LE PROGRAMME DE PÉRICLÈS
Il est hors de doute que l’esprit de synthèse qui caractérise l’atticisme du v' siècle n’ait inspiré à Périclès un ample programme de rénovation étendu à tous les lieux saints de l’Attique, depuis le cap Sounion jusqu’à Éleusis. A plus forte raison le souci de l’ensemble devait-il prévaloir dans la restauration de la capitale et particulièrement de l’Acropole. En principe, tous les enclos sacrés devaient être remis en état ou remaniés, ainsi que le réseau des voies sacrées. Le projet, sans doute, comprenait l’aménagement d’une entrée monumentale à la place du propylée archaïque des Pisistratides, le remaniement du bastion Sud-Ouest avec la chapelle d’Athéna Niké, celui du triple sanctuaire de Pandrose-Érechthée-Athéna Polias, avec le local des Arrhéphores, la suppression de l’Hécatompédon ét son remplacement définitif par le Parthénon, la délimitation des enclos d’Artémis Brauronia et d’Athéna Ergané, et le tracé des voies sacrées que borderaient les ex-voto de l’avenir.
L’exécution se heurta à maintes difficultés. D’abord à l’opposition des esprits positifs : les alliés reprochaient a Périclès ces prodigalités envers les caprices de cette « femme coquette » qu’était Athènes. Les coteries dévotes des vieux sanctuaires refusaient toute concession au détriment de leurs enclos sacrés, tels que ceux d’Athéna Niké, d’Artémis Brauronia, de l’Érechtheion. En outre, des raisons techniques interdisaient de tout entreprendre à la fois. Il fallait échelonner les constructions, attribuer la priorité aux moins encombrantes : ainsi l’édification prématurée des Propylées eût entravé l’entrée des gros matériaux destinés aux autres chantiers; la démolition de l’Hécatompédon ne se justifiait qu’après la naissance du Parthénon et de l’Érechtheion, ses deux remplaçants, l’un quant au temporel (trésor de la déesse), l’autre au spirituel (l’idole en bois d’olivier).
A tous égards, logique et sens pratique désignaient
l’emplacement du Parthénon aux préférences des constructeurs : là, liberté d’accès pour les pièces les plus énormes, espace délimité et exempt de servitudes, présence d’un soubassement neuf et adéquat. A ces avantages positifs, s’ajoutait, dans l’esprit populaire, l’impatience d’une révélation. Celle qu’avait promise le premier Parthénon n’était plus qu’une ébauche reléguée dans le passé. Depuis, une somme de souffrances, d’héroïsme et de triomphes avait retrempé les caractères et gonflé les cœurs d’une immense confiance dans l’avenir. La cité de Pisistrate et de Clisthène s’était muée en empire. Son intelligence amplifiée avait conscience de concentrer en elle les plus hautes virtualités de l’hellénisme et de s’être enrichie de toutes les variétés d’une culture largement humaine. Or, comme la conscience collective d’une cité se reflétait fatalement dans l’image idéale qu’elle se forgeait de sa divinité souveraine, celle-ci s’ennoblissait elle-même de toutes les noblesses de ses fidèles, et le fantôme permanent de cette perfection réagissait d’en haut sur les défaillances d’ici-bas. Eschyle, Sophocle, Anaxagore avaient déjà modelé l’immatérielle personnification de l’âme attique, qui n’attendait plus, pour prendre corps à ses propres yeux et se perpétuer dans l’avenir, que le concours d’un art expressif. Concentrée dans le génie réalisateur d’un Périclès, cette haute pensée devait se transfuser dans l’imagination plastique d’un Phidias et d’un Ictinos, et provoquer l’éclosion du chef-d’œuvre concret qui en serait le symbole édifiant, lumineux et durable.
La sagesse d’Athéna présidait l’accord de ces trois génies. On se mit à l’œuvre avec une allégresse fervente. Le chantier fut ouvert en 447. Le marbre pentélique inonda le rocher de sa blancheur ; l’or, les bois précieux affluèrent. Dix ans après, le Parthénon surgissait : Athènes portait au front le signe divin devant qui tout homme civilisé se prosterne.