Laennec, conférences historiques de la Faculté de médecine, leçon faite le 3 avril 1865
Il est des gloires que les passions surexcitées élèvent, et qui/nées dans le tumulte, ont besoin du tumulte pour se soutenir; le calme et la froide réflexion leur sont contraires ; elles déclinent dès que les esprits s’apaisent et redeviennent maîtres d’eux-mêmes. Ceux qui en reçoivent les échos directs et prochains peuvent croire à la durée de ces renommées bruyantes ; ceux qui, loin de céder à un entraînement irréfléchi, savent mesurer le peu de part que la vérité a pris à ces mouvements violents de l’opinion, ceux-là savent que le terme de ces gloires est marqué, et ils pourraient prédire le moment où elles iront s’éteindre dans un inévitable oubli.
En regard de ces gloires qui passent, il est des gloires qui durent; qui loin de diminuer par la durée, grandissent avec le temps, et sont destinées à subjuguer l’avenir plus encore qu’elles n’ont dominé dans le présent. Ce sont les gloires que les œuvres fondent, que les services réels assurent, que la poursuite et la découverte de grandes ou utiles., vérités inscrivent pour toujours
dans la mémoire des hommes ou dans les annales de la ^science.
Les générations médicales qui inaugurèrent ce siècle ont assisté à ce double spectacle. En ces temps agités où rantiquemédecinê se'réverila 'tout à coup pour marcher à l’unisson du mouvement qui emportait les hommes et les choses de la société moderne, les médecins virent paraître et s’élever deux grandes figures qui souvent se dressèrent l’une contre l’autre, et dont l’histoire est forcée de raconter la longue opposition, les luttes répétées et mémorables : vous savez déjà que je parle de Broussais et de Laennec. Qui niera que la gloire de Broussais n’ait souffert de profondes atteintes? On aufait'beau en rappeler les bruyants retentissements, on ne saurait la faire revivre en échos prolongés et durables. Son système physiologique et pathologique s’est, par degrés, affaissé; les affirmations qu’il produisait avec le plus d’assurance, et le crédit qu’elles ont obtenu, n’inspirent plus qu’une sorte d’étonnement ; bien des croyances qu’il pensait vaincues pour touj ours, ont reconquis leur empire ; on croit encore aux diathèses sans redouter les terribles accusations dont il foudroyait ceux qui osaient, parler de ces affections générales de l’économie vivante. Il ne reste guère de lui que le souvenir du polémiste hardi, de l’agitateur des institutions scientifiques de la médecine.
Laennec ne devait pas payer à là mort ce tribut d oubli et de silence. Fondé sur des travaux impérissables, sur le plus vaste ensemble de découvertes qui se soient opérées dans la médecine moderne, l’éclat de son nom ne pouvait que grandir, à mesure que pâlissaient les erreurs plus ou moins brillantes contre lesquelles il combattit résolùment. Le calme qui s’est fait sur les orages de son temps, l’impulsion féconde qu’il a' imprimée à l’observation médicale ont de plus en pluS’
fait valoir l’étendue de son génie, la portée de ses jugements, la valour supérieure de, son œuvre. C’est ce génie et c’est cette œuvre dont je désirerai retracer les traits essentiels. Admirateur fervent et réfléchi de ce grand médecin, je voudrais le montrer, non pas seulement créateur ingénieux de l’auscultation de la poitrine, mais interrogateur ardent et scrutateur profond de toutes les manifestations de la maladie; s’attaquant en maître capable de les comprendre et de les résoudre à tous les problèmes que déroule l’bomme malade; entrant, en un mot, dans toutes les voies de la science pour y saisir partout des vérités cachées ou y éclairer de nouvelles clartés les vérités proclamées avant lui. Vous le verrez, messieurs, je me grandis pas à l’avance et de parti pris Laennee : une neuve et admirable sémiologie n’est pas son unique titre de gloire ; Laennee aime et comprend là médecine tout entière ; il a su soutenir et fortifier les découvertes qu’il amassait, dans un monde inexploré de signes, par les vues les plus pénétrantes sur l’être mêmé. qui supporte ces signes, par l’étude des lésions de structure que la maladie développe et laissé dans la trame organique, par l’intelligence des causes affectives dont les symptômes et les lésions sont la traduction, extérieure et vivante. Pour voir Laennee tout entier, pour saisir les aspects frappants de sa méditative et ardente figure, il faut successivement interroger en lui l’anatomo-pathologiste laborieux et précis ; l’explorateur ingénieux des symptômes; le pathologiste habile à rapprocher les symptômes et les signes des états morbides qui les émettent; et enfin le médecin qui, s’élevant audessus des lésions qu’ilconstate et des signes qu’il perçoit, aborde résolûment les questions générales de la science, et sait donner aux principes, aux conceptions doctrinales, à la tradition, la part majeure qui leur revient dans l’institution scientifique de la médecine et dans la
direction de la pratique. C’est à ces divers points de vue, messieurs, que j’essayerai d’esquisser ce que fut et ce que voulut Laennec.
Si l’on veut mesurer l’impulsion nouvelle que Laem nec sut imprimer à l’anatomie pathologique et les progrès qu’il lui fit accomplir, il faut se reporter au grand ouvrage de Morgagni, De sedibus et cmsis morborum per anatomen indagatis, publié en 1768. C’était le plus considérable monument élevé à l’anatomie pathologique au moment où Laennec parut; il résumait , l’ensemble des connaissances acquises sur cette partie de la science ; on admirait le caractère de précision et l’instructive variété de ses descriptions anatomo-pathologiques, et on le regardait comme un modèle difficile à dépasser. Quelle distance cependant du vieux professeur de Padoue au jeune médecin français! Quelle clarté et quelle méthode inconnues Laennec apporte dans cette immense collection de faits que Morgagni ne sait envisager ni dans leur ensemble ni dans leurs rapports, qu’il ne voit et ne décrit que dans le particulier, en passant de régions en régions, d’organes en organes ! Laennec ne craint pas d’ériger enscience ù part l’anatomie pathologique; le premier il la systématise et en fait un tout, un ensemble harmonique, un enchaînement régulier.
« L’anatomie pathologique, dit Laennec, est une science à part ; elle doit trouver en elle-même une méthode qui lui soit propre, et une classification fondée par la nature des objets dont elle s’occupe, c’est-à-dire sur celle des lésions considérées indépendamment des symptômes qui les accompagnent et des lieux où elles existent. » (Article Anatomie pathologique, Dictionnaire des sciences médicales.)
Pour cette science à part, Laennec chercha une clas-
siflcation méthodique et complète, condition d’existence de la science : il crut l’avoir trouvée et l’exposa dans l’article auquel nous avons emprunté les lignes précédentes. Cette classification, il l’avait préalablêment enseignée dans des cours consacrés à l’anatomie pathologique, cours qui le disputaient à ceux que professait en même temps Dupuytren sur cette matière aussi importante pour le chirurgien que pour le médecin. Ces deux illustres rivaux, qui devaient jeter un tel éclat dans les voies différentes qu’ils allaient suivre, enseignaient dans leurs cours respectifs la môme classification, et ils s’en disputèrent publiquement la priorité, ainsi que celle de la connaissance de diverses lésions anatomo-pathologiques, que les premiers ils prétendaient avoir décrites. Cette classification est restée longtemps jeune; long temps on en a retenu la grande idée des tissus accident tels, et la division de ces tissus en deux sections : dans la première, Laennec rangeait les tissus accidentels qui ont des analogues parmi les tissus naturels de l'économie; dans la deuxième ceux qui n’en ont point et qui n’èxisient jamais que par suite d'un état jworèi/îÿwe. Laennec traça les caractères généraux de ces tissus; il puisa ces caractères à la fois dans la texture propre de ces tissus, et dans leur influence sur l’économie vivante. Ces divisions et ces vues réalisèrent un grand progrès dans la constitution scientifique de l’anatomie pathologique ; ils conduisaient l’observation bien plus loin que les études sans lien commun poursuivies par Morgagni. L’histologie a paru les consacrer pendant la période de ses premières affirmations ; les cellules dites spécifiques du cancer et du tubercule semblaient fournir l’élément propre des tissus sans analogue. Mais les progrès récents de l’histologie pathologique effacent, dans leur sens absolu, ces divisions démenties par la physiologie générale, celle qui préside à l’état de santé cômnie à
celui’de maladie. Il n’est pas de tissu morbide et d’élément cellulaire qui n’aient un analogue et comme une paternité directe dans les tissus et dans les éléments réguliers de l’économie ; la génération spontanée, oq. sa n s ascendants analogues, n’existe <ians l’organisme' sous aucune forme, normale ou anormale, visible ou cachée.
Je vous disais, messieurs, que Laennec avait repris If œuvrude Morgagni en la transformant et en grandissant la portée scientifique. En m’exprimant ainsi, j’avais surtout en vue l’éclat des travaux accomplis et des services rendus par ces deux illustres médecins. Je ne voudrais pas que vous én concluiez que, entre les deux, l’anatomie pathologique délaissée n’eût pas rencontré de savants capables de Comprendre les richesses qu’.elle nous tenait en réserve. Loin de là ; et si Laennec a pu la pousser si loin, il le doit sans doute, pour une bonne part, à Corvisart dont il était l’élève, à Bayle dont il fut’ l’ami et presque le collaborateur.
' Corvisart était en son temps l’un des médecins qui' attachait le plus ^importance à la détermination des lésions locales ; et, pav conséquent, il mettait au premier^ rang des études nécessaires l’anatomie patholo-i giqüe qui montre ces lésions, en permet l’analyse directe, et rend possible leur attache aux symptômes perçus durant la vie. Laennec exprime fréquemment la reconnaissance qu’il garde à un tel maître. Il est plus expressif encore dans son admiration pour Bayle; il avait trouvé dans ce dernier un homme aussi ardent que lui-même au travail, aussi dévoué au culte de l’anatomie pathologique. « Depuis l’année 1801, dit Laennec, jusqu’à celle de Sa mortj c’est-à-dire pendant environ quatorze ans, Bayle a passé bien peu de jours sans faire des ouvertures de cadavres, et souvent plusieurs dans le môme jour. Il recueillait des notes exàctes sur toutes, ainsi que sur lés
maladies auxquelles ces sujets avaient succombé, » Je vous citerai peut-être dans son entier l’émouvant portrait que l’auteur du Traité de l’auscultation nous a laissé de Bayle, de celui que Broussais appelle dérisoirément le patriarche des anatomo-pathologistes modernes je me borne à vous dire en ce moment que les Recherches sur la phthisie pulmonaire publiées en 1810 furent le fruit de si opiniâtres travaux. L’évolution dés tubercules est décrite dans cet ouvrage, suivant le jugement de Laennec, d’une manière beaucoup plus exacte et plus complète qu’on ne T avait fait jusqu’alors. Broussais cependant attaqua ce livre avec violence dans son premier Ærajnen des doçtrines, déclarant qu’il n’y avait rencontré qu’un ennuyeux empirique elle fatalisme le plus désespérant; il ajouta plus tard qu’il en était encore h comprendre comment cet ouvrage avait pu valoir à son auteur une réputation. Mais toute réputation qui ne venait pas de lui ou qui ne s’inclinait pas devant lui, ne trouva-t-elle pas toujours Broussais pour ennemi résolu ?
hes, Recherches sur la phthisie de Bayle furent le vrai point de départ de celles que Laennec entreprit sur l’anatomo-pathologie du tubercule, lesquelles, dit-il. l’ont mis à portée de rectifier ou d’étendre quelques-unes dès observations faites par Rayle. Quel admirable travail, messieurs, et quel modèle que celui que Laennec a intitulé Histoire anatomique du tubercule! kvec, qpeWe fidélité il suit l’évolution tuberculeuse, depuis la première apparition du produit accidentel jusqu’à son développement complet , jusqu’aux désorganisations ultimes par lesquelles se traduit sa présence au sein du parenchyme pulmonaire ! Comme il sait découvrir et caractériser les formea diverses sous lesquelles on le rencontre dans les organes, comme il sait en distinguer les variétés, sans commettre la faute de Bayle qui, de certaines variétés, avait fait une espèce particulière de^
produit accidentel complètement diü'érent du produit tuberculeux ! Et ce n’est pas seulement le tubercule présent dans l’organe que Laennec suit ainsi pas à pas dans sa marche ; il en poursuit les traces et les effets organiques, alors qu’il a été éliminé, après le ramollissement de sa masse. C’est ainsi qu’il découvre et raconte le mode organique de guérison de la phthisie : il établit anatomiquement la réalité de la cicatrisation des excavations tuberculeuses ; il montre des guérisons incomplètes ou inachevées, qu’il décroît sous le nom de cicatrices fistuleuses pu demi-cartilagineuses des poumons ; il montre ensuite des cicatrices complètes, celluleuses ou fibro-cartilagineuses ; en un mot, après le tableau des dégradations organiques, si souvent irrémédiables que déterminent les tubercules, il trace, d’une main non moins assurée, les rares restaurations de ces dégradations, et ^ montre aux anatomo-pathologistes euxmêmes que la phthisie n’est pas absolument incurable.
Nul, avant Laennec, n’avait encore enrichi la science de descriptions aussi étendues et aussi exactes. On eût dit que ce grand maître lisait à découvert dans les profondeurs cachées des organes, et qu’il y surprenait librement les opérations secrètes de la nature. Cette perfection inconnue dans les descriptions, cette précision dans l’étude dés lésions, irritaient Broussais, qui ne les acceptait qu’à regret, et les niait quand l’évidence ne le soumettait pas. Il reprochait à Laennec de trancher du devin, et d’affirmer avec une étonnante intrépidité les transformations successives que subissent les produits accidentels ;. « il semble, dit-il, qu’il ait été dans l’intérieur du corps de ses malades, au moment où cette matière a paru d’abord sous l’état cru, qu’il l’a vu croître, envahir les tissus, etc. » Laennec consentit à répondre à ecs futiles imputations, dans la préface de la 2® édition
du Iraité de l’auscultation : « M. Broussais croit-il que le naturaliste qui a trouvé sur le même buisson la larve, la nymphe, et le papillon dans leurs divers degrés de développement, ait besoin pour décrire les métamorphoses de cet insecte, de s’enfermer dans l’œuf ou dans la chrysalide? Pense-t-il que Hunter, Meckel, Tillemanet Pander soient rentrés dans le sein de leur mère pour étudier le développement du fœtus?» Ces reproches, Broussais les reproduisait plus amers encore, lorsque Laennec passait des descriptions anatomo-pathologiques aux descriptions des symptômes et surtout des signes physiques des maladies; quelle est aujourd’hui la valeur de ces accusations? Ne deviennent-elles pas un témoignage de plus de la grandeur des progrès dus à celui qu’elles prétendaient condamner? ■
Je ne saurais, messieurs, vous donner même un faible aperçu de tous les travaux d’anatomie pathologique accomplis par Laennec, tant sont nombreux ces travaux, tant fut infatigable et féconde Pactivité de celui qui les, produisait ! Cependant je ne puis résister au désir de vous signaler l’histoire anatomique de la pleurésie; digne en tout point de Fauteur qui venait d’écrire l’histoire anatomique de la phthisie pulmonaire. L’état de la plèvre, les épanchements pleurétiques divers, le développement et l’organisation subséquente des fausses membranes, le refoulement du poumon et l’état du poumon refoulé, les perforations de la plèvre dans le cours de la pleurésie, les pleurésies hémorrhagiques, chroniques, symptomatiques, circonscrites ou partielles, latentes, et enfin l’étude du rétrécissement de la poitrine à la suite de certaines pleurésies, tout cela est aussi admirablement observé que décrit, et forme une de ces œuvres magistrales où la vérité se traduit en une langue digne d’elle, tant cette langue est pure, dégagée de tout eflbrt, parfaite dans sa simplicité.
• Dans ces travaux multipliés, si quelques rares assertions ont dû être rectifiées, comme celles, par exemple, relatives à la mélanose que Laennec rangeait parmi les produits accidentels sans analogues, à côté du tubercule et du cancer, il faut reconnaître que presque tout est demeuré comme l’expression durable des faits, et les observations ultérieures, en développant les résultats acquis; n’ont fait que les confirmer.. Le temps a donné raison à Laennec contre la plupart des contradicteurs qu’il rencontra, et en particulier contre Broussais, qui, non-seulement attaqua par des raisons dont vous jugerez bientôt la portée générale et scientifique les recherches anatonao-pathologiques que poursuivait Laennec, mais encore prétendit réfuter directement et dans leur exactitude matérielle quelques-unes,de ces recherches.^ Nous en prendrons pour exemple ce qui a trait à la pneumonie chronique et aux abcès du poumon,
, « Gonnaît-on, disait Laennec, des péripneumonies chroniques? Gette question ne pourra paraître étrange qu’aux médecins qui ne se sont nullement occupés d’a^ natomie pathologique, ou qui ne s’en sont occupés que d’une manière très-légère... Si quelques médecins en parlent eh ce moment à Paris, ils entendent par là, avec les écoles les plus étrangères à l’ànatomie pathologique, la phthisie pulmonaire considérée comme terminaison de la péripneumonie. Gette opinion est encore celle de de M. Broussais, qui semble même la croire nouvelle.; Nous verrons plus tard le peu de solidité des fondements sur lesquels-elle est assise. »
Ges peu solides fondements étaient des erreurs de diagnostic et de pathogénie que Ghômel résumait ences termes : « On ne peut douter que dans un grand nombre de cas, Broussais et les auteurs qui ont écrit sur' ce- sujet, n’aient pris pour d-es pneumonies chroniques, pendant la vie, des pleurésies chroniques, et après la
mort des affections tuberculeuses des poumons, et quelquefois même des inflammations aiguës deces viscères.» Laennec avait établi ces distinctions capitales ; Broussais répondit par des confusions dans les choses et des invectives dans le langage. « La pneumonie chronique^ dit-il, n’est rien moins que rare, et l’on doit s’étonner d’avoir entendu Laennec attribuer constamment à des tubercules les phtbisies qui succèdent à de grandes hémoptysiés.i., nouvelle preuve du faux esprit de notre auteur il ne s’est point aperçu que ses hépatisations grises et jaunes rentrent souvent, et fort souvent, dans les pneumonies chroniques... Après avoir lu tout cela sans distraction, on tombe des nues en sê rappelant que les pneumonies chroniques ont été déclarées rares par Laennec, et l’on éprouve un sentiment de pitié à l’as* pect des efforts inutiles qu’il fait pour séparer une foule de choses qui sont liées par une frappante identité de nature; en un mot, dans l’espoir de faire de quelques nuances d’une même affection des entités éssentiellement différentes et de son invention. » ^ Ges quelques lignes, messieurs, ne contiennent-elles pas toutes les confusions signalées par Laennec, et après lui par Chomel? Ces phthisies, qui succèdent à de grandes hémoptysies, sont bien liées à l’existence des tubercules, et non à la pneumonie chronique; et ces hépatisations grisés et jaunes ne se rapportent qu’à des pneumonies aiguës données à tort pour chroniques. Vous savez, du reste, comment la question est aujourd’hui jugée, et à quel point la rareté de la pneumonie chronique ést consacrée. Vous pouvez décider de quel côté était le faux esprit, et si les distinctions établies par Laennec méritaient cette pitié sous laquelle Broussais prétendait les écraser. •
Les abcès du poumon fournirent l’occasion d’une lutte analogue entre la médecine systématique et in-
ventée, et la science d’observations rigoureuses et d’études patientes que Laënnec cultivait. « Nonobstant, disait celui-ci, l’opinion des auteurs et les idées communément répandues parmi les médecins praticiens sur les abcès du poumon, que l’on désigne aussi sous le nom de vomiques, il n’y a pas de lésion organique plus rare qu’une véritable collection- de pus dans le tissu pulmonaire, La vomique d’Hippocrate, ou celle des praticiens, est, comme nous le verrons, l’elfet du ramollissement d’une masse considérable de matière tuberculeuse. Sur plusieurs centaines d’ouvertures de péripneumoniques faites dans un espace, de plus de vingt ans, il ne m’est pas arrivé plus de cinq ou six fois de rencontrer des collections de pus dans un poumon enflammé. » Broussais, au contraire, déclarait communs les abcès du poumon, et il apportait en témoignage les assertions de deux docteurs anglais, qui soutenaient que ces abcès se rencontraient chez la moitié des péripneumoniques. «Forcé, disait Broussais, par l’impulsion irrésistible de l’orgueil, à soutenir avec acharnement toutes les ■ propositions qu’il avait émises, Laennec entasse souvent subtilités sur subtilités, sophismes sur sophismes, dans l’espoir de faire croire qu’il n’a point été réfuté. Tel est son cas relativement aux abcès du poumon. » Vous devinez, messieurs, ce que vaut la réfutation de Broussais, et vous savez si c’est l’impulsion irrésistible de l’orgueil, ou la puissance des faits qui avait déterminé Laennec à soutenir son opinion. Qui ne connaît la rareté des abcès à la suite de la pneumonie? « Pendant plus de vingt-cinq ans, dit Chomel, nous n’avons rencontré que trois fois es collections de pus placées dans le parenchyme pulmonaire lui-même qui ne fussent pas évidemment dues aux pressions exercées sur le poumon, et qui eussent le caractère des abcès francs. »
Broussais, messieurs, attaqua de plus haut les travaux
d’anatomie pathologique auxquels Laennec se livrait avec tant d’ardeur et de succès. C’est une justice à rendre à ce violent polémiste, qu’il abandonnait bientôt les querelles de détail et les arguties sur les faits particuliers; elles ne lui allaient pas : il avait le goût des jugements synthétiques et absolus, et il était vraiment grand et redoutable dans ses attaques par la hauteur à laquelle il tentait de frapper. Il saisit sans peiné le point faible des études exclusives d’anatomie pathologique ; il s’efforça dé prouver qu’elles étaient sans portée au point de vue médical; qu’isolées, elles étaient impuissantes à fournir au médecim une notion réelle de la nature et du traitement des nàaladies. « Que sont, dit-il, les altérations considérées en elles-mêmes et indépendantes des organes et de leurs propriétés? Ce sont des faits de pure curiosité et qui ne sont d’aucune utilité pour celui qui les étudie. Que m’importe de savoir si le volume, la forme, la texture de nos parties sont susceptibles d’altérations, si l’on ne m’apprend en même temps Ce qu’il faut faire pour me préserver de ces lésions ou bien pour m’en guérir si j’en suis affecté?... Ceux mênies qui ont prétendu faire de la connaissance des lésions organiques une science particulière ne peuvent se dispenser, en entrant dans leurs sous-divisions, de parler de la cause... Mais aussitôt que la nécessité de mentionner la cause, pour distinguer les lésions les unes d’avec les autres, a été admise, l’histoire de cette lésion se lie à celle de la cause... On sent donc la nécessité de ne plus séparer l’histoire de l’inflamniation de celle des lésions dont elle peut être la cause, et bientôt on s’aperçoit que toutes ces lésions font partie de la connaissance de cet état pathologique.»
Telle est l’objection, messieurs. Je ne sais, je ne veux pas savoir si elle a pu s’appliquer avec justesse aux travaux de quelques médecins adonnés à l’anatomie pathc-
logique ; en tout cas, elle ne saurait toucher aux travaux de Laennec, inspirés de l’esprit opposé. Laennec, il est vrai, professa l’anatomie pathologique, et il enseigna que celle-ci devait être étudiée à part, comme science indépendante; il chercha pour cet enseignement une classification naturelle des lésions, afin de les décrire dans l’ordre de leurs affinités ; mais, en enseignant l’anatomie pathologique, Laennec ne prétendait pas ensei gner la médecine. L’anatomiste prétend-il enseigner la physiologie? Que serait cependant la physiologie sans l’enseignement de l’anatomie? L’étude des lésions n’est pas moins indispensable pour le pathologiste. La lésion, c’est un symptôme plus profondément gravé dans la matière organique, et par conséquent plus résistant, plus durable, et souvent dominant dans l’ensemble des manifestations morbides.. C’est un point de ralliement assuré pour les symptômes fugaces, mobiles et chan* géants, qui se. rattachent aux seuls troubles fonctionnels ; la maladie, l’alTection essentielle du système, vivant n’ont pas d’expression plus accusée et plus importante à bien saisir. Là se borne le rôle de la lésion. L’anatomie pathologique occupe une large place dans l’histoire des maladies; mais elle ne supprime ni ne subordonne cette histoire; elle n’est pas la médecine tout entière; la raison d’être des maladies, et par suite le fondement même de la médecine, sont en dehors d’elle. Nul ne sentit mieux ces vérités que Laennec : il semblait pressentir les .erreurs doctrinales auxquelles pouvait conduire le culte exclusif de l’anatomie pathologique; il les condamnait par avance. Écoutez, messieurs, cette admirable page du Traité de Vauscultation :
«Je suis loin de nier l’utilité de l’étude des espèces anatomiques des maladies. Je ne me suis guère occupé d’autre chose, et cet ouvrage même y est tout entier consacré. Je crois que cette étude est la seule base des
connaissances positives en médecine, et qu’on ne doit jamais la perdre de vue dans les recherches étiologiques, sous peine de poursuivre des chimères et de se créer des fantômes pour les combattre. Il- n’est pas donné à tous les hommes de s’élever comme Sydenham à ce degré de tact médical d’où l’on peut négliger avec quelque sécurité les détails du diagnostic et se diriger dans la pratique de l’art à l’aide des seules indications. Je pense môme que cet illustre praticien eût été plus étonnant encore s’il eût pu diriger sur les altérations des organes le talent d’observation qu’il a montré dans l’étude des symptômes et dans l’emploi des moyens de guérir. Mais je crois aussi qu’il est également dangereux d’apporter, à l’étude des affections locales une attention tellement exclusive qu’elle fasse perdre de vue la différence des causes dont elles peuvent dépendre, ou, si l’on veut, de leur génie connu ou caché. L’inconvénient nécessaire d’une manière de voir aussi courte est de faire prendre souvent l’effet pour la cause, et de faire tomber dans la faute plus grave encore de considérer comme identiques et de traiter par les mêmes moyens, les maladies dans lesquelles les seules altérations visibles sont des lésions semblables sous, le rapport anatomique. Cette erreur, qui paraît être celle de quelques praticiens de notre temps, me semble tout à fait inconcevable. Elle peut être la suite d’une application médiocre et superficielle à l’étude de l’anatomie pathologique. Mais je regarde comme impossible qu’un homme doué d’un esprit sage, qui s’occuperait d’une manière suivie, et sans préventions systématiques, de recherches de ce genre, pût persister longtemps dans une pareille illusion. »
Bayle, que Broussais enveloppe avec Laennec dans ses rudes attaques, professe les mêmes idées, La question que nous agitons offre, au point de vue historique et doctrinal, un si pressant intérêt, que je ne résiste pas