Anglioni
CORRESPONDANCE lâ9
ce temps ravissant continue, je crois que nous irons à Versailles pendant que nos parents seront en Angleterre.
J'ai commencé, il y a environ trois mois, à tâcher de donner à mon Granville quelques notions religieuses, et quoique j*aie d'abord trouvé cela fort difficile à cause de Textrême enfantillage de ses idées, je crois qu'il ne faut pas se décourager. Gela me semble une grande erreur de s'attendre à autre chose qu'à des idées très enfantines dans l'esprit des enfants sur ce sujet comme sur tous les autres, et, peut-être, lorsqu'elles nous semblent ridicules, ne le sont^elles pas aux yeux de Dieu, plus que beaucoup des nôtres. J'ai pensé cela l'autre jour, lorsque mon petit garçon m'a demandé si, lorsqu'il serait au ciel, il pourrait bêcher : le jardinage étant le plus grand de ses plaisirs. Je me disais qu'après tout, sa notion de la béatitude éternelle n'était peut-être pas beaucoup plus éloignée de la réalité que ne le sont les nôtres, lorsque nous nous figurons, par exemple, que la musique telle que nous la connaissons ici-bas sera l'un des ingrédients de la félicité de notre vie future. Tout ce qu'on peut exiger des enfants, c'est qu'ils ne traitent pas eux-mêmes sciemment les sujets religieux avec légèreté. Je me borne au reste pour le moment à faire avec lui une prière d'une minute tous les jours. Puis le dimanche et aussi dans la semaine, lorsque je l'y vois disposé, je lui montre et lui explique un grand livre d'imagesde la Bible (de l'Ancien- Testament jusqu'à présent). Je n'aime au surplus aucun des livres où la Bible est expliquée. Aucun ne me semble de beaucoup assez simple. Je vous envoie une page oii j'ai écrit la substance du premier chapitre de la Genèse. Si vous en approuvez le style, je vous en enverrai d'autres successivement. Je les écris pour lui à mesure que nous avançons. C'est là un travail que vous feriez vous-même mieux que nous, mais vos occupations sont si nombreuses que vous n'en auriez pas le temps, et
le mien peut nous servir à toutes deux, sur un sujet, ou, du moins en ce qui regarde l'éducation de nos enfants, je sais que nous sommes entièrement d'accord. Je fais mettre de cdté, au mien, ses fusils, tambours, etc., etc., le dimanche, et lui donne d'autres joujoux que je tiens en réserve pour ce jour*Ià... Ceci est un sujet si intéressant que je pourrais continuer à vous en parler longtemps encore, mais maintenant il faut que je m'arrête.
k LA MÊME
... J*ai reçu hier votre longue et intéressante lettre, et je vous en remercie mille fois. Je suis heureuse que la page que je vous ai envoyée vous plaise. Je vous en enverrai d'autres. Je suis tout à fait de votre avis quant à l'inexprimable gravité du sujet. J'ai lu beaucoup de livres qui m'aident bien un peu, mais aucun d'eux ne me satisfait pleinement. La grande difficulté consiste à donner aux enfants, relativement à la religion, une impression imposante qui ne soit pas une impression triste. En cherchant à les empêcher d'être, sur ce point, étourdis et légers, il ne faut pas en effet courir le danger de diminuer leur gaieté. Personne ne redouterait cela plus que moi, et si vous en dou- tez il faut que vous n'ayez pas tout à fait compris ce que je voulais dire, relativement au dimanche. Il est vrai que j'ôte, ce jour-là, à mon petit GranvIUe ce qui sert à ses jeux très bruyants de tous les jours ; mais je tâche d'en substituer d'autres à ceux-là, plus sérieux, plus tranquilles, et qui, par ce fait même qu'ils ne lui sont point donnés habituellement, lui font ce jour-là le plus grand plaisir. Je joue moi-même avec lui le dimanche beaucoup plus qu'à l'ordinaire ; je cherche à lui faire trouver ce jour plus heureux, quoiqu'un peu plus sérieux, que les autres, et il le trouve déjà tel ; mais, en même temps, ce que je désire qu'il sente dès son plus bas âge, c'est que c est un jour