X. « Dieu a-t-il pourvu au salut de tous
A Sorè^e, dans la chapelle de VÈcole, un discours sur la foi chrétienne -,
La science de la religion est la base de toutes les sciences. Elle nous renseigne sur la nature de la destinée de l'homme et sur « le sens de la scène touchante, que nous célébrons aujourd'hui dans la fête de l'Epiphanie » •^. La révélation a été d'une nécessité morale, quand il s'agit des vérités de l'ordre naturel ; elle a été absolument nécessaire pour la connaissance des vérités de l'ordre surnatutel. Dieu a parlé par l'entremise des prophètes de l'Ancienne Loi, par l'intermédiaire de Jésus-Christ qui a chargé l'Eglise enseignante de nous transmettre ses enseignements. Pour plaire à Dieu, il faut admettre cette doctrine qui nous est proposée. Sans la foi, il n'y a pas d'homme parfaitement religieux. Le déisme n'est qu'un athéisme déguisé. Croyons, afin d'arriver à Dieu ^.
6 avril.
A Sorè-:^e, dans la chapelle de l'École^ un discours sur la passion de Jésus-Christ.
Nous célébrons la mémoire de l'événement qui est le centre de tous les temps et l'aurore du monde nouveau. Après la chute,
1 P. Bayonne, s., L, a., Il, p. 34q.
- L'orateur prend pour texte : « Sine fide autem impossibile est placere Deo. » (Hebr., XI, 6.)
^ C'est ce détail qui fixe la date de ce discours.
^ D'après le texte publié dans le Correspondant, mai 1882, p. 612-61 3 et reproduit par le P. Bayonne, dans les S., L, A., II, p. 352-357.
l'homme a\ait besoin d'être relevé. Dieu annonce son intention de sauver l'homme dans les prédictions des prophètes. Un Messie descendra sur la terre dans la personne du Fils de Dieu lui-même. Pour comprendre ce mystère d'abaissement, il faut se rappeler que le péché est homicide, puisqu'il consume la vie de l'àme ; et qu'il est même déicide, puisqu'il blesse l'ordre divin. Pour remédier au mal accompli, Jésus-Christ se laisse condamner au supplice de la croix, où se trouve à la fois « un terme d'expiation » et « un terme d'amour » ; il concilie les exigences de la justice et de la miséricorde et change la mort €n « germe d'une éternelle vie ».
Si maintenant on descend dans le détail de la Passion, on voit les membres de Jésus-Christ martyrisés les uns après les autres dans la flagellation, puis dans le couronnement d'épines et enfin dans la CRicifixion. Sur le Calvaire, on voit d'un côté la sainte Vierge, saint Jean et les femmes pieuses, et de l'autre, les pharisiens, les passants et le centurion. De quel côté, voulons-nous être ? Il faut choisir entre le groupe des fidèles et celui des pharisiens. A nous de voir i.
5 mai.
A Toulouse, dans la chapelle du couvent des Dominicains, un sermon sur « la présence réelle de Dieu et sur les devoirs qu'elle nous impose ».
Une fois établi à Sorèze, Lacordaire déclinait toutes les offres, qui lui étaient faites d'aller prêcher en dehors de la chapelle de son École. « 11 consentit néanmoins à faire une exception en faveur du Couvent de Saint Romain pour la bénédiction de la chapelle, dont il avait lui-même posé la première pierre, le 4 août de l'année précédente -.
Sauf l'exorde, où l'orateur s'inspire de la circonstance, ce discours est une heureuse variante de celui qui a été prononcé à Notre-Dame de Paris, le i^'" décembre i85o. Les journaux
1 D'après l'analyse publiée par Lacointa dans le Correspondant du 25 juin 1881, Le Père Lacordaire a Sorèze, p. 1002 et s., et reproduite par le P. Bayonne dans les S., /., A., II, p. 357-367.
2 P. Bayonne, S., L, A., 11, p. 33o.
en ont donné deux analyses i. Il a produit une grande impression sur l'auditoire. Un magistrat, conseiller à la Cour, exprima son admiration en disant : « Après cela, il n'y a que Dieu - ».
23 ou 24 juin \
A Sorèze, un jour de première communion, à vêpres, en présence de l'archevêque d'Albi, Lacordaire prononce une allocution « entraînante » qui électrisa l'auditoire, mais dont le texte n'a pas été conservé ^.
Au soir du même jour, dans une séance de l'Athénée, le Père donna un second discours, où il expose « son plan d'enseignement avec une éloquence digne de ses grands succès oratoires ». Il dit que, dans l'éducation, la tendresse de la mère et la force du père doivent se combiner pour élever l'enfant. Cette double action incessante et simultanée, devenue quelquefois impossible au milieu de la vie sociale, est accomplie par l'instituteur chrétien, dont le cœur a été formé par Dieu en vue de l'observation de ce grand devoir '^.
7 août.
A Sorè^e^ dans une séance littéraire d'Athénée, une allocution sur « les confidences de l'esprit, du cœur et de l'âme, co^nme moyens d'éducation ».
La veille de la distribution des prix, il y eut des exercices d'apparat, des assauts d'armes et des manœuvres militaires, auxquels succéda une séance de l'Athénée, où le Père prit la parole pour exposer à un public d'élite, accouru à cette
^ Cf. Journal de Toulouse, du 6 mai i855, article de A. Pujol. — Galette du Languedoc, du même jour, article de E. Benezet. — C'est sur ces deux comptes rendus que le P. Bavonne a rédigé l'analyse insérée dans les S., L, A., II, p. 331-344.
^ Cité par le P. Bavonne, loc. cit., p. 33 1.
^ La date du 23 est donnée par Lacointa (Correspondant, 10 juillet 1881, p. 5); celle du 24, par le P. Bavonne (S., L, A., II, p. 367). Comme le 24 est un dimanche, cette dernière est plus probable que la première.
■* Dardé, Visites à l'école de Sorè-:{e, Carcassonne, i858, cité par le P. Bavonne.
^ Lacointa, Lacordaire à Sorèze, Correspondant, 10 juillet 1881, p. 5.
solennité sqplaire, comment les confidences peuvent être des moyens d'éducation.
L'homme, dit-il, se forme dans la conversation. Athènes et Paris sont des cités renommées entre toutes par le goût et l'urbanité, parce qu'on y sait causer. Il y a plusieurs espèces de confidences. Le toit domestique nous initie à celles de l'esprit et surtout à celles du cœur. Au collège, ces dernières sont plus difficiles et cependant il faut que l'enfant s'attire la sympathie de ses camarades et l'amour de ses maîtres. Les confidences de l'âme sont impossibles dans la famille et pourtant elles sont destinées à achever l'œuvre de l'éducation i.
8 août.
.4 Sorès^e^ à la cérémonie de la distribution des prix^ une allocution pour répondre au discours de Mgr de La Bouillerie, évéque de Carcassonne.
Le lendemain de l'allocution sur les confidences eut lieu la distribution solennelle des prix. Elle fut présidée par 1 evêque de Carcassonne, qui prononça un discours plein de délicatesse et d'éloquence. Il rappela le souvenir des conférences données à Stanislas, alors que le « soleil » était encore à son matin ; depuis cette époque, l'astre a monté et maintenant il « renouvelle sa jeunesse ». Obligé de répondre, Lacordaire le fit avec une grâce admirable et rebelle à l'analyse. Il n'avait pas l'intention, dit-il, de prendre la parole : mais après le discours qu'il vient d'entendre, il ne peut pas taire sa gratitude. Alors, reprenant l'image du soleil levant, il l'appliqua avec une grande habileté à Mgr de La Bouillerie ; il avoue son bonheur d'avoir contribué à la vocation sacerdotale de l'évêque et finit par remercier les élèves de lui avoir « fait une année heureuse ».
Cette allocution produisit tour à tour une « profonde émotion » et des « transports d'enthousiasme ». L'auditoire « applaudissait », « trépignait » et « pleurait ». Le spectacle était « indescriptible », dit Lacointa, et Lacordaire ajoute que « l'effet de cette scène a été incroyable à 3o lieues à la ronde ~ ».
^ D'après l'analyse de Lacointa, publiée dans le Correspondant du 10 juillet i88i, p. 6 et 7 et reproduite par le P. Juveneton, dans les S., L, A., III, p. 348-350.
^ D'après le récit de Lacointa, Lacordaire a Sorè^e, Correspondant^
Pendant Pannée scolaire.
Lacordaire prêche, à la chapelle de Sorèze, tous les dimanches pendant le carême et le reste de l'année, tous les quinze jours. 11 parle sur « la prière considérée dans ses éléments et ses divers modes i ». Le texte de ces instructions est perdu ; seuls, quelques fragments ont été sauvés du naufrage. Il est difficile de les résumer. Aucun lien logique n'existe entre eux. Ce sont de simples pensées détachées de l'ensemble, où elles étaient enchâssées : ce sont encore de simples traits historiques cités ici et là par l'orateur.
Dans le premier fragment que nous possédons, Lacordaire fait voir quelle efficacité souveraine possède la prière. En elle-même, c'est un simple cri, une demande de l'âme ; mais elle devient toute puissante par la vertu, que lui a communiquée la souveraine bonté.
Dans un autre discours, Lacordaire montre que notre conversation doit être divine et que notre parole doit glorifier Dieu, comme les êtres de la nature le glorifient eux-mêmes.
Ailleurs enfin, il énumère, d'une façon oratoire, les sept formules de prières que tout chrétien est obligé de connaître, le Credo, le Pater, le Veni sancte spiritus, VAve Maria, la contrition, le Miserere, le Te Deiim et le De profundis '-.
2 février 1856.
Le jour de la Purification, fête spécialement solennisée à Sorèze, parce que l'École était consacrée à Notre-Dame de la
10 juillet i88i, p. 7-10; et la lettre de Lacordaire à M"" Swetchine, du 19 septembre i855. — Cf. à M"' de Prailly, 22 août i855; la réponse de M"" Swetchine à Lacordaire, 28 septembre. — L'Année dominicaine, septembre 1882 ; et JuvENETON, S., /., A., III, p. 352-355, où se trouve reproduit le texte donné par Lacointa. — Ricard, Lacordaire, p. 299 et s.
^ Lacordaire cité par le P. Bayonne.
- D'après le texte publié dans le Correspondant, en mai 1882, p. 632- 633, et mséré dans les S., l.. A., II, p. 369-375.
Sagne ou d^ la Paix, Lacordaire prononce, le soir, dans la salle des Arts, une allocution pour l'inauguration des « cours gratuits destinés aux artisans adultes ». Le texte de ce discours est perdu i.
15 mai.
A l'occasion de la « première fête du jeune Sorèze », le soir, à table, Lacordaire « se leva et laissa tomber quelques paroles dignes » « de sa bouche d"or - ».
26 mai.
A l'Institution de Cambrée (Maine et Loire), une allocution sur « le mérite personnel ».
Après avoir exprimé le plaisir qu'il a de se trouver au milieu des jeunes gens d'un bel établissement, Lacordaire dit que la jeunesse est une époque très importante dans la vie. Elle nous est donnée pour nous initier à ce qui se passe dans la société. Autrefois, il y avait des maîtres cruels et des esclaves ; la force gouvernait le monde. Le christianisme a opéré une révolution pacifique et au règne de la force succéda celui de la naissance. Il y eut de grands seigneurs et des serfs. Ce temps est passé. De nos jours, la naissance nest plus un titre su Avisant ; il faut le mérite personnel. Pour cela, il est nécessaire d'acquérir de la vertu, du caractère et de l'intelligence. La vertu est la science de bien vivre ; le caractère est une volonté, que rien ne peut changer et qui sert à vaincre les obstacles nombreux rencontrés sur le chemin de la vie ; l'intelligence est le résultat d'un travail persévérant. Le mérite personnel doit être employé au service de Dieu et des hommes ; c'est ainsi qu'on devient grand et utile à la société. Pour réussir dans cette entreprise, il importe de se lier avec des hommes de vertu et de ne pas perdre son temps avec des gens sans intelligence •'.
^ Lacointa, Lacordaire à Sorè^^e, Correspondant, lo juillet i88i, p. lo et 1 1.
- Lacointa, eod. loc, indique la pensée maîtresse de cette allocution.
^ D'après le texte publié dans V Année dominicaitie, en janvier 1882 et reproduit par le P. Juveneton, dans les S., L, A., III, p. 335-347.
7 août.
A l'École de Sorè^e, à l'occasion de la distribution des prix, Lacordaire prononce un discours solennel sur les devoirs, qui incombent aux maîtres chrétiens.
Après avoir relevé la signification de la cérémonie d'une distribution de prix, l'orateur retrace l'origine et la force du mot « maître », nom accordé par privilège aux hommes, qui initient l'enfant aux mystères de la pensée. Puis, il indique les grands devoirs que ce titre impose. Continuateurs de Dieu et de la famille, précurseurs du monde, les maîtres doivent réunir en eux des qualités qui tiennent de ces deux extrêmes : la science de Dieu, la tendresse de la famille et la justice du monde. Par la première, on apprend à connaître, à craindre et à aimer Dieu ; par la seconde, on se dévoue au progrès de l'intelligence et de la vertu des élèves, à la culture de leur âme ; enfin, par la troisième, on récompense le bien et punit le mal, les mérites se classent et les démérites se pèsent. La distribution des prix a lieu pour satisfaire à cette nécessité et apporter quelque bonheur i.
30 novembre.
A la chapelle de l'École de Sorè-:{e, une instruction sur « le symbolisme du cycle liturgique de l'Église - ■».
L'année naturelle est l'image de l'année liturgique ; l'une nous montre la fécondité de la terre, l'autre celle des âmes. La nature a un principe de vie, l'âme a aussi le sien : Jésus- Christ est le soleil qui répand la chaleur dans les cœurs par tous les actes de charité accomplis dans sa vie et dans sa mort. Dans l'année naturelle, on constate un progrès dans la vie des plantes qui naissent et se développent ; il en est de même dans l'année spirituelle : le vrai soleil se lève la nuit de Noël, il
^ Œuvres, VII, p. i85-202. — Ce discours a été publié séptirément, en i856, chez Poussielgue, à Paris.
- L'orateur prend pour texte : « Xox praecessit. dies autem appropinquavit. » (Rom., xiii, 12. i
devient le pain •spirituel par l'Eucharistie et fait porter des fruits au temps de la Pentecôte. Préparons-nous à la venue prochaine de Jésus-Christ ^
25 décembre.
A Albi, dans l'Église métropolitaine de Sainte-Cécile, un discours sur la divinité de Jésus-Christ.
Pour donner une marque de gratitude - à Mgr de Jerphanion, Lacordaire fit une seconde exception à la règle qu'il s'était imposée de ne point prêcher en dehors de Sorèze et consentit à aller donner un sermon à la cathédrale d'Albi.
Nous ne possédons pas le texte de ce discours. D'après le compte rendu sommaire que nous avons, Lacordaire a montré d'abord Jésus-Christ naissant dans l'étable dune hôtellerie, passant les trente premières années de sa vie dans l'obscurité, puis se disant Dieu et s'appelant l'éternité. Ensuite, il a fait voir comment Jésus-Christ a prouvé sa divinité par la triple affirmation de la vertu, du génie et du martyre ; enfin, il a exposé que Jésus-Christ a triomphé de la triple négation païenne, musulmane et rationaliste ^.
Le Jouî'nal du Tarn dit que ce discours contenait de « magnifiques tableaux » et des pensées « admirablement exprimées ^. »
1856-1857 Pendant l'année scolaire.
A Sorèze, Lacordaire parle le dimanche sur les fins dernières, sur « le péché, la mort, le jugement et l'enfer ». Tout est perdu, sauf l'analyse d'une allocution et divers fragments
* D'après Tanalyse rédigée par le P. Bayonne sur les notes du P. Duley. aumônier de Sorèze, et publiée dans les S., L, A., Il, p. SyS-Sjg.
2 A M'"' Swetchine, 29 décembre i856, p. 559.
3 D'après les souvenirs de M. Roques, mort archiprêtre de Saint-Alain, à Lavaur, et de M, Barbe, vicaire général de Châlons, recueillis par le P. Bayonne et publiés dans les S., L, A., II, p. 345-346. On trouve un autre résumé dans le Correspondant du 10 juillet 1 881, dû à la plume de Lacointa.
* Citation de Lacointa.
recueillis par le P. Duley et où l'orateur traite successivement de la volonté, de la vertu et du vice, du péché, de la volupté, de l'orgueil et de la mort.
La volonté est la source de toute activité. Nous avons le choix des moyens dans la poursuite de la félicité ; notre volonté peut se montrer favorable ou hostile au bien : dans le premier cas, on jouit de la paix de 1 ame, dans le second on arrive à la mort éternelle.
La vertu nous rend contents ; le vice, par contre, est un tyran qui apporte l'ennui, la tristesse et la honte. L'un et l'autre sont engendrés par l'habitude, qui s'acquiert elle-même par des actes répétés. On échappe à la tyrannie du vice par la. fuite du mal, par la prière et la méditation de la passion de Jésus-Christ.
Aux yeux de la raison, le péché est peu de chose. Cependant, il est la cause de la chute des peuples, la cause du déluge et de la mort de Jésus-Christ, enfin la cause de nos remords et de la perte de notre âme. Il ne peut être lavé que par le sang de Jésus-Christ i.
La mort est l'image des terribles effets du péché. Le genre de mort d'un homme est souvent déterminé par le nombre et la nature de ses péchés. C'est une peine qu'il faut accepter avec résignation et que l'état de grâce nous empêche de trop redouter -.
!''•■ mars.
A Sorèc^e, à l'occasion du premier dimanche de carême, un sermon sur « la sanctification du temps de la pénitence ^ ».
Les temps ne se ressemblent pas comme les flots, qui se -succèdent ; il en est d'heureux et de propices, car. Dieu dispose en maître des événements et des choses. Parmi les temps de Tannée chrétienne, le plus heureux est celui du carême. Avant d'inaugurer sa vie publique, Jésus-Christ alla jeûner au désert.
^ Correspondant, mai 1882, p. 619-620.
- Id., p. 620; ainsi que Bayonne, S., L, A., II, p. SSi-SgS.
3 Lacordaire prend pour texte : « Ecce nunc tempus acceptabile.
.;lll Cor.. VI, 2.)
A cet exemple, nous sommes invités à faire pénitence et à expier nos fautes. Ecoutons la voix du Sauveur et ne sovons pas comme Jérusalem, sur laquelle il a pleuré en vain i.
10 avril.
A la chapelle de Sorè^e, à l'occasion du vendredi saint, un sermoyi sur la passion de Jésus-Christ.
La mort — dit Lacordaire — est le moment décisif de la vie; elle consacre la renommée sur la terre et au Ciel, elle fixe pour jamais les éternels destins. Tout homme, qui a reçu une grande mission doit attendre de la mort « la consécration, qui assure l'immortalité ». Jésus-Christ le savait et c'est pourquoi il a été prédestiné à la mort. L'orateur va parler de la trahison de Judas, de la condamnation eude la mort de Jésus-Christ.
Quand nous sentons approcher notre fin, nous faisons un testament, où nous marquons nos dernières recommandations. Le Sauveur a fait le sien dans les épanchements, auxquels il se livre dans l'institution de l'Eucharistie. Mais ses preuves d'amour ne touchent pas le disciple infidèle. Judas trahit son maître et le livre à des forcenés : odieuse perfidie, qui trouve ensuite des imitateurs dans les hérétiques, les schismatiques et les mauvais chrétiens.
La trahison de Judas est le prélude de scènes plus tristes encore. Jésus-Christ est conduit au tribunal du grand-prêtre Caïphe, type des hommes qui abusent des grâces de Dieu. Après un interrogatoire, où les témoins se contredisent, le divin accusé est amené devant Ponce Pilate, qui ne trouve en Lui aucun sujet de condamnation. Les Juifs continuent de reprocher à Jésus-Christ de s'être dit Dieu et roi, accusation que les rationalistes renouvellent de nos jours, afin d'être exempts d'obéir aux commandements divins, enseignés par l'Evangile.
La divinité et la royauté du Christ sont bien établies par les miracles, qu'il a opérés. Effrayé cependant par les menaces des Juifs, Pilate n'a pas le courage de soutenir la cause de la raison contre les passions aveugles ; il finit par céder. Jésus-
1 D'après l'analyse rédigée par le P. Rayonne sur les notes du P. Duley, aumônier de Sorèze et publiée dans les S., I., A., II, p. 879 et s.
Christ est flagellé pour l'expiation de notre orgueil et de nos impuretés. Pilate essaye encore d'apitoyer la foule en montrant « l'homme de douleurs », tout ensanglanté et devenu l'image de l'homme défiguré par « les instincts pervers et grossiers ».
Après de nouveaux outrages, dont le prédicateur ne veut rien dire, « le doux Rédempteur » est crucifié à la cime du Calvaire. « Le sang ruisselle de tout son corps, qui n'est qu'une plaie », immense douleur, qui couronne splendidement une adorable vie. Marie, Jean et Madeleine sont au pied de la croix : trois cœurs débordant d'amour, qui disent plus haut que la rage des bourreaux, que Jésus-Christ est plus qu'un homme. Quand le cri du coiisummatum est a retenti, la nature entière s'émeut et confesse à son tour la divinité du Christ, avec le bon larron et le centurion romain. Bel exemple, que nous devons imiter. Lacordaire finit par quelques paroles sur la communion pascale 1.
« Pendant tout ce beau discours — ajoute le P. Chéry — « le Père a été magnifique. Avec quel talent il savait rajeunir « les choses les plus anciennes; avec quel bonheur d'expression « il a rendu le tableau de la dernière Cène, de la trahison de «Judas et de la mort de Jésus-Christ! Sa diction, surtout dans « le récitatif, était d'un naturel et d'une douceur admirable... « Tout son cœur, toute son âme vibrait d'une foi ardente et « d'une piété pénétrante... Où retrouver un orateur sacré, qui « ait à la fois tant de sainteté et de prestige - ? »
14 mai.
A Sorèze, une allocution prononcée à l'occasion de la bénédiction de la première pierre de l'obélisque destiné à honorer la mémoire des anciens élèves, qui avaient, depuis un siècle, le plus contribué à la renommée de l'École. Perdue •".
^ D'après la sténogniphie du P. Chéry, publiée dans Passion de Jésus- Christ, Paris, Lethielleux, 1906.
2 La Passion de Jésus-Christ y p. 61 et s.
^ Lacointa, Corresponda7it, 10 juillet 1881, p. 16.
30 ou 31 mai.
A la chapelle de Sorèze, une allocution pour la clôture du mois de Marie, mais qui n'a pas été recueillie i.
24 juin.
A Sorèze, une homélie sur l'évangile de la fête de saint Jean- Baptiste. Au témoignage de MM. Barrai et Vivarez, cette allocution est l'une « des plus belles qu'on n'ait jamais entendues ». Malheureusement, elle n'a pas été recueillie.
11 et Î2 août.
Alix fêtes du centenaire de la fondation de l'École de Sorèsiie, plusieurs discours mémorables, dont il existe quelques fragments.
Lacordaire voulut solenniser avec pompe le centième anniversaire de la fondation de l'établissement, dont il était devenu le directeur. Plus de 200 personnages « distingués à divers titres », anciens élèves ou nouveaux amis de l'École, répondirent à l'invitation, qui leur avait été adressée. On remarquait entre autres l'archevêque d'Albi, l'évêque de Carcassonne, le comte de Mérode, le duc de Mirepoix, etc. -. Les hôtes étaient réunis dans la grande salle des Arts, lorsque le maréchal Pélissier, ancien gouverneur de l'Algérie et duc de MalakofF, fit son entrée et se présenta à l'assistance, suivi de la première division de l'École, en uniforme et en armes -K Ce fut pour le panégyriste du général Drouot une occasion de « complimenter le vainqueur de Sébastopol ». Il le fit d'une manière remarquable. Dans ce premier discours, il célébra « les austères vertus de la profession des armes et la sainteté des sacrifices
* Indiquée par MM. Barrai et Vivarez, anciens élèves de rétablissement.
2 Correspondant, t. 42, 25 septembre 1857, article de Mahul. — A M"" Swetchine, 24 août 1857.
'^ Au sujet de l'épisode de « l'enlèvement » du maréchal, que les élèves avaient été chercher, cf. Ricard, Lacordaire, p. 804 et s., où il y a des détails très intéressants.
sanglants de la guerre », l'une et l'autre représentée en la personne du maréchal duc de Malakoff K
Le soir, nouvelle réunion dans la salle des Arts ; Lacordaire y prononce son deuxième discours. Il a choisi pour thème le passé, le présent et l'avenir de l'Ecole de Sorèze. Il expose à la fois l'histoire de l'établissement et son programme d'éducation. Il montre la nécessité qu'il y a de restituer à la religion, par l'éducation, son action sur les sociétés chrétiennes; de pratiquer par un exemple notable la liberté de l'enseignement, après l'avoir conquise; de recueillir tout ce qu'il y a de grand et de durable dans le passé historique de la France, dans ses mœurs, dans sa littérature afin de l'allier, avec un tact délicat, à l'esprit des générations nouvelles et aux inévitables nécessités de l'avenir -. Au passage, il met en relief les grandes figures de H. de la Rochejacquelin, des frères Caffarelli, du général Andreassy, etc., qui après avoir fréquenté l'Ecole, se sont illustrés dans le monde. Enfin, il rend hommage en terminant à la mémoire des hommes remarquables, qui s'étaient distingués depuis un siècle dans la direction de Sorèze.
Lacointa dit qu'il est « impossible de reproduire tous les traits heureux, les images gracieuses, les tableaux poétiques, les aperçus larges et profonds, qui signalèrent ce discours d'une durée de près de deux heures ^' ».
La deuxième journée s'ouvrit par une cérémonie religieuse. La fête du matin eut lieu au Champ de Mars de l'Ecole ; celle du soir, dans la salle des Arts, où devaient être distribués les prix gagnés pendant l'année scolaire. Lacordaire prononça son troisième discours. « Hier — dit-il — j'ai raconté le passé de l'Ecole, j'étais historien : aujourd'hui, je vous parlerai de son avenir, je serai prophète ». Puis, l'orateur trace « un tableau moral de la société, où il ne voit qu'affaiblissement dans les convictions et abaissement dans les caractères ». Pour remédier à ce mal, il faut retremper dans de fortes études les esprits amollis. II ne faut pas se croire au terme de son labeur, au jour où l'on obtient des grades universitaires. Dans la réalité, c'est
^ Mahul, loc. cit.
■ FoissET, Vie, II, p. 336.
^ Correspondant, Lacordaire à Sorèze. — Mahul vante aussi beaucoup ■ce discours, cf. Correspondant, t. 42, p. i38.
alors que coijimence le vrai travail. Aussi, le Directeur de Sorèze veut travailler dans ce sens. Il annonce déjà l'institution de « cours de littérature et de haute philosophie chrétienne destinés à compléter » les connaissances et à fortifier les convictions des anciens élèves de l'établissement. Enfin, Lacordaire se demande quels événements viendront agiter le monde, quels maîtres garderont les élèves et quels élèves sortiront de l'Ecole de Sorèze ? Question indiscrète, qui est le secret de Dieu et à laquelle on ne peut répondre, qu'en exprimant des vœux i. La fin de cette harangue, dit Foisset, fut « comme submergée dans les transports d'un enthousiasme, qui ne peut parvenir à se satisfaire et à se calmer ». La fête séculaire était terminée -.
18 août.
A Oullins, à l'occasion de la distribution des prix, un discours, où Lacordaire prit pour texte : « Tout est perdu, fors l'honneur » et où il eut, paraît-il, des accents d'une grande éloquence. Il n'en existe qu'un résumé imparfait "^
11 octobre.
A Sorèi{e, dans le grand salon de l'établissement^ un entretien sous fon)ie de causerie oratoire sur « le rôle du corps dans la pie présente et dans la vie future ».
Lacointa et deux autres amis étaient avec Lacordaire. Quelqu'un demanda quel était le vice le plus grave de la volupté ou de l'orgueil? Sur cette question, le Père se mit à flétrir le sens dépravé en des termes, qui faisaient penser à son « admirable conférence sur la chasteté ». Puis, il en vint à l'orgueil. Il examine « le rôle respectif du corps et de l'àme », aborde la question de l'origine des idées, décrit le rôle des sensations dans ce monde et dans l'autre, enfin, il touche au problème de la durée du monde et de l'humanité, dont les siècles ne sont probablement pas encore tous écoulés ^.
^ Lacointa, loc. cit. — Cf. Mahll, loc. cit. 2 Vie, II, p. 338.
^ Mentionné de vive voix par le P. Juveneion.
■* Lacointa, Lacordaire à Sorè^^e, t. 124, p. 3o et s. — Ce récit a été reproduit en partie par le P. Bayonne, dans les S., l., A., II, p. 474-479.
Peu de jours après.
A la chapelle de TÉcole de Sorèze, une allocution, où Lacordaire donne des conseils aux élèves excellents, aux âmes faibles et aux mauvais jeunes gens, s'il en existe dans l'établissement. L'orateur expose ensuite les règles de la discipline intérieure, tout ce qui concerne « l'agencement des études, la <iistribution du temps et les heures du repos ^ ».
1857-1858 Pendant Fannée scolaire.
Dans ses instructions dominicales données à la chapelle de Sorèze, Lacordaire traite de « la mortification négative et positive ». « Négative : le retranchement de tout ce qui est dangereux pour l'âme, l'intempérance, le luxe, la mollesse, les mauvais livres, les faux amis. Positive : l'abstinence, le jeûne, les pratiques de pénitence -. »
Avant le carême, le prédicateur donne des instructions sur « l'expiation en général » et sur « le sacrement de Pénitence ». Quelques analyses et fragments ont été conservés.
Sur les maux de l'homme. A l'exemple du saint homme Job de l'Ancienne Loi, nous sommes tous soumis aux tribulations. L'homme est sujet aux misères corporelles de la faim et de la soif, auxquelles cependant on peut échapper ; de la maladie et des infirmités, qui éclatent tôt ou tard ; enfin, de la mort, qui n'épargne personne. L'homme est encore sujet aux maux spirituels de l'âme : l'erreur et l'ignorance visitent son intelligence ; le mal moral est dans la volonté; enfin, le cœur est assailli par les amertumes et les déceptions. Tous ces maux proviennent du péché.
Sur l'expiation. Omni a pêne in sanguine ?nunda?ituî^ : cette vérité étonnante trouve son explication dans l'Écriture aflirmant
^ Cf. Lacointa, loc. cit., p. 36 et Sj, - P. Bayonne, s., /., A., II, p. 3q3.
que la vie de tout être est dans le sang. Offrir le sang, c'est donc offrir en symbole la vie de l'homme et reconnaître que le péché mérite le dernier supplice. Le sang est encore le svmbole de l'affection, le dernier témoignage de l'amour, quand il est versé pour la personne aimée ; dans un sens, il est même un principe de vertus et de vices, puisqu'ils sont transmis avec lui. C'était donc par le sang que le péché devait être expié ; seulement, le sang de l'homme ne suffisait pas, il fallait celui d'un Dieu. De là, l'immolation du Calvaire, renouvelée tout les jours sur nos autels. Trois autels sont dressés dans l'humanité : celui sur lequel l'homme offre ses souffrances et ses misères, celui d'Abraham où le sang humain est versé, celui de l'Eucharistie où coule le sang d'un Dieu ; le premier nous demande la résignation, le second l'amour de la vérité et le troisième la communion avec^le sang de Jésus-Christ.
Sur la contrition. Depuis que Jésus-Christ a satisfait pour nous, nous ne sommes plus sous la loi de l'expiation, mais sous celle du « sacrement de l'expiation ». Dans tout péché, il y a une part, qui doit être expiée par l'âme et une autre, qui doit l'être par le corps. L'àme n'expie point par le remords qui est involontaire, mais par la contrition volontaire, « cette eau des larmes », qui transforme une àme et fait la joie du Ciel. La contrition est tout ce que Dieu exige pour la réparation de nos fautes.
Sur la confession. La première face du péché, c'est l'ingratitude, qui est expiée par la contrition ; la seconde, c'est l'orgueil et la révolte, qui doit être châtiée. La première punition infligée est celle qu'infligent les passions dépravées. Mais le châtiment n'est pas l'expiation. Pour faire disparaître la souillure du péché. Dieu n'exige que l'aveu de la faute, aveu hurhiliant, mais accompagné d'avantages et de douceurs : il constitue un frein salutaire pour notre fragilité, il nous met en contact avec une âme vertueuse, il accorde une satisfaction au besoin ressenti d'épancher son cœur, enfin il transmet une grâce particulière. Au commencement, la confession coûte ; plus tard, elle devient douce et procure de réelles délices.
Sur la tentation. L'homme a été tenté dès l'origine. La tentation est inhérente à notre nature ; elle est une sollicitation au mal, que Dieu permet pour trois motifs : par respect pour
notre liberté, Dieu veut nous traiter selon notre nature d'agents intelligents ; par honneur pour notre liberté, il veut affermir notre vertu et augmenter nos mérites; enfin, la tentation sert à la gloire de Dieu, auquel l'àme reste fidèle. Si les tentations abattent, la faute n'en est pas à Dieu, qui donne le secours de sa grâce, mais à l'homme qui refuse de s'en servir ^
Sur le démon, les faux amis et les mauvais livres. L'homme est un être social, qui cherche la compagnie d'êtres semblables pour communiquer avec eux. Pour satisfaire ce besoin, Dieu a visité l'homme, il lui a envoyé des anges en message ; enfin, il lui parle encore dans les Pxritures. x\ cette triple compagnie du bien est opposée une triple compagnie du mal : celle du démon, des faux amis et des mauvais livres.
Dès l'origine, le démon a fréquenté l'homme pour le séduire et le faire tomber; tour à tour, il l'a poussé à l'idolâtrie, à la trahison, au sacrilège et à la dépravation -. Mais comme il est faible contre nous et désagréable, il prend une forme sensible et douce. Pour cet office, il ne choisit pas d'ordinaire un père ou une mère, ni un époux ou une épouse, mais un ami dangereux et funeste. Aussi, l'Évangile nous prévient contre le péril des mauvaises compagnies en fulminant contre le scandale. Fuyons le danger •^.
Le démon agit aussi par le livre. A l'Evangile, il oppose son livre, où l'on trouve la triple négation de l'Église, de Jésus- Christ et de Dieu. Aux trois pages de morale écrites sur le mont Sinaï, sur le mont des Béatitudes et sur le rocher du Calvaire, il oppose tous les vices par l'apologie des plaisirs, des richesses et de la volupté. Ces deux livres de la vérité et de l'erreur se présentent à nous. Il est facile de les discerner. Le second fait du mal et le premier élève l'àme par la beauté morale, qu'il contient ^.
Sur le corps a la fois démon, faux ami et mauvais livre. Le corps nous tente comme le démon ; il est égoïste comme un faux ami et, comme le mauvais livre, il est la source des
^ Correspondant, mai 1882, p. 624-625. — Lacordaire prit pour texte Ductus est Jésus in desertum a Spiritu, ut tentaretur a diabolo. » - Id., p. 625.
•^ Id., p. 626-627.
* Id., p. 627; juillet 1881, p. 36.
mauvaises in:^ressions, d'où provient la tentation. A cette triple puissance, le corps joint l'avantage de ne pas pouvoir être expulsé comme le démon. Il faut rester avec lui et, pour cela, il est nécessaire de le transfigurer. A cet effet, il est nécessaire de croire à la possibilité de la victoire et de lutter; le combat donne l'empire, où Tâme sent sa force et d'où provient la paix des sens ^.
19 mars 1858.
A la chapelle de Sorè^e, une allocution sur la tempérance -.
Samson, l'homme extraordinaire de l'Ancienne Loi, est le type de la vertu, qui modère l'usage de tout ce qui sert aux besoins et aux plaisirs du corps. La tempérance est une vertu importante, qui est la base de l'ordre moral. Le vice opposé dégrade le corps et nous fait perdre les forces physiques ; il enlève la lumière à l'esprit, la lumière de la foi, en ne faisant plus croire qu'à la chair, la lumière de la raison en appauvrissant le sang et le cerveau, la lumière de la vertu qui est un sens droit des choses honnêtes et belles; enfin, il nous rend le jouet de toutes les passions, comme Samson devint l'esclave des Philistins. Soyons sobres comme le Samson des premiers jours ^.
26 mars.
A la chapelle de Sorè^e, une instruction sur le péché.
Le péché est un ennemi plus terrible que le démon, les faux amis et les mauvais livres ; c'est la corruption et la mort de l'âme. Dans la création, tout vit et veut vivre ; seul, l'homme est porté à se tuer, et ce qui est plus terrible encore, à tuer son âme. Il y a des âmes mortes, d'où Dieu s'est retiré et avec lui,
^ Correspondant, mai 1882, p. 627-628. — Cf. Bayonne, S.. L, A., p. 398-426.
2 Lacordaire prend pour texte : « Ministerium tuum impie, sobrius esto ».
^ D'après l'analyse de M. de Saint-Paul, ancien élève de Sorèze, et publiée par le P. Bayonne, S., L, A., Il, p. 529-532. — Cf. une autre analyse du P. Duley, publiée dans le Correspondant, de mai 1882, p. 63 1 et reproduite également dans les S., L, A., II, p. 426-428.
la vie de l'intelligence et du cœur. Cet outrage s'expie par le sang, non seulement d'un homme, mais d'un Dieu. C'est pourquoi Jésus-Christ est mort sur le Calvaire. L'orateur termine son discours comme le sermon de la Passion, qu'il a prêché le 6 avril i855 i.
28 avril.
A la chapelle de Sorè^e, une allocution sur la mort.
Nous devons accepter la mort avec résignation : elle est la principale peine infligée au péché de nos premiers parents; et de plus, par elle, nous pouvons expier nos fautes. Nous devons mépriser la mort, parce qu'elle nous délivre de notre corps et qu'elle n'a aucune puissance sur notre âme. Enfin, nous devons désirer la mort, si elle est plus utile que notre vie, à Dieu et à nos frères; car, elle nous introduit dans notre véritable patrie. Pour accepter la mort avec résignation, il faut se tenir toujours prêt à mourir et pour cela, être en état de grâce -.
28 mai.
A Bourges, au petit séminaire Saint-Célestin, à l'occasion de l'établissement d'une conférejice de Saint Vincent de Paul, une allocution sur le mérite personnel.
Le cardinal Dupont avait fondé un petit séminaire et il avait fait des instances réitérées pour décider Lacordaire à se charger de cette maison. Ce dernier mit quatre ans à prendre une détermination. A la fin, il accepta, et des religieux du Tiers- Ordre enseignant allèrent prendre la direction, qui leur était offerte. C'est ainsi que l'orateur fut amené à visiter le petit séminaire de Saint-Paul et à y prononcer une « délicieuse » allocution.
Lacordaire félicite la maison de l'honneur qu'elle a, de recevoir son fondateur, le premier magistrat de la ville et les
' D'après l'analvse de M. de Saint-Paul, publiée par le P. Bavonne, S., L, A., II, p. 532-535.
•^ Id., p. 535-536.
hommes notables qui sont présents. Son intention n'est pas de prononcer un discours qu'il n'a point préparé, mais de jeter un simple coup d'œil sur les temps de l'histoire, pour v découvrir quelques utiles maximes.
Au point de départ de toute société, on trouve la force qui protège parfois, mais qui ne peut rien conserver. A la seconde période, on voit la naissance qui fut la grande loi de la féodalité, à Rome où régnait le patriciat héréditaire, comme encore de nos jours en Angleterre, où l'on reconnaît le principe de l'aristocratie héréditaire. Au-dessus de ces deux principes, il y a celui du mérite personnel et que Jésus-Christ est venu apporter sur la terre. Cette loi de plus en plus envahissante se compose d'abord de la vertu, sans laquelle on peut être un brillant écrivain comme Voltaire, mais non un homme d'honneur; ensuite, du caractère, qui est la fidélité à ses croyances et à soi-même; enfin, de l'intelligence qui est le « gage de la puissance humaine ». Rien ne peut prévaloir contre le mérite personnel. Acquérons-le donc et appliquons-le à la charité chrétienne, par laquelle on implante le christianisme et on arrête les progrès menaçants du socialisme révolutionnaire i.
11 août.
A Sorè^e, pour la cérémonie de la distribution des pyrix, un discours sur « le droit et le devoir de la propriété ».
C'est une grande chose — dit l'orateur — que d'avoir un domaine et une terre sur laquelle l'homme garde un droit jusques par delà la tombe. D'où vient ce droit ? La propriété commence par la patrie et elle continue par la famille. Elle s'acquiert par le travail et se transmet par héritage. En l'attaquant, on attaque la patrie, la famille, la religion, la liberté, qui toutes reposent sur le droit de propriété, lequel provient de Dieu lui-même. Ainsi, la propriété sauvegarde tous nos droits et tous nos devoirs; elle suppose le culte de la patrie, elle prescrit le soutien de la famille et la pratique de la vertu. 11 faut la dé-
D'après le texte publié par le P. Jl'veneton, 5., /., A., III, p. 3oi et s.
fendre : c'est le conseil suprême, que l'orateur donne aux élèves de Sorèze, comme un père à ses enfants ^
15 ou 16 septembre '.
A Paris^ dans la chapelle de l'hôtel de Luynes, une allocution pour le mariage de M ' Elisabeth de Afontalembert avec M. le vicomte de Me aux.
La bénédiction nuptiale fut donnée aux deux époux dans une chapelle domestique, où M'"^ la duchesse de Chevreuse avait fait installer l'autel, les tableaux et tous les souvenirs de l'oratoire de M'^'^ Swetchine, morte l'année précédente •^. Le Père prononça une allocution d'une exquise délicatesse.
Dieu a institué la famille — dit-il — par une bénédiction, que Jésus-Christ a transformée en sacrement. L'union des cœurs est un fondement de toute alliance conjugale ; cependant, les affections humaines sont caduques; Dieu les rend immortelles par l'onction de la grâce. Un autre fondement du mariage, c'est l'union des familles, dont il est pourtant difficile de pénétrer les mystères. Quand il s'agit des de Meaux, l'ignorance n'existe pas : leur culte pour les saintes causes n'est pas inconnu. On en peut dire autant des Montalembert, parmi lesquels la religion est aimée et respectée. L'orateur consacre un souvenir à M'"^ Swetchine, puis, il appelle sur les deux jeunes mariés la bénédiction divine, afin que leur mutuelle affection subsiste dans les joies comme dans les épreuves ^.
Villemain assistait à la cérémonie. Il fut tellement transporté d'admiration pendant le discours de Lacordaire qu'il « trépignait d'enthousiasme » '^.
^ Ghivres, VII, p. 2o5-228.
■^ Dans sa leure à Foisset du g août i858, Lacordaire parle du i5; et dans la suivante, du lô.
3 P. JUVEN-ETON, S., L, A., III, p. lyS.
* Le texte de cette allocution a été publié en i858 en une maquette in-4^: il a été reproduit par le P. Juveneton, S., L, A., III, p. 173-179. — Cf. Ami de la religion, 28 octobre i858. — Enseignement catholique, t. ill, 2"" série, i865, p. i5o
^ M. d'Orgeval-Dubouchet, dans le Bulletin de la Société d'éducation, i5 mars 1902.
1858-1859 Pendant l'année scolaire.
Dans ses instructions dominicales, données à la chapelle de Sorèze, Lacordaire commence à traiter « les éléments constitutifs de la vie chrétienne, et en premier lieu la crainte » i. Le P. Duley a recueilli quelques fragments, dont je vais donner l'analyse.
Sur la crainte de dieu. Les hommes sont divisés en deux grandes races, les enfants de Dieu et les enfants des hommes. Les premiers ont la foi, principal élément de la vie chrétienne: ils ont encore la crainte, qui est aussi nécessaire. L'Écriture affirme la nécessité de la crainte, non pas de la peur et de la crainte servile, mais de la crainte filiale, qui est un don du Saint-Esprit et qui engendre le respect envers Dieu et la fuite du péché. Nous devons craindre Dieu, parce qu'il est la plus haute puissance ; la plus haute justice, la justice la plus sévère et la plus rigoureuse ; enfin, la plus haute majesté.
Sur la crainte du nom de dieu -. La crainte de Dieu comprend plusieurs espèces de crainte, et entre autres celle de son nom. Le nom de Dieu est la représentation de la nature et des perfections divines; il rappelle les scènes bibliques du Sinaï; il était inscrit sur la lame d'or, qui couvrait le front du grandprêtre ; à la lecture de la Bible, les Juifs n'osaient pas le prononcer; enfin, c'est par Lui que les patriarches bénissaient leurs enfants.
Le nom de Dieu est aussi une puissance. Son invocation a suffi à saint Michel pour précipiter les anges rebelles ; elle suffit encore à l'Eglise pour rendre le baptême efficace et pour opérer la merveille du pardon des péchés. Aussi, ne faut-il jamais prononcer le nom de Dieu en vain, mais avec amour et dans la prière ■'.
» P. Bavonne, 5., /., A., II, p. 43i.
2 Lacordaire prend pour texte : « Non assumes nomen Dei tui in va nu m. »
3 Correspondant, mai 1882. p. 614-617.
Sur la cbaime du temple de dieu. Le temple n'est pas seulement grand par la majesté de sa forme et de ses proportions, mais surtout par l'habitation de Dieu. Aux premiers âges du monde, le culte et la religion étaient purement domestiques. Plus tard, Dieu voulut élever son culte à l'état social : il fit élever le tabernacle, où il devait rendre sa présence plus visible et son action plus marquée ; Salomon construisit le temple de Jérusalem, qui fut détruit, puis reconstruit sous Cyrus. Ce dernier temple demeura jusqu'à ce qu'il fut remplacé par les milliers d'églises chrétiennes, où Jésus-Christ réside en âme et en chair. Entrez dans l'église avec un saint tremblement, puisque Dieu s'y trouve ^.
Sur la crainte de la loi divine. Au-dessus du nom de Dieu et du temple où il réside, il faut placer la loi divine. La loi est la représentation de l'essence de Dieu, qui ne pourrait pas la supprimer sans se détruire ; elle a deux rayons principaux, la lumière pour nous éclairer et la justice pour venger Tinjure faite à Dieu. Dans ses résultats, elle est le principe de la beauté; elle règle les relations d'ordre entre Dieu et les hommes, elle maintient les rapports d'homme à homme. Elle est la source de la bonté, parce qu'elle inspire les actes de dévouement. Enfin, elle est la source de la vie, puisque la vie de l'homme, c'est son union avec Dieu. Aussi, transgresser cette loi, c'est repousser la source du bien. 11 faut donc la craindre.
Quand elle a été révélée, il y a eu quelque chose de terrible et d imposant; sa transgression a toujours été suivie d'une tragédie sanglante : au paradis terrestre, où s'accomplit le drame de la chute : au Sinaï, où la loi fut donnée au milieu des éclairs ; aux temps de Jésus-Christ, où les Juifs subirent un épouvantable châtiment. Ces trois punitions se retrouvent dans nos fautes : quand nous péchons par orgueil, nous sommes punis par le feu des passions; quand nous sacrifions aux idoles du monde, nous sommes punis par la mort de l'àme r quand nous nous abandonnons à la haine de la loi, nous recevons le châtiment des Juifs. Donc, respect à la loi divine -.
Sur la crainte du jugement de Dieu. La loi exige une
^ Correspondant^ mai 1882, p. 633-635.
- Id., p. 617-618.
sanction, qui ^'obtient par la récompense et le châtiment. Pour décerner l'une ou l'autre, il faut un jugement composé d'un acte d'accusation, d'une défense et d'une sentence. Les jugements de Dieu sont redoutables : Adam pèche et il est jugé, Caïn tue Abel et il est maudit. Tous ces jugements ne sont qu'un signe du jugement final, où l'accusation sera formidable, la défense impossible et la sentence irrévocable, et dont les péripéties commencent déjà dans la conscience, lorsqu'elle condamne et absout. Il y a trois états de conscience : celui d'Adam avant la faute, celui d'Adam repentant et celui d'Adam dissimulant son crime. Soyons dans le premier ou le second.
Sur la crainte de l'enfer : a) Comme perte de Dieu et de Jésus-Christ. Terrible sur la terre, le jugement de Dieu est encore plus terrible après la mort, où le coupable est livré aux peines éternelles de l'enfer. Dans cet endroit de supplices, les souffrances sont effrayantes. La plus douloureuse est la perte de Dieu, qui est le principe de la vérité, de la bonté et de la justice. L'enfer, c'est la perte d'un père ; c'est aussi la perte d'un ami qui est Jésus-Christ, dont l'amitié est plus belle que celle de Jonatas pour David et qui nous a aimés jusqu'au sacrifice de la croix. Voilà pourquoi il faut craindre l'enfer.
b) Comme perte de l'âme. L'enfer est aussi la perte de nousmêmes, et d'abord, la perte de notre âme. L'âme ne sera point perdue en ce sens qu'elle cessera d'exister ; mais dans ce sens qu'elle ne pourra plus « recevoir la vérité et rendre la vérité, recevoir l'amour et rendre l'amour ». Elle sera plongée dans la cécité spirituelle ; sa science des hommes, de Dieu et de la nature ne sera plus de vision, mais de souvenir; car, la lumière qui rend ces choses belles, lui sera désormais refusée. En enfer, personne n'aime le réprouvé, parce que son âme est désormais incapable de recevoir l'amour ; Dieu le lui a repris. L'âme sera même incapable de rendre l'amour, parce que le principe sympathique lui sera enlevé; elle ne pourra aimer ni Dieu, ni les anges, ni les hommes. Il faut donc encore craindre l'enfer.
c) Comme perte du corps. Le corps est l'instrument de l'âme; c'est par lui que nous arrivent les sensations. En le perdant, on est privé du plus noble instrument de l'âme. L'un ne peut pas être heureux sans l'autre ; les douleurs de l'âme se répercutent dans le corps. Privée de la béatitude, l'âme fera
retentir son malheur dans le corps. De plus, s'il y a une béatitude particulière attachée à chaque sens, il y aura aussi un châtiment : les sens et les organes ne seront plus en rapport -qu'avec des objets opposés. Le corps sera plongé dans la matérialité, la pesanteur et l'obscurité i.
20 février.
.4 Sof'ès^e, dans une séance de l'Athénée^ une conférence sur « l'amour et l'amitié ».
« L"amour humain a son principe dans la beauté physique; il est passager comme elle. » Le principe de l'amitié, au contraire, est dans la beauté morale. De plus, à la différence de l'amour, l'amitié n'existe que par la réciprocité du dévouement, la transubstantiation d'une àme dans une autre. Il suit de là que l'amitié ne connaît ni le sexe, ni Tàge, qu'elle est le bien le plus rare, parce que la réciprocité en est l'élément essentiel; enfin, que « l'affection d'un ami est le plus grand trésor d'icibas, après l'amitié de Dieu ». « En un mot, l'amour est une passion, l'amitié est une vertu -. »
13, 20 et 27 mars, 3 et 10 avril.
Aux séances hebdomadaires de l'Athénée, à Sorèze, Lacor- -daire donne des conférences sur la « forme de gouvernement qui approche le plus de la perfection, au point de vue des intérêts généraux de l'humanité, c'est-à-dire de la liberté, de l'autorité, de la sécurité qui doit résulter de l'une et de l'autre » : puis, sur « les mérites et les défauts de la république démocratique, de la république aristocratique, de la monarchie absolue et de la monarchie tempérée ^ ». Perdues.
1 Correspondant , mai 1882, p. 620-624. — Le texte donné par le P. Bayonne, s., L, a., II, p. 431-474, est moins incomplet,
- D'après l'analyse de M. Auguste Sabatier, avocat à la Cour de cassation. — Cf. Correspondant, 25 juillet 1881, p. 208 et 209.
3 Lacoixta, Lacordaire à Sorèze, Correspondant du 25 juillet i88r, p. 209.
22 avril.
A la chapelle de Sorèc^e, à l'occasion du vendredi saint, un sermon sur la Passion de Jésus-Christ.
L'homme grandit à mesure qu'il avance en âge, au physique et au moral. Au dernier jour de sa vie, il atteint le sommet. Jésus-Christ s'est conformé à cette loi générale ; il est mort de la plus belle manière, à la façon des martyrs. Pour nous pénétrer de cette vérité, parcourons les cinq actes de la tragédie du Calvaire.
A l'approche des dernières heures, Jésus-Christ a voulu faire son testament. Il rassemble ses disciples au Cénacle, mange avec eux l'Agneau paseal et institue l'Eucharistie, où est consigné le don divin de sa chair divine. Mais il n'est pas à l'abri de l'ingratitude ; il est trahi par Judas et ce crime se renouvelle encore de nos jours.
Saisi à Gethsemani, le Sauveur est conduit devant Caïphe ; Jésus-Christ confesse sa divinité et il est condamné à mort.
Conduit ensuite devant Pilate, il subit un nouvel interrogatoire, à la fin duquel le gouverneur essaye de sauver l'auguste victime. Les Juifs insistent pour la mort et Pilate cède, comme plus tard encore la justice reculera devant les passions humaines.
Condamné comme roi et comme Dieu, Jésus-Christ va subir le supplice des esclaves et dans cette mort humiliante, expier les péchés d'orgueil commis par l'humanité.
« Pendu » à la croix, le Sauveur est abandonné de ses amis; trois personnes seulement restent auprès de lui, Marie, Jean et Madeleine ; puis tout est consommé. De quel côté sommes-nous? Avec Judas ou bien avec Marie et Madeleine ? Aimons Jésus-Christ i.
^ D'après l'analyse du P. Chéry, publiée par le P. Rayonne, S., L, A., II, p. 479-5o6.
Pendant ce discours, le P. Chéry a beaucoup admiré Tart avec lequel Lacordaire « savait rajeunir les choses les plus anciennes » et le « bonheur d'expression » avec lequel il rendait « le tableau de la dernière cène, de la trahison et de la mort de Jésus-Christ ». Sa diction « était d'un naturel et d'une douceur admirables >>. (Lettre du P. Chérv, citée par le P. Bavonne, S., L, A.. II, p. 479-4B0.)
23 avril.
Dans la chapelle de Sorè^iie^ une allocution adressée à des religieux sur l'esprit de pénitence.
Devenu directeur de l'École de Sorèze, Lacordaire v installa le noviciat du Tiers- Ordre enseignant. Il trouva ainsi l'occasion d'adresser assez souvent la parole aux futurs religieux. Malheureusement, ces instructions ne furent pas conservées ; l'une ou l'autre seulement échappèrent au naufrage. Voici le résumé de celle qu'il a prononcée le samedi saint iSSg.
Avant de sortir de la « sainte quarantaine » — dit-il — il importe d'arrêter une « résolution, qui en garde les fruits ». Il faut faire vivre en nous cet esprit de pénitence, que nous remarquons dans la Passion de Jésus-Christ. Pour être chrétien, et plus encore pour être religieux, il est nécessaire de porter la croix dans son cœur. Sans cet amour généreux, on n'arrive jamais à la sainteté. C'est sur cette base qu'a été établi l'Ordre dominicain ; c'est sur cette base encore que la réforme de Sorèze repose. D'ailleurs, l'expérience montre que sans cela, il y a toujours l'orgueil et l'impureté au fond du coeur humain ^
Après Pâques.
A la chapelle de Sorè^e?^ diverses instructions dominicales sur « l'espérance, contrepoids de la crainte ».
Le texte de ces allocutions n'a pas été conservé ; nous possédons cependant trois fragments^ dont voici un résumé :
I. Après sa faute, l'homme a commencé à craindre. Pour contrebalancer les excès de ce sentiment, le Seigneur a enseigné l'espérance, deuxième acte de la vie chrétienne. Notre espérance n'est point vaine ; elle repose sur les promesses que Dieu a faites aux patriarches dans l'Ancienne Loi et par son Verbe, Jésus- Christ, dans le Nouveau Testament. Dieu nous a même donné la victoire de l'espérance par la prière et les sacrements.
' D'iiprès Tanalyse du P. Chéry, communiquée à Foisset dans une leure du 19 juin 1862 et reproduite par le P. Juveneton, S., l.. A,, III, p. 248-251.
II. La première tentation, après le péché, est le désespoir. Il revêt plusieurs formes ; il produit un sentiment exagéré de notre faiblesse ressentie dans les sens et dans l'esprit, ou bien encore une illusion, qui montre les foudres de Dieu prêtes à tomber sur nous, ou bien enfin le pressentiment de la réprobation, dont on est menacé. Cette manière de considérer l'affaire du salut est contraire au désir que Jésus-Christ a de sauver tous les hommes. La tentation n'est pas un signe de damnation. Un homme sans passion ne sera jamais rien. Il ne faut pas désespérer.
III. Comme Samuel, comme saint Paul et l'eunuque d'Ethiopie, nous sommes des appelés et des élus. Nous avons dit : credo, timeo, spero. Cela ne suffit pas ; il faut encore aimer. L'amour repose sur les deux bases de l'humilité et de la chasteté, qu'on obtient par hss bonnes œuvres, et surtout par la prière, à laquelle il faut s'adonner i.
9 et 10 août.
A la salle des Arts de l'École de Sorè^^e, divers discours prononcés à l'occasion de la distribution des prix et de la clôture des trajuiux scolaires.
La fête commence le matin à l'église. A l'issue de la cérémonie religieuse, le régent des arts militaires passe les élèves en revue ; cet exercice est suivi de deux assauts d'armes, puis de joutes et de tournois, A huit heures du soir, a lieu la séance littéraire et musicale. Le directeur donne un compte rendu des travaux de l'année. Après avoir remercié le corps professoral du concours intelligent et dévoué que l'Ordre a trouvé en lui plus encore que par le passé, il félicite les élèves de leur application et signale aux parents « les progrès accomplis dans le travail, la discipline, la moralité et la religion ». Le Père cite « les succès académiques obtenus dans le cours de l'année » et il termine en disant que ces résultats « doivent encourager les élèves, les maîtres et les parents ». Il faut « s'unir pour rendre grâce au Ciel ».
Ce discours est suivi de la distribution de différents prix
^ D'après l'analyse publiée par le P. Bayonne, S.^ L, A., II, p. 5o6 et s-
€t de la nomination d'un « étudiant d'honneur ». C'est une occasion pour Lacordaire de prononcer un deuxième discours. 11 adresse à 1 élu ul"^e allocution pleine « de charmes, de finesse et d'une délicatesse exquise, en parlant de son bon esprit et de sa vertu forte au milieu des dissolutions de l'ancienne école; il le compare avec beaucoup de grâce à la fontaine d'Aréthuse, dont les eaux conservent leur douceur au milieu des flots amers de l'Océan ».
Le lendemain à huit heures, on se réunit enfin pour la cérémonie solennelle de la grande distribution des prix \ Le Père y prononce son troisième discours, où il traite la question de l'état des études philosophiques en France.
Les études philosophiques — dit l'orateur — ont presque disparu des écoles françaises. Cette proscription est regrettable. Les origines de cette science remontent à une haute antiquité; Salomon est le père de la philosophie sacrée comme Socrate, après lui^. fut le père de la philosophie grecque. Avec le christianisme, la raison et la foi triomphent ensemble dans les œuvres de saint Augustin, de saint Thomas et de Bossuet. C'est que l'homme ne peut pas se borner à l'étude des corps; il veut aussi apprendre à connaître sa nature et ses destinées. Or, sans la philosophie, il limite sa culture aux phénomènes et aux lois de l'ordre sensible : il aboutit au matérialisme dégradant, ennemi juré de la foi chrétienne. Mais, la philosophie n'est pas seulement une préparation au christianisme ; elle est aussi un bouclier contre les sophismes des incrédules. Aussi, voit-on, dans chaque siècle, des philosophes chrétiens se lever pour répondre aux attaques des incroyants. On reconnaît la philosophie chrétienne à ce qu'elle croit à la vérité, à la grandeur de l'homme et à l'existence de Dieu. Cette philosophie n'a pas été établie par Jésus-Christ: elle est ainsi appelée, parce qu'elle s'accorde avec les enseignements de l'Évangile, où elle puise une vue plus profonde et une certitude plus grande. Relevons les études philosophiques -.
1 L'Antiée dominicaine, \" année, 1 859-1860, p. 8084.
- Œuvres, VII, p. 23i-258. — Les discours de distribution de prix, prononcés à Sorèze, en i85^ et en i85o. ont été publiés chez Poussielgue, en 1859.
1S59-1860 Pendant l'année scolaire.
Dans ses instructions dominicales^ données à la chapelle de Sorèze, Lacordaire traite « de l'amour, comme élément final et souverain de la vie chrétienne ». Quelques fragments ont été recueillis. En voici un résumé.
I. La foi, la crainte et l'espérance ne sont pas le fond de la vie chrétienne. L'amour est encore plus nécessaire, puisqu'il est éternel. Pour connaître sa nature, il est bon de remonter au premier jour, au moment «ù Dieu donna une compagne à l'homme. Cependant, nous n'avons là que le « vestibule de l'amour ». L'amour véritable est en Dieu. Pour apprendre à aimer Dieu, il faut d'abord le désirer; puis ensuite, lire ses perfections dans la nature et surtout dans l'Évangile i.
II. On n'arrive pas d'un bond à l'amour idéal. Il faut partir «de l'amour de désir ». Quand la sympathie augmente, l'unité se produit et l'on a « l'amour d'amitié ».
Le premier office de l'amour est de servir. Le « service gratuit » est plus noble que « le service salarié »; c'est aussi celui que réclame l'amour de Dieu. Il s'exerce de différentes manières, surtout cependant par la pratique de l'aumône à l'égard du corps et à l'égard de l'àme. Le précepte de la charité prouve qu'il existe une solidarité de l'homme avec Dieu et avec le prochain. Les hommes sont égaux devant Dieu, bien que la pauvreté existe à côté de la richesse. L'aumône résout la question de la misère par le bienfait; elle produit la reconnaissance et appelle la bénédiction. A certains égards, que nous indique la foi, l'état de pauvreté est supérieur à celui de la richesse, parce qu'il porte au travail, à la tempérance et à la modestie -.
^ Correspondant^ mai ibMi, p. 613-614.
- D'après les canevas publiés par le P. Bayonne, S., I., A., II, p. 5i3-52c,
16 mars 1860.
A la chapelle de Sorè;e, lui sermon sio^ l' aumône.
Au cours de cette instruction, Lacordaire rapporta le « trait de saint Martin donnant à un pauvre la moitié de son manteau ». -Ce fait historique suggéra au prédicateur — dit Lacointa — « un mouvement d'éloquence, qui défie toute analyse ^ ».
23 décembre.
A la chapelle de Sorè'^e, un sermon sur « la préparation a la fête de Noël y.
La famille a ses fêtes, comme la société et la religion; celles de la religion sont les anniversaires des événements heureux, qui ont établi le christianisme sur la terre. Elles ont un caractère particulier; on s'y prépare à l'avance, à l'extérieur et dans son àme. Avec un sentiment de joie, elles rappellent, en général, une pensée de douleur et de regret; celle de Noël fait exception, elle nous invite à nous livrer complètement à la joie. Dans toute fête, il y a un banquet, des bouquets et un échange de pensées et de sentiments. La religion nous présente son joyeux repas en nous invitant à nous asseoir à la table eucharistique. Allez-y et présentez à Dieu les fleurs de votre cœur et les pensées de votre àme -.
1860-1861 Pendant Tannée scolaire.
Dans ses instructions dominicales données à la chapelle de Sorèze, Lacordaire expose, cette dernière année de sa vie, les
*■ Correspondant, 25 juillet i88i, p. 194.
A la tin du mois de mai 1860, Lacordaire part pour aller à Saint- Maximin prêcher le panégyrique de sainte Marie-Madeleine. « Huit évêques devaient assister » à la solennité. La foule s'annonçait très nombreuse. Le prédicateur désirait prononcer ce discours. Mais, arrivé à Montpellier, il se sentit fatigué; après avoir consulté un médecin, il rebroussa chemin et revint à Sorèze. (Chocarne, Lacordaire, II, p. 288.)
- D'après l'analyse de M. Dignat. professeur à l'École de Sorèze, communiquée au P. Bayonne et publiée dans les S., L, A., II, p. 521-525.
« trois événgnents intimes de Jésus-Christ dans 1 ame, correspondant à son triple avènement public de la création, de la rédemption et du jugement. »
I. L'homme est une créature ^ et parmi les visibles, il est la plus parfaite. Nous avons tous reçu ce que nous sommes. Dès lors, il* faut bannir l'orgueil et pratiquer l'humilité. Dès lors aussi, comme nous sommes l'ouvrage d'un Dieu et un ouvrage admirable, il faut nous respecter et accorder au Seigneur l'hommage de notre reconnaissance -.
H. Dans le Verbe, il y avait la vie et la lumière par essence. Dans l'Incarnation, cette vie éternelle et cette lumière indéfectible sont communiquées à l'homme destiné à vivre de la vie des esprits et à se rendre finalement dans la région des esprits.
III. Mais la lumière du Verbe ne nous révèle pas seulement le monde des esprits, mais encore la loi éternelle de justice, qui les régit. De cette révélation naît la vie du devoir, qui est la première de toutes. Elle est la première, parce qu'elle est la plus grande, celle qui renferme l'idée de Dieu, l'idée de l'âme, de la responsabilité et de l'immortalité; parce qu'ensuite elle est le seul mobile généreux de nos actes, la plus grande puissance de ce monde, celle qui crée la famille, les nations et l'humanité, celle qui lutte efficacement avec la grâce contre les passions; parce que seule elle procure la véritable élévation , la vraie noblesse qui porte vers Dieu et qui consiste dans l'accomplissement du devoir; parce qu'enfin le devoir est la plus grande vengeance de la terre : premier bien de l'homme et de la société, il est défendu par eux; premier bien de l'àme, il est défendu par la conscience: premier bien de Dieu, il est défendu par la justice divine au jugement universel ■\
1 « Omnia per ipsum facta siitit, et sine ipso factum est nihil », dit Lacordaire, et probablement en guise de texte.
- Ce discours a été. parait-il, très beau. Un auditeur disait que ce jour-là, le Père « avait grandi de cent coudées ». (P. Rayonne, S., I., .1.. II, p. 526.)
^ D'après les canevas publiés par le P. Rayonne, S.^ L, A., II, p. 525- 528. — Les instructions sur le devoir ont eu lieu en carême.
24 janvier.
A Paris, au palais de l'Institut, discours de réception à l'Académie française.
L'histoire de la candidature académique de Lacordaire remonte à l'année i856 i. L'idée première vient de Cousin qui, cependant, n'avait jamais eu de relations personnelles avec le grand orateur. Il écrivit même à ce dernier pour lui demander, si la règle dominicaine empêche les Frères- Prêcheurs d'entrer dans une société littéraire -. A l'offre qui lui était faite, le conférencier de Notre-Dame répondit qu'il accepterait une candidature, si elle lui « était proposée », mais sans s'engager « à faire aucune démarche -' ». Cette première ouverture n'eut pas de suite. Il faut en dire autant de celle de M. Ampère ^. Représenté à Rome comme chef d'une école de philosophie dangereuse. Cousin suspendit toute communication avec Lacordaire. Mais cette affaire terminée, il revint à la charge. A la mort d'Alexis de Tocqueville, survenue le 14 avril 1859, il pensa tout de suite à lui faire donner pour successeur l'auteur de la Vie de saint Doviifiique. L'opinion émise par le Père au sujet de la guerre d'Italie, opinion qui était opposée à celle de la majorité de l'Académie, ralentit un instant 1 ardeur mise à la réalisation du projet. Mais, insensiblement, l'émotion se calma et les préventions disparurent. Cousin, Villemain et Guizot se déclarèrent partisans de l'orateur ^. Ces dispositions de la part « d'académiciens aussi considérables enflammèrent d'espoir les nombreux amis du Père » ; Montalembert et de Falloux « le pressèrent vivement de ne pas décliner une candidature, qui s'offrait à lui sous de tels auspices ^. » A ces instances vint s'ajouter le conseil de M'"*^ Swetchine mourante, qui pensait « que ce serait une faute de refuser », parce qu'il y avait là, «.dans ce mouvement spontané d'hommes éminents
' A Foisset, lettre du 2 juillet 1857. — Foisset, Vie, II, p. 427.
- Foisset, Vie, II, p. 427.
^ Lettre à Foisset, 2 juillet 1857, II, p. 2o3.
^ Lettres à des jeunes gens, 10 novembre i856, p. 848.
-' Id., p, 413, lettre du 7 décembre iSSg.
'■ Foisset, Vie, II, p. 428.
vers un religieux, un hommage à la religion ^ ». Ce dernier avis fit une grande impression sur Lacordaire, qui finit par voir dans cette oflPre « un hommage rendu à Dieu dans la personne de l'un de ses ministres -. » Il accepta d'être présenté.
« Il eut plus de peine à condescendre aux visites préalables « que l'usage a consacrées. Il avait cru d'abord que son habit « lui en obtiendrait dispense ; mais les membres de l'Académie « se montrèrent offensés. Comment, disaient-ils, le Père pouvait- « il répugner à se rencontrer avec eux? Est-ce qu'il doutait de « leur parfait accueil ? Ses amis furent unanimes à lui conseiller « de se rendre. Nul n'entre à l'Académie malgré lui, lui disaient- « ils, et ce qu'il v a de plus simple pour le candidat, c'est de « donner à son consentement la forme consacrée par tous les «précédents, durant trois siècles. Personne ne s'est soustrait « à cette formalité traditionnelle, ni Bossuet, ni Massillon, ni « M. de Quélen. Le Père se résigna. Il lui sembla plus orgueil- « leux de se retirer, en désavouant ce qui avait été fait sans lui « par des amis, que de se soumettre à une démarche exigée « par une tradition trois fois séculaire "\ » Il fit ses visites du 10 au i6 janvier inclusivement. Le 2 février suivant, l'élection €Ut lieu ; 35 académiciens prirent part au scrutin ouvert sur sa candidature; 21 suffrages se déclarèrent pour lui, parmi lesquels on remarque ceux de Villemain, Lamartine, Cousin, Thiers, Guizot, Berryer, Laprade, etc. Sainte-Beuve *, de Vigny, Nisard étaient parmi les opposants ^.
Une fois élu, Lacordaire se mit à lire les ouvrages de Tocqueville et à préparer son discours de réception. Il y consacrait une heure par jour. Quelles idées allait-il exposer dans cette oeuvre à retentissement? C'est ce que se demandaient ses amis,
^ Lettres à des Jeunes gens, loc. cit.
2 Cf. à M"" de Prailly, 4 janvier 1860, 9 février; Lettres à des jeunes gens, loc. cit.
3 FoissET, Vie, II, p. 430.
•* Sainte-Beuve s'est expliqué sur son vote dans une lettre adressée au P. Chocarne et insérée dans les Nouveaux lundis, IV, p. 451. — Selon Sainte-Beuve, une candidature à l'Académie mettait Lacordaire « dans une sorte de contradiction avec son habit ». « Un moine sincère, ardent, fier €t humble à la fois, est » « quelque chose de plus qu'un académicien à demi-politique ».
" FoissET, loc. cit., p. 430-431.
alarmés par les opinions « italianissimes » du moine académicien 1. Falloux fit une démarche auprès de lui pour le déterminer à dire un mot en faveur du pouvoir temporel. Mais le Père s'obstina à garder une réserve inquiétante et dont il ne se départit que pour rassurer Théophile Foisset -. A la fin de novembre, le discours est achevé et remis entre les mains de M. Guizot, qui doit lui répondre ••. Le samedi 12 janvier, il part pour Paris, afin d'aller donner connaissance de son oeuvre à la commission nommée par l'Académie; cette lecture a lieu le 17 janvier et la réception est fixée au 24 du même mois '^.
Le jour arrivé, les tribunes sont envahies avant l'heure ; on se montre l'impératrice Eugénie, le prince Napoléon, la princesse Clotilde, les ministres, M. de Morny, président du corps législatif, le maréchal Chandon , le général Changarnier et d'autres personnages du monde politique et des lettres ^. « Le Père entre dans la salle ayant à sa droite M. de Monta- « lembert, à sa gauche M. Berryer ; d'un côté l'ami de sa jeu- « nesse et de son âge mûr, le frère d'armes des combats de i83o « et de 1 844 ; de l'autre, le prince du barreau et de la tribune « française, l'homme sympathique entre tous, qui avait encou- « ragé les débuts d'Henri Lacordaire et pressenti le premier ses « rares destinées. Le récipiendaire s'assied à la place qui lui est « assignée, au-dessous de la statue de Bossuet, en face de la «tribune réservée à l'Impératrice. M. Guizot, à son tour, « paraît ; il porte le grand cordon de la Légion d'honneur et « le collier de la Toison d'or ; il prend place au bureau, entre « le chancelier de l'Académie, M. de Laprade, et le secrétaire « perpétuel, M. de Villemain. Le pupitre traditionnel est devant « le Père ; mais on le fait disparaître et le récipiendaire se lève, « admirablement beau dans sa pâleur et sous les longs plis de « sa robe blanche ».
« D'une voix affaiblie, mais claire, il dit : « Messieurs,
' A Foisset, 20 août 1860, note, II, p. 25o et s. - Au même, 27 décembre 1860, II, p. 259. 3 A M"' de Prailly, 28 novembre 1860, p. 365. ^ A la même, 10 janvier 1861, p. 367.
■-' Foisset, Vie, II, p. 431. — Lettres à Foisset, Appendice, Séance de réception à rAcadémie française (notes de M. Foisseti, II, p. 271 et s.
« j'ai à remerciier l'Académie de deux choses : la première, de « m'avoir appelé dans son sein ; la seconde, de m'avoir donné « pour successeur à M. de Tocqueville ». Dès ces premiers mots « d'une si exquise simplicité, la faveur de l'assemblée était con- « quise, la bataille était gagnée ^ ». M. de Tocqueville — continue le Père — ne versa point dans les travers de son siècle. Pour lui, « l'hérédité inaliénable du pouvoir » n'était pas un dogme; il n'appartenait pas non plus sans restriction à l'opinion libérale du XVIII"ie siècle, dont il ignorait le scepticisme. Par contre, « comme tout vrai chrétien », il aimait le peuple, dans lequel il respectait « la présence de l'homme et dans l'homme la présence de Dieu »; en retour, il jouissait d'une popularité qui le conduisit à l'Assemblée constituante et aux grandes charges de l'État.
Les doctrines du publicist^ peuvent se réduire aux points suivants : il croyait que l'Europe et la France en particulier s'avançaient à grands pas vers l'égalité absolue des conditions et que l'Amérique était comme l'avant-garde de l'état futur des nations chrétiennes ; il pressentait que la démagogie porterait à la liberté naissante un coup mortel et que la licence armerait le pouvoir au préjudice de la liberté commune. A un monde nouveau, il faut une science politique nouvelle. L'esprit américain est religieux, respectueux de la loi, de l'égalité et de la liberté civile ; l'esprit français respecte peu la loi et la liberté civile, au-dessus de laquelle il met l'égalité, cette loi suprême qui prévaut sur toutes les autres. Aussi, la démocratie européenne « prépare l'épouvantable alternative d'une démagogie sans fond ou d'un despotisme sans frein ». Douloureuse perspective, qui alarmait M. de Tocqueville, sincèrement épris de vraie liberté. Cet amour de la liberté l'inclinait vers la monarchie parlementaire et le portait à ne pas combattre la république, comme aussi à travailler à la « restauration du Souverain Pontife sur son trône terrestre ». Après le Deux Décembre, il se retira dans la solitude de son village natal. De cette retraite féconde est sorti un beau livre, où l'auteur parle en faveur de la liberté civile et qui fut comme son testament politique. A partir de cette époque, M. de Tocqueville ne fit plus que
^ FoissET, Vie, II, p. 43 1 et 432.
languir en attendant la mort. Sa fin fut celle d'un chrétien. Initié aux leçons de l'antiquité et aux enseignements des lettres françaises, il a mérité l'honneur de siéger à l'Académie, parmi les héritiers des premières gloires littéraires de notre âge. « Le génie conduit à la vérité et le sert. » Lacordaire en est persuadé et dans son élection, il voit un hommage rendu « à la liberté acceptée et fortifiée par la religion ^ ».
Quand l'orateur s'est assis, « les applaudissements se sont prolongés pendant cinq minutes ». Pendant qu'il parlait, certaines phrases furent particulièrement soulignées de bravos, qui éclatèrent à plusieurs reprises différentes. « Le long parallèle du démocrate américain et du démocrate européen » tint « l'auditoire palpitant et frémissant d'un bout à l'autre -. » Le débit du récipiendaire fut cependant un peu trop précipité; il laissait « tomber sa voix à la fin des phrases, de telle sorte qu'on n'entendait pas toujours les finales. » « Mais il était très beau et très sympathique, tout à fait remarquable par la félicité de rexp?'ession, comme le disait de lui ]\L de Chateaubriand, très habile, très libéral, très noble » et « très éloquent "^ ».
Le succès dépassa les espérances du Père. Il ne s'attendait ni « à la satisfaction pleine de ses amis », ni « à l'excès des adversaires ». Néanmoins, « la colère » égala « les applaudissements ^ ». Sainte-Beuve fut l'un des principaux mécontents. Dans son compte rendu de la séance, il dit que le récipiendaire est « sorti plus d'une fois du ton » naturel ; que le geste a été « criard » ; qu'il y a eu « un certain défaut général dans l'action, cette condition première » de l'éloquence; que « la composition est irrégulière et disproportionnée »; que le parallèle entre le démocrate américain et le démocrate européen est un « lieu commun trop prolongé » ; que la phrase sur Tibère « n'est que du mauvais goût » ; enfin qu'à la lecture, le discours
^ Œuvres, panégyriques, p. 323-358. — Ce discours a été publié séparément, en 1861, à Paris, chez Poussielgue. — Il a été aussi reproduit dans le II""' volume des lettres à Foisset, p. 283 et s., avec la réponse de M. Guizot. directeur de l'Académie française.
■^ Voir dans les lettres à Foisset, à la tin du IT" volume, les notes sur la réception et où sont indiqués tous les passages, qui ont été salués par des applaudissements, p. 273.
^ Eod. loc, p. 272-273.
* A Foisset, lettre du 7 février i86i, II, p. 261.
trahit « de grandes irrégularités de style », « des incohérences d'images, des disparates de ton et des défauts d'analogie ^ ». Ce jugement s'explique en partie par l'état d'àme de son auteur : à cette époque, Sainte-Beuve « cheminait déjà vers le Sénat - ». Quoi qu'il en soit, le discours du moine dominicain produisit un grand effet, sous la coupole Mazarine, comme au dehors, dans la ville de Paris. Un écho plein d'alarmes parvint même jusqu'au Sénat, où M. Troplong crut devoir répondre au nouvel académicien. Cette réfutation solennelle, prononcée devant les pères conscrits du palais du Luxembourg, est peutêtre la meilleure preuve que Lacordaire n'avait pas seulement prononcé un discours académique, mais qu'il avait encore accompli « un grand acte de citoyen -' ». Par malheur, cette harangue avait absorbé les « derniers efforts de sa voix » ; l'éloge de M. de Tocqueville mettait « fin à tous ses discours ^ ». Le jour de sa réception triomphale à l'Académie française fut aussi, hélas ! celui de ses adieux solennels ■'.
Pendant le carême.
Revenu à Sorèze, Lacordaire était assez fatigué pour se voir obligé de renoncer à une partie de sa besogne quotidienne. Cependant, il prêcha encore chaque semaine du carême comme les années précédentes. Il continua de parler sur le devoir, de la manière que nous avons dite. Le vendredi 2 3 mars, Lacointa entendit « la conférence sur le bonheur que procure l'accomplissement du devoir ». Il affirme qu'il en a « gardé l'ineffaçable mémoire ».
Dans la vie, dit l'orateur, il y a quatre stations principales,
^ Causeries du lundis t. XV, p. 124-126 et s. •
^ Grande encyclopédie, à Tarticle Lacordaire.
^ FoissET, Vie, II, p. 439.
^ Discours de réception de M. le prince de Broglie, chez Didier, i863, p'. i.
^ Au sujet de ce discours, cf. Montrond, Lacordaire, p. 191-194, 210 et s. — Chocarne, Lacordaire, II, p. 97 et 102. — Foisset, V/e, II. p. 427- 444. — Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XV, p. 122 et s. ; p. 45i et s. — Lettres à Foisset, IT* vol., 20 août 1860, 7 février 1861. — A M'"' de Prailly. lettres des 4 janvier 1860, 9 février, 28 novembre, 10 janvier 1861 et 25 mars. — ViLLARD, Cor. in., diverses lettres, p. 884, 887, 889. 405 ; adresse des habitants de Recey-sur-Ource, p. 593-594: le Père et l'Académie, p. 597-600.
« l'enfance, la maison, le pays et la vieillesse » et chacune d'elles impose des devoirs particuliers, dont l'accomplissement procure des jouissances d'autant plus élevées, plus parfaites qu'elles se rapportent à l'àme « indéfinie » et immortelle. Les plaisirs du corps sont toujours limités, et souvent perçus en dehors de la voie établie par Dieu ^
Après Pâques -.
Au couvent de Saint-Maximin, en Provence, diverses allocutions adressées aux religieux de rétablissement.
Ces instructions étaient données le soir ; l'orateur était « entouré d'une couronne blanche de 60 religieux rangés le long des murs de la grande salle du chapitre ». Il paraît qu'elles étaient fort belles. Le P. Chocarne dit qu'on ne les oubliera pas « de longtemps ^ ». Comme celles de Sorèze, elles n'ont pas été conservées ^. Dans des exhortations pleines d'effusions, Lacordaire recommanda, entre autres conseils, de redouter beaucoup plus les succès que les épreuves. C'est par la souffrance que l'œuvre de notre rédemption se continue. La louange est
^ Cf. Lacointa, Lacordaire à Sorèze, Correspondant, 25 juillet, 1^81 ; ainsi que Bayonne, S., I., A., II, p. 528. — Foisset, Vie, II, p. 46c. — Chocarne, Lacordaire, II, p. 293.
- D'après Lacointa, avant le 8 avril.
^ Chocarne, Lacordaire, II, p. 294-295.
"* Lacointa déplore que « la sténographie n'ait pas conservé à l'Église et aux lettres les discours de Sorèze, qui formeraient plusieurs volumes ». Aucun texte complet n'a été relevé. II ne reste que des analyses éparses. dont l'abréviation ne rend pas la beauté des détails. La plupart des auditeurs se contentaient de jouir, sans s'inquiéter de conserver. Le zèle des élèves fut même paralysé par la malencontreuse défense d'un maître, qui promit tout et ne fit rien. Parmi les professeurs de l'École, les Pères Duley et Chéry furent à peu près les seuls, qui rédigèrent des analyses suivies. Celles du premier nous sont parvenues; mais celles du second n'ont pas été retrouvées jusqu'ici. On les a vainement cherchées à Rome, où leur auteur est mort. Pour mon compte, j'ai tenté une démarche auprès de Mgr Mourey, ancien sous-directeur de Sorèze, afin d'avoir des renseignements complémentaires. L'honorable auditeur de Rote m'a répondu qu'il n'a pas « une seule ligne » des sermons prêches par Lacordaire à cette époque. Dans ces conditions, la chronologie de la 3"" période de la prédication « lacordairienne » est forcément incomplète. (Cf. Correspondant, 25 mai 1882, p. 611, ainsi que Rayonne, S., /., A., Il, p. 35 1.)
dangereuse, ainsi que l'estime et les attachements. « Rien n'est perfide comme la parole flatteuse ». « Si la prudence n'accompagne point chacun de vos pas », à quel malheur n'irez-vous point 1 ?
18 juin.
Après une absence de deux mois, Lacordaire rentra à Sorèze. « Son retour fut un vrai triomphe. » « Le bataillon des élèves sous les armes, musique en tête, le corps des professeurs, les sociétés de bienfaisance et de secours mutuels, dont il était membre honoraire, l'asile et les autres œuvres, qu'il avait fondées » allèrent au devant de lui. Il monta à l'Ecole entre les deux rangs pressés d'une population heureuse et impatiente de le revoir. Toutes les têtes étaient découvertes. On l'acclamait. Parvenu à la salle des Arts, il remercia d'une voix ferme, quoi-" que aff'aiblie, les élèves, les professeurs, les ouvriers, les habitants, de l'accueil qui lui était fait et des marques d'attachement, qu'on lui avait données en tout temps. « Me voici de nouveau « au milieu de vous, dit-il en terminant ; me sera-t-il donné «d'y vivre? Je ne sais. Je m'en remets à la volonté de Celui « qui dispose de nos destinées. Je suis prêt à tout, ad vivendum « aut ad mo7'ieîidum -. Du moins, je vous laisserai ma tombe. « Honorez -la d'une prière, toutes les fois que vous passerez « près d'elle •' ».
14 juillet.
La voix de Lacordaire allait bientôt s'éteindre. La veille de sa fête, cependant, elle se fit encore entendre dans la grande salle de l'Ecole de Sorèze. Au compliment du sergent- major.
1 JUVENETON, S., L, A., III, p. 196-197.
2 « Ad convivendum et ad commoriendum », dit un autre témoin auriculaire, Mgr Mourey, cité par Montrond, Lacordaire, p. 212.
3 Lacointa, Lacordaire à 5oréije, Correspondant, 25 juillet 1881. — Cf. MoNTROND, Lacordaire, p. 211-212. — Chocarne, Lacordaire,, II, p. 299.
Lacordaire répondit en laissant son cœur déborder « de ten- « dresse pour ces enfants, dont il sentait qu'il allait se séparer. « Il répéta qu'il était à eux à la vie et à la mort ; puis, il para- « phrasa avec mélancolie, l'appliquant à lui-même, une inscrip- « tion qu'il avait recueillie sur un tombeau, à Rome, près des « catacombes de saint Laurent : Pleure sur le mort, parce qu'il « s'est reposé ». En cette occasion, dit Lacointa, « le grand orateur atteignit au sublime ^ ».
6 août.
Le jour de la clôture de l'année scolaire, le soir, à la séance littéraire de l'Athénée, Lacordaire prononça « la dernière allocution de sa vie ». « Il parla de la prospérité de l'Ecole, de ses succès dans les examens d'admission » aux grandes institutions de l'État ; il déclara que malgré l'agrandissement des édifices, « il ne pourrait accueillir, l'année suivante, avec les élèves qui lui restaient, tous ceux qui désiraient entrer au Collège » ; que d'ailleurs, il ne fallait pas dépasser les limites qu'on s'était assignées. « Le succès sera plus constant, les « années pourront s'écouler, sans apporter de changement à l'es- « prit religieux et fort de cette maison. Ce sera comme l'intro- « duction lente et calme d'un liquide dans un vase déjà plein, « où la régularité et la forme du renouvellement modèrent et « voilent en quelque sorte ce renouvellement même... A la «faveur d'une prospérité déréglée, se glisserait dans l'Ecole le « ver rongeur inhérent à la quantité, à la quantité irréconciliable « ennemie de la qualité ». Les dernières paroles du Père furent «les suivantes : « Je m'arrête... Je suis un vieux soldat, qui « ne peut plus livrer de grandes batailles. Mon épée est trop « lourde pour mes mains ; elle s'est brisée... Je bénirai le Ciel, « si elle s'est brisée à votre service... Ses tronçons demeureront « près de ma tombe et seront, je le demande à Dieu, ma gloire « pour l'éternité. »
Tel fut ladieu de l'ancien conférencier de Notre-Dame de Paris « à la jeunesse qui lui a servi de couronne, aux premiers, comme aux derniers jours de sa carrière ». « On
^ Lacointa, Lacordaire à Sorè^e, Correspondant, 25 juillet i88i,
devine, mais oéi ne peut exprimer le trouble intime que suscita, dans tous les cœurs, cet adieu d'une voix expirante ^ ».
Quelques mois plus tard, le P. Lacordaire était étendu sur son lit d'ascète. Au soir du 20 novembre, la faiblesse allait croissant et « lorsqu'il demandait quelque chose, sa parole embarrassée n'était pas toujours comprise ». « La parole qui remuait les multitudes, les soulevait ou les apaisait à son gré,, cette parole qui avait le secret des grandes joies de l'éloquence, ce fluide d'un divin magnétisme », « ce verbe enflammé qui pénétrait les âmes d'une si ardente émotion », cette parole maintenant « balbutiait comme celle d'un enfant » et incapable de se faire saisir, proférait des « sons inarticulés », dont l'entourage ne parvenait pas à deviner le sens. Soudain, il eut une crise. « Il fut pris de cette angoisse, précurseur d'une mort prochaine, qui jette l'âme dan^ d'inexprimables tortures. » Il étendit « autour de lui ses bras amaigris, comme un homme qui cherche à se reconnaître dans les ténèbres » ; il ouvrit de grands yeux, promena lentement ses regards sur les assistants et sur les murailles blanches de son humble cellule, interrogea le ciel d'un coup d'œil profond, « comme si revenu déjà du rivage de la lumière, il eut peine à s'avouer qu'il était encore sur la rive des ombres » ; puis, d'une voix forte et les brasélevés, il s'écria : « Mon Dieu ! mon Dieu ! ouvrez -moi, ouvrez- moi ! »
« Ce fut sa dernière parole » prononcée sur la terre ; « les autres, les anges seuls les entendirent - ».
^ LacoiiNta, Lacordaire à Sorè^e, Correspondant, 25 juillet 1881, p. 204-208.
- Id., p. 218. — FoissET, Vie, II, p. 478 et s. — Chocarne, Lacordaire^ II, p. 3i 3 et s. — L. M., Lacordaire, p. 36o. — Montroxd, Lacordaire^ p. 221, etc., où se trouve cité Mgr Mourey, confesseur du Père et témoirr. oculaire de la scène. Le P. Chocarne était aussi présent.