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CONCLUSION

Dans la première partie de ce travail, on a retracé les phases diverses de la formation intellectuelle de Lacordaire. On a vu successivement les nombreuses influences qui ont agi sur son esprit, influences du lycée, de l'école de droit et du séminaire, influences livresques de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau, de Chateaubriand et de Lamennais, de saint Augustin et de saint Thomas. A. cette étude d'histoire littéraire est venue s'ajouter une enquête sur les motifs, qui ont porté Lacordaire à laisser un peu dans l'ombre la méthode traditionnelle d'apologétique.

Comme Chateaubriand, Lacordaire admire les richesses artistiques que contient le christianisme et il se convertit sous l'empire de considérations sociales. Cette manière d'envisager la religion subsiste au séminaire : elle se complète cependant par la connaissance des ressources précieuses, que la théologie ofl're au prédicateur. De cette combinaison d'éléments divers et que trop souvent on a la tendance de séparer pour les déclarer incompatibles, une nouvelle apologétique voit le jour, dont les étais sont bien encore les réalités historiques, mais moins les faits passés de la primitive Eglise que les phénomènes contemporains. La sainteté existe à l'heure actuelle dans le catholicisme sous toutes les formes : elle est le miracle moral, le témoignage de l'action de la providence divine ; les merveilles de foi, de pureté, d'abnégation, de charité et d'héroïsme ont une cause, qu'il ne faut point chercher sur la terre, mais dans les cieux.

De cette méthode ingénieuse, Lacordaire fait un premier essai dans les conférences données au collège Stanislas, mais

surtout dans ccUes, qu'il a prêchées à Notre-Dame de Paris et qui ont attiré un grand nombre d'auditeurs, hommes d'âge rnùr et jeunes gens désireux de s'instruire des vérités de la religion. Après avoir considéré, en i835 et i836, la doctrine de l'Eglise dans le corps enseignant qui la possède, et dans les sources qui la contiennent, Lacordaire expose en 1843, 1844 et 1845 les effets que la foi produit, d'abord sur l'esprit humain par la certitude et la connaissance surnaturelle, qu'elle communique: puis, sur l'àme humaine par les vertus réservées, dont elle favorise l'éclosion ; enfin, sur la société qu'elle a renouvelée et transformée. L'esprit, l'àme et la société sont les « trois théâtres », sur lesquels l'Église exerce un « pouvoir incomparable et surhumain \ »

Mais qui a fondé cette Eglise douée de cette puissance supérieure et merveilleuse ? Cetîe question amène l'orateur à parler de Jésus-Christ. Dans l'Avent de 1846, il établit la thèse de la divinité du Sauveur, il raconte l'établissement et la perpétuité de son règne, il décrit sa préexistence, enfin il dit les vains efforts du rationalisme pour anéantir, dénaturer et expliquer sa vie divine et terrestre.

De cette manière, Lacordaire a fait voir le caractère divin de la doctrine catholique. La tâche entreprise semble toucher à son terme; il n'y a plus qu'à recommander « le silence et l'adoration ». Toutefois, notre esprit est curieux, et dès qu'une doctrine lui est présentée, il veut « l'interroger par le dedans » et s'assurer « qu'elle a d'autres signes de vérité que les signes extérieurs. » Après avoir considéré « les dehors du christianisme », le conférencier va franchir « les portes du temple » et entrer dans le sanctuaire -.

La première vérité qui se présente à son esprit, est celle de l'existence de Dieu. 11 y a « un être infini, éternel, subsistant par lui-même, qui est un sans être seul ». Etre unique et plein, Dieu se suflBsait à lui-même « dans le développement intérieur de sa triple personnalité ». Mais la bonté le porta à créer l'univers ; il fut le principe des choses et il voulut en être aussi le

^ Œuvres, III, p. 3«i, '' Ici., IV, p. 245.

but suprême pour « communiquer à ses créatures sa propre perfection et sa propre béatitude ^ »

A cette fin dernière, l'homme tend « par deux degrés inégaux, par la nature et la grâce. La première nous fait connaître et aimer Dieu à travers le voile des choses créées » ; la seconde nous prépare mieux à la pleine possession divine par le commerce surnaturel qu'elle établit entre Dieu et l'homme, dont il faut admettre l'existence et qui « se décompose en deux actes, « la prophétie et le sacrement -. »

La grâce nous appelle « au partage de la nature divine. » Malheureusement, l'homme n'a pas compris l'honneur, qui lui était fait ; il a faibli devant l'épreuve, à laquelle il a été soumis à l'origine et il a transmis à sa postérité la tare du péché originel. Touché de la misère profonde, dans laquelle l'homme était tombé, Dieu voulut faire œuvre de réparation en faisant agir à la fois la justice, l'amour et la liberté. Il donna sa vie et son sang pour racheter l'humanité déchue ^.

La miséricorde avec laquelle l'homme est traité par Dieu, conduit 1 orateur à étudier les lois et les résultats du gouvernement divin. 11 y a une Providence, qui régit le monde d'après des « lois fondamentales », qui distribue inégalement les bienfaits et qui donne toujours les grâces nécessaires au salut. Malheur à celui qui les rejette et les méprise. Une sanction terrible l'attend dans l'éternité. Heureux, par contre, qui s'incorpore au Fils de Dieu par la charité, la réception des sacrements et, en particulier, la communication eucharistique ^.

Tel est le plan doctrinal des conférences prononcées à Notre-Dame dans la seconde période. Communément, l'on croit qu'elles ont toutes été préparées immédiatement pour les auditeurs de l'église métropolitaine. C'est une erreur. Quelquesunes ont leur histoire et avant d'atteindre leur forme définitive, elles ont passé par différentes phases préliminaires. Sur soixante discours, une douzaine ont vu le jour dans les stations <de province. A Bordeaux, à Nancy et ailleurs, Lacordaire a été

^ Œuvres, V, p. 4 et s.

- Id., V, p. 2o3 et s.

'^ Carême i85o.

' Carême i85i.

amené à traitet une première fois des thèmes, qui, plus tard,, ont trouvé leur place naturelle dans les stations de Notre- Dame. Après coup, il les a repris pour l'utilité de ses auditeurs de Paris et leur a fait subir divers changements, qu'il est facile de vérifier.

Dans certains cas peu nombreux, les modifications n'atteignent pas le plan, ni l'ordre des idées; l'exorde est la seule partie réellement nouvelle. Le travail de retouche porte presque exclusivement sur la forme littéraire i. D'autres fois, il est plus radical : les développements sont fouillés, les lumières rendues plus vives, les ombres donnent des contrastes plus frappants, la charpente seule reste intacte -. Enfin, dans deux circonstances, Lacordaire n'a emprunté qu'une partie du discours précédemment donné et il a rejeté le reste. Dans un travail de refonte à peu près complète, 4e thème a pris une soudaine envergure, qui donne à la conférence un air de nouveauté, dont il faut percer le voile pour retrouver la forme primitive ^.

De ces constatations, il résulte qu'une douzaine de conférences données en province, sont devenues des feuillets intercalaires, « des portions découpées dans le tout », qui furent ensuite mises à « leur place dans l'ensemble avec des proportions plus vastes "* ». Cependant, toutes ne sont pas dans ce cas; il y en a un grand nombre, qui n'ont pas été publiées dans les Œuvres, dont l'existence est indépendante et sur lesquelles il importe de jeter un coup d'œil.

Les succès remportés à Paris en i835 et i836 firent concevoir à Lacordaire la pensée de donner des conférences suivies dans les grandes villes de la province. Son ambition était de créer un enseignement capable d'instruire la jeunesse ignorante des choses de la religion ^. L'idée fait son chemin. Après la mission de Metz, qui réussit au delà de toute espérance, les évêques écrivent au conférencier pour lui demander une sta-

^ Cf. Chronologie, conférences des 5 mars 1848 et 17 mars i85o. ■^ Id.. conférences des 29 novembre 1846, 12 mars 1848, 24 février, 24 mars, 7 avril i85o et i3 avril i85i. ^ Id., 27 décembre 1846 et 19 mars 1848. •* A M"" Swetchine, 24 octobre 1844, p. 388. 5 Id., 4 mai 1887, 8 novembre 1847.

tion ^ Les offres sont tellement nombreuses, qu'il lui est impossible de contenter tout le monde. Il faut choisir et il se détermine d'abord pour Bordeaux : le tour de Lyon et de Grenoble viendra ensuite.

Dans ces conférences, Lacordaire veut réaliser un double but, instruire et faire de l'apologétique. Pour y parvenir, il emploie toujours la même méthode. A l'exemple des hommes de science, il part « de la base de l'observation » ; il se plaît d'abord à remarquer « qu'il y a dans le monde un fait religieux » : ce fait existe, « il est debout », les temples élevés à la majesté divine le représentent et les fidèles, qui s'y agenouillent pour prier, en sont la preuve vivante. Puis, Lacordaire examine la force et les lois de ce fait éclatant -. A Bordeaux, il commence par établir que la foi ne demande pas le sacrifice de la raison, mais l'adhésion intelligente à la parole infaillible d'un Dieu, qui a donné un enseignement: la foi dilate le cœur, elle possède une force surhumaine, une force de destruction à laquelle les empires n'ont pu résister, une force d'édification qui fait pénétrer la croyance dans les milieux les plus réfractaires, enfin, une force de résistance victorieuse de toutes les hérésies ^.

A Nancy, à Grenoble et à Liège, l'orateur considère le fait religieux sous un autre aspect. La foi religieuse s'étend aussi loin que l'humanité ; elle est universelle malgré les grands obstacles qui s'opposent à sa diffusion, malgré les lieux et les temps qui nous isolent « dans le désert de la vie », malgré « la race qui rend les peuples hostiles entre eux », enfin malgré la versatilité « qui se manifeste dans l'histoire des peuples ». La foi est universelle, c'est un fait de la nature humaine; elle n'est pas fausse ^.

Ailleurs enfin, à Lyon et à Strasbourg, Lacordaire commence par établir le fait de la divinité de Jésus-Ghrist. Le Sauveur a affirmé à différentes reprises qu'il était Dieu ; il croyait sincèrement à son origine surnaturelle. Or, il ne pou-

^ A M"" Swetchine, 22 mars i838, p. i56. 2 Tripier, I, p. 29 et s.

^ Cf. Chronologie, 28 novembre et décembre 1841.

^ Cf. id.. 27 novembre 1842, 4 février 1844, 21 février 1847, 3 dé- ;embre 1848.

vait pas le croire si ce n'était pas vrai, parce qu'il est impossible de se tromper sur un fait de conscience. Jésus-Christ était Dieu et dès lors, il faut admettre sa doctrine dogmatique et morale K

Ainsi, la démonstration initiale est toujours de l'ordre apologétique ; elle comprend une ou plusieurs conférences, suivant la longueur de la station et elle sert de base à l'édifice. Après avoir montré que le temple est solide, Lacordaire pénètre dans le parvis et fait la description des beautés doctrinales, qu'il contient. Ici, l'exposé devient surtout dogmatique. L'orateur révèle les mystères de la nature divine -; il décrit l'origine du monde matériel, où se trouve gravé un reflet des perfections du Créateur ^; il raconte la chute du premier homme, infidèle à son Dieu, dont la faute a eu de redoutables conséquences pour l'humanité tout entière "^ ; il exfTlique la loi d'expiation et son application aux descendants d'x\dam '* ; il fait assister à l'institution de l'Eglise pourvue d'une autorité doctrinale infaillible, marquée au front des sceaux de l'unité, de la sainteté, de l'antiquité et de l'universalité " : enfin, il célèbre « la vertu thérapeutique » des sacrements de pénitence et d'eucharistie, dont le premier guérit les blessures de la volonté et le deuxième apporte à l'âme le pain suprasubstantiel, qui lui est nécessaire ^.

A côté de ces parties de l'édifice doctrinal que Lacordaire se plait à décrire, il y en a d'autres, auxquelles il s'arrête aussi volontiers ; mais elles sont secondaires et elles rentrent dans le cadre général. L'orateur les expose ou les laisse, suivant le temps dont il dispose, le milieu et les circonstances, où il se trouve. Quand la station est longue comme à Bordeaux ou à

^ Cf. Chronologie, q février 1845, i" mars 1846.

2 Cf. id., 3"" conférence de Bordeaux, 8'" de Nancy, 4"" de Grenoble, 3"" de Liège.

^ Id., 4"" conférence de Bordeaux, 9"" et lo"*' de Nancy, 4"" de Dijon.

■* Id., 6"" et 7"" conférences de Bordeaux, 12"' et i3"'' de Nancy, 5"' de Liège.

•'' Id., 9"" conférence de Bordeaux, 17"" de Nancy, 10"' de Grenoble, 7"" de Lyon.

^ Id., 12"" conférence de Bordeaux, -"" de Nancy.

' Id., 16"" conférence de Bordeaux. i3"" de Grenoble, 8™' de Lyon, 9"" de Liège et 7"" de Dijon.

Nancy, le nombre des thèmes traités est naturellement plus considérable. Si là station est de peu de durée, Lacordaire fait un choix : il prend les sujets, dont l'ensemble forme un cycle complet et qui présentent un intérêt particulier d'actualité morale et religieuse.

Avec une pareille méthode, les thèmes ne changent pas toujours ; la même conférence se retrouve dans plusieurs stations. A Bordeaux, Lacordaire parle sur le mystère de la Trinité comme à Nancy et à Grenoble ; il traite la question du protestantisme à Lvon, alors qu'il Ta déjà exposée à Metz et à Bordeaux. Le conférencier se répète. Toutefois, il y a toujours un peu d'inédit. La variété existe. Un même ordre supérieur règne partout, mais les détails ne sont pas disposés de la même façon uniforme. Par la connaissance des stations antérieures, on n'aurait jamais pu deviner à l'avance le sujet de la conférence, qu'on allait entendre. De plus, si dans le discours, il v a une partie, qui reste la même quant au fond doctrinal, il y en a une autre, qui est toujours nouvelle. L'exorde change chaque fois ; il se transforme suivant les circonstances et la nature du sujet traité dans la réunion précédente. Chez Lacordaire, l'exorde ne remplit pas simplement les fonctions d'un modeste introducteur; il joue un rôle important; toujours tiré de la vérité, précédemment établie, il récapitule ce qui a été dit et forme parfois un résumé doctrinal plus clair, plus net et plus précis que le développement lui-même i.

Dans certains cas, l'orateur apporte à son discours des modifications plus importantes. Entre deux stations, il a étudié et élargi ses cadres, il ajoute une nouvelle partie à sa conférence -. Le texte se complète de considérations théologiques plus convaincantes •". La conférence primitive prend même une telle envergure, qu'il faut la dédoubler et chaque partie donne naissance à un nouveau discours, où la matière simplement effleurée auparavant devient l'objet d'une étude poussée à

^ Cf. Chronologie, la 3"" conférence de Bordeaux, la 8"' de Nancy, la 4"" de Grenoble, la 3"" de Liège.

- Id., la 12"" conférence de Bordeaux et la 6'"' de Metz, dont elle est le développement.

^ Id., la 9"" conférence de Metz devient la 3"" de Bordeaux et la 8"" de Xancv.

fond K Ailleurs, le conférencier fait l'inverse : pour gagner du temps, il résume et condense deux ou trois discours en un seul; il fait un tableau panoramique, où il va d'un point à l'autre, soulevant un voile, découvrant une perspective lointaine, résolvant une objection et finissant d'ordinaire par s'excuser de ne pouvoir tout dire dans les trop courts instants, mis à sa disposition -. Ailleurs enfin, de nouveaux thèmes apparaissent. Entre TAvent et le carême, Lacordaire prépare des conférences, dont le nombre est variable : à Bordeaux, il parle sur la puissance de la foi et sur les ancêtres de Jésus-Christ; à Nancy, il fait le tableau de l'universalité et de l'unité de la foi religieuse, il montre l'infini manifesté dans le spectacle qu'offre l'univers, il décrit les lois qui régissent le monde et donne une explication de l'origine du mal ; à Grenoble, il dit la manière, dont Dieu protège la religion et démontre la divinité de Jésus-Christ; â Strasbourg, il explique la nature de l'autorité enseignante et son existence dans l'Eglise catholique; enfin, à Dijon, il analyse les actes dont se compose le culte, les caractères de la véritable Eglise et les peines éternelles : autant de conférences, dont la primeur est accordée à l'une ou l'autre de ces villes. Pendant que Strasbourg n'en a qu'une seule ^, Grenoble en possède trois ^, Dijon quatre ^, Bordeaux sept ^ et Nancy huit ^ Liège et Lyon font exception.

Une variété non moins grande existe dans les discours séparés, que Lacordaire a prononcés en dehors des Avents et des carêmes. On y observe de l'harmonie dans le ton et l'allure, dans la forme et le style. Nombreux sont encore ceux qui, comme les conférences de Notre-Dame, rappellent le genre élevé; mais parfois la parole est aussi plus simple et paraît tomber de moins haut, la voix prend le timbre d'une causerie

^ Cf. Chronologie, la ï3"" conférence de Metz devient la 6"' et la 7""' de Bordeaux, qui deviennent à leur tour la u"", la 12"" et la iS"" de Nancy,

2 Id., la 6"' conférence de Lyon résume les 11"', 12"" et iS"" de Nancy ; — la 4"" de Liège expose la matière développée à Nancy les 23 et 29 janvier 1848.

■' La 4"" de la station.

-> La 2"", la 8"" et la g"".

" Les trois premières et la dernière.

6 Les 2-', 5"", 6"", 8"", io""% 14"" et i5"".

' Les trois premières, les 5"', 6"'% 9"", 10"" et 17"".

familière, l'orateur quitte les sommets du raisonnement, s'abandonne à des exhortations d'une chaleur et d'une onction pénétrantes, adaptées aux besoins et au caractère des différents auditoires i.

Cette aisance va en augmentant. Au début de la seconde période, Lacordaire a déjà du tact et de l'élégance variée; mais il semble encore gêné et comme à l'étroit dans les chapelles et les réunions intimes. Il est un athlète, auquel « il faut la lutte « ou tout au moins le sentiment d'une sorte de résistance dans « son auditoire. Sa parole s'amortit, quand elle cesse de com- « battre - ». Avec le temps, Lacordaire devient habile à s'adapter au milieu, dans lequel il parle, et il parvient, après quelques années, à produire dans le genre simple de l'allocution, des chefs-d'œuvre de délicatesse ^.

A partir de cette époque, il y a dans les discours séparés un peu tous les tons de la gamme oratoire d'un prédicateur. La parole touche à tous les sujets, à la religion surtout, mais aussi à la politique et à la sociologie. Lacordaire parle sur « la mission de la jeunesse ^ », sur « la situation des esprits ^ », sur « les besoins du pauvre et le devoir sacré de l'aumône ^ ». Entouré d'une « blanche couronne de moines » qui font cercle autour de lui, il retrace les grandeurs de la vocation monacale, les consolations et surtout les vertus qu'il faut pratiquer : l'humilité, le détachement des honneurs, la nécessité de la pénitence, de la prière, de l'étude et de l'apostolat '. Dans maintes circonstances, il est même appelé à prendre la parole dans des enceintes, où le religieux n'a pas l'habitude de s'aventurer. Cette anomalie a fait dire, qu'il était de la race de ces grands moines « qui, sans partager l'effroi et la répugnance du vieux monde, sont allés au devant des barbares, ont vécu sous leurs tentes, ont parlé leur langage et se sont audacieusement mêlés à leur vie ^ ».

^ Tripier, Préface, I, p. 14 et s.

- Du Boys, Annales de philosophie chrétienne, 1844. p. 423 et s. ^ Cf. Chronologie, i" février 1846, 2 février i853, 16 septembre i858, etc. ■* Id., 14 avril 1842.

" Id., 19 juillet 1846.

^' Id., 29 juillet 1847.

■ Id., juillet-août 1847, i3 octobre i85o, 7 septembre et 20 octobre i85i, 10 et 24 octobre i852.

^ Vicomte de Melun, Revue d'économie chrétienne, décembre i8t>i.

Candidat à la Réputation, il expose ses idées politiques dans un meeting électoral ; élu député, il prend part aux discussions de TAssemblée constituante i; à la réunion des membres d'un cercle de Paris, il retrace le passé, le présent et l'avenir du parti catholique - ; prédicateur admiré, il répond aux délégations, qui vont le féliciter à domicile et lui exprimer leurs sentiments de gratitude "^ ; dans des assemblées de charité, il parle sur la nécessité des bonnes lectures, l'état des églises pauvres ou la fondation de l'Institut catholique de Lvon ^.

Ces allocutions prononcées dans des milieux si divers ne sont cependant pas le plus grand nombre. Les discours séparés renferment des éléments plus importants, comme les panégyriques et les éloges funèbres ^, où Lacordaire se montre sous un aspect nouveau, et auquel ses auditeurs étaient peu habitués. Il y a aussi et surtout des sermons solennels, qu'il a donnés dans les grandes églises et où il étudie des questions de l'ordre dogmatique et moral.

Dans les discours de cette dernière catégorie, Lacordaire s'efforce de « faire connaître Jésus-Christ à ceux qui l'ignorent » et de faire « couler sur le monde les flots de la doctrine éternelle avec la tradition du passé et les espérances de l'avenir *^ ». A cet efîét, il doit enseigner le dogme.; l'action suppose la conviction et la morale ne va pas sans la doctrine. Néanmoins, il fait peu de véritable théologie populaire; il préfère exposer « les harmonies extérieures » de la vérité chrétienne, côtoyer le mystère sans « lever le voile épais qui le dérobe à nos regards » et faire voir que les idées, pour lesquelles ses contemporains se passionnent, « ont un écho vivant dans le christianisme '' ». Aussi, quand il parle de la Résurrection de Jésus-Christ, c'est pour montrer entre autres, qu'elle a créé le martyre, comme une « force de la puissance spirituelle » contre la tyrannie des pou-

^ Cf. Chronologie, ii avril, 1-16 mai 1848.

- Id., 22 avril i85o.

^ Id., 9 janvier 1842, 28 avril 1844.

•* Id., II février, i5 mars 1845.

'" Id., 28 août 1844, 25 mai 1847, 10 février 1848, 7 juillet et i5 octobre i853.

^ Œuvres, I, p. ibg.

" Annales dominicaines, avril 1904, p. 168. — Lettre de Lacordaire, citée par Chogarne, Lacordaire, I, p. 74.

voirs temporels K II parle sur « la perte progressive de la vérité », mais c'est pour décrire le malheur, qu'éprouve l'humanité en perdant le flambeau de la foi -. Il expose la nature de la dévotion au corps de Jésus-Christ, mais c'est pour rappeler la nécessité du sacrifice et l'immolation de nos avantages au bien de nos semblables ''. La foi nous unit à Dieu par la confiance que nous lui accordons et l'amour que nous lui témoignons; en retour, elle nous accorde un bonheur ignoré de l'incrédule ^. La prédestination de Madeleine l'amène à s'apitover sur le sort malheureux des filles tombées •^. A l'occasion d'un discours sur la propagation de la foi, il décrit moins l'apostolicité de l'Église qu'il recommande le prosélytisme *\ Les exemples de ce genre pourraient être multipliés. Les sermons séparés contiennent des enseignements dogmatiques: néanmoins, ils renferment plus encore de considérations sociales, présentées comme remèdes aux maux, dont souff"re l'humanité.

Cette tendance est encore plus marquée dans les nombreux sermons, où Lacordaire n'enseigne pas le dogme. L'argumentation prend alors une allure purement expérimentale. L'orateur se plait à considérer le caractère bienfaisant du christianisme et montre que la société ne peut pas se passer de religion. Dans le monde tout vit du christianisme et tout dépend de lui : l'individu comme la famille, les sociétés inférieures comme la société suprême, qui les contient toutes. Le conférencier aime à établir le parallèle entre les biens, que donnent les hommes et ceux que donne Jésus-Christ '. Il fait voir les consolations, qu'apporte la pratique de la pauvreté chrétienne et Linanité des moyens employés par le monde politique, pour faire disparaître le fléau de la misère ^. Il relève le mérite expiatoire de l'aumône et l'obligation d'aller au secours des indigents ^. Il importe de cultiver la vertu du renoncement et de la libéralité, de faire

1 Cf. Chronologie, 19 avril 1840.

- Id., 12 février 1846.

^ Id., 19 février 1846.

* Id., i5 novembre 1846.

^ Id.. 28 janvier 1847.

•^ Id., 3 mai i85o.

' Id., 1" février 1842.

"^ Id., i" août 1844, 2 avril 1847, 19 août 1849.

^ Id., 3o janvier 1845, 18 octobre 1S4Ô.

un bon emploi, de ses richesses ^ Dans toutes les questions, le côté social frappe l'esprit de Lacordaire et lui paraît préférable à tous les autres. Rarement, il se borne à parler des devoirs individuels et des préceptes, dont l'observation est dénuée de rapport avec le bien commun de la société et s'il le fait dans certains cas 2, c'est pour revenir ensuite à ces thèmes de prédilection, où il met en regard l'Évangile et le monde, la liberté et la licence, l'autorité et le despotisme, l'irréligion qui ruine et le catholicisme propagateur providentiel des vertus nécessaires à l'humanité ^.

A la fin de la deuxième période de sa carrière oratoire, Lacordaire est dans la pleine maturité de son talent. Il a plus de théologie que jamais ; la forme s'est purifiée ; le fleuve de son éloquence coule tranquille et majestueux ; tout présage un long cours, lorsque tout à coup un événement politique engage le conférencier à quitter le théâtre de ses glorieux succès. Avec l'année 1854, une nouvelle période commence, la troisième et dernière, moins féconde que celle qu'on vient d'esquisser et sur laquelle, de plus, les renseignements font défaut.

Cette phase comprend deux espèces de discours : les conférences prêchées dans l'église cathédrale de Toulouse et les instructions plus simples et plus familières, données au collège de Sorèze.

Au prédicateur, l'obligation incombe d'enseigner une morale rationnelle et chrétienne, commencée par le sentiment du droit de Dieu, continuée par la connaissance claire des préceptes, couronnée enfin par l'esprit de générosité. Ce principe fondamental, admis de tous, peut être appliqué de diff'érentes manières. Les sermonnaires du XVII"^e siècle se bornaient à enseigner la pratique des vertus, qui font le chrétien et qui regardent l'individu. Ils prêchaient aux sujets la soumission à l'autorité légitime ; aux princes et aux rois, ils disaient l'obligation de mettre de la mansuétude et de la modération dans l'exercice du pouvoir. Ils laissaient dans l'ombre les problèmes soulevés de nos jours par les sociologues. Ils n'avaient pas l'idée des vertus communes.

^ Cf. Chronologie, 9, 23 décembre 1849, ô janvier et 10 février i85o. 2 Id., 29 juillet, 2 et 16 décembre 1849. ^ Chocarne, Lacordaire, I, p. 175.

Lacordaire jugea que le XIX'"*^ siècle ne pouvait pas s accommoder d'un pareil rétrécissement de la morale et que dans un temps, où le socialisme fait gronder ses menaces tapageuses, il importe de prévenir les citoyens, de les empêcher de se laisser prendre aux chimères et de leur faire voir le salut dans la réalisation de l'idéal chrétien.

Dans la deuxième période de sa carrière oratoire, Lacordaire traite déjà des sujets de ce genre ; dans la troisième, cette tendance s'accentue encore. Parvenu à ce point culminant de la vie, où l'œil voit la pente qui aboutit à la mort, il n'éprouve plus le besoin de démontrer la vérité du christianisme ; il se préoccupe moins de l'aliment de l'intelligence que de celui du cœur : son enseignement cesse d'être dogmatique pour devenir presque exclusivement moral.

Dans les conférences de Toulouse, Lacordaire se demande ce qu'est la vie ? La vie est un mouvement, elle tend à un but et ce but ne peut être que la félicité, « le repos de l'être dans l'entière et inépuisable satisfaction de toutes ses facultés ». Le bonheur n'est pas dans les biens du corps, ni dans les plaisirs de l'àme ; il est en Dieu, notre principe et notre fin ^ Dans sa marche vers ce but, l'homme est arrêté par l'obstacle des passions, qui le portent à s'attacher d'une façon désordonnée aux biens secondaires -. Pour vaincre ces difficultés, il faut s'attacher à l'observation de la loi divine, gardienne de la liberté humaine. Ainsi secourus dans le combat de tous les jours, nous ne sommes cependant pas dispensés d'agir. Aux passions, qui nous sollicitent en semant des pièges sous nos pas, il faut répondre par des actes contraires ^. C'est par la pratique des vertus chrétiennes, que nous parvenons à obtenir la paix de l'àme et la charité surnaturelle, qui déifie d'abord pour nous béatifier ensuite ^. Transformés par la grâce divine, nous devenons capables de vertus impossibles aux païens, nous sommes préparés à voir Dieu dans le Ciel '". En agissant de la sorte, le christianisme exalte l'homme intérieur; toutefois, la vie chré-

^ Cf. Chronologie, 8 janvier 1854.

- Id., i5 janvier 1854.

^ Id., 22 janvier 1854.

^ Id., 29 janvier 1854.

■' Id., 5 février 1854.

tienne n'est pas*tout entière dans l'aine, elle en franchit le seuil pour déborder dans la famille, qu'elle transforme et dans la vie publique, qu'elle dilate, comme d'ailleurs le témoigne l'histoire des âges passés ^.

Au premier abord, Lacordaire avait l'intention de continuer cet enseignement moral. Pour faire suite, il avait choisi le sujet des moyens établis par Dieu pour nous communiquer la vie surnaturelle. Une fois préposé à la direction de l'École de Sorèze, il crut devoir renoncer pour toujours à la continuation de ses conférences publiques ; son action va se confiner dans le cercle étroit de sa paisible solitude. Il prêche encore, et même beaucoup, mais c'est dans une chapelle de collégiens. L'auditoire a changé complètement ; moins nombreux et moins solennel, il requiert un genre plus simple ejt plus familier.

Ces dernières années de la vie de Lacordaire, il y a bien encore quelques discours séparés, donnés dans des circonstances solennelles; mais, ils ne sont pas suffisamment considérables pour changer le caractère général de la période. L'orateur y indique la loi du progrès, qui préside à l'histoire des peuples - : il retrace les principaux événements, que contiennent les annales de l'École de Sorèze ^ ; il expose le droit et le devoir de propriété, la nécessité des études philosophiques'^; enfin, à l'Académie Française, il caractérise l'œuvre littéraire d'Alexis de Tocqueville 5. A côté de ces discours profanes, il y en a d'autres, où Lacordaire reste sur le terrain religieux et enseigne même des vérités de l'ordre dogmatique. Les plus importants sont ceux qu'il a prononcés sur saint Thomas, « prince de la pensée » et sur la divinité de Jésus-Christ ^. Mais les productions de ce genre sont rares; elles ne donnent pas leur teinte spéciale au tableau de cette époque. La couleur dominante reste la même : dans son enseignement doctrinal, l'orateur s'applique surtout à l'exposition de la morale chrétienne, appliquée à l'individu et plus souvent encore à la société. Ses instructions du dimanche

* Cf. Chronologie, 12 février 1854. ^ Id.. 2 juillet 1854.

■^ Id.. 1 1, 12 et i3 août 1857.

* Id., Il août i858 et 10 avril 1859. '" Id.. 24 janvier 1861.

^ Id., 8 mars 1854, 25 décembre i856 et 2^ mai ib3>.

roulent d'abord sur la vie spirituelle, qu'engendre la foi chrétienne ^ Il traite ensuite la question de « la prière dans ses principaux éléments et ses divers modes '- » : il considère les graves problèmes, que soulèvent la vertu et le vice, l'orgueil et la luxure, la mort, le jugement et l'enfer^; il étudie dans le détail la nécessité de la mortification chrétienne, qu'il examine au double point de vue négatif et positif, parlant tour à tour des vices opposés à l'esprit de renoncement et des pratiques de pénitence, imposées au chrétien ^; enfin, il parcourt les diflPérenis « éléments constitutifs » de la vie spirituelle en commençant par la crainte, en continuant par l'amour et en finissant par les « trois avènements intimes de Jésus-Christ dans l'àme, correspondant au triple avènement public de la création, de la rédemption et du jugement ^. »

L'énoncé de ces thèmes laisse voir clairement la nature particulière des instructions données aux élèves de l'Ecole de Sorèze. Après avoir fait œuvre d'apologiste soucieux de démontrer la vérité du dogme catholique, Lacordaire devient moraliste; il prêche le précepte et le commandement. Après s'être adressé à l'intelligence, il va au cœur et à la volonté. Il veut que la foi pousse aux œuvres. Sans négliger le fondement rationnel, il présente les maximes évangéliques, mais qu'il étaye toujours de la vérité doctrinale. Il ne tombe pas dans le défaut -d'isoler la conséquence de son principe inducteur ; il les réunit plutôt l'un à l'autre et leur fait contracter une alliance si ferme que, parfois, il est malaisé de fixer les bornes, où commence le premier et où finit le second.

Dans cette dernière phase, la prédication de Lacordaire achève l'évolution logique, commencée dans la première et continuée dans la seconde période. La première est dominée par une préoccupation d apologétique ; l'orateur s'adonne à la controverse mêlée d'enseignement dogmatique. On y trouve un mélange de la parole qui instruit et de la parole qui /discute. Dans la seconde, il v a encore de la controverse,

• Cf. Chronologie, année scolaire i85^-i855.

2 Id., 1855-1 856.

3 Id., i856-i857.

' Id., i857-i858.

" Id., i858-i859, 1859-1860.

mais il y a surtout du dogme; dans certains discours séparés, l'enseignement devient moral, proposant des moyens propres à procurer le bien des individus et la prospérité des nations. Enfin, dans la dernière, il y a toujours de la controverse, mais le dogme passe à l'arrière-plan et laisse le champ libre à la morale.

Pour se faire une idée exacte et complète de cette triple prédication, il faudrait tracer un tableau, où apparaissent les ombres et les lumières, les défauts et les qualités.

Au point de vue de la forme, on verrait que Lacordaire a cédé « par moments au goût de limage forte, violente » et « quasi-brutale ^ ». Son optimisme et la hardiesse candide de son caractère l'ont fait parfois tomber dans un « sentimentalisme », qui se permet d'étonnantes libertés de langage. « Il lui arrive de ne pas reculer devant le bizarre ou le trivial -. » Il pousse volontiers toutes choses « au plus haut degré possible de couleur et de chaleur » et tombe dans l'exubérance du coloris '^ Mais, on verrait aussi que « si l'imagination et la sensibilité » courent « parfois la bride sur le cou. en bien des rencontres », elles servent <^ merveilleusement la pensée. Grâce à elles, à leur collaboration étroite avec l'intelligence, trois choses apparaissent constamment unies et comme fondues » : « le tableau, le drame, le mouvement. Artiste, poète dans l'âme, il sait peindre en maître le monde physique, rapporté au monde intellectuel et moral » ; inversement, il « excelle dans la transcription pittoresque et dramatique du fait intellectuel et moral ». Dans ces scènes, « l'imagination joue le rôle d'une fée bienfaisante » ; mais la sensibilité a aussi sa part importante. « L'âme est souple et vibrante ; la lyre humaine a toutes les cordes », la grâce et la douceur, la noblesse et la générosité, la colère parfois et l'ironie •^.

Au. point de vue de la méthode, on constaterait que « la composition n'est pas toujours assez sévère; il arrive que trop de choses se pressent et s'étouffent quelque peu dans un même

' Le P. Longhaye en cite des exemples dans la IV"" série de ses Esquisses littéraires et morales, p. 414.

- Id., p. 415, où sont cités des exemples.

^ Id., p. 416.

* Id., p. 417 et s., où il y a des exemples indiqués.

discours. Quelquefois, parmi les plus beaux développements^ on souhaiterait un peu plus de netteté » et de précision ; on regrette pour ce brillant esprit le manque de fortes habitudes scolastiques », sa métaphysique miroitante et vague, « son observation morale trop superficielle », ses propositions aventureuses et ses expressions risquées, qui demandent, pour être justes, tantôt une rectification et tantôt un commentaire explicatif ^

Malgré ces imperfections inhérentes aux oeuvres humaines, les conférences de Lacordaire ont une grande valeur. Lues, elles peuvent encore attirer les personnes, auxquelles agrée le lyrisme dans le discours ; entendues, elles subjuguaient tout le monde. A la sympathie éveillée par la personne, Faction oratoire ajoutait l'autorité et l'ensemble dominateur du conférencier l'emportait sur tout le reste. Sobre au début, le geste s'élargissait avec le sujet et gagnait de l'ampleur avec l'émotion croissante. Aux instants pathétiques, le feu était dans le regard et les mains agitées par un frémissement « semblaient secouer sur l'auditoire les flammes d'une torche ». Un rayonnement parti des mains se croisait avec l'éclair du regard. « Susceptible de force et de passion », la voix s'échauff^ait par degrés, remuait et entraînait, « trouvant aux instants douloureux des vibrations poignantes » comme un sanglot. Arrivée au sommet, elle « s'abaissait parfois d'une façon subite comme si elle eut disparu dans un gouff're. On aurait dit que la parole, insufiisante à suivre le vol de la pensée se laissait emporter par elle, effleurant à peine les lèvres - ».

Avec un pareil art dans le débit, les conférences de Lacordaire plaisaient jusque dans les hasards de l'expression et les « bizarreries de goût ^ ». Les défauts disparaissaient et les auditeurs subjugués ne prêtaient pas attention aux imperfections, que la lecture, à tête reposée, nous fait remarquer dans le texte. On peut bien daguerréotyper Lacordaire. disait un auditeur assidu de la station de Bordeaux, mais on ne pourra jamais

^ Le p. Longhaye cite de nombreux exemples, loc. cit., p. 427 et s.

^ Delpech, Éloge, p. 5i et s. — Cf. Beslay, Lacordaire, p. 109 et s. — Albert du Boys, Annales de philosophie chrétienne, 1844, p. 422. — Villard, Cor. in., p. 89 et s. — Dominicale, i835, p. 408.

^ Sainte-Beuve, Causeries, I, p. 189.

donner une iëée exacte de l'ascendant extraordinaire, qu'il exerce sur les foules. On aura toujours un corps sans âme et sans vie, « un cadavre, auquel il restera quelque beauté peutêtre, mais qui sera privé de la fraîcheur et du coloris, qui en faisait le principal ornement ^. »

En lisant les paroles d'un orateur, on ne le fait pas revivre, disait à son tour Lacordaire. « Cet homme qui a ravi des multitudes, « descend avec elles dans un même silence. En vain, la « postérité fait effort pour entendre sa voix et celle du peuple qui l'applaudissait : Tune et l'autre vont s évanouissant dans le temps, comme le son s'évanouit dans l'espace - ».

Il n'en sera pas ainsi de Lacordaire. Son œuvre apologétique restera. On ne méconnaîtra pas la bienfaisance salutaire de ses conférences, les grandes beautés qu'elles contiennent et que pour la gloire du christialiisme, il a su faire resplendir avec tant d'éclat aux yeux de ses auditeurs de Paris et des grandes villes de la province : monument considérable, admiré avec raison des contemporains, d'une architecture originale et puissante, aux proportions majestueuses, dont l'éloquence religieuse sera longtemps fière à l'avenir et de l'ensemble duquel on pourra toujours dire le mot du poète, — « î7iole sua stat >».

* DuFAU, Mémorial bordelais, 2 janvier 1842. - Œuvres. IX. p. 1 17,

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