Morte elle-même à la fin de Tannée dernière
parla de ses souffrances, que pour me dire combien tout le monde était bon pour elle ! Dès qu'elle avait un moment de répit entre les spasmes redoutables dont elle était parfois saisie, elle redevenait immédiatement sereine et gaie. Un jour qu'elle venait d'avoir un assaut de ces cruelles douleurs, étant un peu remise, elle dit en riant à son médecin : a Avouez que vous n'auriez jamais cru qu'il fallût tant de choses pour tuer une vieille femme. »
A cette description des paroles et des actes de Lady Georgiana, il faudrait encore ajouter ici une préoccupation constante des peines de ses amis, et une sollicitude pour eux qu'il est permis de nommer héroïque, si Ton songe aux cruelles souffrances personnelles dont elle savait se distraire, pour faire à son mari, à leur sujet, les recommandations les plus nombreuses et les plus détaillées, et en s'appliquant ainsi à prolonger au delà de sa propre vie les bienfaits de sa sympathie.
Quand enfin vint ce jour de Noël, trop véritablement cette fois le dernier, chacun reçut d'elle un petit souvenir. Elle n'oublia personne, surtout aucun de ceux qui l'enlouraient ; à chacun de ses serviteurs, et en particulier aux deux femmes de chambre, dont les soin;^ incomparables et le dévouement avaient suffi â toutj pendant la longue durée de cette maladie, elle adressa toutes les paroles qui pouvaient donner à ces cœurs désolés de n'avoir pu la soulager davantage, l'assurance
qu'ils avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir, et la consolation d'en recevoir d'elle-même le témoignage ! Une seule des personnes à son ser« vice était absente, c'était une vieille servante demeurée à Londres dans la maison de Chapel Street, de sa main défaillante elle lui écrivit : Adieu j chère bonne Lucy^ que Dieu vous bénisse! (Good bye^ dear good Lucy, God bless y ou) !
Pendant cette même semaine de Noël, elle m'écrivait encore pourtant avec sa liberté d'esprit et son affection habituelles.
... Chaque jour de ce mois de décembre remet plus vivement votre souvenir devant mes yeux. J*aî besoin de communiquer avec vous, « my dearest », de savoir comment vous êtes et quels projets vous pouvez former pour l'avenir...
Le journal d'aujourd'hui contient une explosion d'admiration et de sympathie pour la protestation éloquente de votre neveu contre les iniquités de la Chambre où il siège. Tout est assurément dans le monde aussi sombre que possible, mais quoique Notre- Seigneur semble endormi et indifférent aux épreuves de ses enfants, et que nous soyons souvent tentés de lui dire : c Ne voyez-vous pas que nous périssons I » il faut que nous conservions notre confiance entière et que nous offrions toutes nos souffrances pour l'Église dans cette heure d'angoisses, où une si terrible tempête soulève les flots autour d'elle...
Tels étaient les sentiments de bonté généreuse et de foi ardente qui, parvenue ainsi au dernier terme de ses souffrances et de sa vie, lui permettaient encore de s'oublier elle-même
et de réprimer toute parole de plainte ou de regret.
Et cependant, croit-on que le déchirement des adieux ait pu être épargné à ce cœur si tendre, si fidèle, si vivant jusqu'à sa dernière heure ? Croit* on que celle qui, si près de rejoindre l'enfant dont la mort Pavait séparée depuis trente ans, ne pouvait entendre lire un passage de TÉcriture où la perte d'un fils unique était rappelée, sans éclater en sanglots^ ; celle qui alors, et alors seulement, avait eu le courage d'écarter le voile qui lui cachait les traits de ce fils bien-aimé, croit-on, disje , que le cœur fût devenu insensible ? ou bien que ce lien prématurément brisé fût le seul qui la retint ici-bas ? Penser qu'il en fût ainsi serait diminuer grandement l'étendue de son sacrifice et amoindrir les sentiments que doit nous inspirer son courage.
Elle aimait son mari, et jamais on ne put dire avec plus de vérité d*une femme que, depuis le premier jusqu'au dernier jour de leur longue union, il fut sa première, sa constante, son unique pensée. Elle aimait d'une tendresse infinie ses frères, leurs enfants et les enfants de sa sœur. Elle aimait ses amis fidèlement et parfaitement, toutes ces affections qui l'attachaient à la vie furent aussi vives qu'elles peuvent l'être ici-bas,
. 1. Oraison funèbre du P. Gallwey, oilée p. 341.
dans un cœur qui place, néanmoins, l'amour de Dieu au-dessus de tous les autres. Mais ce grand et suprême amour n'éteint aucun de ceux qu'il bénit, et il y a un brisement que n'empêche pas même la pensée, d'aller bientôt se plonger en lui et connaître la divine réalité de ses promesses.
La lettre suivante, la dernière queje reçus d'elle, fut écrite au début de Tannée dont elle ne devait voir que les premiers jours. Elle porte la trace de cette croix qui devait couronner toutes les autres et, sans doute, consommer sa perfection.
a janvier 1185.
Dearest friend,
Je désirais et voulais vous écrire hier, le jour de Tan; mais j*étais anéantie. Aujourd'hui, me sentant un peu plus de forces, je veux le faire. Non pas, hélas ! pour vous souhaiter une heureuse année, car la volonté de Dieu n'est plus de nous accorder, à vous ni à moi, ici-bas des jours doucement heureux, 'comme ceux que sa miséricorde nous a a permis de passer ensemble, et qui à pareil jour, il y a un an, approchaient de leur fin.
La difficulté de vaincre mon amour immodéré de la vie n'est pas encore surmontée. Il me reste des regrets, naturels dans la jeunesse ou dans Tâge mûr, mais inconcevables lorsque Texistence est dans tous les cas près de son terme. Voilà ce dont je désire être délivrée. Je demande la grâce de commencer à aimer Dieu de cet amour qui absorbe tous les autres et fait ardemment désirer la mort à ceux qui le possèdent.
La canonisation de nos martyrs anglais doit bientôt avoir lieu. Un miracle surprenant a eu lieu en faveur d'un
pautre homme qui les avait invoqués. Le P. Galiwey nous conseille d'implorer leur intercession pendant ce temps de Noël pour obtenir ma guérison. Je ne crois pas pour moi-même à une guérison miraculeuse, mais j'espère qu'ils m'obtiendront la grâce surnaturelle que j'implore... Et maintenant, quelles sont mes pensées et mes espérances pour vous, amie très chère ? Pour le présent, ce qui est ; plus tard. Dieu vous montrera la route où voys devez marcher, et elle sera illuminée par les rayons de la lumière du soir!...
Je ne puis pas exprimer ce que je ressens pour votre sœur, lorsque je songe au déracinement qu'elle a dû enfin effectuer et au changement complet d'existence qu'elle a si bravement accepté. Puisse-t-elle en recevoir sa récompense, même en ce monde I
Je suis honteuse de mon écriture, mais je ne suis plus maîtresse de ma main, et mes pensées aussi m'échappent. J'aime dans ce moment à penser à vous, auprès de ceux de vos parents de France qui vous sont les plus chers*. Oh! quel lien nous unit à ceux qui ont connu et aimé tous ceux que nous avons perdus ! Que Dieu wus bénisse I a my dearest friend » (ma plus chère amie)...
Ces lignes furent les dernières que m'ait adressées sa main mourante.
Vers le 15 janvier, son état s'aggrava, et il devint évident que la fin de sa vie approchait. Obtintelle la grâce dont elle parle ? Vil-elle venir cette dernière heure comme elle l'avait désirée, non seulement sans regret, mais avec joie? La réponse
1. J'étais alors en Nivernais, à Menou, chez mon cousin le comte de Blacas, avec sa belle-sœur, M™« de Blacas, et ses enfants.
à cette question demeura le mystère de son âme« Mais, après une dernière crise de souffrance, ce qui parut à tous les yeux, ce fut un calme angélique, une paix profonde, une lucidité d'esprit qui survécut à la force de s'exprimer, et qui lui permit jusqu'à la fin de faire comprendre sa pensée.
Ce fut enfin le 19 janvier, que les yeux doucement attachés sur le crucifix placé devant elle, entourée de son mari, de ses frères, de ses fidèles serviteurs, assistée par le P. Gallwey qui, depuis vingt ans, était le guide et l'appui vénéré de sa vie spirituelle, elle rendit à Dieu son âme, si paisiblement, que ceux qui la regardaient avec toute l'attention de leur tendresse et de leur douleur ne purent saisir l'instant où les misères de cette vie avaient fini pour elle sans retour, et où elle était entrée dans la lumière éternelle de la Vérité, que toute sa vie elle avait si fidèlement suivie et servie !
Lorsque je la vis dans son ôercueil, dît un témoin déjà cité ', son visage me sembla rajeuni. Les traces de la souffrance et même celles de Tâge étaient eflacées, et ses traits avaient une expression de surprise souriante, aussi douce que frappante à contempler. Sa perte est irréparable, mais nous avons à bénir Dieu d'avoir placé devant nos yeux, pour sa gloire et notre consolation la plus chère, un exemple aussi accompli de piété; de charité et de sainteté.