‹ Lady Georgiana FullertonChapitre 193 sur 196 · Cette lettre est en français · texte numérisé non relu

Cette lettre est en français

Alphonse de Liguori disait : « Mon Dieu, vous me faites beaucoup souffrir, et vous avez raison ». Je peux bien <lire : « Mon Dieu, vous me faites un peu souffrir, et vous avez raison... »

Pendant ce temps, lorsque ses frères n'étaient pas près d'elle, sa correspondance avec eux se poursuivait plus ou moins activement selon ses forces, mais son désir de leur épargner le récit de ses souffrances est évident. Elle leur parle le plus possible des sujets qui les intéressent et s'efforce de leur donner des nouvelles rassurantes sur ellemême.

Le lendemain d'un jour où elle avait pu se lever, elle écrit à son frère Frederick :

Il ne faut pjis vous impatienter si vous ne recevez pas de meilleures nouvelles de moi, puisque la plupart de mes maux sont chroniques. Il est vrai qu'il s'y est joint ces •derniers jours un petit surcroît de malaise accidentel; mais cela sans doute passera bientôt. En attendant, j'ai de grands adoucissements, tels que celui de dormir très bien deux nuits sur trois, et je passe aussi souvent plusieurs heures de suite dans la journée sans souffrir. Le balcon de ma chambre est délicieux, et j'ai pu y demeurer assise hier pendant une heure.

Je prie de tout mon cœur pour le général Gordon et sa mission. Je viens de lire la petite notice sur sa vie qui se vend dans les rues. C'est le plus noble caractère que l'on puisse concevoir, et son histoire ne semble pas appartenir au temps où nous sommes. De plus, sa bonté e;ctrême pour nos missionnaires et nos religieuses ne s'est jamais démentie ; aussi, de toutes les manières et pour toutes les

raisons, mon cœur est tout brûlant de sympathie pour lui,..

Les « adoucissements » dont elle parle dans cette lettre ne furent pas de longue durée. Le 11 août elle m'écrivait :

Chère amie,

J*ai pu écrire bien peu en dernier Heii. Je suis encore au lit, et, quoi que les médecins puissent me dire de mes progrès futurs, je crois que je ne le quitterai plus. Ce n'est pas tant en ce moment mes douleurs habituelles qui me font souffrir que des accès journaliers de frissons et de fièvre, après lesquels je demeure sans force et ne puis que me reposer. En général, la morphine me donne quelques heures de repos dans le jour et me fait dormir la nuit sans qu'il soit nécessaire d'en augmenter la dose... La chaleur contribue sans doute à m'épuiser, mais ici la brise de mer la rend très supportable, et grâce au ciel, mon cher mari ne s'en trouve pas mal ; sa santé se soutient étonnamment. Il faut d'ailleurs nous réjouir de cette chaleur, à laquelle nous devrons, dit-on, une merveilleuse moisson.

Ma bien chère, combien je suis heureuse de vous savoir à Monabri *. Quel abri, en effet, et comme vous devez le trouver bienfaisant ! Que Dieu bénisse votre chère hôtesse, à laquelle j'envoie mes plus tendres souvenirs.

Oh I ma chère, quelles scènes écœurantes se sont passées à la Chambre, en France! Si seulement la France elle-même pouvait le sentir! Quand je pense à votre neveu Albert, avec sa noble attitude et sa belle physionomie, s'adressant k ses indignes adversaires, il me semble voir un archange luttant contre les hordes infernales I... J'ai presque achevé

1. Chez mon excellente et parfaite amie la princesse de Sayn Wittgenstein, qui était aussi celle de Lady Georgiana.

la Vie de tévêque d'Orléans, Elle m'a intéressée et édifiée au delà de tout ce que je puis dire. Peu auparavant, j'avais lu les Lettres de Veuiliot. . . En vérité , c'est le cas de dire les paroles prêtées au pape qui condamna Fénelon : « Il vaut mieux s'être trompé avec Tarclievêque de Cambrai que d'avoir eu raison avec Tévêque de Meaux... »

... Lady Herbert, vous le savez, a été très malade. Notre chère Lady Londonderry est aussi, me dit-on, changée et cruellement souffrante. Il est étrange que nous soyons ainsi toutes ensemble mises hors de combat. J'aime à penser que vous, ma si chère, vous êtes en ce moment parmi mes amies celle qui êtes la plus robuste, quoique ce mot appliqué à votre personne vous fera probablement sourire.

J'attends avec anxiété ce qui adviendra pour Khartoum. Je suis bien aise de ne pas être de ceux qui sont chargés à cet égard de prendre un parti. Je voudrais de tout mon cœur que l'on mît à Gordon la bride sur le cou ; mais je comprends aussi que ses idées étranges puissent causer une certaine inquiétude, et que des hommes d'Etat anglais aient de la peine à se confier absolument à un homme qui, sur des questions militaires et, politiques ^ cherche ses inspirations dans Isaîe.

Dans ce livre oii j'ai eu bien souvent à parler des amis si nombreux de Lady Georgiana, je ne crois pas avoir abusé du droit de mêler mes souvenirs personnels à ceux que ma mission était de^ recueillir. Mais Dieu voulut que, dans les derniers jours de sa vie, un double lien de sympathie nous unit l'une à l'autre, et que nous fussions au

même moment également courbées et frappées par sa main divine.

Le 23 août, lorsque le retour apparent de mon mari à la santé avait suspendu toutes mes inquiétudes, il fut atteint d'une nouvelle attaque de paralysie , qui lui fit perdre l'usage de tout le côté droit, et six semaines plus tard (le 4 octobre 1884), le coup dont j'étais depuis si longtemps menacée tomba enfin sur moi de tout son poids !

Ce que fut alors la pitié deGeorgiana..., le bien qu'elle me fit , le courage que je lui dus, ses lettres le feront comprendre. Elles permettront aussi, mieux que tout, d'apprécier la généreuse bonté, qui savait à ce point lui faire oublier ses propres souffrances pour ne penser qu'à celles d'une autre.

Au moment de la dangereuse rechute qui m'enlevait tout espoir, elle m'écrivit :

AyrAold, 30 septombre 1884.

. Ma chère, ma si chère amie, Vous savez ce que j'éprouve. Vous savez avec quelle ardeur je prie Dieu de vous soutenir dans cette lourde épreuve. Hélas! elle ne me cause pas de surprise. Même ici, lorsqu'il était si bien, j'étais souvent inquiète pour lui, et depuis cette légère attaque de Londres, oh! chère Pauline ! j'ai senti que vous n'auriez plus que des jours de grâce; puisse Dieu maintenant les prolonger encore! Donnez-moi des nouvelles très souvent. Ce que vous me dites de sa piété et de sa résignation, du bien-être spirituel et matériel dont vous êtes entourée, de l'aiTection et de la tendresse de votre excellente amie, sont autant de preuves

que Dieu ne permettra pas que vous soyez éprouvée ati delà de vos forces, et ce n'est pas, en vérité, sa coutume avec ses pauvres enfants, il trouve toujours le moyen d'alléger leurs plus lourds fardeaux.

Chère amie, notre vie passée s'est achevée pour toutes les deux pendant les semaines de votre séjour ici. Ces semaines furent un don de la miséricorde de Dieu. Maintenant, pour l'une et pour l'autre, quoique d'une manière différente, tout est fini, hormis ce qui peut nous préparer graduellement à quitter ce monde. Parlez de nous à votre cher mari, dites-lui que nous prions pour lui, demandez-lui de prier pour nous. Soignez-vous pour l'amour de lui. Je vais toujours de même. Quelquefois je souffre beaucoup, ensuite j'ai des intervalles de repos. Il n'est plus question pour moi de quitter mon lit. Le P. Galhvey vient de passer une semaine ici; il priera pour vous. Lady Londonderry souffre beaucoup. Elle ne peut plus languir longtemps...

Sa faiblesse l'empêcha dem'écrire le jour même où elle apprit que mon malheur s'était accompli, La lettre suivante est datée de quelques jours plus tard.

Le 9 oetobre 1884.

Ma bien chère amie, Enfin, je puis vous écrire quelques lignes. J'en avais tant besoin! Vous savez si je pensais à vous sans cesse. J'ai appris sans, surprise que le coup qui depuis si longtemps vous menaçait vous avait enfin écrasée. Je m'y attendais depuis cette attaque de Londres, et je ne puis m'empècher de bénir Dieu du lieu et du moment choisi par sa miséricorde pour vous frapper, et de toutes les consolations religieuses dont cette grande affliction a été accompagnée. J'ai bien besoin d'avoir de vos nouvelles, mais s'il vous en coûte trop de m'écrire, priez notre chère et excellente

amie de me faire savoir comment vous êtes et tout ce qui vous regarde. Un malheur écrasant simplifie bien des choses. Il ne peut plus y avoir de bonheur pour vous, mais il peut encore y avoir du calme. J*ai le sentiment si présent des dernières paroles que votre cher mari m'a dites en partant : « Je n*ai pas été depuis plusieurs années aussi heureux que pendant ce séjour 1 » Il en a été de même pour nous tous : ces jours ont été ici-bas les derniers oh nous ayons connu un certain genre de bonheur.

J*ai des moments de grandes souffrances, suivis de moments de repos; mais je m'affaiblis beaucoup...

Hélas ! cet affaiblissement croissant devient sensible par l'écriture tremblante et irrégulière de la lettre suivante écrite un mois plus tard.

Le 9 novembre.

Ma bien chère.

Votre lettre de Paris m'a bien prouvé encore une fois que les premiers jours qui suivent l'accomplissement d'un grand malheur ne sont pas ceux où on sent le mieux son étendue et où on éprouve le brisement de cœur le plus complet. J'aurais voulu être de ceux qui ont pu vous secourir dans ces heures de désolation, et j'aime la bonne et chère M"* Bishop pour l'amitié véritable et la chaleur de cœur dont elle a pu vous donner la preuve.

C'était hier l'anniversaire du jour de votre arrivée ici l'année dernière. Oh! chère amie, qui nous eût dit alors que ce même jour vous trouverait cette année plongée dans l'abîme de ce grand deuil t et que moi, après de longs mois passés dans mon Ht, avec des souffrances croissantes, j'aurais à dire à mon pauvre mari, qui me parlait hier des fêtes de Noël : « Oh ! mon pauvre cher I je ne les passerai pas avec vous, ces lêtes dé Noël! » Je me sentais dans ce

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moment-là si faible I Parfois, il me semble pourtant que je puis vivre encore un peu; mais j*ai bien de la peine à écrire maintenant. Il n*y a guère qu'une heure par jour où je suis assez libre de douleurs pour le pouvoir. Il faut que je m'arrête. Oh ! puisse Dieu vous bénir et vous fortifier, et puisse-t-il nous accorder, à toutes les deux, la grâce de faire le meilleur usage possible des souffrances de nos derniers jours!

Le jour de Noël la trouva cependant encore sur terre, mais ses forces continuaient à diminuer visiblement et ses souffrances redoublaient d'intensité. Rien toutefois n^arrachait de ses lèvres un murmure, une plainte ou un mouvement d'impatience. Elle profitait de chaque instant de repos pour s'occuper de tous ceux à qui de près ou de loin elle pouvaitmanifester sa charité. Tous étaient présents à sa pensée, et sous les- plus dures étreintes de la douleur, elle sut toujours se détacher d'elle-même pour s'occuper des autres. Voici comment s'exprime à ce sujet Lady Victoria Kirwan, sa voisine et son amie* :

... Je la vis rarement pendant sa dernière maladie. Ses souffrances étaient si grandes que je n'osais lui faire demander de me recevoir. Mais elle voulut me voir et elle me reçut avec un bon et brillant sourire. 11 me sembla être en présence d'un ange. Elle commença à me parler sur-lechamp de tous les pauvres du voisinage et de tout ce qu'elle désirait encore accomplir pour eux, et elle ne me

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