., p. 324. — Sur la station de Toulouse, cf. L. M., Lacordaire, p. 3i3. — Ledos, Lacordaire, p. 200 et s. — Foisset, Vie, II, p. 271-276. — Chocarne, Lacordaire^ II, p. 229. — Dans ses Esquisses littéraires et morales, IV"" série, parue à Paris, chez Retaux, 1906, le Père Longhaye a remarqué avec raison que le coup d'État du Deux-Décembre n'était pas un motif pour Lacordaire de quitter la chaire de Notre-Dame et de renoncer à la prédication. « Entre cet événement purement politique et l'abdication d'un ministère purement sacerdotal », il n'y a pas de « lien », ni même « l'apparence d'un lien rationnel » (p. 4o3).

* A M"" Swetchine, 27 décembre i853, p. 5i5.

^ A M"" de Prailly, 6 mars 1854, p. 268.

Le monde, dit-il, est divisé en deux classes : il y a ceux qui sont dirigés et ceux qui dirigent. Ces derniers se divisent eux-mêmes ; parmi eux il y a les princes de la terre, ceux de la pensée et ceux de la sainteté. Saint Thomas a réuni ces trois couronnes sur sa tête. L'orateur veut dire qu'est-ce qu'un prince de la pensée et quels sont nos devoirs envers lui.

Pour penser, il faut voir ce qui ne se voit pas, juger l'invisible et l'infini, ce dont seul l'homme est capable. Les grandes idées se rencontrent chez ceux qui voient plus loin dans l'infini et dont le regard est plus ferme et plus juste. Un prince de la pensée, après avoir joui de cette vue, la révèle et la communique aux autres ; il démontre la vérité et l'expose avec éloquence.

Nos devoirs à l'égard des princes de la pensée se réduisent à un seul, imiter les exemples qu'ils ont donnés. Après la chute, l'homme a été condamné au travail du corps et à celui de l'esprit; il faut étudier les maîtres pour satisfaire à cette loi, pour mortifier et crucifier les sens par le labeur intellectuel ; enfin pour fortifier notre foi, l'éclairer et la rendre solide i.

25 juin -.

A Sorè^e, à l'issue des vêpres d'un jour de première communion, une allocution sur le « respect et l'amour que les enfants doivent à leurs parents et à leurs maîtres ».

Quand il eut accepté la direction de l'Ecole de Sorèze, Lacordaire alla prendre sur place tous les renseignements nécessaires. A son arrivée, les élèves se rassemblèrent dans la cour des « Collets rouges », la musique joua un morceau et un élève s'avança pour complimenter le célèbre visiteur et lui exprimer la joie qu'il causerait à tous, s'il voulait bien leur adresser quelques mots. Le Père remercia, et, après s'être excusé de ne pouvoir le faire au moment même, il invita les élèves à fixer eux-mêmes le jour, où ils désireraient l'entendre. On indiqua

* D'après l'analyse rédigée par le P. Bayonne sur les comptes rendus de la Galette du Languedoc (lo mars 1864. article de Benezet) et du Journal de Toulouse (9 mars, article de Pujol) et publiée dans les S., /., A., II, p. 32I-330.

- Au sujet de la date, voir Lacointa, Lacordaire à Sorè-^e. /Correspondant, 25 juin 1881, p. 980.)

le jour de Ja première Communion, qui, depuis longtemps^ était la fête la plus populaire de l'École. Le surlendemain^ « protestants et catholiques accoururent en foule » à la chapelle, qui se trouva trop petite. Le Père monta en chaire à l'issue des vêpres. Il prit pour texte ces paroles de Notre-Seigneur à ses disciples : Manete in dilectione mea, et parla « une demi-heure sur le respect et l'amour que nous devons à nos parents et à nos maîtres : aux premiers parce qu'ils nous ont donné la vie, fondement de tous les autres biens; aux seconds, parce qu'ils nous donnent une autre vie, non moins précieuse, et sans laquelle la vie corporelle serait stérile, la vie intellectuelle, morale et sociale ».

Au témoignage de l'un d'entre eux, les élèves furent « stupéfaits » ; ils avouaient que « le sermon était encore plus beau que tout ce qu'ils avaient pif rêver ^ »

2 juillet.

A Toulouse, dans une réunion de F Académie de législation, un discours, sur « la loi de r histoire ».

L'histoire a une loi, les événements s'enchaînent dans un ordre religieux ; Dieu, qui est le premier acteur sur la scène du monde, ne fait rien sans plan et sans dessein préalable. L'histoire est un « être vivant qui a pris naissance dans l'éternité, qui s'y reposera un jour et qui sur sa route, à mesure qu'il avance, nous dit l'avenir avec le passé ». Or, ce qui frappe le plus dans la suite des siècles, c'est leurdivision en époques distinctes, quoique unies entre elles par des liens indissolubles. On peut la résumer en six actes ; le premier va d'Adam à Moïse, Dieu jette les fondements de la paternité, d'où sortiront toutes les races; dans le deuxième, Dieu donne ses lois aux Juifs; dans le troisième, Rome et la Grèce sont fondées et la direction des choses humaines passe de l'Orient à l'Occident; dans le quatrième, Jésus-Christ apparaît et fonde une nouvelle institution destinée à vivre perpétuellement ; dans le cinquième, les hérésies commencent les divisions intestines dans l'Eglise attaquée au-dehors par le mahométisme ; enfin, dans le sixième.,

i P. Bayonne, 5.. /., .4., II. p. 347-348. — Cf. FoissET, Vie, II, p. 3i3.

l'œuvre de destruction protestante commence et se continue encore de nos jours. Dans ces périodes, il y a toujours un progrès ou un recul. Dans les temps actuels, la Révolution n'a pas seulement détruit, mais elle a encore semé des idées fécondes : l'égalité civile, la liberté religieuse et politique sont autant de principes légitimes, nés d'un esprit hostile à celui de Luther et de Voltaire, constitutifs de l'esprit moderne et qui permettent d'espérer ^

Selon Lacordaire, ce discours contient « le résumé » de ses « convictions sur notre époque - ». Les points de vue historiques qu'on y trouve ont subi la critique de Théophile Foisset 3 et de M"^*^ Swetchine elle-même ^ ; l'un et l'autre ont de la peine à admettre les idées de leur ami concernant la Révolution et l'esprit moderne.

19 juillet.

Une allocution dont le Journal de Toulouse a donné une brève analyse le 23 juillet 1854.

7 août.

A Sorèze, une allocution dans la salle des arts et métiers en réponse à la harangue prononcée par un élève de la division des « Collets rouges » pour souhaiter la bienvenue à Lacordaire, qui venait prendre possession de l'Ecole. Le texte n'a pas été conservé ^.

8 août.

A Sorèze, le jour de la distribution des prix, Lacordaire prononce une allocution sur « la nécessité de régler sa vie ». Ce discours n'a pas été recueilli *^'.

^ Œuvres^ VII, p. 259-293.

- A M"" de Prailly, 27 juillet 1S54, p. 274. — Cf. Lettres à des jeunes gens, p. 298.

-' Vie, II, p. 5 18-5 19.

^ Lettre du 3o octobre 1854, p. 527.

'" Cf. Lacointa, Lacordaire à Sorèze, Correspondant, 25 juin 1881, p. 980.

*^ P. Rayonne, S., /., A., II, p. 348. — Cf. Foisset, Vie, II, p. 3i3-3i4, où se trouvent quelques détails intéressants. — A M"" Swetchine. 8 juin i855, p. 537.

21 novembre.

A Sorèze, un discours prononcé à la cérémonie d'installation des Tertiaires à l'École, mais qui n'a pas été conservé ^

Pendant Tanne'e scolaire.

Le dimanche, Lacordaire prêche à tour de rôle avec l'aumônier et donne à la chapelle de l'Ecole de Sorèze des instructions sur la vie morale et chrétienne, qui n'ont pas été relevées. Un professeur détendit même aux élèves de les recueillir, sous le prétexte qa'il s'en chargeait lui-même. On connaît seulement le thème général sur lequel l'orateur a parlé; il est indiqué dans un petit cahier in-8«, légué par le Père à son ami, M. Eugène Bernard et dans lequel se trouvent les lignes suivantes : « Mes instructions ont roulé sur la vie spirituelle, ayant la tbi pour principe et en ont exposé les données générales - ».

Outre ces allocutions dominicales, le Père a donné des conférences apologétiques, également perdues, dont voici les sujets :

i. « La religion est un commerce de l'homme avec Dieu par des vérités, des lois et des pratiques que Dieu lui-même a révélées » ;

IL « Religion naturelle, religion révélée » ;

III. « Dieu a droit sur nous-mêmes, sur nos actes et nos sentiments. L'homme a droit sur l'amour de Dieu » ;

l'y. << La religion est révélée par Dieu. La révélation était possible, elle était convenable »;

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