Alors secrétaire d'ambassade
s'adresse à elle ». U parait que c'est là le titre qu'il compte porter.
On dit qu'il y a eu à Londres et aux environs de nombreux moh meetingSy mais qu'il ne convient pas à la presse de s'en occuper. G. F.
A LADY GRANVILLE
a mars 1848.
... J'ai VU M"* de Lîeven. M. Guizot était chez elle, très calme, mais très pâle et très changé... Elle me charge pour vous des plus affectueux messages. Elle est très touchée de tout l'intérêt qui lui a été témoigné. Je la trouve fort adoucie...
Elle raffole de Lamartine. Cest là, dit-elle, un greuid cœur et un galant homme!.,. Lorsqu'il harangua la foule pour la première fois sur l'abolition de la peine de mort pour les délits politiques, il fut couché en joue par plusieurs, et plus d'un sabre fut agité devant lui d'un air menaçant, mais il ne sourcilla pas. 11 a rendu aussi une foule de services particuliers et a agi en toutes circonstances très généreusement. La princesse dit qu'il n'y a personne à Paris qui ne demande au ciel que la vie et le pouvoir lui soient conservés ; mais sa situation est des plus précaires. // gouverne la populace par la poésie^ dit-elle, et un bel air mélancolique ! Jugez si cela peut durer /... Elle nous a fait en détail le récit de son évasion de Paris...
« Moi! moi! chère Lady Georgiana, à soixante^trois anSy m' enfuir comme une héroïne de roman ^ avec deux chemisée et des diamants /. . .
Elle a témoigné beaucoup de sensibilité pour les dangers courus par M. Guizot. Elle nous a dépeint ce qu'elle avait souffert dans un petit réduit, où, pendant des heures, elle est demeurée seule, sans nouvelles de personne, tremblant pour lui et croyant que chaque cri qu'elle entendait dans
la rae annonçait sa mort. C€u* sous tout cela il y a du 93 tout pur, répète-t-elie. M. Guizot s'attend à ce que d*ici à peu il y ait une guerre à outrance entre les républicains et les communistes (ou les socialistes, comme nous les appelons ici)...
A LA MÊME
Londres, jeudi 4 mars 1848.
Les contradictions qui se trouvent dans le spectacle que nous donne la France sont surprenantes, et il est certain qu'il s'est accompli un changement religieux fort extraordinaire. L'histoire que nous avons lue dans le Times^ relativement au crucifix de la Reine, est exacte, et m'a été confirmée par quelqu'un qui s'en était informé. Ce crucifix suspendu au-dessus de son lit fut très respectueusement enlevé et porté processionnellement par une foule de jeunes gens, à Saint-Roch, où ils le firent placer audessus de l'autel devant lequel elle avait l'habitude d'aller prier... On ne peut non plus s'empêcher d'admirer Lamartine en ce moment... Son courage et son énergie sont extraordinaires. Lorsque le peuple répondait par des clameurs à sa proposition d'abolition de la peine de mort pour les délits politiques, il s'écria : « Eh bien ! si cette loi est repoussée, ma tête tombera la première, car, en oe cas, je trahirai la République. » Son pouvoir sur la populace est, dit-on, immense. Sa voix sait les apaiser, et elle s'élève toujours en faveur de l'ordre et de. l'humanité... On ne peut s'empêcher d'espérer que dans ce moment le côté le plus noble de son caractère se montrera avec avantage pour la France. Il est impossible que l'auteur des 'Méditations n'ait pas une âme capable de grandes choses, quelque égaré qu'il ait semblé l'être par un désir effréné de popularité et par l'ambition démesurée de jouer un grand rôle... On le dit l'homme le plus vain du monde, et
ces hoiDiues-là ont parfois moins de peine que d'autres à se montrer généreux lorsque leur passion dominante est pleinement satisfaite. . .
.., L'autre jour, à Notre-Dame, le P. Lacordaire ayant fait, en chaire, une allusion aux événemei^ts qui venaient de s'accomplir, il s*éleva une clameur dans l'immense foule qui remplissait l'église ; mais sa seule voix sut la dominer et leur rappeler le respect dû au lieu où ils se trouvaient; le silence se rétablit à l'instant et ne fut plus interrompu...
A LADY GRANVILLE
Londres, 5 mars 1848.
Chère maman.
Je ne veux réellement écrire qu'un mot aujourd'hui ; mais j'ai tant de peine à m'arrêter quand je cause avec vous l
Il y a eu quelques meetings hier, mais la police les a facilement dispersés. Les nouvelles de Glascow ne sont pas bonnes, et Lady Morley m'a dit hier, que Lord Glarendon n'était pas sans inquiétude sur pe qui allait se passer en Irlande. Il est impossible de ne pas se sentir troublés et pensifs. Je fais de grands efforts pour demeurer calme. Il est étrange à quel point on trouve tout d'un coup, dans la Bible, des paroles qu'on n'y avait pas aperçues ou comprises auparavant. J'ai été surprise d'y trouver ce matin que les clameurs et V indignation étaient au pombre des choses interdites aux chrétiens. Je suis mise à l'épreuve en ce moment de bien des manières, que vous comprendrez, j'en suis sûre. Ce langage violent contre le roi Louis-Philippe et ses fils, les reproches, les insultes et les sarcasmes dont quelques-uns les accablent, me semblent si injustes, si exagérés et si peu généreux dans ce moment de grande adversité, et lorsque j'ai le cœur saignant de compassion pour la pauvre Reine ; mais je tâche
de me convaincre que prendre feu ne sert à rien ; que cela ne fait jamais de bien aux autres, et qu'à soi-même cela fait mal; et ces paroles sur « les clameurs et l'indignation j> m'ont ëtë utiles et ont affermi mes résolutions. Il me semble que nous sommes dans le monde [entier à la veille de grands événements qui exerceront beaucoup la foi et la patience de tous, et il nous faut prendre pour devise les magnifiques paroles que les Tractariens avaient adoptées pour la leur : « Que dans la paix et la confiance soit voire force. »
Lamartine est certainement le Jiéros du jour. Il a fait parvenir au Roi les ressources qui lui manquaient. 11 a demandé à M. Guizot de venir cbez lui, comme dans le lieu le plus sûr, où il pourrait se réfugier, et en cela il a fait preuve de courage, car il s'exposait à un imminent danger. On prétend qne ses collègues commencent à murmurer contre lui, et que le bruit court dans Paris qu'il est demeuré légitimiste...
Adieu, chère maman, Tendresses à ma chère Susey et aux enfants. G. F.
A LA MÊME
Londres, 6 mars,
••... Henry Greville vient de me lire les plus tristes lettres de Paris. Les membres du gouvernement provisoire se font une guerre acharnée. Ledru-Rollin a complètement jeté le masque. Aucune liberté n'existe pour les élections. On effraye par des menaces tous ceux qui se présentent comme candidats, à moins qu'ils ne soient connus comme républicains, et un pouvoir despotique et souverain est donné aux agents révolutionnaires. Sauf la guillotine, c'est le régime de la Terreur... L'armée est très mécontente. On a diminué de moitié la solde, et on ne veut pas d'elle à Paris pendant les séances de l'Assamblée. Quarante mille hommes de .la nouvelle garde mobile
un CHAPITRE X — (1848)
(en d'autres termes la populace armée de Paris) doÎTént former une sorte de garde prétorienne pour le gouvernement. En sorte que tout le monde prévoit maintenant une collision effroyable et sanglante, avant que Tordre puisse se rétablir.
Ici, il me semble apercevoir quelques bons symptômes, et on dirait qu'au lieu de suivre Tèxemple de la France, nous allons profiter de la leçon qu'elle nous donne. Dans tous les théâtres la foule des galeries demande God save the Queeriy se lève et oblige tout le monde à l'entendre chanter debout et chapeau bas. Quelques cris pour demander la Marseillaise ont été accueillis avec la plus vive et bruyante réprobation.
Adieu, chère maman. Peut-être demain n'aurai-je pas le temps de vous écrire, parce que nous allons à Claremont.
A L^DY GRANYILLE
7 mars 1848.
Chère maman, ...Je suis revenue trop tard hier de Claremont pour avoir le temps de vous écrire. Je n'ai jamais rien éprouvé de plus déchirant, de plus navrant. La Reine (Marie-Amélie) est vraiment un ange devant lequel j'aurais voulu m'ngenouiller. Une piété si intense ! une si complète absence de murmure ou de plainte I une patience et un courage héroïque; mais quelle profonde souffrance!... Je tâche de supporter y ma chère Lady Georgiana I Je veux apoir du courage. Mais mes enfants! Mon Dieu/ mes enfants, et puis mes pauvres! Tant de souffrances pour tous! Je succombe devant tout cela*. Cela, avec cette angélique simplicité, cette bonté que nous lui connaissons... Chère maman, je pensais à vous et à elle ensemble, et je ne pou-
' 1. Ces paroles sont ninsi textuellement en français dans la lettre que nous traduisons.
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vais faire autre chose qne. pleurer... Rien ne peut être plus touchant et plus saisissant. Cela m'a complètement bouleversée...
La princesse Clémentine repart demain pour Cobourg^ et le jeune prince de Wurtemberg, qui n'avait jamais quitté sa grand'mère, est rappelé par son père et va partir aussi. Tout cela est pour elle autant de chagrins. Pour je ne sais quelle raison, on dit que le duc d'Âumale et le prince de Join ville ne vont pas venir ici ; en sorte que c'est une complète et cinielle dispersion...
La duchesse d'Orléans a écrit à la Reine la plus char^ mante lettre du monde, toute remplie de la plus tendre affection. Elle a refusé l'asile que plusieurs princes allemands lui avaient offert. Elle va rester à Ëms jusqu'à ce que la saison y amène le monde, et alors elle ira ailleurs avec ses deux fils... Elle espère, dit-elle, leur apprendre à être de bons Français et des hommes courageux, sachant supporter l'adversité comme leur grand-père, dans sa jeunesse. Et soyez assurée, chère maman y écrit-elle, que je ferai tout au monde pour qu'ils soient toujours de bons et sincères catholiques,.. Toutes les paroles de cette lettre sont pleines de délicatesse, d'affection et de noblesse. La Reine m'a dit : Hélène a été admirable dans ce tourbillon de malheurs.
Le Roi vint nous rejoindre et demeura quelque temps avec nous. Il était silencieux et triste, et n'a point la dignité de la Reine ; mais il y a en lui une absence totale de ressentiment et d'aigreur contre qui que soit, qui tou* che, et qui a aussi sa grandeur.
La Reine m'a embrassée à plusieurs reprises, et j'ose vraiment penser que mon ardente sympathie lui a fait quelque bien.
Les nouvelles de Paris sont déplorables ; les membres du gouvernement provisoire sont littéralement à couteaux
tirés les uns avec les autres. Garnier-Pagès a menacé Ledru*Rol]in dé le tuer s'il quittait sa place pour aller faire au dehors un appel au peuple...
Adieu, ma chère maman. Je vous écris en si grande hâte, qu'à peine pourrez-vous me lire. Nous dtnons chez Lord Harry Vane et ensuite nous irons chez les Palmerston. Hier soir, nous avons passé une heure avec M"* de Lieven et M. Guizot... Il y a des moments où je crois rêver. Je suis presque malade de toute cette anxiété^ et j'aurais bien besoin d'aller un peu me reposer à la campagne.
Il y a au milieu de tout ce qu'on raconte des incidents comiques. Les nourrices placées dans les hospices, par le gouvernement provisoire, se sont mises en grève, déclarant qu'elles ne voulaient pas nourrir les enfants la nuit. Au club républicain, un individu s'est levé et a dit : a Citoyens, j'ai le malheur de m'appeler Leroy ^ mais désormais je demande qu'on me nomme Lepeuple et ma femme Lanation, »
A LA MÊME
-Londres, 14 mars 1848.
Le meeting de Kensington s'est très bien, passé. Il
n'était pas plus nombreux que ne le sont bien souvent ceux des « Ranters » ; un très grand nombre de gentlemen se sont fait, inscrire parmi les constables spéciaux, ainsi que presque tous les marchands, et même un bon nombre d^ouyriers. Deux mille houillers (une force formidable) se sont ainsi offerts pour être rangés du côté de la défense de l'ordre. Le fait est que les tristes nouvelles de Paris agissent d'une manière utile en Angleterre. La classe moyenne tout entière semble décidée à résister aux chartistes et à leur faire sentir qu'ils ne sont pas les plus forts. On racontfs que maintenant à Paris on dit ; Ceci n'est pas la République, c'est la ruine publique !., .