DEUXIÈME PÉRIODE
19 avril, le jour de Pâques.
Lacordaire fit ses vœux le 12 avril 1840, au couvent de la Quercia. Le lendemain, il était à Rome, où les Français le « supplièrent » de prêcher le jour de Pâques. Une « grande répugnance » l'empêchait de condescendre à l'invitation. Mais bientôt une demande lui fut adressée par Mgr Lacroix, clerc national de France, au nom de l'ambassadeur, le comte Septime de la Tour-Maubourg. Cette instance l'obligea de se rendre au désir qui lui était exprimé.
Le dimanche suivant, à quatre heures et demie, il y avait foule à l'église Saint-Louis. Dans l'assistance, on remarquait un cardinal, quatre évêques, des religieux dominicains et jésuites ^ Lacordaire parut en habit blanc recouvert du scapulaire noir. Malgré le « peu de préparation » qu'il avait, il dépassa néanmoins toutes les espérances. M"^^ Albert de la Ferronays ^
A M'"' Swetchine, i3 mai 1840, p. 226. — Cf. Foisset, Vie, II, 21 et s. Lettre à Montalembert, 28 avril 1840, ap. S., L, A., I, p. 63.
admira beaucoup le « feu », la « conviction dairain » ainsi que la « foudroyante éloquence » de l'orateur. « Un jeune diplomate » « fut enthousiasmé ^ ».
Le P. Bayonne a donné une analyse de ce discours d'après la lettre du P. Lacordaire à M^^^ Swetchine, complétée par d'autres souvenirs, et surtout par les notes de M. Ernest Naville.
L'orateur prend pour texte un passage de l'évangile de saint Jean -. « La victoire du christianisme — dit-il — vient de sa triple force dans l'ordre des idées, dans l'ordre des affections et dans l'ordre de la puissance ». Comme la résurrection de Jésus-Christ est le couronnement de cette victoire, il faut « montrer sa triple valeur logique, morale et sociale ». Dans l'ordre logique, « la résurrection seule explique bien le mystère de la mort, en la montrant comme un mal et une peine amenée par le péché ». « Aucune autre doctrine n'a su interpréter ce mvstère », ni le panthéisme qui considère la mort comme une forme de la vie, ni le matérialisme qui l'assimile à un véritable et complet anéantissement. Dans l'ordre moral, « ce dogme, en faisant naître la vie de la mort par le dévoùment et le sacrifice, a triomphé de l'égoïsme, base principale de l'antiquité ». Dans l'ordre social, il a créé le martyre, où la puissance spirituelle est victorieuse de la force physique et de « la tyrannie des pouvoirs temporels ». Il a créé enfin l'Eglise qui triomphe à l'heure actuelle « sur le protestantisme et le rationalisme », minés par la négation, l'égoïsme et les divisions intestines. A ce triomphe, la France collabore d'une façon très active. Comme par le passé, elle reste encore « le palladium de l'Église ». « Vous qui croyez, ayez l'espérance et vous qui ne croyez pas, patience ■^. »
Ce discours fit « grand bruit », « les uns approuvant, les autres furieux et pendant quinze jours il n'a été question que de cela ^ ». « Le corps diplomatique, qui était au « grand
^ L'i'nij^erSj 3 mai 1840.
- Saint Jean xvi, 33 : « In mundo pressuram habebitis. sed confidite : Ego vici mundum. »
3 A M"" Swetchine, i3 mai 1840, p. 226, — ainsi que les S., /., A., I, p. 63-66. * A M"" Swetchine, i3 mai 1840, p. 228.
« complet au pied de la chaire, en fat ému à Texcès. Le comte « de Spaur, ministre de Bavière, s'écria que ce n'était pas là « prêcher la résurrection, mais Tinsurrection i ».
16 mai.
Lacordaire célèbre la « messe à Sainte-Sabine, dans la cellule même de saint Dominique et le soir, quand la foule des visiteurs se fut écoulée, il réunit ses compagnons dans la chapelle du collège français ». Epanchant son cœur devant eux, il leur fit une exhortation qui commençait par ces mots : <-^ Mes frères, nous voici réunis pour une œuvre effroyablement difficile 2. » L'orateur parla ensuite de la restauration en France de l'ordre de Saint Dominique. Son allocution n'a pas été conservée.
31 janvier 1841.
A l'occasion de la fête du saint Cœur de Marie, Lacordaire prêche à Notre-Dame des Victoires à l'office du soir, auquel assiste une assemblée considérable et composée en grande partie de jeunes gens. L'orateur fait l'histoire de l'xXrchiconfrérie fondée depuis quatre ans et qui comptait déjà plus d'un millier d'associés. « Le cœur de Marie, dit-il, est le symbole de cette association merveilleuse et c'est dans le quartier de Paris, qui offre le plus de séduction aux pécheurs, entre le Palais Royal et la Bourse, qu'il convenait de placer cet auguste symbole •'. »
x\ propos de cette allocution, Lacordaire écrit à M"^^ de La Tour du Pin qu'il a eu « un auditoire immense et d'une bienveillance inimaginable ^ ».
-A Xotre-Dame de Paris, discours sur la «.vocation de la nation française »
prononcé en faveur
des pauvres assistés par la Société de Saint-Vincent de Paul.
Rarement, Notre-Dame de Paris vit une multitude aussi curieuse d'entendre une prédication. « Dès 7 heures du matin,
^ FoissET, Vie, II, p. 23.
2 Id., Vie, II, p. 3o.
^ L'Ami, 6 février 1841.
* Lettre du 3 février 1841, p. 69.
une foule de jeiîne gens se pressaient au pied de la chaire ^ ». «A 10 heures, il n'y avait plus de place dans la grande net. « A 1 1 heures, les nefs latérales et jusqu'aux chapelles à droite « et à gauche étaient remplies. » A midi et demi, lorsque l'archevêque de Paris est arrivé, il a trouvé rassemblé un auditoire de « dix mille ou douze mille personnes de tout âge, de tout sexe, de toute condition ». On remarquait au banc d'œuvre l'évêque de iMeaux, l'internonce apostolique, MM. de Ravignan, Combalot, Dupanloup et d'autres notabilités ecclésiastiques -. A côté d'eux, il y avait le ministre de la justice et des cultes, avec des ambassadeurs, des pairs de France, des membres de la Chambre des Députés, MM. de Chateaubriand, Mole, Guizot, Berryer, Lamartine. « Beaucoup d'autres se cachaient dans l'assemblée au milieu d'une foule qui débordait de la porte du sanctuaire. » A une heure le Frère-Prêcheur apparaît « avec sa tête rasée, sa tunique blanche » et son scapulaire noir. Un frémissement contenu de bonheur court les rangs de l'assistance considérable et en silence, tous les coeurs saluent le conférencier. Mais déjà, Lacordaire se penche avec mélancolie pour recevoir la bénédiction épiscopale, le geste s'esquisse simple et rare, la voix est impuissante à parvenir jusqu'aux auditeurs les plus éloignés. Bientôt, cependant, il s'émeut, la parole retentit avec plus de force et pendant une heure et demie, il « tient captive et recueillie » la foule immense, dont le remous trahit l'enthousiasme et l'admiration. A la fin de son exorde, l'orateur indique le sujet de son discours. Il veut dire jusqu'à quel point on doit aimer la France, « non seulement comme Français, mais comme chrétien ». Dieu a donné aux nations le pouvoir temporel et quand il est venu sur la terre, le Fils de Dieu a donné à ce pouvoir le caractère « de service public », dont il était dépourvu auparavant. En retour de ces services. Dieu a demandé aux nations d'accepter la loi proposée à la liberté humaine. Malheureusement, les peuples ont peu accepté cette charge, et même ces avantages. La France a mieux correspondu à sa vocation
* FoTSSET, Vie^ II, p. 37.
- ViLLARD, Cor. in., p. 520. — La Revue catholique (i5 mars 1841, p. 285) dit qu'il y avait « près de 10,000 personnes » pour entendre Lacordaire. — De même, Guiilemin, p. 36,
divine ; elle a rendu à l'Eglise de mémorables services aux temps de l'arianisme par Clovis, aux temps du mahométisme par Charles Martel et aux temps du protestantisme par son élan national. De plus, c'est la France, qui a fondé le pouvoir temporel de la papauté par Charlemagne. Enfin, les œuvres religieuses écloses pendant le XIX'^<^ siècle laissent espérer, à leur tour, en l'avenir catholique de la France 1.
En reproduisant ce discours dans ses œuvres, le P. Lacordaire a cru devoir « adoucir et comme atténuer ce qu'il avait dit de la Ligue et il a complètement supprimé » ce qu'il avait affirmé « de nos cousins les rois de France ». A titre de curiosité historique, voici ces deux phrases :
Oui^ nous étions tous là dans notre aïeul Clovis. Notre aïeul! que ce mot ne vous étonne point, ne sommes-nous pas tous les frères, les cousins des rois ? Dans l'antiquité, les princes n'avaient de cousins que par le rang ou la parenté ; mais le christianisme nous a faits tous une seule chose en Jésus-Christ; il nous a tous confondus dans une même et sublime solidarité ; les rois ne sont plus nos maîtres, ils sont nos frères, nos cousins ; en me servant de ces expressions, je les honore.
Mais la France ne succomba pas, la France résista, et cette fois non plus par ses rois, mais par l'élan national, par cette sainte et glorieuse Ligue, dont on peut dire beaucoup de mal, mais dont on comprendra la grandeur chaque jour davantage ; quand on sauve la nationalité d'un peuple, quand on lui conserve sa foi, toutes les fautes se perdent dans la gloire ^.
Le discours sur la « vocation de la nation française » fut pour Lacordaire « un de ses plus heureux coups de mains, une de ces surprises, qu'il aimait et qui allaient au côté aventureux de son génie ^ ». L'effet produit fut « immense * ».
Les jours suivants, les journaux et les périodiques étaient
^ Œuvres, Mélanges, p. 201-225. — Cf. Annales de philosophie chrétienne, i8^i. — L'Univers des 16 et 17 février 1841, où se trouve une reproduction exacte du discours.
2 ViLLARD, Cor. in., p. 524.
^ Chocarne, Lacordaire, I. p. 826.
* FoissET, Vie, II, p. 38. — Cf. Notice, p. 90. — A la question que Lacordaire se pose quelque part dans le discours : « Le rire passa des « philosophes aux gens de cœur, des académies dans les salons... Et de quoi « riaient-ils tous ? Ils riaient de Jésus-Christ... Je me rappelle encore, car « j'étais présent, le frémissement, qui, à ces paroles, courut sur l'immense « auditoire. » iLescœur, Discours prononcé le i5 septembre igoi.)
remplis d'appré(îiations. Les uns faisaient des remarques désobligeantes. Dans ce discours, il n'y a rien « qui parle de l'éternité », mais, par contre, on y trouve une « hautaine harangue » en l'honneur de la France et au lieu des accents de la prière, le cri « de l'orgueil national ^ ». Les beaux esprits se demandent, s'il est convenable de mettre ainsi « l'histoire de France en sermons - ». D'autres encore, avec M. Guillemin, ne pardonnent pas à Lacordaire d'avoir prêché « le triomphe des rebelles » en parlant de la révolution française, ni d'avoir rappelé avec indulgence le souvenir de Bonaparte « sans retour sur ce qui a suivi le malheureux sacre, sans aucune parole d'indignation, sans aucun signe de regrets, sans aucun des gémissements de l'Eglise » ; enfin, d'avoir fait « la glorification des grandes iniquités politiques ^ ».
Dans le concert, la note admirative paraît cependant dominer celle des reproches. Le sermon est considéré par V Univers comme le gros « événement de la semaine ». « Il n'est guère permis de croire que la parole » humaine « soit jamais montée à un plus haut degré de puissance et d'honneur ^ ». On y trouve « les plus hautes qualités de l'éloquence ». Il ne peut pas y avoir des «éloges outrés » pour le P. Lacordaire. « Impossible de rendre « l'effet qu'il a produit sur son auditoire. Science, esprit, ima- « gination, élévation de la pensée, inspiration instantanée, foi « ardente, action simple et chaleureuse, tout cela éclate dans « la parole du moine ^ ».
5 mars.
A Lyon, allocution 'adressée à la Société de Saint Vincent de Paul sur « le rétablissement de l'Ordre des Frères-Précheurs en France ».
Après avoir prononcé à Paris son discours sur la « vocation de la nation française », le P. Lacordaire reprit le chemin de Rome. Arrivé à Lyon le 4 mars, il fut invité à loger à
' Repue catholique, t. V, p. 285.
2 LORAIN, p. 56.
^ Guillemin, Le P. Lacordaire dans l'audace, etc., p. 94-106 et s.
^ V Univers cité par Villard, Cor. in., p. 522.
'' Gai^ette du Midi, citée ibid., p. 523. — Cf. Moxtrond, Lacordaire, p. 92-93. — LoRAiN, p. 54-57. — Beslay, Lacordaire, p. 8081. — A M"" de la Tour, p. 75, où Lacordaire dit qu'à Rome, son discours est « très approuvé
rarchevêché et à assister « à une réunion des conférences lyonnaises convoquées en son honneur en assemblée générale ^ ». Dans son allocution, l'orateur se félicite de « l'union, qui existe entre la Société de Saint Vincent de Paul » et l'Ordre de Saint Dominique. Après les vicissitudes du début les religieux vont être au nombre de dix. Les membres se sont multipliés ; ce qui montre que l'œuvre est bonne, car, « ce qui est stérile est mauvais. » Malgré leur pauvreté, ils ont un asile assuré en France et à Rome, où ils vont occuper sous peu une des plus anciennes basiliques. Enfin, l'approbation publique n'a pas fait défaut, l'opinion ne s'est pas montrée mécontente de l'habit blanc. Dans la deuxième partie, Lacordaire se déclare heureux de svmpathiser avec les représentants de la jeunesse française, dont il a ressenti l'attachement fidèle et qui le fait espérer dans la France. Faisons connaître Dieu à la bourgeoisie ignorante et qui cependant gouverne -.
Vers cette même époque, quelque temps après le discours sur la Vocation de la iiation française, Lacordaire prononça à Lyon une autre allocution. Elle fut adressée aux membres fondateurs de l'Institut catholique, à l'établissement duquel sa parole n'avait pas été étrangère. Dans cette circonstance, l'orateur invita les assistants à se mettre en garde contre « l'orgueil, qui divise et n'a jamais rien fondé de solide », comme aussi contre « une modestie trop grande, qui paralyse et empêche d'agir ». Avec de l'esprit d'union, les associés peuvent « éclairer des intelligences » par l'œuvre de l'Institut, sauver des âmes, lutter efficacement contre « le chaos social » et amener le triomphe des idées d'ordre et de liberté ■^.
8 mars.
A Orléans, un discours annoncé par Lacordaire et qui devait être prononcé en faveur d'une « bonne et excellente
des uns » et « très désapprouvé des autres ». — Atinales de philosophie chrétienne, III"' série, t. III, p. io3-i20. — De Broglie, Discours prononcé à Sorè!;^e aux fêtes de l'inauguration de la statue de Lacordaire, les 22 et 23 juillet 1888. — A M"" Swetchine, 5 mars 1841. p. 259.
^ JuvENETON, S., /., A., III, p. 264-265.
- Id., p. 265-270, qui a reproduit l'analyse détaillée de VÈtoile du jnatin.
^ Id., 5.^ /., .4.^ III, p. 325-327. On ignore la date exacte de cette allocution.
oeuvre ». Noifs ignorons le sujet et les circonstances, dans lesquelles, ce discours a dû être prononcé 1.
24 octobre.
A Chazoux, dans la chapelle de M^^^ la comtesse de Vogué, voisine de M'"^ Lorain, une allocution signalée par Victor Ladey. Sujet et texte ignorés -.
28 novembre.
Première conférence de la station de Bordeaux.
Depuis longtemps déjà, l'archevêque de Bordeaux avait prié Lacordaire de venir donner une station. Les succès de Metz €ngagèrent Lacordaire à accepter loffre, qui lui était faite et au mois de mars i838, il répondit affirmativement aux sollicitations, dont il était l'objet '\
« Ville d'affaires et de plaisirs », cette cité « ne semblait guère mieux préparée à l'évangélisation du P. Lacordaire que l'opulente et voluptueuse Corinthe à celle de saint Paul ^ ». Le public se montra néanmoins « parfaitement disposé » et donna des preuves de « grand empressement ». On éleva dans la cathédrale deux immenses tribunes pour augmenter la nef, qui est elle-même d'une très vaste étendue. La cour royale toute entière, par l'organe de son président \ 1 etat-major des deux régiments de la garnison, l'Académie, le conseil municipal, tous les corps d'autorité, jusqu'aux douanes, font demander « avec instance » des places réservées. L'église va se trouver « comble d'auditeurs depuis le pavé jusqu'au faîte ^. Le jour venu, « jamais peut-être » l'église métropolitaine de Saint-André « n'avait vu réuni un auditoire plus nombreux et plus imposant » ; la vaste nef, les tribunes réservées,
' ViLLARD, Cor. in., p. 212-213.
- Lettres noupelles, p. 288,. 24 octobre 1841.
3 A M"" Swetchine, 22 mars i838, p. i56. — A la même, i'' nov. i838, 174. — A Foisset, 16 mars i838, II, p. 20. * Foisset, Vie, II, p. 63.
•'' A M"" Swetchine, 27 novembre 1841, p. 288. ^ Foisset, Vie, II, p. 62,
tout était encombré par « un public d'élite avide d'entendre le célèbre orateur ' ».
A une heure, ce dernier monte en chaire. 11 porte la robe blanche des dominicains. Par mesure de précaution, l'habit est recouvert d'un rochet et d'un camail, suivant un privilège, qui appartient à l'Institut de Saint Dominique et qui est en usage dans plusieurs provinces de l'Ordre -. Lacordaire est un peu affaibli par le voyage et une légère souffrance, qui lui ôte « beaucoup » de sa voix habituelle ; cependant, il acquiert « tout de suite » « la bienveillance universelle '^ ».
« Je ne viens vous annoncer rien de nouveau — dit-il — ; car, dans la religion du Christ », rien ne s'altère et se métamorphose. « Elle est aujourd'hui ce qu'elle était hier. Comment «pourrait-elle changer, puisqu'elle vient de Dieu? Elle est sa « parole. Mais je me trompe, mes frères, quand je dis qu'il n'y « a rien de nouveau. Si, il y a quelque chose de nouveau, c'est « vous-mêmes. Le temps a passé sur vous et dans son cours, « le temps, ce grand maître des siècles, vous a appris bien des « choses ignorées. Ce que le temps a commencé, je viens le «continuer; je viens vous prêcher la foi. Credo, je crois. La «foi est la victoire du chrétien sur le monde; la foi l'élève « jusqu'à Dieu.
« Mais la foi qu'est-elle en elle-même? Une adhésion de « Kintelligence et de la volonté aux promesses et aux vérités « de Dieu ». Entre la foi et la raison, il n'existe pas une lutte, dans laquelle l'une des deux doive nécessairement succomber. Ce sont « deux sœurs, qui s'aiment et ne peuvent se quitter ». Dieu ne demande pas à l'homme le sacrifice de sa raison; la raison et la foi proviennent de la même source divine, elles coulent parallèlement et vont toutes deux se perdre dans le sein de Dieu. Pour adhérer aux choses de Dieu, il faut s'assurer qu'elles viennent réellement de lui ; il faut distinguer la vérité de l'erreur. On y parvient par l'examen des preuves mises à la
^ Mémorial bordelais, 3o novembre 1841.
- FoissET, Vie, II, p. 62. A partir du premier discours, la bienveillance des auditeurs permit à Lacordaire de paraître en chaire dans toute la simplicité sévère de l'habit monacal. La mesure de prudence devenait inutile. (Foisset, ibîd.)
^ A M"" Swetchine, lettre du 2 décembre 1841. p. 290.
portée de noti'e esprit. Dieu a parlé, il s'est révélé et si Von croit à la parole d'un homme faillible et sujet au mensonge, n'est-il pas raisonnable de croire à celle de Dieu incapable également de se tromper et de nous tromper ? En croyant, Ihomme fait donc acte d'intelligence. Il fait aussi acte de volonté. La foi est puissante, elle est môme si forte, que le cœur de Dieu ne peut lui résister. On le voit par les traits, que rapporte l'Évangile. La foi est aussi un principe de vertu. C'est un acte de liberté morale, un acte bon. En croyant à la fidélité de son médecin, Alexandre a émis un grand acte de foi, le plus grand de sa vie. En croyant à Dieu, le chrétien en émet un plus grand encore. Par la foi, il opère des prodiges et transporte les montagnes : il agrandit son intelligence, puisque la foi dissipe les ténèbres ; il dilate son cœur, puisque la foi introduit la charité dans l'âme : il assure son bonheur futur, puisque la foi est le principe du salut, qu'elle nous justifie et opère en nous la sainteté par l'infusion de l'amour divin. En retour, Dieu nous pardonne et nous aime. Aussi, cherchons à acquérir la foi '.
<^ Tout le monde a été ému » par la « parole ardente » de Lacordaire -. Le lendemain, les journaux se répandent en éloges sur la conférence de la veille.
5 décembre.
Deuxième conférence, sur la puissance de la foi et les causes de cette puissance.
« Une heure avant » le commencement de la cérémonie, « il n'y avait plus de place dans la grande nef et les tribunes étaient aux trois quarts occupées •'' ». Foisset parle de 5,ooo personnes * et Lacordaire dit que son auditoire est « plus grand même qu'à Notre-Dame de Paris ^ ».
L'orateur commence par la narration de Nabuchodonosor.
^ D'après le compte rendu de La Guyenne, 12 décembre 1841. - Mémorial bordelais, 3o novembre. —Cf. à M"" Swetchine, 2 déc. 1841, page 290.
3 La Guyenne, 7 décembre 1841.
* Foisset, Vie, II, p. 64.
5 A M"' de la Tour. 5 décembre 1841, p. 83.
La pierre détachée de la montagne vient heurter les pieds de fer et d'argile du colosse et la statue tombe réduite en poussière. Image, où nous est peinte d'un côté la faiblesse des puissances humaines et de l'autre, la force de la foi chrétienne, qui possède trois grands caractères : la destruction, l'édification, la résistance.
D'abord, elle détruit. Le Babylonien cède au Perse, le Perse au Grec, le Grec au Romain, en attendant que Rome elle-même cède au christianisme prêché par douze pauvres pêcheurs de la Galilée. Surviendront ensuite les Barbares, puis les Mahométans ; mais la puissance des seconds sera éphémère comme celle des premiers. Ensuite, elle édifie. A cet effet, Dieu coupe en deux la couronne des Césars, en laisse généreusement la moitié à Rome vaincue et s'empare de l'autre. La foi s'intronise et les doctrines religieuses se répandent de toutes parts. Mais à peine établie, l'Église doit posséder le caractère de la résistance. Les schismes et les hérésies naissent. H faut repousser leurs attaques. C'est ce qu'elle fait à travers tous les siècles : Mole sua stat.
Telle est la triple puissance possédée par l'Eglise. Où puise-t-elle cette force et cette énergie séculaires ? Ce ne sont pas les corps qui la lui prêtent, mais l'idée chrétienne, cette idée où l'on remarque trois choses invincibles, le vrai, le droit et le devoir. Or ces trois choses révèlent Dieu ; le vrai, indépendant de sa nature, ne peut exister que dans une intelligence; le droit, qui est une loi supérieure, doit provenir également de Dieu ; enfin, le devoir domine les coutumes et les usages, il descend aussi de Dieu pour produire, comme ses devanciers, la force et la puissance. Mais l'humanité entend peu ces considérations métaphysiques; elle saisit mieux les trois autres causes, qui sont la nature, le malheur et la mort. La nature élève Tàme, les cieux racontent la gloire de Dieu. Cependant, la nature est muette pour certaines âmes; le malheur ne l'est pour personne. Il est l'ambassadeur de Dieu, qui en rappelle nécessairement l'idée. La mort est encore plus éloquente; elle dit Dieu de la manière la plus éclatante.
Voyons maintenant comment cette pensée de foi s'établit dans l'àme. L'homme ne peut que douter, nier ou aflSrmer. Le doute n'agit pas, on peut le laisser de côté. La négation tue
l'affirmation, n^ais pour donner naissance à une autre affirmation opposée à la première. C'est donc l'affirmation, qui établit dans l'homme l'idée de Dieu, ce rouage souverain de la machine du monde, la puissance et la cause. L'affirmation a trois sources : l'évidence, qui est la fondatrice des sciences, mais à laquelle manque l'universalité et l'étendue, et qui ne peut pas toute seule nous conduire à l'affirmation : la probabilité, cette lumière flottante, ce crépuscule, qui produit l'opinion dans les masses tout en faisant naître l'incertitude et l'anarchie ; enfin, l'autorité, qui dans l'ordre matériel, engendre les corps et dans l'ordre moral, enfante les esprits; elle agit par une supériorité préexistante et amie; c'est une paternité née de l'amour et qui pousse à l'amour, à l'amour qui fait croire et donne la foi ^.
L'orateur était déjà descendu de la chaire que les tètes étaient toujours tournées vers elle. On écoutait encore. Le discours entendu renfermait des idées élevées, qui exigeaient, pour être bien comprises, des connaissances philosophiques 2. « Lacordaire s'était élevé aux plus hautes régions de la métaphysique », mais « sans cesser un moment d'être intelligible à tous ». 11 avait produit de l'émotion, grâce à la sûreté de sa marche, à la solidité de la charpente et à la « poésie des détails "^ ».
« Qu'on suppose l'onction de saint Jean » « jointe à la « céleste intelligence de saint Paul et à la parole pittoresque « de Bossuet, et l'on aura quelque idée de cette éloquence. « Les auditeurs ont éprouvé, par moments, des tressaillements « d'émotion, tels que des applaudissements, aussitôt retenus, « ont échappé à plusieurs d'entre eux. Il n'y a qu'un senti- « ment, qu'une voix sur le P. Lacordaire. Quelque opinion « religieuse que l'on professe, on s'accorde à proclamer dans « toute » la « ville que cet homme de Dieu a le cœur et la parole d'un grand apôtre *. » Après la conférence, Lacordaire écrit dans une lettre que son succès est « au delà de tout » ce qu'il pouvait « espérer '"> ».
^ La Guyenne, 12 décembre 1841.
^ Id., 7 et 12 décembre 1841.
"'' Id., 12 décembre 1841.
* Id., 6 et 7 décembre 1841.
^ A M"" de la Tour, 5 décembre 1S41, p. 83. — Cf. à M"" Swetchine, 5 décembre 1841, p. 291.
7 décembre.
Un sermon de circonstance donné à Bordeaux, dans la chapelle de la rue Margaux, en présence d'une société d'élite accourue pour entendre Lacordaire. J'ignore le sujet de ce discours ^
12 décembre.
Troisième conférence de la station de Bordeaux, sur la Trinité.
L'atfluence à la cathédrale est « encore plus considérable » que les dimanches précédents -. L'église est remplie -K
L'orateur veut expliquer le mvstère de la Trinité. Ce thème a déjà été traité à Metz: mais Lacordaire reprend sa conférence du 28 janvier i838, la transforme et lui donne à peu près sa forme définitive.
Pour apprendre à connaître une chose — dit-il — on considère les phénomènes révélateurs de son essence. Dans la question des mystères chrétiens, on ne peut pas recourir à cette méthode scientifique : il faut plutôt interroger la Révélation divine, qui seule peut nous renseigner sur la nature de l'infini. Or, à la question posée sur la Trinité, la Bible répond par le texte des trois témoins qui sont au Ciel. L'infini est à la fois un et triple.
Mais si la Trinité est un mystère, on peut du moins voir la lumière qui jaillit de cette vérité. Tout être est actif et, par conséquent, Dieu l'est infiniment. Or, agir, c'est produire et l'on ne saurait produire que des choses, qui sont ou bien au-dessus, ou bien au-dessous de nous, ou bien encore égales à nous. Infiniment fécond. Dieu ne créera pas seulement des êtres inférieurs à lui ; il engendrera encore son égal ; il aura un Fils. — De plus, Dieu est infiniment bon. Il se donne et se donnera à un autre lui-même. Il aura un Fils, il ne multipliera pas l'infini substantiel, mais se bornera à produire dans son sein des relations, et des relations parfaites, qui sont des personnes, des individualités substantielles, possédant toutes la même nature.
^ La Guyenne^ 8 décembre 1841.
2 Id., i3 décembre 1841.
3 Mémorial bordelais, 14 décembre.
Pour sa\^ir combien il y a de personnes en Dieu, il faut se rappeler qu'il a une intelligence capable de connaissance et une volonté capable d'amour. Cette intelligence produit une pensée proportionnée à sa grandeur, non mobile, mais fixe et substantielle; c'est le Fils, première relation immuable et infinie. — Ce n'est pas tout. On aime sa pensée. Il en est de même de Dieu. Il aime sa pensée infiniment belle, un lien s établit entre le Père et le Fils, qu'il aime et de cet amour réciproque procède le Saint-Esprit.
Il y a donc en Dieu trois personnes. Mystère incompréhensible, mais non inintelligible: dogme qui n'appartient pas seulement à la spéculation, mais encore à la pratique. Le monde, fait à l'image du Créateur, doit être une société; l'ordre étant dans les relations divines, l'inégalité et l'autorité doivent exister parmi les hommes; il faut se dévouer à son prochain de l'admirable manière, dont le Père se communique à son Fils, par amour et sans égoïsme ; enfin. Dieu se donnera aux fidèles observateurs de sa loi par participation et par charité, comme il se communique par nature dans le mystère de la Trinité 1.
« Discours sublime quant à son objet, pendant lequel l'orateur entraîna son auditoire dans les régions les plus impénétrables de la métaphysique et qu'il captiva sans cesse par la simplicité, la chaleur et le charme de son débit, autant que par la force et la clarté de sa dialectique - ». « La seconde partie pleine de sentiment a paru vivement impressionner l'auditoire. » Impossible d'être à la fois « plus chaleureux et plus concluant •' ».
19 décembre.
Quatrième conférence, sur la création.
Cette instruction est une reproduction de celle que Lacordaire a donnée à Metz, le 4 février i838. Elle a été cependant modifiée : la division et le plan restent les mêmes; par contre, Texorde et les développements sont changés.
1 La Guyenne, 19 et 24 décembre 1841.
- Mémorial bordelais, 14 décembre 1841, ^ La Guyenne, i3 et 14 décembre 1841.
Avant de commencer, Lacordaire veut répondre à deux objections, qui ont été faites dans le public aux conférences précédentes ^; puis, il indique son intention, après avoir exposé les mystères de la nature de Dieu, de descendre de ces hautes régions pour s'occuper de la création du monde. Il veut dire quelle est la nature, quel est le motif et quel est le plan de la création.
Créer, c'est faire de l'être par un acte de volonté. Dieu seul peut accomplir ce prodige d'activité : lui seul est assez indépendant pour échapper à la loi générale, à laquelle tous les hommes sont soumis et qu'on a formulée de la manière suivante : ex iiihilo nihil fit.
Les passions humaines se sont élevées contre le dogme de la création. L'orgueil a imaginé le système du panthéisme, qui est incapable d'expliquer l'origine des êtres. Il faut revenir à l'antique explication chrétienne : Deus dixit et facta sunt.
La création est une œuvre libre. Dieu n'avait pas l'obligation de l'accomplir. Ce qui a pu le déterminer à opérer cette merveille, ce n'est point le désir d'exercer inutilement sa puissance, ni le caprice arbitraire, mais une bonté généreuse et encline à communiquer à dautres les biens qu'il possède. Gloire à la bonté divine.
Enfin, d'après quel plan l'univers a-t-il été construit? On ne saurait imaginer un monde infini. Cependant, on constate dans l'œuvre de Dieu une « ligne progressive », au bas de laquelle on voit les êtres matériels. Au sommet, se trouvent les êtres spirituels et au centre l'homme, à la fois esprit et matière. Ainsi, l'inégalité existe parmi les êtres, dont se compose la création ; l'égalité règne, par contre, parmi les hommes, d'une manière relative, au point de vue de la nature, mais non au point de vue hiérarchique. L'autorité est nécessaire pour main-
^ L n jeune professeur de philosophie, M. Bersot, avait formulé diverses objections, dont voici la principale : A propos des mystères chrétiens. Lacordaire prouve trop ou trop peu; car, s'il les éclaire d'explications rationnelles, les mystères cessent d'être des mystères ; si, par contre, il ne les explique pas, ils restent inintelligibles.
Ces attaques furent relevées par un grand nombre de correspondants et parmi lesquels on remarquait le journaliste Israélite, Félix Solar. Je signale les articles d'Auguste Nicolas et de Dabas dans le Mémorial, feuilleton du 7 février 1842.
tenir Tordre; rfiais l'existence de la hiérarchie sociale n'empêche pas que l'homme reste, dans tous les rangs de la société, le trait d'union qui unit le monde de la matière à celui de l'esprit.
Composé de ces trois éléments, l'univers est l'image de la Trinité sainte : la matière, l'esprit et l'homme au centre sont des ombres projetées par les trois personnes divines ^
Dans cette conférence, Lacordaire fut « constamment ce qu'il est toujours, orateur chaleureux, dialecticien habile et théologien profond ~ ». L'enthousiasme est si grand que Lacordaire se déclare incapable de le figurer à sa correspondante, M'"<^ Swetchine '\
26 décembre.
Cinquième conférence, sur « quelques conséquences de la création ».
On a vu que la bonté de Dieu a créé l'univers, où l'on trouve d'un côté « l'infîniment petit » matériel et de l'autre, « l'infîniment grand » spirituel. Au milieu, pour établir l'union. Dieu plaça l'homme. Quelles sont les conséquences de cette doctrine ?
Dans la création, l'homme reçoit le bien de la vie. Dieu lui donne une âme créée à son image et capable de se livrer au labeur intellectuel et moral ; il lui donne aussi un corps, par lequel il ressemble aux êtres inférieurs de l'ordre matériel et sur lesquels il doit exercer son empire. De là, il ressort que l'homme doit se livrer non seulement au travail matériel, mais encore à un travail spirituel, qui le fera entrer en communion avec les esprits célestes. Comme ces derniers, il doit rechercher
^ La Guyenne, 25 décembre 1841, analyse étendue de Bénigne Huyet.
- Mémorial bordelais, 20 décembre 1841.
^ Lettre du 19 décembre 1841. — Si l'on en croit Montrond, il y aurait eu cependant des mécontents parmi certains membres du clergé. « On blâmait les formes si neuves, si hardies que l'orateur employait ». Lacordaire aurait répondu qu'il ne « pouvait changer sa nature » et comme les plaintes continuaient, il aurait pris la résolution de suspendre ses conférences et de quitter Bordeaux. Il était prêt à partir, lorsque M. Martial, vicaire général, le décida à rester. {Lacordaire, p. 146.) Ces renseignements ne sont pas confirmés par les détails que Lacordaire donne dans sa correspondance, où il affirme que le clergé lui montre un empressement, qu'il n'a rencontré nulle part. (A M"" Swetchine, 2 décembre 1841 et 10 Janvier 1842,. p. 290 et 294.)
pour son intelligence Faliment de la vérité et pour sa volonté, le bien de la charité.
Mais cette activité a une fin, elle a un but supérieur. II faut nous élever vers Dieu, dans lequel se trouve le vrai bonheur et la réelle félicité. En croyant le contraire, la jeunesse folâtre et avide de plaisirs se fait grandement illusion.
Ainsi, sur la terre, Thomme est un médiateur entre la matière et l'esprit. Chacun des deux éléments de son être a son genre particulier d'activité. Le premier doit se livrer au labeur matériel et à l'exemple de Dieu lui-même, obéir à la loi dure du travail pendant six jours de la semaine. Encore à l'exemple de Dieu, le septième jour doit être consacré au repos du corps ; c'est le tour de l'àme, qui doit travailler à l'œuvre de sa sanctification. Heureux celui qui, à cet égard, donne le bon exemple de la religion suivie et professée 1. Puis, l'orateur termine son discours par une exhortation, où il engage ses très nombreux auditeurs à rendre fructueuse pour les pauvres la quête, qui va être faite par les vicaires généraux du diocèse -.
Au dire du Mémorial, ce sermon a été remarquable de simplicité et rempli d'onction '■''.
2 janvier 1842.
Sixièt)ie conférence^ sur la chute originelle.
La fonction de l'homme était de graviter vers le bonheur éternel. Il devait parvenir à sa fin par un acte libre et spontané. Malheureusement il a succombé dans l'épreuve, à laquelle il a été soumis. Une double tentation va perdre le premier homme et la société.
II s'agissait de savoir si Adam resterait fidèle à Dieu ou s'il s'en séparerait par la violation du commandement qu'il avait reçu. Son intelligence connaissait la vérité, sa volonté aimait Dieu. Il entretenait avec le Seigneur des rapports de grâce et la terre lui était parfaitement soumise, quand le
' La Guyenne, 3i décembre 1841.
■ Mémorial bordelais, 26 et 27 décembre 1841. — Jusqu'ici, La Guyenne donne des comptes rendus très détaillés ; à la suite d'une démarche de Lacordaire, elle va mettre fin à la publication de ses analyses. (La Guyenne, 9 janvier 1842.) — Cf. à M"" Swetchine, 5 décembre 1841, où il se plaint d'être « la proie de la sténographie ».
^ Mémorial bordelais, 26 et 27 décembre 1841.
serpent, persomiification du mal déjà existant, se montre à lui et lui demande pourquoi Dieu a défendu de manger du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal. Ainsi, procède encore de nos jours l'incroyance orgueilleuse : pourquoi obéissez-vous? Tentation, dont le premier homme, comme la société actuelle, a été la malheureuse victime.
Après avoir tendu ce piège à l'intelligence, le mauvais esprit s'attaque à la volonté, à laquelle il propose de rompre avec Dieu. L'homme est déjà ébranlé. Pour achever de le convaincre, le serpent a recours à la négation : l'homme ne mourra pas. L'ennemi du genre humain nie sans donner de preuve : procédé souvent pratiqué de nos jours dans la guerre faite à l'ordre et à la société. Deuxième tentation, à laquelle, pas plus à l'origine que de nos jours, on ne sait résister. L'homme ne répond rien, il accepte l'affirmation erronée. Aussitôt, les passions s'emparent de lui : la lumière de son intelligence s'affaiblit, sa volonté se révolte et la délectation sensuelle achève l'œuvre de la chute.
Et maintenant, qui relèvera le malheureux qui a violé la triple loi de son corps, de son intelligence et de sa volonté? Dieu se laisse toucher de pitié pour l'homme victime d'une créature supérieure. Il résout de manifester sa justice et sa miséricorde; il veut à la fois nous pardonner et nous combler de bienfaits nouveaux. A cet effet, il s'efforce de faire entrer le remords dans l'àme du coupable; puis sa justice prononce une sentence de malédiction, qui fait entrer le malheur dans le monde pour détacher l'homme de la terre et lui faire expier ses fautes. A l'exemple d'Adam, n'étouffons pas la voix du remords salutaire, mais aimons à aller nous purifier dans le bain des sacrements, où Jésus-Christ pardonne ^. ■
Lacordaire a su donner à ce « sujet biblique » « un air de jeunesse et d'actualité » par des applications « à l'état présent de l'humanité » et par des « épisodes inattendus, qu'il a reliés avec un art infini ». « Ainsi, les doctrines saint-simoniennes, fouriéristes, sociales et humanitaires », tous les événements contemporains lui ont fourni « des tableaux magnifiques et d'une éloquence saisissante - ».
^ La Guyenne^ i5 janvier et Mémorial bordelais^ 3 janvier. - Mémorial bordelais, 3 janvier.
9 janvier.
Septième conférence, sur la trans)7iissio?i du péché originel et « manifestation des 3,ooo ».
Malgré le froid le plus rigoureux, malgré la neige abondante tombée le jour précédent, la foule est accourue et elle remplit comme à l'ordinaire la vaste nef de la cathédrale.
Dans sa conférence, Lacordaire expose « la réalité de la transmission du vice, qu'entraîna le péché d'Adam, à toutes les générations issues du premier homme ». Il démontre la solidarité, qui devait lier l'humanité tout entière à la faute commise dans le paradis terrestre; puis, la nécessité, la justice de cette solidarité, qui produit en nous le péché originel, mais dont une main divine a relevé l'homme par l'incarnation du Verbe, rédemption qui se manifeste d'une manière sensible pour le chrétien par les sacrements du baptême et de l'eucharistie. « Résumant enfin ces magnifiques » enseignements « par ces quatre mots : Dieu, l'univers, Adam et le rédempteur, qui résument eux-mêmes la bonté créatrice », la solidarité universelle « des choses créées, l'homme vertueux placé dans le paradis terrestre et devenant coupable », enfin, le Verbe devenu homme, « acceptant la vie avec toute sa solidarité adamique, sauf le péché, afin que, par une mort pleine d'amertume et de douleurs la faute d'Adam put être expiée et l'humanité rachetée. Lacordaire a terminé en peignant, en traits de feu, l'état d'angoisses et de misère des membres de la société actuelle qui n'ont pas eu le bonheur de toucher Jésus-Christ » « comme ceux qui se placent sous le joug consolant du christianisme et savent seuls comme l'air est léger, quand on s'élève vers Dieu ^ ».
Après la conférence, vers quatre heures du soir, « douze à quinze cents jeunes gens - » appartenant à l'aristocratie, au barreau et au commerce se rendent à l'archevêché, où ils envahissent bientôt les cours, les jardins et les salons. A leur prière, Lacordaire s'avance vers eux. L'un des commissaires délégués, M. Saint-Rieul Dupouv, prend la parole au nom des manifes-
^ Mémorial bordelais,, 10 janvier 1842.
- Id., 10 janvier 1842. — Dans son journal, M. Solar dit i,5oo à 2,000. Seul, M. Saint-Rieul Dupouv parle de 3, 000.
tants pour remercier le conférencier de s'être dévoué « à compléter l'éducation religieuse de la jeunesse française » et pour lui exprimer toute l'admiration que provoquent les instructions données à la cathédrale.
Lacordaire répond d'une « voix pleine d émotion ». « Si je ne considérais — dit-il — que moi-même dans le témoignage d'estime et de confiance dont vous avez voulu m'honorer publiquement, j'éprouverais peut-être un sentiment de crainte, car rien ne doit être plus cher au prêtre, au religieux que de cacher sa vie. » « Heureusement il est facile » de m'oublier en cette circonstance et de donner « à ces témoignages leur véritable signification ». Il faut y voir une « preuve du travail, qui s'opère » au sein de la jeunesse ; le signe « d'une réconciliation future » entre l'Églisç et la France. Lacordaire n'a jamais douté de son pays : les traditions chrétiennes seront maintenues. Il remercie Bordeaux de lui en fournir un nouveau témoignage et de lui avoir fait « un accueil aussi fraternel ^ ».
« Après ce discours qui a produit la plus grande sensation sur l'assemblée », la proposition d'un des commissaires délégués, de faire « une quête pour les pauvres, a été accueillie avec un « mouvement d'enthousiasme spontané. La foule, en s'écoulant, « avait peine à retenir dans son cœur l'émotion, qui débordait « de toutes parts et qui n'était contenue que par le respect - ».
Ainsi s'est terminée cette manifestation que M. Saint-Rieul Dupouy a appelée « la manifestation des 3, 000 >^ ».
16 janvier.
Huitième conférence, « sur les ancêtres de Jésus-Christ » ; le sacrifice, la liible et le peuple juif.
Dans ce discours, Lacordaire veut exposer les faits historiques relatifs à l'institution, avant Jésus-Christ, d'une action religieuse exercée par un prêtre sacrificateur sur une victime innocente placée sur un autel : action toute symbolique qui
' D'après le Mémorial bordelais, 10 janvier 1842.
2 Mémorial, ibid.
'^ Cf. JuvENETON, S., l., A., III, p. 317. — \S Ami, 1842. — Foisset, \'ie, II, p. 65. — VEspérance (18 janvier 1842) a donné un compte rendu de cette manifestation et a reproduit les deux allocutions prononcées en cette circonstance, l'une par le commissaire délégué et l'autre par Lacordaire. Cf. L'Espérance, 29 janvier 1842. — V Univers, i3 janvier.
représentait par avance « le divin sacrifice, qui devait s'accomplir plus tard sur le Calvaire et dans lequel la victime immolée devait être le Fils de Dieu ». « Examinant ensuite les desseins de l'Éternel » à l'égard des nations, l'orateur montre « le peuple d'Israël dans ses mœurs, ses lois, ses institutions diverses et dans la fonction suprême qu'il était chargé de remplir », par son attente du rédempteur : « attente toujours vivante, toujours consignée dans les pages de l'Ancien Testament » et qui « devait servir plus tard d'éclatant témoignage de la vérité de la mission de Jésus-Christ », constamment annoncée depuis Adam. En terminant, Lacordaire exprima d'une « manière touchante les vœux d'un homme de bien » pour le ralliement prochain, sous la croix du Sauveur, de tous les enfants d'un même Dieu, séparés aujourd'hui, mais adoptant tous désormais, comme livres chers, l'Ancien et le Nouveau Testaments ^ ».
23 janvier.
Neuvième conférence, sur la loi d'expiation et sur son application par Jésus -Christ à i humanité.
Dans son discours, l'orateur considère tour à tour « la mort de Jésus-Christ sur le Calvaire en expiation des péchés des hommes »: les caractères de cette réparation, « par laquelle la justice et la miséricorde de Dieu furent satisfaites »; enfin, » les applications pratiques et salutaires » du mystère de la rédemption.
A la suite de ce bref compte rendu, le Mémoj^ial peint l'enthousiasme extraordinaire qu'a provoqué cette conférence dogmatique, jugée la plus belle de toutes. La péroraison a produit dans l'auditoire une émotion intense, dont les éclats étaient à peine retenus par le respect dû au lieu saint -,
loi février.
A Bordeaux, rue Mingin, dans la chapelle de la Maison de la Miséricorde, un sermon sur « les biens que donne le inonde et sur ceux que donne Jésus-Christ ».
« Tout ce que Bordeaux renferme de riche et d'opulent » est accouru pour entendre Lacordaire ^.
^ Mémorial bordelais, 17 janvier 1842.
- Id., 24 janvier 1842.
^ La Guyenne, 2 février 1842.
« Le biea et le mal — dit l'orateur 1 — se disputent l'humanité. » « Le monde promet beaucoup et tient peu »; par contre, « Jésus-Christ donne beaucoup plus qu'il ne promet » : double vérité, que Lacordaire veut faire ressortir.
Le monde ne voit que le présent et i^ s'en attribue toutes les faveurs. Cependant, il laisse de nombreuses gens dans la détresse et la misère, malgré tous les progrès de la civilisation. De plus, quand il donne, il n'est pas généreux à l'égard de tous les hommes; il réserve ses grâces pour un petit nombre de favoris. Enfin, il est incapable de donner des biens véritables : ses plaisirs procurent « l'avilissement du corps » ; il réussit encore moins « à glorifier l'esprit » ; il ne satisfait point les intérêts moraux, qui prédominent sur tous les autres. Tout ce qu'il peut faire, c'est d'apporter quelques joies frivoles, qui laissent le cœur vide, en attendant de le dégoûter.
Jésus-Christ est plus généreux dans ses dons. Il indique le moyen d'éteindre « la faim et la soif, qui tourmentent le peuple » ; quand on cherche d'abord « Dieu et la justice », le pain quotidien ne manque pas. Il est facile de citer des exemples. En recevant les 3oo personnes qu'elle héberge, l'institution des Filles repenties leur accorde le pain du corps et le pain de l'àme. Le bonheur est dans leur cœur « au milieu d'une vie dure et austère ». Puis, l'orateur recommande l'œuvre de la .Miséricorde à la charité de ses auditeurs -.
Dans ce discours, Lacordaire a été à la fois « simple » et « entraînant ». Le tableau qu'il a tracé « des Filles repenties au milieu de leur pauvreté et de leur pénitence » « a ému tout » l'auditoire ^^
13 février.
Dixième conférence de la station de Bordeaux, sur « l'impuissance de la philosophie à fonder une autorité en matière de religion et la nécessité de cette autorité pour tous les hommes ».
L'orateur dit qu'il a montré jusqu'ici « la physiologie et la pathologie de l'humanité ». Dans sa conférence d'aujour-
^ Il prit pour texte : « Quaerite primum regnum Dei et justitiam ejus, et hœc omnia adjicientur vobis. » (Saint Math., vi, 33.)
2 D'après l'analyse de M. Jacquemet, ingénieur, et publiée par le P. Bayonne, S.. /., A., I, p. 67-75.
3 La Guyenne, 2 février 1842. — Cf. Mémorial bordelais, 4 février, où se trouve une appréciation fort élogieuse.
d'hui, il va faire connaître « la thérapeutique toute divine » par laquelle l'homme blessé dans son cœur et dans sa raison peut facilement guérir ces profondes blessures. S'occupant en premier lieu des plaies de l'intelligence, il fait « le tableau vrai de la société actuelle », cherchant la vérité, qui afïVanchira sa raison et ne trouvant que doutes, incertitudes au lieu de la lumière nécessaire pour l'éclairer et la conduire. S'attaquant ensuite aux erreurs modernes, Lacordaire indique les caractères de la fausse philosophie, dont l'intuition conduit la jeunesse actuelle dans des abîmes. Il combat l'école de Descartes, tout en rendant justice à la droiture de cœur de cet illustre philosophe. Il fait voir combien est petit le nombre d'hommes, qui dans la société peuvent essayer avec quelque apparence de succès d'affranchir leur raison par les seuls efforts de la lumière, que donnent les sciences humaines. Au point de vue religieux, la philosophie est impuissante; elle ne peut pas nous donner une direction suffisante et sûre. Une autorité est nécessaire; il faut un gouvernement revêtu de tous les caractères de Tinfaillibilité, un gouvernement émané de Dieu lui-même, dont le chef auguste de l'Eglise est le dépositaire dans ce monde et auquel tous les fidèles doivent humblement se soumettre ^
20 février.
Onzième conférence, sur « l'histoire et les résultats du luthéranisme ».
,Le fond de cette conférence est celui du discours prononcé à Metz, le 14 janvier i838 =^. L'exorde est peut-être différent. En tout cas, la péroraison n'est pas la même. Lacordaire v recommande à la charité de ses auditeurs les malheureux réfugiés espagnols. « La prière et la lecture » sont de puissants moyens de conversion. L'aumône n'est pas moins efficace, quand il s'agit de trouver la véritable religion. « Quelques-uns « d'entre vous, peut-être, messieurs, sont exilés de la vérité ; « votre aumône aux exilés de la patrie vous portera bonheur « et vous procurera la grâce de rentrer dans cette patrie, dans « laquelle nous devons tous nous réunir un jour •^. »
^ La Guyenne, 14 et i5 février 1842 et Mémorial bordelais, 14 février 1842. - Pour s'en convaincre, il suffit de lire le compte rendu publié dans le Mémorial du 21 février et du i" mars 1842.
•^ Mémorial bordelais, i" mars. — Cf. La Guyenne, 2 mars 1842.
Comme a Metz, cette conférence fut présentée « avec « un extrême bonheur, sans soulever une exclamation quel- « conque. Plusieurs protestants vinrent trouver » Lacordaire « et se réconcilièrent avec l'Eglise, entre autres un chef d'institution de Bordeaux, qui rendit publics les motifs de sa conversion ^ >>.
27 février.
Doic^ième conférence, sur les marques de la véritable Église.
Dans ce discours, Lacordaire veut démontrer l'unité, la sainteté, l'universalité et la perpétuité de l'Église catholique. A cet effet, il entre dans tout un ordre de considérations historiques relatives au polythéisme, au brahmanisme et au mahométisme. Il fait voir que la cause efficiente de la perpétuité de l'Église ne doit pas être cherdiée dans la force de la société civile, ni dans la sagesse des hommes: elle réside plus haut, dans l'institution divine de l'autorité accordée à saint Pierre et dans l'assistance protectrice du Très- Haut. Cet exposé amène l'orateur à conclure que, dans la religion chrétienne, se rencontrent les quatre caractères de la vérité religieuse -.
Ces renseignements succincts montrent que, pour une bonne part, cette conférence est la répétition de celle que Lacordaire a donnée à Metz, le 7 janvier i838. Dans cette dernière ville, l'orateur s'était efforcé d'établir que le catholicisme l'emporte sur les autres religions au triple point de vue de l'universalité, de l'antiquité et de la sainteté. Le caractère de l'unité était laissé dans l'ombre. A Bordeaux, le Père comble cette lacune; le discours est refondu, complété, pour parvenir à cette forme définitive, que nous remarquerons dans la conférence prononcée à Nancy le 8 janvier 1843.
6 mars.
Treizième conférence, sur le salut possible à tous les hommes.
Après un court préambule, Lacordaire a posé, dans ce discours, les trois propositions suivantes : Dieu, avant l'avè-
^ FoissET, Vie, II, p. 67. — Cf. à M"' Swetchine, i" mars 1842. — M"" Swetchine à la duchesse de la Rochefoucauld (II, p. 199), 26 juillet 1842. — M""' Swetchine à dom Guérangei (III, p. 44?), 24 juin 1842.
2 Mémorial bordelais^, 28 février 1842.
nement de Jésus-Christ sur la terre, a toujours voulu le salut de tous les hommes ; dans tous les temps et tous les lieux, Dieu a donné aux hommes le pouvoir de se sauver « par une communion implicite avec lui » : enfin, depuis la révélation chrétienne, Dieu « a fourni à tous les hommes, ignorants ou éclairés, un moyen efficace de salut éternel par leur communion explicite avec lui ' ».
Cette brève analyse prouve que le thème de la possibilité du salut n'a pas été traité à Bordeaux comme à Metz '-. Ici, Lacordaire montre simplement les moyens, par lesquels Dieu a rendu le salut possible à tous les hommes : la tradition conservée d'âge en âge, la conscience guide de l'individu et la grâce divine, secours refusé à personne : puis, il se borne à affirmer que le souverain Juge ne réclame point l'impossible. Là, par contre, l'orateur procède d'une façon qui se rapproche sensiblement de celle qui, plus large et plus complète, plus exacte et plus précise, sera finalement adoptée, après une nouvelle étude du sujet, dans la conférence donnée à Nancy le 3o avril 1843.
13 mars.
Quator-'ième conférence, sur les peines de l'enfer.
Une foule « plus nombreuse » encore que de coutume remplit la cathédrale de Saint-André. Au banc d'œuvre, on remarque l'archevêque de Bordeaux et les évêques d'Agen, de Périgueux et de Beauvais.
L'homme qui n'aime pas Dieu — dit l'orateur — et qui refuse formellement à se mettre en communion explicite avec son Créateur est frappé par lui d'une excommunication générale, dont les effets atteignent également l'esprit et le corps. Ainsi repoussé par son Dieu, l'homme subit dans une autre vie des peines éternelles et qui font également souffrir l'esprit et le corps. Les tourments de l'enfer ne sont pas « progressifs », mais ils sont fixes, invariables et « proportionnés aux prévarications individuelles », commises pendant la vie humaine et non effacées par la pénitence. Leur intensité est si grande, que
^ Mémorial bordelais, 7 mars 1842.
- Cf. conférence du 21 janvier i838.
ces peines nâ peuvent pas être comparées aux souffrances les plus aiguës, « les plus poignantes, que parfois l'homme ressent dans ce monde ». « Elles sont d'une nature toute spéciale et hors de toute appréciation humaine. » A la fin de sa conférence, Lacordaire a eu des « paroles d'exhortations paternelles et de consolations affectueuses », qui ont formé contraste avec « le langage sévère et triste » du reste de son discours 1.
20 mars.
Quini{ièmc conférence, sur « la thérapeutique de la volonté ».
La volonté humaine est rebelle ou indifférente à la voix de Dieu ; elle a des blessures profondes, causées par ses égarements. Le mal est en elle et ce mal s'appelle l'éloignement de la vérité, l'adoption du désordre, la mésestime de Dieu, des hommes et de soi-même. Une fois commis, le péché entraîne après lui une peine et un châtiment; la punition varie : c'est le remords, l'absence totale de la paix du cœur, paix délicieuse, si désirable, et que la voix d'une conscience pure donne toujours.
Abandonné à ses ressources personnelles, l'homme est incapable de se soulager et de se guérir lui-même. Par de bonnes œuvres et un profond repentir, il peut rendre vertueux et honorable son présent et son avenir; mais il ne peut rien sur son passé, sur sa vie antérieure, souillée de désordres : toute conversion vers Dieu et les hommes, toute réhabilitation divine et humaine lui est impossible par le fait de sa volonté coupable. Le mal est sans remède.
Cette triste situation a touché le cœur de Dieu. Il a voulu y remédier. 11 avait déjà institué, dans sa bonté paternelle, un tribunal suprême, « doué par lui du don de l'infaillibilité, afin de juger les hautes questions .religieuses » : il voulut encore ériger, « dans la personne de chaque prêtre, en comnmnion avec l'Eglise de Jésus-Christ, un tribunal d'accès facile et devant lequel tout homme », dont la volonté est encore malade, peut comparaître et, après une conversation intime, accompagnée de repentir et d'un désir de réhabilitation sincère, recevoir de ce juge humain, de ce père tendre et choisi librement, « le
^ Mémorial bordelais, 14 mars 1842.
remède efficace, purifiant le passé », consolant la conscience plongée dans la peine « et produisant, enfin, la réhabilitation divine et terrestre désirée ».
Ces considérations amenèrent l'orateur à exhorter ses auditeurs « à profiter des derniers jours de la sainte quarantaine pour sonder franchement les blessures de leur volonté, pour choisir parmi les ministres de Jésus-Christ l'ami et le juge », qui rendra la santé de l'âme et fera d'eux « des hommes nouveaux, unis d'esprit et de volonté à Jésus-Christ ».
En donnant ces avis et ces conseils, Lacordaire « a été dominé par son émotion avec une intensité telle que ses paroles émanées du cœur, pouvaient à peine être articulées par la bouche ». « C'est d'une voix éteinte », mais éloquente par le « ton même de la faiblesse et de l'épuisement » qu'il a supplié les fidèles de se convertir dans l'intérêt supérieur de leur propre salut '.
28 mars -.
Seizième et dernière conférence de la station de Bordeaux, sur le sacrement de l'Eucharistie.
<^ L'immense auditoire » habituel s'est encore accru pour entendre une dernière fois son orateur favori : 5,ooo à 6,000 personnes sont présentes ''^. Lacordaire prononce « un admirable discours ^.
L'homme — dit-il — est un être intelligent, spirituel et aimant; il est aussi un être « corporel et matériel ». Il a « besoin de recevoir de la bonté de Jésus-Christ un moyen simple, facile et efficace, qui transforme sa nature animale et terrestre », « qui l'élève au-dessus de la misérable condition que le péché d'Adam lui a faite ». C'est pour ce motif que le Sauveur a institué l'Eucharistie avant de quitter la terre et de retourner au Ciel. Ce sacrement permet à l'homme de manger le corps et de boire le sang de Jésus-Christ. Mystère ineffable.
* Mémorial bordelais, 21 mars.
■^ La clôture devait avoir lieu le dimanche de Quasimodo, 3 avril (à M"" Swetchine, i" mars) ; à la suite de diverses circonstances, Lacordaire changea d'avis et il termina la station le 28 mars (à la même, 28 mars 18421.
^ FoissET, Vie, II, p. 67. — La Guyenne, 28 mars 1842.
^ FoissET, ib., p. 67.
où le Dieu dif ciel et de la terre, le créateur des mondes daigne s'unir à sa chétive et misérable créature !
Pour se rendre compte de ce prodige, il faut se rappeler que, pour vivre, il est nécessaire à l'homme de s'assimiler chaque jour des substances étrangères, empruntées aux êtres qui l'environnent : sa pensée se nourrit de la pensée d'autrui ; son cœur, des affections pour ses amis ; son corps doit se sustenter par la nourriture que lui fournissent les règnes animal et végétal. Pour nous servir un aliment plus précieux, Jésus-Christ nous livre sa chair et son sang ; et par là, il se répand dans tout notre être, le purifiant, le fortifiant, le transformant et lui communiquant une nouvelle existence, « source de grâce et de paix sur la terre et de bonheur dans le sein de Dieu ^ ».
Arrivé à ce point, Lacordaire remercie « tous ceux qui, pendant quatre mois, ont été assidus avec tant de persévérance pour entendre sa faible voix et pour l'encourager d'une manière si touchante dans l'accomplissement de sa mission »; il rend « un sincère et éclatant hommage à la bienveillante charité de l'archevêque, à sa science élevée et digne du rang qu'il occupe ; enfin, après cet épanchement d'un cœur plein de reconnaissance, il demande à Monseigneur sa sainte bénédiction avant de quitter une chaire où son âme restera toujours. ».
« A la suite de ces adieux si simples, si modestes et qui ont vivement ému Tauditoire, l'archevêque a prononcé d'une voix émue une allocution paternelle et qu'il a terminée par ces paroles : Croyez bien, ô vous tous qui m'écoutez, que dans ce moment mon cœur s'agrandit pour vous aimer et mon bras se lève pour vous bénir -. »
Ainsi, s'est terminée cette station, « cette campagne de Bordeaux », où Lacordaire a recueilli pendant la semaine sainte des fruits, qui ont surpassé son espérance et auxquels il n'était pas habitué. Jamais, il n'avait reçu « tant de consolation =^ ». Ailleurs, à Paris, à Metz, il avait rencontré des contradicteurs. A Bordeaux, il n'en fut pas de même. Il trouva
^ On reconnaît dans cette analyse quelques-unes des idées développées dans le sermon donné à Notre-Dame de Paris le 16 avril i835, et plus tard, dans la conférence prononcée à Metz, le 1" avril i838.
■^ Mémorial bordelais, lundi 28 mars 1842.
^ A M"" Swetchine, 28 mars 1842, p. 299.
le secret difficile « de concilier tous les suffrages, de confondre toutes les nuances politiques et d'absorber tous les esprits dans un seul sujet, le plus grand de tous ^ ».
Dès le premier jour, l'auditoire fut saisi, captivé. Pendant les conférences, un silence religieux régnait dans la cathédrale. Seule, la voix claire de l'orateur résonnait, à peine voilée ici et là par les murmures approbateurs, qui s'échappaient de la bouche des fidèles, et que le respect interrompait aussitôt. Partout dans la ville, on parlait des belles considérations développées à la cathédrale, « dans les cercles, au théâtre^ dans les cafés, dans les comptoirs - ». Mais, c'est surtout dans les réunions de famille ou d'amis que l'on aimait à s'en occuper. « En général, les conférences du R. P. Lacordaire, disait un feuilletoniste littéraire, y sont le sujet inépuisable des conversations et nous y voyons beaucoup de docteurs en jupons traiter savamment de l'être créé et incréé, du rationalisme, de la liberté et de la consubstantialité ^ ».
Certains esprits malveillants ont laissé entendre que ce retentissement et cette émotion étaient de surface, qu'on allait « en Lacordaire », non comme jadis on allait « en Bourdaloue ». Cette assertion est erronée, car, ce n'étaient pas seulement les imaginations qui étaient captivées, mais encore les âmes et les cœurs. Les fruits spirituels de la station furent très abondants. Sans parler de ceux auxquels Lacordaire fait de discrètes allusions dans sa correspondance de Tépoque, « l'impression produite fut telle que, pendant la semaine sainte, à Bordeaux, dans les grandes hôtelleries peuplées de commis voyageurs et d'étrangers, il fut demandé expressément aux patrons qu'on ne servît pas de gras, en sorte que, pendant toute la semaine, la loi de l'Église fut observée à très peu d'exceptions près ».
« Vingt ans après, le prélat qui avait appelé Lacordaire « dans sa cathédrale écrivait ceci : « Les effets produits par « cette parole ont été immenses et durables. L'esprit public «de Bordeaux est changé depuis cette époque. Les églises sont
* A M"" de la Tour, 5 octobre 1842, p. 91
- FoissET, Vie, II, p. 64.
•' La Guyenne, Variétés, 6 mars 1842.
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« beaucoup plus fréquentées ; le devoir pascal est généralement « accompli ^. »
« Nul autre orateur chrétien, — disait le journal La « Guyeniie — n'a jamais impressionné plus vivement notre « population que le P. Lacordaire ; nul autre n'a laissé de « plus vifs regrets parmi nous. On ne faisait pas que de « l'admirer, mais on l'aimait -. »
Dans une pièce de vers, un auditeur des conférences ne craignait pas d'appeler Lacordaire « la perle » et « l'idole de Bordeaux » ; puis, il essayait de peindre la manière oratoire de l'orateur :
Oh ! qui sut mieux que lui, des rêves de la vie Nous montrer le néant et l'étrange folie ? Qui, pour les biens d'en-haut excita plus de faim ? Plus de soif pour Dieu, dont son âme était ivre? Quel homme, dites-moi, pourra faire revivre Ce ravissant Dominicain ?
En lui, tout est vigueur, tout est grâce infinie. Lui, c'est Thomme de foi, c'est l'homme de génie, C'est l'hercule chrétien, c'est l'aigle audacieux. A son œil rayonnant, on dirait un prophète ; A son style enchanteur, on dirait un poète, Mystérieux écho des Cieux -^
Ces éloges font comprendre pourquoi Lacordaire aimait à dire, dans la suite, « que Bordeaux resplendissait toujours, comme l'étoile du matin, à l'horizon de sa prédication dominicaine ^ ».
^ I.ettre du cardinal Donnât, 12 juillet 1862, ap. Foisset, Vie, II, p. 67.
2 La Guyenne, 28 mars 1842. — Au sujet des éloges décernés au prédicateur de la station de Bordeaux, voir le très intéressant document intitulé : Lettre d'un ancien officier de cavalerie, magistrat, publié dans un journal de Libourne et reproduit dans V Espérance, Courrier de Nancy, (20 janvier 1842.) Cf. V Espérance du 27 janvier et du 8 février, où l'on signale les réserves à faire sur certaines expressions dogmatiques, employées par l'auteur de la lettre. Le ton général de cette dernière est celui d'un admirateur enthousiaste.
3 La Guyenne, 28 mars 1842.
•* Foisset, Vie, II, p. 64. — Cf. Notice, p. gS.
Au sujet de la station de Bordeaux, Cf. Les adieux du R. P. Lacordaire à ses auditeurs et les adieux de ses auditeurs au Révérend Père. — M"" Swetchine à Lacordaire, 5 juillet 1842. — Chocarne, Lacordaire, II,
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14 avril.
Après la station de Bordeaux, Lacordaire se rendit à Tours pour y prêcher un sermon de charité en faveur de la colonie agricole de Mettray. « Longtemps avant l'heure fixée », la cathédrale est remplie d'une foule avide de l'entendre.
Après un exorde où il rend hommage à l'œuvre de la colonie, l'orateur indique son intention de parler sur la « puissance de la foi chrétienne » et les sources de cette puissance extraordinaire. Ce discours est, point pour point, la répétition de la conférence prononcée à Bordeaux le 5 décembre 1841 1. Notons seulement que « le succès fut sans mélange - », et que l'auditoire fut très impressionné.
Le soir du même jour, le P. Lacordaire fut prié de rendre visite à la conférence de Saint Vincent de Paul. « Dès six heures, une afHuence nombreuse obstrue les abords de l'archevêché ». La séance est ouverte par un discours de M. Jourdain, président de la société. Puis, Lacordaire prend la parole. Les membres de la société de Saint Vincent de Paul — dit-il — offrent un beau spectacle. Ils comprennent qu'il faut travailler « à la régénération des esprits par le christianisme ». Les conditions sont changées. « La foudre de la Révolution » a retenti ; la jeunesse est devenue plus réfléchie et plus sérieuse. Elle paraît tenir compte des devoirs nouveaux, que lui impose la situation actuelle. La richesse ne nous exempte pas de travailler. Il faut se rappeler que de nos jours « il n'y a plus de noblesse », « plus de rovauté », bien que le pavs de France reste monarchique : il n'y a plus même de clergé « admis au conseil des princes ». Telle est la transformation, en
p. 1-6. — Cardinal Doxnet, Instructions pastorales, allocution de clôture. — ViLLARD, Cor. in., p. 61. — Lettre à AL l'abbé Lacordaire, par un chrétien biblique (Bordeaux, 1842) où l'auteur discute avec bonne foi et talent. — L'i'nii'ers a donné en son temps les analyses du Mémorial bordelais. — Parmi les journaux de Bordeaux, outre La Guyenne et le Mémorial bordelais, L'Indicateur et le Courrier de la Gironde donnent aussi des renseignements.
^ Notice sur le R. P. Lacordaire et analyse des discours qu'il a prononcés à Tours.
' FoissET, Vie, H, p. 69.
présence de laquelle on se trouve. Ne nous désolons pas inutilement sur les changements opérés, mais espérons plutôt que le « christianisme sauvera la patrie ». Aussi, mettez-vous à travailler à cette œuvre de salut. Rappelez-vous que la religion peut seule résoudre la question sociale ^
Ce discours eut un énorme retentissement ; il eut le secret de secouer la torpeur des « placides intelligences » et fut très discuté '-. Dans le clan politique de la royauté légitime, les mécontents furent nombreux. Parmi ces derniers, il faut signaler en premier lieu M. Guillemin, ancien patron de Lacordaire et qui se chargea, dans une doléance poétique, d'affirmer d'une manière sentencieuse que
... Des briseurs de rois la voix-n'est point divine ;
Et tout prédicateur de leur folle doctrine
S'est fourvoyé comme eux, et comme eux s'est perdu '■\
23 avril.
Allocution prononcée à Paris, au cercle catholique de la rue Grenelle.
Dans sa Quatrième doléatice, M. Guillemin nous apprend que, dans ce discours, Lacordaire fit une espèce de profession de foi politique. « Les querelles dynastiques, et en particulier les luttes de branche à branche sont des intérêts purement transitoires, qui ne retentissent pas hors de leur époque. » De nos jours, personne ne se souvient des disputes « de la rose rouge et de la rose blanche ». « L'Église seule demeure inébranlable et vivante à travers les siècles ^ ».
Cette allocution fit un bruit énorme. Toute la presse s'en occupa. Elle froissa au plus haut point « la superstition des souvenirs monarchiques •'' ».
^ Notice sur le R. P. Lacordaire, etc.
'^ Cf. FoissET, ViCj II, p. 69-70. — A iM"" Swetchine, 17 mai 1842 et 20 juin 1842. — JuvENETON, S., L, A., III, p. 271-276. — Bayonne, S.j L, A., I, p. 122-125. — UAmij 2 avril et 7 mai 1842. — Guillemin, Le P. Lacordaire dans V audace, etc., p. iSg et s. — L'Univers, 20 avril 1842.
3 Guillemin, Le P. Lacordaire dans l'audace, etc., p. i63.
* Id., p. 169 et s. — Cf. F01SSET, Vie, II, p. 70 et s.
^ Foisset.
2 août.
.A Alexandrie i Piémont), dans i'église des Carmes, une allocution sur « la dignité du soldat », adressée aux soldats de la brigade de Savoie.
Obligé de transporter le noviciat des Dominicains dans le grand couvent que possède l'Ordre à Bosco, en Piémont, Lacordaire vint passer quelques mois au milieu de ses enfants et de ses futurs religieux. C'est dans cette retraite qu'il vint se reposer, plusieurs années de suite, des fatigues de la prédication. C'est aussi de là qu'un jour il se rendit dans la forteresse d'Alexandrie pour adresser une allocution aux soldats de la brigade de Savoie.
Dans ce discours i, il entretint son auditoire sur « la dignité religieuse du soldat », qui, après celle du prêtre, est la première de toutes. Quand elle est employée à défendre le droit, la puissance et la force est un dépôt sacré : c'est une sauvegarde assurée, qui garantit l'ordre, un appui de la faiblesse. La dignité militaire ne siège pas dans la puissance des baïonnettes, mais bien plutôt dans la grandeur des sacrifices, qui sont imposés. La vie du soldat appartient tout entière au devoir. C'est un soldat qui le premier plia les genoux au Calvaire; le centurion a mérité de devenir l'adorateur du vrai Dieu ; la fameuse légion thébaine périt tout entière en combattant sous les drapeaux de la foi ; enfin, les anciens chevaliers étaient des soldats réunis autour de la croix du Christ. Tels sont les hommes, auxquels vous avez succédé. Honorez comme eux le signe de notre rédemption et soyez des hommes de devoir -.
27 novembre.
Ouverture de la station de Nancy, dans l'église cathédrale.
L'archevêque de Paris avait offert à Lacordaire « la chaire de Notre-Dame pour les deux premiers mois de Ihiver, dé-
^ Recueilli par M. Grossi, archiprétre de la cathédrale d'Alexandrie et publié dans les S., L, A., III, p. 71-78.
- A deux autres reprises, Lacordaire adressa une allocution à des militaires, à Paris, dans l'église de Notre-Dame des Victoires. J'ignore la date de ces discours, mais les sujets traités semblent avoir été les mêmes qu'à Alexandrie.
• cembre et janvier » : mais le coadjuteur de Nancy réclama la
« parole deux fois donnée avec tant d'instances et de bonté »,
qu'il fut impossible de résister. Lacordaire dut partir pour la
Lorraine i.
Le 12 novembre, il quitte Bosco, passe par Genève et Bàle. arrive enfin à Nancy le 24 -. Descendu au palais épiscopal -^ il est reçu a bras ouverts par l'évéque, et bientôt « comblé d'honneurs et d'amitiés "^ ».
Le 27 novembre, vers midi, les abords de la cathédrale présentent « une animation extraordinaire ». Les hommes envahissent la nef du milieu qui leur est réservée, et s'y tassent avec peine ^. Les femmes sont refoulées dans les nefs et les chapelles latérales *^. L'assistance est considérable. On a devant les yeux « tout Nancy J ». Il y a de plus les membres « de nombreuses familles de la région » avoisinante, qui ont loué dans la ville des appartements pour toute « la durée de la station ^ ». Il y a enfin les élèves du séminaire diocésain, beaucoup de prêtres de la cité et de la campagne, accourus « de douze lieues à la ronde ^ ». Les femmes semblent « moins nombreuses que les hommes 1*^* ».
Cet auditoire est d'une autre nature que celui de Bordeaux; il est « moins vif» et « moins spirituel », plus lent à s'émouvoir il est composé de gens du Nord, « froids, sérieux, point brillants, peu impatients d'admirer, mais solides et d'une remarquable intensité dans leur façon de sentir ^^ ». « Ils ne sont pas exaltés comme des méridionaux » ; néanmoins Lacordaire « leur trouve du cœur mêlé à beaucoup de sens ^- ».
' A M'"' de la Tour, 5 octobre 1842, p. 91.
2 A M"' Swelchine, 6, 17, 28 novembre 1842, p. 827 et s.
" Conférences familières à des jeunes gens, Introduction, p. xiv.
* A Foisset, 14 décembre 1842, p. 5o.
^ On avait disposé « deux enceintes : l'une dans la grande nef, destinée aux hommes, et l'autre dans la nef latérale, destinée aux femmes ». (L'Espérance^ Courrier de Nancy, 24 novembre 1842.)
'^ Tripier, Avant-propos, p. v et vi.
^ A M"' Swetchine, 28 novembre 1842, p. 329.
^ Tripier, loc. cit., p. vu.
" A M"' Swetchine, 25 décembre 1842, p. 335.
"^ RÉGNIER, Lettres et souvenirs d'amis, p. 129.
" Foisset, Vie, II, p. 76.
12 ^\ ]vj"" j;je la Tour, 12 janvier 1848, p. io3.
A une heure, Lacordaire apparaît, revêtu de sa robe blanche, qu'un léger surpli voile à peine. Il monte « d'un pas lent les «degrés de la chaire ^ Après une courte prière,... l'orateur « agenouillé se lève timidement : d'une voix grêle, mais ferme « et qui commandait habilement le silence, il découpe ainsi sa « première phrase : « Il est... des hommes... qui prennent dans « le creux de leurs mains un peu de terre... et qui disent... «(forçant sa voix) Tout est là! L'homme n'est qu'un atome « de plus ! (baissant la voix) c'est l'axiome des incroyants - ».
Cependant, « tous les hommes n'ont qu'un but »; tous ils recherchent le bonheur, qui existe dans la vérité. Où est donc la vérité? Existe-t-elle dans « le fait religieux? » Pour l'apprendre, Lacordaire va examiner d'abord la valeur de ce fait, puis, tirer les conséquences.
La foi religieuse s'étend aussi loin que l'humanité ellemême. Pour comprendre la portée de cette universelle expansion, il faut savoir les quatre obstacles qui s'y opposent : les lieux nous jettent à des distances difficiles à franchir; le temps nous isole dans le désert de la vie et nous sépare de ceux qui nous ont précédés; la race rend les peuples hostiles entre eux; enfin, les époques de l'histoire sont promptes à répudier les principes acceptés jusque-là et à se constituer sur d'autres bases. Ces quatre causes tendent à diviser l'humanité et cependant, malgré tous ces égoïsmes, la foi religieuse possède l'universalité. On la trouve partout et dans tous les temps, sous une forme ou sous une autre, chez les sauvages comme chez les civilisés, résistant aux furieux assauts et renaissant de ses cendres. Or, si la foi religieuse est ainsi universelle, elle n'est pas un fait individuel, mais un fait de la nature humaine; elle est l'expression d'une vérité, car, « il n'est pas possible que Dieu ait condamné tant d'hommes à n'étreindre qu'une chimère ». La foi religieuse appartient à la nature humaine sous trois rapports différents. Elle est en même temps une passion, puisqu'elle est l'action d'un objet sur nous ; une faculté, puisqu'elle est une action ; enfin, une loi, puisqu'elle établit un lien entre Dieu et l'homme. Par ce triple côté, la foi est uni-
Tripier, Avant-propos, p. vi.
RÉGNIER, Lettres et souvenirs d'amis, p. 129.
verselle, tandis» que le phénomène irréligieux demeure individuel, incapable de devenir domestique ou national. L'incroyant est à lui-même son berceau et son sépulcre ; il est comme « une lyre dorée, dont les cordes sont tendues, mais qui gisent dans le désert ^. »
Le succès de cette première conférence fut complet. De prime abord, les cœurs furent gagnés. Lacordaire lui-même est enchanté de « la bienveillance » de son auditoire, où il voit « une vieille gâterie du bon Dieu - ». Il y eut bien quelques voltairiens, rebelles à toute influence de l'idée religieuse, qui ne partagèrent point le sentiment du grand nombre -^ Néanmoins, on peut dire que l'admiration gagna de proche en proche et devint générale : l'évêque ne se lasse point de témoigner sa satisfaction : le clergé n'élève aucune espèce d'objection contre la doctrine exposée ; les* légitimistes d'abord irrités et défiants sont bientôt désarmés et obligés de revenir de leurs jugements préconçus * : enfin, les journaux, parmi lesquels se distingue YEspérance de Nancy, célèbrent presque à l'envi et sans beaucoup de réserves, le talent, le stvle pittoresque et défiant la plume la plus exercée, l'art singulier, original que l'orateur met dans la composition et le débit de ses discours, l'attention qu'il sait attirer, « le ravissement » qu'il sait provoquer au sein de l'assemblée, obligée de se retenir dans la tentation qu'elle a d'applaudir le prédicateur. « dont l'originalité, la véracité, la puissance » emprunte « un charme de plus à sa physionomie et à sa belle tenue à la fois élégante et pauvre ^ ».
Comme à Bordeaux, les écrivains lancent c< à sa poursuite la prose et les vers ». Le poète Carrière va jusqu'à dire dans une pièce qu'il ne regrette plus de n'avoir pu entendre
L'aigle de Meaux, planant au-dessus de la cendre, Où naguère des rois brillait la majesté.
Lacordaire l'a « égalé dans la chaire chrétienne ^' ».
^ Tripier, I. p. 3-29.
2 ^ ]y^">^ Swetchine, 25 décembre 1842, p. 335. '^ RÉGNIER, Lettres et souvenirs d'amis, p. i32-i33. * A M"' Swetchine, 25 novembre 1842. — Lettre de M"' Swetchine à Montalembert, 22 décembre 1842.
" RÉGNIER, loc. cit., p. i3o.
« Ib.. p. i32.
Dans ces éloges, le conférencier veut bien ne voir qu'une chose, des signes de conversion. Tout le reste lui apparaît comme « une manne ou une croix, qui doit soutenir ou purifier Tapôtre ^ ».
4 décembre.
Deuxième conférence, sur « l'unité de la foi religieuse ».
Après un long exorde, où est indiquée la méthode suivie, Lacordaire résume l'entretien précédent. Le phénomène religieux est universel. Seulement, la foi, si elle est une « force d'expansion », elle est aussi une « force de concentration » : une certaine unité existe parmi les religions opposées et sans cesse en guerre. Pour le constater, on peut suivre différentes méthodes; la plus simple consiste à considérer les deux extrêmes : d'un côté, la religion la plus sainte, et de l'autre la plus corrompue, le christianisme et le polythéisme des Anciens.
Or, ces religions « sont divisées en trois nefs » ; elles ont toutes un dogme, des vérités qu'il faut croire; une morale, des préceptes qu'il faut observer; un culte ou un hommage que l'on rend au monde invisible.
De plus, « il y a non seulement la même structure générale du temple, mais encore les mêmes compartiments » : au point de vue dogmatique, les religions enseignent toutes l'existence du monde invisible, la procession du monde visible de l'invisible, la révolte du monde visible, la pitié que Dieu a eue du monde tombé, enfin la réalité des peines et des récompenses de l'autre vie; au point de vue du culte, les religions admettent toutes la prière, le sacrifice et les sacrements; au point de vue moral, elles favorisent toutes la purification de nos passions et notre élévation vers le monde invisible.
Quelles sont maintenant les causes de cette unité ? Pour maintenir de la poussière, il faut une force, quelque chose de réel et qui n'est pas l'erreur: car, cette dernière, en soi, n'est pas une force unitaire: elle engendre au contraire le schisme et la division. La vérité seule est une « force attractive », qui unit les intelligences, procure l'unité, est immuable. Là où il y a
* A M"" Swelchine, 25 décembre 1842, p. 335.
unité et immutabilité, il y a aussi la vérité. La foi religieuse universelle est vraie.
Enfin, comment cette foi procure-t-elle l'unité? On arrive à la vérité une ou bien par les idées innées, ou bien par la démonstration, ou bien encore par l'opinion, qui engendre la probabilité. La vérité religieuse n'est pas innée; elle ne relève pas non plus complètement de « l'ordre démonstratif »; enfin, elle n'est pas une simple opinion, mais elle provient d'une manifestation que Dieu a faite à l'homme. Une fois promulguée, la parole divine a éclairé le monde et maintenu l'unité parmi les hommes '.
11 décembre.
Troisième conférence, sur « l'impuissance de la raison à résoudre le problème de nos destinées ».
Après avoir résumé la conférence précédente, Lacordaire dit son intention d'étudier « les efforts de la raison pour résoudre le problème de la foi religieuse » et la question de l'origine et de la destinée de l'homme.
Dans l'antiquité, Socrate a essayé de réagir contre le scepticisme envahisseur: Platon a proclamé l'existence d'un monde invisible et la nécessité d'un rédempteur ; avec Lucrèce, on inaugure la philosophie négative qui ne veut que voir, prendre et jouir; depuis l'.apparition du christianisme, les philosophes incrédules ne parviennent pas mieux que les anciens, à résoudre le problème religieux : ils ont fondé des écoles éphémères, mais ils n'ont jamais pu constituer une église. Pourquoi ?
On a résolu le problème de nos destinées de trois manières, également impuissantes : le scepticisme n a pas osé se prononcer, il s'est borné à donner une réponse équivoque ; la philosophie négative se contente d'affirmer l'existence du monde visible et de nier sans preuve la réalité de la vie future ; la philosophie affirmative reconnaît l'existence de Dieu, la création, la Providence et d'autres vérités similaires, mais sans réussir à donner la certitude sur les différents points de sa croyance, dont les uns peuvent être démontrés, et dont les
^ Tripier, I, p. 29-5"). — Cf. l'analyse de VEspérance, 8 décembre 1842,
autres exigent un acte de foi. Cette dernière école a échoué comme les autres, à cause des obscurités qui empêchent d'admettre la somme entière des vérités admises; à cause ensuite de son impopularité auprès des pauvres, auxquels il faut faire connaître la vérité par une autre méthode que celle de l'argumentation ; enfin à cause des conséquences morales et pratiques, qu'entraînent les dogmes religieux. Pour arriver à la foi, il faut aimer la vertu, qui seule peut sauver l'homme ^.
18 décembre.
Quatrième conférence, sur « la foi comme acte de l'intelligence et de la volonté ».
Ce discours a déjà été donné à Bordeaux, le 28 novembre 1841. Si le compte rendu de La Guyenne est exact, Lacordaire a changé et modifié son texte pour en faire une exposition plus théologique, où l'on remarque moins de lacunes dans les idées -.
25 décembre.
Cinquième conférence, sur « la formation de la foi dans les âmes ».
Après avoir étudié la nature de la foi religieuse, comme acte d'intelligence et de volonté, il importe de savoir comment elle se forme.
Pour arriver à la vie animale, il faut aller puiser dans la nature les aliments dont le corps a besoin ; il faut aussi s'adresser à un médiateur placé entre l'organisme et le foyer de la vie, à l'humanité, dont le père et la mère sont les premiers représentants, en attendant que, plus tard, ils soient remplacés par des délégués. On a le même procédé au point de vue intellectuel. Pour former l'intelligence, l'enfant doit communier avec la nature par les sens ; un médiateur est nécessaire, sans quoi l'enfant serait incapable de s'élever tout seul des sensations jusqu'au domaine de la métaphysique : ce médiateur est l'humanité, qui remplit sa fonction par le merveilleux organe de la parole.
^ Tripier, I, p. 57-84. — Cf. le résumé de V Espérance, i5 décembre 1842. - Cf. l'analyse de la conférence du 28 novembre 1841. — L'analyse de VEspérance, 22 décembre 1842.
— 3io —
Cet organisme, ce foyer et ce médiateur sont nécessaires au point de vue religieux, comme aux deux points de vue physique et intellectuel. La loi est sans exception. L'humanité a la foi, elle reçoit au baptême la faculté de croire aux vérités révélées ; elle a donc un organe. Le foyer religieux, c'est Dieu lui-même parlant au monde par le Verbe incarné. Reste le médiateur; l'humanité remplit cette fonction par une autorité permanente, établie de Jésus-Christ, pourvue du privilège de l'infaillibilité et à laquelle a été confié le dépôt de la vérité révélée.
Telle est l'organisation établie par Dieu. L'organisme vient de Dieu, le foyer vient de Dieu et entre les deux, Dieu a mis un intermédiaire, parce qu'il a fait la société humaine à son image. Il faut admettre ce médiateur, sans quoi on ouvre deux portes qui conduisent à toutes* les erreurs : la prétention de vouloir trouver en soi la vérité, en s'isolant de Dieu et de l'humanité : la prétention plus grande encore de vouloir se passer d'intermédiaire entre Dieu et soi, comme si l'on pouvait vivre un seul instant sans qu'il y ait des hommes entre Dieu et nous dans l'ordre physique, moral et surnaturel. Dire qu'on ne veut pas de sacerdoce, c'est dire : « Anathème à l'humanité \ »
27 décembre.
A Nancy, à l'assemblée générale de la Société de Saint Vincent de Paul, Lacordaire prononce une allocution où il parle de « l'histoire des sociétés vraiment catholiques ». La « simplicité touchante », la « justesse de vue », le « tact exquis », la « sublimité » et la « puissance », avec laquelle s'est énoncé l'orateur, a fait l'admiration de l'auditoire. « De telles idées — dit V Espérance — on les écoute avec transport, on les savoure avec délices, et l'on brise la plume, impuissante à les reproduire -. »
^ Tripier, I, p. 1 1 i-i36. - Cf. l'analyse de VEspérance, 29 décembre 1842. Les cinq premières conférences de la station ont été publiées in extenso sous le titre Prédication du R. P. Lacordaire à Nancy. - U Espérance, 29 décembre.
3ii
1'' janvier.
Sixième conférence de la station de Nancy, sur « la nécessité d'un médiateur religieux et ses caractères distinctifs ».
Comme dans Tordre physique et intellectuel, il v a, dans la vie religieuse, un organisme, un foyer et un médiateur. Nous allons chercher maintenant ce médiateur et voir quels sont ses caractères.
Qui dit médiateur dit « quelque chose d'égal » avec lequel l'homme peut communiquer et « quelque chose de supérieur » capable d'élever l'homme vers des régions, où ses forces ne « lui permettaient pas de pénétrer ». De la sorte, le médiateur religieux doit être un être humain, non un individu, mais un être social, commun à tous les hommes, perpétuel et universel. Ses fonctions sont celles d'un père. Mais la paternité suppose une autorité, à laquelle il faut obéir, en admettant l'enseignement traditionnel, qu'elle propose et dont les racines plongent dans le passé. La religion véritable a été fondée à l'origine, l'homme est impuissant à établir une église dépositaire de la vérité ^
Pour découvrir quelle est la société religieuse qui est le véritable médiateur, il faut analyser les caractères de l'autorité souveraine. Le premier caractère, c'est l'antiquité ; le père précède le fils, la force de l'autorité paternelle est dans « les racines qu'elle plonge dans le temps ». Il en est de même de la paternité religieuse, puisque c'est au commencement que Dieu a parlé à l'homme et que cette parole doit parvenir à tous les siècles. — L'autorité religieuse doit posséder ensuite l'universalité dans l'espace, puisque la parole divine, dont le dépôt lui est confié, doit aller à tous les hommes. Elle doit être sainte, puisqu'elle est établie « pour faire de nous des images de la
1 Dans le développement de cette partie de son discours, Lacordaire a cité deux vers du Mahomet de Voltaire. Inexactement reproduits par VEspérance, ils ont fait l'objet d'une discussion qui a eu lieu entre deux correspondants, dont l'un se dit voltairien. Cf. V Espérance, 3 et 12 janvier 1843.
divinité ». Enfin, elle doit posséder l'unité, puisqu'elle est destinée à grouper les hommes, à unir les intelligences et les volontés.
Nous ne croyons à l'affirmation des hommes qu'en vertu de ces quatre caractères : nous exigeons l'unité et le nombre des témoins, nous considérons la dignité de leur vie, nous cherchons, enfin, l'antiquité de leurs dépositions. Dans la démonstration, ces quatre caractères s'imposent encore : pour démontrer il faut évoquer les premiers principes, dans lesquels nous trouvons l'unité, puisqu'ils sont immuables; la sainteté puisqu'ils sont incapables de flatter les passions; l'universalité, puisque tous les hommes les admettent; enfin, l'antiquité, puisque dans tous les temps ils servent de moyens de démonstration.
Ainsi, raison humaine et Yoi divine, société domestique et société religieuse, tout repose sur ces quatre bases. L'Eglise véritable est celle qui les possédera K
8 janvier.
Septième conférence, sur « l'Église catholique. »
Le véritable médiateur possède les quatre caractères de l'unité, de la sainteté, de l'antiquité et de l'universalité. Dès lors, il faut faire voir que, parmi les sociétés religieuses, l'Eglise catholique seule possède ces quatre marques de l'autorité par excellence -.
D'abord, le catholicisme a sa source au berceau de l'humanité. Il n'a pas été créé de main d'homme, compie toutes les autres religions, qui à vrai dire ne sont que des rameaux détachés de l'arbre antique. Avec lui, nous remontons par une lignée traditionnelle non interrompue jusqu'à Jésus-Christ, de Jésus-Christ au peuple juif, du peuple juif aux patriarches et de là, à Dieu lui-même, auteur du premier homme. Ensuite,
* Tripier, I, p. 137-162. — Cf. le résumé de V Espérance, 5 janvier.
- Cette conférence a été donnée une première fois à Metz, le 7 janvier i838, une seconde fois à Bordeaux le 27 février 1842. A Nancy, elle reçoit sa forme à peu près définitive. A ce titre, il importe de voir la marche de la démonstration.
le catholicisme possède l'universalité ; il a des apôtres qui évangélisent toutes les parties de la terre. Troisièmement, l'Eglise catholique est seule sainte, parce que seule, elle possède au plus haut degré les vraies bases de la sainteté : la pauvreté volontaire et le dévoûment, la chasteté qui méprise les plaisirs défendus, l'obéissance qui refrène « la rage de la domination », enfin l'amour qui est le fover de toutes les vertus.
L'Eglise possède encore l'unité à un degré éminent. On distingue cinq espèces d'unité, dont trois concernent le gouvernement des êtres matériels et les deux autres rapprochent les intelligences et les volontés. Cette unité morale et intellectuelle n'a été réalisée que par l'Église catholique. Elle seule possède une autorité capable de se faire obéir sans avoir besoin « d'agents coercitifs ». Admirable phénomène, qui prouve la vérité du catholicisme i.
15 janvier.
Huitième C07iférence^ sur le mystère de la Sainte-Trinité.
Jusqu'ici — dit l'orateur — nous avons considéré l'architecture extérieure de la vérité religieuse. Nous allons maintenant pénétrer dans le sanctuaire et étudier la doctrine elle-même. Nous qui voyons le fini, demandons-nous ce qu'est l'infini?
Après cet exorde, Lacordaire donne la conférence sur le mystère de la Sainte-Trinité, qu'il a déjà produite à Bordeaux, le 12 décembre 1841 et qu'il semble avoir répétée à Nancy sans notables changements -.
Ce discours a été l'objet d'une grande admiration ; il a réveillé la muse de Carrière et l'a porté à comparer Lacordaire à Bossu et ■'.
22 janvier.
Neuvième conférence, sur « l'univers : manifestation de l'injini et motif de cette manifestation ».
Il y a trois personnes en un seul Dieu et l'essence divine consiste dans une unité triple. Dieu nous a révélé ce mystère
^ Tripier, I, p. lôS-igo. — Cf. l'analyse de VEspérance, 12 janvier 1843.
■^ Id., p. 191-222. — Cf. 19 janvier 1843.
^ Régxier, Souvenirs et lettres d'amis, p. i32.
incompréhensiMe dans des apparitions et des phénomènes. Le premier de tous est l'univers, dont la manifestation va faire le sujet du discours.
Nos sens ne perçoivent point l'infini ; nous vovons seulement des êtres finis et de l'existence des êtres finis, nous inférons celle de l'infini. Pareillement, du spectacle passager de l'univers, nous déduisons l'existence d'un être éternel ; du relatif, nous remontons à l'absolu. Tous les degrés du fini sont renfermés d'une manière éminente dans l'infini ; ces degrés sont au nombre de trois, la vie, la pensée et l'amour, que nous trouvons en Dieu, mais d'une façon supérieure. L'Écriture nous apprend que le monde « procède de Dieu par voie de création ». Dieu a donné l'être aux créatures par un simple acte de sa volonté toute puissante. Pour éviter toute confusion possible entre l'effet et la cause, il a créé l'univers fini et l'homme fini par tous les côtés de son être. C'est en vain que le matérialisme a essayé d'aflfîrmer le contraire; le monde porte en lui la marque de son origine, il est une créature.
Si Dieu nous a créés, ce n'est point pour manifester ses perfections, puisque nos hommage ne lui apportent rien ; mais par amour. « On aime par passion ce qui est supérieur et par justice ce qui est égal à soi » ; ce qui est inférieur, on l'aime par bonté. C'est de cette façon que Dieu nous a aimés ; il nous a créés pour nous rendre participants de l'abondance de ses biens, qu'il nous accorde en partie sur la terre et d'une manière infinie dans les Cieux.
Pour finir Lacordaire réfute une objection tirée de la date récente de la création : objection qui s'évanouit « devant la lumière de la vérité, comme s'effacent et disparaissent les nuages quand le soleil monte à l'horizon ^ ».
29 janvier.
Dixième conférence^ sur « les lois générales de la fonction de l'iuiivers ».
« Tout être qui agit a besoin d'une idée » sans quoi il n'y aurait pas de plan, ni de modèle; ensuite, cette idée doit être « sympathique » à une volonté; enfin, elle doit être « réalisée
' Tripier, I, 223-252. — Cf. l'analyse de VEspérance, 26 janvier 1843.
par un acte de puissance ». Chez Dieu, cette idée est son essence, qui se reflète dans le fini. Dans la création, Dieu a produit deux natures : Tune pour toucher au néant, c'est la matière; l'autre pour confiner à l'infini, c'est l'esprit : double série disposée par degrés, qui vont d'un côté en décroissant vers le néant et de l'autre, en s'élevant vers l'infini. Entre les deux, il y avait un vide, que Dieu a comblé en créant l'homme, à la fois corps et esprit, et placé au centre de la création. Pour faire circuler la vie dans cette organisation. Dieu a établi « un fluide capable » d'aller au ciron et un principe vital, qui peut s'élever « jusqu'à Dieu lui-même par le moyen de la grâce ».
Quelle est la fonction de l'univers? Le monde a trois buts possibles : il peut aller ou bien au néant, ou bien à Dieu, ou bien flotter entre ces deux extrêmes, sans jamais atteindre à l'un ou à l'autre. L'univers ne va pas au néant ; il n'a pas été créé pour la mort, mais pour la vie. On ne peut pas admettre non plus qu'il est « dans un cycle qu'il poursuit et recommence toujours ». Dans la création, Dieu a voulu le bonheur des êtres ; la béatitude est la fin dernière de toutes les créatures au degré où leur nature est capable de l'atteindre. L'homme n'obtient pas la félicité sur la terre, où toujours il nous manque quelque chose. C'est ailleurs que Dieu accorde à l'homme le bonheur promis K
5 février.
Onzième conférence, sur « la cause du mal : pourquoi Dieu l'a permis ».
La création ne parle que de la bonté divine. Comment donc le mal a-t-il pu commencer?
Dans l'univers, il y a des lois d'où résulte l'ordre des rapports entre les êtres, la loi des corps et la loi des esprits. Cette dernière régit l'intelligence et la volonté ; elle établit « une équation entre la faculté de connaître et les objets de cette faculté »; elle met l'équilibre entre les volontés, dont le désaccord fait naître les conflits. La charité est le remède aux maux qui naissent de ces luttes et elle procure la paix entre les volontés. Si donc la paix, qui résulte des lois mathématiques,
1 Tripier, I, p. 253-278. — Cf. le résumé de VEspérance, 2 février 1843.
intellectuelles et morales, n'existe plus sur la terre, c'est qu'il y a eu violation de ces lois et dans cette violation se trouve la source du mal. Or, ce n'est pas Dieu qui a violé la loi, puisqu'il ne peut rien contre les dispositions de sa volonté : ce n'est pas non plus « le mauvais principe » des manichéens, puisqu'il n'y a pas de divinité du mal. Ainsi, ce n'est pas l'infini, mais le fini. Mais dans le fini, ce n'est pas un corps, puisqu'il est incapable de violer un commandement. Reste donc l'esprit. Lui seul est le coupable; et la preuve qu'il en est ainsi, c'est que nous pouvons nous enfoncer dans le mal. « Placés entre les deux mondes, comme dans un aérostat sublime lancé dans les airs, nous nous abaissons jusqu'à l'enfer ou nous nous élevons jusqu'au ciel : nous devenons des dieux ou des démons ». Nous avons la liberté.
Mais Dieu « qui nous a donné cette épée à deux tranchants », n'est-il pas l'auteur du mal? Non, car en nous faisant ce don précieux, il ne l'a pas accordé pour que l'homme en abuse : Dieu a simplement permis le mal pour nous rendre capables de mériter. Si Dieu ne nous avait donné que la liberté du bien, nous serions conduits nécessairement, fatalement; nous ne pourrions pas nous féliciter de notre ouvrage, ni mériter le bonheur du Ciel. Ainsi, l'homme est libre et un jour, il faudra rendre compte de cette liberté. Songeons-y i.
8 février.
A Nanc}-, à la chapelle du Saint-Cœur de Marie, une allocution sur « l'itijluence de la parole pour le bien et pour le jnal ».
Mgr Menjaud avait approuvé la maison de l'ouvroir fondé par la comtesse de Gondrecourt dans un but de préservation pour les jeunes filles. Le 8 février 1843, il fit la bénédiction de la chapelle et le P. Lacordaire y prononça devant un auditoire d'élite une allocution, où il vengea noblement cette œuvre de charité des préjugés qui l'avaient accueillie au début '-.
« C'est une coutume bien ancienne — dit l'orateur — que celle de bénir ce qui commence ». Après la création. Dieu a
A Tripier, I, p. 279-308. — Cf. le résumé de l'Espérance, 9 février. ■^ JUVENETON, S.j /., A., III, p. 78.
béni le monde et l'homme. A cet exemple, on bénit aussi cette chapelle. Cette parole de bénédiction n'est pas vaine. Dans la parole, il y a une puissance pour le bien ou pour le mal. Aussi, Dieu défend-il la médisance destructive de la réputation et des bonnes œuvres. Quand on veut le bien, il est douloureux d'avoir à subir l'opposition des méchants ; « mais il est encore plus pénible de rencontrer les contradictions des gens de bien ». C'est pourquoi bénissons cette œuvre naissante et soutenons-la dans ses épreuves \
12 février.
Douzième conférence de la station de Nancy, sur « la chute du premier homme ».
Ce discours, prononcé une première fois à Bordeaux le 2 janvier 1842, a déjà été analysé.
19 février.
Treiyième conférence, sur « la transmission du péché originel ».
Nous avons vu Ihomme tomber dans le mal. A-t-il succombé tout seul ? La foi nous apprend que l'humanité tout entière est déchue. Est-ce possible? est-ce juste?
« L'homme naît avec une volonté à la fois dépravée et non dépravée ». Il est attiré d'un côté par la loi du bien et de l'autre par la loi du mal. Chaque jour, « il est sur le point de devenir un héros ou un scélérat », « un ange ou un démon ». Comment expliquer ce fait ? Le bien qui est en nous, provient de Dieu ; par contre, le mal a une autre origine : si nous avions été créés dans le mal, ce serait naturel, juste et sacré de l'accomplir. Mais, « si nous n'avons pas reçu cette volonté mauvaise par voie de création, c'est nécessairement par voie de transmission héréditaire » ; ce désordre provient de Dieu ou de nos ancêtres.
Pour échapper à cette conséquence, J.-J. Rousseau a expliqué l'origine du mal par l'influence perverse de la société. -c< L'homme naît bon, c'est la société qui le déprave ». Mais
1 JUVE.NETON, s., /., A., m, 78-84.
alors, il faut détruire la société comme une institution néfaste : conclusion absurde, qui prouve que le péché est en nous par voie héréditaire. Toutefois, l'acte commis par Adam n'est pas transmissible ; il en est de même de la volonté coupable .du premier homme ; c'est seulement la « chair révoltée », le « sang vicié » qui sont transmissibles. Venue directement de Dieu, notre âme est pure par elle-même ; mais « elle tombe dans un corps souillé, comme une liqueur pure dans un vase qui ne l'est pas »; le corps s'en empare, agit sur elle et lui communique sa contagion.
Dieu envoie des âmes pures dans des corps souillés, parce qu'il y a une corrélation « entre la génération corporelle et l'envoi immédiat d'une âme pour vivifier le germe conçu ». Quand l'homme est engendré,%râme doit être créée. Le second dépend du premier; la souillure, qui survient doit être imputée à l'homme seul. A notre naissance^ Dieu ne nous donne pas la grâce qu'il a communiquée à Adam, parce que nous sommes un avec Adam, solidaires avec lui, indirectement coupables avec lui, en vertu de la loi générale qui lie le sort du membre à celui du corps tout entier, le sort des descendants à celui des ancêtres ; parce que, ensuite, la miséricorde divine voulait tirer de la chute l'occasion d'accorder à l'homme les biens plus grands de la grâce et de la rédemption. Mais puisque en nous, il se trouve un élément bon et un élément mauvais, il faut combattre contre la nature déchue en vue du triomphe futur i.
Le 26 février, il n'y a pas eu de conférence. Lacordaire fit relâche un dimanche pour prendre un peu de repos. Cette suspension, trop courte pour l'orateur fatigué, parut trop longue à l'auditoire impatient :
Reviens, reviens à nous, Apôtre de la Foi, Toi qui de Dieu si bien nous enseignes la loi ; Soldat de Jésus-Christ, poursuivant tes victoires, Reviens du Ciel encor nous raconter les gloires, Reviens, fuis un repos déjà trop long pour nous... -.
^ Tripier, II, p. 3-33. — Cf. l'analyse de Y Espérance, 23 février 1843.
Une conférence semblable a été donnée à Bordeaux, le 9 janvier 1843 ; les divisions sont à peu près les mêmes.
2 Épitre au R. P. Lacordaire, à l'occasion de la reprise de ses conférences suspendues le 26 février, par A. Quichely. {L'Espérance, 4 mars 1845.)
— 3i9 — 5 mars.
(juai<)r;it'i)ie conférence, sur l'incarnation.
Après avoir esquissé un tableau de la vie de Jésus-Christ, Lacordaire dit que la grande question, agitée parmi les peuples, est de savoir, si l'idée chrétienne sera victorieuse ou détruite. Son intention est d'exposer la possibilité, les motifs et les effets de l'incarnation.
« L'incarnation est l'union d'un corps et d'un esprit » dans une pénétration intime, qui sans les confondre substantiellement, fait d'eux une seule personnalité. Composé d'un corps et d'une àme, l'homme est une incarnation, image de l'incarnation divine. Cette dernière est une « pénétration du fini et de l'infini », phénomène inexplicable, mais qu'on ne peut nier : rien n'empêche une personne divine de saisir la nature humaine, de se l'approprier et former avec elle un tout, où les natures sont à la fois unies et distinctes.
Dans l'incarnation, Dieu a d'abord voulu réaliser une unité totale, où l'esprit et la matière, l'humanité et la divinité sont réunies en Jésus-Christ, constitué le centre de toutes choses. Il a voulu rétablir l'ordre troublé par la déchéance originelle et régénérer la créature par l'intermédiaire d'un nouvel Adam, qui formerait une humanité nouvelle au sein de l'humanité déchue. Enfin, après avoir manifesté sa nature dans la création. Dieu voulut manifester sa personnalité par l'incarnation, afin de combattre à la fois le panthéisme et le matérialisme ; il s'est fait boue, parce que nous avions de la facilité à aimer la boue et à diviniser l'homme.
L'Incarnation a opéré une « révolution immense ». Elle a renversé le paganisme, auquel a succédé un enseignement, qui reste debout malgré tous les efforts opérés par les ennemis, à travers les dix-neuf siècles de l'histoire de l'Église. Elle a transformé la société en changeant « l'organisme social » et les rapports des hommes entre eux, en rétablissant la dignité humaine, qui n'existait plus, en régénérant la famille et en libérant la femme asservie et brutalisée. Elle a restauré la patrie par l'abolition de l'esclavage, la proclamation de l'égalité humaine, la création de la dignité du pauvre et la réhabilita-
tion du criminel repenti. A côté de la restauration extérieure, le christianisme a encore opéré l'épuration intérieure de" la religion et des mœurs; il a provoqué les effusions de la charité et de la vie sainte. Celui qui a pu réaliser de pareilles merveilles, n'est pas seulement un homme; c'est un Dieu K
12 mars.
Quinzième conférence, sur « les ancêtres de Jésus-Christ - ».
L'univers est la première apparition de l'infini, Jésus- Christ en est la seconde ; il a révélé la personnalité divine et laissé des œuvres merveilleuses. Mais ce n'est pas tout d'avoir une postérité. Centre de l'histoire, le Sauveur doit avoir des ancêtres. Quels sont-ils? *
Il a eu d'abord « un symbole vivant », universel et prophétique, constitué dans le sein même du genre humain. On le trouve partout. Le fait du sacrifice est constant, universel, humanitaire. Il ne relève pas d'une loi humaine ou naturelle, mais d'une loi divine. Dieu établit le sacrifice, pour qu'on lui rendît l'honneur qui lui est dû, comme aussi pour figurer le sacrifice par excellence du Calvaire.
Comme le symbole est facilement obscur, il fallait à Jésus- Christ un « ancêtre plus clair » et plus explicite. C'est pourquoi Dieu a fait un livre, un livre vivant, universel et prophétique, où il a enseigné la chute originelle, la nécessité d'un Rédempteur, où il a annoncé la vie et la mort du Sauveur : livre divin, dont on ne peut contester l'autorité et qui place son héros au centre de l'histoire.
Cependant, un livre peut être interprété diversement. Un peuple est mieux. Jésus-Christ a eu ce troisième symbole dans le peuple juif, remarquable par son ancienneté et sa durée, par la pureté de son « christianisme », par la supériorité de sa législation et qui croit à l'arrivée d'un Messie : il l'attendait
' Tripier, II, p. 34-66. — Cf. le compte rendu de VEspérance, 9 mars 1843.
2 Une conférence semblable a été donnée à Bordeaux, le 16 janvier 1842. Malheureusement, le compte rendu trop sommaire du Mémorial bordelais ne permet pas de déterminer les similitudes et les divergences qui existent entre les deux textes.
pendant les siècles de l'antiquité et il l'attend encore de nos jours.
Tels sont « les ancêtres » de Jésus-Christ. Un homme qui a de tels aïeux et une pareille postérité porte en lui Je cachet de la divinité. Aussi, malgré les novateurs, le monde demeure en partie fidèle au christianisme ^
19 mars.
Sei'{ième conférence, sur « les moyens employés par Jésus-Christ pour convaincre de sa divinité - ».
Pour juger de la valeur d'un être quelconque, il faut considérer ses ancêtres, l'héritage qu'il laisse, et enfin, comment il s'est comporté pour se rendre digne de ses aïeux et de sa postérité. C'est ce troisième point que l'orateur va examiner.
Pour persuader le monde de sa divinité, Jésus-Christ n'a pas eu recours, comme Mahomet, à la force physique et brutale; au lieu d'employer l'épée contre ses ennemis, il s'est laissé tuer par eux. Il n'a pas eu non plus recours à l'influence des passions ; il n'a pas gazé les instincts corrompus sous une apparence de générosité, à l'aide de laquelle on sollicite facilement la persuasion. Il a plutôt fait le contraire en préchant la mortification et la nécessité de se crucifier. Il n'a pas non plus employé le moyen savant de la démonstration. Pleine de mystères, sa doctrine était réfractaire à ce procédé de la raison. Pour persuader, Jésus-Christ n'a eu à sa disposition que le moyen de l'affirmation. Il n'ignore pas lui-même, s'il est Dieu ou non. Or, en affirmant qu'il est Dieu, s'il est honnête homme, il dit la vérité. D'autre part, comme on ne peut pas douter de son honnêteté après avoir lu une seule page de l'évangile, il faut bien admettre que Jésus-Christ est réellement Dieu.
On peut considérer l'affirmation du Sauveur sous un autre aspect. Elle devient aussi démonstrative, lorsqu'elle est appuyée sur le miracle, qui est « la révélation de Dieu par excellence ». On a bien essayé de contester la possibilité du miracle, la certi-
^ Tripier, II, p. 67-98. — Cf. le compte rendu de V Espérance, 16 mars 1843. - Dans la prédication du P. Lacordaire, ce sujet apparaît pour la pre. mière fois.
tude de la constatation des faits miraculeux, enfin le caractère divin des phénomènes surnaturels. Ainsi, les miracles que le Sauveur a accomplis pendant sa vie, n'ont pas convaincu les Juifs. C'est que les prodiges laissent la liberté de les admettre ou de les rejeter. De plus, pour arriver à la foi, il faut pratiquer le bien. Enfin, il faut encore la grâce, et la grâce, on l'obtient par la prière. L'orateur termine « par un touchant appel » en faveur des victimes du tremblement de terre de la Guadeloupe ^
26 mars.
Dix-septième conférence^ sur « la loi de l'expiation, son application par Jésus-Christ à l'humanité - >•>.
L'orateur veut revenir sur les oeuvres que Jésus-Christ a laissées après lui et voir quels sont les moyens qu'il a employés pour produire dans le genre humain une si prodigieuse transformation. Le premier de ces moyens, c'est l'oblation volontaire, que le Sauveur a faite de sa vie. Avant l'apparition du mal sur la terre, Dieu n'éprouvait que de la bonté pour l'homme. Après la chute, la justice fit entendre sa voix pour rétablir l'ordre et s'opposer au mal déicide et homicide ; la miséricorde fît aussi retentir la sienne et Dieu eut recours à l'expiation. Cependant, la peine n'efface rien ; elle ne fait que satisfaire. Ce qui répare le mal, c'est le bien et comme l'acte de charité par excellence consiste à donner sa vie pour ceux qu'on aime, Dieu voulut un sacrifice complet.
Cette résolution est une application de la loi générale de la solidarité, qui existe pour le mal et pour le bien. Le juste peut prendre sur lui les maux de l'humanité et ses souffrances deviennent une source de réparation salutaire. Cependant, après la chute, l'homme ne pouvait pas accomplir lui-même sa rédemption ; il lui manquait d'être juste. Il fallait un homme sans tache, capable d'offVir une satisfaction proportionnée aux crimes du genre humain ; il fallait encore un « acte infini de justice », le dernier supplice. C'est ce qui a eu lieu. Jésus-Christ
^ Tripier, II. p. 99-132. — Cf. le compte rendu de V Espérance, 23 mars 1843. — La quête faite après la conférence produisit 700 fr. (Tripier, II, p. i3i-i32.)
- Cf. la conférence prononcée à Bordeaux, le 23 janvier 1842.
-est mort; la justice et la miséricorde se sont rencontrées. Depuis cet événement mémorable, « le sacrifice est devenu une idée fondamentale de la religion » ; en nous sauvant, le Rédempteur nous a donné l'exemple du dévoùment, qu'il faut pratiquer K
2 avril.
Dix-huitième conférence, sur « la trans7nission de la vie de Jésus-Christ aux hommes par les sacrements » et surtout par l'Eucharistie.
Ce thème a déjà été traité à xMetz, le i^"" avril i838, mais d'une façon différente.
A Nancy, l'orateur développe dans son exorde des considérations tirées du sacrifice accompli par Jésus-Christ pour le salut de l'humanité ; puis, il fait deux remarques concernant les sacrements en général, qu'il a omises à Metz; enfin, quand il arrive à la question des difficultés qu'on oppose au mystère de l'Eucharistie, il ne se borne pas à considérer l'objection tirée de la simultanéité de la présence réelle en une multitude d'endroits différents, mais il expose et résout encore les deux suivantes : « Comment, sous un espace aussi borné, un corps vivant et véritable peut-il être contenu »? — « Comment n'y a-t-il pas répugnance que Dieu soit soumis à une telle servitude? La péroraison est aussi toute différente. Dans la vie — dit l'orateur — il y a trois communions : la première se fait, à l'âge où l'on a encore la droiture et les charmes de l'innocence : la seconde se fait dans le cours de la vie quand les illusions ont disparu ; la troisième se fait à l'heure de la mort. Pour que cette dernière soit heureuse, il faut pratiquer la seconde : « Goûtez et voyez - ».
9 avril.
Dix-neuvième conférence, sur « la pénitence, réhabilitation des consciences ».
A part la péroraison, ce discours est pareil à celui que l'orateur a prononcé à Bordeaux le 20 mars 1842 •^.
^ Tripier, II, p. 133-164. — Cf. le compte rendu de ï Espérance, 3o mars. 2 Id., p. 165-198. — Cf. le compte rendu de VEspérance, 6 avril. '^ Id., p. 199-226. — Cf. le compte rendu de VEspérance, i3 avril.
16 avril.
Vingtième conférence, sur « la nécessité d'une autorité infaillible ».
Par l'institution des sacrements, Jésus-Christ avait puritié notre àme ; il fallait ensuite guérir notre intelligence de la blessure faite dans la chute originelle, nous restituer la science et l'infaillibilité perdues par le péché. C'est ce qu'il a fait en révélant les vérités, dont Thomme avait besoin et en établissant une autorité infaillible pour les garder. Le rationalisme s'est attaqué à la révélation et le protestantisme à l'autorité de l'Eglise. Réfutons le premier.
En naissant, l'homme ignore Dieu, l'humanité et la nature. Il a besoin d'être enseigné ; par ses seules forces, il est incapable de conquérir la vérité nécessaire. Il faut une autorité enseignante et cependant, une autorité purement humaine peut tromper, enseigner l'erreur, fausser même l'esprit. Dieu n'a pas pu nous abandonner à une pareille autorité, autrement il nous aurait condamnés à l'erreur : il a du instituer un magistère pour garder le dépôt des lois saintes et sacrées.
Mais, une fois parvenu à la maturité, l'homme ne peut-il pas « se déterminer à lui-même la vérité sur Dieu, sur l'homme et sur la nature » ? Non, il y a incapacité. Il est même plus difficile à la raison humaine de s'affranchir elle-même que de se former. L'exemple de Descartes le prouve. Pour accomplir cette œuvre, il faut des « loisirs, de la maturité, de la capacité et du courage » : quadruple condition, que personne ne réunit en lui-même.
On dira peut-être que les philosophes prêteront leur aide. Ce secours serait plutôt négatif. Dans l'antiquité comme de nos jours, la philosophie a détruit, mais elle n'a jamais pu fonder une école durable: quand elle arrive à établir certaines vérités, sa démonstration reste stérile, inaccessible à la masse du peuple, qui est incapable de raisonnement. Aussi, Jésus- Christ a procédé autrement. Il a eu recours à un moyen capable de donner la vérité à tous ; il a établi une autorité, dont le langage convient au savant comme à l'ignorant, et qui apporte la vérité au pauvre comme au riche ^
' Tripier, II. p. 227-262. — Cf. l'analyse de VEspérance, 20 avril 1843,
23 avril.
Vingt-unième conférence, sur le protestantisme K
Le fond de cette conférence est le même que celui du discours prononcé d'abord à Metz, le 14 janvier i838, et ensuite, à Bordeaux, le 20 février 1842 ; Texorde cependant et la' péroraison sont différents.
30 avril.
Vingt-deuxième et dernière conférence, « sur la distribution de la grâce de Dieu à Vhumanité • ».
L'Église professe deux maximes qui paraissent contradictoires : « elle affirme que Dieu veut sincèrement le salut de tous les hommes » et cependant elle professe qu'il n'y a pas de salut possible « hors de la communion avec elle ». Il faut lever cette apparente opposition.
D'abord, « tout homme, en tout temps et en tout lieu,. a pu communiquer avec l'Eglise catholique » explicitement ou implicitement. L'Église a toujours existé ; il y a toujours eu une doctrine, une loi morale, une grâce divine, une hiérarchie pour gouverner et des fidèles pour obéir : ces cinq choses fondamentales ont été dès l'origine et ont formé « la cité de Dieu » pendant que se fondait, d'autre part « la cité du monde ». Dieu protège sa cité, mais il respecte la liberté des hommes : double tâche qu'il accomplit en naturalisant la vérité, la loi et la grâce dans l'esprit humain, en renouvelant la tradition de siècle en siècle, en établissant un foyer spirituel de la vraie foi, enfin en éclairant lui-même les esprits par des communications directes. Par ces moyens, tous les hommes ont pu communiquer avec Dieu d'une manière ou de l'autre.
Ensuite, la communication implicite avec l'Église suffit, quand on ne peut entrer en relations avec elle d'une façon explicite. C'est ce que proclame saint Paul. On se sauve par
^ Tripier, II, p. 263-3oo.
- Au sujet de cette conférence donnée une première fois à Metz, le 21 janvier i838, et une seconde^ le 6 mars 1842, voir ce qui a été dit de la i3"" conférence de la station de Bordeaux.
la charité et on peut obtenir la charité dans toutes les conditions.
Enfin, ceux qui connaissent l'Église doivent communier explicitement avec elle. Si on ne réalise pas cette condition, il n'y a pas de salut possible. La vérité est l'essence même de Dieu, manifestée à notre àme : quand cette révélation nous apparaît clairement, nous séparer d'elle, c'est nous séparer de Dieu lui-même. Il faut adhérer à Dieu par la foi aux vérités révélées.
L'orateur félicite ensuite ses auditeurs de l'assiduité avec laquelle ils ont suivi ses conférences. Les uns sont convertis, d'autres ont acquis le désir d'obtenir la foi, les moins favorisés ont compris le grand intérêt que présente la religion. Il remercie Dieu des grâces accordées et présente à levêque l'hommage de sa reconnaissance ^ « Ah! — dit-il — quelque part que m"en- « traînent les orages de cette vie, j'emporterai de vous un « tendre et pieux souvenir. Au nom de cet auditoire, je vous « prie d'étendre encore une fois la main sur nous pour nous « bénir, et de nous donner rendez-vous à tous dans cette patrie « des âmes, qui ne connaît plus de séparation -. »
Pour juger ces conférences de Nancy, comme elles le méritent, un critique a remarqué qu'il ne suffit pas de reproduire une analyse, ou le texte littéral lui-même ; il faudrait encore pouvoir traduire sur le papier « la puissance combinée du regard, du geste » et « de l'intonation », « l'action qui vous fascine et vous enlace, ce magnétisme sublime et insaisissable, qu'on subit sans pouvoir l'analyser, qu'on admire et savoure sans oser le décrire ^ ».
« L'ne des éminentes prérogatives du génie du P. Lacor- •daire, c'est d'allier merveilleusement à la logique des idées, la poésie des images et l'éloquence de l'exposition » : « ce roi de la parole nous apparaît à la fois, dans la chaire évangélique, orateur et métaphysicien, dialecticien et poète, prêtre et philosophe, toujours apôtre ^ ».
^ Tripier, II, p. 3oi à 827. — Cf. le résumé de VEspérance, 4 mai 1848. - Texte de VEspérance, 4 mai 1843, à comparer avec celui que le P. Tripier a publié, II, p. 826 et 827. ^ VEspérance, 29 novembre 1842.
^ Id., 2g décembre 1842.
Ces éloges, l'admiration que le poète Désiré Carrière a ressentie i, la pieuse ardeur mise par la foule à se rassembler au pied de la chaire, comme le témoigne A. Quichely dans son épitre en vers -, enfin la satisfaction sans mélange que manifeste Lacordaire dans ses lettres datées de cette époque ^, tout cela prouve la réalité du succès obtenu à Nancv. Au nom des habitants de la ville, VEspéra?ice voulut remercier « l'éloquent apôtre ». Elle se déclare reconnaissante à l'orateur d'avoir accordé à Nancy « le privilège d'une faveur que tant d'autres « cités lui envient. Une société distinguée, toujours nombreuse, « toujours grave et recueillie, a noblement répondu par le fait « permanent de sa présence aux attaques isolées de quelques- « uns qui, cédant à des préjugés, dont eux-mêmes se dépouil- « leront un jour, prédisaient » à la chaire du religieux dominicain « la solitude et la désertion ». « La dignité du silence » de ce dernier a confondu ces « rares antagonistes ». Les sympathies des gens de bien lui « sont à jamais acquises » en Lorraine ^.
Un autre genre de succès remporté dans cette station, nous est signalé par Lacordaire lui-même. Dans les conférences et discours antérieurs à 1840, il v avait parfois des impropriétés de langage et des expressions fâcheuses, prononcées dans la fougue de l'improvisation, qui faisaient ombre dans le tableau et qu'ensuite l'orateur était le premier à regretter. Ce défaut disparait peu à peu dans la suite. A Nancy, un progrès est réalisé.
Jusqu'au dernier moment, dit Lacordaire, il y a eu sur ma parole une protection visible que je n'avais jamais éprouvée à ce même degré; je ne crois pas, à la lettre, qu'une seule parole me soit échappée, dont j'aie dû me repentir, malgré la chaleur d'une improvisation de cinq mois. Le ciel a été constamment sans nuage, et Nancy m'est acquis
' Cf. poésie adressée à Lacordaire et publiée dans V Espérance du 21 janvier 1848.
^ Épitre au R. P. Lacordaire, à l'occasion de la reprise de ses conférences suspendues le 26 février, publiée dans VEspérance du 4 mars 1843.
'■^ Cf. à M"" Swetchine, 28 novembre 1842, 25 décembre 1842, 10 avril 1843, \" mai. — A M"" de la Tour, 3o décembre 1842, 12 janvier 1843, 28 février, 8 avril. — A Théophile Foisset, 14 décembre 1842, 20 avril 1843. — A M"" de Prailly, 6 janvier 1843. — A des jeunes gens, 20 janvier 1843.
^ VEspérance, 4 mai 1843.
autant qu'une •réunion d'hommes peut l'être à un homme. Mais ce qui m'a le plus consolé, c'est une maturité intérieure dont j'ai été averti à mille signes ; je ne sais sur combien de choses un reste d'obscurité est tombé de mes yeux. Il me semble maintenant que je vois tout dans sa mesure, et que les eaux de l'imagination et de la passion ont baissé considérablement dans mon esprit '.
Ainsi encouragé, Lacordaire va continuer avec assurance son enseignement par la chaire, à Paris et dans les grandes villes de la province.
Après le 4 juin.
« Peu de temps après » son installation à Nancy, Lacordaire voyageait avec deux amis sur la route de Metz. En voiture, le religieux eut un entretien avec un voyageur de commerce, entretien où il fit « un saisissant résumé des principes du christianisme, résumé merveilleux par sa clarté, par sa simplicité mêlée parfois de fine ironie et en même temps, par sa chaude éloquence ». Cette rapide improvisation produisit un effet « prodigieux », sur le commerçant. En descendant de voiture, « il n'était pas seulement ébloui et renversé ; il était transfiguré, presque converti » : quelques jours après, il étudiait le catéchisme et, « quelques semaines plus tard, il remplissait, sans hésiter et sans rougir, tous les devoirs qui y sont enseignés - ».
Au soir de cette journée, le Père eut avec ses deux amis une conversation dans laquelle il s'ouvrit sur un projet de conférences intimes, « qui, plus tard, pourraient se développer et produire quelque bien ». Ce serait d'abord très modeste... Il n'y aurait « que quelques amis se réunissant à leurs heures de loisir pour étudier ensemble les questions religieuses et
^ A M"" Swetchine, T' mai i(S43, p. 343.
Sur la station de Nancy, voir la préface du P. Tripier aux Conférences prèchées à Nancy. — La préface des Conférences familières à des Jeunes gens, par le vicomte de X. — Régnier, Lettres et souvenirs d'amis.
— Chocarni:, Lacordaire^ II, p. 11-14. — Ricard, Lacordaire, p. 211-218. — FoissET, Vie, II, p. 76 et s.
2 Conférences familières à des jeunes gens. Introduction, p. 24-29 et s.
— Cf. Mgr d'Hulst et le P. Lacordaire, impressions et récits, par Philippet^ p. 64-67, où est racontée, avec quelques variantes, l'histoire de la conférence en diligence.
sociales ». « Quelques jours après », les conférences intimes commencèrent, se continuèrent sans encombre durant de longs mois, puis « furent définitivement suspendues par le mariage et l'éloignement de celui qui en était comme la seconde âme ^ ».
C'est dans ce milieu et à des dates ignorées -, que Lacordaire a donné les entretiens conservés par le vicomte de X et dont voici un résumé.
Première conférence, sur « l'union de l'homme et de la femme ».
L'amour est un don octroyé pour en user conformément aux lois inhérentes à la nature. L'union de l'homme et de la femme devait apporter le bonheur. Malheureusement, la chute vint semer la corruption, à laquelle Jésus-Christ est venu mettre un frein. Malgré le christianisme, le « bestial despotisme de la chair » n"a pas cessé de régner. De nos jours, on est peu scrupuleux, dans un certain monde, à l'égard du serment matrimonial; on excuse facilement un criminel d'avoir tranché une vie pour venger la foi conjugale. Il faut se rappeler que si Dieu a mis dans l'acte conjugal un puissant attrait, il laisse d'autre part à la raison le soin de ne pas permettre que nos appétits se transforment en tyran. Cette force d'impulsion était nécessaire pour décider l'homme à assumer volontairement « l'effrayante responsabilité d"une création nouvelle » et de tous les devoirs qu elle lui impose : devoir, auquel on cherche à se soustraire par de « criminels subterfuges », et qui ne tarde pas à assombrir le ciel des jeunes épouses. En dehors du mariage, la passion conduit à Tabîme les adolescents qui s'avilissent, dépensent leur fortune à deshonorer les femmes et à entretenir le vice. Ces désordres n'ont pas d'excuse. Du plan divin, l'homme na retenu que les entraînements du cœur et des sens: il n'a pas voulu le but et les devoirs du mariage.
^ Conférences familières à des Jeunes gens, introduction, p. 47 et 48.
2 Le vicomte de X n'indique pas les dates de chaque conférence. Il se borne même à désigner d'une façon vague l'origine de ces entretiens familiers : « Peu de temps après l'installation du Père et de sa petite communauté à Nancy », dit-il, et de ce renseignement j'ai inféré le chiffre « après le 4 juin ».
De cette manière, on devient l'esclave de ses passions. Ceuxlà seuls qui savent résister à leurs mauvais instincts, seront couronnés dans les Cieux K
Deuxième conférence, sur « la chasteté sacerdotale ».
La chasteté devient rare dans le monde actuel : elle paraît s'être réfugiée dans les monastères et le sacerdoce, qui présentent de très beaux exemples, à côté de rares exceptions. Quand une chute a lieu, le prêtre devient « la balayure de la terre ». Plus hautes sont les grâces dont le prêtre a été honoré, plus l'abus le précipite en d'insondables abîmes. « La chasteté est la condition obligatoire du sacerdoce » et l'un des signes de sa mission divine. Elle impose une lutte de tous les jours, dans laquelle il faut se servir dans l'ordre naturel des armes de la frugalité et du jeune, et dans l'ordre surnaturel, des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie. Par l'emploi de ces moyens, on arrive à pratiquer une vertu difficile et entourée de nombreux ennemis. La continence est indispensable à la vie morale du genre humain '.
Troisième conférence, sur « le divorce et l'adultère ».
La débauche conduit à la violation des sentiments les plus sacrés; elle va jusqu'à porter au refus de reconnaître l'enfant, que le séducteur a engendré. Cette dénégation est sanctionnée par la loi napoléonienne, dont un article interdit la recherche de la paternité. Malgré les deux exceptions admises par le code, cette disposition est draconienne. L'ancien droit comprenait mieux la justice; il ne contredisait pas le principe de la réparation du dommage causé à autrui. Pour justifier le code de Napoléon, on allègue l'impossibilité de faire la preuve absolue de la paternité, les scandales occasionnés par la recherche, le grand nombre de pères anonymes qui seraient condamnés à remplir leurs devoirs; mais ces excuses sont vaines : elles tendent à affranchir la débauche de la responsabilité de ses œuvres et ont pour résultat le massacre d'un grand nombre d'innocents.
^ Conférences familières, p. 67-120.
Malheureusement, on ne semble pas avoir conscience du danger. Indifférent à l'égard des séducteurs, on se contente d'accuser les malheureuses mères et on oublie la conduite du Christ pardonnant à Madeleine. Il faudrait faire revivre l'ancienne loi.
L'esprit de licence, inspirateur de la défense de rechercher la paternité, est allé plus loin ; il a encore autorisé le divorce, dont l'introduction doit être imputée à l'oubli du but et des devoirs qui existent dans le mariage, à la légèreté avec laquelle les époux s'enchaînent, et surtout à la profanation du mariage. Cette dernière cause produit chaque jour de nouvelles ruines. Dans ce débordement, les femmes « qui se vendent tous les soirs pour pouvoir manger » sont moins coupables que les riches « princesses de l'adultère », dont le crime aboutit d'ordinaire à d'effroyables tragédies. La débauche « détruit par leur base, la famille et la patrie ' ».
Quatrième conférence^ sur « la femme et l'enfant ».
L'orateur lit une partie du poème Le Nouveau Jocelyn, curé de Vahieige, composé par son ami Désiré Carrière et dont il détache deux fragments : le premier est consacré à l'enfant et le second, à la femme. Sa lecture est accompagnée de quelques commentaires "-.
Cinquième et dernière conférence, sur « l'amour personnifié dans deux nobles types de l'esprit de sacrifice ».
L'amour n'est pas le culte du plaisir ; c'est au contraire, l'esprit de dévoûment sous toutes ses formes. Le prêtre, qui représente l'amour de Dieu et le soldat, qui représente l'amour du pays, sont deux symboles de l'amour élevé, qui va jusqu'au sacrifice. Il y a bien des similitudes entre le prêtre et le soldat : tous deux se dévouent avec abnégation, « veillent au prix de leur vie sur un dépôt sacré » ; pour tous deux, le devoir est une chose inviolable : tous deux mènent une vie austère ; sur le front de tous deux on voit écrit le triple et généreux attribut de l'égalité, de la fraternité et de la liberté bien ordonnée, faite d'indépendance et de soumission réfléchie.
Conférences familières, p. 149-220.
Id., p. 221-239.
De nos jours, on voudrait supprimer la guerre. C'est un rêve qu'on ne pourra réaliser tant qu'il faudra défendre le bien contre le mal, et qu'il y aura des rivalités d'intérêts collectifs. Cependant, si la guerre est nécessaire, elle peut être ennoblie par l'observation des règles, auxquelles elle est soumise. De plus, elle ne peut être faite que pour une cause juste et avec une intention droite. Afin de l'humaniser, l'Eglise a institué la Trêve de Dieu et la chevalerie, à laquelle, de nos jours, l'armée est appelée à succéder par le respect de l'autorité, de la discipline et du devoir, par le culte de l'honneur, de l'abnégation et de l'amour de la patrie. A cause de ces qualités, qu'on retrouve chez le prêtre, il faut se faire « les apôtres de l'armée » et se rappeler les illustrations qu'elle a produites K
21 juin.
A Pont-à-Mousson, dans la « magnifique église » qui sert de chapelle au petit séminaire et à l'occasion de la fête de saint Louis de Gonzague, patron de l'établissement, le coadjuteur de Nancv donne la confirmation à un certain nombre d'élèves et le soir, à 5 heures, le P. Lacordaire monte « en chaire au milieu d'une foule immense, accourue de la ville et des environs pour le voir et l'entendre ». L'orateur s'est adressé, malgré la présence de nombreux étrangers, uniquement aux élèves de l'école. Dans sa « touchante et chaleureuse improvisation », il a parlé de « la vocation ». « Comme toujours sa parole a été haute et puissante », mais jamais on ne l'a « trouvée aussi tendre, aussi onctueuse : ce n'était pas seulement à l'esprit, c'était au cœur qu'elle arrivait toute brûlante ». Elle a été « avidement recueillie » de tous les assistants -.
2 juillet.
Dans la chapelle du collège royal de Nancy, à l'occasion de la première communion d'une quinzaine d'élèves, le coadjuteur du diocèse assiste aux vêpres, ainsi que Lacordaire. L'n peu avant le renouvellement des vœux du baptême, ce dernier monte en chaire et prononce une homélie sur la « parabole
^ Conférences familières, p. 239-302.
2 V Espérance, 24 juin 1843.
du Samaritain ». Les « nobles et profondes paroles » de l'orateur furent de nature à rester « gravées dans le cœur de ceux qui ont eu le bonheur de les entendre ^ ». Cette allocution « étincelante » mérita à Lacordaire les félicitations et les remercîments du proviseur. Elle fut très inoffensive, très conciliante; il n'y avait aucune allusion à l'enseignement universitaire, ni à l'Ordre de Saint Dominique. Elle n'en réveilla pas moins les passions politiques. Le Patriote de la Meurthe dénonça les funestes agissements d'un « moine audacieux et passionné » qui « s'était introduit dans le collège de Nancy pour embaucher les élèves, pour les détacher de leurs familles, pour les enrôler sous la bannière de saint Dominique». Sans aucun motif, Lacordaire était accusé d'avoir « indignement trahi la confiance de l'Université et la mission qu'il avait reçue d'elle - ».
23 août.
Dans la chapelle du collège de Vie, Lacordaire donne une prédication « au milieu d'un nombreux auditoire » et à l'occasion de la bénédiction de cet édifice par le coadjuteur diocésain de Nancv. Le sermon est perdu, on ignore même le sujet •^.
3 septembre.
A Toul, dans la vieille basilique, fondée par saint Gérard, à l'occasion de la fête patronale de saint Matisiiy.
L'orateur traite la question de « la puissance de la foi chrétienne ^ », dont saint Mansuy fut l'apôtre au milieu des
^ L'Espérance, 4 juillet 1843.
- Cité par Foisset, Vie, II, 85. Au su)et de l'histoire des tracasseries suscitées à Lacordaire à propos de ce sermon, cf. Ami de la religion, tome 118"", p. io3, 148, 200, 264, 814. — UEspérance, 11 juillet 1848, lettre de Lacordaire à « M. le rédacteur de VEspérance » pour répondre aux accusations dont il a été l'objet dans les colonnes du Patriote de la Meurthe: 3 août 1843, lettre du coadjuteur à Lacordaire; 3i octobre 1843, un article intitulé : Affaire du Collège de Nancy. — A M°" Swetchine, 25 juillet et 20 août 1843. — Foisset, Vie, II, p. 84-89. — Chocarne, Lacordaire, II, p. 20 et s. — Vjllard, Cor. in., p. 525-528.
^ VEspérance, 26 août 1843. — Cf. numéro du 5 septembre au sujet de l'attitude de l'administration universitaire dans la question du discours de Lacordaire à Vie. — A M"' Swetchine, 16 septembre 1843.
■* Ce sujet a déjà été traité à Bordeaux, le 5 décembre 1841 ; mais l'analyse de la Guyenne donne une idée imparfaite de la marche du discours. C'est une raison pour nous arrêter un instant au sermon de Toul.
Leucques. Il 'veut exposer le fait irrécusable de cette puissance et en rechercher ensuite les causes.
La puissance, en général, se manifeste par les trois actes de la destruction, de l'édification et de la résistance. L'Église seule a pu détruire « le colosse du paganisme » et « le culte des sens mêlé à l'idée divine », que l'on trouve dans le mahométisme. L'Église a édifié : elle a propagé l'Évangile et établi le christianisme sur tous les points du globe. Enfin, elle a résisté à ses ennemis, qui furent l'empire des Césars, la corruption humaine et la science.
D'où vient à l'Église cette triple puissance, qui fait grandir à travers tous les obstacles ? Non de la force des corps, mais de la force des idées, qui ne sont pas mortelles comme le bras qui brandit le glaive, ni inertes comme le moteur qui cesse d'agir. L'idée chrétienne est plus forte que toutes les autres à un triple point de vue : en elle-même, puisqu'elle est l'idée même de Dieu, sans lequel il n'y a pas de vérité dogmatique ou morale; dans la manière dont elle est saisie par les hommes, puisqu'elle surmonte les attaques de la négation aveugle, du scepticisme et de l'afl^rmation humaine; enfin, dans la manière dont la foi se transmet : transmission qui n'a pas lieu par l'évidence, partage d'un petit nombre de privilégiés, ni par la probabilité qui laisse douter, mais par l'autorité qui est une puissance dirigée par l'amour et voulue de Dieu pour nous faire connaître les principes de la raison humaine.
De la grandeur de cette puissance, l'orateur conclut qu'il n'y a rien de plus nécessaire, ni de plus naturel que l'enseignement de la foi chrétienne : ce qui suflit pour en démontrer la vérité ^
Ce discours a duré une heure et demie. Il a été prononcé en présence de l'élite de la population de Toul. L'auditoire n'a pas cessé « d'être captivé un seul instant ». Comme la conférence fut suspendue pendant quelques secondes à cause d'une « masse d'étrangers qui n'avaient pu trouver de place » et qui voulaient se retirer, l'orateur fit une allusion à cette retraite obligée; il remercia ses auditeurs de « leur bienveillante atten-
1 D'après l'analyse de M. Delalle, curé de la cathédrale, et publiée dans V Espérance du 7 septembre 1843.
tion, ajoutant avec un sourire plein de grâce » « qu'il n'avait pas le droit de se plaindre d'avoir été un peu troublé par la grande atfluence du public ' ».
17 septembre.
A Nancy, dans l'église paroissiale de Saint-Epvre et à l'occasion de la fête patronale, Lacordaire prononce un discours sur « la vie de la grâce, dont il a montré la supériorité sur la vie du corps et de l'esprit », en affirmant l'incontestable réalité pratique de cette vie supérieure chez les âmes fidèles, qui « ont le bonheur de vivre dans la simplicité du cœur et la sincérité de Dieu ^ ». C'est tout ce que nous savons de ce sermon.
21 septembre.
Le matin de ce jour, dans l'église des Sœurs de la Providence, à Ribeau ville, l'évèque de Strasbourg, Mgr Raess, célèbre la messe et administre le sacrement de confirmation à 40 élèves du pensionnat; enfin, en présence de Mgr Weiss, évéque de Spire, il préside une prise d'habits, où 16 jeunes filles reçoivent le voile. Pendant la cérémonie arrive le P. Lacordaire qui, pour mieux garder l'incognito, monte à la tribune des fidèles. Mais sa présence est bientôt dévoilée et il est obligé d'aller prendre une place au chœur. Sur la demande des deux évêques, il monte en chaire à trois heures de l'après-midi et prononce une allocution « en présence d'un auditoire composé des nota- « bilités de la ville et des environs, accourues pour l'entendre. « La parole du célèbre orateur allait au cœur: ses idées étaient « neuves, mais chacun en sentait la justesse et la vérité - ». Nous n'avons pas d'autres détails sur ce discours.
^ L'Espérance, 3 septembre 1843. — Cf. Id., du g septembre, où il y a un éloge du discours et du genre de Lacordaire.
- Id., 19 septembre 1843. — Lacordaire prit pour texte : « Ce qui tait notre gloire, c'est le témoignage de notre conscience que nous avons vécu dans la simplicité du cœur et la sincérité de Dieu. » (Il ad Cor., I, 12.)
■^ Id., 28 septembre 1843.
26 novembre '.
A la cathédrale de Versailles, Lacordaire donne un sermon de charité demandé par le F. Charles Ognissanti, envoyé par son Ordre en France pour continuer la tâche entreprise de rebâtir l'hospice et le sanctuaire du Mont-Carmel. Malgré sa répugnance pour les sermons de simple apparat, Lacordaire accepta l'offre qui lui était faite. « C'était, disait-il, sa manière de faire l'aumône ».
Après un très court exorde, l'orateur exprime son intention de dire « ce que c'est qu'un sanctuaire en général et ce que c'est que le sanctuaire du Mont-Carmel en particulier ».
A l'exemple de Dieu, l'artiste universel qui exprime des idées en créant des substances, l'homme bâtit et construit des temples, en changeant et en modifiant des formes. Il en a édifié de superbes dans tous les temps et ces constructions sont un cri de foi, d'amour, échappé de la poitrine de l'humanité et qui invite Dieu à venir résider dans un tabernacle, comme à l'appel de son sujet un roi se rend dans une antichambre. Si belle cependant que soit l'idée que nous devons avoir d'un temple, celle d'un sanctuaire est encore plus élevée. On va chercher ce dernier au loin, en pays étranger et de plus, il est prédestiné, choisi par Dieu. Tel est le sanctuaire du Mont- Carmel, où la sainte Vierge est particulièrement invoquée et où a séjourné le prophète Élie. Donnons notre obole pour la construction projetée ; elle servira à maintenir la tradition franque en Syrie -.
3 décembre.
Ouverture de la station de l'Avent à Notre-Dame de Paris.
A différentes reprises ^, l'archevêque de Paris avait fait des instances auprès de Lacordaire pour l'engager à reprendre la suite de ses conférences à Notre-Dame. Ce dernier finit par
^ A M"" de la Tour, 17 novembre 1843, p. 116.
^ D'après « l'analyse publiée par la Chaire catholique (décembre 1848) et reproduite par le P. Rayonne, S.^ L, A., I, p. 76-87.
^ Voir entre autres les lettres à M"" Swetchine du 25 décembre 1842, i" et 7 mai 1843. — A Foisset, 29 décembre 1843. — A M"" de la Tour, 27 mai 1842. — ViLLARD, Cor. in., p. 2i5.
céder. Seulement, il n'était plus Tabhé Lacordaire et la question se posa, si l'orateur paraîtrait en chaire, revêtu de son habit religieux en laine blanche. Elle fut vivement agitée dans la presse du gouvernement ; les ministres se montraient alarmés et le roi Louis-Philippe lui-même tenta une démarche auprès de l'archevêque pour empêcher l'illustre dominicain de gravir les degrés de la chaire métropolitaine \ Ce fut en vain. Mgr Affre ne voulut pas céder.
Tout en résistant avec une énergie pleine de courage, l'archevêque voulait cependant une concession. « Il demandait au P. Lacordaire de quitter le froc pour la soutane. » A cette demande adressée par l'intermédiaire de M"^^ Swetchine '-, ce dernier répondit par un refus formel, disant que là, où ses amis n'avaient aperçu qu'une question de détail, il y vovait une affaire « de dignité ». x\près avoir porté l'habit blanc dans les chaires des villes, il ne pouvait pas le sacrifier à des craintes puériles et « aux clameurs de la presse irréligieuse ».
11 n'y avait pas à redouter des désordres. « Un immense auditoire — disait-il — me couvrira contre tout désir isolé et honteux »; « je ne donnerai pas le temps à tout ce monde de se reconnaître » et « à ma troisième phrase je me serai fait « dans leur cœur un asile sacré. On ne peut rien contre Fen- « traînement populaire. La curiosité seule tiendra la haine « immobile et l'audace même touchera ceux qui ne voudront « pas être touchés '^ ».
Malgré ces assurances, l'archevêque garda ses inquiétudes, et à la fin, Lacordaire dut consentir à cacher sous le manteau de chanoine la robe blanche de saint Dominique. C'est dans ces conditions qu'il reparut dans la chaire métropolitaine au milieu d'un immense auditoire ^, tel peut-être que l'antique cathédrale n'en avait jamais vu de plus grand dans ses murs.
^ Notice, p. 97 et s.
- M"" Swetchine au P. Lacordaire, 6 novembre 1843, lettre remarquable, p. 36i.
^ A M"" Swetchine, 12 novembre 1848, p. 366.
■^ D'après le Siècle, « dès 10 heures du matin », « plus de 5, 000 personnes appartenant à toutes les classes de la société, se pressaient dans la vieille basilique ». Et les auditeurs continuèrent d'accourir jusqu'à une heure de l'après-midi, où devait commencer la cérémonie. {L'Espérance, 7 décembre 1843.}
« Qu'allait-11 se passer? Tout le monde attendait. Un sourd « murmure agitait la foule qui remplissait la basilique. L'arche- « vêque, sur son banc, était en proie à une émotion visible. « Des jeunes gens armés s'étaient placés au pied de la chaire ». « On pouvait se croire à Florence, aux temps agités de Savona- « rôle. Qu'allait dire le nouveau Frère Jérôme? » « Lorsqu'il « parut, il se fit un grand silence. Il promena lentement son « regard sur les rangs pressés, où il put reconnaître les loups « à côté des frères, les Piagnoni et les Arrabiati de sa turbu- « lente Florence i. »
Certes, après la bataille d'Arbelles, — dit-il — il n'y avait rien au monde de plus grand qu'Alexandre, ni de plus misérable que Darius. Alexandre avait passé l'Hellespont à la tête de 3o,ooo Macédoniens dans le dessein de renverser le plus vaste empire qui fut alors : il avait réussi. Le Granique franchi, il avait»défait les Perses à Issus, près Tvr, poussé jusqu'en Egypte,, et, revenu sur ses pas, il venait de détruire dans Arbelles la dernière espérance de son adversaire. Quant à Darius, il n'avait plus d'armée; sa famille était prisonnière; ses capitales étaient envahies; et enfin, percé de coups de la main d'un traître, il était gisant sur un grand chemin.
Cependant, Darius pouvait encore mourir en vainqueur en croyant à la magnanimité d'Alexandre; commander en mourant à ce qui n'est pas encore, vivre au-delà de soi, c'est la véritable puissance. Qui le donne cet empire ?
A la dernière heure, Darius cherche dans Tordre moral une victoire qui lui est refusée dans l'ordre physique. Caton meurt parce qu'il le veut et pour échapper à l'ignominie. Socrate meurt volontairement au profit de la vérité. L'apôtre saint André va plus loin' encore; son cœur contient un sentiment nouveau, il aime et il a le désir de la mort, ce qui rend sa victoire bien supérieure à celle de tous les héros de l'antiquité.
Ce qui communique à tous ces hommes cette élévation au-dessus de la vie, c'est la doctrine, une doctrine spirituelle qui ennoblit l'âme. Darius croit à l'honneur, Caton au stoïcisme, Socrate au spiritualisme, André à la foi chrétienne ; la pensée de l'éternité rend le martyr fort et puissant. La doctrine est « le principe de nos actions, dont la suite et l'ensemble constituent
^ Chocarne, Lacordaire, II, p. 32, ainsi que Juvenetox, S., l.. A., III, p. 377. — Cf. M"" Swetchine à Montalembert 22 novembre 1843.
notre vie ». Tout homme a la sienne, basse ou élevée et le monde est une lutte entre mille doctrines, qui s'en disputent le gouvernement. Quelle est la véritable ?
Pour trancher cette question, l'homme ne doit pas s'isoler, mais consulter ses semblables. Un examen sérieux fait constater que le catholicisme est une doctrine élevée, nationale, qui a été la nourrice du monde moderne et à laquelle on doit au moins ce respect accordé par les rois de France, quand ils « baisaient au front celles qui les avaient nourris de leur lait ^. »
Au dire de Montalembert, ce discours réussit au delà de toute attente. Aucun bruit, ni aucun désordre dans la cathédrale. Par son éloquence Lacordaire remporta une victoire difficile. Comme il Pavait prévu, à sa troisième phrase, il s'était fait « dans le cœur de tous un asile sacré » et c'est sous ces heureux auspices, qu'il ouvrit ce qu'il appelait plus tard « la plus périlleuse et la plus décisive de ses campagnes - ».
10 décembre.
Deuxième conférence de l'Avent, à Notre-Dame de Paris, sur la « certitude rationnelle produite dans l'esprit par la doctrine catholique ».
A la considérer en elle-même la doctrine catholique est très élevée, la plus élevée de toutes les doctrines; l'orateur veut cependant s'arrêter seulement aux effets produits sur l'esprit de l'homme.
Le catholicisme règne sur les âmes en leur donnant la certitude rationnelle, non pas à l'égard des choses compréhensibles, mais à l'égard des mystères. Il donne ensuite une certitude souveraine qui domine toutes les actions de la vie ; il donne enfin.
^ D'après l'analyse de VUnivers, 5 décembre 1843. — Jugée trop peu nourrie de doctrine, cette conférence n'a pas été publiée par Lacordaire dans ses Œuvres. C'était un « discours préparatoire, de pure circonstance », étranger à la suite de son enseignement (Lacordaire, en note de l'édition de 1844).
2 L'Univers, 5 et 7 décembre 1848. — Juveneton, S., I., A., III, p. 368- 390. — Parce que Lacordaire a remporté, le 3 décembre 1843, un grand succès, il ne faudrait pas croire que son discours fut l'objet d'une admiration universelle ; l'orateur nous apprend lui-même qu'il « a été critiqué amèrement par le clergé et le faubourg Saint-Germain ». (A iM"" de la Tour, 9 décembre, p. 117.)
une certitude immuable, qui ne varie pas avec les défections-> possibles du cœur humain. Ces effets sont produits par la vérité,et non par l'erreur : ce qui montre qu'en dehors de l'Église la certitude rationnelle n'existe pas 1.
17 décembre.
Troisième conférence de l'Avent, sur « la répulsion produite dans l'esprit par la doctrine catholique ».
Jésus-Christ est à la fois l'amour des peuples et l'objet de leur répulsion. Le christianisme a d'abord été combattu par « la raison des hommes d'Etat » sous le règne des empereurs : opposition que n'ont pas essuyée les autres religions ; ensuite, par « la raison des hommes de génie », depuis les origines de l'Eglise aux philosophes du XVIII"^^ ^ècle ; enfin, par « la raison populaire ». Cette triple hostilité ne provient pas d'une opposition réelle entre la raison et la foi, mais du fait que la vérité est opposée au vice : ce qui prouve encore la vérité de l'Eglise catholique -.
24 décembre.
Quatrième conférence de l'Avent à Notre-Dame de Paris, sur « la passion des hommes d'État et des hommes de génie contre la doctrine catholique ».
L'orateur veut revenir sur le thème précédent. Le christianisme a voulu réprimer la rage de la domination et purifier la souveraineté humaine des excès qui la deshonore. Les hommes d'État ont été mécontents de ce que l'Église met des bornes à leur autorité et de ce qu'elle ne leur accorde aucun pouvoir spirituel.
« Les hommes de génie tiennent le sceptre des idées », dont ils ont voulu abuser. Jésus-Christ le leur a enlevé pour le
^ Œuvres, Conférences, I, p. 255-274.
2 Id., p. 275-294. — Au sujet de l'impression favorable produite par cette conférence, voir la lettre de Lacordaire à M"' de la Tour, 28 décembre 1843, p. 1 19.
Cf. le résumé de VAmi de la religion, 23 décembre 1843. A la suite de son analyse, VAmi ajoute : « Un immense concours attiré par le désir d'entendre M. Lacordaire remplit chaque dimanche les nefs de Notre-Dame ». Chateaubriand assistait à cette conférence.
remettre à des apôtres ignorants, élevés à la dignité du sacerdoce. Les dépossédés ont protesté, mais malgré leurs récriminations « les fous pour Jésus-Christ » ont gardé depuis dix-huit siècles l'empire des idées pour le bien de l'humanité et pour faire resplendir la divinité du chistianisme '.
25 décembre.
A l'occasion de la fête de Noël, le P. Lacordaire célèbre la messe de minuit chez les dames de l'Assomption, à Paris, où une jeune pensionnaire fait sa première communion. La double circonstance de la naissance de Jésus-Christ et de la première communion détermine l'objet de son allocution. Le jour, il prêche le matin chez les dominicaines et l'après-midi dans l'église de Saint-Merry, où il donne ensuite la bénédiction du Saint-Sacrement -. Ces trois allocutions n'ont pas été conservées.
31 décembre.
Cinquième conférence de l'Avent, à Notre-Dame de Paris, « sur la certitude suprarationnelle » « produite dans l'esprit par la doctrine catholique ».
La certitude rationnelle est d'usage pour un petit nombre d'hommes, capables de se rendre compte des motifs de leur adhésion à un ensemble d'idées et d'idées qui sont au niveau de l'esprit humain. Pour communiquer la science religieuse, qui porte sur des questions parfois mystérieuses, la religion a dû recourir à une certitude venue de plus haut et mise à la disposition du savant comme de l'ignorant : c'est celle que procure l'autorité de l'Eglise, qui est offerte à tous les fidèles sans distinction, qui donne la foi surnaturelle, fait luire une lumière surhumaine et disparaître le doute. Les phénomènes de la certitude suprarationnelle ne sont pas ignorés du chrétien. Amissible dans l'individu, cette certitude est inamissible dans l'humanité ^.
^ Œuvres, Conférences, I, p. 295-312. — Cf. le compte rendu de VAmi, 3o décembre 1843, tome 119, p. 616.
- VAmi, tome 119, p. 6o3.
^ Œuvres, Conférences, I, p. 3i3-332. — Cf. VAmi, tome 120, p. 39, où l'on trouve la péroraison de la conférence, telle qu'elle a été prononcée.
7 janvier.
Sixième conférence de P A vent, à Notre-Dame de Paris, sur « les causes de la certitude suprarationnelle ».
Tout phénomène a une cause et une cause proportionnelle. Si donc il existe une certitude suprarationnelle, cette certitude doit être produite par une « puissance mystique », translumineuse, capable de donner la conviction sans le secours du raisonnement, excluant le doute et de provenance divine. D'autre part, pour se mettre en rapport avec l'homme, cette puissance doit trouver en lui quelque chose de correspondant, un « organisme mystique » capable d'être ébranlé par la foi et qui fait de lui un « animal religieux »'
L'orateur réfute ensuite deux objections et termine en remarquant que l'Eglise, d'un côté, combat les savants par la « force rationnelle » et de l'autre, moissonne les ignorants par la « force mystique ^ ».
14 janvier.
Septième conférence de l'Avent, à Notre-Dame de Paris, sur « la connaissance produite dans l'esprit par la doctrine catholique ».
Il y a un état de connaissance humaine et un état de connaissance catholique. Le premier manque d'étendue, il embrasse à peine les êtres qui tombent sous nos sens; il manque aussi de profondeur, il constate le phénomène, mais ne pénètre pas les causes et les lois ; enfin, il manque de clarté, il rencontre partout des mystères et enfante des systèmes qui se contredisent. Le second, par contre, nous éclaire sur toutes les questions, qu'on ne peut ignorer ; il nous apprend ce que nous pouvons connaître et signale ce que nous sommes incapables de saisir; enfin, il projette des clartés profondes, qui vont jusqu'à la cause suprême et jusqu'aux régions invisibles. La doctrine catholique nous donne ainsi une triple paix, introuvable ailleurs -.
^ Œuvres, Conférences, I, p. 333-35o. — Cf. VAmi, tome 120, p. 88, où se trouvent divers extraits du texte sténographié.
2 Id., p. 351-374. — Cf. VAmi, tome 120, p. 166, où il y a divers extraits 4iu texte sténograpiiié.
15 janvier.
L'ne allocution à Xotre-Dame des Victoires, à Paris, sur la consécration à la Sainte-Vierge du rétablissement en France de l'Ordre et du Tiers-Ordre de Saint-Dominique.
Le P. Lacordaire célèbre la messe à l'autel de l'archiconfrérie, assisté de M. Desgenettes, curé de la paroisse. Après l'évangile, il prononce une « émouvante allocution ». Nous sommes venus — dit-il — aux pieds de Marie lui apporter un témoignage de reconnaissance et d'amour, et consacrer publiquement en sa présence le rétablissement, dans notre pays, de l'Ordre de Saint Dominique. Après plusieurs années passées loin de notre chère patrie, nous voici réunis à vous pour une fin commune. Vous voulez prendre les habitudes de la vie religieuse tout en restant dans le monde. Notre but est commun ; il faut rendre à la France les traditions glorieuses de nos pères. Entrez dans cette voie si belle, luttez par votre exemple contre l'esprit de corruption. Que vos cœurs soient purs ^!
21 janvier.
Huitième et dernière conférence de iAvent, à Notre-Dame de Paris, sur « la raison catholique » et « la raison humaine dans leurs rapports ».
Il existe une raison humaine, puisqu'il y a des vérités humaines, et une raison catholique, puisqu'il y a des vérités catholiques. Quels sont leurs rapports?
Les premiers principes sont communs à l'une et à l'autre. Il y a, de plus, entre elles « une communion d'intelligibilité », il y a une seule intelligence pour les deux raisons; « une communion d'analogie » qui les porte toutes deux à parler de Dieu; « une communion de confirmation », l'une rend des services à l'autre. Cependant, elles restent distinctes, ce sont « deux sœurs nées le même jour ».
Malgré ces rapports d'harmonie, la guerre existe entre elles : une guerre qui est sociale, scientifique, et surtout rationnelle, où l'on essave de mettre en désaccord les mvstères chrétiens et les
^ D'après le registre des procès-verbaux de la Fraternité de Paris. — Cf. l'Année dominicaine, février i88o.
vérités humaines. Mais c'est en vain, toutes les objections se résolvent facilement. Enfin, on voudrait élever un mur de séparation entre les deux raisons : situation, que les chrétiens ne peuvent accepter. La raison catholique reste supérieure à la raison humaine, dont elle est le support et la couronne i.
« Voilà — dit l'orateur en terminant — le cours de la guerre rationnelle de la raison humaine contre la raison catholique. » « Résistons-y, non seulement par les paroles, mais par les œuvres, et afin de joindre tout de suite l'exemple au précepte », venez au secours de l'enfance victime en Chine d'un « crime éclatant et permanent, qui atteste à tout l'univers que la parole seule de l'homme règne sur ces contrées ». Pour diminuer l'étendue de ce crime, l'œuvre de la Sainte-Enfance a été établie et cette belle œuvre mérite d'être appuyée, soutenue. Puis, Lacordaire fait ses adieux à son auditoire et remercie l'archevêque qui a toujours été pour lui un père et un ami -.
22 janvier.
A Paris, dans une chapelle de l'église Saint-Séverin, Lacordaire prononce une allocution sur « la fidélité et la régularité », à l'occasion de la réunion des membres du Tiers- Ordre.
Il est deux vertus — dit-il — que vous devez vous efforcer d'acquérir : la fidélité et la régularité. Si les engagements, que vous avez contractés, sont faciles à remplir, c'est un motif de plus pour les tenir religieusement. Vous devez vous considérer comme des religieux vivant dans le monde et vous rappeler
' Œuvres^ Conférences, I, p. 373-397. — Cf. VAmi, tome 120, p. 2i5 et s., où se trouvent divers fragments sténographiés, et entre autres la péroraison que Lacordaire, dans ses œuvres, a écourtée et même en grande partie supprimée.
2 VAnii, loc. cit. — Sur les Conférences de l'Avent 1843, cf. Ricard, Lacordaire^ p. 218 et s. — Foisset, Vie, II, p. 91 et s. — L'Univers qui a donné le texte de toutes les conférences prononcées et que j'ai consulté pour la fixation des dates.
Les conférences de i835, i836 et 1843 ont été publiées par le P. Lacordaire en 1844. Le volume est sorti de presse vers le 20 novembre, après avoir subi un travail de polissage, qui a fait disparaître un peu la simplicité et le naturel du texte parlé. — Cf. à M"" Swetchine, 22 septembre et 24 octobre 1844.
toujours la consécration que vous avez faite de votre vie à Notre-Seigneur. Aimez votre règle, respectez-en les pratiques; il n'y a rien de petit dans le service de Dieu. Ne vous inquiétez pas de faire de grandes choses pourvu que vous en fassiez de bonnes. Cherchez d'abord le royaume de Dieu et vous vous tresserez de jour en jour une couronne de gloire. Cette floraison mystique n'est connue que de Dieu, mais il la manifestera au jour suprême, alors que vous serez accueillis dans l'éternelle félicité 1.
4 février.
Ouverture de la station de Grenoble.
Déjà en i838, l'évéque de Grenoble avait prié Lacordaire d'aller donner une station dans sa ville épiscopale. La date proposée par l'orateur ne satisfaisait pas l'évéque, qui renouvela ses instances, surtout à partir de 1841 -. A la fin, une décision fut prise : Lacordaire irait prêcher dans le chef-lieu de l'Isère les mois de février, mars et avril 1844.
Le Père arriva à Grenoble, le 2 février. Il fut fort bien accueilli par Mgr de Bruillard, vieillard octogénaire, prêtre de l'ancien régime et qui avait refusé de « quitter la France durant la Terreur, aff'rontant la guillotine et continuant de remplir, au péril de sa vie, toutes les fonctions de son ministère » ^. Installé au Grand Séminaire, il devient immédiatement l'objet des attentions de tout le monde ^. Il est décidé que la station commencera le dimanche suivant, 4 février, à la cathédrale, à une heure de l'après-midi ^. Reste la question du costume. Moins craintif et plus résolu que l'archevêque de Paris, Mgr de Bruillard permet volontiers au prédicateur de paraître en chaire avec son habit de laine blanche, sans déguisement aucun et recouvert du capuce noir. Cette autorisation agrée fort à Lacordaire ; il voit dans ce
^ D'après le registre de la Fraternité de Paris. — Allocution inédite.
- A M"' Swetchine, 22 mars i838, 25 décembre 1842. — A M"" de la Tour, 21 mai 1848, p. ni.
^ FoissET, Vie, II, p. 118.
•* A M"' Swetchine, 6 février 1844. — A M"' de la Tour, 21 février 1844, p. 121.
•' Courrier de l'Isère, 3 février.
détail de toilette, qui peut paraître puéril, une question de principe, de dignité personnelle et de liberté religieuse. Le bon sens l'emporte sur la mesquine défense du gouvernement et à partir de ce jour, « dans toutes les chaires et sur tous les chemins de la France », l'habit religieux reprend « le droit de bourgeoisie qu'il avait perdu depuis 1790 ^ »
Le surlendemain, une grande foule envahit la cathédrale. A eux seuls, les hommes remplissent « la grande nef, le chœur, les bas côtés » et « les chapelles en face de la chaire - >f. On est obligé « de leur livrer les autres nefs qu'on avait eu d'abord l'intention de réserver aux femmes ». Mais celles-ci se bâtissent des tribunes en bois. La cathédrale de Notre-Dame, qui ne contient ordinairement que 1,800 chaises, a pour ainsi dire élargi son enceinte et « plus de 3, 000 auditeurs sont parvenus à s'y introduire et s'y placer convermblement ^ ». Il y a là, réunis dans le même endroit, « les notabilités de la magistrature, du barreau, des diverses administrations, les gens des écoles, en un mot, l'élite de la population grenobloise -^ ». Beaucoup d'hommes n'ont pas pu pénétrer dans le sanctuaire; ils restent en dehors de l'église, trop petite pour cette affluence inusitée •'.
A une heure précise, le moine dominicain paraît en chaire et commence son discours. Il a choisi pour thème la question de « l'universalité de la foi religieuse » : conférence qui diffère peu de celle qu'il a prononcée à Nancy, le 27 novembre 1842 et que nous avons déjà résumée *'.
Cette première conférence produit une excellente impression. Tout le monde sort « content» et le clergé en particulier est « ravi ».
1 A M"" S\vetchine. 6 février. — Foisset, Vie, II, 119.
- L'.-lm^ tome 120, p. 33o.
^ Afinales de philosophie chrétienne, 1844, p. 421,
^ LWmi, tome 120, 1844, p. 33o.
•'' Annales, loc. cit.
^ L'ordre chronologique des conférences a été déterminé sur les renseignements que donne Du Boys, dans les Annales de philosophie chrétienne, loc. cit., ainsi que Taulier dans un article publié le 21 mars 1844 dans le Courrier de r Isère.
Au sujet de cette première conférence, ci. Conférences de Lyon et de Grenoble, p. 199-205, ainsi que Tripier, I, p. 3-28.
Deuxième conférence de la station de Grenoble, sur « l'action de l'homme contre la religion » et « l'action de Dieu pour la religion »,
L'homme a attaqué la religion et il a dirigé contre elle les efforts de son esprit. Il a abusé du présent de la liberté, que Dieu lui avait fait pour le rendre capable d'amour, et il a essayé de défigurer la religion. xMais de même qu'il n'a pu la fonder, il a été dans l'impossibilité de la détruire. L'idolâtrie des anciens a été un hommage indirect, rendu à l'idée religieuse. Le peuple romain dut à la religion sa puissance et sa durée ; et quand il cessa de croire à Jupiter, le sceptre des Césars se brisa comme verre. De même que l'idolâtrie, le luthéranisme et le mahométisme ne sont point parvenus à ruiner le vrai culte ; dans le coran comme dans la réforme, l'idée religieuse vit encore et du haut même de l'erreur, il domine l'humanité.
Ainsi, l'homme a abusé de sa liberté pour défigurer la religion. Pour la protéger. Dieu a eu recours à divers moyens. D'abord, il a créé la parole, ce merveilleux instrument de persuasion et d'autorité morale, qu'il met à la disposition des apôtres; la parole annonce la vérité et quand elle ne peut résonner sous le fer des bourreaux, elle sort encore du sang des matyrs — Ensuite, Dieu a inspiré l'Ecriture, dont la Bible est la forme la plus belle et la plus pure: il a créé la tradition trois fois renouvelée à travers les âges ; entin, Dieu a donné à la vérité des signes indestructibles, que l'erreur ne pourra jamais usurper : d'abord, l'antiquité, puisque la vraie doctrine remonte jusqu'au premier homme; la sainteté, dont elle est la source; l'unité, qui la sépare des mille bigarrures de l'erreur: et enfin, l'universalité qui en fait un type propre à tous les temps et à tous les lieux. Ainsi défendue, la vérité catholique résiste à toutes les attaques et brave toutes les clameurs, tandis que les faux cultes sont comme le navire désemparé, qui cherche en vain sa direction pour arriver au port i.
^ Conférences de Lyon et de Grenoble,, p. 209-214.
Troisiètne conférence, sur « la possibilité et les conditions du salut ».
Sauf l'exorde et la péroraison, comme la dernière conférence de la station de Nancy, 3o avril 1843 ^
25 février.
Quatrième conférence, sur « le mystère de la Sainte Trinité ».
Sauf l'exorde un peu changé, comme la conférence donnée à Bordeaux, le 12 décembre 1841 et à Nancy, le i5 janvier 1843 -.
Cette conférence fut très goûtée. Dans le Courrier de risè?'e, on l'appelle « un chef-d'œuvre de métaphysique pour le fond et pour la forme ^ ».
3 mars.
Cinquième conférence, sur « le dogme de la création ».
L'analyse de ce discours manque dans le volume de iMarle. Frédéric Taulier nous apprend * que l'orateur a disserté sur « le mystère et le plan de la création ». Ce bref renseignement porte à croire que nous sommes en présence d'une conférence pareille à celle que Lacordaire a donnée à Bordeaux, le 19 décembre 1841 5.
Le 7 mars, commencèrent les conférences intimes que Lacordaire donna aux jeunes gens des écoles supérieures. Les réunions eurent lieu dans une salle du Grand Séminaire, le jeudi de chaque semaine. Le prédicateur résolvait toutes les objections sérieuses, que sa parole publique pouvait soulever dans les esprits. Dès le premier jour, la jeunesse accourut nombreuse ^. Dans ces libres causeries, Lacordaire « déploya des facultés qu'il ne pouvait pas révéler en chaire ».
Il devinait l'objection avant même qu'elle fût entièrement formulée et impatient de la lutte, il s'élançait dans l'arène. Stimulée par
^ Conférences de Lyon et de Grenoble^ p. 217-222. — Cf. Tripier, II, p. 301-327.
2 Id.^ p. 226-234.
3 Article de Frédéric Taulier, 21 mars 1844. * Courrier de l'Isère^ 21 mars 1844.
^ Article de Frédéric Taulier, professeur de droit, 21 mars 1844. *^ Courrier de l'Isère, 9 mars 1844.
la contradiction, sa parole était vive, familière, pittoresque. S'il arrivait que quelque incrédule sortît, dans ses attaques, de la voie des convenances, il l'y rappelait par une répartie heureuse et spirituelle, sans être offensante ni caustique. C'était un à-propos d'expressions, une prestesse, une verve dont rien ne peut donner l'idée. Au milieu de son auditoire favori, dans un lieu profane, où l'on peut s'abaisser jusqu'au diapason d'une simple causerie, il osait bien plus que dans la chaire; il gagnait en force, en énergie, en variété de tons ce qu'il abandonnait en dignité et en élévation oratoire. Là, il est arrivé souvent que l'auditoire entraîné, subjugué, a éclaté en bruyants applaudissements, et l'humilité religieuse a été impuissante à réprimer ces démonstrations d'enthousiasme '.
10 mars.
Sixième conférence, sur « la chute de l'homme >^.
Dans ce discours non résumé dans l'appendice de l'ouvrage de Marie, l'orateur « a raconté la chute de l'homme - ». Cette conférence est probablement la même que celle qui a été donnée à Bordeaux, le 2 janvier 1842, avec quelques-unes des variantes signalées dans la sixième conférence de Lyon.
17 mars.
Septième conférence, sur « la transmission du péché originel ^ ».
Dans ce discours, Lacordaire a expliqué la transmission matérielle et morale de la faute originelle *.
L'appendice du volume publié chez Marie n'en contient pas l'analyse ; par contre, la dernière partie de la sixième conférence de Lyon traite le même sujet. C'est aussi le thème dé la septième conférence de Bordeaux et de la treizième de Nancy.
Dans une lettre adressée à M"^^ Swetchine ^, Lacordaire dit que « tout va bien et merveilleusement bien ». Cette satisfaction absolue, sans restriction, semble indiquer un orateur content du
^ Du Boys, Annales de philosophie chrétienne, 1844, p. 423. — Cf. MoNTROND, Lacordaire, p. 113-114,
2 Frédéric Taulier, Courrier de l'Isère, 21 mars.
^ Id., 21 mars. Dans les Annales de philosophie chrétienne. Du Boys dit simplement : 6"" conférence, sur « le péché originel ». (Année 1844, p. 421.)
* Courrier de l'Isère, 21 mars 1844.
^ 21 mars 1844.
discours qu'il Vient de prononcer quelques jours avant. Frédéric Taulier est moins enthousiaste. Dans cette « septième conférence — dit-il — son talent évidemment trahi par ses forces phvsiques ma paru pour la première fois infidèle à lui-même ^ ».
24 mars.
Huitième conférence, sur « la divinité de Jésus-Christ ».
11 y a dix-huit siècles — dit l'orateur — un homme venu on ne sait d'où, prononça cette parole audacieuse et insolente : Je suis Dieu. Pendant trois ans, il parcourut un pays étroit, reculé, méprisé de Rome, y prêchant sa doctrine et il fut ensuite crucifié entre deux voleurs. Depuis lors les temples de Jupiter ont disparu, le palais des Césars sur le Mont Palatin a été détruit: seul le Christ continue de régner. Comment expliquer ce phénomène ? Jésus-Christ mort sur la croix est-il vraiment Dieu?
Jésus-Christ a déclaré plusieurs fois qu'il était Dieu ; cette afl^irmation lui a fait courir le danger d'être lapidé par les Juifs et elle a même été la cause de sa condamnation au supplice de la croix. Or, en parlant ainsi, il ne se trompait pas lui-même ; il croyait ce qu'il disait. De plus, il ne trompait pas les autres; car, il était « honnête homme », personne n'a enseigné une morale plus douce et plus pure. Jésus-Christ ne mentait pas. Honnête homme et homme de génie, il croyait ce qu'il disait, il avait foi en lui comme César, comme Napoléon. D'ailleurs, en disant faux, il aurait proféré un mensonge inutile, un mensonge maladroit et sans gloire, un mensonge dangereux et nuisible, par lequel il aurait défié les hommes et leurs croyances. L'affirmation de Jésus-Christ prouve qu'il était Dieu.
Les moyens employés pour accréditer la croyance en sa divinité, le prouvent aussi. S'il n'avait pas cru, il aurait eu recours à tous les procédés que les hommes mettent en jeu pour faire triompher leurs doctrines, à la popularité, à l'esprit de nationalité, aux armes, aux passions, à la science, au génie. Autant de moyens que Jésus-Christ a dédaignés : il méprise la popularité, il contrecarre l'idée juive, défend à ses disciples de porter les armes, combat les passions, s'adresse aux pau-
* Courrier de l'Isère, 21 mars 1844.
vres et parle le langage des ignorants. Il n'emploie aucun moyen humain et cependant il réussit. Donc, il est Dieu.
La vérité d'une doctrine ressort ordinairement des obstacles qu'elle a su vaincre et des épreuves qu'elle a subies. Or, l'idée de la divinité de Jésus-Christ a triomphé de tous les obstacles. A l'origine, les disciples qui doivent la propager sont grossiers et ignorants; pour renverser le paganisme, ils n'ont pas de tribune aux harangues, ils n'ont pas de liberté. On les persécute, on les met à mort : tout concourt à un désastre, et cependant ils convertissent le monde à la foi chrétienne. Ils créent une certitude, qui traverse les siècles et contre laquelle l'incrédulité puissante ne peut rien. Résultat immense, procuré sans moyens humains efficaces et qui prouve encore que Jésus-Christ est Dieu.
Merci, Seigneur, des joies que la croyance à votre divinité procure à l'àme ! Faites que chacun répète avec moi, comme il est écrit sur l'obélisque du Vatican : Christus vincit, régnât, ijnperat ^
Le 26 mars, le bâtonnier de l'ordre des avocats, des membres du barreau, plusieurs personnes de la ville et des jeunes gens font une démarche auprès de l'évèque, puis auprès de Lacordaire lui-même, pour que ce dernier consente à prolonger son séjour à Grenoble -.
31 mars.
Neuvième conféreyice, « sur Jésus- Christ considéré comme révélateur ».
La mission de Jésus-Christ se réduit à trois points : il est venu enseigner la vérité, s'interposer entre Dieu et les hommes, et fonder une société nouvelle.
L'homme est parvenu à d'admirables connaissances : il a pesé les mondes, dompté les vents, l'air et la lumière; par contre son œil est débile quand il yeut scruter les mystères du monde surnaturel, dont la connaissance l'inquiète et s'impose. L'homme se demande d'où il vient et où il va. Au sujet de l'origine et des destinées de l'humanité, il y a l'école des
^ Marle, Conférences de Lyon et de Grenoble, p. 1-24. ^ Courrier de l'Isère, 28 mars.
• affirmants, celle des niants et celle des dubitatifs ; mais, livré
à lui-même, l'homme est placé dans une région mitoyenne, où il ne lui est pas donné de connaître le monde invisible par une vision directe. Il faut une révélation : celle de la nature ne suffit pas, la philosophie ancienne et moderne est incapable de nous renseigner: Dieu a pris la parole et il a instruit rhomme à l'origine des choses. Ainsi, la révélation existait déjà avant Jésus-Christ. Ce dernier n'est venu que la compléter. Il a donné une plus ample connaissance de la nature et de la personnalité divine; il a manifesté l'amour divin fait de dévouement et qui a porté le Sauveur à mourir pour l'homme ; enfin, il a vaincu le panthéisme en venant se placer dans une forme unique, palpable et visible. Heureux celui qui entend sa voix et suit le senjier qu'il nous a tracé ^
7 avril, jour de Pâques.
Le matin, Lacordaire se rend à la chapelle des Dames Ursulines et y prononce une allocution sur la fête du jour. Il impressionne « vivement l'auditoire ». Au cours de cet entretien, il s'écria : « On fit garder le tombeau du Christ «par des soldats. Entendez-vous bien? par des soldats... Que «dites-vous de cette précaution? N'était-ce pas comme si « on plaçait un jour un factionnaire sur une des cimes de «vos Alpes pour dire au soleil, au moment de se lever : «Soleil, tu ne te lèveras pas -? »
C'est tout ce que nous savons de cette allocution, qui est perdue, comme d'ailleurs toutes celles que Lacordaire, pendant son séjour à Grenoble, a prononcées dans de nombreuses assemblées de charité ^.
Après midi, à une heure, l'orateur donne sa dixième conférence de la station. Elle traite de « Jésus-Christ considéré comme rédempteur ». Le corps de ce discours est le même que celui qui a été prononcé à Nancy, le 26 mars 1843.
Il y a cependant de nombreux changements : l'exorde
^ Marle, Conférences de Lyon et de Grenoble, p. 27-50.
2 JuvENETON, S., L, A., III, p. 289-290, en note.
3 Du Boys, Annales de philosophie chrétienne, 1844, p. 424.
et la péroraison ne sont pas les mêmes: enfin, la confirmation contient de nouvelles considérations sur l'intercession de Jésus- Christ '.
14 avril.
Onzième conférence, sur « Jésus-Christ considéré comme fondateur, ou sur la constitution de l'Eglise et la communion des intelligences ».
Le Christ a renouvelé la révélation. Il fallait mettre cette parole divine à l'abri des fausses interprétations humaines. A cet effet, il a établi une autorité doctrinale.
Une petite part de vérité a été faite à l'homme. Nous connaissons quelques principes et de ces éléments primitifs, nous avons tiré les sciences philosophiques et les sciences naturelles. L'homme éprouve le besoin de réaliser d'autres progrès : en attendant, dans le bas-àge et dans l'adolescence, il est instruit des diverses branches du savoir humain. Il reçoit un enseignement, où le maître peut communiquer la vérité ou l'erreur et dont il est incapable de vérifier la portée doctrinale. Même quand on est devenu homme, on ne peut pas réformer son éducation première ; un très petit nombre seulement ont l'intelligence suffisante pour réédifier tout ce que la religion peut nous apprendre dans l'enfance. L'affranchissement de l'esprit est une chimère. Mais si Dieu a voulu nous faire connaître les vérités nécessaires par le moyen de l'enseignement, il faut une autorité doctrinale, qui donne les points d'appui de la vérité.
Cette question a été résolue dès le commencement du monde. On distingue deux solutions principales : celle des « consuls », où la législation déclare le genre de doctrine qu'on ne peut attaquer sans crime ; celle des gens d'esprit, qui ont pratiqué le scepticisme. Avec les premiers, régnait la tyrannie et avec les seconds, le nihilisme religieux. Jésus- Christ apporta le remède ; il établit une autorité enseignante et infaillible, chargée de garder les vérités de la révélation et de les conserver comme un dépôt sacré. Cette autorité règne par la persuasion, elle laisse à chacun la liberté. Malgré sa
^ iMarle, Conférences de Lyon et de Grenoble, p. i5i-i73.
doctrine immuable, elle n'est pas l'ennemie du progrès; elle vise au contraire aux conquêtes spirituelles et aux triomphes intellectuels, nobles pour l'esprit et doux pour le cœur ^
21 avril.
Douzième conférence, sur la « confession ou la communion des consciences ».
Sauf l'exorde, la même conférence qu'à Bordeaux, le 20 mars 1842, et à Nancy, le 9 avril 1843.
Trei!{ième et dernière conférence de la station de Grenoble, sur « l'Eucharistie ou la communion spirituelle et matérielle avec Dieu même, considéré comme nourriture Ve l'âme humaine ».
Sauf l'exorde, les quelques objections que l'orateur a mises après la confirmation, et surtout la péroraison, cette conférence est pareille à celle que Lacordaire a donnée à Notre-Dame de Paris, le 16 avril i835.
Ce discours fut prononcé devant un « immense concours d'auditeurs ^ », où Chambéry, Vienne, Valence et tous les environs avaient envoyé leur contingent ^. A l'issue de la cérémonie, « plus de 400 personnes appartenant à tous les rangs de la société, magistrats, professeurs, membres du barreau, jeunes gens des écoles, citovens, se sont rendus au grand séminaire pour exprimer encore une fois au P. Lacordaire toute la sympathie et l'admiration qu'il a fait naître à Grenoble ^ ». M. de Ventavon, bâtonnier de l'ordre des avocats, s'est fait l'interprète de tous les assistants. Dans son allocution, il dit
^ Marle, Conférences de Lyon et de Grenoble, p. 53-74. — ^ "^ conférence semblable a été donnée à Bordeaux, le i3 février 1842. Elle n'a été peut-être nullement changée.
2 Courrier de l'Isère, 3o avril. Au sujet de cette date, il y a une erreur manifeste dans la lettre de Lacordaire à M""' Swetchine, 4 mai 1844. Le correspondant place la clôture le 18 avril.
3 Courrier de l'Isère, 3o avril 1844.
^ A M"" Swetchine, 4 mai 1844, p. 376.
^ Courrier de l'Isère, 3o avril 1844. — Albert du Boys, loc. cit., dit aussi que « plus de 400 personnes » ont participé à cette manifestation.
entre autres : « Vous n'aviez point encore subjugué notre esprit que déjà vous aviez conquis toutes nos affections. » Lacordaire répondit que, par cette démarche, ses auditeurs mettaient le comble au bonheur qu'il avait goûté depuis trois mois au milieu d'eux, bonheur sans mélange et l'un des plus complets que la Providence lui ait accordé dans sa vie. Le succès de la station est une nouvelle preuve de toutes les ressources qui existent pour le bien dans le pays. La France veut la religion, l'ordre et la liberté. C'est de l'union de ces trois choses que dépendra son sort. Il faut travailler à leur réalisation. Quant à Lacordaire, il gardera toujours un fidèle souvenir aux habitants de Grenoble.
Ainsi s'est terminée — dit A. du Boys — cette station qui a « produit des fruits durables »... et qui a laissé dans le cheflieu de l'Isère « d'impérissables souvenirs ^ ».
26 mai.
Le 24 mai, Lacordaire quitte Grenoble pour rentrer à Nancy, où il avait encore ce qu'il appelait son « quartier général ». « Il lui fallut trois semaines pour y parvenir à travers sa famille, qu'il n'avait pas vue, depuis six ans, de vieux amis, des dîners et des discours imprévus. » « Arrivé à Bligny sur Beaune, chez M. Foisset, le 25 mai, veille de la Pentecôte », il fut sollicité par le curé de prêcher à l'église paroissiale. Malgré sa fatigue, il accepte l'invitation et le lendemain, il parla après l'offertoire, selon une vieille coutume observée dans l'endroit, sur la fête du jour et « avec une grande simplicité ». « En terminant, il trouva des termes pleins de fraîcheur et de
^ Annales de philosophie chrétienne, 1844, p. 426-427.
Au sujet de la station de Grenoble, cf. Foisset, Vie, II, p. 117-127; — le très intéressant article d'A. du Boys, dans les Annales de philosophie chrétienne^ 1844, 2"" tome, p. 421 à 427; — Courrier de l'Isère, 2 mai 1844, où l'on trouve le texte de l'allocution de M. de Ventavon et la réponse de Lacordaire; 7 mai 1844, ainsi que 9 mai, au sujet d'une déclaration inopportune, faite par les avocats à propos du caractère individuel de l'allocution du bâtonnier et à la suite de laquelle M. de Ventavon donne sa démission ; 21 mars, où l'on trouve une étude littéraire pleine d'admiration pour le genre oratoire de Lacordaire. L'article est de Frédéric Taulier, professeur de droit. — Juveneton, S., L, A., III, p. 321-323, où il y a la réponse de Lacordaire à M. de Ventavon.
poésie » poug féliciter ses auditeurs « de n'être pas nés dans les villes et leur dépeindre le bonheur de la vie des champs. Les paroissiens sortirent tout charmés et transfigurés sans trop savoir pourquoi, et se répétant les uns aux autres que le prédicateur leur avait dit des choses fort aimables, tandis que leur curé ne se lassait pas de les rudoyer ^ ». Le texte de ce sermonn'a pas été recueilli.
27 mai.
A Beaune, dans l'église de Notre-Dame, un sermon sur « la divinité de Jésus-Christ ».
La présence de Lacordaire à Bligny avait été signalée dans les environs par quelques familles accourues pour l'entendre. A cette nouvelle, Beaune s'émeut et envoie une députation, à la tête de laquelle s^ trouve un membre du barreau. L'avocat supplie le religieux de se faire entendre le lendemain. Comme ce dernier avait donné à M. Foisset, son hôte, la consigne de décliner toutes les invitations de ce genre, on s'attendait à un refus. Au grand étonnement de tout le monde, Lacordaire s'empressa d'accepter. « Pris à l'improviste mais non au dépourvu » il choisit un sujet parmi tous ceux qu'il avait traités à Grenoble et le lendemain, il parlait à Beaune sur la divinité de Jésus-Christ et de la même manière que le 24 mars -.
V^ juin.
Arrivé à Dijon, le 29 mai, le P. Lacordaire reçut dans la soirée une députation de jeunes gens qui venaient lui offrir l'hommage de « leur admiration « et le prier « au nom de la ville entière » de monter dans la chaire de la cathédrale pour répandre sur les auditeurs empressés « la parole de vie avec cette magnificence, dont Dieu semblait lui avoir réservé le secret ». Le Père répondit avec émotion qu'il était touché
1 Rayonne, S., /., A., I, p. 88 et 89. — Cf. à M"" Swetchine, 16 juin 1844, page 378.
2 Cf. Chronique de la Bourgogne et la Revue de la Côte d'Or, qui ont donné une analyse complétée ensuite par les « souvenirs et les notes » que des auditeurs ont communiqués au P. Rayonne. Ce dernier texte a été publié dans les S., L, A., I, 88-104.
L'orateur prit pour texte : « Christus vincit, Christus régnât, Christus imperat ».
de cette démarche, mais qu'il lui serait pénible de n'avoir qu'à parler un jour dans une ville d'études, où il faudrait « pouvoir dérouler un ensemble de vérités avec les développements nécessaires pour satisfaire les esprits qui réfléchissent ». Cependant, comme de nouvelles instances furent faites afin d'obtenir au moins un discours détaché, « comme arrhes d'une station » future, désirée de tous, Lacordaire finit par céder et promit de prêcher le dimanche suivant à la cathédrale. Cette nouvelle fut accueillie « avec une sorte d'enthousiasme ». Le 2 juin, on accourut de i5 lieues à la ronde. L'église fut envahie « une heure » avant la cérémonie. On eut dit un rendez- vous d'honneur, où se trouvaient représentées toutes les opinions et toutes les classes de la société ^
Lacordaire traita un sujet sur lequel il avait déjà parlé. « Tous les phénomènes — dit-il — qui se produisent dans le monde se réduisent à un seul, le phénomène de la puissance ». Aussi, étudier les puissances, les connaître, s'en servir, c'est là tout le travail et la vie de l'homme. Parmi ces puissances, il en est une plus réelle que les autres, contre laquelle on a tout fait et contre laquelle on n'a rien pu ; c'est celle de la foi 2. Puis, après un délicat compliment, l'orateur entre dans le corps même du discours qu'il a prononcé à Toul, le 3 septembre 1843 ^.
Lacordaire a été très satisfait de l'im.pression, qu'il produisit sur son auditoire. « C'est la première fois — dit-il — que je montais en chaire à Dijon, ville de ma jeunesse et presque de ma naissance ; Dieu m'y a inspiré au delà de ce que j'attendais ; c'est une gracieuseté qu'il me réservait et je confesse que pendant toute cette campagne ^, il a été d'une recherche exquise à me faire plaisir -' ».
^ Le Spectateur de Dijon, 2 et 4 juin 1844, cité par le P. Bavotine. 2 S., /., A., \, p. 106.
prises par MM, Chocarne, Ligiez, Rey, Gautrelet et Ménétrier, élèves du Grand Séminaire, et du compte rendu publié dans le Spectateur de Dijon, par xM. l'abbé Drioux, professeur au Grand Séminaire de Langres. On le trouve dans les S., L, A., I, p. 106-122.
L'orateur prit pour texte : « Et hœc est Victoria quae vincit mundum. fides nostra. » (I, S. Joan., v, 4.)
•* La station de Grenoble.
•'' A M"' Swetchine, 16 juin 1844, p. 878. — Cf. Foisset, Xie, II, p. 127.
9 juin.
Lacordaire reçut à Dijon même une lettre de Mgr Parisis, évêque de Langres, qui le « priait instamment de descendre chez lui et de prêcher dans sa cathédrale ^ ». Cette invitation inattendue le mit dans l'embarras. Il avait peu de goût pour les sermons isolés et il désirait encore moins de se promener de ville en ville pour présenter sa personne « comme une bête curieuse ». Cependant, comme on le pria de « songer au plaisir et au bien qu'il pourrait procurer en acceptant », il finit par se rendre. Reçu à bras ouverts par Mgr Parisis, il célèbre le lendemain la messe de communauté dans la chapelle du Grand Séminaire et adresse aux élèves « une belle allocution » sur « le n>inistère pastoral et doctrinal », « représentés l'un par saint Pierre et l'autre par saint Paul ». Le soir, à i V2 h., il prêche à la cathédrale, qui, malgré la profondeur de son vaisseau et l'ampleur de ses nefs, pouvait à peine contenir la foule des auditeurs. On fut obligé de ranger les élèves du Petit Séminaire sur les degrés de l'autel majeur : disposés en amphithéâtre, ils firent « un gracieux contraste avec la gravité de l'assemblée - ».
Parmi les sentiments qui se remuent au fond du cœur — dit l'orateur ^ — un seul est déclaré nécessaire et capable de sanctifier tous les autres. L'Écriture dit des choses merveilleuses de la foi. D'où vient ce mérite et pourquoi Dieu a-t-il obligé de croire ?
On peut connaître les choses par la vision, ou bien encore par la raison, qui va des principes aux conclusions. Mais ces deux manières de connaître ne sont pas méritoires. La foi est aussi une façon de connaître ; elle est de plus méritoire. Ce privilège ne lui provient pas de ce qu'elle contraint à croire des choses contraires à la raison, ou incompréhensibles, mais de l'élévation qu'elle donne à l'homme,
1 A M"" Swetchine, 16 juin 1844.
- Cf. Lettres à des jeunes gens, 16 juin 1844; — ^ ^^"' Swetchine, même date.
3 II prit pour texte : « Sine fide autem impossibile est placere Deo. » <ad Hebr., xi, 6.|
pour le faire vivre d'une vie supérieure à la vie des sens; il provient aussi de la confiance accordée à la vérité, à la bonté et à la puissance divine ; enfin, du dévouement que la foi nous fait pratiquer en nous détachant de la terre.
Dieu a obligé l'homme à croire pour divers motifs. D'abord, par motif d'honneur personnel : il n'y a pas de mérite à admettre ce que Ton voit clairement. Ensuite, pour rendre l'homme capable de vertu. Enfin, pour que l'homme puisse aimer, puisqu'on ne peut aimer Dieu qu'en croyant en lui.
C'est par la foi que nos vertus sont rendues méritoires pour le ciel. Ne pratiquons pas seulement des vertus naturelles, dignes d'une récompense éphémère : quand on a péché, en mourant, contre l'amour divin, c'en est fini pour toujours.
Après ce discours, Mgr Parisis se leva pour remercier « l'illustre orateur », le féliciter du « beau talent que Dieu lui a donné » et lui exprimer le vœu que la Providence continuât à bénir son admirable ministère i.
30 juin.
A Nancy, dans l'église de Saint-Vincent et de Saint- Fiacre, un sermon « sur la constitution de l'Église catholique et les devoirs des fidèles à son égard ». Perdu -.
2 juillet.
Une « touchante allocution » dans l'église paroissiale de Faulx, où, quittant leurs travaux à la nouvelle de l'arrivée du Père, les habitants de la commune étaient accourus dans l'espoir de l'entendre. Perdu ■\
21 juillet.
A Lunéville, un sermon donné en faveur de l'Œuvre des dames de charité. Perdu.
' D'après l'analyse publiée par iM. Drioux, dans le Spectateur de Dijon (16 juin 1844) et complétée sur des notes par le P. Bayonne. (S., /., A., I, p. 127-141.) — Cf. à M"" de la Tour, 10 juillet 1844, P- 128.
■^ P. Bayonne.
3 Idem.
!•' août.
A la cathédrale de Nanc\', pour la fête patronale de la Société de Saint- Viticent de Paul, un sermon sur « la richesse et la pauvreté, selon le rationalisme et selon le christianisme ».
Le lendemain, YEspérance, Courrier de Nancv, a donné un compte rendu peu clair et fort incomplet. Au système rationaliste ou païen — dit le journal — qui asservissait 1 âme au corps, « l'illustre prédicateur » a opposé la réalité chrétienne, fondée sur la grâce. Réhabilitée par Jésus-Christ, la société apprenait la richesse du pauvre et la pauvreté du riche. Au lieu de se voir écraser sans pitié, les faibles ont pu respirer libres et bénir le jour de leur réconciliation avec leurs oppresseurs d'autrefois. De là, cette sublime transformation du vieux monde, si manifeste encore de nos jours, et la fraternité des âmes.
« Pâle esquisse — dit le journal en finissant — d'un magnific^ue discours, qui électrisa le plus imposant auditoire qu'ait jamais contenu l'enceinte » de la cathédrale de Nancy ^.
28 août.
A Nancy, dans l'église cathédrale, éloge funèbre de Mgr Forbin-Janson.
Après la mort de Mgr Forbin-Janson, primat de la Lorraine, qui avait été brutalement expulsé de son diocèse par la révolution de i83o, son coadjuteur Mgr Menjaud alla prier Lacordaire de prononcer l'oraison funèbre de son prédécesseur. Le Père répondit que « n'ayant jamais abordé pareil terrain, il était un peu effrayé par le souvenir de Bossuet », mais que d'autre part il ne pouvait rien refuser à Mgr Menjaud.
Au moment de partir, Tévéque ajouta : Vous savez, mon Père, que vous allez parler devant un auditoire où il y aura beaucoup d'adversaires de Mgr Forbin-Janson, quelques-uns même de ceux qui Tont
^ S., L, A., I, p. 154-1 56. — V Espérance, 1 août 1844. — Une autre analyse de ce discours a été rédigée par M. Boulanger, secrétaire de Monseigneur Menjaud ; elle est encore inédite. — Cf. M"" Swetchine à Lacordaire, 24 août 1844, où ce discours est l'objet d'un éloge : « les hauteurs sublimes, auxquelles vous vous élevez... »
fait chasser. Il faudra donc beaucoup de prudence, et je vous serais reconnaissant si vous aviez la bonté de me communiquer d'avance votre discours. — Vous communiquer mon discours ? Monseigneur, mais il faudrait alors l'écrire ? — Oh ! certainement, mon Père, vous serez sur un terrain brûlant et vous ne pouvez pas vous abandonner aux hasards de l'improvisation. — Mais, Monseigneur, si j'écris mon discours, il faudra l'apprendre par cœur. Or, je vous préviens qu'à la troisième phrase, je serai comme un Chinois empalé, tournant vers le Ciel des regards désespérés. — Le Père était ahuri, l'évéque était consterné, et l'oraison funèbre semblait enterrée. Tout à coup, le Père se lève : Eh bien ! Monseigneur, je veux bien écrire mon discours... Mais alors je le lirai \
Cet épisode rend compte de la difficulté qu'il fallait vaincre. Il s'agissait d'un « vrai tour de force » et de ne pas trop courir le danger d'être « lapidé à l'exorde ou à la péroraison - ».
Après cette entrevue, Lacordaire se mit au travail et composa son éloge, penché sur « les notes informes » qu'on lui avait remises et sur les renseignements que lui fournit M'^^ de la Tour du Pin, aidée de M"^^ de Janson ^. Quelques semaines plus tard, il montait dans la chaire de la primatiale de Nancy, son oraison fumèbre imprimée dans les mains.
Peu d'hommes — dit Lacordaire — avec d'aussi brillantes qualités, ont moins triomphé des obstacles que Mgr Forbin- Janson. Dans un siècle plébéien, il eut le malheur de naître d'une race historique, qui remonte au XII'^'^ siècle et, tout jeune, d'apprendre à connaître le chemin de l'exil sous le régime de la Révolution. A 22 ans, il est nommé par Napoléon auditeur au Conseil d'État. Mais bientôt, il triomphe des « illusions du rang, de la richesse et de l'ambition », comme aussi de son cœur, et il entre au Séminaire de Saint- Sulpice. Ordonné prêtre à Chambéry, dont il devient pour un instant le vicaire général, il ambitionne un ministère plus modeste de simple catéchiste, puis d"humble missionnaire, qui se fait entendre dans les principales villes de France. Quand il est nommé évêque de Nancy, il est arrivé au terme de ses
^ Mgr d'Hulst et le P. Lacordaire, souvenirs publiés par Philippet, p. 25-27.
- A M"' Swetchine, 22 août 1844, p. 38i. 3 A M-' de la Tour, 3i juillet 1844, p. i3i.
succès. Les revers vont se succéder : privé des qualités que doivent posséder ceux qui gouvernent, incapable d'entrer dans l'esprit de son siècle, il fut obligé de se séparer de son troupeau. Après avoir exercé quelque temps son inépuisable charité à Paris, il partit pour l'Amérique, où il évangélisa le Canada avec une infatigable activité. Rentré en France, il fonde l'Œuvre de la Sainte- Enfance, pour laquelle il va prêcher partout. Enfin, usé dans les travaux de l'apostolat, il rendit son àme à Dieu aux portes de Marseille, le ii juillet 1844. Puissions-nous, comme lui, laisser à ceux qui nous survivent, un parfum de vertu, qui s'élève de notre tombe 1 !
Au soir de cette journée, Lacordaire écrivit à M^^ Swetchine : « Le succès a été complet, au-delà de toutes les espérances, dans toutes les opinions ; c'est un jour de joie et de réconciliation, l'un des meilleurs jours que j'aie passés dans ma vie » 2.
9 novembre.
A Paris, dans l'église Saint-Louis en l'Isle, Lacordaire bénit le mariage de Claudius Lavergne et prononce du haut des marches de l'autel, un discours « émouvant », dont le texte n'a pas été conservé -K
21 novembre.
A Paris, dans l'église Saint-Jacques du Haut-Pas, un sermon de charité « sur la richesse et la pauvreté » pour les indigents de la paroisse, visités par les membres de la conférence de Saint Vincent de Paul.
Un « immense concours » de fidèles remplit l'église. L'évéque de Tulle préside la cérémonie. On remarque parmi les assistants l'archevêque d'Avignon et l'évéque de Saint- Flour ^.
^ Œuvres, notices et panégyriques, p. 75-112.
2 Lettre du 28 août 1844. — Cf. Annales de philosophie chrétienne 1844,, vol. I et IL — Ricard, Lacordaire, p. 233. — Foisset, Vie, II, p. 127 et s.^, où il y a une critique fort judicieuse. — Lorain en donne une autre plus importante encore, p. 6i-63.
3 Revue de l'Institut catholique de Paris, novembre-décembre igoS, p. 451. — Cf. à M"" Swetchine, 24 octobre 1844, où le mariage est annoncé.
^ VAmi, tome i23, p. 376. — L'orateur prend pour texte : « Cherchez
L'orateur se propose d'exposer la doctrine de l'Évangile et celle du siècle sur la richesse et la pauvreté.
La richesse est une surabondance des biens de la vie. A vrai dire, Dieu seul est riche, puisque seul il possède l'infinité de la vie. Mais il a voulu faire part de ses biens à d'autres êtres et il a établi trois foyers de richesses : les corps, les idées et la grâce, qui renferment chacun un certain degré d'être et de non être. Les corps participent de Dieu par leur substance et leur beauté ; ils participent du néant par leurs côtés mortels, changeants, limités et étroits. Les idées sont un foyer de vie plus large et plus digne de nous ; elles sont immortelles, illimitées et universelles ; mais la faculté qui perçoit les idées, immuable de son essence, est bornée comme les sens corporels. La grâce donne la vraie vie; elle nous met en rapport avec Dieu, le bien infini, qui parle à l'âme tout entière et constitue la charité, cet amour supérieur à tous les autres.
La doctrine du siècle n'admet point la richesse de l'âme; aussi, est-elle impuissante à donner le bonheur idéal, qui satisfait les hautes aspirations de l'être humain. Elle n'apporte que des plaisirs sensuels. Lorsque cette théorie fut admise, l'humanité trouva que l'univers était trop étroit et le foyer de vie trop peu considérable. Une partie de l'humanité dut travailler pour l'autre partie. A la fin, l'esclave se souleva, mais il fut vaincu. La bête de somme fut chargée de liens et de fers ; il fallut le Sauveur pour la libérer. Quand le christianisme annonça le royaume de Dieu, assurant que tout le reste serait donné par surcroît, il s'opéra une révolution ; les esclaves devinrent contents, ils étaient devenus riches et libres en possédant Dieu, tandis que les Césars persécuteurs étaient devenus pauvres. L'orateur expose les progrès accomplis dans le monde par la vie de la grâce, cette vraie richesse des temps modernes et il termine par un touchant appel en faveur des pauvres de la paroisse ^.
d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroit. »
1 D'après l'analyse publiée dans la Chaire catholique (tome II, p. 666) et insérée par le P. Bayonne dans S., L, A., I, p. 157-167. — Cf. Ami de la religion^ tome i23, p. 876.
1'' décembre '.
Ouverture de la station de l'Avent a Notre-Dame de Paris, sur les « ej^ets de la doctrine catholique sur l'âme ».
Comme à l'ordinaire, les conférences ont lieu de la manière suivante : à midi et demi, une messe basse est célébrée au chœur; à une heure, Lacordaire monte en chaire pour donner l'instruction, qui est suivie des vêpres du Chapitre. Les exercices sont habituellement présidés par l'archevêque de Paris.
Cette première conférence a roulé sur « l'humilité produite dans l'àme par la doctrine catholique ».
Après avoir considéré la doctrine catholique dans le corps enseignant qui la propage, leS sources qui la contiennent et les effets qu'elle produit sur Fesprit, Lacordaire veut dire son action sur la volonté.
Un regard jeté sur le cœur humain suffit pour faire voir que l'homme s'aime jusqu'à l'orgueil; nous aspirons à la primauté sur nos semblables. Ce sentiment est faux, puisque tout le monde ne peut pas être le premier; il est inhumain, puisqu'il conduit au mépris des faibles; enfin, il est infortuné, puisque en contradiction avec la réalité, il ne procure pas le bonheur. Aussi, le christianisme a-t-il voulu le déraciner et le remplacer par l'humilité qui aspire, non pas à l'élévation dans la hiérarchie sociale, mais à la grandeur du mérite et de la vertu, qui produit le sentiment de l'égalité et de la fraternité. L'humilité est une vertu, puisqu'elle s'oppose au mal; la vérité seule peut la produire. Cette dernière, cependant, ne suffit pas, il faut encore faire passer la vérité à l'état de sentiment; il faut enfin l'énergie suffisante pour la mettre en pratique : triple condition que le catholicisme a su réunir et que ni le rationalisme, ni le protestantisme, ni les cultes païens n'ont été capables de réaliser -.
^ Les conférences devaient commencer le dimanche après le i6 novembre (à M"' de Prailly, i6 novembre 18441; j'ignore pourquoi la date primitive a été abandonnée.
'^ Œuvres, les Conférences, II, p. 3-28. — Cf. l'A m/, tome 12?, p. 437-439.
Deuxième conférence de l' Avent^ à Notre-Dame de Paris, sur « la chasteté produite dans l'âme par la doctrine catholique ».
La vérité chrétienne produit la vertu de l'humilité, sentiment qu'aucune doctrine humaine n'a pu enfanter; elle produit aussi la chasteté.
Dans l'homme, il n'y a pas seulement une âme; il y a un corps et dans ce corps, il y a un sens plus révolté que les autres, le sens dépravé, assez abject pour tuer le cœur et assez lâche pour solliciter ce qui ne peut se défendre, dans une intention de perfide égoïsme. Devant cet ennemi de la vie, l'âme est faible; elle est incapable de rendre les hommes chastes. Aussi, dans l'antiquité, le sens dépravé a eu ses défenseurs et ses philosophes. Il a fallu Jésus-Christ pour mettre en honneur la chasteté, pour oser instituer un sacerdoce de vierges, pour purifier le cœur de la femme et apprendre à la jeunesse le supplice heureux de la continence. Tel est l'ouvrage de la doctrine catholique et que la religion nous conjure de conserver en nous i.
« L'analyse serait impuissante à reproduire la beauté » de cette conférence, dit VAmi de la Religion -.
15 décembre.
Troisième conférence de r Avent, à Notre-Dame de Paris, sur « l'impuissance des autres doctrines à produire la chasteté ».
Après avoir constaté que la doctrine catholique a créé un sacerdoce, des femmes et une jeunesse chastes, Lacordaire veut considérer ce que les doctrines étrangères ont fait pour soutenir le parallèle.
Depuis l'ère chrétienne, on a vu se former trois grands établissements doctrinaux : l'islamisme, le protestantisme et le rationalisme. Le premier a voulu rappeler l'Arabe à la civilisation des patriarches, le régénérer par la polygamie et l'esprit
^ Œuvres, Conférences II, p. 29-48. — Cf. VAmi, tome i23, p. 535-537. ^ 10 décembre 1844, tome i23, p. 485.
d'hospitalité ; mais la corruption est venue par la force des choses et aujourd'hui une affreuse dépravation règne parmi les peuples mahométans. Le protestantisme n'a guère mieux réussi. En brisant la porte des vieux couvents, Luther a favorisé toutes les convoitises de la chair ; il a desséché le sacerdoce dans sa racine et ses plans de réforme ont abouti au mariage universel. Après que Mahomet eut fondé et Luther réformé, le XVII 1'"^ siècle voulut transformer l'humanité. La religion n'est pas nécessaire ; la conscience droite et la raison vraie suffisent. Mais l'entreprise des beaux esprits de ce siècle ne réussit qu'à engendrer la corruption pour aboutir au culte qu'on rendit à Notre-Dame de Paris au « marbre vivant d'une chair publique ». Mahomet, Luther et Voltaire sont arrivés au môme résultat. Et pourtant la chasteté est nécessaire pour enrayer la misère et réprimer le crime, comme aussi pour maintenir un certain niveau dans le développement de la population. Nécessité, qui prouve que l'homme enclin à ^l'impureté est dans un état de déchéance et que la doctrine catholique, réparatrice de l'humanité déchue, a le privilège d'une force surhumaine et divine K
D'après Montalembert, ces deux discours sur la chasteté « fermèrent la bouche » aux « opiniâtres détracteurs » de Lacordaire et d'après lui encore, leur « beauté reste à l'abri du temps et de la critique, comme une perle exquise qu'aucun souffle ne peut ternir - ».
22 décembre.
Quatrième conférence de l'Avent^ à Notre-Dame de Paris, sur « la charité d'apostolat produite dans l'âme par la doctrine catholique ».
L'orateur veut montrer que le don de soi quant à la doctrine est une vertu réservée au catholicisme.
Semblable à un malade qui refuse le dictame de la vie, l'humanité repousse le breuvage de la vérité. Pour le lui faire accepter, il faut de l'amour, du courage, de la patience et parfois de l'héroïsme : vertus que Dieu a mises au fond du
1 Œuvres, Conférences, II, p. 49-70. — Cf. ÏAmi, tome 128, p. 535-537, * Lacordaire, p. 467.
Verbe destiné à l'homme et que l'erreur n'a jamais su que parodier.
Où se trouve cette doctrine douée d'une pareille vertu ? Il ne faut pas aller la chercher dans l'antiquité païenne. Quand Jésus-Christ arrive, il charge ses apôtres d'aller évangéliser les nations ; la parole divine est annoncée malgré les persécuteurs et les bourreaux. Dès lors, Tapostolat chrétien se trouve fondé pour ne plus cesser d'enfanter des merveilles. Or, cette charité apostolique est introuvable dans le mahométisme qui fait appel au cimeterre, introuvable dans le schisme grec qui est privé de la grâce de l'expansion, introuvable même dans le protestantisme qui ne connaît que le prosélytisme de récriture, dénué de tout dévouement : constatation qui autorise à conclure que la charité manifestée dans l'apostolat est le privilège exclusif de l'Eglise catholique i.
29 décembre.
Cinquième conférence de l'Apent, sur « la charité de fraternité produite dans l'âme par la doctrine catholique».
La fraternité est une vertu simple et naturelle, et cependant rare. Partout existe la guerre et la jalousie. Il a fallu le christianisme pour réagir. Avant Jésus- Christ une grande portion de l'humanité n'avait ni patrie, ni famille, ni droit : elle était inscrite dans la loi sous la rubrique des choses. Quand le Sauveur arriva, un principe nouveau fut promulgué, celui de la charité, qui nous apprend à nous aimer les uns les autres, à transformer la servitude en acte d'amour et l'esclavage en dévouement. Mais le christianisme ne fit pas que d'enseigner un nouveau précepte, il communiqua de plus la force pour l'observer et cela contrairement à tous les instincts de l'humanité. La république chrétienne était formée, où tout le monde portait le nom de frère. Dès lors, l'esclavage perdait toute sa signification ; ce n'était plus l'égoïsme, mais la charité qui tenait le sceptre des destinées des nations ; le pauvre n'était plus délaissé, mais secouru par un service gratuit.
^ Œuvres, Conférences, II, 71-94. — Cf. VAmi, tome i23, p. 582 et s.
Voilà ce que le catholicisme a fait, et le catholicisme seul Pratiquons la fraternité i.
5 janvier.
Sixième conférence de la station de l'Avent, à Notre-Dame de Paris, sur « la religion comme vertu et comme passion de riiumanité - ».
La religion est le commerce positif et efficace de l'homme avec Dieu ; c'est à la fois une passion que la doctrine catholique peut seule satisfaire et une vertu que la doctrine catholique seule peut produire.
Dès sa naissance. Thomme est mis en rapport avec trois foyers de vie, avec la nature, avec l'humanité et avec Dieu, vers lequel se portent son intelligence, son cœur et même ses sens. Au fond, la religion n'est qu'une communion de vie avec Dieu.
Or, l'humanité a la passion de la religion ainsi définie ; ce penchant remplit l'histoire et se trouve en cause dans tous les actes des nations. Le philosophe recherche la nature et les lois de l'infini ; la femme a reçu le don de croire et d'aimer en appliquant à Dieu sa foi et son amour ; le peuple prend la religion comme une honorable passion de sa nature ; ainsi les tvpes, qui représentent l'homme au point de vue de l'intelligence, du cœur et des sens, sont passionnés pour Dieu et veulent une religion.
Mais la religion est aussi une vertu. La force n'est pas nécessaire pour désirer Dieu ; il en faut, par contre, pour unir notre vie à la sienne, pour soumettre l'esprit de l'homme à
^ Œuvres, Conférences, II, p. 95-118. — Cf. VAmi^ tome 128, p. 629 et s.
- « Avant de commencer, l'orateur donne lecture d'une lettre qu'il vient « de recevoir et dans laquelle on lui demande si les dispositions toutes chré- « tiennes que sa parole évangélique, et notamment sa dernière conférence « sur la fraternité, ont inspirées à l'immense majorité de son auditoire, ne « permettraient pas de substituer, enfin, à l'expression de Messieurs celle « de Frères qui répondrait si bien, d'ailleurs, aux sentiments réciproques « de celui qui enseigne et de ceux qui écoutent la plus pure doctrine de « l'Évangile. S'empressant d'accueillir cette idée l'éloquent prédicateur com- « mence ainsi : Monseigneur, mes frères. » {LWmi, tome 124, p. 47.)
l'esprit de Dieu, transporter le cœur jusqu'à l'amour de l'invisible et abaisser les sens. Il faut réagir contre la faiblesse de l'esprit, du cœur et des sens. Le fait que la religion est la plus haute passion et la plus haute vertu de l'humanité explique pourquoi elle est tant aimée et tant haïe, dénaturée souvent et détruite jamais K
12 janvier.
Septième cofiférence de l'A vent à Notre-Dame de Paris, sur « r impuissance des autres doctrines à produire la religion ».
Quand on observe à fond la nature des faux cultes, on remarque qu'ils sont incapables de transformer l'homme ; le polvthéisme et l'islamisme n'exercent aucune influence moralisatrice sur l'dme: au contraire, ils la dégradent en précipitant les mœurs. Ils se signalent aussi par une déraison palpable, qui brave l'intelligence ; leur doctrine ne soutient pas la discussion ni dans le paganisme, ni dans le mahométisme. L'incrédulité n'a rien su édifier et le protestantisme aboutit d'un côté à la dissolution doctrinale et de l'autre, au mvsticisme
19 janvier.
Huitième conférence de IWvent à Notre-Dame de Paris, sur « la religion produite datis l'âme par la doctrine catholique ».
La doctrine catholique jouit d'une efficacité surhumaine de mœurs et de raison. On a vu qu'elle produit l'humilité, la chasteté, la charité de l'apostolat et de la fraternité. Or, elle les produit par la force des rapports qu'elle crée entre Dieu et l'homme, par l'efficacité de son culte et de ses sacrements. Elle conduit à la sainteté, c'est-à-dire à l'amour de Dieu et des hommes, que les faux cultes sont incapables de produire. L'épanouissement du cœur de Dieu dans le cœur de l'homme fait naître la sainteté ; la communication de l'intelligence divine à l'esprit humain crée une crovance sincère, produite d'une façon surhumaine et éclairée des lumières de la foi et de la philosophie.
1 Œuvres, Conférences, II, p. iig-iSS. — Cf. VAmi, tome 124, p. 47 et s. - Id., p. 139-160. — Cf. ÏAmi, t. 124, p. 106 et s.
La doctrine catholique évite à la fois l'écueil de la superstition et celui de l'incrédulité K
30 janvier.
A Paris, dans l'église de Saint-Roch, sermon de charité, sur « la puissance expiatrice de l'aumône ».
M. Portalis, premier président de la cour de cassation avait fondé à Petit-Bourg, près Corbeil, une colonie agricole et industrielle pour ouvrir un asile aux enfants pauvres. Malgré ses sentiments d'hostilité à l'égard des moines -, il écrivit au Père pour lui demander « un sermon de charité au profit de sa colonie, qui témoignerait sa reconnaissance par la fondation du lit Lacordaire ». Celui-^i accepta pour le 3o janvier suivant ^.
A cette date, une assemblée « nombreuse », « brillante » et « riche », envahit les nefs de Saint-Roch. L'orateur choisit un texte « fort bien adapté à la circonstance ^ ». Il cite un verset du livre de Tobie '\ où est affirmée la puissance expiatrice de l'aumône et se demande d'où elle peut provenir. Et d'abord qu'est-ce que l'expiation ? C'est à la fois une concession de la miséricorde et une exigence de la justice divine. Comme une chose se détruit par son contraire, la jouissance du crime est expiée par une souffrance exceptionnelle qui peut affecter l'individu, la nation ou l'humanité tout entière. Or, le grand moyen d'expier ses fautes, c'est la pauvreté, parce qu'elle renferme toute douleur et qu'elle attaque la triple jouissance de l'orgueil, du plaisir et de l'avarice. En multipliant les péchés, on multiplie les causes de la pauvreté. Cependant,
^ Œuvres, Conférences. II, p. 161-184. — Cf. VAmi, t. 124, p. 167 et s. — VUnivers, décembre à février. — Sur les conférences de l'Avent 1844, cf. FoissET, Vie, II, p. i3i-i33, où on trouve une critique élogieuse. Cependant, le blâme n'a pas manqué à l'orateur ; on en trouve une expression très partiale dans la brochure intitulée Exatnen critique des huit discours prononcés en décembre 1844 et janvier 1845, par M"\ d'après les principes de la philosophie naturelle.
2 FoissET, Vie, II, p. i33.
3 A M"" Swetchine, 24 octobre 1844, p. 388.
** Wnivers, 3i janvier 1845, cité par le P. Rayonne. ^ Ch. XII, v. 9 : « Elemosyna a morte libérât et ipsa est quaî purgat peccata et facit invenire misericordiam et vitam aeternam. »
nous devons soulager les miséreux. Comment établir le contact entre le monde de la jouissance et le monde de l'expiation ? D'abord, en acceptant la pauvreté, par le sacrifice volontaire de la richesse et de là, l'utilité expiatrice des ordres religieux. Ensuite, par la pratique de l'aumône qui est un remède contre l'orgueil, le plaisir et l'avarice, qui soulage la misère et fonde des œuvres de bienfaisance. Aussi, faisons le budget du pauvre à côté du budget de la jouissance ^.
D'après V Univers -, Lacordaire a rarement trouvé « des inspirations plus opportunes, plus pathétiques et plus efficaces ». L'enseignement doctrinal s'y trouve développé avec fermeté « à travers les pièges charmants de l'imagination ». « Exemple remarquable de force et de sainte hardiesse mêlées au discernement et à la mesure. »
9 février.
Oiwei'ture de la station de Lyon.
Depuis longtemps, Lacordaire était sollicité d'aller donner à Lyon une série de conférences. Cette invitation lui avait déjà été adressée en i838, mais il n'avait pas pu y correspondre ^. Plus tard, des instances furent réitérées. Il fut décidé que la station aurait lieu au commencement de l'année 1845. Le prédicateur arriva à Lyon le 4 février. Le cardinal de Bonald l'accueille « de la meilleure grâce du monde »; il lui donne un appartement dans son palais, lui permet de prêcher en costume de religieux dominicain et va même jusqu'à déclarer « que si le ministre réclamait, il ne lui répondrait même pas, tant cette prétention lui paraît ridicule » ^.
Le dimanche suivant, la cathédrale Saint-Jean offre de très tôt un spectacle curieux à voir. Dès sept heures du matin 5, la foule
^ D'après la sténographie communiquée par M. Cartier à Lacordaire, qui ne voulut ni en prendre lecture, ni en permettre la publication, et insérée par le P. Bayonne, dans les S., L, A., I, p. 168-184.
2 3i janvier 1845, cité par le P. Bayonne.
3 A M"" Swetchine, 22 mars i838, p. i56. ■* A la même, 5 février 1845, p. 892.
^ « Ce fut le dimanche 9 février, dit M. Tisseur, qu'il prononça son « premier discours. On avait prévu une telle atlluence que, dès sept heures du « matin, nous étions à l'église, et le Père ne parlait qu'à une heure. Mais la
s'y presse, « silencieuse et sympathique ». A la demande de l'orateur, la grande nef est réservée aux hommes. Pour se dédommager, les dames ont fait construire à leurs frais une grande tribune en bois, qui peut loger 3oo personnes, sans compter autant de places situées dans le bas ^
A une heure, la cérémonie commence. Lacordaire monte en chaire.
Sous l'empire de César-Auguste — dit-il — un enfant naquit en Galilée, dans l'écurie d'une auberge, au grand jour des populations et au grand soleil de l'histoire. Il vécut trente ans obscur, ignoré; puis, il se révéla tout à coup à la nation juive et à l'univers. Il proféra la parole la plus insolente qui puisse sortir de la bouche d'un homme. Il dit : Je suis Dieu ; celui qui a fait le ciel et la terre, c'est moi ; celui qui a creusé les abîmes de l'océar^ et marqué ses limites, c'est moi; celui qui a jeté le soleil dans l'espace et le tient suspendu au-dessus du monde, c'est moi; celui qui, par-delà le monde que votre soleil éclaire, a créé d'autres astres qui portent leurs lumières à un autre univers invisible à vos yeux, c'est moi. L'éternité, c'est moi; l'infini, c'est moi, moi à qui vous parlez, que vous pouvez entendre; moi qui vous touche, moi qui mourrai sous vos yeux... Quelque temps, il fut arrêté par ordre du prince, traduit devant les tribunaux, jugé, condamné et il mourut d'une mort cruelle et douloureuse.
Avant de mourir, il institua le sacrement de l'Eucharistie et sous les apparences d'un peu de pain, il a régné depuis lors, il est adoré, il a l'empire et non « sous l'apparence de la grandeur, suspendant les lois de la nature, jetant autour de lui des preuves éclatantes de sa divinité, mais sous forme d'un peu de pain ». Depuis dix-huit cents ans, ce Christ crucifié attire à lui les adorations d'une partie de l'humanité, en sorte que depuis dix-huit cents ans, il n'y a pas d'acte important de la vie, où Ton ne s'occupe de lui pour le bénir ou le maudire. Or, celui qui occupe ainsi une grande place dans l'histoire est-il Dieu? Question qui renferme notre destinée tout entière, puisque nous vivons et nous mourons suivant que nous avons dit à ce crucifié oui ou non -.
« seconde fois, et toujours depuis, nous y fûmes avant 5 heures. » Joseph Pagnon, Lettres et fragments, recueillis par Claire Tisseur et cités par FoissET, Vie, II, p. 134.
^ A M"' Swetchine, 25 février 1845, p. 392.
- Mari.e, Conférences de Lyon et de Grenoble, p. i et s.
x\près cet exorde solennel, l'orateur aborde la démonstration de la divinité de Jésus-Christ et la présente sous la même forme que le 24 mars 1844, à Grenoble et le 27 mai, à Beaune. Il termine son discours de la manière suivante :
Seigneur, j'ai été jeune et j'ai douté de vous. Ma barque a erré d'écueils en écueils sans rame et sans voiles, sans pilote. Alors, j'étais malheureux. Un jour, j'ai vu la lumière et j'ai cru en vous; et depuis vingt ans, je crois en vous et je suis heureux. Merci, Seigneur, des joies que vous m'avez données. Je confesse et je crois ma foi en l'Homme-Dieu. Mon âme est arrivée au port. Christus vincit, Christus régnât, Christus imperat '.
A Lyon, une allocution adressée aux membres de l'Institut catholique réunis en l'honneur de Lacordaire.
M. l'abbé Lyonnet, vicaire général, président de l'Institut, remercia le Père de la sympathie qu'il avait témoignée à l'Œuvre 2 et le pria d'adresser à l'assistance quelques-unes de ces paroles qui vibrent longtemps dans le cœur pour l'enflammer et le soutenir! Lacordaire répondit.
Il y a peu d'années encore un rapprochement général entre les croyants et les incrédules avait paru commencer dans le monde. Maintenant il n'en est plus ainsi. Ce changement ne provient pas du côté de la vérité ; il n'y a que l'erreur qui réveille ainsi les incendies. Si nous avons réclamé nos droits, nous avons bien agi ; il faut continuer la même ligne de conduite, tout en réunissante l'équité de nos réclamations la mesure et la modération du langage. En agissant de la sorte, nous pourrons continuer d'espérer, parce que la France est convaincue que la philosophie ne peut rien pour son bonheur et parce que de nobles et généreuses dispositions se manifestent dans une portion considérable de la jeunesse.
* Marle, loc. cit., p. 24. — Cf. Souvenir des conférences. Étoile du matin, p. 1-7.
- « L'Institut catholique de Lyon fut fondé par quelques jeunes gens qu'avait impressionnés le discours sur la vocation de la nation française » et « quelques mois après cette fondation, le P. Lacordaire, de passage à Lyon, voulut présider une séance de l'Institut catholique afin d'encourager et d'affermir cette Société naissante, qu'avait suscitée sa parole *. iJuveneton, S., L, A., III, p. 325-328.)
Les paroles du Père — dit une chronique de l'Institut catholique — ont été accueillies par « de nombreux applaudissements, et elles ont conquis tous les suffrages » i.
16 février.
Deuxième conférence de la station de Lyon, sur « les aJîcêtres de Jésus-Christ ».
Jésus-Christ s'est posé comme Dieu, il a parlé comme un Dieu et il a vécu en Dieu. Mais vivre et se survivre n'est pas tout rhomme ; il faut encore se préexister. Quels ont été ses ancêtres ?
A cette question, l'orateur répond comme le 12 mars 1843, à Nancy. Sauf Texorde et la péroraison, la conférence est la même -.
23 février.
Troisième conférence de la station de Lvon, sur « Jésus-Christ 7-évélateur >^.
La divinité de Jésus-Christ étant établie soit par la manière dont il a vécu et dont il s'est survécu, soit par la façon dont il s'est préexisté, il faut se demander pourquoi le Fils de Dieu est venu dans le monde? La mission du Christ était multiple. Cependant, il est d'abord venu apporter la lumière. L'orateur entre ensuite dans le même genre de considérations que le 3i mars 1844, à Grenoble. La deuxième partie de la conférence paraît avoir été modifiée sous le rapport de la forme verbale ^.
24 février.
Une allocution dans une réunion faite « pour aviser aux moyens de faire quelque chose dans l'intérêt menacé des institutions catholiques ». « La soirée s'est terminée par une sous-
* D'après une analyse publiée dans l'Institut catholique, t. VII, p. igS, et insérée par le P. Juveneton dans les S., L, A., III, p. 328-33i.
- VÉtoile du matin, Souvenirs des conférences, p. 7-12.
^ Marle, Conférences de Lyon et de Grenoble, p. 27-50. — Cf. Étoile du matin, Souj'enirs des conférences, p. 12-17.
cription d'hommes de toutes les opinions pour les premiers frais d'un journal religieux ^ » Discours perdu.
2 mars.
Quatrième confétence de la station de Lyon, sur « la doctrine d'une autorité doctrinale ».
Même discours que le 14 avril 1844, à Grenoble -. L'auditoire est « presque fabuleux par le nombre et la bienveillance » ^.
9 mars.
Cinquième conférence de la station de Saint-Jean, à Lyon, sur « le protestantisme ».
L'orateur a montré la nécessité d'une autorité doctrinale pour la formation et le développement de la raison humaine. Jésus-Christ n'a admis ni le système des consuls, ni celui des philosophes : il a établi une autorité doctrinale libre qui n'exclut pas la discussion, qui la suppose même puisqu'elle se présente au monde comme un ambassadeur revêtu de ses titres. Mais si les chrétiens sont d'accord sur la nécessité d'une autorité doctrinale, ils ne le sont plus sur la question de la nature de cette autorité ; le protestantisme affirme que cette autorité est la parole de Dieu contenue dans l'Écriture sainte. Après cette introduction, l'orateur expose les origines de la réforme et discute la thèse protestante, tout comme à Metz, le 14 janvier i838 ^.
15 mars.
.4 Lyon, une allocution adressée aux dames de l'Œuvre des bons livres, réunies sous la présidence du cardinal archevêque.
Avant l'invention de l'imprimerie — dit Lacordaire — nos pères voyaient leur activité absorbée par la vie matérielle. Pour la pensée, on était réduit à l'enseignement des écoles, alors si
^ A M"'° Swetchine, 25 février 1845, p. 392 et s.
^ Marle, Conférences de Lyon et de Grenoble, p. 53-74. — ^^- Étoile du matin. Souvenirs des conférences, p. 17-23.
3 A M-' de Prailly, 4 mars 1845, p. 58.
* Marle, Conférences de Lyoti et de Grenoble, p. 77-1 11. — Cf. Étoile du matin. Souvenirs des conférences, p. 23-3o.
peu nombreuses. Cet état de choses a changé ; une grande puissance est donnée au mal par la facilité de répandre les idées. Il importe souverainement de réagir contre le déluge des mauvais livres. Pour cela, il faut tirer parti de la multiplicité et de la perfection des machines, qui permettent d'imprimer un livre avec la plus grande rapidité. Multiplions le bon livre, par lequel on peut exercer un salutaire apostolat. Au XVI I'"^ siècle, on faisait des lectures sérieuses ; de nos jours, on ne lit plus que des bagatelles. Ne donnez pas dans ce travers, mais étudiez les belles choses qu'on trouve dans sainte Catherine de Sienne, dans sainte Gertrude, dans les admirables révélations de sainte Brigitte, qui donnent à Tâme une saine nourriture ^
16 mars.
Sixième conférence de la station de Saint-Jean, à Lyon,
sur «
l'explication de l'existence du mal par le péché originel - ».
Le Fils de Dieu est venu sur la terre pour y répandre la lumière de la vérité; il est venu aussi pour réconcilier toutes choses avec soi et chasser le mal. Avant d'examiner cette seconde mission, il faut étudier la question du mal.
Le mal existe. On voit partout l'erreur à coté de la vérité. L'homme n'aime pas Dieu et, dans l'antiquité, il est^allé jusqu'à diviniser les basses passions. Dans chaque individu, il y a comme deux hommes, l'un porté au bien et l'autre porté au mal : phénomène général, qui prouve que la dégradation n'est pas causée par la société, comme l'a prétendu Rousseau, mais par la société moralement mauvaise et née dans la dépravation. Pour s'assurer que l'homme s'est gâté lui-même, il faut se reporter à l'acte solennel de la création. Sortant de sa solitude, Dieu a voulu appeler des êtres à la participation de son bon-
' D'après Tanalyse rédigée par M. Auguste Rivet, avocat à Lyon, publiée dans VInstitut catholique (t. VII, 1845, p. 195 et 287) et insérée dans les S., /., A., III, p. 282-288.
2 Dans cette conférence, Lacordaire a réuni les thèmes exposés à Nancy dans trois discours ; il a pris les principales considérations exposées les 5, 12 et 19 février 1843, sur la cause du mal, la chute du premier homme et la transmission du péché originel. De cette matière étendue, il a formé un ensemble original, qui mérite une analyse.
heur; il a créé la matière ou « l'infiniment petit », puis l'esprit ou « l'infiniment grand » et entre les deux, comme point d'intersection : l'homme, qui gravitait vers Dieu, mais qui devait mériter son bonheur par un acte libre. A cet effets il dut observer un précepte. Mais survint la tentation, qui engendra le doute, puis la négation. Dès ce moment, l'homme fut saisi par la loi matérielle de la concupiscence et porté au mal; et comme il portait en lui le germe d'une postérité, il transmit à ses descendants sa nature telle qu elle était devenue, encline au mal.
Mais Dieu peut-il nous imputer une faute qui n'est pas la nôtre. L'imputabilité a trois degrés : la perpétration, la complicité et la solidarité. Or, l'humanité n'est pas accusée de perpétration ou de complicité dans la question de la chute originelle; elle est simplement solidaire avec le premier homme. La loi de solidarité ne peut être niée: elle existe dans la famille et dans la nation. On ne peut pas dater de soi. Ainsi, l'homme n'est pas tombé individuellement, mais socialement.
Nous sommes dépravés, mais nous restons libres. A nous de conquérir le céleste bonheur par le bon usage de la liberté i.
24 mars, lundi de Pâques.
Septième conféreyice, sur « la réparatioyi rédemptrice » et opérée par Jésus-Christ.
Sauf l'exorde et la péroraison, qui ont été refondus et appropriés aux circonstances, même discours qu'à Grenoble, le 7 avril 1844 "•
30 mars, dimanche de Quasimodo.
Huitième et dernière conférence de la station de Saint-Jean, à Lyon, sur la communion eucharistique.
Sauf le commencement, les objections qui suivent l'exposé de la confirmation, et la péroraison toute particulière, même discours qu'à Notre-Dame de Paris, le 16 avril i835 s.
^ Marle, Conférences de Lyon et de Grenoble, p. 127-147. — Cf. Étoile du matin, Souvenirs des conférences, p. 3o-36.
Cette conférence a déjà été donnée à Grenoble.
^ Marle, loc. cit., p. i5i-i73. — Étoile dû matin, etc., p. 36-42.
'^ Id., p. 177-195. — Étoile du matin, etc., p. 42-48.
Avant de finir, Lacordaire dit adieu à ses auditeurs de la manière suivante.
Je vais vous quitter après avoir été accueilli par tant de sympathie. Je ne crois pas avoir jamais rencontré un auditoire aussi grand, aussi intelligent et pieusement attentif. Je remercie Son Eminence pour la bonté qu'elle a daigné m'accorder: je remercie son clergé pour les sympathies que j'ai trouvées en lui. Quant à vous, mes frères, je vous en conjure par cette main que je vous tends, que le souvenir de nos entretiens produise en vous des fruits sérieux, et ne s'efface pas comme un son harmonieux que le vent emporte. Puisse-t-il affermir la foi de ceux qui croient et détruire le doute des incertains.... ' !
Ainsi, s'est terminée cette station, qui a été suivie « avec
une sorte de frénésie » -.
• « Un moine, dans son froc du moyen âge, enchaînait à sa parole l'élite de la population lyonnaise, et renouvelait en plein XIX"" siècle, les merveilles d'entraînement des prédicateurs des âges de foi. Dès 5 heures du matin, une foule considérable assiégeait les portes de la grande métropole •'. A peine étaient -elles ouvertes que les flots de cette foule impatiente envahissaient l'église, et achetaient par 7 ou 8 heures d'attente le bonheur de cette minute d'éloquence chrétienne. Et lorsque cette immense assemblée, soulevée par le souffle inspiré du prophète, fermentait et frémissait, le respect du saint lieu comprimait seul, et à grand peine, les murmures approbateurs et les applaudissements enthousiastes. Un soir, après une de ses plus belles conférences, l'heure à laquelle il descendait pour dîner étant passée, il ne parut pas. On attendit assez longtemps, et, ne le voyant pas venir, lui d'ordinaire si exact, un ecclésiastique monte à sa chambre. Il frappe; personne ne répond. Il entre et voit le Père Lacordaire, aux pieds de son crucifix, la tête entre ses mains, absorbé dans une prière entrecoupée de sanglots. Il s'approche, et, se jetant dans ses bras : Mon Père, lui dit-il, qu'avez-vous ? — J'ai peur! lui dit le Père avec un visage baigné de larmes. — Peur! mon Père, et de quoi donc ? — J'ai peur de ce succès ^ !
Le succès était si grand qu'il inspirait à l'orateur des craintes pour son humilité. Pour les auditeurs, ce même succès était un motif de souhaiter ardemment la continuation des conférences.
^ Marle, Conférences de Lyon et de Grenoble, p. 194-195.
2 A M"" Swetchine, 6 avril 1845, 'p. 897.
^ A la même, même date.
•* Chocarne, Lacordaire, II, p. io3.
Le désir en fut souvent exprimé à Lacordaire; mais, ce dernier ne put s'y résoudre : une fatigue excessive l'obligea même de hâter la clôture et la série fut close avec la huitième conférence i.
Au sortir de l'église primatiale, immédiatement après la cérémonie finale, le prédicateur fut l'objet d'une ovation inattendue. Une multitude d'hommes, parmi lesquels on distinguait un grand nombre d'officiers, s'était massée dans la cour de l'archevêché, prête à se précipiter au devant du moine, dont elle épiait la sortie. Quand il paraît sur le seuil de la porte, la foule l'entoure immédiatement et le cerne comme un trésor, dont on veut s'emparer. Pressé de tous côtés, l'humble religieux ne peut échapper; il est entraîné par l'onde humaine et comme porté en triomphe dans l'immense salle des pas perdus -.
Le soir, la foule envahit derechef la cour du palais primatial. La musique s'avance sous les fenêtres et à la lumière des flambeaux, au milieu d'une multitude immense, elle donne une brillante sérénade. A tout instant retentit le cri de Vïpe Lacordaire! La spontanéité de la manifestation, l'enthousiasme qui règne dans cette agglomération d'hommes ne manque pas d'aller au cœur de Lacordaire. Entre deux morceaux de fanfare, il remercie ses nombreux auditeurs de leur chaude sympathie, où il voit un hommage adressé à la religion dont il est l'humble représentant. « Cette soirée, dit-il encore, sera le gage de la « réconciliation entre la France et les ordres religieux. Votre « cœur achèvera ce que la fatigue ne me permet pas de vous « dire aujourd'hui •^. »
Puis, la foule se retire peu à peu, en disant et redisant l'élosje de Lacordaire ^.
^ Etoile du matin. Souvenirs des conférences, notice, p. 4.
- Id., p. 4. — FoissET, Vie, II, p. 134.
"^ Id., notice, p. 4 et 5.
■* Sur la station de Lyon, outre les ouvrages cités, cf. L. M,, Lacordaire, p. 257-258 ; — lettres à M"" de Prailly, 4 mars et 20 avril ; — à Foisset, II février 1845: — à M"' Swetchine, 5 et 25 février et 6 avril 1845. — Foisset, Vie, 11, p. i33-i36; — lettre d'Ozanam, 5 avril 1845; — Guillemin, Le Père Lacordaire. dans l'audace, etc., p. 40. — Juveneton, S., L, A., III, p. 277 et s., 282 et s., 328 et s. — Les Souvenirs des conférences du R. P. Lacordaire publiés par ['Étoile du matin et les Conférences de Lyon et de Grenoble, éditées par iMarle, sont les deux principales sources.
31 mars.
Le lendemain de cette triomphante journée, TAcadémie des sciences, arts et belles lettres de Lvon donna au conférencier un banquet dans le salon ordinaire de ses réunions. Au dessert, le président lui remit une médaille d'argent au milieu des applaudissements des personnes présentes et lui annonça dans un discours aimable que l'Académie l'avait nommé « à l'unanimité au titre d'associé, sans aucune des formalités voulues par les règlements de la compagnie » : honneur qui n'avait été accordé jusque là que deux fois dans le siècle, à Chateaubriand, « l'illustre auteur du Génie du cJwistianisme, », et à Desèze, « le*noble défenseur de Louis XVI ». Aux paroles du président, Lacordaire répondit par une allocution. Il dit que « l'accueil qui lui était fait par l'Académie était le plus flatteur qu'il pût recevoir ; que l'honneur d'appartenir à cette savante compagnie était pour lui d'autant plus inattendu qu'il avait renoncé, en embrassant l'état religieux, aux dignités de tout genre: mais qu'il était très sensible à la distinction, dont il était l'objet de la part de l'Académie de Lyon, le premier corps qui l'appelait dans son sein; il a ajouté qu'enfant delà Bourgogne, il se rappelait que Lyon avait été jadis la capitale du royaume de la Bourgogne, ce qui lui donnait avec ses nouveaux confrères une identité d'origine nationale^.»
Avril -.
A Lyon, dans une réiiniofi des membres de la conférence
de Saint Vincent de Paul,
une allocution sur « l'esprit de charité et de pénitence ».
Ces deux esprits — dit Lacordaire — constituent l'Eglise : le premier nous unit à Dieu et à nos frères, nous fait entrer en partage avec eux par l'échange des idées. Ce bien de la parole, il faut l'accorder aussi aux pauvres, auxquels on fait l'aumône d'un peu d'argent, mais auxquels il ne faut pas
^ UÉtoile du matin, notice, p.
' J'ignore la date exacte.
refuser, à l'exemple de saint \'incent de Paul, le don de la parole douce et chrétienne.
Le second esprit porte à nous vaincre et nous fait accepter la pénitence que nous impose le commerce avec le pauvre, dont la vue peut repousser nos sens. Il faut aussi sacrifier pour lui quelques plaisirs. Au souvenir de la misère du pauvre, on n'éprouve aucune joie dans les fêtes mondaines. Unissez donc ainsi la pénitence et la charité ^.
27 avril.
A Grenoble, dans l'église cathédrale, un sermon sur le texte : <c Quœrite ergo primum regniim Dei et justitiam ejus ».
Ce discours n'a pas été recueilli. Le Coiu^rier de l'Isère se borne à constater que la foule accourue pour entendre l'orateur était « compacte et empressée » ; que ce dernier, avec « une délicatesse et un tact parfait », fit allusion à la sympathie qu'il avait rencontrée à Grenoble pendant la station de 1844; enfin, qu'il a eu des mouvements d éloquence pleins « de cette ardeur communicative qui fait la puissance de l'apôtre » et « pénètre les auditeurs de conviction et d'enthousiasme » -^
4 mai.
Le curé d'Ars venait de terminer l'exercice du mois de Marie. La foule des pèlerins stationnait autour de l'église lorsqu'on vit arriver dans une modeste voiture un prêtre enveloppé
^ D'après l'analyse de M. Auguste Rivet, publiée dans ['Institut catholique, de Lyon (avril 1845, p. 84) et reproduite dans les S., I., A., III. p. 277-280.
Au cours de la station de Lyon, Lacordaire s'est fait encore entendre dans d'autres réunions, où il a parlé pour l'Œuvre de la maternité et pour celle des églises pauvres. Tour à tour, il s'est élevé contre le luxe qui appauvrit les familles et amollit les caractères; il a blâmé l'emploi exclusif des machines qui enlèvent le travail aux ouvriers ; « enfin, à propos de l'art chrétien », il a soutenu que la foi perdrait plus du 40 " o> si l'incrédulité « parvenait jamais à faire raser Notre-Dame de Paris ». J'ignore le texte et les dates de ces allocutions. (Cf. Juveneton, S., I., A., III, p. 281. — V Étoile du matin. Souvenirs des conférences, notice, p. 4.)
^ D'après le Courrier de l'Isère, cité par le P. Bayonne.
d'un manteau noir, sous les plis duquel on aperçut bientôt une robe blanche. C'était le Père Lacordaire; et le lendemain les habitants d'Ars purent contempler l'illustre Dominicain écoutant dans un humble recueillement le prône de leur curé i. Ce dernier fit des instances et le pèlerin fut obligé de parler à vêpres. « Il dit qu'il était venu visiter M. Vianney par respect « filial et qu'il se reprochait d'usurper sa place. Il s'en excusa « auprès de l'auditoire qui se composait de fidèles venus pour « entendre M. le Curé, en aimant avec raison ses conseils plus « que tous autres. Il parla de l'amour de Dieu pour son Eglise, « de ce qu'était cette Eglise. Il ne se laissa aller à aucun mou- « vement oratoire, mais son grand esprit se trahissait malgré « lui. Par la pente invincible d'une nature supérieure, il arrivait « à exprimer, sans le chercher, de magnifiques idées. Privées « de toute parure de style, elles en paraissaient plus grandes et « plus énergiques » ; et le saint curé leur prêta une attention « dévorante et attendrie » 2.
Dans la suite, M. Vianney disait avec une simplicité charmante qu'il n'osait plus reparaître dans sa chaire, pareil à « celui qui ayant rencontré le Pape, le fit monter sur son cheval et qui, depuis, n'osait plus y remonter lui-même ^ ».
11 mai.
A Saint-Etienne, dans l'église Saint-Ennemond, un sermon de charité « arraché à force de persécutions » * et prononcé en faveur de rétablissement de la Providence des jeunes garçons.
L'orateur choisit pour thème « l'or et Dieu ». Dans sa péroraison, il recommanda l'œuvre de la Providence. « Don- « nez, s'écria-t-il, donnez beaucoup, car l'aumône a la merveil- « leuse puissance d'effacer les péchés... Donnez, car en donnant
1 MoNNiN, Vie du curé d'Ars, livre IV, ch. xi.
- FoissET, Vie, II, p. 140- 141.
"* MoNNiN, loc. cit. — Cf. L. M. Lacordaire, p. 261. — Chocarne, Lacordaire, II, ni et s. — Foisset, Vie, II, iSj et s. — Montbond, Lacordaire, p. 1 14. — Dans la visile que Lacordaire rend au curé d'Ars, Dieu rapproche et confronte « les deux formes extrêmes de la parole apostolique, la simplicité absolue et la splendeur du génie oratoire » (Longhaye, Dixneuvième siècle^ esquisses littéraires et morales, IV"" série, p. 411).
* A M"' de Prailly, 20 avril 1845, p. 61.
« vous prêtez à Dieu. Donnez, car la richesse est mobile et « changeante : peut-être vous préparerez ainsi un asile à vos « enfants... »
Ces dernières paroles mécontentèrent quelques dames ^.
2 juin.
A Paris, dans la chapelle particulière installée rue Honoré- Chevalier, N<^ 3, près Saint-Sulpice, une allocution très courte, où Lacordaire exprima « en quelques paroles émues la reconnaissance et la joie, dont surabondait son àme » à l'occasion de l'érection d'une nouvelle maison, où il espérait jeter les « bases d'un troisième couvent ». M^"*^ Swetchine, M'"<^ Besson, E. Cartier et le comte de Montalembert - se trouvaient présents à la cérémonie.
5 juin.
A Paris, à l'occasion de la bénédiction de la chapelle particulière installée au N^ 3 de la rue Honoré-Chevalier et de la réception de quatre dames dans le Tiers-Ordre, destinées à devenir le noyau de la fraternité des dames, Lacordaire prononce une allocution, qui laissa dans le cœur des assistants « une émotion intime et pieusement pénétrante -^ ».
29 juin.
A Paris, dans ^ancienne chapelle du couvent des Carmes, dite des Martyrs, une allocution « sur la raison des persécutions », prononcée dans une réunion de la Fraternité des hommes.
C'est une condition de la sainteté — dit Lacordaire — que de souffrir persécution. Les méchants s'attaquent toujours à ceux qui veulent vivre selon la loi de Dieu. Pourquoi? A cause de la nécessité des choses et de la volonté de la Providence. Il va une guerre incessante entre le bien et le mal, entre l'esprit et la chair. Celle-ci a recours parfois aux armes de l'esprit, comme dans les attaques du rationalisme, mais plus souvent
^ Témoignai^e de M. Gérin, fondateur de l'œuvre et cité par le Père Bayonne.
- D'après un manuscrit inédit, communiqué par le P. Juveneton. ^ Idem.
encore à la violence et à la force. En Russie, on envoie en exil et en France, on calomnie. C'est naturel, le mal hait le bien et cherche à le détruire. Dieu aurait pu faire disparaître le mal et conduire TÉglise par des chemins fleuris. Mais alors, où serait la force des martyrs, des apologistes et des apôtres? où serait l'humilité, si l'Église était toujours puissante, où la pénitence, et où la vertu ? La douleur est nécessaire. Fondée dans les intermittences de dix persécutions, l'Eglise continuera d'être l'objet d'attaques violentes. C'est dans l'ordre des choses. Il le faut, ne serait-ce déjà que pour mettre à l'exercice des vertus que le chrétien doit pratiquer plus que d'autres K
4 août.
.4 Paris, à la réunion mensuelle de ki Fraternité des hommes, .V° ôj et plus tard 8g, rue de Vaugirard, une allocution sur « la nécessité de se sanctifier à l'exemple de saint Dominique.
C'est aujourd'hui pour la première fois depuis cinquante cinq ans que la fête de saint Dominique est célébrée en France. Dieu ne laisse rien périr ; pour faire éclater sa gloire, il se sert de tout ce que font les hommes. Ainsi fait-il relever par Cyrus les ruines du temple. Les écoles de l'antiquité ont disparu, mais les efforts réalisés par les prophètes et les patriarches n'ont pas été vains, parce que Dieu était avec eux. C'est là tout le secret de la puissance que possèdent les saints. On le vit bien au XIII'"^ siècle, alors que les abus régnaient partout et que pour les faire disparaître, Dieu suscita saint Dominique. Ainsi, c'est la sainteté qui fonde. Soyons des saints et nous fonderons comme saint Dominique, accomplissant comme lui de grandes choses pour le ciel -.
7 septembre.
A Paris, dans une réunion de la Fraternité des hommes, une allocution sur « les moyens de nous sanctifier » ; l'exercice de la présence de Dieu et l'offrande à Dieu de toutes nos actions.
Deus non vocavit vos in itnmunditiam. Ces paroles de saint Paul s'appliquent excellemment à des membres du Tiers-Ordre.
1 Allocution inédite. — D'après une copie manuscrite du registre de la Fraternité.
- Id. — D'après une copie manuscrite du registre de la Fraternité.
qui doivent rechercher plus que les gens du monde les moyens de se sanctiher. Le premier moyen, le plus facile et le plus utile, c'est celui de la pensée à la présence de Dieu. Dans les actions délibérées ou non délibérées, dans les petites comme dans les importantes affaires, chacun peut élever son esprit vers le ciel et tout rapporter à la fin suprême. Les passions humaines sont très absorbantes, lamour en particulier tient l'esprit incessamment occupé de l'objet aimé. Il n'en est pas de même de la charité divine qui ne fait rien négliger, qui au contraire anime, éclaire et fortifie, sans effort de l'esprit, dans le calme et le silence. Les unions, qui résultent des passions bruyantes et dramatiques, passent vite et sont bientôt brisées comme verre. L'union avec Dieu est plus stable, elle ne requiert pas l'artifice et l'effort. Il suffit de l'aimer et cet amour rend nos prières efficaces '.
5 octobre.
.1 Par:s, dans une réunion de la Fraternité des hommes, une allocution « sur la nécessité de rapporter à Dieu toutes nos pensées ».
Il ne suffit pas de rapporter à Dieu nos actions d'une façon quelconque ; cette idée de la présence divine pourrait être exclusivement philosophique: Jésus-Christ doit être encore présent dans toutes nos démarches. Le Sauveur est le modèle par excellence. Il faut se pénétrer de ce qu'il a révélé et enseigné. Ainsi, nourri de la pensée divine, nous y conformons la nôtre et nous nous détachons de la pensée des hommes. Ce n'est pas à dire qu'il faille ignorer la doctrine des philosophes. Au contraire, il faut la connaître, pour la ramener à Jésus-Christ : il y a tant d'institutions dans le monde, d'où l'idée chrétienne est absente et qui ont besoin d'être christianisées. Quand il était sur la terre, Jésus-Christ chassait les démons ; il vivait au milieu du monde pour le sanctifier et le convertir. Pénétronsnous de sa pensée et de sa manière de faire en lisant les évangiles, afin d'avoir dans la situation que nous occupons, le point de vue de Jésus-Christ, les idées de Jésus-Christ, la manière de faire de Jésus-Christ -.
^ Allocution inédite. — D'après une copie manuscrite du registre de la Fraternité de Paris.
- Id. — D'après une copie manuscrite du registre de la Fraternité de Paris.
12 octobre.
Dans l'église de Salomé (Meurthe), « une courte allocution » mentionnée par V Espérance, Courrier de Nancy, mais non recueillie.
9 novembre.
,A Paris, dans une réunion de la Fraternité des hommes, une allocution, sur « la puissance du nom de Jésus-Christ ».
Quodcumque Jacitis... in nomine Domini facile. Pour réaliser ce programme de saint Paul, il faut invoquer le nom de Jésus-Christ. Dans ce nom, il y a une puissance, dont il faut savoir tirer parti. Sur la terre, l'invocation est pleine d'efficacité ; c'est au nom du roi que les lois sont exécutées et que la justice est rendue. Or, si dans l'ordre naturel, l'invocation n'est pas dénuée de puissance, à plus forte raison dans l'ordre surnaturel. A celle de Jésus-Christ, tout genou fléchit au ciel, sur la terre et dans les enfers. De là, ces formules que l'Église a multipliées, que nul ne peut prononcer sans un don de TEsprit-Saint et dont on devrait faire plus d'usage parmi les chrétiens.
Il y a deux sortes d'attention, l'actuelle et la virtuelle. Il est difficile, dans nos prières, d'avoir toujours la première. L'attention ne peut pas être toujours tendue et parfois les lèvres seules achèvent la prière commencée. Cette prière n'en est pas moins bonne : l'invocation faite au commencement persévère pendant toute la durée de l'acte et le sanctifie. Telle est la puissance du nom de Jésus-Christ. Aimons à recourir aux modes si divers d'invocation, consacrés par l'Église, et qui contiennent de réels bénéfices surnaturels i.
30 novembre.
Ouverture de la station de r Avent a Notre-Dame de Paris.
L'affluence est, comme les années précédentes, « nombreuse et attentive » ; la jeunesse de la capitale forme le principal con-
1 Allocution inédite. — Daprès une copie manuscrite du registre de h Fraternité de Paris.
tingent. Trois prélats sont présents, l'archevêque de Chalcédoine, les évêques de Montpellier et de Valence i. La conférence a pour sujet « la société intellectuelle publique fondée par la doctrine catholique ».
Le catholicisme exerce une influence sur l'individu ; il a aussi une action sociale, il a créé une société inimitable et qui subsiste malgré toutes les attaques, une société intellectuelle qui est la seule vraie république des esprits. 11 v a bien la société naturelle « du sens commun », qui unit tous les êtres intelligents par l'adhésion aux premiers principes. Mais elle n'est pas libre ; l'homme y est fatalement soumis, à moins de se retirer par la porte de la folie. Le catholicisme est par contre une société intellectuelle libre, la réalisation sublime d'un projet que n'ont pu exécuter ni les philosophes de l'antiquité païenne, ni le rationalisme moderne aux doctrines inconstantes, ni les législateurs partisans de « la philosophie autocratique », ni enfin les hérétiques, parmi lesquels Luther n'a pu enfanter qu'un « épouvantable désarroi ». Seul, le catholicisme a réussi à mettre au monde des idées immuables, acceptées librement par des esprits de toutes conditions, affirmées partout et toujours, défendues et protégées sans 4>orter atteinte à la liberté '-.
7 décembre.
Deuxième conférence de l' Avent, sur la question suivante :
« pourquoi la doctrine catholique seule
a fondé une société intellectuelle publique ».
La foule est « plus considérable que le dimanche précédent ». On remarque au banc d'oeuvre, outre Mgr Affre, l'archevêque de Chalcédoine et l'évêque de Bida ■''.
Malgré le génie et la force, les doctrines étrangères au catholicisme n'ont pas réussi à constituer « la république des esprits » ; par contre, bien que combattu de toutes parts, le catholicisme est parvenu à l'établir. Pour expliquer ce phéno-
^ VAmi, t. 127. p. 527.
2 Œuvres, Conférences, II, p. i85-2io. — Cf. VAmi, t. 127, p. 527 et s.
" UAmi, .1. 127, p. 585.
mène, il ne s;jffit pas de dire que le catholicisme possède la vérité, car, le déisme enseigne aussi des vérités partielles ; ni non plus que le catholicisme procède par voie d'autorité, car, plus ou moins, toutes les doctrines recourent à ce moven. La cause du fait doit être cherchée ailleurs. Dans le monde, il y a une « force schismatique », faite d'attachement puéril au sens personnel et à laquelle il faut résister par l'application d'un principe d'unité supérieur aux éléments de discorde, que la société nourrit dans son sein. Ce principe est la souveraineté intellectuelle, respectueuse de la liberté, capable de produire lunité des esprits et que l'homme ne peut se donner. L'unité de l'Église est un phénomène divin, qui ne s'explique que par la présence de l'esprit de Dieu K
14 décembre.
Troisième conférence de l' A vent, sur « l'organisation et l'expansion de la société catholique ».
L'affluence est si considérable que « la nef et les bas côtés sont envahis par une foule compacte, dans laquelle les jeunes gens sont en majorité ». Au banc d'œuvre, il y a plusieurs archevêques et évêques. On se montre le président de la Chambre des députés, le comte de Montalembert et plusieurs membres des deux Chambres -.
L'Eglise n'est pas seulement une société intellectuelle, mais elle est encore un corps organisé, qui possède l'expansion universelle de l'unité dont elle jouit. L'universalité est le caractère des œuvres divines. La société établie pour conserver et propager la vérité doit le posséder ; Dieu lui a même donné une double espèce d'universalité, celle de « l'expansion de l'unité doctrinale » et celle de « l'expansion de l'unité hiérarchique ». Ce privilège est un miracle que le protestantisme, même en propageant partout sa doctrine, est incapable de réaliser, puisqu'il n'a pas de hiérarchie ; que les conquérants rêvent en vain ; qu'aucune doctrine humaine ne peut ambitionner. Seule, l'Église catholique a pu le produire, parce que
* Œuvres, Conférences, II, p. 211-232. — Cf. VAmi, t. 127, p. 585 et s. - VAmi, t. 127, p. 6-j5.
seule elle possède la vérité entière et que seule elle a le privilège de s'assimiler toutes les races et tous les peuples. Cette prérogative prouve sa divinité K
21 décembre.
Quatrième conférence de l'Avent : « l'inJJuence de la société catholique sur la société naturelle quant au principe du droit »,
Dans l'assistance toujours très nombreuse, on remarque le président de la Chambre des députés, le baron Cauchv, le comte de Montalembert et d'autres notabilités -.
L'Église n"a pas un but terrestre; elle est destinée à procurer un bien suprême, mais, en passant, elle accorde des faveurs temporelles. Elle a d'abord travaillé à la stabilité du droit dans la société naturelle. Avant Jésus-Christ, aucun législateur n'avait pu donner à l'humanité un « droit principe » sacré pour tous et pour toujours, un droit immuable et universel. Une triple inhumanité faisait le fond du droit ancien : le faible n'était pas protégé contre le fort, le petit nombre était sans armes contre le grand nombre, l'homme était l'ennemi de l'homme. Quand Jésus-Christ arrive, il s'appelle le fils de l'homme pour annoncer que tous sont un en lui : une même loi existe pour tous, la loi évangélique, que le Sauveur promulgue et qu'il protège ensuite en la donnant, non point sous la forme égoïste du droit, mais sous la forme généreuse et dévouée du devoir. Le droit chrétien a pour caractère final une « triple humanité » : la protection des faibles contre les forts, du petit nombre contre le grand nombre, et l'amour de tous pour tous, comme s"ils n'étaient qu'un ••.
25 décembre.
A Paris, dans une réunion de la Fraternité des hommes, une allocution prononcée à la messe de minuit sur « la présence de Jésus-Christ en nous par la liturgie ».
L'année liturgique est divisée de manière à pouvoir mieux célébrer la série des mystères, dont Jésus-Christ est le commen-
^ Œuvres, Conférences, II, p. 233-256. — Cf. ÏAmi, t. 127, p. 645 et s.
2 VA mi, t. 127, p. 706.
^ Œuvres, Conférences, II, p. 257-280. — Cf. VAmi, t. 127, p. 70Ô et s.
— Sqo —
cément et la ^ fin. Le Sauveur est le soleil qui règle l'année religieuse : il se lève et se couche pour chaque journée du chrétien et là où il n'est pas présent, tout est mort et glacé. Il commence par la fête de la Nativité, continue sa course depuis la Circoncision jusqu'à la Pentecôte et chacun de ces jours, « l'Eglise est illuminée par la visite que Dieu fait à la terre », par ses grâces et ses bienfaits. Rien n'est mort dans la liturgie, tout y tressaille. Quand le Sauveur naît, tout reprend vie comme lorsque le soleil paraît à l'horizon. Si nous avons su nous préparer à célébrer cette fête, elle nous apportera ses enseignements €t son action salutaire. Sachons apprécier la grâce d'être né dans un temps où il nous est donné, de préférence à tant de païens de l'antiquité, de participer aux bienfaits qu'apporte Noël i.
4 janvier.
Cinquième conférence de l'Avent : « de V influence de la société catholique sur la société naturelle quant à la propriété - ».
On reproche au droit évangélique de n'avoir pas mis un terme à l'inégalité qui règne dans le partage des biens et d'avoir consacré le principe de la propriété, source de toute misère. Dieu a donné la terre à l'homme, don qui constitue en faveur du genre humain la propriété du sol et du travail. Ainsi, la propriété existe de droit divin. Mais sur qui repose-t-elle T'* Sur la société ou sur l'individu ? L'Evangile consacre avec raison la propriété sous sa forme individuelle : autrement on ouvrirait la porte au despotisme des gouvernants, sans étabjir légalité rêvée. On objecte à tort que la comjTiunauté du travail est une idée chrétienne, ainsi que l'inégalité des offices ; dans l'un et l'autre cas, la liberté n'est pas atteinte. On objecte aussi à tort les abus de la propriété ; car Jésus-Christ a paré à ces incon-
^ Allocution inédite. — D'après une copie manuscrite du registe de la Fraternité de Paris.
- Lacordaire commence sa conférence après avoir prévenu son « immense auditoire » que le cours de ses instructions ne finira point aujour- ■d'hui, dimanche dans l'octave de Noël, mais se prolongera jusqu'au 18 janvier. {Ami, t. 127, p. 766.)
— Sc) I —
vénients en accordant à Tesclave le droit d'acquérir, en obligeant le riche à faire l'aumône, en tressant au pauvre une couronne royale, enfin en révélant que le bonheur est une chose de l'âme et non du corps, accessible à tout le monde i.
Sixième conférence de la station de J'Arent : « de l'influence de la société catholique sur la société naturelle quant a la famille ».
La propriété étant réglée par la justice et purifiée par la charité, Jésus-Christ voulut protéger ensuite la famille. Celle-ci se compose du père, de la mère et de l'enfant. Parlons des deux premiers, dont la Cenèse détermine les rapports en proclamant la dignité de l'un et de l'autre, l'indissolubilité de leur alliance et leur union à deux personnes seulement. Ces trois points sont désignés par le cœur et cependant l'histoire montre que l'homme les a violés en avilissant la femme, devenue la victime d'un triple égoïsme, celui de la jalousie, celui de la lassitude et celui de la simultanéité qui « veut joindre l'habitude à la nouveauté ». Pour remédier à ces maux, l'Evangile a rendu la liberté à la femme et il a créé pour elle trois ministères, qui lui donnent une glorieuse action sur les destinées du genre humain, celui du respect, celui de l'éducation et celui de la charité. Ainsi transformée la femme s'est assise heureuse au fover du mariage un et indissoluble; le culte des affections a remplacé celui de la chair -.
18 janvier.
Septième conférence de l'Avent : « de l'influence de la société catholique sur la société naturelle quant à l'autorité ».
L'autorité est menacée du danger d'être tantôt tyrannique, tantôt méprisée. Placée entre ces deux extrêmes, elle a besoin d'un équilibre que procurent l'unité, l'ordre et la puissance. Or, la force armée est incapable de donner ces bienfaits ; seule, une autorité souveraine, commandant la vénération et le respect mêlé d'amour peut les conférer. Le catholicisme a deux sources
' Œuvres, Conférences, II, p. 28i-3o6. — Cf. VAmi, t. 127, p. 766 et s. - Id., p. 3o7-33o. — Cf. VAmi, t. 128, p. 45 et s.
inépuisables ^d'obéissance et de vénération : l'une est publique^ c'est l'autorité de sa hiérarchie ; l'autre est secrète, c'est la confession où l'on avoue ses fautes à genoux. De ces deux sources est né un esprit nouveau, qui a produit la monarchie chrétienne, à la tête de laquelle se trouve un chef, centre d'unité et de puissance, objet de vénération et d'obéissance dans la pratique de la fidélité et la jouissance des biens de la liberté. Le christianisme a opéré cette transformation en faisant du prince un mandataire du peuple et de Jésus-Christ, présent et vivant dans l'élu de la société. Le chef, considéré comme le représentant du Christ, domine par le coté divin de son emploi ; par le côté humain, il porte avec Jésus-Christ la ressemblance du pauvre et reste sur le plan de l'humilité, de la douleur et de l'expiation. Malheureusement, la monarchie chrétienne a abusé de l'obéissance, Jésus-Christ s'est retiré d'elle et elle a péri i.
25 janvier.
Huitième et dernière conférence de la station de l'Agent à Xotre-Dame de Paris : « de l'influence de la société catholique sur la société naturelle quant à la communauté de biens et de vie ».
Cette conférence attire « une foule immense à Notre-Dame ». Au banc d'œuvre, se trouvent l'archevêque de Paris et l'évêque de Valence. Parmi les assistants on remarque la présence de Montalembert, Cauchy, Pasquier, frère du président de la haute Chambre, et d'un « nombre considérable de pairs et de députés » 2.
La communauté volontaire de biens et de vie est une idée chrétienne ; elle est la plus haute pensée économique parce qu'elle partage les biens entre des vies inégales, mais fondues dans une divine égalité, parce qu'elle accroît la valeur des biens cultivés en commun, procure une diminution de désirs et de besoins extérieurs, apporte enfin un remède à la misère, à la servitude et à la corruption. Elle est aussi « la plus haute pensée philanthropique » puisqu'elle procure les cinq services gratuits, dont le pauvre a besoin ; le service de la douleur, celui de la
' Œuvres, Conférences, II, p. 3o7-33o. — Cf. Y Ami, t. 128, p. 108 et s. 2 VAmi, t. 128, p. i65.
vérité, de l'éducation, de la maladie et de la mort, enfin celui du sang par l'institution des chevariers. Elle a aussi rendu d'autres services, que l'orateur ne veut pas énumérer et que le catholicisme a seul été capable de rendre '.
Maintenant, dit l'orateur dans sa péroraison, la première partie de nos conférences est achevée. J'avais à vous montrer la divinité phénoménale de l'Église apparaissant dans le monde... J'ai étudié la constitution de l'Église...; en i836, j'ai examiné la constitution doctrinale de l'Église... Dans les trois dernières années... je vous ai exposé l'influence de la doctrine catholique sur l'esprit, sur l'àme, sur la société... Mais qui a fait cet ouvrage ? qui a bâti l'Église ? Qui lui a donné sa constitution... ? C'est celui dont le nom fera tout ployer sur la terre, c'est le Seigneur Jésus. Je vous convoque l'an prochain au pied de la croix -.
29 janvier.
A Paris, dans l'église de la Madeleine, Lacordaire donne un sermon de charité en faveur de l'église de Bellevue, près Meudon, « édifiée par les aumônes des fidèles en concurrence (sic) du temple protestant construit l'année précédente ». Il parle « de l'agrément et des inconvénients d'être protestant ». Ce discours n'a pas été recueilli •\
l'i février.
.4 Paris, au couvent des dames A ugustines de l A bbaye-au-Bois, une allocution sur « les avantages de la profession religieuse », prononcée à l'occasion de i entrée en religion de M" Caroline Guillemin, fille de l'ancien patron du jeune Henri Lacordaire, stagiaire au barreau de Paris.
Au dire de M. Alexandre Guillemin, le prédicateur « émerveilla » tout son auditoire. Il ajoute qu'il ne croit pas se faire
^ Œuvres, Conférences, II, p. 357 ^^ s. — Cf., VAmi, t. 128, p. i65 et s. 181 et s. — FoissET, Vie, II, p. i58, où le biographe retrace la nature des sujets traités. — L'Univers, où l'on trouve un texte sténographié et que j'ai consulté pour la fixation des dates.
2 UAmi, t. 128, p. 184.
Dans une lettre à Foisset (22 janvier 1846), Lacordaire constate le succès de ses conférences de TAvent : « Les conférences de cette année, quoique « sur un sujet infiniment délicat, ont encore mieux réussi que les années « précédentes. La bienveillance a été à toute épreuve, et je ne sais combien « de préventions ont été déracinées. Je suis persuadé qu'on me croyait « communiste... et qu'on a été tout étonné de me voir dire des choses « chrétiennes sur la société. Mieux vaut tard que jamais. »
^ Cf. L'i'nivers, 27 janvier 1846.
illusion en ©sant dire « n'avoir jamais rien entendu de plus angélique et de plus émouvant » i. Malheureusement, nous n'avons pas le texte intégral de ce discours.
Vous vous trouvez aujourd'hui, madame, — dit Lacordaire — pour la dernière fois en contact avec le monde. Je ne parle pas de ce monde que Jésus-Christ a maudit et que vous ignorez, mais de celui que Dieu lui-même a béni. Vous allez quitter votre famille pour répondre à l'appel de 1 Esprit-Saint, qui a demandé le sacrifice d'Isaac. En échange de votre sacrifice, il vous donnera la justice plus parfaite que celle du monde, la justice du Calvaire et du Thabor : la paix qu'apporte la pureté et que les bruits de la terre ne troubleront pas ; la joie durable et qui ne sera pas éphémère comme les plaisirs d'icibas. Venez donc recevoir l'anneau de vos épousailles sacrées avec Jésus-Christ. L'Eglise vous y invite par mon intermédiaire. Qui eut songé, il y a vingt ans, à nous donner ainsi rendez-vous au pied de cet autel ? Quel rendez-vous puis-je vous donner aujourd'hui ? Dans vingt ans, vous serez peut-être au pied d'un autre autel, dans le temple de la Jérusalem céleste. Puissé-je vous y rencontrer encore avec toute cette assistance -.
L'allocution fut prononcée de l'autel ; pendant que l'orateur parlait, les pâles rayons d'un soleil couchant de janvier entouraient son front d'une auréole et faisaient briller les larmes dans ses yeux rendus humides « à l'évocation de ces chers souvenirs ■• ».
12 février.
A Notre-Dame de Paris, un sermon de charité sur « la perte progressive de la vérité », prononcé en faveur du patronage des aliénées convalescentes, sorties de la Salpètrière et recueillies dans un asile fondé par les docteurs Falret et Voisine.
Trois hérauts — dit l'orateur — sont chargés de nous annoncer la réalité de notre néant : la maladie, la mort et la folie. Les deux premiers attaquent notre nature inférieure, le troisième atteint l'intelligence et nous fait perdre la vérité.
^ Le Père Lacordaire dans l'audace, etc., p. 23o.
- D'après une analyse communiquée au P. Juveneton et insérée dans les S., I., A., 111, p. 85-90.
3 ViLLARD, C. in., p. 53i. — Cf. VL nivers du 4 février 1846.
L'homme ne possède pas la science universelle et la doctrine qu'il a, est empruntée. L'Église a été établie pour nous éclairer; quand on refuse d'admettre son enseignement, on tombe dans le premier degré de la perte de la vérité, dans l'hérésie. Ceux qui rejettent la Bible et n'admettent aucun intermédiaire entre Dieu et nous, tombent dans le théisme, seconde perte de la vérité, où le doute grandit et aboutit au scepticisme. Arrivé à ce point, on dévale vers le matérialisme, troisième perte qui conduit à l'athéisme absolu. Pour remédier à ces maux. Dieu a voulu châtier notre insolence, en nous envoyant la maladie et la folie, qui nous empêchent de dire que nous sommes la vérité. Il y a de la folie à mettre sa raison au-dessus du jugement infaillible de l'Eglise. Evitons ce travers et ayons pitié de ceux qui sont privés de la raison i.
19 février.
A Xotre-Dame de Paris, un sermon de charité sur la dépotion au Corps de Jésus-Christ^ prononcé en faveur de l'œuvre du Calvaire de Montmartre, disparu lors de la destruction du Mont-Valérien et que l'on avait décidé de rétablir -.
Nous avons été créés pour aimer ; mais pour exciter notre enthousiasme, il faut une âme qui se manifeste à nos sens. Par malheur, la racine de l'amour a été corrompue; elle a été attaquée du côté de l'âme par l'orgueil et, du côté du corps, par la sensualité. L'orgueil nous rend incapables de nous donner et la sensualité nous fait rechercher le plaisir égoïste de la satisfaction extérieure. Ainsi, l'homme était privé de l'aliment réclamé par son désir d'aimer. Pour le lui accorder, Dieu a donné Jésus-Christ, dont la physionomie humaine est idéale et capable de captiver les cœurs, et dont le corps a été l'objet d'un culte dès l'origine du christianisme. C'est par le corps que le Sauveur s'est dévoué pour nous dans la passion et le
^ D'après le texte publié en 1846 dans le Journal des Prédicateurs et reproduit par le P. Rayonne dans les 5., /., .1., I, p. 188-21 3.
^ Il prit pour texte : « Manifeste magnum est pietatis sacramentum, quod manifestum est in carne, justificatum est in spiritu, apparuit angelis, praedicatum est gentibus. creditum est in mundo, assumptum est in gloria. » (I ad Tim., m, 16.)
culte rendu a la croix conduit au salut et à la victoire. Sur la colline de Montmartre, Dieu a mis au point de vue naturel quelque chose de singulier; au point de vue surnaturel, ce tertre rappelle des martyrs et des saints comme saint Denis et saint Ignace de Loyola. Il convient d'en restaurer le sanctuaire \
V^' mars.
Première conférence de la station de Strasbourg.
En 1837, Lacordaire avait déjà reçu l'invitation d'aller donner une station à la cathédrale de Strasbourg. L'offre avait été agréée, lorsque, entre deux conférences de Metz, Lacordaire fit des démarches pour régler le différend survenu entre le philosophe Bautain et Mgr de Trévern -'. Ce dernier fut mécontent de cette intervention et le projet d'une station resta dans l'ombre pendant plusieurs années. Plus tard, la faveur revint à Lacordaire et il fut résolu qu'un carême serait donné en 1846.
Quand la nouvelle fut publiée, « une foule de chambres» sont retenues dans les hôtels de Strasbourg, pour chaque dimanche du carême, par des étrangers venus d'Allemagne, de Suisse et des départements voisins ^. Dès le premier dimanche, les places réservées sont occupées de bonne heure et dans un ordre parfait. L'évêque et le clergé capitulaire, les professeurs du Séminaire et les curés de la ville prennent place au banc d'œuvre ; tout autour, on peut voir les personnalités marquantes de la ville, le préfet, des généraux, les officiers de l'état-major, le recteur de l'Académie et beaucoup d'autres encore. Sur la fin du chant de l'hvmme Veni creato?', le prédicateur paraît en chaire. Il porte la grande tonsure ; les cheveux de la couronne entourent le front et les tempes. Sa belle taille en impose déjà, relevée qu'elle est par la blancheur de l'habit. Il demande la bénédiction épiscopale ; puis il se redresse et commence son discours d'une voix haute et claire ^.
1 D'après le texte publié en 1846 par le Journal des Prédicateurs et l'eproduit par le P. Bayonne dans les S., I., A., p. 213-234,
2 Cf. FoissET, Vie, 1, p. 413 et s. — Lettres à M"" Swetchine, 5 janvier. i3 février et 22 mars i838.
•^ L'Ami, 10 mars 1846.
^ Katholisches Kirchen-und Schulblatt fiir das Elsass, 1846, p. 65 et s.
Dans cette première conférence Lacordaire a traité la question de la divinité de Jésus-Christ comme à Grenoble, le 24 mars 1844, et à Lyon, le 9 février 1845 1.
8 mars.
Deuxième conférence, siu^ « Jésus-Christ lumière du monde ».
Pour la première partie de ce discours, comme à Grenoble, le 3i mars 1844, et à Lyon, le 2 3 février 1845. La deuxième, par contre, a été refondue et remaniée -.
15 mars.
Troisième conférence, sur « la nécessité d'une autorité enseignante ».
Comme à Grenoble, le 14 avril 1844, sauf cependant l'exorde ^.
22 mars.
Quatrième conférence de la station de Strasbourg, sur « la nature de l'autorité enseignante et sur son existence dans l'Église catholique ».
Le pouvoir d'enseignement est d'abord une autorité supérieure^ sans quoi elle n aurait aucun droit à notre soumission. C'est une autorité qui gouverne l'esprit tout en respectant la liberté individuelle ; car, là où il n'y a pas de liberté, régnent la contrainte et le fatalisme incapable de faire gagner des mérites. Elle gouverne par le moven d'une soumission respectueuse, volontaire ; enfin, dans le sens de la vérité, puisque c'est le seul but du pouvoir d'enseignement. Or, pour gouverner dans le sens de la vérité il faut savoir propager la vérité, la conserver et la défendre ; il faut surtout la posséder, ce qui suppose une intelligence éclairée des rayons de la vérité provenant ou bien de sa nature infaillible ou bien d'une source étrangère. Mais, Dieu seul est la vérité par essence ; l'homme
1 Au sujet de cette conférence, cf. lettre à xM.™' Swetchine, 2 mars ; — ainsi que Katholiches Kirchen und Schulblatt fiir das Elsass, 1846, p. 70-71.
2 Cf. le résumé fort bien fait qui a été publié dans le Katholisches Kirchen und Schulblatt, 1846, p. 71 et 72.
^ Cf. Katholisches, etc., p. 99 et 100.
— SgS —
ne fait que recevoir la vérité révélée par la parole divine. Ainsi, le pouvoir d'enseignement doit être une intelligence mise en possession de la parole de Dieu, capable de la garder et de la défendre contre les fausses interprétations, enfin collective et non individuelle, puisque la doctrine doit continuer à subsister après la mort de l'individu, à travers tous les temps et tous les siècles.
L'Eglise catholique a la prétention inouïe de posséder ce pouvoir d'enseignement et elle l'exerce sur l'esprit de i5o millions de fidèles, sans porter atteinte à la liberté et par l'intermédiaire collectif du Pape et des évèques. Tel est le fait. Mais comment démontrer qu'elle possède réellement ce droit ? En faisant voir qu'en dehors d'elle, personne ne revendique la prérogative de l'infaillibilité. Dans lantiquité, le paganisme n'a jamais eu pareille prétention ; dans les temps modernes, la philosophie est dépourvue d'autorité morale et l'hérésie ne possède pas l'unité doctrinale, compagne nécessaire de la vérité. Son enseignement est purement négatif. L'Eglise catholique seule satisfait aux conditions que doit réaliser la gardienne et le dépositaire de la vérité. Bienheureux ceux qui entrent dans le giron de cette véritable Eglise ^
29 mars.
Cinquième conférence de la station, sur « l'existence et l'origine du mal moral ».
Comme à Lyon, le i6 mars 1845, sauf que Lacordaire n'a pas traité la question de la manière dont la faute originelle est imputable aux descendants du premier homme : cette dernière partie du discours a été laissée de côté -.
5 avril.
Sixième conférence, sur « la loi de l'expiation et son application à l'humanité pécheresse ».
Sauf des modifications accidentelles, surtout dans la péroraison, comme à Nancy, le 26 mars 1848 ^.
^ D'après le Katholisches Kirchen und Schulblatt, p. io2-io5.
- Cf. le résumé du Katholisches Kirchen und Schulblatt, p. 102- io5.
3 Cf. id., p. io5 à 107.
12 avril.
Septième conférence, sur « Jésus-Christ, la vie du monde par l'Eucharistie».
La première partie de la confirmation renferme le même genre de considérations que la conférence donnée à Notre-Dame de Paris, le i6 avril i835. Dans la seconde partie, Lacordaire réfute trois objections : Comment Jésus-Christ peut-il être présent sous les apparences d'un peu de pain ? — Comment le même corps peut-il se trouver dans différents endroits en même temps ? — Enfin, la manducation du corps de Jésus- Christ ne doit-elle pas inspirer une invincible horreur i?
Huitième conférence, sur la perpétuité du christianisme combattu par les hommes et soutenu de Dieu.
Sauf Texorde, comme à Grenoble, le ii février 1844 -. 26 avril.
Neuvième et dernière conférence de la station de Strasbourg.
Malgré le mauvais temps, on peut à peine remarquer une diminution d'affluence ^.
Lacordaire parle sur la possibilité qu'il y a pour tous les hommes de faire leur salut éternel. Sauf des modifications secondaires, le corps du discours est le même qu'à Nancy, le 3o avril 1843. L'exorde, par contre, est différent. Quant à la péroraison, elle présente aussi des divergences. Le conférencier termine à peu près de la manière suivante :
La série de nos conférences est terminée. J'ai voulu vous faire connaître la nature des mystères chrétiens. Ce que je vous ai dit est bien incomplet et il ne peut pas en être autrement: néanmoins, confiant dans la grâce de Dieu, j'aime à croire que ces entretiens ont produit quelque effet sur vos esprits et que l'impression en restera gravée dans vos âmes. Le zèle que vous avez mis constamment à venir
^ Cf. le résumé du Katholisches Kirchen und Schulblatt 1846, p. i36-i38.
- Cf. id., p. 138-141.
^ Katholisches Kirchen und Schulblatt, p. 129.
entendre la paroîe divine, Taffluence d'hommes aussi nombreux, votre attention soutenue me sont une preuve que l'appel de Dieu a trouvé un écho dans vos cœurs. Je n'ai pas eu le bonheur de convaincre tout le monde, mais les incrédules eux-mêmes ont témoigné d'une certaine communauté de sentiment, quand je vous exposais les plus grandes vérités de la foi chrétienne. Puisse la semence jetée en terre produire une abondante moisson ! Je m'estime heureux d'avoir été choisi pour l'accomplissement d'un ministère, dont les fruits nombreux sont accompagnés de précieuses bénédictions. Celui qui a le courage de quitter son père, sa mère et ses frères, dit l'Esprit-Saint, pour accomplir la volonté du Seigneur, les retrouve ensuite dans la joie. J'ai trouvé parmi vous des frères affectueux et bienveillants, dont le souvenir me sera toujours cher; j'ai trouvé un père dans le prélat pieux qui gouverne, avec une haute sagesse, ce diocèse placé comme un boulevard et une forteresse de la foi à la frontière de la patrie française. Que les desseins d« Dieu se réalisent en vous, et que sa volonté sainte s'accomplisse ! C'est dans cet espoir que je prie Sa Grandeur de bien vouloir nous accorder sa dernière et solennelle bénédiction \
A la fin de la conférence, l'émotion de l'auditoire était visible. On était sous l'empire d'un attendrissement provoqué par les touchants adieux de l'orateur et par les magnifiques développements apportés à la thèse défendue -.
Ainsi s"est terminée cette station. Lacordaire était allé à Strasbourg « avec grand' peur, pensant que c'était là un pays froid, germanique, juif, protestant », rebelle à toute émotion religieuse ^. 11 sentait que sa mission était délicate et semée de périls ; il savait qu'on redoutait pour lui les écueils d'une imagination ardente, encline aux réfutations enflammées et susceptibles de blesser l'adversaire *. Ces craintes étaient sans fondement. Tout alla pour le mieux. Dès son arrivée, les curés de Strasbourg vinrent « en corps lui rendre leurs devoirs, marque de sympathie qui le toucha d'autant plus qu'elle ne s'était pas encore produite ailleurs ^ ». Au premier abord, l'auditoire lui parut « un peu plus froid qu'ailleurs » ; mais, cependant, « au silence profond dans certains endroits, à l'oscillation dans quelques autres », il comprit qu'il touchait
^ D'après le Katholisc/ies Kirchen und Schulblatt, 1846, p. 141 à 143. Traduction de l'auteur.
^ Katholisches Kirchen und Schulblatt, p. 129. •^ A M"" de la Tour, i5 mai 1846, p. iSj. ^ Katholisches Kirchen und Schulblatt, p. i35. " FoissET, Vie, II, p. 160.
l'assistance ^ Toutes les autorités constituées assistaient aux conférences. La cathédrale était constamment comble. On voyait côte à côte des catholiques, des protestants, des juifs, des croyants et des incrédules. « Les membres les plus émi- « nents des Chambres badoises, les personnes les plus distin- « guées de la cour grand-ducale, tout le corps diplomatique de « Carlsruhe passaient le Rhin chaque dimanche, catholiques « et protestants sans distinction, pour admirer à l'envi cette « parole qui ne ressemblait à rien de ce qu'on avait entendu « jusque là, pour contempler cette tête rasée, ce moine blanc « si majestueux et si sympathique, si moderne d'accent et de « pensée sous un costume qui faisait revivre dans les imagi- « nations le passé le plus lointain -. »
A Strasbourg, Lacordaire se trouva en présence de cœurs chauds, ouverts aux sentiments de sympathie -^ Nulle part, sauf à Bordeaux, il n'eut « des consolations plus réelles et plus amples ^ ». Nulle part aussi il sentit moins « l'hostilité de l'incroyance ». Une seule voix discordante s'éleva contre lui; ce fut celle d'un professeur de philosophie % un réfugié italien du nom de Ferrari et dont les critiques trahissaient le dépit de voir une chaire environnée de nombreux auditeurs ^\ Ces récriminations particulières ne réussirent qu'à faire mieux ressortir l'approbation générale. Lacordaire continua de jouir de la faveur des Strasbourgeois jusqu'à la fin de la station : ce qui lui fit dire ensuite que sur les bords du Rhin il avait été « tout le temps sur des roses, comme un sybarite spirituel ' ».
' A M"*' Swetchine, 2 mars 1846, p. 410.
- FoissET, Vie, II, p. 169.
'^ A M""' de la Tour, i5 mai 1846, p. iSy.
* Foisset citant une lettre de Lacordaire à .Montaiembert, 24 avril 1846.
'" Foisset, Vie, II, p. 161.
^ Katholisches Kirchen iind Schulblatt, passim. loc. cit.
' A M"" Swetchine, 29 avril 1846, p. 412.
Sur la station de Strasbourg, cf. le très important travail publié dans le Katholisches Kirchen iind Schulblatt fur das Elsass, 1846, où il y a une analyse des discours et où se trouve une étude critique très informée. — L'Impartial du Rhin, qui renferme peu de détails; — VAmi, du 10 mars 1846.
— Foisset, Vie, II, p. i58-i6i ; — Lettres de M"" Swetchine à M"" Mesnard, sans dates, p. 411 ; — lettres de Lacordaire à M"" de la Tour, i5 mai 1846:
— à M"" Swetchine, 2 mars et 2g avril 1846.
5 mai.
A Sirasbourg, un sermon de charité sur «. la puissance expiatrice de l'aumône y.
Ce discours fut prononcé en faveur de l'œuvre de la Providence, destinée à venir en aide aux orphelins, que leur âge ne permet pas de recueillir dans les hospices. Lorateur a développé le même genre de considérations sur l'aumône que le 3o janvier 1845, à Paris, dans l'église de Saint-Roch. Puis, il a exposé « en traits magnifiques » toute l'importance de l'œuvre de la Providence, au succès de laquelle il voudrait pouvoir contribuer. « Autrefois, c'étaient des ducs, des princes, des barons qui faisaient des fondations ; aujourd'hui les œuvres s'accomplissent d'une manière ^plus agréable à Dieu, par le concours de tous, par l'union des âmes ». L'association est capable de merveilles, si l'esprit de Dieu y préside ^
19 juillet.
A Grenoble, une allocution adressée aux membres de la Conférence de Saint Vincent de Paul « sur la situation des esprits au point de vue religieux ».
Dans l'intervalle de ses prédications, le P. Lacordaire aimait à résider au couvent de Notre-Dame de Chalais. « Désireuse de bénéficier de ce voisinage, la conférence de Saint Vincent de Paul de Grenoble ne manquait pas » d'inviter l'orateur à ses assemblées générales. C'est dans l'une de ces réunions qu'il prononça l'allocution suivante -, où il résuma « merveilleusement » la situation des esprits au point de vue religieux '^.
L'homme — dit-il — ne peut pas vivre sans avoir une doctrine spirituelle pour le guider dans ses actes. L'inquiétude actuelle ne provient pas de l'état défectueux des institutions politiques : elle a son origine ailleurs, dans le manque de
^ D'après l'analyse publiée dans V Impartial du Rhin le 6 mai 1846 et reproduite par le P. Baronne dans les S., I., A., I, p. 184-186. — Le P. Bayonne donne la date du 5 mai; Lacordaire, par contre, dans une lettre à M"" Swetchine (29 avril 1846) parle du « samedi 3 mai ».
^ Les autres allocutions n'ont pas été conservées.
^^ Courrier de l'Isère, 21 juillet 1846, citation du P. Juveneton.
direction religieuse. Il y a trois partis parmi les hommes : les uns ne veulent pas de doctrine ; d'autres reconnaissent la nécessité d'une croyance, mais répudiant celles qui existent, ils essayent d'en former une autre ; enfin les chrétiens croient que la formule est trouvée depuis dix-huit siècles. Ces derniers furent triomphants au moyen âge. La Réforme et la Révolution ont ralenti les progrès du christianisme ; mais ayons confiance, l'Eglise ne succombera pas i.
27 septembre.
A Bourg, dans la belle église de Brou, un sermon de charité en faveur de la Société de Saint Vincent de Paul.
Ce discours était demandé « depuis trois ans » par l'évéque de Belley. Les instances réitérées, dont il avait été l'objet, engagèrent le Père à ne pas refuser plus longtemps 2, Au jour fixé, une grande foule accourut. En face de la chaire, dans un espace réservé, se trouvait l'évéque entouré de son clergé et de toutes les notabilités de la ville. Une grande partie de l'église avait été réservée pour les hommes et l'autre, pour les dames. La riche basilique était comble. Quand l'orateur parut, « tout l'auditoire s'est levé d'un mouvement spontané » pour le suivre des yeux jusqu'à la chaire ^. Le thème développé fut le même que le 3 septembre 1848, à Toul, et le 2 juin 1844, à Dijon. Il y a seulement quelques différences secondaires, qui touchent à la forme plutôt qu'aux idées ^.
« Cette journée, dit le Joiunial de l'Ain, a été fertile en grandes émotions religieuses ^. »
28 septembre.
A Bourg, à l'occasion de la bénédiction d'un autel dans la maison des orphelins, le P. Lacordaire prononce, après la cérémonie d'usage, « une courte et touchante allocution » pour
^ D'après l'analyse publiée dans le Courrier de l'Isère, 21 juillet 1846, et reproduite dans les S., I., A., III, p. 290-293.
2 A M"" de la Tour, 21 août 1846, p. 145. — A M"" Swetchine, 2 octobre 1846, p. 423.
' UAmi, t. i3i, p. 3i.
* Cf. S., L, A., I, p. 125-126.
^ Citation de VAmi, loc. cit.
engager les nombreuses personnes présentes à soutenir cet établissement de charité, qui vient de naître K
18 octobre.
A la cathédrale de Na?ic\-, tin sermon sur « le mystère de la pauvreté », prêché à roccasion de la fête de saint Michel, patron des négociants.
« Une assistance nombreuse » se presse dans l'enceinte réservée aux personnes invitées par le comité de la société des commerçants et à la demande duquel, le Père prononce le discours d'usage -.
La pauvreté — dit-il — est un des plus grands mystères de l'ordre social. On essaye en vain d'y porter remède. L'Angleterre sacrifie 200 millions par année pour résoudre le problème et la misère continue de régner de l'autre côté de la Manche. La France a divisé la propriété, fait disparaître les substitutions et les majorats ; et cependant le paupérisme existe encore. Le siècle est impuissant à conjurer le péril, il n'a pas l'intelligence de la pauvreté.
Le christianisme, par contre, la possède. Il a inspiré au riche de la défiance envers les biens de la terre en le prévenant contre l'orgueil et l'avarice ; il lui a suggéré l'idée de mettre son bonheur à soulager ses frères souffrants et l'a empêché de tomber dans un égoïsme odieux. D'autre part, il a porté le pauvre à accepter sa condition pénible en vue de la récompense future ; il lui a appris à rendre méritoires ses privations. La foi est la seule consolation du pauvre, que les dépositaires de la fortune publique ont cependant l'obligation de soulager ^.
25 octobre.
A la cathédrale de Nancy, un sermon de charité sur le « service public
dans la société chrétienne »,
prêché pour l'œuvre des écoles chrétiennes.
Dans l'antiquité comme dans les temps modernes, les nations « sont assises sur la base du service public ». Partout,
* Journal de l'Ain, 28 septembre 1846, cité par VAmi, loc. cit. ^ V Espérance, 20 octobre 1846.
^ D'après l'analyse publiée dans VEspérance, 20 octobre 1846, et insérée par le P. Rayonne dans les S., I., A., I, p. 234-237.
on organise une magistrature pour gouverner le pays et une armée pour le défendre ; mais ce service public ne répond nulle part à tous les besoins de l'individu et de la communauté sociale.
Le christianisme a été plus heureux dans ses efforts. 11 a remis en honneur l'esprit de pauvreté, prêché la nécessité de l'obéissance et réglé les passions par la vertu de chasteté. La pratique de ces vertus a créé les ordres religieux, le clergé, les Frères des Écoles chrétiennes, autant d'institutions bienfaisantes, que la religion seule a su établir pour le bonheur de l'humanité ^
15 novembre.
A la cathédrale d'Orléans^ un sermon de charité sur « le mérite de la foi » chrétienne.
Les grandes inondations du mois d'octobre 1846 excitèrent la compassion du public. Pour « payer son tribut à la misère », le Père offrit à Mgr Fayet, évéque d'Orléans, de donner un sermon de charité en faveur des familles éprouvées. Son offre fut acceptée avec reconnaissance -.
Les grandes catastrophes — dit l'orateur ^ — sont envoyées par Dieu pour réveiller dans les âmes deux sublimes sentiments : la charité qui porte secours à la misère et la foi, à la lumière de laquelle nous apparaît la vanité des œuvres de la science humaine. Quel est le mérite de cette foi ?
La foi est l'adhésion de l'intelligence et du cœur à la parole de Dieu, communiquée par TEglise. L'incrédule conteste le mérite de croire à la parole divine, motivée ou non. Pourtant, ce mérite existe. 11 ne provient pas du sacrifice de la raison, ni de l'admission de choses inintelligibles, mais de la confiance qu'on accorde à Dieu en admettant ce qu'il enseigne sur sa simple parole. Par là, on rend hommage à la souveraine vérité, et souvent un hommage accompagné de
^ D'après un compte rendu publié dans VEspérance et reproduit par le P. Bayonne dans les S., L, A., I, p. 237-240. — Cf. à M"' Swetchine, 2 octobre 1846, p. 423.
■^ P. Bayonne, loc. cit.
^ II prit pour texte : « Justus meus ex tide vivit. » (Ad Rom., I, 17.)
sacrifice, puisqtie Dieu nous demande de lui immoler nos passions et notre vie elle-même.
Ainsi, la foi nous unit à Dieu par la confiance à la souveraine vérité ; elle nous unit encore à lui par l'amour de la bonté suprême. L'amour a du prix et de la valeur, parce que d'abord c'est un acte libre, qui se donne et ne se ravit pas ; parce qu'ensuite c'est un acte de préférence accordé à l'être aimé; un acte de dévoùment qui porte à sacrifier nos propres avantages ; enfin, un acte d'union commencé sur la terre et consommé dans la vie future. L'incroyant est incapable de saisir ces vérités ; il croit par la raison et non par la foi sur laquelle cependant repose le véritable amour. Prions pour les incrédules ^
Le même jour, dans la soirée, Lacordaire prononce une allocution adressée aux membres de la conférence de Saint Vincent de Paul. Elle n'a pas ëté conservée.
Ces deux discours fixèrent à Orléans « de la manière la plus heureuse » l'opinion sur le talent « inimitable du P. Lacor- « daire. Tous les auditeurs furent profondément impressionnés, « et la modestie, la piété qui respiraient dans ses traits, ache- « vèrent l'effet produit par son entraînante et magique élo- « quence. La prévention fit place à l'estime et à l'admiration « dans plus d'un cœur et les vœux les plus ardents appelèrent « la réalisation du désir que lui témoigna Mgr P^ayet, de lui « voir fournir plus tard la station de carême à Sainte-Croix -' ».
29 novembre.
Ouverture de la station de l'Aident à Notre-Dame de Paris. Première conférence sur « la pie intime de Jésus- Christ ^ ».
Après avoir considéré le phénomène divin de TEglise, l'orateur veut étudier la cause, afin de juger si l'ouvrier répond
^ D'après l'analyse rédigée par le P. Bayonne sur les articles publiés dans ï Orléanais (22 novembre 1846) et dans la Revue Orléanaise, 1847, p. 284-288. — Cf. S., L, A., I, p. 142-153. — A M"' de laTour, 20 novembre 1846, p. 149.
2 M. Em. de Torquat, vicaire de la cathédrale, dans la Revue Orléanaise, 1847, p. 288, citée par le P. Bayonne dans les S., L, A., I, p. 142.
3 Le thème de cette conférence rappelle le discours prononcé à Grenoble le 24 mars 1844, à Beaune le 27 mai 1844, à Lyon le 9 février 1845 et à Strasbourg, le i" mars 1846; cependant, l'ordonnance n'est pas la même : l'exorde, la première partie de la confirmation et la péroraison ont subi une transformation.
à l'œuvre. Commençant par sa vie intime, voyons ce que Jésus-Christ dit et pense de lui-même. A ses apôtres et à ses disciples, il se présente comme le Fils de Dieu ; il parle dans le même sens devant le peuple, en public; et devant la magistrature suprême de son pays, il maintient son affirmation : pour la première fois dans l'histoire, un homme ose affirmer qu'il est consubstantiellement Dieu. Or, Jésus-Christ croyait ce qu'il disait en affirmant sa divinité. Il n'est pas un fourbe, mais il est sincère : ce qui le prouve c'est son incomparable caractère : son intelligence a le don de la sublimité continue; son cœur déborde d'onction évangélique et de tendresse virginale ; sa volonté a la certitude absolue de soi-même, qui se passe de tous les moyens humains. Un pareil caractère est incompatible avec le vice de la fourberie. Jésus-Christ est sincère dans son affirmation, il croit qu'il est Dieu et comme il ne pourrait pas le croire, s'il ne l'était pas réellement, nous avons le droit de conclure que Jésus-Christ est Dieu ^.
Cette première conférence avait attiré à Notre-Dame une foule « énorme » -. Pour se conformer à une décision prise récemment par la fabrique ^, « les officiers de l'église ont refusé à tout le monde de garder des places ; M'"^ Swetchine et jVlme de jvi^^ qui avaient envoyé du monde dès sept heures du matin, n'ont pu se placer qu'avec une extrême difficulté * ».
6 décembre.
Deuxième conférence de la station de l'Avent à Notre-Dame de Paris, sur « la puissance publique de Jésus-Christ >•>.
La divinité de Jésus-Christ ne se démontre pas seulement par son affirmation, mais aussi par la manifestation de sa puissance. Les êtres se révèlent par la substance de leur être, par la force de leur activité et par la loi. Mais Dieu ne peut pas manifester sa substance sans nous éblouir ; il ne doit pas non plus se révéler par sa loi seule qui est un moyen trop
^ Œuvres, Conférences, III, p. 3-36. — Cf. le texte sténographié publié dans la Tribune sacrée, II, p. 5 et s. — UAmi, 1846, t. i3i, p. 525 et s. ■^ A M"' de la Tour, 3o novembre 1846, p. i5i. ^ Cf. à la même, 20 novembre 1846, p. 149. ^ A la même, 3o novembre 1846. — Cf. VA mi, 1846, t. i3i, p. 525.
faible pour nous convaincre immédiatement ; reste la force, qui donne ni trop ni trop peu de jour et qui s'exerce dansl'ordre physique, dans Tordre moral et dans l'ordre social. Après avoir vu comment Jésus-Christ a appliqué sa force à l'âme et à la société par la vertu, il faut dire comment il a exercé son activité dans l'ordre physique. Jésus-Christ a opéré de réels miracles ; l'Évangile l'atteste, comme aussi les Juifs et les païens de l'antiquité. Dans l'impossibilité d'expliquer ces faits, on a voulu nier la possibilité et la force démonstrative des miracles ; mais ce fut en vain, le fait demeure : Jésus-Christ a fait des miracles pour prouver sa divinité, et il continue même d'en faire K
13 décembre.
Troisième conférence de la station de l'Avent a Notre-Dame de Paris, sur « l'établissement du règne de Jésus-Christ ».
Jésus-Christ a vécu en Dieu dans sa vie intime et dans sa vie publique; il s'est aussi survécu en Dieu par la fondation d'un royaume où il est adoré. Pour établir ce grand œuvre il fallait d'abord vaincre une difficulté intime : il fallait obtenir des hommes l'immolation de leur raison à sa raison, un amour qui surpasse tout amour humain - et des adorations, dont il n'y a pas d'autre exemple sur la terre. Il fallait ensuite vaincre une difficulté publique : vaincre l'idolâtrie, qui flattait les sens et les passions humaines, et que protégeaient les pouvoirs publics ; vaincre l'autorité civile, qui était despotique et toute-puissante, pour lui faire admettre le principe de la liberté de l'âme. Double victoire qui paraît impossible, que Jésus-Christ a remportée néanmoins et sans moyens humains, par l'usage pacifique de la liberté, l'exercice de la vertu et de la patience
* Œuvres, Conférences, III, p. 37-62. — Cf. Tribune sacrée, II, p. 11 et s. — VAmi, t. 1 3 1, p. 619 et s.
- Dans le developpement.de cette partie se trouve un passage d'une grande éloquence et qui a fait dire à Montalembert : «Je me souviens encore, « avec un frémissement intime, de l'intonation désespérée de sa voix lorsque, « dans le tableau de la fragilité des affections d'ici-bas », « il prononça ces « mots : c'est fini, à jamais fini. » {Le Père Lacordaire, chez Douniol, 1862,. p. 142 et 143.)
-dans les persécutions. Heureux celui qui sait reconnaître la réalité de ce triomphe et en comprendre les leçons ^ !
20 décembre.
Quatrième conférence de l'Avent à Notre-Dame de Paris, sur « la perpétuité et le progrès du règne de Jésus-Christ ».
• Il ne suffit pas de remporter la victoire, il faut encore résister à l'action du temps, capable d'user les constitutions les plus stables, de manifester la fausseté d'une doctrine et de renverser les desseins les mieux concertés. Dans le cours des siècles, Jésus-Christ s'est montré plus fort que la nouveauté, la corruption, l'expérience, le hasard et la guerre; il a remporté un triomphe, où l'on peut distinguer trois degrés : depuis l'ère chrétienne, il est la base de tous les établissements religieux, même de l'islamisme, du schisme grec et du protestantisme; il fait partout reculer les ténèbres du paganisme antérieur et de l'infidélité moderne ; enfin, il conserve incorruptible son Église, à laquelle il assure la supériorité numérique, hiérarchique et d'indépendance. Son œuvre, loin d'être en décadence, est au contraire à l'apogée de sa gloire; elle est plus puissante, plus nombreuse et plus influente que jamais. Elle a une triple perpétuité comme aussi un triple progrès. Jésus-Christ a vaincu le temps, il est Dieu -.
27 décembre.
Cinquième conférence .de l'Avent a Notre-Dame de Paris, sur « la préexistence de Jésus-Christ ».
Vivre et se survivre n'est pas toute la vie: il faut encore se préexister. C'est ce que Jésus-Christ a fait en étant l'âme du peuple juif.
Ce peuple a été la plus grande œuvre de l'antiquité par sa législation empreinte des deux caractères de l'universalité et de l'immutabilité; par la constitution de son autorité fondée sur la distinction entre le pouvoir spirituel et temporel ; par la
^ Œuvres, Conférences, III, p. ôS-go. — Cf. Tribune sacrée, II, p. 87 €t s. — UAmi, t. i3i, p. 681 et s.
- Œuvres, Conférences, III, p. 91-118. — Cf. Tribune sacrée, II, p. 94 et s. — L'Ami, t. i3i, p. 740 et s.
constitution de la famille, où les membres se respectaient les uns les autres; enlin^ par les bases sur lesquelles reposait le système de la propriété. Supérieur par sa législation, le peuple juif est aussi supérieur au point de vue de l'art : dans l'ordre de la pensée, il possède la Bible; dans l'ordre de l'expression, la poésie de David et des prophètes; dans l'ordre historique, il remplit une mission de i5oo ans. Enfin, il est supérieur à tous les autres peuples sous le rapport social et religieux. Or, Jésus-Christ était l'àme de cette nation par l'idée messianique, esquissée déjà par les patriarches, précisée par David et Salomon et devenue, avec Isaïe et Daniel, d'une clarté lumineuse. x\insi, voilà deux faits parallèles : l'un qui a duré 2000 ans avant Jésus-Christ, l'autre qui dure depuis 1800 ans après Jésus-Christ; l'un qui annonce le Christ, l'autre qui en est le terme. Jésus- Christ est le mobile du passé* et de l'avenir, — prodige que Dieu seul peut réaliser ^
3 janvier.
Sixième conférence de l'Avent à Sotre-Dame de Paris, sur « les efforts du rationalisme pour anéantir la vie de Jésus- Christ ».
L'incrédulité a essayé tour à tour d'anéantir la vie de Jésus-Christ, de la dénaturer et de l'expliquer. L'orateur va d'abord examiner la première tentative. Le Christ n'est pas une chimère ou une fable, il appartient à l'histoire. « L'histoire est la vie de l'humanité présente à elle-même. » Elle doit réaliser trois conditions : l'écriture doit être publique, susceptible de contrôle ; elle doit porter sur des événements publiés et rapporter des faits, qui se coordonnent dans une trame publique et générale. Quand ces trois éléments sont réunis, l'histoire existe et l'on ne saurait y résister sans aller à l'encontre du sens commun. Or, la vie de Jésus-Christ les réalise. Elle est d'abord contenue dans l'écriture publique des évangiles connus des chrétiens, des juifs et des païens. Elle est ensuite un tissu d'événements publics, qui ont occupé le peuple et les tribunaux.
^ Œuvres, Conférences, III, p. iig-iôo. —Cf. Tribune sacrée, II, p. 125 et s. — L'Ami, t. i3i, p. 800 et s.
Enfin, elle est entrée dans la trame publique de la vie des peuples, qui se sont convertis à l'idée chrétienne. Après avoir réfuté une objection, l'orateur termine en disant que « nier la réalité historique de la vie de Jésus-Christ est un acte de démence ^ »
10 janvier.
Septième conférence de l'Avent à Notre-Dame de Paris, sur « les efforts du rationalisme pour dénaturer la vie de Jésus-Christ »,
De nos jours, les rationalistes ne disent pas que la vie de Jésus-Christ est une fable; ils disent plutôt qu'elle est un mythe : théorie que l'orateur va réfuter.
Une fois l'authenticité de la vie de Jésus-Christ démontrée, on se trouve en face d'un dilemme très simple : Jésus-Christ et ses apôtres ont été sincères, ou des imposteurs. Dans le premier cas, Jésus-Christ est Dieu ; dans le second, on est en présence d'un mystère de contradiction. Pour échapper à ce dilemme, on a créé la théorie du mythe : Jésus-Christ serait un fait transfiguré par une idée. A l'appui de cette assertion, Strauss allègue une analogie, la publication postérieure des évangiles, l'existence du merveilleux dans la vie de Jésus- Christ, enfin le manque de chronologie dans les évangiles. A ces affirmations, il faut répondre que le mythe est incompatible avec l'histoire, à laquelle Jésus-Christ appartient ; cette observation suffit pour briser « le moule mythique ». Notons cependant que l'analogie n'est pas opposée à Jésus-Christ, qu'on ne peut contester raisonnablement à Jésus-Christ son « caractère scriptural », que l'idée messianique n'est pas un mvthe, qu'il est faux que tout récit merveilleux soit légendaire, enfin qu'il n'y a pas de réelles contradictions dans les évangiles. En somme, la théorie de Strauss est impuissante à dénaturer la vie de Jésus-Christ. Une fois de plus, le Galiléen fait un cercueil, — celui du rationalisme -.
^ Œuvres, Conférences, II, p. i5i-i82. — Cf. Tribune sacrée, II, p. 140 et s. — VA mi, t. 182, p. 44-48, 64-68.
■^ Id., III, p. i83-2i2. — Cf. Tribune sacrée, II, p. 2o5 et s. — \SAmi, t. i32, p. 102-107, 123-128.
17 janvier.
Huitième et dernière conférence de IWvent à Notre-Dame de Paris, sur « les efforts du rationalisme pour expliquer la vie de Jésus-Christ ».
Pour expliquer la vie de Jésus-Christ, le rationalisme essaye d'indiquer la raison du christianisme en disant que, sans être Dieu, le Sauveur est « le produit illustre » d'une action progressive et accomplie au sein de l'histoire des peuples. D'abord, sa doctrine existerait déjà en germe dans les théories des anciens philosophes ; Jésus-Christ ne serait pas créateur, mais éclectique. 11 est vrai que le Rédempteur n'est pas venu contredire toutes les anciennes croyances ; néanmoins, il a révélé de nouveaux enseignements sur la créatioli, la nature et la destinée de l'homme, doctrines qui sont combattues par le paganisme, l'hébraïsme et le platonisme. On dit ensuite que le succès expansif de la foi chrétienne s'explique par l'ennui que causait l'idolâtrie. Il faut avouer que les érudits n'admettaient plus la mythologie ; mais, par contre, le peuple y restait attaché et l'Empire favorisait cette tendance comme une nécessité d'État. Enfin, on dit que l'établissement de l'Église s'explique par le besoin d'unité et d'affranchissement qu'on ressentait. Mais ces aspirations sont supposées ; les nations accoutumées à la servitude redoutent au contraire les charges de la liberté : de plus, sous l'Empire romain, on n'avait pas même l'idée d'une Église universelle, distincte de l'État. Ainsi, sous ce rapport, Jésus-Christ a contredit toutes les nations, comme il a contredit toutes les doctrines par la sienne. La cause de cette opposition se trouve dans l'état corrompu de l'humanité. De là, une résistance désespérée ; mais de là aussi, la grandeur du triomphe de Jésus-Christ i.
^ Œuvres, Conférences, III, p. 213-241. — Cf. Tribune sacrée, II, p. 269 et s. — UAmi, t. i32, p. 161-166, 181-184.
Sur l'ensemble de la station, cf. Foisset, Vie, II, p. 164-166. — VUnivers qui a donné le texte sténographié des conférences et que j'ai consulté pour la fixation des dates.
28 janvier.
A Paris, dans l'église de Saint-Siilpice,
un sermon de charité sur « la prédestination de sainte Madeleine
et sur les causes de cette prédestination ».
M. de Gérando avait fondé en 1889 un asile-ouvroir pour les jeunes filles convalescentes, récemment sorties des hôpitaux et guettées par la misère et l'immoralité. En 1845, le Père avait été sollicité de donner un sermon de charité en faveur de cette œuvre intéressante; malgré sa bonne volonté il ne put accéder au désir qui lui avait été exprimé, qu'au commencement de 1847 ^•
L'Ancien Testament nous a conservé — dit-il ^ — ja mémoire d'un grand nombre de femmes illustres; le Nouveau ne nous en offre que deux, la mère du Sauveur et la pécheresse Marie-Madeleine, dont l'orateur va étudier la prédestination.
A l'exemple de tous les hommes, Jésus-Christ a éprouvé le besoin de se choisir des amis. 11 a voulu des apôtres, il a voulu aussi des femmes qui jouissaient de la faveur de la familiarité divine et auxquelles était confié le soin de le servir et de pourvoir à sa subsistance. Servir ainsi le Sauveur a été la première prérogative de Marie-Madeleine ; la seconde a été d'obtenir la grâce de la résurrection de son frère ; la troisième, de baiser les pieds du Sauveur et de lui verser des parfums sur la tête; enfin, pendant la passion, de rester au pied de la croix et après la résurrection, d'être favorisée la première d'une apparition. Pourquoi ces privilèges, alors que Marie-xMadeleine était une pécheresse publique et qu'elle était devenue ce qu'il y a de plus méprisable sur la terre ? D'abord, parce que Dieu est attiré par le malheur, qu'il éprouve de la pitié pour l'être vil et méprisé de tous. Ensuite, pour réparer la monstrueuse injustice commise par les hommes qui abusent de la faiblesse du sexe et qui abandonnent la victime, quand le crime est perpétré. L'orateur termine son discours par une chaude recom-
1 A M""' Swetchine, i" novembre 1845, p. 408.
^ II prit pour texte : « Remittuntur ei peccata multa quoniam dilexit multum. » (S. Luc, vu, 47.)
mandation de l'Œuvre des jeunes filles convalescentes. Donnez, s est-il écrié ; versez Tobole expiatrice, il vous sera donné d'entendre cette parole de Jésus-Christ : beaucoup de péchés seront pardonnes à vos fils, « parce que vous-mêmes vous avez beaucoup aimé ^ ».
10 février.
A Paris, dans l'église de Saint-Roch, un sermon de charité pour rérection, à Moulins, de la première église consacrée au Sacré-Cœur'-.
Le prédicateur veut parler de la dévotion en général et de la dévotion au Sacré-Cœur en particulier.
Trois choses constituent la vie chrétienne. D'abord les mœurs ou les efforts que nous» faisons pour ressembler à Dieu dans notre vie et dans notre conduite. Ensuite, les sacrements, où Jésus-Christ nous communique sa vertu et sa force d'assimilation pour nous aider dans l'œuvre de notre sanctification. Enfin, la dévotion ou l'amour de Dieu exprimé par des pratiques extérieures, dont Jésus-Christ est le centre et le terme et qui sont abandonnées à notre inspiration personnelle. Cependant, plusieurs ont été créées par l'Eglise ou par Jésus-Christ luimême, qui est intervenu dans des révélations particulières.
Vers le milieu du XVII'"'^ siècle, l'Eglise de France était menacée d'un triple fléau : le jansénisme, qui prêche la sévérité chrétienne séparée de l'idée de miséricorde ; le rationalisme, qui veut se faire à lui seul une vérité indépendante de toute révélation ; enfin, le despotisme. Pour obvier au mal, Jésus-Christ a révélé la dévotion à son divin Cœur, qui s'est répandue peu à peu dans toute l'Eglise. De nos jours les trois fléaux reculent et tendent à disparaître. Sachons reconnaître le secours accordé en soutenant l'œuvre de l'érection d'une église consacrée au cœur aimant de Jésus-Christ ^.
' D'après le texte publié par la Tribune sacrée (juin 1849) et reproduite par le P. Bayonne dans les S., I., A., \, p. 240-262.
2 Cf. y Univers du 7 février 1847, où est annoncée la cérémonie projetée.
3 D'après le texte publié dans la Tribune sacrée (mai 1847) et inséré par le P. Bayonne dans les S., L, A., I, p. 262-288.
- 4i5 - 21 février '.
Première conférence de la station de Liège.
En i838, pendant la station de Metz, Lacordaire avait reçu l'invitation d'aller donner à Liège une série de conférences; il déclina l'offre qui lui était faite et ne voulut pas s'engager pour rinstant 2. Plus tard, en 1846, nouvelle invitation à l'occasion du jubilé séculaire de l'institution de la Fête-Dieu. Cette fois, il accepte ; mais après coup, il est obligé de revenir sur sa promesse. Après de nombreuses tergiversations, il linit par promettre d'aller donner dans la cité belge le carême de 1847 ^ Ce dernier projet devait être réalisé, malgré le peu d'envie et les regrets même, que le religieux éprouvait d'aller prêcher hors de France. Pour s'y résoudre, il eut besoin de prendre « son courage à deux mains » ^. C'est dans ces dispositions peu favorables que Lacordaire se rendit à Liège. Mais ces préventions ne devaient pas tarder à s'évanouir. Quelques jours après son arrivée, ses impressions changent; il constate qu'il a été bien accueilli de levéque et de tout le monde, et que l'on « accueille encore mieux » sa parole ■*.
Dans sa première conférence, Lacordaire parla sur la question de r « universalité de la foi religieuse ». Sauf de légères différences, ce discours est semblable à celui qu'il a prononcé sur le même sujet à Nancy, le 27 novembre 1842, et à Grenoble, le 4 février 1 844 ^\
^ Les sources que j'ai consultées n'indiquent pas les dates des conférences de Liège. Mais commencées probablement le 21 février et terminées le 18 avril, elles ont dû avoir lieu les jours, dont je donne les dates.
- A M"" Swetchine, 22 mars i838, p. i56.
^ A M™' de Prailly, 21 août 1846, p. 7g.
^ A M"" de la Tour, i5 mai 1846, p. iSy.
^ A M"" de Prailly, 10 mars 1847. — Cf. à M"" de la Tour du Pin, 25 mars. — A M"' Swetchine, 25 avril 1847.
*^ Cf. l'analyse publiée dans V Émancipation et reproduite par Redouté dans la brochure intitulée : Conférences du R. P. Lacordaire tenues à la cathédrale de Liège.
28 février.
Deuxième conférence de la station donnée a la cathédrale de Liège sur « l'action de l'homme contre la religion et l'action de Dieu pour la religion ».
Sauf quelques modifications secondaires, comme à Grenoble, le 1 1 février 1844 ^
7 mars.
Troisième conférence de la station de Liège, sur « le mystère de la Sainte Trinité ».
L'exorde de cette conférence a été fort admiré. On la considéré comme « le plus beau des neuf » discours de la station et même comme « l'un des plus beaux » que l'on ait jamais entendus. « C'était un coup de force ». Le prédicateur le fit « sortir du sujet comme une fleur de sa tige »; ce qui n'arrive pas souvent au P. Lacordaire, « dont le genre est de procéder par synthèse - ». Le reste du discours est à peu près comme à Bordeaux, le 12 décembre 1841, et à Nancy, le i5 janvier 1843 ^. Quand l'orateur fut amené à expliquer les relations divines, il choisit des exemples dont l'un fut particulièrement goûté. « Il est impossible — dit le Journal de Bruxelles — de rendre compte de cette partie. » « Lacordaire semblait aspirer son auditoire qui sous le feu de cette parole ardente, a été saisi d'un mouvement d'admiration, qui s'est manifesté très vivement, quoiqu'il ait été contenu par la sainteté du temple ■*. »
1 Cf. l'analyse du Journal de Bruxelles reproduite par Redouté, loc. cit., p. 7-1 1.
■^ Repue catholique, article copié par le F. Coppens, O. P., sans date.
^ Cf. l'analyse publiée dans le Journal de Bruxelles et reproduite par Redouté, loc. cit.^ p. ii-i5, sans date.
Les 3"", 4"", 5°", 6°", 7"", 8"" et 9°" conférences de Liège ont été reproduites avec soin par M. Charles Delvaux, alors étudiant en droit et plus tard médecin. Son travail a été publié dans la Galette de Liège. J'ai pu en consulter une copie.
'* Redouté, loc. cit., p. i3.
15 mars.
Quatrième conférence de la station de Liège, sur « la création : le fait, le but et le plan ».
Après avoir parlé de Dieu, il faut retracer — dit Lacordaire — l'histoire de l'homme et dire quel est « le principe, le but et le plan de notre existence ». Trois systèmes ont été imaginés pour expliquer l'origine de l'homme : le matérialisme fait sortir l'univers de la combinaison de certaines forces moléculaires; le panthéisme enseigne qu'un principe spirituel est mêlé à la matière pour produire les modifications de l'être ; enfin, le système dualiste de Platon affirme l'éternité de la matière. Ces systèmes n'expliquent rien : le premier ne rend pas raison de la création et les deux autres supposent l'existence de deux infinis coéternels. Le christianisme présente une théorie plus rationnelle: il enseigne la création, un acte de la toute-puissance divine opérant d'une façon substantielle et faisant sortir du néant la nature même des êtres. Nous ne pouvons guère nous représenter l'acte créateur, mais on peut établir sa nécessité. Les êtres existent de soi ou par un autre ; or, les choses visibles sont dépendantes, serves et limitées; elles existent par un autre ; donc, elles ont été créées. Malgré cette preuve, le dogme de la création reste mystérieux; de plus, il est contesté par ceux qui ne veulent pas se soumettre à Dieu.
La seconde partie du discours a été traitée comme à Nancy, le 23 janvier 1843, et la troisième, comme à Nancy, le 29 janvier 1843, mais d'une manière beaucoup plus succincte 1. Quand l'orateur a montré Dieu posant son compas entre lui et le néant et rencontrant l'homme dans l'indéfini, il se passa dans l'auditoire « un mouvement simultané d'admiration, un choc électrique des cœurs et l'on regrettait la sainteté du temple, qui défendait les applaudissements - ».
^ Cf. Redouté, loc. cit., p. i5-2i ; — ainsi que la reproduction de -M. Charles Delvaux, dans la Galette de Liège.
■■* Repue catholique, article copié par le F. Coppens.
Après la conférence et pour répondre à une invitation qui lui a été adressée, Lacordaire va visiter, avec l'évèque. le séminaire du diocèse de Liège. Une séance littéraire a lieu en l'honneur des deux visiteurs. Aux compliments qui lui sont adressés, Lacordaire répond par une « allocution vivement applaudie ». « Vous m'avez fait entendre — dit-il — trois langues, celle des dieux, celle de la musique et celle du flamand ». Dans mon jeune âge, « je faisais aussi des «vers; mais j'eusse craint de me mesurer avec les jeunes « poètes qui viennent de parler. Aujourd'hui encore, j'aime et «j'apprécie la musique; quant au flamand, j'avoue mon igno- « rance. Toutefois, en écoutant le poète, j'ai compris qu'il parlait « le langage du cœur, etc. ' ».
16 mars.
A cette date -, commencent les entretiens particuliers sur la religion qu'à la demande des élèves de l'Université, Lacordaire a donnés le mardi de chaque semaine dans la salle de la Société d'Emulation, l'académie littéraire de Liège. L'orateur fournit les explications désirées et répond aux objections qui lui sont soumises. Ces conférences intimes n'ont pas été conservées. Nous avons seulement un compte rendu de la dernière. Dans cette réunion, trois objections ont été posées : l'une relative à la doctrine quant au paupérisme : l'autre concernant le mode d'expiation admis dans l'Eglise ; la troisième au sujet du péché originel dans ses rapports avec les enfants morts sans baptême. On ne peut « dire combien a été grande la bienveillance de l'auditoire à l'égard » de Lacordaire, « l'attention que l'on a constamment prêtée à sa parole ». Les étudiants se plaisaient à témoigner par de « longs et d'énergiques applaudissements leur vive sympathie pour celui qui les instruisait ». Le Père venait d'adresser ses adieux avec une vive émotion, rappelant à la jeunesse que
^ Cf. Galette de Liège du 17 mars, citée par VA mi de la religion, 1847, t. i32, p. 670.
- Cf. à M'"' Swetchine, 17 mars 1847, P- A^^-
pour accomplir de grandes choses, elle doit aimer et pratiquer le travail, la religion et la chasteté ; il s'apprêtait à quitter la chaire lorsque M. Lesbroussart, professeur à l'Université, a pris la parole pour remercier le conférencier, « lui rappelant qu'un lien l'unissait désormais à l'Université de Liège » i.
21 mars.
Cinquième conférence de la station donnée à la cathédrale de Liège, sur « l'origine du mal » et « la transmission du péché originel ».
La première partie de ce discours rappelle celui que Lacordaire a prononcé à Nancy, le 5 février 1843. Dans la seconde, l'orateur indique les divers systèmes, qui ont été imaginés pour expliquer l'origine du mal. Le manichéisme enseigne qu'il y a deux principes coéternels, l'un bon et auteur du bien, l'autre mauvais et cause du mal ; mais ce système conduit à la négation de Dieu et à la ruine de la morale. Le matérialisme nie Texistence de Dieu et attribue le mal à l'imperfection essentielle de la matière ; ce système a le tort d'attribuer le mal à ce qui est éternel et de rendre irresponsables les criminels. La théorie de Rousseau prétend que l'homme naît bon et que la société le déprave ; ce svstème est antisocial et tend à nous replonger dans l'état sauvage. La vraie solution du problème se trouve dans la théorie catholique qui enseigne que l'origine du mal doit être recherchée dans le péché de nos premiers ancêtres.
Dans la troisième partie de sa conférence, Lacordaire a donné la substance du discours prononcé à Bordeaux, le 9 janvier 1842, et à Nancy, le 19 février 1848 -. Pour expliquer le principe de solidarité, l'orateur a fait une excursion « heureuse » dans l'histoire de la Belgique et où l'éloge fut dit avec un « rare bonheur d'expression et de délicatesse ^ ».
^ Galette de Liège, citée par VAmi de la religion, t. i33, p. 186. 2 Cf. Redouté, loc. cit., p. 21-26; — dans la Galette de Liège, la reproduction de M. Charles Delvaux.
^ Revue catholique, article relevé par le F. Coppens, O. P.
28 mars.
Sixième conférence de la station de Liège, sur « la loi de la réparation » et sur « la manière dont elle a été appliquée a l'humanité ».
Sauf quelques modifications peu importantes, comme à Grenoble, le 7 avril 1844, et à Lyon, le 24 mars 1845 ^
4 avril.
Septième conférence de la station de Liège sur « la nécessité en religion d'une autorité doctrinale ».
Sauf l'exorde et la pérofaison, comme à Grenoble, le 14 avril 1844 -. Daucuns ont considéré ce discours comme celui qu'il faut mettre « au premier rang » à cause des « beautés » qu'il contient ^.
Huitième conférence de la station de Liège sur « la nature de l'autorité doctrinale et son existence dans l'Église catholique ».
Comme à Strasbourg, le 22 mars 1846. Lacordaire a terminé cette conférence de la manière suivante. « L'histoire raconte « que Totila étant un jour allé trouver un saint solitaire des « Apennins, le solitaire mettant la main sur le cœur du con- « quérant, lui dit : Donne-moi ton âme et garde pour toi ton « empire et tes richesses. L'Eglise aujourd'hui, dépouillée de « tout, met aussi la main sur le cœur de l'humanité et lui dit « comme le solitaire des Apennins : Donne-moi ton àme et « je t'abandonne le reste ■^ ».
1 Cf. Redouté, loc. cit., p. 26-3 1 ; — ainsi que dans la Galette de Liège, la reproduction de M. Charles Delvaux.
2 Cf. la reproduction de M. Charles Delvaux, dans la Galette de Liège, sans date. — A partir de la septième conférence inclusivement, la publication in-S" de Redouté, imprimeur, ne fournit plus aucun renseignement sur les conférences de la station.
3 Revue catholique, article copié par le F. Coppens, sans date.
^ Cf. la reproduction de M. Charles Delvaux, dans la Galette de Liège, sans date.
18 avril.
Seiipième et dernière conférence de la station donnée à la cathédrale de Liège^ sur l'Eucharistie.
Lacordaire commence par raconter l'histoire de l'institution de l'Eucharistie ; puis, s'excusant de ne pouvoir tout dire, il conseille la lecture des Études sur le christianisme par Auguste Nicolas ; enfin, il arrive à la question de la nature et de la possibilité de l'Eucharistie, objet de la conférence et qu'il traite comme à Nancy, le 2 avril 1843. L'orateur fait ses adieux de la manière suivante.
Je vais descendre de cette chaire où j'ai été appelé par l'estime et la confiance de votre premier pasteur. Je ne me flatte pas, Monseigneur, d'avoir accompli les graves devoirs de la charge que vous m'avez imposée. Je sais que tout le bénéfice en a été pour moi. J'ai pu apprécier vos vertus et vos services. Mon cœur de religieux accoutumé à la règle austère des cloîtres a trouvé à s'édifier auprès de vous et je partirai de Liège moins mauvais. J'ai trouvé dans votre chapitre, dont j'ai l'honneur de porter les insignes, de véritables confrères, avant même qu'ils le fussent et dans votre clergé de fidèles coopérateurs à l'œuvre de Dieu. Que dirai-je de cette ville qui m'a reçu si cordialement, de ces corps savants qui m'ont honoré de leurs suffrages et de vous, Messieurs, qui m'avez tant consolé par votre assiduité et votre calme ? C'est donc encore à moi que tout le bénéfice est échu et je contredirais volontiers la parole de l'Apôtre : Non habemus hic manentem civitatem. J'ai trouvé dans la ville de Liège une cité permanente et mon cœur y demeurera toujours. Que Dieu la conserve au bord de son fleuve, avec ses riches vallées et ses industrieuses collines ! Puissé-je un jour la retrouver dans la patrie éternelle avec tous ses enfants, auprès du fleuve de la charité infinie \
Ces paroles produisirent une « émotion générale » dans la foule la plus grande et la « plus compacte qui se soit jamais entassée sous les nefs » de la vaste cathédrale -.
Pendant les deux mois de son séjour à Liège, Lacordaire vit affluer chaque dimanche « 5,ooo auditeurs » au pied de sa chaire et comme ailleurs, dans les villes de la province, les
^ D'après la reproduction de M. Charles Delvaux, loc. cit.
- Galette de Liège, citée par l'Ami de la religion, 22 avril 1847.
fidèles envahissaient le sanctuaire dès le matin \ « Plusieurs heures avant le sermon, il devenait impossible d'v trouver place -. » Le prédicateur eut « le succès le plus complet » ; « pas une voix dissidente » ne se fit entendre. Levêque, Mgr Van Bommel, un homme dont le nom restera, l'attacha au chapitre de son église cathédrale et le combla « jusqu'à la fin de marques de bienveillance et de gratitude»; la société libre d^ Emulation le revendiqua « comme un de ses membres » ; l'Université de Liège « usant pour la première fois d'un privilège qu'elle tient de la loi » voulut qu'il fût « désormais l'un des siens » et lui conféra le grade de docteur en philosophie ho7io7'is causa : enfin, les habitants de la ville décidèrent qu'un portrait du conférencier « exécuté par un habile artiste resterait désormais déposé à l'évêché ».
Au sortir de la cathédrale, après la dernière conférence, l'orateur reçut à févéché plusieurs députations : entre autres, la société de Saint Vincent de Paul en corps et un groupe composé des « personnes notables de la ville » •^.
Au dire de Lacordaire, la station de Liège réussit « au delà de ce qu'il pouvait espérer ^.
27 avril.
A Bruxelles, dans l'église de Notre-Dame des Victoires, au Sablon, un sermon de charité en faveur des pauvres assistés par la Société de Saint Vincent de Paul.
En 1846, févêque de Liège, Mgr Van Bommel fit célébrer avec pompe le grand jubilé de l'institution de la Fête-Dieu. Des prédicateurs célèbres furent invités. On adressa aussi une demande à Lacordaire et M. de Gerlache le pria d aller ensuite à Bruxelles pour y prêcher un sermon de charité, qui ne put être accordé que l'année suivante, après la station de Liège. A cette occasion, il parla sur la question de la pauvreté et de la
^ L. M., Lacordaire, p. 276.
- FoissET, Vie, II, p. 167.
2 Id., p. 166 et s. — Cassette de Liège, loc. cit. — A M"" Swetchine, 25 avril 1847, p. 428. — LWmi, t. i33, p. 207.
* A M""' de Prailly, 10 juillet 1847, p. 91. — Au sujet de cette station, cf. FoissET, Vie, II, p. 1 65- 168.
richesse. Ce sermon est « le plus beau et le plus complet de tous ceux que nous possédons sur ce sujet » ^. On y trouve le même plan et le même ordre d'idées que dans la conférence prononcée à Nancy, le i8 octobre 1846; il y a cependant des considérations nouvelles, notamment dans les deux parties de la confirmation ; de plus, le texte sténographié qui a été relevé, donne la parole même de l'orateur -.
Ce discours a été prononcé devant le Nonce apostolique et les évêques de Liège et de Gand.
25 mai.
A la cathédrale de Nancy, oraison funèbre du général Drouot.
Pendant la station de Liège, Lacordaire fut prié d'accepter la tâche de prononcer cet éloge ^^. Dès la fin d'avril, il se met à chercher des renseignements. On lui fait un premier envoi de documents, puis un second par l'intermédiaire de M"^^ Swetchine ; il éprouve le besoin de consulter « quelque ouvrage sur la partie militaire de la République et de l'Empire '^ ». Le 18 mai, le travail de préparation est terminé. Sept jours plus tard, un « monde fou » envahit la cathédrale ; on compte « 800 ecclésiastiques dans le sanctuaire ^ ». Son écrit à la main, Lacordaire gravit les degrés de la chaire et commence sa lecture. Il veut — dit-il — rendre au héros un honneur religieux, donner à l'àme de ses auditeurs une consolation et à ses contemporains des enseignements. A cet effet, il raconte les origines obscures du général, ses velléités d'entrer dans l'Ordre des Chartreux, ses débuts dans la carrière militaire. Second lieutenant d'artillerie, il fait partie de l'armée du Nord, puis de celle de Sambre et Meuse. Il se rend aux Antilles, assiste en 1808 à la prise de Madrid, rend à Wagram un signalé service, se distingue dans la campagne de Russie où il gagne ses
^ P. Rayonne, S., L, A., I, p. 288-289. — L'orateur prit pour texte : « Beatus qui intelligit super egenum et pauperem. » (Ps. xi, 10.)
- Cf. le texte publié dans VAmiée dominicaine, janvier 1880 et inséré plus tard par le P. Bayonne. dans S., L, A., I. p. 289-326.
^ FoissET, Xie, II, p. 168.
* A M"" Swetchine, 29 avril 1847, p. 429.
"* A la même, 12 juin 1847, p. 430.
épaulettes de général. Dès lors, Drouot parvient à rillustration ; il est reconnu supérieur à un grand nombre de maréchaux, parmi lesquels il aurait pris rang, si l'Empire avait duré. Dans l'infortune, il reste fidèle à Napoléon : ce qui le fait soupçonner sous la Restauration. Rentré dans la solitude, il supporte avec résignation ses dures infirmités et cultive, avec l'amour des lettres, lamour de Dieu et des hommes par la pratique de la charité et l'accomplissement de ses devoirs de chrétien pieux, — grands et beaux exemples qui demandent à être suivis i.
L'auditoire « s'attendait à de superbes phrases sur l'Empereur et l'Empire », à des descriptions de batailles et mille autres choses de ce genre qui auraient enveloppé le « héros d'une robe si éclatante qu'on aurait fini par ne plus l'y voir ». Il fut surpris « de l'excessive simplicité » du discours. Les adversaires furent obligés de rendre hommage à « l'extrême modération » de l'orateur -. Sainte-Beuve considère cette oraison funèbre comme « un chef-d'œuvre dans l'ordre des productions modernes =^ ».
21 juin.
A Bligny, petit village près de Beaune, Lacordaire bénit le mariage de la fille ainée de son ami, M. Théophile Foisset, avec M. Edouard Dufresne, de Genève et prononce à cette occasion une allocution restée inédite. M"^^ de Juigné a écrit une faible analyse, qu'il est inutile de reproduire *.
29 juillet.
A Grenoble, dans la chapelle des Pénitents Bleus, une allocution adressée aux membres de la Société de Saint Vincent
1 Œuvres, Éloges et panégyriques, p. iiô-iSy. — Ce discours a été publié séparément, en 1847, sous le titre Éloge funèbre du général Drouot, chez Sagnier et Bray, Paris. — Cf. à M"' Swetchine, 12 juin 1847, ^^ laquelle l'orateur avait omis par accident d'envoyer son discours.
Sur cet éloge, cf. Foisset, Vie, II, 168-170. — Montbond, Lacordaire, p. 195-196.
2 A iM"" Swetchine. 12. juin 1847, p. 480. '* Causeries, I, p. i85-i86.
^ Le P. Juveneton en possédait une copie manuscrite, que j'ai pu consulter. — Cf. à M"" de la Tour, 12 juin 1847, p. 159.
de Paul à l'occasion de leur fête patronale. Dans ce discours, qui n'a pas été conservé. Lacordaire a retracé, en présence d'un auditoire nombreux et choisi, les « besoins du pauvre et le devoir sacré de l'aumône ' ».
Juillet, août.
Au monastère de Notre-Dame de Chalais, dans une riante solitude des Alpes dauphinoises, où il allait réparer ses forces phvsiques, Lacordaire a prononcé pendant l'été, en chapitre de communauté, toute une série d'instructions sur la vie spirituelle, sur « les grandeurs, les consolations et surtout les devoirs » des religieux dominicains. Ces entretiens étaient d'une « grande simplicité », mais la parole de l'orateur n'en était pas moins pénétrante; elle saisissait « profondément » et « dégageait même de temps à autre des éclairs qui faisaient éprouver une sorte de commotion électrique - ». La plupart de ces conférences spirituelles n'ont pas été recueillies. Les auditeurs se bornèrent à les écouter « avec une sainte avidité ». Le P. Monjardet fut à peu près le seul à prendre des notes. Voici les résumés de quelques allocutions sur l'humilité.
L L'orgueil est l'amour injuste de sa propre élévation en dépit de Dieu, de son semblable et de soi-même. Il a pour effet de nous faire tomber dans l'illusion sur nos propres mérites, de nous éloigner de Dieu, de nous faire mépriser le prochain. L'humilité, par contre, nous enlève toute illusion sur nousmêmes et nous révèle ce que nous sommes réellement; elle nous fait connaître notre vrai poids et notre juste mesure ; elle nous montre que ce que nous avons, provient de Dieu et que nos qualités ne sont rien à côté de l'idéal divin.
IL Le premier degré de l'humilité est d'apprendre à se connaître. Cette connaissance, nous ne pouvons pas l'acquérir naturellement, ni par nous-mêmes, ni par les enseignements d'autrui. L'humilité est une vertu surnaturelle qu'on obtient de Dieu par la confession et la direction spirituelle. Pour détruire en nous la vaine complaisance, il faut se comparer
i P. Bayonne, s., /., A., 1. p. 326.
2 p. JUVENETON, S., /., A., III, p. 196.
à Jésus-Christ, type idéal de vertu, rapportera Dieu le bien qui est en nous et considérer que nous ne sommes par nous-mêmes que des pécheurs.
III. L'esprit propre est un fruit de l'orgueil. C'est un vice funeste; il est la source principale de l'incrédulité, le père de l'hérésie qui divise, la cause de la contention et de la dispute. Il faut lui opposer l'abnégation ou l'humilité à son troisième degré.
IV. L'orgueil produit de fâcheux effets, non seulement par rapport à l'individu, mais encore par rapport à la société. Il cause d'abord le désir de dominer et de s'élever au-dessus des autres : propension qui contrarie l'ordre hiérarchique établi de Dieu parmi les hommes. Mais si le pouvoir vient de Dieu, il faut cependant se rapprocher des inférieurs par l'humilité et le dévouement. L'ambition est d'autant plus dangereuse qu'elle a quelque chose de grand et qw'elle n'inspire pas de répulsion.
V. A l'égard de nos semblables, l'orgueil produit encore l'amour des honneurs et des distinctions, puis, l'amour de la gloire qui est le plus haut degré de lorgueil. Ce dernier sentiment est très dangereux, il est aussi indestructible. Il faut le combattre en se jetant à corps perdu dans la vertu opposée^ dans l'humilité et la mortification ^
4 août,
A la chapelle de Notre-Dame de Chalais, une allocution pour une profession religieuse.
La vie d'un religieux — dit Lacordaire — peut se résumer en trois mots, omis, opus, opes. C'est un fardeau; comme dans tous les états de vie, il faut boire dans un calice amer, il faut s'immoler. La vie religieuse est aussi une grande oeuvre ; au dedans, il faut prier, souffrir ; au dehors, il faut agir par la parole et la charité apostolique. Mais elle présente aussi des richesses, opes : non pas celles de la fortune, mais celles de la vie assurée, de l'amour fraternel, de la prière et à l'heure de la mort, la consolation d'avoir combattu un bon combat -.
1 D'après le texte publié par le P. Juveneton dans les S.. I., A.j III, p. 199-228.
■^ D'après l'analyse étendue qu'a publiée le P. Juveneton dans les- S., L, A., III, p. 229-236.
Cette allocution est délicieuse de charme et de perfection littéraire. On y admire, à la fois, la beauté de la forme, la vérité de l'idée et l'originalité de la construction.
15 août.
A Voreppe, un sermon pour la fête de l'x^ssomption, mais qui n'a pas été recueilli.
5 septembre.
A Tournon, un sermon de charité sur le mystère de la Sainte Trinité et prêché en faveur des pauvres assistés par la Société de Saint Vincent de Paul. Lacordaire promit ce discours à la condition expresse qu'il ne serait pas sténographié. Dans des lettres inédites, datées des 21 juillet et 20 août 1847, il défend à M. Albert du Boys de le publier et ce dernier n'a pas osé enfreindre l'ordre intimé d'une façon aussi catégorique ^.
7 novembre.
Ouverture de la station de l'Avent à Toulon.
Lacordaire était sollicité depuis quelques années d'aller prêcher dans cette ville. Après quelques hésitations, il finit par accepter l'invitation du curé de la paroisse de Sainte-Marie Majeure. Au commencement de mars 1847, c'est « une affaire arrangée»; il ira donner à Toulon le carême de 1848 2. Mais, au mois de septembre suivant, il fallut revenir sur cette détermination. L'archevêque de Paris transféra les conférences données par Lacordaire à Notre-Dame, de l'Avent à l'époque du carême. Retenu à Paris depuis le dimanche de la Septuagésime, le Père fut obligé d'avancer de quatre mois la station de Toulon •■'.
Il arriva dans cette dernière ville le 4 novembre ^ et le
^ P. Rayonne.
- A M"' de Prailly, 10 mars 1847, p. 87.
3 A Théophile Foisset, 10 septembre 1847, p. 77. — A M"" de Prailly, même date, p. 95.
* A M"" de Prailly, 24 octobre 1847, p. 97.
dimanche suivant, il montait en chaire ^ Sur quel sujet parlat-il ? Toutes mes recherches, à cet égard, sont demeurées infructueuses. Le journal local Le Touio?inais donne peut-être des renseignements circonstanciés, mais la collection de ce périodique ne se trouve ni à la Bibliothèque Nationale, ni aux archives de la ville de Toulon. La Galette du Midi garde également le silence; elle se contente de raconter qu'une analyse des conférences a été faite, qu'elle devait Tinsérer dans ses colonnes, mais que préalablement la rédaction voulut, par scrupule, demander une autorisation, que Lacordaire s'empressa de refuser. Le prédicateur fit des instances pour que la publication n'ait pas lieu et ce formel désir fut considéré comme un ordre que les rédacteurs n'osèrent point transgresser -. J'ignore si cette analyse manuscrite existe encore.
A Toulon, Lacordaire eujt un auditoire qui ressemblait à celui de Metz. Outre les paroissiens de Sainte-Marie Majeure, il vit accourir au pied de sa chaire « une multitude d'officiers et d'emplovés » qui lui composèrent une assemblée « fort convenable '^ ». Dès sa première conférence, il put espérer que ses travaux ne seraient pas « sans fruits * ». Sa parole ne tarda même pas à susciter des « explosions d'enthousiasme ». « Quand il descendait de chaire, les officiers supérieurs de la marine se précipitaient sur ses pas et le suivaient dans la sacristie pour donner un libre cours à leur admiration ». Ne pouvant se dérober à ces manifestations, « le Père les subissait avec une ineffable humilité ^ ».
Un jour pourtant, il fut inférieur à lui-même. Au moment où il allait prononcer la conférence du 14 ou 21 novembre, il apprit la mort de son ami, le P. Hernsheim, et la douleur dont son âme fut envahie, l'empêcha de se livrer complètement à scm. inspiration et de faire concentrer sur le discours prononcé tous les ressorts de son esprit. Les auditeurs ne furent point électrisés comme à l'ordinaire et M"ic ^e Prailly prit la respec-
^ A Foisset, 28 octobre 1847. — Journal Le Toulonnais, cité par la Cassette du Midi, 11 novembre 1847.
2 G ailette du Midi, i3 janvier 1848.
3 A M"* de la Tour du Pin, 3o novembre 1847, P- ^^9- * A M""' Swetchine, 9 novembre 1847, p. 448.
^ Foisset, Vie, II, p. 172.
tueuse liberté de lui communiquer ses « impressions défavorables ». Dans sa réponse, Lacordaire explique « ces inégalités de parole », auquel il se dit être exposé de temps à autre. Alors, il parle « mal » et saisit « mal » son sujet : regrettable effet que peut causer « la lassitude, la tristesse, le défaut de travail, la disposition atmosphérique » et aussi « la main de Dieu, qui se retire pour nous révéler le peu que nous sommes ^ ».
Cependant, la faiblesse de cette conférence ne fut qu'une ombre au tableau ; elle ne ralentit pas l'élan général. Personne n'éleva la voix pour se plaindre ou contredire ; tout le monde continua d'admirer et d'affluer. « L'auditoire fut constamment nombreux, attentif, recueilli, plein de respect et de sympathie ^ ». La vaste enceinte de l'ancienne cathédrale de Sainte-Marie et la tribune qu'on y avait construite, ne suffirent pas pour contenir « l'immense affluence », qui parut aller toujours en augmentant. Quand l'escadre d'évolution de la Méditerranée fut rentrée dans la rade, les nombreux officiers qu'elle renfermait s'empressèrent d'accourir et, dès lors, on vit, à poste fixe, réunis dans la même enceinte, trois amiraux et autour d'eux tout ce que « la marine, l'armée, la magistrature, le clergé et la société offrent de plus distingué, de plus honorable et de plus éclairé '^ ».
A Toulon, comme ailleurs, les jeunes gens ne furent pas les moins empressés et les moins enthousiastes. « Les élèves de « rhétorique du collège royal allèrent le voir chez lui, et émus « de son paternel accueil, saisis d'un irrésistible sentiment de « tendresse, ils se jetèrent à ses pieds. Le Père les releva et «les serra un à un sur son cœur. Promettez-moi, leur dit-il «s en les quittant, promettez-moi de ne plus jamais manquer « vos Pâques ^ ».
La clôture de la station eut lieu le 2 janvier 1848 en présence de l'évêque de Fréjus ^. Le lendemain, « la Société
^ A M""' de Prailly, 24 novembre 1847, p. loi.
- A M™° Swetchine, 25 décembre 1847, p. 446.
•* Lettre à VAtni de la religion, iSô""' volume, p. 206.
^ L. M., Lacordaii'e, p. 278-279. — Cf. Foisset, Vie, II, p. 173.
^ A M""' de Prailly, 20 décembre 1847, p. 104. — Galette du Midi, 3 janvier.
A la conférence du 12 décembre, il y avait l'évêque de Digne, Monseigneur Sibour, accompagné de ses grands vicaires. (Ami de la religion, loc. cit.)
de Saint Vincent de Paul, divers fonctionnaires, des officiers généraux et supérieurs, une députation de jeunes gens » se présentèrent à Lacordaire pour le remercier : le soir, une brillante sérénade fut donnée « par la musique des équipages de ligne, au milieu d'une foule immense qui était réunie sous les fenêtres du presbytère » de Notre-Dame ; puis, le Père témoigna « sa vive reconnaissance, du haut de la croisée, aux musiciens et aux habitants de la cité, qui remplissaient la longue rue du Champ de Mars ». « Des milliers de spectateurs firent retentir les airs de leurs applaudissements. Jamais enthousiasme semblable ne s'était manifesté à Toulon ^ ».
Les habitants de ce port de mer n oublieront pas de sitôt les conférences de l'A vent 1847. Quelques mois plus tard, ils patronnaient avec ardeur, dans le département du Var, la candidature de Lacordaire à un siège de l'Assemblée nationale. Singulier effet, effet surtout imprévu d'une prédication religieuse, mais qui prouve l'heureux souvenir gardé à l'orateur dominicain -.
27 décembre.
.4 Toulon, dans une conférence de la Société de Saint Vincent de Paul, réunie dans l'église de Saint-Pierre, une allocution sur les devoirs des catholiques à l'heure présente.
L'église est remplie d'hommes accourus pour entendre encore Lacordaire. Quand il fait son entrée, l'assemblée se lève spontanément et le salue avec respect. Après la lecture d'usage d'un fragment de l'évangile, le président rend compte de l'activité déployée par la société pendant l'année qui vient de s'écouler; puis, il invite le « Bossuet du XIX™^ siècle » à bien vouloir se laisser aller à « l'une de ses inspirations, dont le Ciel ne lui fut jamais avare ».
Pour répondre à cette prière, le Père se lève et commence par signaler les différences qui existent entre la société contemporaine et celle des âges passés. Malgré tous les progrès qu'on a réalisés dans le domaine matériel, il existe encore cependant des pauvres et la souffrance n'a pas été abolie.
* Ami de la religion^ t. i36, p. 206-207. ■' A M- de Prailly, 25 avril 1848. p. 118.
L'homme ne peut pas vivre seulement par le mécanisme ; il lui faut de la vertu. La société « des grands crimes » est impossible. Le partage des biens ne fera pas régner le bonheur. Le remède est seulement dans la pratique chrétienne. En attendant la victoire de la religion, « aimez-vous ». C'est par l'amour que les premiers chrétiens ont vaincu, c'est encore par l'amour que nous sauverons l'humanité.
Ce discours produisit une « extraordinaire impression ». L'émotion fut d'abord « silencieuse », puis elle éclata en « frénétiques applaudissements ^ ».
9 janvier.
Après avoir quitté Toulon, Lacordaire se rendit à Marseille, où il arrive le 6 janvier. Il descend chez l'évèque et dans la soirée, il reçoit une députation du cercle religieux et les présidents et vice-présidents des conférences de Saint Vincent de Paul -. Les uns et les autres le supplient de donner un sermon de charité. Malgré la fatigue, Lacordaire est obligé de se rendre aux instances irrésistibles, dont il est l'objet et il finit par la promesse de prendre la parole le g janvier.
Le jour arrivé, l'église de Saint-Joseph se remplit de curieux. L'orateur monte en chaire et débute de la manière suivante : « Prenez confiance, j'ai vaincu le monde. Quel est « l'audacieux qui a osé dire : J'ai vaincu le monde ? Alexandre « a dit : J'ai vaincu l'Asie. César a dit : J'ai vaincu la Gaule... '^ » A l'ouïe de ces premières paroles, 1 "auditoire est dans la « stupeur » ; mais bientôt cet étonnement « fait place à l'admiration et à l'enthousiasme » ^. Le discours produit une « extraordinaire émotion ». L'orateur reçoit ensuite « des témoignages incroyables
^ D'après un compte rendu intitulé Assemblée générale du 27 décembre i84y, présidée par le R. P. Lacordaire.
Lacordaire a prononcé encore, à Toulon, une autre allocution dans une seconde assemblée de la Société de Saint Vincent de Paul. Elle est signalée par la Galette du Midi. (3 janvier 1848.)
- Galette du Midi, 7 janvier 1848.
3 P. Bayonne, S., /., A., I, p. 126.
^ Idem.
d'affection » ^. On le fête d'une façon touchante. Le soir, trois sociétés se réunissent en son honneur, le cercle religieux, la conférence de Saint Vincent de Paul et l'Œuvre des Ouvriers. A l'arrivée du Père qu'accompagne l'évêque de Marseille, il est conduit dans une salle de réception, où la commission de l'Œuvre est présentée. M. Antoine Maurel prononce une allocution, à laquelle Lacordaire répond quelques mots ; puis, on monte à la salle supérieure, où les membres des sociétés donnent un concert. La soirée se termine par une allocution de Lacordaire, dont la parole aimée provoque des « applaudissements prolongés » -.
Le lendemain matin, au bureau des Messageries, un bon nombre de représentants des sociétés catholiques attendent l'orateur pour lui adresser leurs ^adieux. Au moment du départ, le duc de Sabran s'avance et s'exprim.e en ces termes : « ^'ous nous avez fait, hier matin, un don magnifique; ce que vous nous avez accordé le soir a été d'une incomparable suavité : c'était une continuelle harmonie pour les oreilles, pour l'âme et pour le cœur: l'impression, à la fois douce et profonde, en demeurera à jamais ineffaçable dans notre mémoire... •' »
Quelques mois après, les ^Marseillais choisissaient Lacordaire pour l'un de leurs représentants à l'Assemblée nationale et lui accordaient plus de 200.000 suffrages ^.
10 février.
A Notre-Dame de Paris, oraison funèbre d'O'Connel.
Au mois de juin 1847, on écrivit « coup sur coup de Paris », pour demander au P. Lacordaire l'oraison funèbre du libérateur de l'Irlande. L'archevêque donna d'abord son consentement à ce projet, puis il retira sa permission, tout en autorisant « un discours pour les Irlandais, où Lacordaire parlerait d'O'Connel
1 Galette du Midi, i3 janvier 1848. — Un désir formellement exprimé par Lacordaire empêcha la publication de cette allocution et du sermon prononcé le matin. 1 Galette du Midi, i3 janvier 1848.) L'une et l'autre sont perdus.
- LWmi, t. i36, p. 169.
^ Cf. Ledos, Lacordaire, p. 181. — Foisset, Vie, 11. p. 174.
* A M"" de Prailly, 22 janvier 1848, p. 109. — Cf. à M"" Swetchine 20 janvier 1848, p. 45 1.
« à son plaisir ». Cette proposition déplut au prédicateur, qui ne voulut pas souscrire au désir de l'archevêque ^. Sur ces entrefaites, une grande cérémonie est projetée à Lyon pour honorer le corps du libérateur, qu'on allait transporter en Irlande ; Lacordaire accepte d'aller y prononcer le discours de circonstance -. A la suite d'intrigues difficiles à démêler, ce second projet est abandonné 'K Paris revient sur ses premières offres ; cette fois, l'archevêque donne une permission sans réserve ^ réitérée même et confirmée quelques mois plus tard '\
Au jour convenu, la métropole est « trop étroite » pour contenir la foule qui s'y presse « dès le matin ». Aucunes pompes rovales. Tout présente un sévère caractère de simplicité, qui rend plus solennel l'hommage rendu au libérateur. La famille d'O'Connel occupe au banc d'œuvre une place d'honneur au milieu du clergé de Paris et des membres du Comité de secours pour l'Irlande. A midi et demi, une messe basse est célébrée au maître-autel, que surmonte une tenture de deuil. Le Dies irae est chanté alternativement par le chœur et par l'assemblée des fidèles, dont les milliers de voix retentissent au loin sous les voûtes en accents mâles et solennels '^
Quand la dernière note a résonné, Lacordaire apparaît en chaire. Il veut faire voir, — dit-il — qu'O'Connel a mérité le titre de libérateur.
Dans l'histoire, une lutte perpétuelle est engagée entre le bien et le mal. Pour faire succéder la délivrance aux persécutions, Dieu suscite des hommes providentiels, parmi lesquels il faut ranger O'Connel. Dans le passé, il y a eu beaucoup d'individus martyrs ; il est plus rare que tout un peuple soit martyr. Telle est l'Irlande, à laquelle on a enlevé tous ses droits politiques et civils. Alors survint « un jeune homme » aux lèvres éloquentes, qui se mit à travailler à l'émancipation de son pays et à fonder une association, dont le succès inouï éleva O'Connel à la puissance d'un gouvernement. Elu député, il
^ A M™' Swetchine, 12 juin 1847, p. 43o.
2 A la même, 16 juillet, p. 431.
3 Id., 3i juillet, p. 433.
* Id., 29 août, p. 435 et g septembre 1847, p. 438.
'' Id., 20 janvier 1848, p. 451.
*' Ami de la religion, t. i36, p. 364-365.
réclama justice et obtint le bill d'émancipation. Après avoir accompli ce i^rand œuvre, il lutta en faveur de l'égalité des droits et mourut dans le voyage, qu'il avait entrepris pour se rendre à Rome auprès de Pie IX. Il fut vraiment un libérateur et un médiateur entre l'Elglise et la société moderne ^.
Cette oraison funèbre n'a pas eu l'heur de plaire à Sainte- Beuve -.
27 février '■''.
Ouperture de la station de carême à Notre-Dame de Paris. Première conférence, sur l'existence de Dieu.
Nous avons vu que l'archevêque de Paris avait transféré les conférences de Lacordaire à l'époque du carême. Pour obtempérer à cette décision, l'c^ateur décida qu'elles commenceraient « désormais le dimanche de la septuagésime ^ ».
Au jour venu, les graves préoccupations publiques qui agitent Paris n'arrêtent pas l'empressement des auditeurs habituels. Malgré la pluie et l'ouragan, ils arrivent nombreux et l'assemblée paraît « plus calme et plus recueillie ». Lacordaire semble « ému ». Il donne d'abord lecture d'une circulaire de l'archevêque, qui ordonne « un service solennel pour le repos des âmes de toutes les victimes des dernières luttes ■' » : puis, il commence sa conférence.
Après avoir prouvé la divinité de la doctrine catholique par ses résultats et par sa cause, il veut franchir le seuil du temple et considérer la doctrine elle-même. En premier lieu, quel est le principe des choses ? L'Église répond : credo in Deiim patrem omnipotentem : l'école opposée dit : credo in
^ Œuvres, Éloges et panégyriques, p. lôi-igS.
- Causeries du lundi, I, p. i85. — Cf. Edmond Scherer, Littérature contemporaine, i" vol. — Foisset, Vie, II, p. 176. — A M""' de la Tour, 9 septembre 1847. — A M"" de Prailly, i5 février 1848, où Lacordaire donne des renseignements sur les fêtes, qui eurent lieu le soir en l'honneur du fils d'O'Connel. — VAmi de la religion a donné d'abord l'analyse de ce discours (t. i36, p. 364 et s.), puis, le texte sténographié (t. i36, p. 38i et s., 401 et s., 421 et s.). — L'orateur a publié cet éloge séparément, en 1849, et sous le titre suivant : Oraison funèbre d'O'Connel, Paris, in-8".
^ Par erreur, Lacordaire parle du 20 février (à M"" Swetchine, 9 septembre 1847 ^t à M"" de Prailly, 10 septembre 1847).
^ A M"" de Prailly, 10 septembre 1847, p. 95.
^ VAmi, t. i36, 1848, p. 495.
natiu'am, ?natre?n omiiipote7ite7n. Il faut choisir entre ces deux doctrines, entre le théisme et le panthéisme. On ne peut pas admettre ce dernier système, qui est inconnu du pauvre et du malheureux. Car, la nature n'a pas le caractère d'un être, qui existe par soi et qui possède la souveraineté ; la vérité n'existe pas dans le monde matériel, mais dans une intelligence infinie; la règle de la justice est une loi éternelle et absolue, qui entraîne la notion de Dieu; enfin, la société ne peut pas se passer de Dieu, au tribunal duquel elle en appelle et dont elle évoque les lois. Ainsi, Dieu a pour lui la nature, l'intelligence, la conscience et la société ^
Cette conférence a électrisé l'auditoire « à plusieurs reprises »; l'émotion irrésistible a fini par éclater dans une explosion spontanée, générale «d'applaudissements et de battements de mains». « Les sages ont pu le regretter, mais ils l'ont partagée ; c'était unanime - ».
5 mars.
A Notre-Dame de Paris, deuxième conférence du carêtne, sur « la vie intime de Dieu ».
Sauf l'exorde qui est tout différent, ce discours présente le même plan et le même ordre d'idées que celui qui a été prononcé à Bordeaux, le 12 décembre 1841, et à Nancy, le i5 janvier 1848 ^.
12 mars.
A Notre-Dame de Paris, troisième conférence du carême, sur « la création du monde ».
Dans ce discours, Lacordaire examine d'abord les différents systèmes imaginés pour expliquer l'origine des êtres ; puis, il se demande pour quel motif, Dieu a créé l'homme : à ces dei^x
1 Œuvres, Conférences, III, p. 243-266. — Cf. Tribune sacrée, t. III, p. 269 et s. — Ami, t. i36, p. 495 et s.
^ VAmi, t. i36, p. 497. — La conféi ence fut suivie d'une quête « pour les blessés des derniers événements ». — Dans ses Mémoires, Lacordaire laisse entendre, par erreur, que « c'est la seule fois », où il fut applaudi « malgré la sainteté du lieu » ip. 119). On verra bientôt que cette affirmation est erronée.
^ Œuvres, Conférences, III, p. 267-296, — Tribune sacrée, t. III, p. 33o £t s. — L'A 771 2, t. i36, p. 553 et s.
parties traitées* à peu près comme à Liège, le i5 mars 1847,il en ajoute une troisième, où il résout les objections que l'on peut soulever contre sa thèse : Dieu n'a-t-il pas tout fait pour lui? pour sa gloire? enfin, n'cst-il pas injuste de disposer du sort d'autrui sans sa participation ^ ?
16 mars.
A Paris, au club de VUnion, un discours politique, qui a eu un « grand succès », mais qui n'a pas été conservé -.
19 mars.
A Notre-Dame de Paris, quatrième conférence du carême, sur le plan générât de la création.
Dieu a employé dans son œuvre deux sortes de matériaux, la matière et l'esprit. Deux théories se sont élevées contre cette assertion : l'idéalisme soutient que toutes les choses sont immatérielles ; le matérialisme, par contre, ravale tous les êtres au niveau des corps. L'une et l'autre sont fausses. En créant les êtres, Dieu s'est proposé de leur communiquer une triple perfection : au point de vue métaphysique, Dieu a placé, entre le néant et l'infini, l'être composé à la fois de matière et d'esprit; au point de vue intellectuel, il a spiritualisé la matière en lui donnant une part dans les fonctions de l'àme ; les sens furent élevés à une grande dignité ; au point de vue moral, l'homme reçut la faculté de choisir entre le bien et le mal, comme aussi de tendre à la perfection et à la béatitude •'.
Cette conférence peut être considérée comme une édition perfectionnée de la troisième partie du discours prononcé à Bordeaux, le 19 décembre 1841. Avec un autre ordre et un autre plan, elle renferme aussi les idées développées à Nancy, le 29 janvier 1843.
^ Œuvres, Conférences, III, p. 297-326. — Tribune sacrée, t. III, p. 342 et s. — L'Ami, t. i36, p. 652 et s.
- Cf. Foisset, i5 mars 1848. — Foisset, Vie, II, p. 182 et s. — Ce discours fut prononcé au grand amphithéâtre de l'École de médecine.
^ Œuvres, Conférences, III, p. 327-354. — Tribune sacrée, t. III, p. 383 et s. — LWmi, t. i3ô, p. 695 et s.
26 mars.
.A Notre-Dame de Paris, cinquième conférence du carême, sur « l'homme en tant qu'être intelligent ».
L'homme a la faculté de connaître, de posséder la vérité qui est la béatitude de l'intelligence. De là, les tristesses mystérieuses que l'on ressent quand on ne boit pas à la coupe de la vérité ; de là aussi le grand crime qu'il y a de trahir la vérité et de travailler contre elle ^. Mais si la vérité est la béatitude de l'intelligence et si Dieu veut nous communiquer la béatitude, il veut aussi nous communiquer la vérité. A cet effet, il s'est révélé à l'homme, auquel il a fait connaître la vérité substantielle. A cette doctrine, le rationalisme a opposé la thèse du doute absolu ; il se demande si nos idées correspondent à des réalités et si l'esprit humain peut être le miroir de l'infini. Mais la clarté des vérités premières est irrésistible ; on ne peut rien contre sa splendeur. Le scepticisme relatif va moins loin ; il implique seulement une ignorance des perfections divines. Cette erreur ne provient pas du défaut de lumière accordée par Dieu, mais de l'abus du libre arbitre ; on ne veut pas lire le nom de Dieu écrit dans la nature, ni admettre la parole prononcée dans la révélation divine -.
2 avril.
A Notre-Dame de Paris, sixième conférence du carême, sur « l'homme en tant qu'être moral».
De même que la vérité est l'objet de l'intelligence, le bien est l'objet et la béatitude de la volonté. Les êtres créés sont des biens partiels; Dieu est seul le bien universel et absolu.
^ A la fin du développement de cette partie de la conférence, « l'audi- « toire transporté se leva comme un seul homme et des applaudissements « passionnés interrompirent l'orateur. Il sentit qu'il s'était laissé trop em- « porter et que s'il venait d'être éloquent, il ne s'était peut-être pas mon- « tré généreux : il se hâta de remonter aux régions pacifiques, où rien de « terrestre ne se mêle à la contemplation des causes et des lois ».
« Dans la conférence suivante, il supplia ses auditeurs de n'applaudir « jamais. » (Foisset, Vie, II, p. 202.)
- Œuvres, Conférences, III, p. 355-388. — Tribune sacrée, t. III,. p. 395 et s.
Aussi est-il la fin de notre volonté. Si nous n'atteignons pas cette fin, ce ne sont pas les moyens qui nous manquent, mais la bonne volonté, la charité et l'amour, qui supposent la préférence, le dévouement et l'union à l'être aimé et, par conséquent, la liberté. Dieu nous a aimés librement, il veut aussi être aimé des hommes librement. Pour s'opposer à cette doctrine, le rationalisme a contesté la réalité de l'amour et du libre arbitre. Mais c'est à tort : l'homme n'agit pas toujours par égoïsme ; d'autre part, la négation du libre arbitre bat en brèche l'ordre moral tout entier. C'est en vain encore qu'on objecte la prescience divine. Ainsi le christianisme conclut à la charité et à la liberté; le rationalisme, à legoïsme et à la fatalité. 11 faut choisir entre ces deux morales \
* 9 avril -.
A Notre-Dame de Paris, septième conféreiice du carême, sur « l'homme en tant qu'être social ».
En le créant, Dieu n'a pas voulu laisser l'homme seul : il lui a donné de la société, parce que l'isolement est la négation de la vie. Malgré son antiquité, la société subit des attaques : on hait la dépendance et le travail ; on voudrait s'affranchir de Dieu, fondateur et conservateur de la société. Et cependant l'ordre social n'est pas contre nature, ni non plus facultatif. Il est naturel, puisqu'on le trouve partout et toujours parmi les hommes. Il n'est point facultatif, puisque l'homme naît en société et puisqu'il ne peut se passer de vérité et d'amour, ce double don divin appliqué dès l'origine aux relations de semblable à semblable. Dieu a fondé la famille et eri l'instituant, il a établi la société.
Le rationalisme s'élève contre cette doctrine : il nie, entre autres, l'unité de la race humaine. Mais c'est en vain ; les hommes se modifient, sans se dénaturer; leur nature reste la même, comme aussi leur ori^^ine. Ils sont tous frères ^.
^ Œuvres, Conférences, III, p. 389-424. — Tribune sacrée, t. III, p. 447 et s.
- Date probable,
^ Œuvres, Conférences, III, p. 425-450. — Tribune sacrée, t. III, p. 5o3 et s.
- 4^9 — 11 avril.
Discours politique à la Sorbonne.
Les graves événements de 1848 firent sortir Lacordaire de la réserve, dans laquelle le plaçait naturellement sa vocation religieuse. Dans le premier ou second mois de l'année, il prit part à une réunion au Cercle catholique de Paris et dans une « improvisation brillante v>. il exposa la situation des esprits et la nécessité qu'il y avait de fonder un nouveau journal 1. Une souscription fut ouverte séance tenante et le prospectus, lancé le i^^ mars 1848 2. Cette entrée du prédicateur dominicain dans les luttes de la presse fit songer à lui pour un siège à l'Assemblée constituante. Sept ou huit départements inscrivirent son nom parmi les candidats, entre autres ceux du Var, de la Seine et des Bouches du Rhône. Comme les clubs électoraux étaient ouverts à Paris, il fut prié de se présenter pour soutenir ses idées politiques et sa candidature. C'est ainsi qu'il fut amené, le 16 mars, à se rendre au grand amphithéâtre de l'École de médecine et un peu plus tard, le 1 1 avril, à la Sorbonne. A cette seconde date, la salle est envahie dès dix heures par une foule nombreuse : « deux à trois mille personnes s'y placent avec peine » et le reste est refoulé au-dehors. A sept heures et demie, Lacordaire se présente et « porté sur les mains des spectateurs, il parvient à atteindre, non sans peine, le bureau où il prend place à côté du président ». Le silence une fois établi, il se déclare prêt à répondre à toutes les interpellations, qu'on voudra bien lui adresser. Plusieurs citoyens prennent successivement la parole pour lui poser des questions tantôt bienveillantes et tantôt insidieuses. Le moine candidat donne à chacun une explication et il expose tour à tour ses idées sur l'impôt proportionnel, les opinions émises par Montalembert dans le discours sur le Sonderbund, le libéralisme et « les hommes de g3 », l'organisation du travail, la juridiction du Pape en matière temporelle, le système de la République et de la monarchie constitutionnelle, les rapports de la « jeune République avec l'Église ». Son dis-
^ Malgré des recherches, je n'ai pas pu fixer hi date précise de cette -allocution.
- Paul Fesch, Lacordaire journaliste, p. 64.
cours est fréquemment interrompu par les clameurs venues du dehors; au dedans, le prestige de sa parole impose le silence, A la fin, des « bravos prolongés » retentissent dans la salle et rassemblée « se sépare en tumulte aux cris répétés de Vive la République ! Vive Lacordaire ^ » !
16 avril -.
A Notre-Dame de Paris^ huitième et dernière conférence du carême sur le « double travail de l'homme ».
Le monde n'a pas été l'ouvrage d'un instant ; Dieu l'a produit dans un ordre progressif pour nous révéler la règle de notre propre activité. Comme tous les êtres, l'homme doit éviter l'oisiveté; composé d'un corps et d'une âme, il doit se livrer à un double travail : sa première fonction est de tendre à Dieu par la foi et la charité ; la seconde, de garder et de féconder la terre, d'abord par une administration qui tenait de l'empire et ensuite, après le péché, à la sueur de son front. Dieu indiqua à l'homme la proportion, qui doit exister entre ces deux genres de travaux, en lui ordonnant de se reposer et de sanctifier le septième jour. Si on transgresse cette loi, on rompt l'équilibre de l'activité humaine et on engendre l'avilissement des âmes. Heureuses les nations qui observent cette loi doublement bienfaisante ^ !
27 avril.
-4 Notre-Dame de Paris,
un sermon de charité pour l'œuvre de la visite des pauvres,
sur « la maladie et les devoirs qu'elle nous impose ^ ».
Au point de vue spirituel, la maladie est une forme de la miséricorde de Dieu : elle est une œuvre de rémission, puisque
' Pour le texte, voir la reproduction publiée par Villard, Cor. in., p. 535-556, dont le récit est d'un témoin présent à la réunion. — Cf. Fesch,. Lacordaire journaliste, p. yo-yS. — Foisset, Vie, II, p. 181-190.
2 Date probable.
^ Œuvres, Conférences, III, p. 451-474. — Cf. Tribune sacrée, III, p. 563 et s. — Ricard, Lacordaire, p. 251-260 et Foisset, Vie, II, p. 178,. 20o-2o3, donnent des détails intéressants sur l'ensemble des conférences de la station. — Voir aussi à M"" Swetcliine, 9 septembre 1847. — A iM"" de Prailly, 10 septembre 1847 : dans ces deux lettres Lacordaire parle du transfert de ses conférences au carême et de la question des retraites pascales.
* Lacordaire prit pour texte : « Infirmus eram, et visitasti me. » iMath., XXV, 38.)
par elle nos péchés sont expiés ; elle est une œuvre d'éducation, puisqu'elle attaque notre orgueil et nous révèle le peu que nous sommes au point de vue intellectuel et physique, en abattant la santé et en éteignant jusque dans sa source le mal de la sensualité ; enfin, elle est « prophétique », puisqu'elle nous informe des approches de la mort. Nous devons accepter la maladie avec résignation et même avec une certaine joie, puisqu'elle nous est utile; il faut savoir profiter des avertissements qu elle nous donne, en nous préparant et en préparant les autres à la mort. Secourons les pauvres comme d'autres Christs cloués sur un lit de douleur K
9 mai.
A l'Assemblée nationale, où il était entré comme député de Marseille, Lacordaire prend la parole pour appuver la proposition Dornès, pour faire « voter des remerciements au gouvernement provisoire, qui avait bien mérité de la patrie par la grandeur des services » rendus et solliciter la nomination, pour le remplacer, d'une commission executive de cinq membres. Son discours est salué à plusieurs reprises de « longs et vifs applaudissements - ».
13 mai.
Second et dernier discouj's à l'Assemblée nationale.
Il s'agissait de former un ministère des cultes. Portails, procureur général près la Cour de Paris, s'éleva contre cette création et dans son discours fit une allusion désobligeante au costume religieux prohibé par les lois. « A l'expression de cette rancune malavisée », Lacordaire demanda la parole. Il com-
^ D'après le texte publié par la Tribune sacrée, en janvier i85i, mais sans désignation de date, ni de lieu. Ce discours a été reproduit dans les ^'•, /.. A., Il, p. 6-29, par le P. Bayonne ; ce dernier pense qu'il a été prononcé en i85o, « après le carême ». La date véritable et l'endroit, où il a été donné, ont été désignés par M. Odelin sur une indication contemporaine qu'on trouve dans VAini et qui a été communiquée à V Année dominicaine.
- ViLLARD, Cor. in., p. 564065. — Le texte a été publié par VÈre nouvelle: on le trouve reproduit par Fesch dans Lacordaire journaliste, p. 77-81.
mence par remercier Portalis d'avoir constaté que la République avait pris sous sa sauvegarde les moines et leur habit. Il ajoute que sous tous les régimes, il aurait eu, quant à lui, le courage de le porter et de le faire accepter. Enfin, il déclare que son intention n'est pas de s'élever sur un piédestal pour nourrir des prétentions indignes de son caractère: tout ce qu'il veut, c'est la liberté, l'égalité et la fraternité, sous l'égide d'une République triomphante généreuse, juste et « conséquente à elle-même ^ ».
Ainsi, Lacordaire se contenta de relever ce qu'avait d'inopportun et d'injuste l'évocation des « anciennes lois antilibérales». « On regretta qu'il n'eut point élargi le débat et profité de cette occasion pour défendre avec plus d'énergie le principe même de la liberté religieuse - »,
Quelques jours plus tard, Lacordaire donnait sa démission de député.
3 décembre.
Ouverture de la station de l'Avent à l'église cathédrale de Dijon.
A la fin de mai 1844, une députation de jeunes gens dijonnais avait demandé à Lacordaire un discours de circonstance comme « arrhes » d'une station future et « désirée » de tout le monde. Ce dessein ne devait pas recevoir une immédiate réalisation. Il faut aller jusqu'en 1848 pour trouver, dans la correspondance de Lacordaire, des traces de pourparlers engagés à ce sujet. Après avoir tergiversé pendant quelque temps, l'évêque se décide enfin ; il « presse » Lacordaire de lui tenir parole pour l'Avent qui va suivre : « son clergé le désire '^ » et « son conseil a été unanime pour marcher en avant ^ ».
Ce n'est pas sans émotion que Lacordaire se rendait dans la ville de son enfance. Là, était le collège, où il avait passé sept ans de sa vie ; là, la grande salle où il avait été couronné
1 Le texte de ce discours a été publié par l'Avenir du 14 mai 1848. — Cf. ViLLARD, Cor. in., p. 565-567. — Fesch, Lacordaire journaliste, p. 81-84.
Sur l'attitude de Lacordaire à l'Assemblée nationale, L. M., Lacordaire, p. 289-290. — FoissET, Vie, II, p. 187 et s. — Chocarne, Lacordaire, II,. p. 186 et s.
2 Chocarne, Lacordaire, II, p. 190.
^ A M°" Swetchine, 24 octobre 1848, p. 459. ^ A Foisset, 6 novembre 1848, p. 96.
tant de fois ; là, l'église où sa « mère allait tous les jours ^ ». Il y revoit « ces beaux clochers qu'admirait Henri IV, ces rues « larges et propres relevées par un grand nombre d'hôtels « des XVI"ie et XYIIf^e siècles, la tour et le palais des ducs « de Bourgogne, le parc dessiné par Le Nôtre, sur les ordres « du prince de Condé, et cette magnifique ceinture de mon- « tagnes et de collines, où la vigne de Bourgogne commence « à étendre ses pampres généreux ». Ce spectacle le touche ; nulle part il na respiré un air qui lui fasse mieux « sentir ce que c'est que la patrie - ».
A son arrivée, il descend à Tévêché, où il sera logé ^ et il se dispose à monter en chaire. Le dimanche suivant, les auditeurs affluent à la cathédrale Saint-Bénigne ; cependant, un grand nombre de places restent vides. Lacordaire prononce une « belle », conférence sur la nature et les propriétés du fait religieux ^.
Les hommes — dit-il — n'embrassent l'erreur que par ignorance ou entraînement passionnel. Ils aiment la vérité ; mais la trouvent-ils dans le christianisme ?
Ce qui frappe d'abord, dans la religion, c'est qu'elle est ; elle est une réalité qui se manifeste de trois façons différentes. Elle possède une force d'organisation, qui a réuni des volontés libres et indépendantes par la seule arme pacifique de la persuasion ; une force de résistance, qui lui permet de lutter avec succès contre la formidable opposition des passions, de la raison et de la société politique; enfin, une force de perpétuelle expansion, grâce à laquelle sa parole se fait admettre parmi tous les peuples et à travers tous les temps. La réalité irréligieuse, par contre, ne possède point ces trois caractères : au lieu d'organiser, elle divise et détruit ; elle ne peut résister aux assauts ni de la persécution, ni de la science, ni des passions ; enfin, elle est inexpansive, localisée, incapable de durer toujours et de se propager dans tout l'univers. Mais une réalité qui édifie, lutte partout et toujours ; qui seule enseigne les lois de la famille, de l'individu et de la société;
1 A M-' Swetchine, 24 avril i836, p. 53.
- Notice^ p. 1 19-120.
3 A M"' de la Tour, 21 novembre 1848, p. 181.
* Spectateur de Dijon, 3 décembre 1848.
qui donne seule une satisfaction au besoin de vertu et de vérité que ressent l'homme, est un fait de la nature humaine et dont la cause ne peut pas être l'erreur. La vérité est en raison de la réalité et comme la religion est une réalité à sa plus haute puissance, elle est la vérité et elle mérite notre respect ^
10 décembre.
Deuxième conférence de la station de Dijon, sur « la nature des actes dont se compose la religion ».
Malgré les préoccupations politiques de l'élection présidentielle, l'église est comble -.
La religion existe. Voyons maintenant en quoi elle consiste?
La religion est un rapport entre Dieu et l'homme, un lien qui se manifeste par des actes. Dieu est le créateur qui nous donne l'être et la vie; le sauveur qui vient au secours de notre faiblesse; le rémunérateur qui récompense la vertu. De son côté, l'homme répond à ces manifestations de l'activité divine : à la parole du Créateur, par un acte de foi de son intelligence ; aux promesses du Sauveur, par un acte d'espérance ; aux témoignages de bonté, que lui donne le rémunérateur, par des actes de charité reconnaissante. Ces actes de l'homme correspondent aux actes de Dieu ; ils sont accomplis dans toutes les religions : ce qui met dans toutes une part de vérité. Ils trouvent leur résumé dans la pratique de la prière, qui est assez forte et assez puissante pour atteindre, non pas seulement le corps, mais encore l'àme. Elle est partout et toujours, manifestée dans la vie publique des peuples, par le prêtre et le temple. Enfin, la prière est « significative » ; elle contient en germe tout le dogme par la reconnaissance d'un Dieu créateur, sauveur et rémunérateur ; toute la morale, parce qu'elle favorise
A D'après le texte du Spectateur. Cf. Conférences du R. P. Lacordaire à Dijon, pendant l'Avent de 1848, i vol. in-i6, imprimerie du Spectateur, place du Palais, 1849. — La Tribune sacrée a aussi donné une reproduction des conférences de Dijon, voir le t. IV, 1849, p. 89 et s.
Cette conférence est une variation heureuse sur le thème traité à Nancy, le 27 novembre 1842.
- Spectateur de Dijon, loc. cit.
la vertu et éloigne le vice ; enfin, tout le culte, puisque culte est la prière publique. L'homme qui prie se sauve ^ « Magnifique conférence » dit le Spectateur -.
Troisième cunférettce de la station de Dijon, sur la véritable religion.
Les actes essentiels à toute religion ne sont pas produits .partout avec la même pureté. Dans quelle religion sont-ils mieux pratiqués ?
Dans le monde, la vérité, le bien et la vie sont intimement liés. Là, où il y a l'erreur, il y a aussi la mort. L'homme tient à la vie et par conséquence à la vérité, qu'il cherche dans tous ses actes. La diversité des cultes ne provient pas de Dieu, ni de l'indifférence de l'homme en matière religieuse ; elle a pour cause unique l'abus de la liberté humaine.
Pour découvrir la vérité, il faut se rappeler que les religions existantes peuvent être rangées en trois classes : l'idolâtrie, où l'on a altéré la notion de la divinité ; le mahométisme, où l'on a relégué Dieu dans un sanctuaire inaccessible à l'homme par la profession d'un déisme exagéré ; enfin, le christianisme qui marche entre les deux premières catégories, réunissant ce qu'elles ont de vrai et comprenant le judaïsme dans ses premières origines. Or, dans le mahométisme et l'idolâtrie, la divinité est absente des doctrines admises, comme aussi des hommes qui ont la mission de les répandre ; il n'y a pas de démonstration logique et scientifique; enfin, l'immoralité y règne. Par contre, le christianisme fait pratiquer la sainteté par l'individu, la famille et la société ; il a une « capacité logique » de démonstration : enfin, il possède « la divinité de l'âge », la « divinité de l'expansion » et la divinité de son chef et fondateur. Ainsi, la véritable religion est facile à reconnaître 3.
^ Le Spectateur^ Conférences, etc., p. 9-17. — Tribune sacrée, t. IV, 1849, p. 95 et s.
^ Dans son compte rendu de la conférence dominicale du 10 décembre.
^ Spectateur, Conférences, etc., p. 17-25. — Tribune sacrée^ t. IV, 1849, p. 102 et s.
Quatrième conférence de la station de Dijon, sur la création et Vépreuve.
On accorde volontiers que la morale chrétienne est belle, mais on affirme aussi volontiers que le dogme n'est pas raisonnable. Il faut attaquer ce préjugé. Or, la doctrine chrétienne se réduit aux trois dogmes fondamentaux de la création, de la rédemption et de la rémunération. A l'égard du premier, elle enseigne que l'homme a été créé dans l'état d'épreuve. Qu'est-ce donc que l'épreuve ? pourquoi l'épreuve ? et quel en a été le résultat ?
« L'épreuve est un état qui manifeste la valeur cachée et mystérieuse des êtres ». Le géril révèle les êtres intelligents; la lutte est nécessaire pour montrer que le bien n'est pas une fatalité imposée aux âmes, mais une loi d'amour et de liberté. L'homme grandit en passant par l'infortune. En retour de la bonté, que Dieu avait témoignée dans la création, l'homme devait croire, espérer et aimer : autant d'actes, qui ne peuvent exister qu'à l'état d'épreuve.
L'orateur explique ensuite, à peu près comme à Nancy, le 5 février 1843, en quoi consiste l'épreuve à laquelle l'homme est soumis maintenant et à l'origine ; enfin, il raconte la chute originelle, dont il expose les conséquences, comme à Bordeaux, le 2 janvier 1842 1.
Dans son compte rendu, le Spectateur fait un éloge dithyrambique de cette conférence.
Nous avons entendu bien des prédicateurs, dit-ij, mais jamais nous n'avons entendu rien de si beau, rien de si grand, rien de si
profond Dans les plus beaux passages, si on ne pouvait pas
croire que ce fut un ange qui parlait, on sentait que c'était un acheminement vers le langage céleste; c'était un milieu entre ce que la terre a de plus beau et ce que nous pourrions supporter de direct — si la chose était possible — des communications divines... Si vous trouvez dans cette conférence quelque chose d'imparfait, nous sommes de votre avis... mais si vous n'admirez pas, qui que vous soyez, nous vous plaignons -.
^ Spectateur, Conférences, etc., p. 25-35. — Tribune sacrée, t. IV, 1849, p. 1 10 et s.
'^ Le Spectateur de Dijon, article du 25 ou 26 décembre 1848.
31 décembre ou 1'^ janvier ^
Cinquième conférence de la station de Dijon, sur l'origine du mal et le péché originel.
Après avoir résumé la conférence précédente, l'orateur veut établir « le dogme fondamental et mystérieux » du péché originel. A cet effet, il démontre d'abord, à peu près, comme à Nancy, le 19 février 1848, que le mal existe; puis, il examine comme à Liège, le 21 mars 1847, les divers systèmes qu'on a imaginés pour expliquer l'existence du mal; enfin, par une théorie semblable à celle qu'il a donnée à Bordeaux, le 9 janvier 1842 et à Nancy, le 19 février 1843, il explique la transmission de la faute originelle. Dans cette dernière partie, Lacordaire a introduit cependant un élément nouveau en faisant la critique du système de Bellarmin. auquel il préfère celui de saint Thomas d'Aquin -.
7 janvier.
Sixième conférence de la station de Dijon, sur « la réparation morale par le sacrifice ».
Sauf des modifications secondaires, comme à Grenoble, le 7 avril 1844 ^.
14 janvier.
Septième conférence de la station de Dijon, sur « la communion implicite et explicite avec le Rédempteur ».
Dans l'exorde, Lacordaire résume l'instruction précédente ; puis, il constate la nécessité de communier avec Jésus-Christ. Mais alors comment peuvent faire leur salut ceux qui ne con-
^ Les renseignements, que fournit le Spectateur, ne m'ont pas fait découvrir la date précise.
* Spectateur, Conférences, etc., p. 35-46. — Tribune sacrée, t. IV, 1849, p. i35 et s.
^ Spectateur, Conférences, etc., p. 40-55. — Cf. Tribune sacrée, t. IV, 184g, p. 145 et s.
naissent pas Te mystère de la Rédemption ? L'orateur répond, comme le 3o avril 1843, que. dans certains cas, la communion implicite est suffisante : cette première partie rappelle le discours de Nancy ; elle a été pourtant remaniée complètement et elle contient des pensées nouvelles. Dans la seconde, Lacordaire démontre que la foi implicite fie suffit pas toujours. Notre ignorance est parfois inexcusable; elle peut provenir de la haine ressentie pour Jésus-Christ qui s'oppose à nos passions ; elle provient plus souvent d'une indifférence en matière religieuse qui n'est ni légitime, ni raisonnable; enfin, elle a pour cause fréquente un défaut de conviction chrétienne, souvent désiré et voulu. Cette espèce d'incrédulité se rencontre facilement parmi les jeunes gens. Plus tard, la foi renaît pour le bonheur de celui qui la recouvre. Essayez et vous verrez K
21 janvier.
Huitième conférence de la station de Dijon, sur l'Eucharistie.
Sauf une partie de l'exorde, comme à Strasbourg, le
12 avril 1846 -. L'orateur voulait terminer la station par ce
discours ; les instances dont il fut l'objet, le persuadèrent de parler encore une fois •'.
28 janvier.
Neuvième et dernière conférence de la station de Dijon, sur l'éternité de la rémunération.
Après avoir traité de la question de la création et de la réparation, il reste à parler de la rémunérations Le christianisme enseigne l'éternité de la peine comme de la récompense. On admet volontiers la seconde ; par contre, on élève des objections contre la première. C'est une raison pour s'y arrêter.
Ce dogme chrétien rencontre des adversaires, parce que le sens de la justice est oblitéré ; et cependant pour le rejeter,
^ Spectateur^ Conférences, etc., p. 55-66. — Cf. Tribune sacrée, t. IV. 1849, P- '91 6^ S-
2 Id., etc., p. 66-77. — Cf. Tribune sacrée, t. IV, 1849, p. 200 et s. ^ Le Spectateur de Dijon.
il faut admettre que les peines doivent finir ou bien parce que le coupable est réintégré dans le bonheur, ou bien parce qu'il est purifié dans des épreuves temporaires, ou bien enfin parce qu'il est condamné au néant. La première solution est inadmissible : séparé de Dieu, atteint de la mort de l'âme, le criminel ne peut pas sortir de son état d'incompatibilité; l'heure de répreuve est écoulée. La seconde n'est pas acceptable non plus : dans sa haine fixe et confirmée, le damné ne veut à aucun prix aimer Dieu; d'ailleurs, cette hypothèse aboutit à croire que le mal aura le dernier mot, que c'est tout un de vivre comme saint Vincent de Paul ou comme Héliogabale, et que dans tous les cas on est sûr d'aller s'asseoir près de Dieu. Enfin, la dernière doit être aussi rejetée : Dieu ne peut pas vouloir anéantir le coupable, créé pour être immortel ; il faut une conclusion entre l'homme et Dieu, et les conclusions, comme les principes, sont éternelles.
On fait trois objections contre ce dogme. On prétend d'abord qu'il est contraire à la justice d'infliger des peines éternelles. Mais, si le damné est privé de la possession de Dieu, c'est parce qu'il veut haïr le bien suprême; quant à la peine extérieure et sensible, elle est proportionnée à la grandeur du crime commis. On objecte ensuite une prétendue disproportion entre le nombre des élus et le nombre des réprouvés. Mais, le petit nombre des élus n'est pas une croyance établie. Enfin, on objecte que la damnation éternelle est incompatible avec la bonté infinie de Dieu. Mais c'est plutôt le contraire qui est vrai ; l'amour méprisé est plus terrible que la justice.
L'orateur termine en avouant les craintes qu'il avait au début de la station. Il reconnaît maintenant qu'elles n'étaient pas fondées. Sa parole a été écoutée avec attention et tout porte à croire qu'elle germera « pour produire des fruits consolants ».
Quand l'orateur a fini ses touchants adieux, qui émeuvent « vivement » l'auditoire, l'évêque se lève pour prendre la parole. « Je ne veux pas — dit-il — alarmer votre humilité ; je ne viens « pas répéter le concert d'éloges que la France fait entendre par- « tout sur votre passage. La présence de Jésus-Christ me fait « souvenir que Dieu seul est grand : aussi c'est lui seul que « nous louerons pour cette haute intelligence, cette science « profonde, cette éloquence vive et entraînante, qui brillent
« dans vos discours. » L'évêque est convaincu que ces « neuf conférences laisseront un long et doux souvenir ' ».
Ce jugement sur les résultats obtenus concorde avec les renseignements, que donne Lacordaire lui-même. Au début de sa prédication, il constate que, malgré les luttes politiques, ses « conférences se sont ouvertes heureusement » et que l'auditoire est « nombreux et sérieux - ». Avec le temps, sa satisfaction va en grandissant. Ses efforts sont bénis « au delà de ce l'on attendait ». Les assistants paraissent touchés ^. Enfin, après la clôture, il parle de « résultats inattendus ». Dijon est une ville, où l'esprit est « critique », peu enclin à « l'entraînement », porté à voir « le côté faible des choses » et « cependant la bienveillance y a été générale », le clergé, surtout lui, « a donné des preuves d'affection » dont il est pénétré '.
C'est par ce succès que Lacordaire a terminé ses stations de province. Le 29 mars suivant, il annonce, en effet, qu'il a renoncé de continuer ce genre d'apostolat pour se « consacrer tout entier à l'achèvement des conférences de Paris et à la direction » des couvents de son Ordre '•.
29 janvier.
A Dijon, dans la chapelle du Grand Séminaire, à l'occasion de la fête de saint François de Sales, un discours sur la manière de « concourir au salut de la France ».
On s'attache à rétablir en Europe — dit Lacordaire — un ordre social conforme aux tendances modernes. Ce grand œuvre est impossible sans le concours du clergé. Comment donc celui-ci doit-il se comporter ? 11 doit accomplir de son mieux le triple devoir qui lui est échu : le devoir pastoral, qui attache le prêtre à la garde de son troupeau ; le devoir apostolique, qui fait donner aux fidèles une parole neuve et préparée par des études spéciales ; enfin, le devoir de l'ordre
^ Spectateur^ Conférences, etc., p. 77-89. — Cf. Tribune sacrée, t. IV.
2 A M""' Swetchine, 14 décembre 1848, p. 465.
3 A jvj">« (je Prailly, 2 janvier 1849, P- ^-P-
■* A la même, 11 février 1849. p. i5o. — Sur les conférences de Dijon. :f. FoissET, Vie, II, p. 204 et s.
•'■' Lettre à Foisset,
doctoral, qui a besoin d'être ressuscité, puisqu'il n'y a plus de Sorbonne catholique, mais pour l'accomplissement duquel on peut travailler en favorisant les ordres religieux et en se livrant chacun à l'étude persévérante et de tous les jours. Aimez donc l'étude, par là vous serez utile à la religion i.
Cette allocution « provoqua un véritable enthousiasme parmi les séminaristes, déjà ravis par les conférences de la cathédrale - ».
2 février.
A Recey-sur-Ource, une allocution à l'église pajyjissiale.
Après la station de Dijon, Lacordaire se rendit dans son pays natal. « L'église se trouva remplie comme aux jours de « solennité. Le Père sentit la valeur de cet accueil et. il adressa « de l'autel, à la fin de sa messe, une touchante allocution « à l'assemblée qui, paraît-il, fit verser des larmes de joie et « de bonheur ^. » Elle n'a pas été recueillie.
25 février.
A Notre-Dame de Paris, première conférence de carême, sur « le commerce surtiaturel de l'homme avec Dieu ».
On a VU jusqu'ici le premier plan de nos destinées. Mais pour nous attirer à lui, Dieu ne s'est pas borné à créer la nature et à nous donner la raison ; entre Lui et nous, quoi qu'en dise le rationalisme, il v a une communication plus directe, qui résulte de relations surnaturelles. L'homme est religieux et dans toutes les religions, on admet un dogme enseigné par une révélation divine et des, sacrements établis pour purifier et sanctifier l'âme : ce fait est universel et perpétuel. Enfin, partout et toujours, on trouve un sacerdoce. Ainsi l'humanité est religieuse; elle a un culte, qui provient non pas d'une source humaine, mais d'une révélation divine *.
^ Spectateur, Conférences, etc., p. 90-96. - P. JuvENETON, S., I., A., III, p. 91. ^ ViLLARD, Cor. in., p. 592-593.
^ Œuvres, Conférences, IV, p. 3-32.
4 mars.
A Xotre-Dame de Paris, deuxième conférence de carême, sur « deux objections contre le commerce surnaturel de l'homme avec Dieu »^
Le rationalisme ne peut pas admettre la forme surnaturelle du commerce de l'homme avec Dieu. Il objecte que l'universalité et la perpétuité supposent l'unité, une unité qui n'existe point dans « le panthéon des cultes », qui se contredisent et des sacerdoces qui s'anathématisent. Ainsi le phénomène serait humain, parce qu'il n'est pas un. Il est vrai que l'unité est un caractère des œuvres divines et que la dissension n'appartient qu'aux hommes. Mais parmi les religions, l'unité existe par rapport à la substance et aux propriétés essentielles : partout et toujours on admet une révélation, des*sacrements et un sacrifice. C'est ce qu'on remarque en examinant les trois religions qui sont la souche de toutes les autres, l'idolâtrie, le christianisme et le mahométisme, et à l'égard desquelles l'orateur raisonne comme à Dijon, le 17 décembre 1848. De nos jours, il s'agit simplement d'être ou de ne pas être chrétien ^
Jamais « auditoire plus considérable et plus bienveillant - ».
11 mars.
A Xotre-Dame de Paris, troisième conférence de carême, sur « la nécessité du commerce surnaturel de l'homme avec Dieu ».
Après avoir considéré le côté extérieur de la religion chrétienne, il faut examiner le dedans et démontrer contre le rationalisme la nécessité de l'ordre surnaturel. Malgré toute son activité intellectuelle, l'homme ignore cependant son origine et ses destinées, l'âme et Dieu, ce qui est le plus nécessaire de connaître : science spirituelle, que la parole révélée peut seule lui apprendre. Ainsi, la révélation divine est nécessaire. Le sacrement divin ne l'est pas moins : car, sans le secours de Dieu, Ihomme ne peut pas produire en soi « la vie de Dieu »y cette vie qui surpasse les forces de tous les mortels •^.
^ Œuvres, Conférences IV, p. 33-66.
- A Foisset, 10 mars 1849, p. 99.
^ Œuvres, Conférences, IV, p. 67-92,
18 mars.
A Notre-Dame de Paris, quatrième conférence de carême, sur « la prophétie ».
Après avoir établi la nécessité de l'ordre surnaturel, il faut en pénétrer la nature qui se décompose en deux actes, la prophétie et le sacrement. « La prophétie est une parole de Dieu manifestant à l'homme des vérités que sa raison ne saurait atteindre par elle-même et qui cependant sont nécessaires à l'accomplissement de sa destinée. » La parole est le premier élément de la prophétie, comme elle est le grand moyen employé dans l'éducation de Ihomme et la civilisation des peuples. Le rationalisme nie l'existence d'une parole divine ; et cependant on ne peut pas refuser à Celui qui a établi tous les rapports des êtres entre eux, le pouvoir d'entretenir des rapports avec les intelligences et de leur communiquer ses pensées et ses volontés. Mais la parole vaut la pensée et la pensée de Dieu est sans mesure ; la parole divine contient donc des vérités inaccessibles à notre esprit ; néanmoins elle peut être communiquée à l'homme, qui est un être enseigné. Dieu nous propose la vérité, il la définit, la démontre par le signe du miracle, enfin, il nous persuade en nous communiquant son esprit par le don de la grâce qui échauffe et transfigure ^.
« Jamais l'auditoire de Notre-Dame n'a été plus magnifique, plus bienveillant, plus pénétré, et à aucune époque » de sa vie, Lacordaire ne s'est « senti plus à l'aise sous tous les rapports -. »
25 mars.
A Notre-Dame de Paris, cinquième conférence de carême, sur « le mystère en tant qu'objet de la prophétie ».
Les choses révélées par la prophétie surpassent la portée naturelle de notre entendement, elles sont indémontrables. Mais ce qui est incompréhensible, n'est-il pas inutile et absurde ? 11 faut donc prouver l'utilité du mystère.
• Œuvres, Conférences, IV, p. 93-122.
- A M"" de Prailly, 23 mars 1849, p. 154.
L'incompréhensible peut être peu utile à l'individu ; par contre, il a rendu de grands services à l'humanité. Ainsi, la vertu de la charité ne s'est implantée dans le monde que par la conviction accordée au mystère de Dieu fait homme par amour pour nous : la folie de la croix a engendré les plus sublimes vertus : ce qui prouve que « le sphinx de l'incompréhensible » est « à la porte des vertus qui fondent. » Dans le mystère, il y a un côté rationnel, comme dans toute chose rationnelle il entre un élément incompréhensible. Les corps sont vus et cependant derrière les phénomènes constatés par nos sens, le mystère existe toujours : nous ignorons la nature de la matière et de la vie. Si donc un atome nous confond, comment le jour parfait pourrait-il exister, quand il s'agit de l'infini? Néanmoins, dans le mystère, il se rencontre toujours un élément rationnel, parce qu^ toujours on y trouve une idée et l'idée, quelle qu'elle soit, contient un élément rationnel. Dans l'ordre naturel, comme dans l'ordre surnaturel, l'ombre s'augmente avec la clarté : c'est la loi de toute science. Il faut l'admettre i.
l'r avril -.
A Notre-Daine de Paris, sixième conférence de carême, sur « l'acte humain correspondant à la prophétie ».
Après avoir expliqué la nature de la prophétie, il faut s'occuper de l'acte par lequel l'homme correspond à la révélation divine et réfuter le rationalisme, qui prétend que la foi est irrationnelle et qu'elle est un fruit du hasard et de la coutume, nullement nécessaire au commerce de l'homme avec Dieu. D'abord, on a vu que lincompréhensible existe partout; c'est dire que la foi existe partout aussi ; la science a ses incrédules, comme la parole de Dieu. D'ailleurs, sans la foi de l'homme à l'homme, l'humanité ignorerait sa propre histoire ; les relations sociales seraient impossibles. Une mutuelle confiance va de l'ami à l'ami, de l'époux à l'épouse: la vie est une œuvre de liberté et un objet de la foi. Jésus-Christ a respecté cet état de choses en introduisant la foi dans le domaine surnaturel.
^ Œuvres. Conférences, IV, p. 123-146,
- Cette date est indiquée dans le corps même de la conférence, p. 154.
La seconde objection suppose que la foi est un accident de Tesprit humain ; elle est, au contraire, l'état universel et perpétuel de l'humanité. De plus, elle ne grandit pas spontanément dans le cœur, mais il faut l'acquérir par la lutte et le travail en satisfaisant à certaines conditions par lesquelles on combat l'ignorance volontaire des vérités éternelles, l'orgueil de la science traitant avec Dieu d'égal à égal : enfin la dépravation des mœurs, qui sont les trois principales causes de l'incrédulité. Quand on ne fuit pas la foi, on ne manque pas de l'obtenir i.
9 avril.
A Notre-Dame de Paris, un sermon de charité pour l'œuvre de l'infirmerie Marie-Thérèse.
Annoncé par VUnivers -, ce discours n'a pas été recueilli.
15 avril 'K
A Notre-Dame de Paris, septième conférence de carême, sur le « sacrement ».
La prophétie éclaire l'intelligence, mais elle ne fortifie pas la volonté qui, cependant, a besoin de recevoir « un élan surnaturel ». Le sacrement est nécessaire. Dans un sens général, le sacrement est un instrument, « un organisme qui contient une force ». L'idée de force est l'idée-mère du sacrement. En nous donnant l'être, Dieu nous a communiqué la force, qui nous sert à durer et celle qui sert à nous propager ; au point de vue surnaturel, il accorde à notre volonté la force du sacrement, une force correspondante à la fin de déification, que l'homme doit atteindre et qui nous fait participer à la nature divine. Par elle, l'homme peut aspirer à une récompense éternelle et pratiquer les œuvres de la « charité créatrice ». Dieu ne la refuse à personne ; il accorde « le sacrement de la grâce »
' Œuvres, Conférences, IV, p. 147-176.
- VUnivers, 8 avril 1849.
^ Cette date est indiquée dans une lettre à M"' de Prailly, 18 avril 1849, page i58.
comme celui « de la nature » dans un élément sensible, qui communique une vie divine, où l'àme se nourrit de Dieu. Cet effet merveilleux n'est point disproportionné avec sa cause ; si la matière est inefficace par elle-même, Dieu qui l'emploie, est tout-puissant. Gloire à Dieu demeuré si grand dans de si faibles movens ^ !
le' juillet.
A Frolois (Côte-d'Or), à l'occasion de la fête patronale de la paroisse, un sermon sur « saint Pierre, chef de l'Eglise ».
M. Corbelin, curé de Frolois, était un des principaux bienfaiteurs du nouveau couvent, fondé à Flavigny par un élan spontané du clergé diocésain. Pour témoigner sa reconnaissance, le Père alla prononcer le sermon de la fête patronale.
Pour savoir — dit-il - — ce qu'est l'Eglise, il faut connaître la nature et les espèces différentes de sociétés qui existent. Partout où il y a des êtres semblables, ils se cherchent et s'unissent. De là, des relations, qui constituent la société. Il y a plusieurs espèces de sociétés : celle des corps est passagère, étroite et sujette aux disputes ; celle des cœurs provoque le dévouement, mais se trouve entachée des mêmes défauts que la première : enfin, celle des âmes, constituée par Dieu et dont Jésus-Christ est le centre.
Dissoute par le péché, cette dernière fut rétablie par le Sauveur qui a réuni des fidèles et choisi l'un d'eux pour être son vicaire visible et permanent sur la terre. Cette oeuvre s'est accomplie malgré toutes les résistances et elle repose sur une pierre, contre laquelle rien ne peut prévaloir. L'âme qui ne s'appuie pas sur elle, demeure stérile -^
^ Œuvres, Conférences, IV, p. 177 et s.
Sur l'ensemble de la station, cf. Foisset, Vie, II, p. 207 et s. — L. M., Lacordaire, p. 296 et s.
2 L'orateur prit pour texte : « Tu es Petrus et super hanc petram aedificabo Ecclesiam meam. » (Math., xvi, 18.)
^ D'après le canevas relevé par le P. Chocarne sur le carnet, où le Père notait l'argument de quelques sermons. — Cf. P. Bayonne, S., I., A., 1, p. 339-344.
19 juillet.
A Sainte-Reine (Côte-d'Or), dans la chapelle de l'hospice, à l'occasion de la fête de saint Vincent de Paul, un sermon sur « le pauvre selon le monde et l'Évangile )k
Sauf des modifications secondaires, probablement comme à Bruxelles, le 27 avril 1847 ^.
29 juillet.
A Plombières-lès-Dijon, au petit séminaire de Saint-Bernard, un sermon « sur le capital nécessaire de la vie », prêché à la demande de Mgr Rivet, évêque de Dijon -.
Dans un exorde un peu long, l'orateur indique le sujet qu'il va traiter. Nous naissons dans le dénuement ; nous n'apportons qu'un germe de vie, qu'il faut faire fructifier. A cet effet, Dieu nous donne les secours nécessaires et entre autres, celui de l'éducation. Il faut acquérir un capital : les possessions matérielles nécessaires à la vie ; la science, qui nous fait connaître l'ensemble de la nature ; enfin la vertu, qui constitue la dignité de notre âme. Tout cela il faut l'acquérir pour soi, puis pour sa famille, pour son pavs et pour la religion, qui doit avoir aussi son capital historique, intellectuel et moral pour pouvoir vivre et se défendre contre ses redoutables ennemis. Mais comment acquérir ce capital? Dans aucun cas, on ne peut recourir aux moyens illégitimes de la fraude et de la violence. Il faut se livrer au travail ; c'est par lui qu'on obtient des résultats. Ensuite, il faut conserver : l'épargne est nécessaire pour la fortune, la science et la vertu. Rappelons-nous la nécessité de recueillir des trésors, qui ne soient point bornés par l'espace «t le temps ^.
1 Cf. l'analyse publiée dans le Spectateur de Dijon, du 9 sept. 1849, et reproduite par le P. Bayonne, dans les S., L, A., I. p. 829-339. On y trouve peu d'ordre et de logique. M. Charles Arcelot de Dracy a donné un autre compte rendu dans le même journal, 17 octobre 1849.
- L'orateur prit pour texte : « Facite vobis thesaurum. » (Luc, xiii, 33.)
^ D'après l'analyse rédigée sur les notes recueillies par les professeurs
et quelques élèves du petit séminaire, puis publiée dans le Spectateur de
Dijon, reproduite ensuite par VEnseignement catholique, en 1862, enfin,
insérée par le P. Bayonne, dans les S., L, A., I, p. 344-369.
19 août.
A la cathédrale de Nanc\-, un sermon de charité en faveur des Frères des écoles chrétiennes, sur l 'inégalité et l 'harmonie des conditions.
« Une foule inaccoutumée » se presse dans la cathédrale. « Prêtres et fidèles, hommes de lettres et hommes de peine, officiers et soldats, rentiers et ouvriers » tous accourent pour entendre Lacordaire ^
L'inégalité des conditions — dit Lacordaire '-^ — est un fait social, nécessaire, contre lequel cependant l'homme voudrait se révolter. Le pauvre hait le riche, et le riche méprise le pauvre : redoutable problème que la théorie chrétienne est seule capable de résoudre.
Les sages se sont toujours préoccupés à établir la paix dans le monde. A cet effet, les Indiens parquaient les gens en différentes castes: chez les Grecs et les Romains, il y av^ait les hommes libres et les esclaves; le christianisme fit disparaître « cette injuste topographie de l'humanité » et proclama l'égalité des hommes devant Dieu ; de nos jours, on énonce le même principe, mais pour en assurer l'application, on a poussé la société dans la voie du matérialisme et de l'incrédulité, et au lieu de procurer le bienfait de la paix, on a provoqué la guerre entre les classes. Qui peut arrêter l'orage ? Le catholicisme seul. Il proclame l'égalité des hommes devant Dieu, il fait l'homme fils de ses œuvres et lui apprend à travailler à la conquête d'un bonheur éternel. Les épreuves de la vie sont passagères ; l'important n'est pas d'occuper sur la terre une situation élevée, mais d'arriver à la patrie des anges et des âmes glorifiées. Il enseigne encore xjue l'homme doit être ici -bas « un prophète », par l'éducation morale, qu'il doit donner à ses enfants, « un roi », par l'empire qu'il faut acquérir sur ses passions, un prêtre enfin ^... Puis l'orateur recommande l'œuvre des écoles chrétiennes à la charité de ses auditeurs ^.
^ Tribune sacrée, citée par le P. Bayonne, loc. cit.
- Lacordaire prend pour texte : « Unusquisque in qua vocatione vocatus est, sic in ea permaneat. » (I ad Cor., vu, 28.)
^ Cette pensée n'a pas été développée. Lacordaire a passé brusquement à la péroraison.
•' D'après l'analyse publiée dans VEspérance, Courrier de Nancy, les
l^i' novembre.
A Paris, dans l'église des Carmes, une homélie sur la première béatitude désignée dans l'évangile de la Toussaint.
Ce discours est perdu.
4 novembre.
A Paris, dans l'église des Carmes, un sermon sur « la nécessité et la mission des ordres religieux ».
En 1849, l'archevêque de Paris offrit au P. Lacordaire l'église et une partie de l'ancien couvent des Carmes, situé rue de Vaugirard et où avait été établie une école de hautes études. L'offre fut agréée et l'installation des Dominicains eut lieu le 4 novembre. Mgr Sibour prononça une allocution et le P. Lacordaire prit la parole après l'évangile. Il exposa « les sources profondes de la famille spirituelle de la Sainte Trinité », dont le symbole existe dans la famille temporelle ; il décrivit ensuite la nature de la famille religieuse, qui vit dans la vérité et la charité, selon l'exemple de Jésus-Christ et des saints ; enfin, il termina par une évocation touchante des souvenirs qu'éveille l'église des Carmes, où se trouvent les ossements des victimes des septembriseurs ^
18 novembre.
A Paris, dans l'église des Carmes, une homélie sur « la parabole du grain de sénevé ».
L'obligation d'évangéliser les fidèles qui fréquentaient l'église des Carmes fournit à Lacordaire l'occasion d'annoncer la parole
21 et 22 août 1849, reproduite ensuite par la Tribune sacrée, en sept. 1849 et insérée par le P. Bayonne, dans les S., I., A.. II, p. 82-91, où l'on trouve, de plus, le canevas du discours, écrit de la main de Lacordaire, p. 78-81. La comparaison de la première avec le second est très instructive ; on voit la différence qui existe entre le plan et le texte du développement, on constate quel a été le travail de la préparation immédiate, accompli de tête et sans écrire.
1 P. Bayonne, S., I., A., I, p. Syo-SyS. — Cf. VL'nivers, la Galette de France et la Voix de la vérité, des 5 et 6 novembre 1849. ~ Lacordaire prit pour texte : « Gratias ago. »
de Dieu d'urfe manière « simple, familière et pratique ^ ». Dans une lettre, il dit qu'il est « devenu curé ». Tous les dimanches, après révangile, il fait « une homélie sur le texte évangélique du jour ». L'instruction dure une demi-heure. L'église est pleine. « On paraît content de ce nouveau genre de prédication, et l'on croit qu'il produira du bien, plus de bien même que les conférences de Notre-Dame - ».
Sur les onze homélies qui ont été prononcées ^, sept seulement ont été recueillies par la Tribune sacrée et « publiées tour à tour, mais sans aucun ordre et avec de nombreuses incorrections ^ ». Voici un résumé de la première.
L'évangile du 25'^^ dimanche après la Pentecôte présente une parabole, où le royaume du Ciel est comparé à un grain de sénevé qu'un homme a semé dans son champ. Pour comprendre cette allégorie, il faut savoir ce que c'est que le royaume de Dieu. Régner n'est pas la même chose que dominer ; c'est commander à des gens, qui se commandent à eux-mêmes d'obéir à autrui. Les rois régnent par les armes; Dieu seul peut régner sur les cœurs tout en leur laissant la liberté de s'assujettir. Quand une âme se met à servir Dieu, le règne du Seigneur se fait en elle. Ce règne est comparé à un grain de sénevé, parce qu'il s'opère peu à peu, parce que encore la conversion commence par un acte d'humilité. De nous-mêmes, nous sommes un grain de sénevé; appuyés sur Dieu, nous sommes l'arbre que le vent de la tempête ne peut déraciner. Tel est le sens de la parabole ^\
2 décembre.
A Paris, dans l'église des Carmes, une homélie sur l'évangile du premier dimanche de l'Avent.
Au début de la nouvelle année liturgique — dit l'orateur — l'Eglise veut nous préparer à la mémoire de la naissance de
1 P. Rayonne, S., L, A., I, p. 374.
■' A M"" de Prailly, 26 novembre 1849, p. 169.
3 Lettre à Foisset, 3 janvier i85o, citée par le P. Bayonne.
^ P. Bayonne, S., L, A., I, p. 375.
^ D'après le texte publié par la Tribune sacrée, janvier i85o, reproduit ensuite en i863 par ï Enseignement catholique, puis par V Encyclopédie de la prédication contemporaine, enfin, par le P. Bayonne, dans les 5.^ L, A., I. p. 37h-3o!.
Jésus-Christ. Elle nous fait lire le récit des événements de la fin des temps pour nous montrer par là que le Sauveur, qui a tout commencé, doit aussi tout finir. Il y a encore une autre raison. Dans le premier avènement de Jésus-Christ, Dieu s'est révélé ; il faut un second avènement pour faire connaître l'homme et dévoiler le bien et le mal que nous avons commis. Alors, sera établie la publicité des consciences, qu'il importe de pratiquer, dès maintenant, en songeant à nos actions étalées aux yeux de tout le monde à la fin des temps. Pratiquonsla encore, à l'extérieur, par la confession, qui est l'initiation au christianisme et à notre propre triomphe par les sympathies de ceux auxquels on s'ouvre, qui est enfin une excellente préparation à la fête de Noël i.
9 décembre.
A Paris, dans l'église des Carmes, une homélie sur « l 'évangile du deuxième dimanche de l'Avent ».
Saint Jean-Baptiste a eu l'honneur d'être le précurseur du Christ. Pour remplir son rôle, il envoie demander au Sauveur s'il est « Celui qui doit venir ? » Jésus-Christ lui répond en donnant le signe de sa mission : pauperes evangelisantiu\ Tel est le signe, auquel on ne peut se tromper. C'est qu'avant comme après Jésus-Christ, le bien précieux de la doctrine n'a jamais été donné aux pauvres. Dans l'antiquité, on ne les enseignait point sur les vérités de l'âme et de la conscience ; et de nos jours le pauvre est dédaigné de presque tout le monde. Aussi, quand un homme se penche vers le pauvre pour l'évangéliser, on peut dire que « la vérité est là ». A l'exemple du Sauveur, accordons au pauvre la lumière des choses de la vie future et ne l'abandonnons pas -.
16 décembre.
A Paris, dans l'église des Carmes, une homélie sur l'évangile du troisième dimanche de l'Avent.
Les Juifs vont interroger Jean-Baptiste sur sa mission et comme il répond qu'il n'est pas un prophète, on lui demande
^ D'après le texte publié par la Tribune sacrée, en octobre i85i et reproduit par le P. Bayonne, dans les S., I., A., 1, p. 391-404.
2 Id., déc. 1849 et reproduit parle P. Bayonne dans \q?,S.,I.,A.,\, p. 409-428.
alors pourquoi il baptise. Le précurseur s'excuse en disant qu'il ne baptise que dans l'eau ; il laisse entendre qu'il v a un « baptême initial » et « un baptême final ». Le premier, c'est la purification de l'homme extérieur et sans laquelle on ne peut arriver à la purification de l'esprit. 11 faut assujettir le corps par la pratique de la frugalité et de la sobriété, deux vertus qui rendent robustes ; il faut lui accorder ce qui est nécessaire à la vie ; le reste est nuisible . Observons le précepte de l'abstinence et du jeune, trop souvent violé de nos jours 1.
23 décembre.
A Paris, dans l'église des Carmes, une homélie sur « révangile du quatrième dimanche de l'Avent ».
Cet évangile nous enseigne que Dieu seul est bon et qu'il n'est pas vrai de dire que nous sommes heureux. Nous portons bien dans l'esprit un idéal de bonté et de sainteté ; mais nous ne le réalisons pas. Nous n'avons pas même la franchise d'avouer nos torts ; nous irritons Dieu par l'orgueil dont nous voulons les couvrir. Il est donc criminel de dire que nous sommes bons. Il est aussi insensé d'affirmer que nous sommes heureux. Sur la terre, tout le monde a des désirs inassouvis ; personne ne possède le bonheur et cependant nous cachons nos larmes ; nous avons l'orgueil de passer pour heureux. Dans l'antiquité, les hommes ne savaient pas éviter ce double travers; il a fallu la révélation pour nous apprendre que nous avons péché et qu'il faut faire pénitence pour parvenir au bonheur éternel. De nos jours encore, le monde contient des gens qui se croient bons et heureux, et d'autres « qui ne sont contents ni d'eux, ni de leurs vertus ». Entre les deux se trouvent les humbles qui avouent leur misère, mais qui espèrent en Jésus-Christ, source de bonté et de sainteté, à laquelle il faut aller -.
^ D'après le texte publié par la Ti ibune sacrée, en février i85o, et reproduit par le P. Bayonne dans les S., I., A.. 1. p. 429-447.
- Id., en mars i85o, et reproduit par le P. Bayonne dans les S., L, A.^ h 447-465.
30 décembre.
A Paris, à l'église des Carmes, une homélie sur r évangile du dimanche après Noël : « Jésus-Christ signe de contradiction ».
A la présentation de Jésus au temple, le saint vieillard Siméon eut le présage que le divin enfant serait un signe de contradiction. La contradiction est à la fois la grande douleur et le grand ressort de la vie. On la rencontre partout et dans tous les âges, dans l'enfance et dans la vieillesse. Il en a été de même de Jésus-Christ ; il a été contredit pendant sa vie et de nos jours, il est encore contredit par tous et par nous-mêmes en particulier. D'autre part, la contradiction est la « grande consolation de la vie ». C'est elle qui éclaire le génie dans sa résistance aux entraînements du jour, qui produit les sentiments généreux et les volontés énergiques. Aussi, le Christ rencontra-t-il la plus universelle contradiction dans son temps comme à travers tous les siècles. N'y contribuons pas et nous aurons la paix avec Dieu et avec notre conscience ^
6 janvier.
A Paris, à réglise des Carmes, une homélie sur l'évangile de la fête de l'Epiphanie.
Après sa naissance, Jésus-Christ s'est manifesté à d'humbles bergers de Bethléem, puis à des riches venus de l'Orient et qui ont offert de l'encens, de la myrrhe et de l'or. On comprend l'offrande des deux premiers présents ; mais, beaucoup moins celle de l'or, puisqu'il corrompt les âmes en introduisant le luxe, la mollesse et la sensualité. Pourquoi donc cette offrande? L'or a été offert pour signifier que Jésus-Christ est le maître souverain, le propriétaire suprême des choses et que l'homme doit faire valoir les biens qu'il a reçus pour la gloire du Sauveur : au « Christ public », il faut bâtir des temples de la prière; au
^ D'après le texte publié par la Tribune sacrée, en avril i85o, et reproduit par le P. Rayonne, dans les S., I., A., 1, p. 465-482.
« Christ pau^'re », il faut accorder la nourriture et le vêtement: au « Christ intime », qu'est chaque chrétien, il faut refuser le superflu. C'est là, le vrai jeu de l'or sanctifié et béni à Bethléem ^
A Paris,, dans l'église de Saint-Germain-des-Prés, un sermon de charité pour l'œui're du Bon Pasteur, établie rue Denfert-Rochereau.
Ce discours n'a pas été recueilli.
10 fe'vrier.
A Paris, dans l'église de Saint-Sulpice, un sermon de charité en faveur de la coyiférence de Saint Vincent de Paul et sur « l'attitude opposée du monde et de l'Église a l'égard du pécheur. »
Lacordaire compare l'homme souffrant à l'aveugle de Jéricho abandonné du monde et guéri par Jésus-Christ. Cette œuvre de miséricorde, le Sauveur continue à l'accomplir, surtout à l'égard du pécheur, qui est le malheureux par excellence. Le monde ne croit pas au péché ; il ne voit pas la gravité d'une offense faite à Dieu ; il n'en connaît que les conséquences extérieures et les effets sociaux. Mais si la main de la justice vient à toucher un coupable, il se montre sans pitié. Le malheureux est désavoué de ses proches, frappé de mépris. L'Eglise, par contre, croit au péché; elle a le sens de sa gravité et cependant, elle est pleine de pitié pour le pécheur ; elle pardonne et réhabilite, elle ramène l'enfant prodigue et le convertit.
Cette attitude différente provient de trois causes. D'abord, le monde ne croit pas à la valeur des âmes, à laquelle par contre croit l'Eglise. Le monde n'a pas la mesure, ni le sentiment de la faiblesse humaine que possède l'Église. Enfin, Dieu a confié sa justice au monde et, à l'Eglise, sa miséricorde 2.
^ D'après le texte publié par la Tribune sacrée, en avril i85o et reproduit par le P. Bayonne, dans les S., I., A., I, p. 482-499.
Sur les homélies prêchées à l'église des Carmes, cf. Chocarne, Lacordaire, II, p. 217-218. — F"oissET, Vie, II, 208-209.
2 D'après l'analyse de M. Hogan, professeur au Séminaire de Saint- Sulpice, et publié par le P. Bayonne, dans les S.j L, A., II. p. 4-6, où l'on trouve, de plus, le canevas écrit de la main de Lacordaire, p. 2-4.
Il est regrettable que le texte de ce discours n'ait pas été conservé. Au témoignage de M. Hogan, professeur à Saint- Sulpice, « l'orateur fut aussi beau ce jour-là que dans ses « conférences. A plusieurs reprises, il produisit dans l'immense « auditoire ces frémissements, dont il avait le secret et la fin « des principaux mouvements fut marquée, comme à Notre- « Dame, par des murmures d'admiration que la sainteté seule « du lieu empêchait d'éclater en applaudissements ^ ».
17 février.
A Notre-Dame de Paris, première conférence de la station de carême, sur « le concours de la nature et de la grâce dans l'homme primitif ».
Dans l'étude de l'organisation de l'ordre surnaturel, il reste deux questions à traiter, celle de l'essence de la grâce et celle des rapports de la grâce avec la nature. Dieu est l'être surnaturel et sans égal ; il ne peut pas faire de sa vie divine, la vie naturelle d'un autre que lui; mais il peut se communiquer à la créature de manière à vivre en elle. C'est ce qu'il fait par la grâce qui opère sur nous d'une manière « transitoire et excitative » et d'une manière « permanente et vivificative ». Par la première. Dieu nous attire à lui ; par la seconde, il nous confirme dans une étroite union avec lui. Quant aux rapports de la nature et de la grâce, ils sont tels que celle-ci ne peut se passer de celle-là même dans les opérations de la grâce, et celle-là ne peut se passer entièrement de celle-ci même dans les opérations de la nature. L'homme a besoin de la grâce ; les biens de la terre sont impuissants à le satisfaire. Aussi, pour remédier à ses maux, il faut lui rendre Dieu -.
24 février.
A Xotre-Dame de Paris, deuxième conférence de la station de carême,
sur l'épreuve.
Dans la création, le premier homme est favorisé de dons précieux pour l'âme et le corps ; il est placé dans un paradis de
^ Lettre de M. Hogan. citée par le P. Bayonne, loc. cit., p. 4. -' Œuvres, Conférences, IV, p. 203-228.
volupté. On va voir maintenant la nature de l'épreuve à laquelle l'homme a été soumis.
L'épreuve a pour but de faire connaître la valeur d'un être : elle offre à l'être libre l'occasion de se sacrifier au devoir ou de sacrifier le devoir à soi-même : ce qui suppose la liberté morale, puis ridée du devoir, qui entraîne lui-même l'idée du sacrifice et de la vertu.
L'Ecriture nous apprend comment l'épreuve a eu lieu pour Adam. Il fut placé dans l'obligation de s'attacher à Dieu par l'amour et le dévouement ; il reçut l'ordre ne pas toucher à la « réalité symbolique » de l'arbre de la science du bien et du mal. De cette manière, l'homme avait l'occasion de soumettre à la foi son intelligence et ses sens. Cette épreuve est encore la nôtre et notre destinée personnelle dépend du choix que nous ferons ^.
3 mars.
A Notre-Dame de Paris, troisième conférence de la station de carême, sur la tentation.
L'homme primitif a été induit au mal, comme il l'est encore de nos jours. Cependant, la bonne tentation devance ordinairement la mauvaise. La mère donne d'abord de salutaires enseignements ; c'est seulement plus tard que les mauvaises sollicitations poussent l'esprit à l'erreur, le cœur à la corruption et le caractère à la perversion. Ainsi, la tentation est un fait humain à tous les âges : l'homme est toujours exposé à la séduction d'un être plus fort.
Adam a été tenté par un esprit supérieur, avec lequel il avait des relations de pensées et de vouloir, bonnes ou mauvaises suivant les acteurs. Dans la chute, le rapport a été selon le mal. Le père du mensonge a séduit Eve, et le mal fut consommé. La vie de l'homme est inaugurée par la tentation passive ; puis elle devient, à son tour, un principe de mal. Heureux celui qui travaille pour la vertu - !
* Œuvres, Conférences. IV, p. 229-252.
2 D'après le texte des Œuvres, Conférences, IV, p. 253-280.
10 mars.
A Notre-Dame de Paris, quatrième conférence de carême, sur la chute.
A part l'exorde, la péroraison et quelques modifications secondaires dans le corps du discours, comme à Bordeaux, le 2 janvier 1842. Le principal changement consiste dans un parallélisme plus approfondi entre les manières dont l'homme est tombé à l'origine et dont il tombe encore à l'heure actuelle 1.
17 mars.
A Notre-Dame de Paris, cinquième conférence de carême, sur « les signes de la chute dans l'humanité ».
Ce discours est simplement une variante de celui qui a été prononcé naguère à Dijon, le 3i décembre 1848 -.
24 mars.
A Notre-Dame de Paris, sixième conférence de carême, sur « la transmission de la chute à Vhumanité ».
La transmission héréditaire de la chute primitive est une vérité fondamentale du christianisme. Pour l'expliquer, il faut traiter successivement de la transmission matérielle et de la transmission morale. En venant au monde, l'homme ne commet pas personnellement la faute d'x\dam ; il n'est pas rendu coupable par « voie de perpétration », mais seulement par « voie de propagation », Si l'acte est intransmissible, il produit un état permanent, dont l'âme est la première à ressentir l'effet : les facultés sont affaiblies. De son côté, le corps reçoit du péché des stigmates d'abord invisibles à l'œil et qui se traduisent ensuite dans les traits du visage.
Cet état de déchéance est transmissible comme la nature humaine et ses altérations substantielles. Le père transmet sa substance matérielle et « sollicite » Dieu de produire une âme
' Œuvres, Conférences, IV, p. 281-3 10.
- Id., p. 3i 1-340.
pour perpétifer sa forme et sa vie. Cette dernière rencontre deux forces, auxquelles elle doit se plier, la force organique du père et la « force corruptrice du péché », au contact duquel l'image de l'homme déchu est gravée en elle. « Cette maladie du péché » retombe sur elle en vertu du principe de solidarité, dont la puissance est mise en relief par lorateur à peu près comme à Bordeaux, le 9 janvier 1842, et comme à Nancv, le 19 février 1843 ^.
7 avril -.
Septième et dernière conférence de carême, à Xotre-Dame de Paris, sur la réparation.
Ce discours est une reproduction perfectionnée, accompagnée de nouvelles considérations, de celui qui a été prononcé une première fois à Nancy, le 26 mars 1848, puis à Grenoble, le 7 avril 1844, à Lyon, le 24 mars 1845, à Strasbourg, le 5 avril 1846, à Liège, le 28 mars 1847, et à Dijon, le 7 janvier 1849 '\
14 avril.
A Notre-Dame de Paris, un sermon de charité pour la fondation dune chapelle gréco-slave catholique, sur « les devoirs des catholiques envers r Église *. »
L'orateur veut établir que nous devons témoigner notre amour envers l'Eglise en travaillant à sa catholicité et que l'œuvre
' Œuvres, Conférences, I\', p. 341-366.
- Au sujet de cette date, cï. lettre à Foisset, 3i janvier i85o.
3 Œuvres, Conférences, IV, p. 367-395.
Les conférences du carême de i85o ont été publiées une première fois dans la Tribune sacrée, livraisons de mai à novembre i85o. Elles ont eu un grand succès. L'auditoire « a débordé toutes les limites, où il s'était contenu depuis i5 ans et jamais » Lacordaire n'y a « remarqué une bienveillance plus cordiale ». (Lettre à M"' de Prailly, 26 mars i85o, où l'orateur parle encore de la critique élogieuse, dont ses conférences ont été l'objet de la part de M. de Saint-Beaussant.) Une indisposition a failli, cependant, obliger le Père d'interrompre la station. (Cf. Villard, Cor. in., p. 253.)
^ Lacordaire prend pour texte : « Christus dilexit Ecclesiam, et tradidit se ipsum pro ea. » (Ad Eph., v. 25. t
recommandée d'une chapelle gréco-slave est « un instrument utile de ce travail. »
L'P^glise possède quatre propriétés positives, et cependant elle s'appelle simplement catholique, parce que ce caractère est celui de la vérité, de la charité et de la puissance surhumaine. La vérité est universelle, tandis que l'erreur est particulariste, bornée à un temps et à un lieu. Catholique dans l'objet et les effets de sa doctrine, l'Eglise l'est aussi par la charité; son prosélytisme n'a point de bornes. Le particulier et l'individuel sont la mort de la charité. Enfin, l'universalité est le caractère d'une puissance surhumaine; pour dominer, elle doit vaincre le particularisme de Terreur et celui des nationalités. A l'encontre du mahométisme et du protestantisme, l'Eglise catholique y est parvenue ; elle pénètre partout.
L'ne occasion se présente pour travailler à l'œuvre de cette catholicité. La race slave s'est séparée en grande partie du tronc catholique; la majorité hétérodoxe persécute la minorité restée fidèle. Venons au secours de cette dernière par nos aumônes et travaillons à la conversion des persécuteurs ^.
22 avril.
Au cercle catholique de Paris, « une improvisation sur le passé, le présent et l'avenir de ce qu'on nommait alors le parti catholique ».
Dans ce discours, qui n'a pas été recueilli, Lacordaire a exalté « la liberté religieuse » et l'a représentée « comme le moyen de propagation le plus efficace de nos croyances au travers des erreurs modernes ». 11 parle enfin de l'Inquisition en des termes inconnus, mais qui furent néanmoins l'objet d'attaques violentes et probablement imméritées -.
^ D'après le texte publié par la Tribune sacrée^ en août i85o et reproduit par le P. Bayonne, dans les S., /., A., Il, p. 3o-5i.
^ Cf. V Univers du 27 avril i85o, où se trouve une lettre de labbé Morel accusant Lacordaire d'avoir « mal parlé de l'Inquisition » et attribuant à ce dernier des paroles non prononcées ou détournées de leur sens naturel. C'est la seule source que l'on possède. Elle ne permet pas de reconstituer l'allocution incriminée. — Cf. Foisset, Vie, II, p. 211-222, où il y a un récit détaillé des ennuis suscités à Lacordaire à la suite de cette improvisation. — L. M., Lacordaire, p. 298 et s.
24 avril.
A Pa7^is , dans la chapelle du séminaire Saint-Sulpice , à la réunion générale du clergé de Paris, une allocution sur « l'action catholique ».
Le clergé de Paris était réuni pour « la discussion du cas de conscience » sous la présidence de l'archevêque. Il s'agissait de savoir s'il est permis à un chrétien de fournir des articles purement littéraires, inoffensifs, à un journal impie et anarchique. Au milieu de l'attention ranimée, le Père exposa son sentiment en agrandissant le cadre de la délibération.
Quelle part — dit-il — faut-il faire à la société moderne ? Devons-nous rester emprisonnés dans des zones, où nous ne pouvons rien pour l'attaque de l'erreur? Lacordaire ne le pense pas. De l'aveu de Guizot, l'éloignement du clergé pour la vie publique est l'un des grands obstacles à la régénération religieuse de la société moderne. L'isolement élève un mur entre les hommes de Dieu et les hommes du monde ; il produit dans ceux-là l'ignorance et dans ceux-ci, il maintient de fâcheux préjugés. Tout au moins ne faut-il pas empêcher les fidèles pieux de verser « l'onde régénératrice de la vérité » au milieu des incroyants, dont il est entouré. Beaucoup d'âmes sont revenues de loin grâce aux lumières, que leur ont données des « sentinelles avancées ^ ».
3 mai.
A Notre-Dame de Paris, un sermon de charité en faveur de^ l'œuvre de la Propagation de la Foi, sur « les moyens choisis par Jésus-Christ pour nous communiquer le bienfait de la rédemption ^ ».
Dieu est venu sur la terre pour tous les temps, pour tous les lieux et toutes les conditions. Mais il n'a pas voulu aller lui-même évangéliser le monde ; il a confié à l'homme le développement de ses œuvres. Il a institué un corps d'apôtres
^ D'après la Revue catholique, t. XIV, p. 481 et s., citée par le P. Juveneton dans Allocutions et écrits divers, p. 3 10 et s.
2 Lacordaire prend pour texte : « Pro omnibus mortuus est Christus ». <II ad Cor., v, i5.)
€t il les a chargés de communiquer à tous les humains le bénéfice de la vérité et de la rédemption. Pour accomplir ce grand oeuvre, il n'a pas donné aux missionnaires la puissance de l'esprit, de la parole ou des armes, ni même toujours la puissance du miracle; il s'est contenté de leur promettre son assistance. C'est ainsi qu'il a fondé l'apostolat, « ce grand miracle » de l'Eglise ; l'apôtre quitte son pays, sa famille, pour aller consumer sa vie dans une contrée sauvage, de nos jours comme dans les premiers siècles.
A cet apostolat, chacun de nous doit y participer. Nous avons l'obligation de faire rayonner la lumière évangélique. Mais comment? D'abord, par la prière: ensuite par l'aumône et les sacrifices accomplis en faveur de l'admirable institution de la Propagation de la Foi ^.
23 juin.
A Flavigny, une allocution pour une prise d'habit sur « la miséricorde de l'ordre » religieux.
Quand tout à l'heure vous étiez prosternés — dit le Père — devant cet autel, à la question : « Que demandez-vous ? » vous avez répondu : « la miséricorde de Dieu et la vôtre ». 11 est naturel d'implorer la miséricorde divine; il l'est beaucoup moins de solliciter celle des hommes. Par là, vous avez manifesté le désir de renoncer aux jouissances de la terre; d'embrasser la pauvreté et de vous contenter de ce qui fait, selon saint Thomas, « l'honneur et la richesse » de l'ordre dominicain : cojitemplari et aliis contemplata tradere. Par là vous travaillerez au bien de votre âme et de celle du prochain. C'est en cela que consiste la miséricorde, que nous vous garantissons -.
28 juin.
A Flavigny, en chapitre, une allocution « sur l'obéissance 3 ». Perdue.
^ D'après le texte publié dans la Tribune sacrée, en décembre i85o, et reproduit par le P. Rayonne, dans les S., /., A., Il, 52-77.
2 D'après l'analyse publiée par le P. Juveneton, dans les S., I., A., III,
'^ Signalée oralement par le P. Juveneton.
21 juillet.
-1 Chàtillon-sitr-Seine, dans l'église Saint-Nicolas, un sermon sur « rinégalilé et l'harmonie des conditions ».
Ce discours est une variante de celui qui a été prononcé à Sainte-Reine, le 19 juillet 1849, ^ Bruxelles, le 27 avril 1847, et à Nancy, le 18 octobre 1846 1. Malgré sa belle et pure doctrine chrétienne, il a suscité des discussions dans la presse, entre VUriivers, V Événement et la Voix de la vérité. Ces deux derniers journaux l'ont gratifié bien à tort de « discours socialiste - ».
4 aqût.
A Flavigny, une allocution prèchée à la chapelle sur « l'oubli de soi-même, signe caractéristique de la sainteté "^ ». Perdue.
15 août.
A Notre-Dame de Paris, un sermon prêché à l'occasion de la fête de l'Assomption, sur « Marie, reine du Ciel^ ».
Le royaume des cieux a un roi qui est Dieu : il a aussi une reine, qui est la Sainte Vierge et dont la fête de l'Assomption rappelle le couronnement. Marie a mérité d'être élevée au-dessus de tous les anges et de tous les saints par les mérites qu'elle a gagnés dans son état, dans son œuvre et dans sa passion. L'homme est obligé d'embrasser un état et de choisir entre les « deux grandes zones » qui se partagent le monde, entre Dieu et le siècle. La Sainte Vierge s'est déterminée pour le premier, auquel elle s'est consacrée par sa virginité. Ce sacrifice a été sublime ; il supposait une abdication de l'espé-
^ D'après l'analyse rédigée sur les notes recueillies par M. Simonnet, curé de Buncey et M. Frérot, archiprètre de Chàtillon-sur-Seine, publiée par le P. Bayonne, dans les S., /., .4., II, p. gS-ioi.
■' Cf. P. Bayonne, S., L, A., II, p. 92.
^ Signalée oralement par le P. Juveneton.
^ Lacordaire prend pour texte : «; Salve regina ; Regina cœli, laitare »,
Tance de mettre au monde le Sauveur du genre humain. Donner le jour à un homme est un grand oeuvre ; Marie a fait davantage : elle a donné la vie à Dieu lui-même. On ne peut pas imaginer une plus grande merveille. Enfin, la Sainte Vierge a souffert. La passion d'une mère est celle de son fils. En voyant Jésus-Christ cloué sur la croix, condamné aux supplices les plus affreux, elle a enduré d'inénarrables souffrances dans son cœur. Salve Regi?ia K
13 octobre.
A Chalais, près Grenoble, une allocution pour la clôture d'une visite provinciale.
Après avoir donné des conseils et fait quelques ordonnances, le Père exhorta les religieux à acquérir de plus en plus la sainteté. Ce n'est pas sur le talent et le génie qu'il faut s'appuyer, mais sur la vertu qui nous rend aptes à transmettre la grâce divine. A cet effet, il faut d'abord se détacher des choses extérieures, les mépriser en vue de Dieu à l'exemple de saint François d'Assise, l'amant de la pauvreté. Il faut ensuite immoler les sens et transformer son corps en hostie vivante. La chasteté est produite par l'amour ardent de Jésus-Christ et elle doit régner en nous, à la fois dans l'esprit, dans le cœur et dans le corps. Il faut aimer la sujétion de sa propre volonté à celle de nos supérieurs, qui représentent Jésus-Christ. On y arrive par l'amour de Dieu. Quand le Seigneur est représenté dans un homme « qui nous va », l'obéissance est facile ; elle est moins méritoire, que lorsque nous obéissons à un supérieur, dans lequel Jésus-Christ « s'est voilé sous une physionomie moins attrayante ». Enfin, il faut s'adonner à la pénitence intérieure et extérieure, à l'exemple des saints, qui ont pratiqué de grandes austérités -.
■ D'après le canevas écrit de la main de Lacordaire et publié par le P. Bayonne, dans les S., L, A., II, p. ioi-io3.
2 D'après le texte publié par le P. Juveneton dans les Allocutions et écrits divers, p. 210-214.
1' décembre.
A Notre-Dame de Paris, un sermon pour l'inauguratioji des Quarante Heures dans le diocèse, sur « la présence réelle de Dieu et son efficacité ' ».
« Dieu avec nous, voilà toute la religion. » Cette présence de Dieu au milieu des hommes a été annoncée par les prophètes et elle a été réalisée, d'abord, par la parole. Dieu a parlé à l'origine des choses, puis dans le cours des siècles. Jésus-Christ a réalisé la présence substantielle et personnelle de la divinité ; il s'est fait entendre et voir sur la terre ; il s'est laissé toucher par la foule avide de l'approcher, par les bourreaux qui le crucifient et par ses amis après la mort et la résurrection ; enfin, il a institué l'Eucharistie *pour demeurer dans le tabernacle derrière le voile d'un peu de pain : prodige à peine croyable, et que cependant le Sauveur a réalisé pour mieux mériter le nom d'Emmanuel ou de Dieu avec nous.
Cette présence divine a son efficacité. Dans le tabernacle, Jésus-Christ ne parle plus, il ne sy fait pas non plus voir: mais il nous attend pour écouter notre prière, nous faire entendre le langage inarticulé du cœur, répandre sur nous sa lumière et sa charité, enfin nous donner la force nécessaire pour supporter notre peine et seconder nos bonnes pensées. Allons à lui -.
10 décembre.
A Paris, à l'établissement de Saint-Nicolas de Vaugirard. une allocution prononcée à l'office du soir et où le Père eut « l'art d'adapter sa parole » à l'âge et à la condition de ses jeunes auditeurs. Ce discours n'a pas été recueilli •'.
' Lacordaire prend pour texte : « Vocabunt iiomen ejus Emmanuel, quod est interpretatum vobiscum Deus. » (Math., I, 23.)
2 D'après le texte publié par la Tribune sacrée, t. VI, p. i6 et s., et reproduit par le P. Bayonne, dans les S., I., A., II, p. 103-127.
Ce sermon a été aussi publié par VEnseignement catholique, t. 1, p. 33.
■^ Cf. Année dominicaine, août 1899, P- ^74-
A Paris, dans la chapelle des Cannes, un sermon pour le troisième jour de l'adoration perpétuelle sur « la communion idéale, le souvenir et l'espérance ' ».
A entendre le monde, le chrétien n'a que des tristesses. C'est plutôt le contraire qui est vrai. Il possède des joies véritables que cause l'union réelle et idéale avec Dieu. L'orateur ne veut parler que de la seconde.
Quand un être aimé nous est ravi par la mort, nous communiquons avec lui par « le souvenir et l'espérance » ; nous pensons à lui et nous comptons le revoir un jour. Le commerce idéal avec Dieu nous fait aussi penser à lui, nous souvenir de Dieu et mettre notre espoir en Dieu.
La sainte Eucharistie est la plus parfaite de toutes les communions idéales. En quittant le paradis terrestre, nos premiers parents emportèrent le souvenir d'avoir vu et entendu Dieu, comme l'espérance dans le futur Rédempteur; les patriarches avaient aussi un souvenir et une espérance semblables ; après l'Ascension, les disciples gardent le souvenir de leur maître et espèrent dans son secours. Un sentiment pareil nait dans le cœur en présence du tabernacle. Dans la foi à la présence réelle, le chrétien puise des trésors de souvenirs et d'espoirs, de joies et de consolations, inconnus au monde et que le monde ne peut donner -.
A la fin de décembre.
A Paris, dans l'église de Saint-Roch, un sermon de charité, signalé dans une lettre du Père à M™^ de la Tour, mais sans désignation du sujet traité, ni du jour précis, où il a été prononcé ^. Perdu.
* Lacordaire prend pour texte : « Gustate et videte quoniam suavis est Dominus. » (Ps. xxxiii, 9.)
^ D'après le texte publié par la Tribune sacrée, en juin i85i, et reproduit par le P. Bayonne, dans les S., I., A., II, p. 128-147.
^ Lettre du 3i décembre i85o, p. 2o3.
23 janvier.
A Paris, dans l'église de Saint-Roch, un sermon de charité sur « la famille chrétienne », pour la société de Saint François Régis.
Pour correspondre à la sollicitude de l'Église désireuse de fermer les blessures ouvertes par la misère, l'orateur i veut faire voir que la famille est le plus grand des biens créés et examiner ensuite l'œuvre établie pour la protéger.
Après la création, Dieu s'est plu à communiquer à l'homme sa fécondité. Mais pour que cette puissance créatrice ait son cours, il faut la famille ; c'est dans le mariage que la vie corporelle est produite, comme aussi la vie plus haute et plus noble de l'àme par le moyen de l'éducation, qui met en éveil les facultés. Si la famille est la vie, elle est aussi le travail ; les besoins de la femme et des enfants portent le père à se livrer à un pénible labeur; elle est la propriété que les parents tiennent à transmettre à leurs enfants ; elle est enfin la joie douce, que perçoit le père à l'heure, où le soir, il revoit les siens. Ainsi, la famille est tout pour l'homme.
Divers éléments concourent à sa formation. Le cœur intervient d'abord ; il se donne, pour que sa vie se transfuse dans une autre vie et prononce un serment d'amour, qui suppose une unité non stérile et une indissolubilité, qui n'est pas une tombe. Pour qu'il soit observé, ce serment a besoin d'être appuyé; dans l'antiquité et les temps modernes, l'État l'a pris sous sa garde. Ce soutien n'a pas suflB ; il a fallu encore la grâce du sacrement. Ainsi, le cœur, la loi et la religion constituent la famille.
Le bien précieux de la famille est attaqué de nos jours; des ennemis nombreux travaillent à sa perte. Ils ont encore peu de succès auprès du riche, que retiennent des considérations de propriété, d'honneur et de réputation. Le pauvre, qui n'a
^ 11 prend pour texte : « Sacramentum hoc magnum est, ego autem dico in Christo et in Ecclesia. » (Ad Eph., v, 32.)
Tien à sauvegarder, est moins retenu : il fonde des foyers, où le cœur a sa part, mais d'où est absente la sanction de la loi et la bénédiction de l'Église. Pour régler la fausse situation de ces familles, une société s'est fondée et elle voit ses efforts couronnés de succès. Prêtons-lui notre appui K
17 février.
A Noire-Dame de Paris, un sermon de charité demandé par l'évêque de Nancy en faveur de la construction d'une église dans le village de Chusclan, patrie de Bridaine.
Une publicité mal faite laissa ignorer la cérémonie et « quelques centaines de personnes » seulement accoururent, disséminées et perdues à travers l'immense basilique. Arrivé en chaire, l'orateur s'arrêta un moment, interdit, surpris du petit nombre d'auditeurs et dut se faire violence pour parler -. Son discours est divisé en deux parties ; il faut bâtir l'édifice projeté, parce que c'est une église et parce que c'est l'église du village du P. Bridaine.
Le lieu le plus illustre, c'est l'univers, qui contient le globe où nous trouvons la vie ; la patrie est un autre lieu, qui nous intéresse plus spécialement; enfin, la patrie contient le lieu natal, qui est encore plus spécialement nôtre. Tous ces endroits servent d'habitation aux corps. Les églises donnent l'hospitalité à nos âmes ; elles sont par conséquent « le lieu par excellence ».
Dans la seconde partie, l'orateur montre ce que le célèbre missionnaire a été pour son siècle. Au témoignage de Mgr Lagrange, elle n'a rien off'ert de remarquable ^. Lacroix va encore plus loin. Il prétend que Lacordaire « fut plus que médiocre ». <^ Les mots lui venaient à peine : aucune chaleur, aucune des envolées, qui lui étaient familières » ; « on a conservé de ce malheureux discours une phrase qui, pendant vingt ans, fit la
' D'après le texte publié par la Tribune sacrée, en février i85i, VI"" vol., p. 121 et s., et reproduit par le P. Rayonne, dans les S.,I., A., II, p. 147-176.
2 Lacroix, Lacordaire, Revue du clergé français, i5 février 1896, p. 528.
^ D'après une courte analyse dictée par Mgr Lagrange, écrite par M. Odelin, vicaire général de Paris, et publiée dans l'Année dominicaine, août 1899, p. 373-376.
joie d'un auditeur malicieux : L'histoire de rhumanité compte trois lieux célèbres, Rome, Jérusalem, et... Chusclan » K
9 mars -.
A Notre-Dame de Paris, ouverture de la station de carême. Première conférence, sur « la réalité du gouvernement divin ».
Nous avons vu que l'allocution du 22 avril i85o a soulevé une grande tempête. Une polémique prolongée s'engagea dans VUtiivers et l'autorité de Mgr Sibour fut impuissante à y mettre un terme. Lacordaire fut représenté au Souverain Pontife « comme un révolutionnaire relaps », qui réprouvait « la souveraineté temporelle du pape » et la puissance coercitive de l'Église ». Ces accusations finirent par causer une certaine impression sur l'esprit de Pie IX. Le Père en fut averti et il fut « pénétré de douleur ». Sous le coup de son découragement, il écrivit à Mgr Sibour pour lui annoncer qu'il renonçait au ministère de la parole, qu'il ne pouvait plus « exercer qu'au milieu d'outrages systématiques » ^. Fort heureusement, cette résolution ne fut pas maintenue : à la suite des explications données à Rome, tous les nuages furent dissipés et le conférencier consentit à retirer sa lettre. C'est dans ces circonstances qu'il remonta dans la chaire de Notre-Dame pour parler sur la Providence K
Après avoir traité — dit Lacordaire — de la chute et de la réparation, il faudrait parler de l'Homme-Dieu. Cependant, on est arrêté par une objection : s'il est vrai que Dieu voulait réhabiliter le genre humain, pourquoi s'y est-il pris si tard ? Question qui nous amène à étudier le gouvernement divin.
« Gouverner, c'est diriger des êtres libres vers leur fin. » Pour cela, il faut une intelligence qui possède la science des destinées, une puissance mise au service d'autrui, enfin une part d'amour.
Un pareil gouvernement n'existe pas seulement dans la famille, dans la cité, dans l'État et dans l'Église, il existe aussi
1 Lacroix, Lacordaire, Revue du clergé français, p. 528 et 529.
2 A M"' de Prailly, 19 février i85i, p. 2o3. ^ Lettre du 3i août, citée par Foisset.
* Pour les détails, voir Foisset, Vie, II, p. 210-222.
dans le monde. L'humanité s'adresse à Dieu dans la prière : fait universel, qui prouve la foi de l'humanité à la Providence. D'ailleurs un « être inactif est une chimère » ; l'être infini est donc infiniment actif. Après avoir créé le monde, il ne saurait l'abandonner et ne pas remplir son rôle de père. C'est pourtant ce qui arriverait, si Dieu ne s'occupait point de l'homme, être libre qui a besoin d'être secouru dans sa marche vers la destinée éternelle. Ainsi, la Providence existe et elle gouverne les individus comme les nations et les peuples K
16 mars.
.1 Notre-Dame de Paris, deuxième conférence de la station de carême, sur « les lois fondamentales du gouvernement divin ».
La raison divine présente à Dieu le modèle de la création et elle lui trace la règle de son gouvernement; elle est à la fois l'exemplaire original des choses et leur loi éternelle. Dieu est libre dans le choix des types à créer, comme aussi le gouvernement divin doit répondre à la nature des êtres et à la vocation fixée par l'intelligence créatrice. C'est ce qu'on remarque dans l'histoire de l'humanité et en particulier dans les annales du peuple juif. Telles sont les bases du gouvernement divin.
Les lois de ce gouvernement contiennent plusieurs articles : d'abord, « Dieu est libre et tous ses dons sont gratuits »; ensuite, « Dieu dispense à tous les êtres libres les secours, dont ils ont besoin pour atteindre leur fin » ; « Dieu respecte l'efficacité d'action des êtres libres, soit pour le bien, soit pour le mal » ; enfin, « l'ordre surnaturel étant la fin des êtres libres, l'ordre naturel est conduit et s'explique au point de vue de l'ordre surnaturel - ».
23 mars.
A Notre-Dame de Paris, troisième conférence de la station de carême, sur « la distribution des grâces aux dmes ».
Après avoir étudié les lois du gouvernement divin, il faut en voir l'application, et d'abord l'application aux âmes, qui
* Œuvres, Conférences, V, p. 3-84. — Cf. Tribune sacrée, t. VI, p. 181 et s.
- Id., p. 35-68. — Tribune sacrée, t. VI, p. 241 et s.
offre deux spectacles : « l'inégalité dans la distribution des dons divins » et le « progrès dans l'usage de ces dons ».
En naissant chacun reçoit un capital divin composé de « l'image de Dieu », du « sang de Dieu » et de « l'éternité de Dieu ». Mais ce capital n'est pas donné avec une mesure égale pour tous. En créant, Dieu a eu un plan, un ordre et l'ordre est fait de multiplicité, de multitude, de variété et d'unité. Sur ces éléments, il y en a trois qui appellent linégalité. Pour mettre de l'ordre dans la création il fallait donc avoir recours à l'inégalité des dons. Toutefois, les dons ne sont pas toujours personnels, surtout dans l'ordre surnaturel ; ce qui est donné à l'un peut appartenir à tous. Il y a cependant dans la distribution une préférence, qui n'aurait pas existé, si le péché originel n'avait pas eu lieu ; depuis la chute, nous ne recevons plus le mêr^e capital uniforme. De là, des inégalités de la nature ; celles de la grâce proviennent de la volonté divine, dont les motifs d'élection ne peuvent pas toujours être pénétrés.
A notre naissance, il n'y a que des germes en nous. L'homme est mis en présence du mystère du bien et du mal : à cet instant, il reçoit une « grâce de possibilité », qui lui permet de vaincre la tentation. Si on y correspond, la vertu se fortifie et on obtient la « grâce d'équilibre », qui laisse pressentir la victoire complète. « La grâce de surabondance » termine le cycle du progrès divin. Ne nous plaignons point du gouvernement de la Providence ^.
30 mars.
A Notre-Dame de Paris, quatrième co?iférence de carême, sur « la distribution des grâces à l'humanité >•».
Au sortir du paradis terrestre, Adam avait besoin d'un dogme pour l'instruire, d'une loi pour diriger sa volonté, d'un sacrement pour lui conférer les secours surnaturels. L'humanité ne fut jamais privée de ces trois bienfaits. Pour en assurer l'efficacité, Dieu intervint même dans l'histoire, comme dans
1 Œuvres, Conférences, V, p. 69-102. — Cf. Tribune sacrée, t. VI, p. 3oi et s.
— 4^Si —
le déluge, comme aussi sur le mont Sinaï, comme surtout dans la manifestation du Verbe incarné. On se demande néanmoins pourquoi le Sauveur est venu si tard ? C'est afin de laisser faire l'homme et de l'initier par degrés aux mystères de sa régénération. On prétend aussi que le christianisme n'a pas obtenu tout son effet. Mais, si ses progrès n'ont pas été plus considérables, il faut s'en prendre à l'homme dévoyé, et non à Dieu qui respecte la liberté ; à mesure que Dieu fait un pas pour le salut du monde, l'enfer en fait un autre pour sa perte ; cependant, on a beau faire : Dieu opère quand même le salut des hommes, incedit crux. dum incedii or bis '.
6 avril.
A Notre-Dame de Paris, cinquième conférence de carême, sur « les résultats du gouvernement divin ».
L'orateur veut d'abord examiner si, dans le monde, le bien l'emporte sur le mal en quantité matérielle et morale. La question est difficile à résoudre ; on ne possède que des indices de l'état de santé morale de l'humanité. L'un des premiers est celui de la vie ; comme le bien seul fonde les nations et comme elles vivent, on peut croire que le bien l'emporte. De plus, les hommes souffrent malgré tous les progrès réalisés; or, la peine correspond au bien, comme la jouissance au mal. D'ailleurs, métaphysiquement, le bien domine le mal d'une incontestable hauteur ; « l'intensité du bien dans une seule âme peut couvrir un abîme d'iniquités ».
La question du petit nombre des élus est librement débattue
^ Œuvres, Conférences, V, p. io3-i34. — Cf. Tribune sacrée, t. VI, p. 36i et s.
A propos de cette conférence, Henri Perreyve a écrit à Lacordaire une lettre, où se trouve le passage suivant : « J'ai relu ce matin la quatrième <.< conférence de l'année i85i... Je croyais... avoir pris un livre comme un « autre ; mais à la dernière page, quand j'ai vu venir ce mot : incedit crux..., « une émotion qui m'agitait le cœur depuis quelque temps, m'a vaincu. Des « larmes me sont venues aux yeux... J'ai revu à travers ces larmes, en sou- « venir, la grande assemblée de Notre-Dame ; je me suis revu à ma place, vous « à la vôtre, et Dieu qui suspendait nos cœurs à vos lèvres tant aimées ! Je v< me suis rappelé le frémissement d'enthousiasme qui me saisit à ce moment N< du discours, et M. Ozanam qui était à côté de moi, et mes amis, et cette « foule que j'aimais tout entière à cause de vous. »... (Lettre du ig janvier i855.)
dans l'Eglise : ^lle n'a pas été définie, parce que le problème est complexe. Si les paraboles de l'Evangile peuvent servir de preuve, on doit plutôt conclure le grand nombre des hommes sauvés. Si maintenant on passe des textes figuratifs aux textes positifs, on voit que l'Écriture n'affirme rien. La parole « il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus » n'a pas été dite des hommes sauvés. Il en est de même de celle où Jésus-Christ parle de la voie large. Si maintenant on considère les faits, l'œil observe « les ruses admirables » de la Providence pour accroître le nombre des élus : un tiers de l'humanité meurt dans l'innocence du premier âge, la foi et la charité sauve un grand nombre de femmes, enfin les stigmates de la souffrance ramènent au bien beaucoup d'hommes. Néanmoins, il faut opérer son salut « avec crainte et tremblement ^ ».
Ozanam regarde cette conférence comme « un événement dans l'histoire ecclésiastique » de son siècle. L'orateur « a trouvé les plus éloquentes paroles « pour dire les miséricordes de Dieu en faveur de ceux qui travaillent et qui souffrent ». « Et « quand il a commenté le texte évangélique : heureux les «pauvres, la charité débordant sur ses lèvres, et ravonnant « dans toute sa personne, il a eu l'un de ces transports qu'on « lit dans les Vies des Saifits, et les quatre mille personnes qui « frémissaient sous les voûtes de Notre-Dame se demandaient « si elles entendaient un ange ou un homme ».
Ozanam regrette seulement quelques « hardiesses oratoires » échappées dans le feu de l'improvisation et en particulier « deux expressions malheureuses », qu'il n'indique pas -.
13 avril.
A Notre-Dame de Paris, sixième conférence de carême, sur « la sanction du gouvernement divin ».
A part l'exorde, qui a été modifié, et la péroraison qui a été en partie supprimée, ce discours est une variante •' de celui qui a été prononcé à Dijon, le 28 janvier 1849.
^ Œuvres, Conférences, V, p. 1 35-170. — Cf. Tribune sacrée, t. Vl. p. 421 et s.
^ Lettre à M. Dufieux, 9 avril i85i, II" vol. édition Lecoft're iSyS, p. 346.
^ Œuvres, Conférences, V, p. 171-198. — Cf. Tribune sacrée, t. VI, p. 481 et s.
27 avril.
A Notre-Dame de Paris, septième et dernière conférence de carême, sur « l'incorporation du Fils de Dieu à V humanité et de l'homme au Fils de Dieu ».
L'orateur jette un coup d'œil rétrospectif sur l'ensemble de ses conférences, puis il arrive au sujet qu'il veut traiter. La mort d'un Dieu a été le moyen choisi par la Providence pour la rédemption de l'humanité. Mais cette mort ne pouvait nous être profitable, selon les règles de la solidarité, que par l'incorporation réciproque de Dieu à l'homme et de l'homme à Dieu : double mystère qu'il faut exposer.
A la conception de l'homme, l'àme créée saisit le germe corporel, se l'assujettit et constitue avec lui une personne humaine. Rien n'empêche l'esprit de Dieu de s'emparer de notre chair sans la priver de son àme et d'en faire un être humain et divin, humain par notre nature et divin par la sienne. Cette assomption de l'humanité par la divinité a eu lieu. La seconde personne de la Trinité a revêtu notre chair pour subir l'expiation des péchés du monde ; elle est née d'une femme choisie et dont les origines remontent à Abraham, le père de la nation juive. Malgré l'illustration de ses ancêtres, Jésus-Christ vit le jour sur la paille de Bethléem, naissant d'une femme à la fois vierge féconde et mère sans tache.
L'incorporation réciproque de l'homme au Fils de Dieu se réalise d'abord par la charité, qui fait demeurer l'homme en Dieu ; puis, par l'eau du baptême, qui fait disparaître toute faute et amène dans l'àme la vie de Jésus-Christ; par le sang donné pour la foi, et qui renferme la charité ; enfin, par la communication eucharistique, où le Sauveur donne sa chair vivifiée par le baume de la divinité. Ce dernier mystère n'est pas impossible ; car, le corps de Jésus-Christ est devenu spirituel par la résurrection, capable d'être présenta la fois en diff'érents lieux par l'irradiation de sa substance. Comme il y a un pain de la vie mortelle, il y a un pain de la vie éternelle, signe et promesse des mets divins qui seront servis au banquet des élus, où nous jouirons de Dieu vu face à face et possédé dans sa substance. L'orateur termine le cycle de ses conférences dogmatiques par
de touchants gdieux adressés successivement à ses auditeurs, qu'il n'oubliera jamais et aux murs de Notre-Dame, à laquelle il est désormais lié par des souvenirs ineffaçables 1.
Ces adieux sont l'un des rares épanchements, que Lacordaire s'est permis avec son auditoire. Ils produisirent un grand effet d'émotion. On les a comparés à « ces retours vers un passé glorieux, auxquels se complaisent les grands capitaines avec les anciens compagnons de leurs exploits - ». Le public y vit une résolution à peine déguisée de quitter la chaire de Notre-Dame. Il en fut profondément affecté. Cependant, telle n'était pas l'intention de Lacordaire ; il voulait seulement dire que la partie dogmatique de ses conférences était terminée, et qu'arrivé au point de partage de sa carrière, au moment où il allait « descendre le revers de la montagne », il éprouvait « à la fois un sentiment de joiç et un sentiment de tristesse : la joie d'avoir achevé une œuvre, la tristesse qui accompagne le pressentiment d'une décadence inévitable ^ ». Il était d'autant moins résolu de renoncer à son entreprise que jamais Notre- Dame n'avait été « aussi comble que cette année » et que jamais les fruits de sa prédication n'avaient été « plus consolants ^ ». Parvenu « au milieu du chemin de la vie, là où l'homme se dépouille du dernier rayon de sa jeunesse ^ ». il comptait employer les forces viriles qu'il possédait encore à l'achèvement de son œuvre apostolique. Il voulait commencer l'année suivante l'exposition de la partie morale de son enseignement. Son plan était déjà tracé dans les grandes lignes. Il se proposait de diviser ses futures conférences en deux groupes distincts : dans l'un, il devait parler sur les vertus, et dans l'autre, sur les sacrements.
Il est à regretter pour l'histoire de l'éloquence religieuse que ce projet n'ait pas été réalisé. Les événements vinrent
^ Œuvres, Conférences, V, p. 199-234. — Cf. Tribune sacrée, t. VI, p. 541 et s.
Sur Ici station de carême de i85i, voir encore à M™' de Prailly, lettres du 21 mars et 8 décembre i85i. — Chocarne, Lacordaire, II, p. 221 et s. — L. M., Lacordaire, p. 3o2 et s.
- Chocarne, Lacordaire, II, p. 3o2.
•' Lettre à Foisset, 10 mai i85i, II, p. 121.
^ Id.
"^ Œuvres, Conférences, V, p. 23 1.
bientôt donner un autre cours à la vie de Lacordaire. Il ne lui fut pas même donné d'inaugurer à Notre-Dame la seconde partie de sa tâche et « par une sorte de pressentiment de l'avenir, dont il se défendait tout en l'exprimant », ses solennels adieux marquèrent la fin réelle de ses stations à l'église métropolitaine.
8 mai.
.1 Saint-Sulpice, dans la chapelle basse de Saint-François Xavier, une allocution sur le luxe, prononcée à l'assemblée générale des conférences de Saint Vincent de Paul, que présidait Mgr Baillargeon, coadjuteur de l'archevêque de Québec.
Invité à prendre la parole, le Père commence par dire qu'il n'a pas d'œuvre nouvelle à proposer ; il veut se borner à conseiller une pratique capable d'enrichir toutes les œuvres, le retranchement du luxe. Le luxe, c'est l'inutile, tout ce qui est employé à de futiles ornements. Ainsi compris, le luxe est la ruine de l'aumône, dont elle tarit les sources ; la ruine des familles, dont la fortune diminue en proportion des exigences nouvelles; la ruine des sociétés, quoi qu'en disent les partisans de la consommation. Avec cela, le luxe ne fait pas la grandeur, ni ne donne la joie et la gaieté. Aussi, cultivez la simplicité i.
Cette allocution produisit une grande impression, tant le Père sut y mettre de « verve », « d'abandon », « d'agréable ironie » et de « gracieux détails », par lesquels il apprit « à aimer la simplicité chrétienne - ».
16 mai.
A Becquigny, près d'Amiens, une allocution sur le Saint-Esprit et qui n'a pas été recueillie.
Invité par M"""^ de Vauvineux, le Père accepta de passer deux jours au château de Becquigny pour s'y rencontrer avec 1 evéque du diocèse en tournée pastorale. La présence du prédicateur fut signalée dans les environs et on se promit d'aller l'entendre, car on supposait qu'il « ne manquerait pas sans
' D'après l'analyse publiée par le P. Juveneton, 5., /., .1., III, p. 295- 3oo, ainsi que par Villard, Cor. in., p. 569-572.
■^ Bulletin général de la Société de Saint Vincent de Paul. t. III, p. 14S et s., cité par le P. Juveneton, loc. cit.
cloute de prêchker à la cérémonie de confirmation ». Annoncée pour quatre heures, cette dernière « fut avancée d'une heure « par suite d'une circonstance imprévue. Le Père v prononça « une belle allocution sur le Saint-Esprit en prenant pour texte «ces paroles de la Genèse : Spi?^itus Domiîii Jerebatw super « aquas ; et les villageois émerveillés se dirent entre eux, après « l'avoir entendu : en voilà un qui abat de la besogne en peu « de temps ». Au sortir de l'église, on vit arriver « une longue file de voitures ». Apprenant que tout était fini, les dames s'empressèrent autour du P. Lacordaire et le supplièrent de rentrer à l'église pour leur adresser une courte exhortation et sur n'importe quel sujet, proposant même de faire ensuite une quête au profit d'une œuvre à son choix. On discuta pendant plus d'un quart d'heure, mais le Père resta inflexible. Répondant à toutes les réflexions, il *ne cessa « d'aflfirmer qu'il lui était impossible d'improviser ainsi » et « que le plus court sermon lui demandait plusieurs heures de préparation ». A la fin, les dames durent capituler, heureuses d'ailleurs d'avoir causé un bon moment avec le célèbre conférencier ^
Entre le 20 juillet et le !• > août.
Lacordaire devait prononcer à Paris, dans l'église de Saint-Thomas d'Aquin, un discours qui n'a pas été conservé, si toutefois il a été prononcé -.
7 septembre.
A Flaingny, une allocution prononcée en chapitre, sur « l'essence de la ine religieuse ».
Pour apprendre en quoi consiste la vie religieuse, il faut connaître la nature même de la vie. L'être vivant se compose d'un organisme, où s'élabore et s'accomplit l'action vitale et d'une force, qui produit la vie elle-même. Dans la vie religieuse, il y a aussi un corps et un esprit. Le corps, c'est l'ensemble des règles et des constitutions qui régissent la société ; dans l'Ordre dominicain, c'est, plus spécialement, la prière, la péni-
^ D'après le récit de M. Vion, curé de Becquigny. — Cf. Bayonne, S., I., A., II, p. 177-178.
2 A des jeunes gens, lettre du 2 août i85i, p. 187.
tence, l'étude et l'apostolat. Le corps ne suffit pas, il faut l'esprit pour l'animer : si l'on ne veut pas être des cadavres et des cymbales retentissantes, il ne suffit pas de prier, mais il faut prier avec foi. Et il en est de même pour tout le reste ^
20 octobre.
A Flavigny, une allocutiotî pour la clôture de la visite provinciale.
C'est un grand bien que de contribuer à relever ou à édifier un Ordre religieux ; l'état religieux est ce qu'il y a de plus parfait au monde. De nombreux saints en sont sortis. Il a été un puissant instrument de bien dans l'Eglise; grâce à lui, la foi est encore propagée et la religion, défendue. Rien de meilleur qu'un bon religieux ; mais aussi, rien de pire qu'un mauvais moine.
Pour être digne de sa vocation, il faut d'abord aimer la règle qui veille sur chacune de nos heures et nous fait progresser dans la vertu, l'aimer tout entière, jusque dans ses points minimes. C'est à ce prix qu'on jouit de la paix et que la communauté prospère. D'ailleurs, les saints se sont formés en vivant de cette manière. Il faut ensuite aimer les personnes dont l'Ordre se compose. Naturellement, l'homme n'aime pas l'homme : le vrai chrétien, et à plus forte raison le religieux, doit aimer cependant ses frères, les honorer et les respecter; il doit aimer ses supérieurs et leur obéir comme aux représentants de Dieu. Nous devons être les membres d'un même corps, membi'a de membro '-.
28 décembre.
A Paris, dans l'église de Saint-Roch, un sermon de charité pour l'œuvre générale des Crèches, sur « la rédemption de l'enfance par Jésus- Christ >•>.
Nous ne possédons de ce discours que le canevas écrit de la main de l'orateur et publié par le P. Bayonne ^ : mais le sermon suivant va nous apprendre les détails ^.
- D'après l'analyse publiée par le P. Juveneton, S., /., A., III, p. 240244.
^ D'après l'analyse publiée par le P. Juveneton, Allocutions et écrits divers, p. 219-226.
3 P. Bayonne, S., /., A., II. p. 178-181.
* Lacordaire dit qu'il a pris pour texte : « Hoc erit vobis signuni : Invenietis infantem pannis involutum, et positum in praesepio ».
8 janvier.
A Lyon, dans l'église de Saint-Bonaventure, un sermon de charité en faveur de l'institution de la Providence pour les petits ^(7r,o;?v établie à Oullins par la société de Saint Vincent de Paul '.
Le maître du monde est né dans une étable, et non dans le palais d'un roi, afin de racheter l'enfance abandonnée, comme aussi pour nous montrer nos devoirs envers elle.
Nous avons tous besoin du secours de Dieu ; la nature est secourue par la grâce. L'enfance parait cependant échapper à cette loi générale, tant elle est entourée de soins et de précautions : en vue de l'enfant, le* mains des époux se joignent et le père est heureux de voir sa figure reflétée dans celle de son nouveau-né. Malgré toutes ces sollicitudes de la nature, rien n'a été aussi délaissé et méprisé que la frêle créature qui vient de naître : chez les païens, quand il déplaisait, l'enfant était jeté à la « dent des chiens ou à la pitié des passants » ; parfois, le père le vendait : d'autres fois encore, on le jetait à « l'Eurotas ou aux murènes ». L'exposition, le trafic et la mort étaient les sorts réservés à l'enfance et les lois sanctionnaient cette monstruosité, qui est encore pratiquée là où le christianisme ne règne pas. Ces odieux traitements proviennent des deux causes indestructibles du vice, qui sacrifie sans pitié la vie humaine à ses infâmes voluptés, et de la misère qui suggère la pensée d'abandonner l'enfant, qu'on ne peut nourrir. Pour remédier à ces maux, le Sauveur a voulu naître pauvre, enrichir l'humble état de l'enfance, lui accorder les premières palmes du martyre et la mettre sous la sauvegarde du sentiment religieux.
On répond à cette invitation de Jésus-Christ en suivant l'exemple des rois mages qui ont offert de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Si l'or corrompt, il permet aussi de faire des sacrifices méritoires et de soutenir de belles œuvres. Aussi donnons notre or inutile. L'encens est le svmbole de la vérité.
^ Lacordaire prend pour texte, comme dans le discours précédent, le passage de saint Luc, ii, 12.
Apportons à l'enfance malheureuse l'encens de la vérité ; sauvonsla du matérialisme grossier, où l'on ignore Dieu et les destinées éternelles. Donnons à l'enfant la myrrhe de la vertu par nous mêmes ou par d'autres. En agissant de la sorte, on ne diminuera point ses ressources ; Celui qui habille le lis des champs trouvera le moven de nous secourir ^.
22 janvier.
.4 Xoîre-Dajne de Pa7is, un sermon de charité pour l'achèvement de la chapelle des Pères Capucins, ouverte sur le boulevard Montparnasse : Nécessité et origine des Ordres religieux 2.
L'abandon de la famille naturelle et la fondation des familles spirituelles est un miracle sans lequel le christianisme ne subsisterait pas en ce monde. L'orateur veut parler de la nécessité et de l'établissement historique des ordres religieux.
Le christianisme comprend la vérité, qu'il importe à l'homme de connaître et la grâce, le secours de Dieu, dont nous avons besoin. Pour conserver ces deux trésors, il faut des hommes libres, dénués de crainte et d'espérance, à l'égard de leur maison et de leur foyer domestique; il faut aussi des hommes saints, parce que celui qui na pas la charité ne peut pas la donner. Ces hommes libres et saints ne doivent pas rester solitaires: la solitude, c'est l'impuissance et l'égoïsme : ils doivent vivre dans une famille constituée sur le triple élément de la paternité qui suscite des fils, de la fraternité qui donne des frères et du patrimoine inaliénable et sacré, que Dieu ne refuse pas aux pauvres.
La famille religieuse s'est établie à l'époque, où l'empire romain était en décadence, à l'un de ces moments où Ton ne s'occupe que d'affaires et de plaisirs, où encore on néglige les quatre éléments qui font la civilisation ; les lettres, la philosophie,
^ D'après le texte établi par le P. Bayonne sur l'analyse publiée dans la Galette de Lyon, le 11 janvier i852, par A. Rivet, avocat; sur le compte rendu inséré dans V Année dominicaine, février et mars 1862; et sur un manuscrit qui lui a été communiqué. — Cf. S., L, A., II, p. 182-213.
- Lacordaire prend pour texte : « Nemo est, qui reliquerit domum, aut fratres, aut sorores, aut patrem, aut matrem, aut filios, aut agros, propter me et propter evangelium. qui non accipiat centies tantum, nunc in tempore hoc, domos et fratres et sorores, et matres, et filios, et agros, cum persecutionibus, et in sœculo futuro, vitam œternam. » (Marc, x, 29-30).
la liberté et la j;eligion. Pris de dégoût pour cet état des mœurs, des hommes nombreux se retirèrent dans la solitude et y vécurent dans la simplicité. Lors de l'invasion des Barbares, une seconde famille religieuse s'est formée : Benoît établit des monastères et apprit aux barbares la culture des terres, la douceur et les lettres. Avec la civilisation, les richesses augmentèrent ; il fallut réagir contre les abus. Pour accomplir cette œuvre, la Providence suscita saint Dominique et saint PVançois d'Assise, « le chevalier de la pauvreté », dont l'Ordre eut « la double bénédiction de la multitude et de la prospérité ». Il s'agit de rétablir cette famille religieuse, capable d'exercer une salutaire influence. Unissons nos forces pour la rappeler K
Quand ce discours a été prononcé, Lacordaire était encore en proie à l'émotion douloureuse, que lui avait causée le coup d'Etat du Deux-Décembre. Ennemi de la violence, il ne sut pas étouffer toute son indignation. Ce sermon contient des allusions discrètes, non voulues peut-être, mais qu'il est impossible de ne point voir. Il y en a quatre ou cinq, qui apparaissent clairement. Pendant qu'il parlait, l'orateur « était pâle d'émotion, son œil était plein d'éclairs, ses mains tremblaient un peu et une légère écume lui venait souvent aux lèvres - ».
15 avril.
A Flavigny, une allocution préchée à l'occasion d'une prise d'habit, mais qui n'a pas été recueillie •'•.
18 juillet.
A Toulouse, dans réglise Saint-Sernin, un discours solennel pour la translation du chef de saint Thomas d'Aquin, sur le texte : « Euntes do ce te a m nés gentes ».
Toulouse avait Thonneur de posséder le chef de saint Thomas d'Aquin. Déposé dans l'église des Dominicains, il avait été recueilli, après la Révolution, dans la basilique de
^ D'après le texte publié par la Tribune sacrée, en février i852 (t. Vil, p. i3o et s.), et complété par le P. Rayonne sur les notes, qui lui ont été communiquées par M"" E. Roger des Genettes. Cf. S., L, A., Il, p. 218-289.
• M"' Roger des Genettes; lettre du 16 juillet 1884, citée par le P. Bayonne, 5., /.. A., II, p. 217.
3 Signalée oralement par le P. Juveneton.
Saint-Saturnin. En i852, on voulut le placer dans un reliquaire plus riche et pour donner à la translation un peu plus d'éclat, iMgr Mioland, archevêque de Toulouse, organisa une fête et invita Lacordaire à prononcer le panégyrique. L'église fut décorée, la relique placée sur une estrade au centre des transepts. Le jour de la fête, « la grande nef et les tribunes improvisées » s'emplirent d'auditeurs « qui avaient bravé les dangers de la foule, les chaleurs caniculaires et les heures d'une longue attente ». « On était accouru des départements voisins ; on avait quitté les châteaux et suspendu les travaux des champs ; la préoccupation était générale et la curiosité sans bornes i. »
Au milieu du silence général, Lacordaire monte en chaire pour montrer quelle est la place que la théologie tient dans le monde et quelle est celle que saint Thomas d'Aquin occupe dans la théologie.
La théologie — dit-il — est une habitude intellectuelle, qui remplit dans l'esprit une fonction sublime ; elle emprunte à la foi une vision et une certitude, qu'elle reporte ensuite sur la nature et l'humanité, donnant à la science une plus grande élévation, à la raison une plus grande étendue, à la foi une plus grande clarté et à toutes l'unité qui fait leur force, pour le bonheur du genre humain.
Pour faire un grand théologien, il faut dans un même esprit une science étendue, une raison sublime, une foi tranquille et ferme pour pénétrer la parole divine. Saint Thomas possède ces qualités. Il naît dans un temps, où l'homme se trouve en possession du double héritage des siècles antiques et des siècles nouveaux. Il a une foi ardente, qui tombe comme une flamme dans l'immensité de son génie. \é dans une famille princière, il se fait moine et unit ainsi l'éclat du sang aux inspirations de la solitude et de la pauvreté. Dieu lui donne, dans la personne d'Albert le Grand, un maître illustre, à l'école duquel il monte sur le trône de la science divine. Il y règne depuis six siècles, devenu le prince de la théologie et le maître de tous. Toulouse a l'honneur de posséder les cendres du grand docteur. Veuille le saint continuer à éclairer le monde de ses sublimes enseignements - !
^ FoissET, Vie, II, p. 268-269.
- Œuvres complètes. Éloges et panégyriques, p. 281-322. — Ce discours
Ce discoi^rs dura « près de deux heures au milieu de lattention la plus générale et la plus soutenue ». Il excita « plus d'une fois dans l'auditoire des mouvements, dont la sainteté du lieu pouvait à peine retenir l'explosion soudaine ^ ».
19 juillet.
A Muret, le matin, une première allocution dans la chapelle de Saint- Dominique sur la puissance de la prière: le soir, à la conférence de Saint Vincent de Paul, une seconde allocution, sur l'aumône et la charité.
Après avoir prêché à Toulouse, le Père se rendit le lendemain à Muret, où fut livrée une fameuse bataille contre les Albigeois, dont il a fait une description saisissante dans la Vie de saint Dominique. Il voulut offrir le «aint sacrifice à l'église paroissiale dans la chapelle même, où saint Dominique se tenait en prières, afin d'appeler la bénédiction du Ciel sur les croisés. « Cédant à la force des souvenirs, il prit spontanément la parole -. » Il commença par rappeler les faits passés en cet endroit il v a plus de six siècles. Pendant la bataille, saint Dominique est en prière; son intercession puissante enfante des prodiges. Sous l'influence de l'hérésie albigeoise, la France était menacée de retourner à la barbarie; lesprit catholique essaye en vain de résister ; la chevalerie accomplit inutilement des prodiges de valeur et de dévouement : la prière seule fait remporter la victoire. Preuve nouvelle de l'efficacité, de l'utilité et de la puissance de la prière chrétienne -^
Le soir, le Père assiste à la réunion de la conférence de Saint Vincent de Paul. La salle est « encombrée de bonne heure » par la foule de ceux qui ont sollicité « la faveur » d'être admis. On se presse les uns contre les autres malgré la chaleur ;
a été publié séparément, en i852, Paris, Sagnier et Bray, sous le titre suivant : « Discours pour la translation du chef de saint Thomas. »
^ FoissET, Vie, II, p. 270. — Cf. sur ce discours, lettres à Foisset du 27 septembre et 3 octobre i852. — A M"" de Prailly, 16 juin et 7 août i852. — Ricard, Lacordaire, p. 482-485.
2 P. JUVENETON, 5., /., A., III, p. I03.
^ D'après l'analyse publiée dans le Journal de Toulouse, le 23 juillet 1854 et reproduite dans les S.. L, A., III, p. 102-106.
tout le monde veut Tentendre encore. Après la lecture du rapport semestriel, Lacordaire se lève pour faire l'éloge de la charité et de l'aumône. Son allocution n"a pas été recueillie i.
3 août.
A Flavigny, à l'occasion de la vêture de trois religieux, Lacordaire prononce une allocution sur « la vie religieuse », dont on possède un résumé fort imparfait -.
10 octobre.
A cette date, Lacordaire planta, au bas du clos du couvent de Flavigny, la croix du Tiers-Ordre enseignant. On partit en procession de la chapelle, en suivant, au chant des psaumes, les sentiers que les religieux avaient tracés dans le petit bois, qui tapisse les flancs de la colline, au pied des anciens remparts gracieusement couronnés par le monastère ; on parvint ainsi à une esplanade, où, « sur l'angle saillant d'un rocher, qui « domine ce point du bois, se dressait une petite croix de pierre, «destinée à être un monument commémoratif de la fondation « du Tiers-Ordre. Cette croix fut bénite par le Père, qui pro- « nonça, devant les religieux, avidement rangés en cercle autour « de lui, une allocution exquise et la procession reprit en chan- « tant le chemin des rampes verdoyantes, qui reconduisent au « couvent ^.
Ce discours est perdu.
24 octobre.
A Flaifigny, dans la chapelle, une allocution adressée aux premiers membres du Tiers-Ordre, sur Vutilité de la nouvelle institution.
L'éducation est la condition indispensable du développement intellectuel et moral. Sans elle, on tombe dans la sauva-
^ Cassette du Languedoc, jeudi 22 juillet i852, où Benezet fait un éloge enthousiaste de cette allocution. Impossible de reproduire « le charme de cette facilité, avec laquelle les paroles coulent » des lèvres du Père « comme Jes flots argentés d'une source intarissable », etc. • 2 Cf. Le Spectateur de Dijon, 12 août i852.
^ FoissET, Vie, II. p. 296. — Cf. Chocarne. Lacordaire, II, p. 241-242.
gerie. La mission d'élever l'enfant incombe à la mère, qui est chargée de l'éducation domestique et au prêtre, qui a le devoir de faire de lui un homme et un chrétien. Dans l'accomplissement de cette tâche, l'Ordre de Saint Dominique ne doit pas rester à l'écart ; c'est dans ses attributions de prêcher dans les églises et d'enseigner dans les Universités. A l'exemple de l'ange envoyé à Tobie, nous recevrons l'enfant à sa sortie de la maison maternelle ; nous le formerons à ses devoirs d'état ; nous le rendrons pieux et sage pour le retour dans la famille ^.
26 octobre.
A Flavigny, une allocution prêchée à l'occasion d'une prise d'habit, mais qui n'a pas été recueillie -.
2 février.
A Dijon, dans la chapelle du Bon-Pasteur^
une allocution prononcée
à l'occasion de la profession religieuse de M"" la Comtesse d'Aisy.
Petite -fille de Charles de Brosse, premier président du Parlement de Bourgogne, cette personne avait quitté, l'année précédente, une vie honorée et complètement heureuse, « afin de se vouer au salut des pauvres pécheresses ». Lacordaire n'avait pas été étranger à cette résolution généreuse et il fut sollicité de prêter le concours de sa parole ^.
A ce moment solennel, dit l'orateur ^, où vous allez quitter le monde, votre cœur est dans la peine. Cependant, vous avez des consolations : vous avez celle d'être appelée par Dieu luimême. Jésus-Christ vous donne le doux nom d'épouse et vous allez entrer plus avant dans le royaume de Dieu, qui est un
^ D'après le fragment publié par le P. Juveneton, S., L, A., 111, p. 246- 247. — Cf. FoissET, Vie, II, p. 297. Le récit contient une erreur de date.
2 Mentionnée oralement à l'auteur par le P. Juveneton.
3 P. Juveneton, S., /., A., III, p. 107.
^ Il prend pour texte : « Et Spiritus et Sponsa dicunt : Veni. » (Apoc.^ XXII, 17.)
royaume de justice. Vous allez embrasser la pauvreté, alors que vous étiez riche : vous serez couronnée au dernier jour. Vous allez vous condamner à l'obéissance, alors que vous étiez du petit nombre de ceux qui peuvent commander : vous en serez récompensée. Vous entrez dans la voie de la pénitence, alors que vous auriez pu vous y soustraire jusqu'à un certain point : vous jouirez de la paix et des joies de l'Esprit-Saint au milieu des combats de la vie, en attendant de pénétrer dans le royaume de Dieu. Ve?iî\ Domine Jesu, veni cito i.
10 février.
.1 Paris, dans l'église de Saint-Roch, un sermon de charité en faveur des écoles chrétiennes^ sur le texte : Esto vir - et sur le thème de K< la grandeur du caractère, comme devoir du chrétien ».
Ce discours « vivement sollicité par l'archevêque » de Paris, devait terminer « la brillante carrière apostolique » de Lacordaire dans la capitale ; « et la même église, où vingt ans auparavant, son premier et timide essai avait fait dire à ses amis : « Ce ne sera jamais un prédicateur », allait retentir des derniers et des plus mâles accents de son éloquence -^ »
« Jamais foule aussi compacte ne s'était pressée au pied de sa chaire ^ ». Dès dix heures, la nef et le choeur s'emplissaient. « Une heure avant le sermon », il n'était « plus possible de pénétrer même dans les chapelles les plus reculées ^. » Dans l'auditoire, on remarquait beaucoup de personnages officiels. L'église était « hérissée de sergents de ville ». « L'émeute était dans l'air » et on semblait « marcher au combat plutôt qu'au sermon. » Ici et là, il y a « des fronts audacieux, des mines inquiètes et des visages suspects ^. » Cependant, l'ordre n'est pas troublé et les vaines appréhensions se calment peu à peu.
^ D'après l'analyse publiée dans Le Spectateur de Dijon, le 5 février, et reproduite par le P. Juveneton, dans les S., L, A., III, p. io8-ii5.
2 III Rois, II, 2.
■' P. Rayonne, S., L, A., II, p. 241.
^ A M"" de Prailly, 28 février i853, où Lacordaire parle d'une « foule immense ».
^ Moniteur, cité par Foisset, Vie, II, p. 260.
^ Un témoin, cité par le P. Rayonne, S., L, A., II, p. 242.
A une heu^e moins quelques minutes, deux archevêques, celui de Paris et celui de Bordeaux, prennent place au banc d'œuvre. Sur ces entrefaites, Lacordaire paraît. Il s'incline du côté des deux prélats, comme pour saluer l'Eglise ; puis, jetant un coup d'œil sur la vaste mer de la foule, il redresse la tête. « Ses lèvres s'ouvrirent, et, lentement, d'une voix ferme, un peu rauque, il laissa tomber ces deux mots sur l'auditoire : Esto pîr, soyes^ homme i. »
C'est l'adieu — continue-t-il — que David mourant fait à son fils Salomon. On peut être un homme vulgaire, ou bien un homme courageux, qui a de l'âme et de la vertu. 11 faut se demander en quoi consiste la grandeur du caractère et si elle est un devoir strict et rigoureux.
Le siège du caractère n'est pas dans l'esprit, qui est la faculté de connaître, mais dans le cœur; non pas dans le cœur plein d'affection, mais dans celui qui est capable d'impulsions fortes et puissantes. Les impulsions sont telles, lorsqu'elles possèdent « la largeur, la hauteur et la longueur ». Avoir le cœur large, c'est ne pas tout ramener à notre personne, c'est être généreux : sans générosité, rien n'est grand dans le monde, ni dans le caractère. Pour mettre de la hauteur dans nos actes, il faut avoir un principe, qui nous guide et par lequel on se rapproche de Dieu ; il faut porter son regard vers le ciel et employer des moyens proportionnés à ces vues élevées. Celui qui emploie « des moyens misérables » pour arriver à son but, « est un misérable -. » Enfin, pour qu'une action soit grande, il faut ce qui dans l'ordre moral correspond à la longueur, il faut de la patience ; Dieu possède la longanimité et il veut que nous sachions porter le fardeau de l'épreuve. « Dieu -est derrière l'homme, qui souffre pour la justice ».
Mais ces trois qualités sont-elles bien des vertus chrétiennes ? Les païens ne les ont-ils point pratiquées ? Ils ont possédé une espèce de grandeur, mais non pas celle de Jésus-Christ,
' Ricard, Lacordaire, p. 272-273.
- <.< Quand l'orateur eut dit ces paroles, la voix vibrante, le bras tendu. « le doigt menaçant, l'eftet fut immense. Il y eut dans la foule le frémisse- « ment du vent dans les forêts... » (Témoignage de M""' Roger des Genettes, cité par le P. Bayonne, S., /., A., Il, p. 257.
l'idéal sublime, qui nous est proposé et qui dans ses actes a surpassé tous les héros. Le Sauveur les a surpassés par son inépuisable générosité; il ne veut pas seulement le salut d'un pavs, mais de l'humanité tout entière. Il les a surpassés par ses sentiments élevés, tout empreints de divine charité à l'égard de Dieu, comme à l'égard des hommes, parmi lesquels il accorde sa préférence aux pauvres et aux malheureux. Enfin, il les a surpassés par la patience, avec laquelle il souffre sur la croix pour le salut du genre humain. Imitons ces exemples. C'est par la générosité, la charité et la patience, que l'homme a prévalu dans les premiers temps du christianisme ; c'est par là, que nous avons été sauvés dans nos derniers temps, si troublés, de la fin du XVIII'^^ siècle et du commencement du XIX"^^, en France ^ comme en Espagne, en Irlande et en Belgique ; c'est encore par là que le christianisme vivra dans l'avenir. Aussi, formons des hommes et des chrétiens dans nos écoles, et disonsleur : Esto vir '-.
Tel est l'ordre des pensées exposées dans ce discours célèbre et dont les saintes hardiesses devaient rendre plus difficile à Lacordaire la continuation à Paris de ses conférences et de sa vie d'apôtre. Néanmoins, rentré à la sacristie, l'archevêque « fit
^ Dans le développement de cette partie, Lacordaire « parle de Napoléon 1" avec une noble hardiesse », mais qui fit tressaillir l'auditoire et qui jeta la foule dans un « étonnement mêlé de crainte ». (Guillemin, Les illustrations et les célébrités, p. 44.»
- D'après le texte sténographié par M. Lequien et publié par le P. Rayonne, S., L, A., p. 246-275. t. II. — Un « ami » et un « confident » de Lacordaire a prétendu dans une lettre adressée à Ricard (Lacordaire, p. 278) qu'il n'existait du discours de Saint-Roch qu'une seule sténographie possédée par le Père et brûlée de sa main avant de mourir. De son côté, Foisset (Vie, II, p. 259) atîirme qu'il n'existe plus que des « sténographies incomplètes », Ces affirmations sont erronées. Vl. Lequien, sténographe ordinaire des conférences de Notre-Dame eut soin de reproduire « avec un jeune collaborateur le discours de Saint-Roch » et il en donna des copies authentiques à l'orateur (Villard, Cor. in., p. 576), à Montalembert et au P. Captier. De plus, sans parler du fragment sténographié par M. de Vaudeville et publié dans ï Enseignement catholique, une autre sténographie fut mise au jour par le D' Ozanam dans le Contemporain du i" février 1876 et reproduite dans V Année dominicaine de mars 1876. (Cf. Bayonne, S., L, A., II, p. 245-246.» — Enfin, xM. Roussel, professeur à l'Université de Fribourg, en possède une qu'il a trouvée parmi les papiers de M. Foisnel, de l'Oratoire ; elle concorde, pour le fond, avec le texte publié par le P. Bayonne.
l'éloge du seniion » devant tout le clergé qui l'avait suivi et parut même mécontent de ne pas rencontrer l'approbation unanime. ^< Le soir, des jeunes gens s'empressèrent de se rendre aux Carmes pour féliciter l'orateur, tandis que d'autres personnes vinrent lui représenter l'imprudence et le péril d'un tel discours ». La crainte de ces derniers fut démentie par les événements. Aucune désapprobation officielle ne parvint à l'intéressé. Le Moniteur officiel donna même une petite analyse et fit un discret éloge i. C'est seulement après la publication, dans certains journaux belges, de « prétendues sténographies, qui contenaient de vives attaques contre le gouvernement impérial », que « le ministre des cultes écrivit à l'archevêque de Paris pour savoir ce qu'il fallait penser de leur exactitude ». Le prélat répondit qu'elles étaient infidèles et nullement conformes à la réalité -. Cette lettre donna satisfaction au gouvernement et l'incident fut clos. La polémique n'en continua pas moins dans la presse. Les bruits les plus contradictoires étaient répandus. A la fin, Lacordaire se crut obligé de faire une déclaration publiée dans le Spectaieiu^ de Dijon et dans laquelle il assure n'avoir « essuyé aucune persécution du gouvernement ». Ce serait une injustice, disait-il encore, de se « poser » ou de se « laisser poser en victime ». Il a prêché l'Évangile en toute indépendance •^. Il aurait pu ajouter que s'il ne continuait pas d'exercer son ministère dans la capitale, c'est parce qu'il éprouvait « le besoin de s'isoler » et de se couvrir du « bouclier » de la « retraite », afin de ne prêter « le flanc aux attaques » de ses « ennemis par la naïveté » de ses « impressions et la hardiesse » de sa prédication ^.
^ Foisset en a inséré le texte dans le II"" vol. de son histoire de Lacordaire. p. 260,
- Le texte de cette lettre se trouve dans Villard. Cor. in., p. 575.
•^ Voir le texte dans Villard, Cor. in., p. 577.
•* A M"" Swetchine, 6 mai i852, p. 498.
Concernant le discours de Saint-Roch, cf. Ricard, Lacordaire, p. 271 et s. — Foisset, Vie, II, p. 257-260. — Villard, Cor. in., p. 57Ô, une lettre de Lacordaire au P. Matthys. — A Foisset, lettres du 14 février et du 9 mars i853, où se trouvent des déclarations catégoriques. — A M"' de Prailly, 28 février i853, p. 255.
3 avril.
A Dijon, dans l'église Saint-Michel ^ à l'inauguration du conseil provincial de la Société de Saint Vincent de Paul, un sermon de charité sur « la nécessité de croire au pauvre et de r aimer ^ ».
Dès le commencement, l'Église s'occupa des pauvres ; elle prend soin à la fois des pauvres de l'âme et de ceux du corps. L'orateur veut établir qu'il faut croire aux pauvres et les ^imer.
Comme toutes les choses de la terre, la pauvreté présente un côté visible, qui est l'objet de la science et un côté invisible, qui est l'objet de la foi. La raison nous apprend à plaindre le malheureux ; la foi nous enseigne qu'il est constitué en dignité. Malgré son abaissement et ses infirmités, il est roi dans l'ordre spirhuel par une participation spéciale de la royauté de Jésus-Christ et par la place privilégiée, qu'il occupe auprès du Sauveur. Nonobstant les apparences, le pauvre est fort ; sa puissance nous est révélée par l'aumône, qui est capable de nous racheter du péché et qui est « le plus puissant des sacrem.ents », puisqu'il précède et suit la foi que tous les autres supposent. Non seulement il faut croire au pauvre, mais encore il faut l'aimer, bien que souvent il ne possède ni la beauté morale, ni la beauté physique ; il faut l'aimer en paroles, par nos oeuvres et sous l'influence de la vertu, qui nous fait découvrir en lui la beauté divine et humaine de Jésus-Christ. Or, aimer réellement, c'est d'abord vouloir du bien et le souhaiter ; c'est ensuite dire du bien de ce qu'on aime et contribuer à sa bonne réputation : cachons les défauts du pauvre sous le manteau de saint Martin et sous la tunique sans couture de Jésus-Christ. Enfin, aimer le pauvre, c'est lui faire du bien, lui donner l'aumône et à l'exemple de saint Pierre, l'entendre, l'écouter, aller à sa demeure et le servir. C'est par le service des pauvres, que le chrétien consomme
^ Villard (Cor. in., p. 58 1) dit à tort que ce discours a été prononcé dans l'église cathédrale de Saint-Bénigne.
2 Lacordaire prend pour texte : « Beatus qui intelligit super egenum €t pauperum. » (Ps., xi, lo. i
— 5oo —
en lui l'œuvra ineffable de l'ineffable vertu de l'amour. Faire du bien au pauvre, c'est le faire à Jésus-Christ lui-même ^
Dans la soirée, les membres nombreux des conférences de Saint Vincent de Paul, qui étaient venus des extrémités de trois diocèses, se réunirent en assemblée générale au grand amphithéâtre de l'Ecole de droit, et sous la présidence de révéque de Dijon. Après divers rapports, Lacordaire parla. Plus d'un auditeur trouva son allocution « téméraire et ses affirmations hasardées ». Il se borna, cependant, à montrer, « en traits ardents comme la flamme et rapides comme elle, cette double et formidable extension du schisme et de l'hérésie, de la Russie et de l'Angleterre, menaçant les deux extrémités de l'Europe, l'Église et la civilisation catholique - ».
C'est tout ce que nous savons de ce discours.
14 mai.
A Flavigny, en chapitre, une allocution sur « l'esprit de critique » et dont le texte n'a pas été sténographié ■'•.
7 juillet.
A Mattaincourt, dans les Vosges, payiégyrique du b. Pierre Fourrier.
Selon les prévisions de Lacordaire, « une grande foule » de pèlerins ^ et « je ne sais combien d'évèques » s'apprêtaient à aller assister à la cérémonie projetée et entendre ce panégy-
* D'après le canevas rédigé par le Père lui-même et l'analyse faite par M'" Marie de Saint-Juan. Le premier a été publié par le P. Bayônne, S.^ L, A., II, p. 275 et s. ; la seconde a paru d'abord dans les Annales Franc-Comtoises, en septembre 1864, puis, elle a été reproduite par Villard, Cor. in., p. 624- 635, enfin, par le P. Bayonne, S., L, A., p. 282-296. Cette analyse a été communiquée à Lacordaire ; mais il n'a pas voulu la lire, de peur d'être séduit et contraint de céder à une prière, à laquelle il s'était « toujours refusé ». (V'illard, Cor. in., lettre du 9 mai 1854, p. 314.) D'autre part, le prédicateur avait chargé son ami Foisset, à la demande duquel il avait prononcé le discours, de veiller à ce qu'on n'imprime pas d'analyse dans le Spectateur de Dijon. (Lettre du 26 mars i853.)
- Villard, Cor. in., p. 58i-582.
3 Mentionnée oralement à l'auteur par le P. Juveneton.
1 Dans une lettre à Foisset, 12 juin i853. Lacordaire parle de « cin quante mille hommes » !
— Soi —
rique, le premier qu'il lui était donné de prononcer i. J'ignore si l'événement a justifié ces espérances.
L'orateur veut montrer comment le B. Fourrier fut à la fois un saint prêtre et un grand citoyen.
Le sacerdoce prend sa source dans Jésus-Christ ; il est né au Ciel, quand le Verbe a résolu de s'incarner et il a reçu son plein développement sur la terre dans le sacrifice de la croix, offert par le Sauveur. L'homme, qui participe à cette immolation, est prêtre à son tour. C'est ce que le Bienheureux a voulu faire en entrant dans l'Ordre des Chanoines réguliers de saint Augustin, où il s'est formé à la pratique de la vertu et à l'étude de la science divine ; et en choisissant, parmi les paroisses qui lui étaient offertes, la plus pauvre et la plus désolée. Devenu pasteur des âmes, il se dévoue aux fidèles et leur donne le spectacle d'un homme détaché de tout, supérieur à tout, zélé à rompre le pain de la vérité et de l'aumône matérielle.
Dans la seconde partie de son discours, Lacordaire commence par jeter un coup d'œil sur l'état de l'Europe en i63i et s'efforce de justifier la politique de Richelieu opposé à la maison de Habsbourg et, par contre -coup, favorable aux protestants d'Allemagne. Le Bienheureux conseille au duc de Lorraine de rester neutre et de ne se prononcer ni pour la France, ni pour l'Autriche ; quand ce dernier abdique, il exhorte son frère le cardinal de se marier pour perpétuer la famille ducale. Exilé par Richelieu mécontent de cette attitude, le Bienheureux meurt sur la terre étrangère et devient bientôt l'objet de la vénération populaire : finalement, il est placé sur les autels par l'Eglise, qui reconnaît la perfection de ses vertus -.
Beslay croit que dans ce discours, le talent de Lacordaire commence à diminuer. « Sa parole, dit-il, est moins chaleureuse, sa pensée perd peu à peu les hautes qualités, qui la distin-
^ A .M"" Swetchine. 29 juin i853. — Lettres à des jeunes gens, 17 juin i853, p. 239.
- Œuvres, panégyriques, p. 29-71. — Ce discours fut sténographié par M. Lequien et publié en i853, à Paris, chez Sagnier et Bray, sous le titre suivant : Panégyrique du B. Pierre Fourrier, une brochure in-8\ — Cf. sur ce discours la lettre à M"" Swetchine, du 26 juillet i853, p. 509.
puèrent lon^^temps » ^ Ce jugement va trouver bientôt un démenti dans les conférences de Toulouse.
4 août.
A Flavigiiy-sur-O^erain, pour la bénédiction de la nouvelle chapelle des Dominicains, un sennon « sur le temple chrétien », prononcé eyi présence de Mgr Rivet, évèque de Dijon, et de Mgr Marguerye, évéque d'Autun.
La bénédiction d'un temple attire toujours une grande atîluence. Quand une société s'établit dans un endroit, elle <:ommence par construire des maisons pour les particuliers ; puis, un palais où les juges se réunissent pour rendre la justice ; une citadelle pour se défendre contre les agressions des ennemis; enfin, un temple, où les âmes rendent leurs hommages à Dieu. Si le Tout-Puissant se choi^t de la sorte des demeures sur la terre, ce n'est pas pour lui, mais pour nous, qui avons besoin du secours divin, de sa force et de ses consolations. Et voilà pourquoi la bénédiction d'un temple est une grande fête, attirant les fidèles en foule.
Chaque église a son histoire; cette chapelle a aussi la sienne. Elle a été construite grâce aux largesses d'un homme, qui avait été se créer une fortune au delà des mers et qui à son retour vint présenter à Lacordaire une donation de cinquante mille francs pour lui être utile. Six mois après, la somme était versée et un an plus tard, il y avait un nouveau fils de saint Dominique. Maintenant, la demeure est construite. L'orateur peut mourir en paix : A'U?ic dimittis servum tunm Dojnine -.
7 août.
A Flavigny, à l'occasion de la profession religieuse de trois novices dominicains, une allocution sur le thème de « l'abnégation ». Ce discours n'a pas été sténographié '^.
* Beslay, Lacordaire, p. io3.
- D'après l'analyse rédigée par M'" Marie de Saint-Juan sur les notes de W Marguerite Gravier (M"' Maurice de Blie) et Sophie Delahaute ^M"" Joseph de la Bouillerie) et publiée dans les Annales Franc-Comtoises, -en mars i865; reproduite ensuite par Villard, Cor. in., p. 635-642 et par Je P. Baronne dans les S., /., A., II, p. 297-306.
3 Mentionné oralement à l'auteur par le P. Juveneton.
17 août.
A Oullins, à l'occasion du retour des Tertiaires et de la -distribution des prix, un discours annoncé dans une lettre i, mais qui n'a pas été recueilli -.
30 août.
A Se?is, dans l'église cathédrale, à l'occasion de la translation des reliques de sainte Colombe, un sermon sur « la foi, principe nécessaire de toute civilisation moderne '^ ».
Le martyre est une magnifique expression de l'énergie humaine ; c'est par lui que la religion chrétienne a été implantée ■sur la terre et que la foi est entrée dans les âmes. L'orateur veut montrer que le christianisme est le principe de toute civilisation, il l'heure présente comme toujours.
La société est nécessaire, elle nous enserre dans un cercle de fer. L'homme peut passer par trois états possibles : quand la force matérielle prévaut, c'est l'état de barbarie ; bientôt l'intelligence entrevoit les premières clartés de la science et de la vérité, c'est la civilisation qui commence et, par degrés, tend à atteindre la perfection. Parvenu à ce sommet, le goût peut se dépraver et T'àme s'abaisser, alors commence la période de décadence. L'homme ne doit point flotter ainsi entre la barbarie et la décadence. Pour rendre stable la civilisation, il faut appliquer le principe de la restauration par le Christ. A cet effet, il faut empêcher le corps de prédominer et d'asservir l'âme; il est nécessaire de le dompter en l'arrachant à la mollesse et en cherchant auprès de Dieu le secours dont nous avons besoin, afin que nos pensées restent toujours nobles et élevées : autant de prescriptions, auxquelles l'incrédulité ne satisfait point. L'incroyance porte à l'oubli de Dieu et des choses du Ciel ; elle fait pratiquer le bien en dehors de l'action de la grâce divine : elle n'est pas un principe de civilisation.
^ A M"" Swetchine, 26 juillet i853, p. 5oq. - Foisset (Vie, II, p. 297), cite une phrase de cette allocution. ^ L'orateur prend pour texte : « Instaurare omnia in Christo, quai in ■cœlis et quœ terra sunt in ipso. » (Ephes., i, 10.)
Après éivoir civilisé le monde une première fois, le christianisme n'a pas achevé son oeuvre ; il doit continuer à exercer son influence salutaire pour empêcher les hommes de retourner à la barbarie. C'est ce que comprennent fort bien les crovants. D'autres, à l'heure actuelle, sont incertains et flottants sur le chemin de la vérité. D'autres enfin, parmi les incrédules, travaillent indirectement au triomphe de la foi chrétienne en combattant le mahométisme et le bouddhisme. Quoi qu'il en soit, les uns et les autres se verront placés dans la nécessité inéluctable ou de se régénérer par l'acceptation de la foi religieuse ou de rétrograder vers la barbarie. C'est la leçon que donne l'histoire de l'humanité ^
15*octobre.
A Oullins, dans la chapelle de l'école Saint-Thomas d'Aquin, un éloge funèbre du frère Augustin de Saint-Reaussant, prononcé à l'occasion du premier anniversaire.
Le don d'un ami, dit le Père, est l'un des plus grands bienfaits que la Providence peut nous accorder. Saint-Beaussant a été pour moi un soutien, par lequel Dieu a été « un bailleur de fonds d'une inépuisable libéralité ». C'était un jeune Lorrain, dont les revenus disparaissaient chaque année devant les multiples exigences de son bien-être ; l'une de ses passions était celle des voyages. Pendant un séjour à Marseille, il entra dans une église et entendit une instruction peu éloquente, mais qui le fit réfléchir. Lors de la station de Nancy, il se lia avec moi et bientôt sa transformation fut achevée. 11 m'off'rit une maison pour nous installer à Nancy, que je finis par accepter. Sans prendre l'habit, Saint-Beaussant vécut de la vie religieuse pendant deux ans ; il se montrait avide de pénitence. Et maintenant il a comparu devant Dieu, avec ses dons et ses qualités,
^ D'après l'analyse publiée par M. Carré dans ÏYonne^ du 3i août i853, et collationnée par le P. Bayonne avec le récit que M. Joiselle a donné dans une brochure imprimée à Joigny, en i853. (Cf. Bayonne, S., L, A., II, p. Soj- 320.) — Cf. à M"" Swetchine, 26 juillet, et à M™' de Prailly, 10 août, lettres^ où Lacordaire annonce ce discours.
avec ce goût élevé de la poésie, qui le faisait ressembler à saint François d'Assise. Rappelez-vous ses beaux exemples Je vertu i.
30 décembre.
Une allocution sur le rétablissement en France des Ordres religieux en général et des Frères Prêcheurs en particulier. Le texte n'a pas été sténographié ; la Galette du Latiguedoc en a seulement donné un compte rendu insignifiant -.
1 D'après l'analyse publiée par V Année dominicaine, en mai 1861, et reproduite par le P. Juveneton, dans les S., L, A., III, p. 1 19-128.
^ Numéro du i" janvier 1854. — Cf. V Espérance, i3 janvier 1854.