IRLANDE
Mais rirlande me paraît toujours effrayante ! Leveson me rassure, il ne croit pas au danger, mais Morpeth convient qu'il faut se préparer à voir rindépendance de l'Irlande sortir de tout ceci... Il y a/dans une partie de la population, une quantité de gens qui disent qu'ils aiment mieux être pendus, que mourir de faim, mais avant Tun ou l'autre, ceux-là se battront à outrance, et si un conflit a lieu ce sera le plus horrible qu'on ait jamais vu. Toutes les animosités nationales et religieuses se réveilleront à la fois et feront éclater tout d'un coup le feu toujours caché sous la cendre. Les prêtres irlandais voient le clergé français se ranger du côté du mouvement, et ils ne considèrent pas que ceux-là, loin d'exciter les passions populaires, sont de vrais ministres de paix, et n'appuient le gouvernement qui existe que dans le but de contribuer à soutenir la cause de l'ordre. Les Irlandais voient aussi les Siciliens rejeter le joug de Naples et proclamer leur indépendance, avec le concours de leur clergé, et en Angleterre ils entendent exprimer pour ceux-là une évidente sympathie. Il n'est donc pas surprenant qu'ils trouvent le moment opportun pour secouer aussi le joug de la suprématie religieuse d'une minorité qu'ils supportent avec tant d'irritation!... Je serais désespérée de la séparation des deux pays, et surtout j'abhorre la pensée de l'horrible lutte qui la précéderait, mais je ne puis m'étonner que les Irlandais croient leur heure venue. J'espère du moins, et je le demande à Dieu, que si jamais vient ce moment de conflit ou de triomphe, les prêtres n'oublieront pas la hauteur de leur mission, et se montreront alors de véritables ministres de paix et de miséricorde!...
Morpeth, Mary, Charles et Harry * (Howard) ont dîné chez nous hier. Cela a été fort agréable. Il se passe tant de
1. Ses cousins germains, les Gis et la fille de Lord Carlisle.
choses intéressantes en ce moment, que la société n'est plus cette chose insipide qu'elle nous a si souvent semblée. Pouvez-vous vous représenter une scène comme celle qui a eu lieu dans la rue de TUniversilé, lorsque M"* la duchesse d'Orléans quittant la Chambre par une cour latérale, fut poussée par la foule jusqu'à la porte de la duchesse d'Estissac? Elle avait pris le comte de Paris dans ses bras, et c'est en faisant ce mouvement qu'elle perdit pendant quelques instants le duc de Chartres... Elle frappa à cette porte qui ne s'ouvrit pas, c'était une porte de derrière, mais elle ne le savait pas, et s'écria avec désespoir : O mon Dieu !... ne s'ouvrira-t^il donc pas dans Paris une seule porte pour moiJf,,.,
. Ma mère chérie, vous n'avez peut-être pas besoin de moi en ce moment ; mais moi, j'ai un brûlant désir de vous revoir. G. J.
Londres, 4 avril 1848.
' ..... Toutes les nouvelles du continent sont affligeantes. Lord Clanricarde a reçu hier des lettres de Paris dans lesquelles on lui dit que, dans dix jours, il y aura en France une banqueroute nationale, et ce matin on prétend que la guerre civile y a éclaté sur quelques points du territoire.
Le gouvernement provisoire ne s'est pas mis d'accord sur la manière dont ses membres doivent accueillir la députation irlandaise. On espère que Lamartine l'emportera et que la réponse ne sera pas encourageante. Je voudrais bien qu'ici le gouvernement fît quelque grande concession à l'Irlande, mais aussi qu'il plaçât pour quelque temps le pays sous une forte loi martiale, car cela est par trop effrayant, de voir des multitudes «ans frein s'armer ainsi impunément. Mais les ministres ne peuvent se résoudre à rien. Henri Drummond leur a appliqué ce passage de l'Ecriture sainte : « Us sont comme des rumeurs, immobilisés par la tempête »
IRLANDB 253
Le duc de Wellington, dit-on, presse Lord John de faire des concessions à l'Irlande, mais il ne parvient pas à l'y décider. Lord Portmann, qui m'a dit ceci, croît que si on ne se bâte pas, il y éclatera bientôt une rébellion formidable. D'autre part, je yiens de Yoir ma belle-sœur, qui me dit que son mari, en ce moment en Irlande, n'a aucune appréhension de ce genre, et que nous ne savons pas, en Angleterre, la quantité de violence irlandaise qui s'évapore en paroles Les Salvo sont arrivés; j'en suis heureuse* î
Comme le temps est rempli!... Le général français qui a dit : « qu'en ce moment les minutes sont des siècles », a eu bien raison ; nos pensées, comme nos personnes, voyagent par des trains express.
Londres, 5 avril 1848.
Les nouvelles de France sont aussi mauvaises que
possible. Un sombre désespoir commence à y régner partout. Il semble impossible que Lamartine ne soit pas renversé avant la réunion de l'Assemblée... M. de Montalembert écrit à Lord Arundel que rien ne peut donner idée de la misère qui règne dans tous les rangs de la société^ et qu'il est absolument impossible de prévoir l'avenir. Il dit qu'à l'entour de son propre château, en Bourgogne, les gens du village ont coupé ses arbres, détruit ses plantations et menacent de le tuer s'il va s'y établir.
Les nouvelles d'Irlande sont en ce moment fort étranges. On dirait qu'une partie recommandable de la société se rallie à l'idée du rappel de l'Union, et je com-
1. La marquise de Salvo, dont nous retrouverons souvent le nom dans la suite de ce récit , était dès lors une des amies les plus chères de Lady Georgiana. Cette affection s'était formée à Paris, pendant leur jeunesse, et leurs rapports demeurèrent intimes et fréquents jusqu'au dernier jour de la vie de Lady Georgiana.
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mence à croire que le jour n^est pas très éloigné, où cette question sera traitée comme Tune de celles que Ton peut discuter... Ici, à Londres, les chartistea font de grands préparatifs pour la démonstration qu'ils amtoneent pour lundi, et plusieurs personnes commencent à s'en inquiéter. On a fait venir des troupes à Londres, car on croit possible que Tordre soit troublé. M. Delessert m'a dit qu'il avait reconnu dans les rues de Londres quelques-uns des émeutiers les plus connus de Paris. On n'a pas peur du résultat d'une collision, mais on a peur qu'il n'y en ait une...
Nous avons eu hier un charmant dtner à Holland House. Lord Walpole que je ne connaissais pas encore, et qui est fort agréable, en était, et M. Thackeray qui ne me plaît pas beaucoup. Je l'avais déjà rencontré à Devonshire House, où on se demandait ce qu'il pensait de la foire des Vanités [Vanity fair), maintenant qu'il y est admis?
Les murs sont couverts de placards, où se lisent les mots : Liberté j Égalité, Fraternité,,. Mais les constables spéciaux s'enrôlent en grand nombre, même parmi les ouvriers et dans le peuple.
11 est impossible toutefois de définir l'impression publique relativement à ce qui se passera lundi.
11 est plus que probable, vu l'ensemble et la détermination de ceux qui veulent résister au désordre, qu'il n'y en aura pas, mais il règne cependant une grande anxiété, et les marchands surtout sont inquiets. Fergus 0' Connor a prononcé dans la Chambre des paroles très compromettantes. Henry Greville m'a dit qu'on l'arrêterait sans doute, au moindre soulèvement de la foule. Mais je doute
fort qu'on en vînt là Lord Clare m'assure au reste
qu'en ce moment les paysans irlandais sont très tranquilles et plus occupés deleurâ travaux champêtres, qu'ils ne l'ont été depuis longtemps.
MANIFESTATION DEa CHARTISTBS 255
Paris audsi en ce moment semble tranquille, mais on dit qu'il se passe des hoireurs dont on ne dit rien. Le curé de Ghaillot a presque été massacré par le peuple, parce qu'il refusait une sépulture religieuse à un homme qui s'était suicidé. On voulait jeter ce pauvre curé dans un four et le brûler vif, surtout lorsque le bruit circula qu'il était le confesseur de M"* Adélaïde. Leur (soi-disant) religion commence aussi à m'agacer. Une foule d'entre eux se rendit l'autre jour à Saint-Philippe-du-Roule, ils appelèrent à grands cris le curé, et insistèrent pour qu'il montât en chaire et leur fit un sermon. Quand il eut fini, ils l'applaudirent violemment en criant : Vive la religion/.. Il peut y avoir du bon dans tout cela, et peut-être, quelque bizarre et déplaisante que soit la forme que prend ce sen«* timent religieux, servirait-il à les contenir dans un jour d'explosion, mais il est impossible de ne pas craindre que tout cela ne soit fort superficiel. On m'assure pourtant que même parmi les communistes il y a des hommes qui se disent chrétiens et qui prétendent que le communisme est contenu dans l'Évangile, quoiqu'il n'ait pas encore été compris et prêché l . . .
... On me dit, ce qui est assez amusant, que les gamins de Paris ne chantent plus : « Mourir pour la patrie, etc., t> mais « Vivre par la patrie, c'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie !... »
Le 10 avril, jour où devait avoir lieu à Londres la fameuse manifestation préparée par les chartistes, elle écrit :
A LADY GRANVILLB
Londresi 10 avril 1048.
Ma chère maman,
Le peuple semble plus monté contre les chartistes
que les clasfses. élevées, son Jangage contre, eux est très
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violent. Je m'attends à des émeutes dans plusieurs localités et ce soir à beaucoup de vitres brisées, mais rien de plus.
Deux heures plus tard :
Tout s'est passé tranquillement. Le nombre bien inférieur à celui auquel on s'attendait, 20 ou 30 000 tout au plus, et parmi eux à peine 10 000 vrais cbartistes, dit*on.
A cinq heures et demie :
Tout est fini ! les Lords et les Communes siègent tranquillement comme à l'ordinaire. Oh ! quelle grâce de Dieu si vraiment cela finit ainsi : cette nouvelle, succédant à la réponse de Lamartine à la députatîon irlandaise et suivie des mesures du nouveau Bill, pourront encore empêcher une insurrection en Irlande...
M. Maine [l'inspecteur de police] a fait appeler Fergus C Connor qui était à la Chambre et qui s'est rendu auprès de lui pâle comme un mort. Il lui dit alors que le gouvernement ne s'opposerait nullement au meeting, mais que l'im» mense cortège de la députation chargée d'apporter la pétition à la Chambre devrait s'arrêter au pont de Westminster, ce qu'entendant, Fergus O' Connor saisit la main de M. Maine, en lui disant : « Oh ! merci ! merci, mon bon Monsieur Maine ! Maintenant tout ira bien, ils se disperseront », et il retourna à la Chambre des communes» où en effet la pétition qui avait dû être apportée sur un xhar magnifique posé sur des lions d'or, le fut dans un fiacre ; les dernières nouvelles sont, qu'ils se dispersent de tous côtés, d'autant plus vite, je le suppose, qu'il pleut à verse.
Rien ne peut être plus satisfaisant, pas une goutte de sang versé, pas un seul coup de poing ou |de bâton donné par la police, pas un habit rouge aperça dans les