CHAUFFARD
au désir de vous citer une page de Bayle qui ne pâlira pas après celle que je viens d’emprunter à Laennec. Il est bon de voir quelles sages doctrines inspiraient les fondateurs de l’anâtomie pathologique moderne :
« En conseillant l’application de l’anatomie pathologique à l’étude des maladies, nous sommes loin d’approuver les égarements d’un zèle indiscret et irréfléchi. A la vérité, pour donner une histoire exacte des diverses affections organiques, pour établir les caractères spécifiques des maladies que ces ordres comprennent, pour reconaître celles qui sont de la même nature, sous toutes les formes qu’elles peuvent prendre, il faut surtout s’éclairer des lumières de l’anatomie pathologique; mais cette manière d’étudier les maladies organiques n’exclut pas une étude approfondie de leurs symptômes, de leur marche et de leur traitement; son utilité se borne à fournir un nouveau moyen de rapprocher celles de ces maladies qui sont d’une môme nature, et de les distinguer de celles qui, malgré la ressemblance de leurs symptômes, sont cependant d’une nature tout à fait différente, et appartiennent à un autre ordre de maladies. On se ferait une idée bien fausse de l’anatomie pathologique, si l’on imaginait qu’elle peut fournir quelque éclaircissement sur l’essence des maladies organiques, sur leur cause prochaine, sur le mécanisme de leur formation. L’anatomie pathologique, comme nous l’avons déjà dit, ne fait connaître que des lésions organiques.
» C’est en vain qu’on se flatterait de découvrir par des recherches faites après la mort, l’origine des maladies organiques. Les ouvertures de cadavres nous laissent à cet égard dans l’obscurité la plus profonde. Elles ne nous éclairent pas davantage sur la cause immédiate de la mort. Comme bien des gens se persuadent que les ouvertures de cadavres deviennent surtout utiles en faisant connaître lâ cause immédiate de la mort, il sera néces-
saire d’entrer dans quelques détails à ce sujet ». Et Bayle continue sa belle démonstration et prouve que c’est dans la vie même et dans ses troubles propres qu’il faut aller chercher la cause immédiate de la mort, « excepté, dit-il, dans quelques cas rares, tels que celui de la rupture d’un sac anévrysmal, celui d’un épanchement de sang très-considérable dans le cerveau, etc. » (Bayle, article Anatomie PATHOLOGIQUE, 2' partie.— Dictionnaire des sciences médicales ; la 1" partie de l’article est de Laennec).
Pourquoi de si excellents préceptes ont-ils été parfois méconnus? Si Broussais eût averti les médecins du danger qu’il y avait à lés oublier, nous n’aurions qu’à applau-^ dir à ses paroles; mais accuser de cet oubli ceux-là qui jettent le cri d’alarme, n’est-ce pas un étrange égarement de polémique? Laennec soupçonné de supprimer la médecine au profit de l’anatomie pathologique, et de séparer l’étude des lésions de l’étude des .maladies! Était-il besoin pour répondre d’invoquer des déclarations explicites, et ne suffisait-il pas de dire que Laennec était l’auteur du Traité de T auscultation médiate? Quel livre a su mieux rattacher les lésions et leur développement progressif à la marche de la maladie, et, dépassant la lésion produite, atteindre plus sûrement à la cause productrice?
Mais cette déviation de l’anatomie pathologique, réprouvée par Laennec, et qui consiste à faire de la lésion, non l’effet de la maladie, mais sa cause réelle, qui donc la produisit comme le dogme nouveau de la médecine, qui, sinon Broussais lui-même? Quelques lignes, messieurs, vont vous en faire juge : « Les premiers médecins qui ont cultivé l’anatomie pathologique, dit Broussais, n’ont eu pour but que de compléter l’histoire des maladies en cherchant leurs effets dans les organes, après la mort; recherche bien importante que n’avait pu faire l’antiquité. Bientôt les découvertes qu’ils font dans l’in-
térieur des cadavres leur inspirent de nouvelles idées. D’effets qu’elles étaient d’abord à leurs yeux, les lésions organiques tendent à devenir causes des maladies; mais ce renversement d’idées est extrêmement difficile, car il exige la destruction des entités morbides consacrées par l’autorité de tous les siècles... Il faut beaucoup de temps pour que ces changements s’effectuent. Les entités pathologiques sont bien puissantes, on fait tout son possible pour les concilier avec les découvertes de l’anatomie pathologique, et l’on ne se doute pas encore de l’impossibilité de cette conciliation. » [Examen des doctrines^ ch. XXIV, dernière édition.) Et c’est l’homme qui déclarait la lésion cause de la maladie, c’est-à-dire la maladie réelle et entière, qui accuse les anatomo-patholo^ gistes de se livrer à des études de pure curiosité, et de cultiver une science indûment séparée de la médecine? Quelle contradiction ! Ilestvraique pour lui, lésion et inflammation se supposent et se valent ; toute lésion est le produit d’un agent irritant lésant un organe ; la maladie est toute là, et la science toute dans cette notion. Nous verrons bientôt celui qui émet ces théories accuser d’ontologie ceux qui, commeLaennec, ne reconnaissent pas à l’agent irritant ce rôle d’une chimérique omnipotence^ et qui demandent en quoi cette irritation toujours présente et agissante, frappant directement ou par sympathie tous les organes, revêtant les formes les plus diverses, engendrant les effets et les produits les plus dissemblables, ne serait pas une entité, aussi bien et plus encore que les affections primordiales et essentielles du système vivant.
Il est un autre reproche contre lequel Laennec eut à se défendre, et que Broussais dirigea en particulier contre 1 histoire anatomique et pathologique des produits accidentels sans analogues. Toute cette histoire, dit Broussais, rentre dans les principes du fatalisme. La marche du tu-
hercule et du cancer, telle que la retrace Laennec, n’estelle pas, en effet, fatale? Que peut la médecine contre ces êtres qui s’établissent au sein de l’organisme, et qui naissent, croissent et se désorganisent suivant des lois nécessaires? Combien la doctrine de l’irritation est plus consolante que ces désespérantes conceptions| Le tuber-r cule et le cancer se sont qu’un produit de l’irritation des organes; rien, en conséquence, de plus aisé que de les prévenir et de les arrêter ; il n’y a pour cela qu’à prévenir ou à éteindre l’irritation des organes. Le médecin physiologiste peut toujours, s’il intervient à temps, em^ pêcher l’éclosion de la phthisie tuberculeuse et du can-r cer : appliquer des sangsues sur les organes souffrants, ou disposés à souffrir; deviner l’inflammation à ses premiers et faibles signes ; employer les révulsifs si les antipnlügistiques locaux et généraux n’ont pas suffi; prescrire un régime sévère d’où soient rigoureusement bannis la longue liste des excitants, se garder môme des plus inoffensifs, car la muqueuse de l’estomac s’irrite sous les moindres influences, “et la gastrite la plus légère ou cachée n’en est pas moins capable de déterminer par sympathie l’irritation des viscères les plus variés, et de provoquer ainsi tubercules et cancer ; tout le secret est là. Le médecin qui connaît la puissance de ces armes et sait les employer, n’a plus à redouter, comme les praticiens empiriques et les savants fatalistes ou ontologistes (car fatalisme et ontologisme sont tout un ou se supposent), n’a, dis-je, plus à redouter les ravages qui sévissent ailleurs. Il devient plus fort que les terribles fléaux de la phthisie et du cancer; il pourrait à la rigueur, en délivrer rhumanilé; et Broussais s’en vantait; il affirmait que par une méthode antiphlogistique trèsactive, il rendait dam ses salles la phthisie très-rare, quelle que fût la disposition constitutionnelle des individus à devenir victimes de cette cruelle maladie. N’est-ce pas là
uhe médecine triomphante, et les horizons qu’elle ouvre iïê sont-ils pas préférables à ces sombres tableaux que les ànatomo-pathologistes semblent se complaire à tracer, et dont Laennec le fataliste et le sophiste (épithètes de prédilection que lui accorde Broussais) a encombré sans profit la science?
La réponse de l’auteur du Trëté de l'auscultation à ces imputations est aussi simple et brève que celles-ci sont déclamatoires et incessamment reproduites : « Je pense, il est vrai, disait-il, qu’il y a beaucoup de maladies que nous ne savons ni prévenir, ni guérir, au moins d’une lûanière certaine et incontestable. Il ne s’agit pas, ce me semble, de savoir si cela est triste ; il s’agit de savoir si cela est vrai. » Ces quelques lignes ne suffisaient-elles pas à mettre la réalité des choses au lieu et place de l’utopie que prêchait Broussais? Mais la réponse de Laennec n’est pas toute là ; elle est encore dans sa belle dis^ cussion sur l’étiologie du tubercule. Cette étiologie, Laennec ne la sonde pas, sans doute, dans toutes ses profondeurs ; les vraies origines lui demeurent souvent x'oilées, ou du moins il n’en distingue pas toujours les caractères pratiques et variés. La phthisie tuberculeuse lui paraît trop simple et trop une ; les temps n’étaient pas encore venus de résoudre certains problèmes pathogéniques; à peine, aujourd’hui, commençons-nous à les entrevoir nettement. Mais s’il est des vérités que l’avenir réservait, il en était de pressantes au temps de Laennec, et celles-là, il les aborde et les tranche avec sa droiture d’observateur et de savant. Les tubercules sont-ils le produit de l'inflammation ? Telle est la question qu’il pose à l’encontre des doctrines de l’école physiologique.
Cette question, Laennec la résout avec une abondance de lumières qui force les convictions. Il démontre que l’inflammation ne saurait jouer le rôle de cause propre et productrice du tubercule; il ne lui accorde que le rôle
de cause occasionnelle. L’inflammation peut provoquer la genèse du tubercule; mais elle ne l’effectue pas; la vie offre d’autres perversions, d’autres déviations du type normal que l’inflammation. « On conçoit, dit Laennec, et l’on peut même dire que l’on voit dans beaucoup de cas une perversion de diverses actions organiques et de la nutrition, par exemple, qui n’est accompagnée d’aucun surcroît d’action ; et n’est-il pas plus conforme à la raison d’attribuer la formation des tubercules, des cancers et des autres productions accidentelles à une simple perversion d’action, que de les attribuer à une irritation qu’on ne peut plus définir dès qu’on veut lui faire produire de pareils effets ? »
Le jugement de Laennec sur ce point capital de patbogénie fut accepté bientôt, et souvent par ceux-là mêmes que les opinions de Broussais avaient un instant entraînés. Un des plus illustres survivants des temps de lutte qui nous occupent, et l’un de ceux qui comprirent les premiers la portée des découvertes que l’on devait à Laennec, un éditeur enfin du Traité de Vauscultation, M. le professeur Andral, se rendit à ces démonstrations, et eut l’bonnête courage de revenir des théories qu’il avait d’abord embrassées. « Plus j’ai observé et étudié, dit M. Andral, toutes les circonstances de la formation et du développement des tubercules, et plus je suis arrivé à adopter les opinions de Laennec sur la part que l’inflammation peut prendre à leur naissance. Tout en établissant, dans la première édition de ma Clinique médicale, l’existence nécessaire d’une prédisposition sans laquelle je n’admettais pas que les tubercules pussent se former, j’avais cependant pensé qu’un certain degré d’hypérémie active devait les précéder. J’ai modifié cette dernière manière de voir dans la dernière édition de ma Clinique, ainsi que dans mes cours et dans mon Anatomie pathologique ; et aujourd’hui je reste convaincu
qu’il n’y a aucun lien nécessaire entre la production dé la matière tuberculeuse et l’existence d’une irritation antécédente, qui amènerait à sa suite une congestion, puis un tubercule. » {Traité de l'auscultation, par M. Ândral, t. II, p. 92.) L’éminent professeur poursuit dans une note étendue le plein développement de ces idées, et il renforce des plus fortes preuves celles émises par Laennec.
Cette étiologie de la genèse du tubercule conduit-elle, comme Broussais l’en accuse, à mépriser l’action des Causés irritantes, même de celles qui agissent spécialement sur les organes pulmonaires? « L’école de Laennec, dit Broussais, refuse de reconnaître l’irritation pour une cause de tubercules; il est clair que cela la conduit à permettre aux causes irritantes d’agir sur les organes où peuvent se développer les tubercules. Ainsi, pour être conséquents, ces médecins ne doivent prendre aucune précaution contre le froid qui fait agir le poumon aux dépens de la peau et de l’appareil urinaire ; contre l’exercice de la voix, de la parole, du cbant, des instruments à vent ; contre le régime stimulant, les marches précipitées, etc. » Accusation aussi peu fondée que les autres. Laennec n’admettait-il pas l’inflammation comme cause occasionnelle du développement des tubercules? Ne consacrait-il pas, par cela seul, l’influence funeste des agents capables de produire l’irritation ou l’inflammation des organes respiratoires? Mais les distinctions étiologiques qu’il émettait le mettaient en garde contre les illusions d’une prophylaxie étroite ou vaine ; il savait que l’exercice delà parole, du chant, que le régimé stimulant et les marches précipitées, ne rendent phthisiques que ceux qui portent en eux une prédisposition fatale, et la diathèse prête à éclater. Il savait, par contre, qu une prophylaxie efficace doit remonter plus haut, et avoir surtout en vue une modification générale,
profonde et persistante de la vie propre de lïndividu.
Je vous ai entretenus un peu longuement peut-être, messieurs, des travaux anatomo-pathologiques de Laennec ; j ’ai tenu à vous en montrer l’esprit et les tendances ; j’ai reporté cette œuvre au milieu des contradictions qu’elle avait soulevées, afin de vous la mieux faire apprécier, afin de vous initier aux discussions de cette période agitée de notre histoire et de vous montrer le vrai caractère des figures qui la dominent. J’avais encore une raison, et plus pressante que toutes celleslà, d’insister sur cette partie de l’œuvre de Laennec : c’est qu’à mon sens elle donne la clef des autres conquêtes dues à ce grand médecin. Si en sémiologie et en pathologie proprement dite, Laennec a ouvert de si lumineuses voies, c’est qu’il s’appuyait sur les plus profondes connaissances d’anatomo-pathologie ; diminuez-le de ce dernier côté, vous l’amoindrissez de l’autre, vous frappez d’impuissance ses efforts, vous les étouffez dans leur germe.
Que vous dirai-je, messieurs, des étonnants progrès que la sémiologie doit à Laennec! Qu’ajouterai-je au chœur unanime des médecins sur ce sujet ! Toutes les formules d’admiration ont été épuisées, et les plus expressives sont les plus justes. Ouvrez un livre qui doit se trouver dans presque toutes vos mains, le Traité-pratique ét auscultation: « Quelle impulsion nouvelle, disent MM. Barth et Roger, reçut la sémiotique lorsque fut inventée l’auscultation ! Que de progrès dans la connaissance des maladies, et par suite dans leur traitement I Quels services rendus à la plus utile des sciences par cette précieuse découverte que l’art médical a accueillie avec reconnaissance, et qui fera placer son auteur au-dessus d’Avenbrugger et à côté d’Hippocrate! » La distance d’Avenbrugger à Hippocrate
est peut-être trop grande pour que la place de Laennec y soit bien marquée. A côté d’Hippocrate, soit, avec tous les grands législateurs de l’art parmi lesquels Laennec compte désormais ; au-dessus d Avenbrugget, est-ce assez dire? Sans comparer entre elles l’auscultation et la percussion, sans montrer à quel point la première est plus fine, plus pénétrante, traduit des états organopatbiques plus variés et plus obscurs, on ne peut oublier qu’Avenbrugger n’a vraiment laissé qu’une ébauche de la percussion. Cette ébauche, d’autres maîtres l’ont finie, mais le médecin de Vienne ne semble pas avoir pressenti quelles ressources il léguait à nos efforts de diagnostic.
Combien Laennec a dépassé ce modèle ! Il n’a pas seulement jeté des germes sur un sol inconnu, laissant à ses successeurs le soin de recueillir la moisson semée, après lui, avoir laissé produire tous ses fruits ; non, Laennec lui-même, en quelques années avait récolté tous les fruits, ■et il avait donné à l’auscultation les merveilleux développements que vous lui connaissez. Écoutez encore sur ce point les paroles si autorisées de MM. Barth et Roger : ;« Ce qu’il faut admirer, disent-ils, autant que la découverte elle-même, c’est la perfection à laquelle son auteur l’a portée; ce sont les ressources que Laennec a su en tirer, moissonnant àpleines mains dans ce nouveau champ d’observation, et laissant à peine de quoi glaner à ses successeurs. Ce qu’on ne saurait contester, c’est la révolution qu’il a opérée dans le diagnostic des maladies de poitrine ; c’est l’impulsion qu’il a donnée à la science à, l’aide de ce puissant levier. Malgré les travaux accumulés des observateurs de tous les âges, malgré les efforts d’Avenbrugger, le diagnostic désaffections thoraciques, si communes qu’elles enlèvent plus d’un tiers des générations humaines, restait rempli d’incertitude et d’ohscurité, et voilà qu’une éclatante lumière remplace ces té-
nèbres, et que Laennec, son livre à la main, répond par im cri de triomphe à l’exclamation douloureuse de Baglivi : O quantum difficile est curare morbospulmonum! O quantum difficilius eosdem cognoscere ! »
On peut sans crainte d’exagérer, messieurs, appeler nationale la gloire que la découverte de l’auscultation a valu à la médecine française. Il faut le reconnaître, depuis longtemps les hautes figures, celles à qui il est donné d’imprimer les fortes impulsions, ne nous appartenaient pas. Harvey, Haller, Morgagni, avaient fait surgir sur une autre terre que la nôtre la circulation du sang, la physiologie expérimentale, l’anatomie pathologique. Les initiatives hardies et fécondes nous semblaient refusées; l’auscultation sortant parfaite des mains de Laennec, nous valut une éclatante revanche. Elle a rendu la médecine du monde notre tributaire de tous les jours, de tous les instants pour ainsi dire; création immortelle, elle sera de tous les temps, et n’en viendra jamais à des-r cendre honorablement dans le pur domaine historique comme un progrès utile au moment où il parut, mais que d’autres progrès ont effacé, pour n’en plus laisser que le souvenir aux érudits du passé. Non, l’auscultation ne pourrait disparaître qu’avec la science elle-même, et avec la civilisation que la science guide et éclaire.
Il est ordinaire, messieurs, qu’un créateur se comr plaise dans son œuvre, et que le spectacle de sa création efface pour lui tous les autres spectacles. Il ftit loin d’en être ainsi pour Laennec. Vous avez entrevu l’étendue et l’éclat de ses travaux d’anatomie pathologique; je vous montrerai bientôt qu’il sut non moins bien observer la nature vivante, et porter, dans l’analyse des faits morbides et dans le discernement de leur vrai caractère, le môme génie pénétrant, la même fermeté de jugement. Néanmoins, Laennec ne se refuse pas de montrer tout ce que l’art du diagnostic peut faire à l’aide des procédés
qu’il nous apporte, et des signes dont il nous apprend la valeur ; il aime parfois à mettre en relief les obscurités et les erreurs qui enveloppent la connaissance de certains états organiques, et la certitude avec laquelle 1 auscultation révèle ces mômes états. C’est ainsi que dans sa magnifique étude du pneumothorax il fait valoir les difficultés insurmontables dont était entouré le diagnostic de cet état local; et combien au contraire, le signe qu’il a découvert, et qui depuis lui s’appelle le tintement métallique, donne de facilité et d’assurance à ce diagnostic.. Il montre que la percussion entre les mains d’Avenbrugger et de Corvisart n’avait jamais fait reconnaître un pneumothorax; il rappelle, en outre, fait plus décisif pour lui, que l’homme le plus habile de son temps dans l’art du diagnostic, Bayle, n’a pu porter le diagnostic de la maladie dans aucun des cinq cas de pneumothorax dont les Recherches sur la phthisie contiennent l’histoire.
Mais avec quels ménagements Laennec expose les erreurs de diagnostic qu’il surprend chez son condisciple et ami ! Il semble ne mentionner ces erreurs que pour en tirer l’occasion de tracer un de ces portraits touchants et convaincus, quin’honorent pas moins celui qui les écrit que celui dont ils font revivre la mémoire. Permettez-moi de vous le citer, messieurs, c’est le portrait d’un véritable homme de bien que l’amour de la science consuma avant l’âge : « Bayle était cependant un des praticiens qui ont jamais porté le plus loin l’exactitude du diagnostic. Peu d’hommes ont réuni à un aussi haut degré les qualités qui font un bon médecin et un habile observateur. Son •coup d’œil scrutateur et pénétrant pouvait le faire reconnaître pour tel au premier abord ; et pour peu qu’on le pratiquât, on trouvait en lui un esprit aussi sage qu’étendu, et une instruction vaste, acquise par des lectures bien choisies, et par des travaux pratiques dont la Ion-
gueur et l’assiduité paraissent au-dessus des forces.humaines. Doué d’une grande force d’attention et d’une patience que rien ne pouvait rebuter ou fatiguer, l’application semblait chez lui une chose toute naturelle, et aucun de ses amis ou des compagnons de ses travaux ne s’est jamais aperçu que la lassitude, le découragement ou la négligence lui aient rien fait omettre de ce
qu’il convenait de faire.Le seul sentiment du devoir
lui suffisait pour s’occuper avec autant de soin des malades qui ne lui promettaient rien sous le rapport de l’instruction, que de ceux dont l’état était plus propre à piquer la curiosité d’un observateur de profession tel que lui : et ordinairement, c’est en examinant avec attention les cas qui paraissent les plus simples que l’on en rencontre beaucoup d’extraordinaires. Cependant, dans ceux dont il s’agit ü n’a pas reconnu la maladie ; et dans deux cas môme il ne paraît pas avoir fait attention au pneumothorax (il s’agit ici du pneumothorax révélé à l’autopsie), quoique ses descriptions indiquent suffisamment que cette affection existait. »
Muni des deux puissants leviers que donnent au médecin l’étude des lésions et celle des signes des maladies, Laennec porta ses investigations sur les états morbides eux-mêmes. Ce qu’il savait n’était pour lui que moyen d’apprendre et de porter plus avant son regard et ses méditations de clinicien. Ici encore, messieurs, nous allons retrouver la môme force d’observation; et la science des états morbides, celle surtout des états symptomatiques doit à Laennec des progrès non moins saillants que ceux qu’il avait réalisés en anatomo-pathologie et en sémiotique.
Laennec, avec son génie libre et impatient des vaines formules, se dégage tout d’abord des liens d’une scolastique impuissante : il ne fait nul usage de ces divisions
chères aux nomenclateurs, que l’on applique indistinctement aux maladies les plus diverses et qui étouffent en elles la vie, les caractères propres de l’affection, les allures spontanées de la maladie ; il ignore absolument le nominalisme nosologique auquel se complaisent tant de savants, et dont Pinel était alors le représentant décoloré. Non, Laennec va droit aux réalités, il puise ses distinctions dans l’observation directe de l’organisme malade; n’obéissant à aucune idée systématique, il ne cherche pas à atteindre aux causes prochaines, et il n’édifie pas ses conceptions nosologiques sur le mécanisme et l’action de ces causes ; il constate et il décrit. S’il excelle dans l’étude des maladies accompagnées de lésions de structure, il ne repousse pas celles qui offrent des altérations humorales, ni celles qui reconnaissent pour principe les altérations de ce qui imprime le mouvement (rà oppovTa), suivantl’expression hippocratique qu’il aime à employer. C’est ainsi qu’il procède à l’étude des maladies de la poitrine.
Dès lé début, Laennec montre combien il est supérieur aux étroites idées de localisation morbide que l’anatomie pathologique mal comprise inculque parfois. Lui, le chef avoué des anatomo-pathologistes d’alors, ne va pas évoquer la bronchite comme type des maladies de la muqueuse des bronches ; il ne forge pas non plus un nom nouveau, à son usage ; il reprend une ancienne expression, celle de catarrhe, pour se dégager de l’idée systématique d’infiammation, sachant bien que souvent le catarrhe est d’une autre origine, et traduit d’autres affections de l’économie vivante. C’est une magnifique histoire, messieurs, que celle du catarrhe tràcée par Laennec; ellè forme l’un des plus beaux chapitres du beau livre de l’auscultation médiate. Quel juste sentiment de la nature dans la division des diverses espèces de catarrhe ; avec quelle sagacité et quelle expérience
clinique chaque espèce est nettement caractérisée;' comme les indications qui répondent à chacune sont magistralement discernées ! Que d’observations neuves et profondes ! Je ne puis les rappeler toutes; elles sont en grand nombre tombées dans le domaine commun ; elles sont si bien acquises et paraissent si naturelles, que nous oublions volontiers celui à qui nous les devons. Tel est, par exemple, le fait de la bronchite considérée comme symptôme des fièvres continues. Ce fait clinique si intéressant et souvent si important à connaître, c’est Laennec qui nous l’a révélé. Écoutez ce court alinéa de l’article consacré aux catarrhes symptomatiques : « Un des résultats les plus intéressants que m’ait, donné l’auscultation, est l’existence constante d’un catarrhepulmonairelatentou manifeste pendanttoute la durée des fièvres continues. Au début, et le plus souventpendant tout le cours dé la maladie, le catarrhe est latent, sans toux et sans expectoration, et ne peut être reconnu qu’à l’aide du stéthoscope. II se démasque quelquefois aux approches des crises. Les crises par les crachats, observées par les anciens praticiens et que j’ai eu souvent occasion de voir moi-même, ne sont pas autre chose. »
Que de remarques encore plus pénétrantes, plus avancées, si je puis m’exprimer ainsi, dans l’intimité de la nature et de la réaction morbide ; écoutez celle-ci : « J’ai souvent admiré, dit Laennec dans ce même article, dans des fièvres qui se terminaient par une crise parfaite, qu’au moment même où un dépôt briqueté paraissait dans les urines, tous les signes, même stéthoscopiques, d’un catarrhe très-intense et très-étendu se dissipaient à la fois avec le coma, le météorisme, la fréquence du pouls, la chaleur et l’enduit terreux de la peau. » Il en est certainement ainsi dans la crise du typhus contagieux.
Le catarrhe qu’amènent les diathèses goutteuse et herpétique ne lui avait pas échappé : « Les goutteux, dit-il,
sont très-sujets aux catarrhes pulmonaires, surtout lorsque la goutte a cessé d’être régulière. Le catarrhe prend ordinairement chez eux la forme de catarrhe muqueux chronique ou de phlegmorrhagie, et devient quelquefois suffocant. » Je m’arrête, ce chapitre de la pathologie de la poitrine est d’une incomparable richesse, et 1 etudier à fond nous mènerait trop loin. « Laennec, dit M. Pi-, doux dans l’introduction du Traité de thérapeutique, Laennec renfermant son observation dans une cavité splanchnique, eut la puissance d’en faire sortir toute une nosologie. Le médecin qui sait le lire, y trouve les fièvres. Les phlegmasies, les hémorrhagies, les névroses, les lé-, sions. organiques et la plupart des diathèses. Toutes viennent là manifester leurs principaux effets, et s’exposer, si nous pouvons ainsi dire, à la rigueur du diagnostic moderne. L’histoire des catarrhes, cette belle réparation faite à la sagacité clinique des anciens, représente à elle seule, comme dans un petit s/jccmen, tout le cadre nosologique. »
L’histoire de la dilatation chronique des bronches appartient presque entière à Laennec; il peut réclamer aussi celle de l’emphysème pulmonaire, celle de l’œdème du poumon, de l’apoplexie pulmonaire, de la gangrène du poumon; à tous ces états, il n’assigne pas seulement les caractères symptomatiques qui leur appartiennent, il définit encore avec une précision rarement en défaut leurs caractères nosologiques, et les conditions étiologiques dont ils dépendent.
Laennec ne s’applique pas exclusivement à tracer les formes régulières et manifestes des maladies ; il est non moins habile à décéler leurs formes irrégulières et latentes. Ces dernières formes l’occupent souvent; il aime à y porter son habileté pratique et à y appliquer les ressources nouvelles dont il a enrichi l’art du diagnostic. Il décrit les catarrhes latents, les péripneumonies la-
tentes, les pleurésies latentes, la phthisie latente. Son infatigable antagoniste le poursuit sur ce sujetj etj pour railler plus sûrement, il défigure cette belle et simple notion de maladie laténte au point de la tra^^estir èn la plus ridicule idée. « Suivant Laennec, dit Broussais, là phthisie latente longtemps prise pour une autre maladie, se démasque quelques semaines ou seulement quelques jours avant la mort. Entendrons-nous encore longtemps ce jargon figuré, si peu fait pour une science telle que la nôtre? Qu’est-ce en efi’et qu’un être malicieux qui se cache d’abord, etn’ôte son masque que lorsqu’il est sûr de son coup ? Malheur aux praticiens qui prendraient à la lettre un tel langage ! » Est-il besoin de vous dire que cette supposition d’un être malicieux appartient tout entière à Broussais, et que Laennec n’a jamais commis une expression qui pût la motiver?
Les états morbides avec lésion ne sont pas les seuls sur lesquels Laennec fixe son attention. Si l’asthme,’ paa’ exemple, est souvent symptomatique, et si,; mieux que personne, Laennec sait lé. rattacher comme symptôme aux états organiques qui lé provoquent, il sait aussi que l’asthme peut exister sans aucune lésion concomitante, ou que celle-ci'peut être l’effet de Tasthme et.non sa cause; il réfute l’opinion des anatomo-pathologistes qui nient formellement la possibilité de l’existence d’un asthme spasmodique ; et il invoque pour'démontrer celui-ci l’anatomie, la physiologie, l’observation clinique. Il réforme pareillement l’opinion de ceux qui avaient cru trouver dans l’ossification des artères coronaires du cœur la raison anatomique de l’angine de poitrine, et prouve que celle-ci se miontre non-seulement sans cette lésion, mais encore sans nulle lésion soit du cœur,. soit des artères; et il conclut à la nature nerveuse de cette affection. Il recherche ensuite le siège probable de cette névralgie, et, d’après l’analyse des faits, il émet l’opinion
— Bi¬
que le siège de cette maladie peut varier, et celle-ci occuper le plexus cervical superficiel, se prolonger dans les nerfs nés du plexus brachial, ou encore frapper le nerf pneuinogastrique. Laennec ouvrait ainsi les voies à la saisissante étude des névralgies qui, depuis lui, a reçu de si nombreux et beaux développements.
J’énumère tous ces faits, messieurs, pour vous bien faire sentir quelle souplesse et quelle largeur Laennec portait dans son observation. Jamais rien d’exclusif dans ses opinions ; ce qu’il avait vu d’un côté ne l’empêchait pas de regarder et de voir du côté opposé; ou mieux les oppositions que les esprits étroits imaginent n’existaient pas pour lui, elles disparaissaient en entrant dans l’ample sein de la science, soumises qu’elles y étaient à une unité supérieure. Intelligence ouverte à toutes les vérités médicales, Laennec ne repoussait rien, ni de ce que le progrès du jour amenait, ni de ce que les saines traditions et l’observation des grands maîtres consacraient. Il en donna la preuve au sujet de deux questions capitales qui forment, à bien dire, la doctrine des maladies aiguës, comme l’étude des diathèses livre la doctrine des maladies chroniques. Ces questions, trop souvent défigurées, sont l’influence des constitutions médicales et l’essentialité des fièvres.
Laennec avait porté toute son attention de clinicien sur les constitutions médicales annuelles ; il a môme publié la relation de deux constitutions médicales observées par lui à Paris : l’une, de 1807, a été écrite en collaboration avec Leroux, Bayle, Fizeau; la constitution de l’année 1813 est son œuvre exclusive. Laennec ne croyait pas seulement aux constitutions annuelles des maladies régnantes ; il proclamait encore l’existence de constitutions plus générales et plus persistantes, de celles que l’école devienne, et Stoll en particulier, appelaient stationnaires ; il signale, à ce sujet, le changement survenu
en 1804 dans la constitution stationnaire des maladies. Je vais laisser le maître s’exprimer lui-même sur ces paints culminants de l’observation médicale : « Pendant la longue constitution bilieuse, dit Laennec, qui a régné à la fin du siècle dernier, presque tous les médecins étaient devenus humoristes : De Haën combattait la bile et la saburre par la diète et les délayants à haute dose; Stoll pardes émétiques répétés ; et, dans le même temps, Finke employait avec succès ce dernier moyen dans la péripneumonie, la pleurésie et les autres affections inflammatoires. Mais ces habiles praticiens savaient modifier leurs méthodes suivant les indications; et si la constitution régnante eût changé brusquement, ils auraient aussi su reconnaître que les maladies avaient changé de. nature, quoiqu’elles n’eussent pas changé de nom. Un grand nombre de leurs disciples, au contraire,, ont continué de faire un emploi abusif des purgatifs et des vomitifs jusque dans ces dernières années, et; rnalgré le caractère éminemment inflammatoire qu’ont pris, depuis 1804, les maladies régnantes. ,
» Il est des esprits qui, lors même qu’ils ne manquent ni d’étendue ni de pénétration, semblent destinés, en quelque sorte, à se mouvoir dans une seule ligne, et à qui il est impossible de voir le mémê objet de plus d’un point de vue. Brown, frappé sans doute d’une épidémie qui régnait sous une influence adynamiqùe, s’écrie : <( Qui a jamais vu un péripneumonique cracher du sang?» et il.prescrit les toniques et les excitants dans les maladies inflammatoires. Plus souvent encore, et dans des temps divers, on a vu des praticiens du nombre de ceux qu’un plaisant qualifiait du titre de laniodoctores, continuer, sous une constitution asthénique, le fréquent usage de 4a saignée, qui leur avait réussi sous une constitution inflammatoire. Aucune méthode n’est blâmable absolument et en elle-même; il est
certain que l’alcool est quelquefois un excellent antiphlogistique, et que les saignées générales ou locales sont souvent fort utiles dans les fièvres dites putrides; mais combien peu d’esprits sont capables de s’élever au sage tâtonnement de Sydenham, et d’abandonner leurs théories au moment où change le génie propre des constitutions médicales ! Sans doute, il serait plus commode de pouvoir s’en tenir avec sécurité à une seule méthode l’art ne serait plus long, et l’expérience aurait enfin donné un démenti à cette sagesse antique dont le mépris est un caractère commun à tous les hérésiarques de la médecine. ■)) Cette page toute hippocratique ne respiret-elle pas la science la plus libre, un art excellent, une expérience consommée des hommes et des choses?
La question des fièvres, plus grave et plus haute encore, passionnait singulièrement, au temps de Laennec, le monde médical. Ces maladies sont-elles générales et essentielles, ,c’est-à-dir’e sont-elles des entités morbides distinctes et traduisant une affection primitivement générale du système vivant? La science, parle concours jusqu’alors unanime des médecins, avait répondu affirmativement, et la classe des fièvres était inscrite en tête de toutes les nosologies. Broussais vint, et contre tout le passé de la médecine, contre môme tout le présent, il nia résolûment l’existence nosologique des fièvres, et affirma que celles-ci étaient de simples affections symptomatiques d’une inflammation locale primitive. Cette inflammation, ajoutait-il, est celle de la muqueuse de l’estomac et de l’intestin; aux fièvres il substitua la gastrite et la gastro-entérite. Par quels efibrts étonnants de polémique Broussais en vint-il à entraîner, à subjuguer une grande partie des générations qui l’écoutaient? je n ai pas à vous le raconter ici ; je veux seulement vous dire qu’en face de Broussais, et nonobstant les entraînements irréfléchis de l’opinion, Tjaennec maintint énergi-
quement le grand dogme de ressentialité des fièvres ; et vous savez, messieurs, par tous les enseignements que vous recevez, si la science en a déûnitiyenient consacré lavérité.
Vous devinez si Broussais dut pardonner à Laennec une opposition quïl considérait volontiers comme une injure personnelle. La croyance aux fièvres, voilà peutêtre la vraie et i’unique origine des accusations dont il poursuivit les travaux de l’auteur du Traité de Vauscultation. D’autantplus que tout se tient; qui croit aux fièvres et refuse.de les regarder comme effets d’une inflammation localecroiraaux diathèses scrofuleuse, tuberculeuse, cancéreuse, goutteuse, et refusera de regarder le tubercule, le cancer, les typhus comme produits de l’inflammation. Tout cela indignait Broussais ; et cette logique de notre illustre auteur, il cherchait à la présenter comme une absurde contradiction. Écoutez, en effet: «Laennec est un homme opiniâtre, dominé par un petit nombre d’idées fixes, etn’épargnant pas les sophismespourles faire prévaloir; ce qui le conduit,souvent aux contradictions. Exemples : il soutient la doctrine humorale des anciens sur l’essentialité des fièvres, en témoignant pour eux la plus grande vénération, et fait toutes sortes d’efforts pour ridiculiser l’opinion des modernes, qui pensent que les inflammations peuvent produire les tubercules, les squirrhes, les cancers, etc.,; et le principal motif de sa dérision est que cette opinion n’est que la reproduction des théories surannées des classiques, qui prétendaient que l’induration blanche était une des terminaisons de l’inflammation. ».
Ailleurs, les sarcasmes de Broussais revêtent une autre forme et si inattendue qu’on pense rêver en lisant : « Les fièvres, dit Broussais, que notre auteur (c’est toujours Laennec) affecte de nommer essentielles, parce qu’il est l’amant du vague et de l’insubstanticl.... » Il ajoute plus
bas qu’il est des genres de cerveaux qui ne reculent pas devant cette absurdité, et il appelle ensuite tout cela le jargon des spiritualistes ou ontologistes, ce qui est tout un suivant lui; ailleurs, il dit que depuis la première jusqu’à la dernière page de son ouvrage, Laennec tombe à chaque instant dans les contradictions et les absurdités ; qu’il n’a à son service que les sophismes et les subtilités pour dissimuler la faiblesse de ses raisonnements; etc., etc.
Vous voyez, messieurs, où la passion peut conduire et quel langage, à un moment donné, s’est parlé dans notre science. Laennec amant du vague et de l’insubstantiel, lui l’anatomo-patbologiste consommé, le savant qui avoue ne s’étre guère occupé durant sa vie que des espèces anatomiques des maladies, l’observateur accompli à qui nous devons l’auscultation !
Broussais avait un mot, messieurs, par lequel il résu-' mait toutes ses accusations contre la pathologie de Laennec, et contre ceux qui comme lui ne cédaient pas aux exigences systématiques de la médecine dite physiologique : ce mot, ce blâme suprême, c’était l’ontologie. Laennec était donc un partisan de l’ontologie médicale, ou suivant une synonymié familière à Broussais, del’obseurantisme scientifique et des préjugés rétrogrades. Ce reproche d’ontologie, Broussais ne le limitait pas aux conceptions de Laennec touchant le tubercule, le cancer, la mélanose ; conceptions que ce reproche pouvait atteindre avec quelque apparence de raison, car Laennec avait poussé trop loin l’idée des productions accidentelles sans analogue ; il accordait à ces produits une sorte d’indépendance et d’animation qui ne leur appartient pas, et qui est contraire aux principes d’une saine physiologie, comme à ceux d’une saine nosologie. Non, aux yéux de Broussais, tout était ontologie rétrograde dans les travaux pathologiques de Laennec ; la phthisie et le
cancer, ontologie; les fièvres, ontologie; le catarrhe et ses diverses espèces, ontologie; les maladies elles-mêmes que Laennec déclarait symptomatiques, l’œdème du poumon, l’apoplexie pulmonaire, la gangrène du poumon, ontologie; l’asthme, les palpitations nerveuses, l’angine de poitrine^ ontologie encore et toujours.
Pour répondre à ces accusations, Laennec n’aurait eu qu’à rappeler les. déclarations par lesquelles il commençait la deuxième partie du Traité de l'auscultation, celle qui est consacrée aux maladies du poumon : « Je ne chercherai point sur les pas de Linné, de Sauvages, de Cullen et de Pinel, à diviser les maladies en genres et en espèces, à la manière des naturalistes : la nature de la science que nous cultivons ne permet pas, ce semble, d’espérer la résolution d’un semblable problème. Les espèces zoologique et botanique sont des êtres, et les maladies ne sont que des modifications dans la texture des organes de l’économie animale, dans la composition de ses liquides ou dans l’ordre de ses fonctions. »
Mais qu’aurait importé à Broussais le sens et la portée des principes énoncés en ces lignes? Il n’y avait qu’un moyen à ses yeux d’éviter les accusations d’ontologisme ; c’était d’engloutir dans une seule modalité morbide toutes les modalités distinctes de la nosologie; c’était de supprimer toutes les espèces diverses pour ne reconnaître qu’une seule et même affection vitale, l’irritation et sa suivante fidèle l’inflammation; une seule et même maladie, la gastrite ou la gastro-entérite. Au demeurant, si Broussais résumait toutes ses accusations en une, Laennec résumait toutes ses réponses en celle-ci : « Que répondre, en somme, à de semblables arguments? Le seul fait qui me paraît en résulter évidemment est celui-ci : C’est que M. Broussais et moi cultivons des sciences tout à fait différentes, sinon dans leur but définitif, au
moins dans leur objet immédiat. » Cruelle mais juste réponse!
Yous pensez peut-être, messieurs, qu’entraîné par ses travaux de détail, absorbé par ses propres conquêtes, Laennec avait dû négliger les questions de doctrine et les travaux de l’antiquité médicale. Tout au présent, et enorgueilli des richesses que chaque jour lui livrait, pbuvait-il ne pas dédaigner un passé ignorant, et des vues générales qui ne se traduisaient en aucun fait palpable, en aucun signe visible des maladies? S’il en eût été ainsi,' une ombre regrettable obscurcirait une vie sçientiüqué que nous avons lu usqu’ici sc développer én pleine lumiérè. ■ .
Tliis j’étudiè les hommes et les choses de notre science, plus je médite sur les conditions propres et les fondements essentiels be la médecine, et plus s’affermit en moi la conviction que rien de vraiment grand ne saurait s’élever, parmi nous, eii dehors de l’action féconde des notions de doctrine. Or, messieurs, je vous ai montré assez de grandeur en Laennec, pour que vous puissiez préjuger si les forces que les études doctrinales donnent à l’esprit et. à l’observation ont pu lui manquer. Vous n’avez plus même à le préjuger ; vous n’avez qu’à vous rappeler et ses opinions et ses paroles sur les questions médicales que npus avons successivement abordées. Le rôte qu’il assigne ,à, l’anatomie pathologique, les idées nosologiques qui le dirigent, ne sont-ils pas l’application directe et formelle des pures doctrines, que, de siècle nn siècle, les maîtres de l’art se sont transmises comme le; flambeau vivant et l’inspiration nécessaire de toute vérité .médicale ? ;
^ Mais Laennec, messieurs, n’en est pas réduit à ces témoignages indirects, dont on pourrait peut-être suspecter la valeur. Dès son entrée dans la carrière, il affirme
ses sentiments de doctrinn, et loin de les démentir depuis, il a été en les accentuant toujours davantage. La thèse de Laennec en est une preuve éclatante. Ce jeune lauréat, qui deux ans auparavant remportait les grands prix de médecine et de chirurgie à l’école de Paris, qui dès lors enseignait dans des cours particuliers l’anatomie pathologique, soutenait en 1804 une thèse inaugurale intitulée : Propositions sur la doctrine d’Hippocrate. Ce travail n’est pas une compilation banale^ une redite de lieux communs scolastiques sur les œuvres du Père de là médecine ; non, certes ; le trivial n’allait pas à cet esprit indépendant qui voulut toujours voir et juger par lui-même ; cette thèse est déjà une œuvre originale et sortie- d’une connaissance approfondie du génie ef de la doctrine hippocratiques. L’idée mère en est d’une saisissante"vérité! et ueuve au temps où Laennec écrivait; quelques courtes citations vont vous permettre d’en juger.
« Toute la doctrine médicale d’Hippôcraté, dit Laennec, me paraît consister dans l’idée systématique suivante : parmi les symptômes que présente une maladie, il en est qui -lui sont propres et qui la caractérisent ; il en est d’autres quipjeuvent se rencontrer dans toutes les maladies.... Les symptômes du premier ordre constituent ce que l’on pourrait nommer le propre de la maladie. Ils servent à la distinguer de toutes les autres : ce sont les véritables signes diagnostiques des pathologistes; ils indiquent l’espèce et le siège de la maladie. Les symptômes du second ordre sont communs à toutes les maladies, et ne peuvent par conséquent servir à former leurs caractères distinctifs ; ils indiquent seulement un trouble plus ou moins grand dans Téconomie animale ; ils se manifestent toutes les fois que ce trouble existe, quelle qu’en soit la cause..... Ces symptômes communs des maladies indiquent leurs divers degrés de violence ; ils servent à porter le pronostic non-seulement surl’événement de la maladie, mais même
sur tous les incidents qxà. peuvent arriver pendant son cours ; ils coniprennent la plus grande partie des signés pronostics des pathologistes. »
Telle est l’idée, messieurs, que Laennec développe dans sa remarquable thèse ; idée si vraie qu’elle devait surgir, quarante ans plus tard, sous la plume savante de celui qui n’a pas seulement édité et traduit les livres hippocratiques, mais qui a tracé la plus large et la plus pénétrante interprétation des dogmes fondamentaux de la médecine d’Hippocrate ; je parle de M. Littré. Dans un exposé général de la doctrine d’Hippocrate, l’illustre traducteur, en effet, cherchant le dogme fondamental et la raison même de la science grecque, aboutit à une conclusion identique avec celle qu’émettait le candidat au doctorat de 1804. Ce rapprochement offre un tel intérêt que je vous demande la permission de vous le soumettre en empruntant à l’exposé de M. Littré quelques courts mais instructifs passages : « Maintenant quelle est l’idée dernière de cette doctrine (la prognose hippocratique) ? C’est que la maladie, indépendamment de l’organe qu’elle affecte et de la forme qu’elle revêt, est quelque chose qui a sa marche, son développement, sa terminaison. Dans ce système, ce que les maladies ont de commun est plus important à considérer que ce qu’elles ont de particulier ; et ce sont ces portions communes qu’il faut étudier et qui constituent le fondement de la prognose. On peut encore l’exposer autrement : la prognose est, si je puis m’exprimer ainsi, le diagnostic de l’état général, diagnostic dans lequel le médecin ne tient qu’un compte très-secondaire de l’organe malade, ou, pour me servir du langage d’Hippocrate, du nom de la maladie. Dans la prognose, ce que nous appelons diagnostic et ce que nous appelons pronostic se trouvent confondus et réunis ; et cette réunion provient de ce que le médecin de l’école de Cos, attaché surtout 4 reconnaître l’état général du
malade, diagnostique, il est vrai, une certaine condition actuelle, mais prévoit en même temps, d’après les règles de son art, une certaine marche du mal, et même en apprécie, dans le passé, quelques circonstances.i.. De sorte que l’école de Cos, maîtresse de l’idée de l’unité, ou, en d’autres termes, du développement de la maladie, et peu instruite sur les particularités, c’est-à-dire sur le siège, sur la condition anatomique, sur l’étendue de chaque affection, se tourna tout entière vers la recherche de la communauté des maladies; c’est le résultat de cette étude qu’Hippocrate a consigné dans le beau livre qui est intitulé le Pronostic^ »
N’est-ce pas là, messieurs, sOus uneiorme peut-être plus philosophique et plus ferme, le tableau même que traçait Laennec ; et n’admirerez-vous pas, avec moi, qu’au sortir de ces temps orageux où l’érudition était si rare, au milieu de l’entraînement de nouveautés qui enivraient les esprits, un homme, qui cessait à peine d’être un élève, ait assez pénétré le sens caché des doctrines hippocratiques, pour que les jugements qu’il émet arrivent à être confirmés de point en point par celui qui représente, parmi nous, la plus riche érudition médicale, je pourrais dire, la plus riche érudition scientifique ?
Ce culte des doctrines hippocratiques avait fortement pénétré l’âme de Laennec, et s’y confondait avec l’amour même de la vérité qui fut sa passion dominante. Aussi était-il sur la brèche toutes les fois que ces chères doctrines lui semblaient compromises, ou recevaient quelque atteinte publique. C’est ainsi que dans le journal de médecine de Corvisart, Leroux et Boyer, Laennec écrivit plusieurs articles où il relevait les erreurs et les préjugés <( des hommes trop épris, suivant lui,f de certaines opinions nouvelles, et qui s’attachaient à jeter une sorte de ridicule sur le respect qu’ont toujours professé les vrais médecins pour la doctrine hippocratique. » Lui, l’homme
— kü —
de- progrès et que le souffle de la médecine moderne va pousser à la tête du mouvement scientifique, il ne craint pas de proclamer , non la pérennité d’une médecine arriérée, servilement enchaînée aux préceptes souvent bizarres ou incohérents, à l’observation incomplète, je dirai presque à l’ignorance hippocratique, mais bien la pérennité de la doctrine hippocratique, c’est-à-dire la certitude’des notions générales et essentielles, à l’aide desquelles la science grecque a pu se constituer malgré l’état d’enfance de l’analyse organique, et hors desquelles nulle science médicale ne saurait atteindre aux vérités dernières. Laennec sait que, sous cette doctrine, peuvent s’accomplir toutes les réformes, tous les progrès, la régénération de la science et de l’art. Écoutez, messieurs, la belle déclaration que je vais vous lire, et croyez à sa valeur, comme vous croyez à l’autorité du grand médecin qui l’a écrite :
« Hippocrate, dit Laennec, a pour lui des préjugés plus fondés que ceux de l’antiquité et de l’habitude. Les praticiens les plus remarquables par un goût sévère pour la médecine d’observation, les plus beaux génies qui aient illustré la médecine, se sont distingués par leur solide attachement à sa doctrine, parleur einpressement à la faire revivre, lorsque l’esprit de système avait envahi les écoles. Dans cette foule innombrable de zélés défenseurs d’Hippocrate, on remarquera les Bâillon, lesFernel, les Baglivi, les Houlier, les Dehaen, les Stoll, le grand Boerbaàve et Sydenham, le premier, sans contredit, des praticiens modernes.
» Que l’on examine, au contraire, quels senties hommes qui, dans tous les temps, ont attaqué la médecine hippocratique, non dans quelques points de peu de conséquence, mais dans son essence et dans son ensemble. Rome ancienne nous offrira Asclépiade, les siècles modernes, Paracelse et Van Helmont, et les brownistes, de
nos jours, nous présenteront leur maître. Ces hommes, . si différents par leurs principes, et réunis,en ce seul poin^ que l’on peut les regarder comme les hérésiarques de la médecine, ont entre eux trois caractères communs : une ignorance presque absolue de ce qui avait été fait avant eux ; une sorte de manie enthousiaste, qui leur faisait mépriser les leçons trop lentes de l’expérience, et fonder la médecine sur des bases créées par leur imagination ; un égal éloignement pour la doctrine et les écrits d’Hippocrate. . ,
, » Çes vains systèmes se sont écroulés ; ceux qui leur ont succédé disparaîtront également; et le majestueux édifice de la. doctrine-hippocratique peut encore être offert sans crainte après vingt-cinq siècles à l’examen le plussévère, et àl’admiration des médecins observateurs. ))
Opposera-t-on à cet attachement profond pour les doctrines hippocratiques le dédain que Laennec montre souvent pour les théories, et les, regrets qu’il exprime qu’on ne puisse les bannir entièrement du champ de la science ? Il n’y a pas, croyez-le, opposition formelle entre ces deux sentiments ; au contraire, ils s’accordent et se complètent l’un l’autre. Quoique Laennec ne songe pas à exprimer formellement cet accord, il en a certainement conscience. Il sait instinctivement quelle distance sépare les théories et les systèmes qui traversent la science et l’encombrent de leurs débris, et pette doctrine qui n’çst ni théorie, ni système, mais affirmation même des bases fondamentales et de l’existence propre de la médecine ; cette doctrine,, il la proclame éternellement destinée à reparaître et à subsister en face des idées systématiques, quelque vêtement que celles-ci revêtent, qu’elles aient ou non la faveur du jour, les entraînements de l’opinion, l’appui même des, grands noms ou celui des grandes positions officielles.
Le temps me manque, messieurs, pour vous parler
dignement de Laennec comme thérapeutiste. Tant de vraie science, tant de sûreté et de sagacité d’observation, tant d’indépendance de jugement ne pouvaient ne pas se refléter dans le praticien, dans l’homme de l’art habile à saisir et à remplir les indications de la nature souffrante. Laennec avait presque à retrouver la thérapeutique ; sa connaissance approfondie du passé lui en facilitait la tâche ; ce secours ne lui était pas inutile, car les inspirations du temps n’étaient guère propres à développer ni l’amour, ni le sentiment juste de l’art. Pinel enseignait qu’il vaut mieux se proposer de bien déterminer la place d'une maladie dans le cadre nosologique que d’en chercher le remède ; Broussais supprimait la thérapeutique en n’en conservant qu’une, celle des méthodes antiphlogistiques poussées jusqu’aux extrêmes rigueurs. Laennec, en établissant qu’il était d’autres maladies inflammatoires j en reconnaissant, d ’un côté, l’existence des constitutions médicales et celle des formes stationnaires des maladies ; et, d’un autre côté, en retrouvant dans l’étude dès maladies de poitrine l’impression originelle et active des affections diathésiques, ramena, dans les maladies aiguës, comme dans les maladies chroniques, l’intervention légitime de la thérapeutique. Il montra, en outre, que la méthode antiphlogistique ne se réduisait pas à une seule formule, et il étendit le champ de Faction médicale par ses études assidues de la médication controstimulante. L’influence exercée par Laennec dans la direction de l’art, a été jugée de haut et mis en toute valeur dans un livre que chacun de vous a probablement lu et médité, et qui a beaucoup fait pour la restauration des études thérapeutiques. Aussi je m’arrête pour vous citer les propres paroles du traité de MM. Trousseau et Pidoux :
« Enfin Laennec, disent-ils, se servant de la matière médicale comme d’une pierre de touche et d’une contreépreuve pour juger la spécialité de chacune des affections
— kl —
morbides et des diathèses, restaure les médicaments du môme coup que les maladies ; et c’est une chose merveilleuse dans l’histoire de notre science, de voir les uns et les autres assis par lui plus solidement que jamais sur la base anatomique où, quelques années avant, Broussais avait inscrit leur ruine. Où est l’anatomopathologiste capable d’une telle force d’observation? Nous le répétons : la gloire de Laennee est d’avoir rétabli la nosologie et la matière médicale par l’anatomie pathologique, qui est un des côtés delà science des maladies. C’est par cette porte que Laennee est rentré dans la médecine, tandis que c’est par elle qu’en sont sortis ceux qu’on appelle ses successeurs et ses émules. Il y a entre eux et lui la différence du naturaliste vulgaire au médecin éminent. »
De pareilles doctrines pouvaient-elles conduire à l’empirisme, comme on en a accusé Laennee? En restaurant les diathèses, et en y soumettant les espèces anatomiques qui en relèvent, Laennee en conclut-il que l’art ne doit jamais avoir en vue que la recherche des spécifiques ? Cette conclusion serait-elle implicitement dans ses doctrines ? Quelle est donc la diathèse qu’un spécifique guérit ou pourrait guérir? La manière dont Laennee comprend les diathèses et leur origine pathogénique n’est-elle pas contradictoire avec l’idée de spécifique? A-t-il jamais enseigné qu’il y eût des médicaments qui luttent directement contre la cause matérielle de la maladie ; a-t-il jamais assigné aux maladies une pareille cause ?
Après vous avoir montré le médecin, messieurs, il me resterait à vous parler de l’homme, de l’écrivain, du lettré.
D’une nature méditative et un peu triste, d’une organisation délicate, d’une santé souvent éprouvée, Laennee semblait craindre le bruit et l’éclat, loin de les rechercher. Il n’entraînait, ni ne*flattait la foule, et ne connais-
sait pas l’art de la passionner. Nommé en 1823 professeur de clinique à cette faculté, il sembla choisi pour couvrir de sa renommée et excuser, en quelque sorte, une ordonnance de dissolution de la faculté de médecine de Paris, qui fut comme une insulte à l’indépendance scientifique et à l’autorité légitime d’un des corps savants les plus glorieux de ce pays. On ne dit pas que les élèves de ce temps s’empressassent en grand nombre pour écouter son enseignement trop austère peut-être. D’ailleurs, il professa peu d’années. La mort vint bientôt mettre fin à sa vie épuisée par un incessant travail. Le style de ses œuvres est sévère, dégagé de tout faux brillant, mais clair et savant dans sa simplicité; vrai style de maître, il est fortement empreint de ce charme qui naît du juste rapport du langage avec le sujet même que ce langage doit traduire. Laennec était le plus lettré des médecins de son temps ; helléniste consommé, cet admirateur d’Hippocrate pouvait le lire dans sa belle et forte langue.
J’ajouterai, messieurs, comme dernier trait à l’esquisse de cette grande figure, que tant de travaux, tant de connaissances acquises, tant de découvertes réalisées furent le fruit, non d’une longue et pleine vie, mais d’une vie courte et souvent traversée par la souffrance. René- Ïhéophile-Hyacinthe Laennec, né à Quimper, en 1781, mourut le 13 août 1826, à Ouarneney : il avait quarantecinq ans. ;
C’est presque l’âge, messieurs, où le médecin arrive à bien comprendre l’étendue de sa science, les difficultés de l’art ; il les comprend parce qu’il ne s’en dissimule plus aucune. Mais à cet âge avoir accompli de tels travaux, qu’ils semblent séparer par des abîmes le passé de la science du présent qu’ils lui font, de l’avenir qu’ils lui préparent ; c’est un fait, messieurs, qui ne saurait exciter trop d’étonnement. Dans les arts, les conceptions du génie sont presque spontanées, et qelui qui est marqué par la
destinée n’a, pour ainsi dire, nul besoin d’apprendre et de savoir; il crée et ses créations immortelles susciteront des transports d’admiration d’âge en âge renaissants. Raphaël et Mozart peuvent mourir à trente-sept ans ; leurs œuvres d’enfant ne sont-elles pas déjà presque divines? Mais dans les sciences, les grandes choses ne s’accomplissent que lentement, surtout dans les sciences d’observation ; ici le temps est un élément nécessaire ; il faut longuement observer la nature pour surprendre quelques-uns de ses secrets. Cela est vrai dans la science de l’homme malade, plus encore que dans tout autre ; et l’aphorisme qui oppose la brièveté de la vie à la longueur de l’art, aux illusions de l’expérience, aux difficultés du jugement exprime les sévères mais fatales conditions qui nous sont imposées. Laennec sembla échapper à ces dernières et dures nécessités ; sa vie finit avant le terme ; mais l’art, l’expérience, le jugement ne connurent pas de maître qui les ait poussés plus loin.
Pari».—Imprimerie de E. Martinet, rue Mignon, 2.