‹ Laennec, sa vie et son œuvreChapitre 17 sur 24 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

A toute thèse, H faut une conclusion. Mais que conclure de Tœuvre de Laeiinec qui n'ait déjà été dit dans le cours de ce travail? A embrasser d'un regard d'ensemble, celle œuvre admirable, cessera, semble- t-il, de son harmonie autant que de son étendue qu'on sera frappé. Ce que Ton connaît surtout de Laennec, c'est la découverte de TausculLalion, mais son plus grand titre de gloire n'est pas tant cette découverte elle-même que les applications qu'il sut en faire à la pathologie^ si un autre eût pu avoir Tidée ingénieuse d^écouter les bruits du cœur et de la poitrine, il est permis de douter qu'il eût su comme lui en extraire les signes merveilleux que nous connaissons. Nous pouvons nous demander, après avoir apprécié Tœuvre innombrable de Laennec, comment il put la réaliser, par quels moyens/quelles qualités forment pour ainsi dire l'essence de son esprit médical, comprendre ce qu'il y a en lui de véritablement génial ; ce sera en quelque sorte faire la philosophie de son œuvre et montrer l'enseignement qui s'en dégage.

Le moment où apparaît Laennec est une de ces époques scientifiques où les progrès surgissent de

toutes parts avec d'autant plus de force qu'ils se son! fait attendre plus longtemps. La Médecine, à la fin de ce xvm* siècle, dont la Révolution va changer de fond en comble l'édifice social, la Médecine elle aussi va être secouée sur ses bases et complètement trans* formée. Les anciennes Facultés, ne Pavons-nous pas vu pour Guillaume-François Laennec à Nantes, restaient figées dans des traditions séculaires, l'interprétation scholastique des textes anciens était toujours la principale occupation des élèves et des maîtres. Sans doute, à travers les siècles, des progrès s'étaient accomplis et, au cours de cet essai, j'ai été souvent amené à exposer une partie d'entre eux, mais si un petit nombre de savants, comme Morgagni pour n'en citer qu'un seul, s'évadait des éternelles et stériles discussions pour observer les faits, la masse des praticiens demeurait les prisonniers de la rhétorique et ignorait presque totalement, ce que pouvait être la médecine d'observation.

Mais voici que la Révolution abat les Facultés et leur enseignement suranné. L'Ecole del'an III s'élève et du même coup, par un hasard prodigieux, tandis que les institutions excellentes se trouvent édifiées, les hommes nécessaires pour la tâche nouvelle sont présents. C'est Corvisart qui va fonder la Clinique médicale et dont l'Ecole, basée sur les faits, avide d'explorations, délaissant enfin les vaines disputes pour l'observation rigoureuse, inaugure la science médicale moderne. C'est Pinel qui essaie un inventaire raisonné de la pathologie interne.C'est Desault qui fonde la Clinique chirurgicale, c'est Bichat enfin qui, par une

découverte féconde de conséquences, renouvelle la médecine tout entière.

Tandis que les cliniciens, penchés sur les lits des malades, analjrsenl les symptômes et cherchent à les classer, voici que de jeunes hommes, après Bichat et encouru gés par Corvisart, reprennent le labeur deMorgagni et cherchent à démêler sur les tables d'amphithéâtre les restes matériels, preuves indiscutables des maladies. Elevé dans cette atmosphère scientifique exceptionnelle et sous Tœil d'un maître incomparable, Laennec développe les qualités premières de son esprit. Déjà porté par ses dons naturels vers la précision rigoureuse de l'observation, son intelligence froide, concentrée, méditative, apprend à voir les faits tels qu'ils sont; d'une part les symptômes révélateurs des troubles des fonctions, monument déjà vieux, si bien édiBé sur beaucoup de points par les anciens, et que Térudition de Laennec sait apprécier à sa juste valeur; d* antre part» avec la persévérance tenace, comme obstinée qui le caractérise, il s'empare du nouveau domaine de Tanatomie. pathologique; il dépouille tout ce qui a été publié, il pratique avec une avide curiosité les autopsies, il compare les faits, les juge et arrive ainsi en peu d'années à se faire sur la médecine des idées fortes et certaines. Quand il est docteur, — qu'on se rappelle sa thèse et sa classification anatomo-pathologique — il est déjà en pleine possession d*uue doctrine qu'il n'abandonnera plus. La science est désormais bien orientée. Les Maîtres de Tan 111 Font engagée sur la route féconde de l'obgervation et la pléiade des élèves qu'ils ont formés

fait espérer de brillants médecins et de grands travaux. Les années se suivent assez monotones quand tout à coup surviennent deux événements d'une im« portance capitale. Tout d'abord c'est en i8i 5 Tannonce à grand fracas d'une révolution médicale et en 1 819 la publication de la découverte de l'auscultation. Je ne veux pas revenir ici sur ces événements et leurs conséquences qui forment la plus grande partie de ma thèse, je voudrais seulement dégager la philosophie qu'ils contiennent et qui aidera à comprendre la valeur du génie de Laennec.

L'Histoire delà Médecine renferme plus d'un exemple des tentatives d'esprits ardents et passionnés pour donner à la médecine une doctrine définitive, répondant à tous les cas et simplifiant les infinies difficultés qu'elle soulève. Vart est long^ l'espérance de ces imaginatifs fut qu'il serait désormais court et facile, mais il ne surent pas comprendre qu'on ne surprend les lois de la nature qu'après mille efforts lentement poursuivis. Broussais, avec ses prétentions scientifiques ne diflère pas de ces égarés et sa doctrine systématique fut d'autant plus dangereuse qu'elle revêtait précisément une allure rationnelle, qu'elle semblait s'appuyer sur les faits d'observation. Le grand réformateur était doué d'un talent polémique redoutable, et certes il était de taille à ébranler fortement le vieux monument de la Médecine hippocralique.

Pendant que la Doctrine physiologique fait des progrès rapides parmi les jeunes générations, Laennec, resté fidèle à l'antique méthode, découvre par hasard un nouveau moyen d'exploration; pendant trois an-

nées il se consacra tout entier à son étude et à son application aux maladies du poumon et du cœur. Que lui imporlent les théories? les signes qu'il entend sont des faits cerlaîns, tangibles, ils indiquent nécessairement quelque chose : ce quelque chose, c'est Tanatomîe pathologique qui en donnera la clef. C'est évidemment très simple; mais quoi de plus simple que la médecine d'observation, et pourtant de quelles embûches n* est-elle pas entourée, combien il est difficile de dégager, au milieu des faits disparates et obscurs» la vérité 1 Laennec ne se laisse impressionner par aucune autre considération que la constatation des choses: et cette force d'observation rigoureuse dont les résultats ont été si étonnants et que bien peu de médecins ont présenté au même degré, qui égale et dépasse celle de Corvisart,c'est elle qui met cet esprit médical hors de pair, qui constitue véritablement le génie de Laennec.

En parallèle avec cet admirable esprit scientifique et, comme pour mieux faire ressortirsa grandeur, voici Brous sais. C'est certainement une belle intelligence, un médecin instruit et consciencieux, mais au lieu du jugement froid qui doit être l'apanage de l'esprit médical, il est doué d'une ardente imagination, et cette qualité, qui Feût servi dans les lettres et les arts, le perd dans la science. Il croit avoir observé la fréquence extrême des phlegmasieschroniques,illes considère comme les conséquences des inflammations aiguëSj l'anatomie pathologique Téblouit,!! ne voit plus dans la maladie que l'organe lésé, son imagination lui suscite cette explication commode de l'irritation

et voici une façon de théorie organicienne fondée. Et n'est-ce pas véritablement stupéfiant de voir ce solidiste presque absolu, pour qui tout symptôme n'est que le cri de l'organe souffrant, pour qui toute maladie ne dépend que de l'organe irrité, accuser l'Ecole anatomo pathologique d'étudier avec trop de soin et de séparer sans utilité les diverses lésions anatomiques ! Les tubercules, le cancer, toutes les matières morbifiques que la jeune Ecole a différenciées n'auront donc plus aucune signification si l'irritation, véritable Protée de la Médecine, engendre toutes les lésions de la même façon et à des degrés seulement plus ou moins prononcés.

La jeunesse contemporaine s'enthousiasme pour ce système qui eût arrêté, et peut^tre pour longtemps, l'essor merveilleux delà Médecine devenue enfin scientifique, si Laennec ne se fût trouvé pour lui barrer la route. Mais le grand clinicien, qui vient de découvrir tant de maladies et que l'Ecole officielle reconnaît avec raison pour son chef, ne laisse pas entamer sadoctrine hippocratique et ne fait aucune concession. Il montre la base chancelante du système, le néant de ces tentatives théoriques, la fausseté de cette étiologie pour la plupart des cas ; il refuse de voir dans la lésion la cause de la maladie quand ellen*en est que l'effet, seulement l'une des conséquences ; dédaignant enfin et ces mœurs polémiques et cette besogne si différente de la sienne, il continue à regarder les faits, comme si Broussais n'eût jamais existé. Après sa mort, la bataille continuera non moins intéressante et c'est Ândral, le fondateur de l'Humorisme scientifique mo-

derne, qui soutiendra avec ua très grand talent la cause de la médecine d'observation.

Les contemporains n'ont pas apprécié^ ainsi qu'il convenait^lavaleurdugrandclinicien. Aujourd'hui que la Médecine est assise de façon inébranlable et définitive sur l'observation et l'expérimentation, et après les prodigieuses conquêtes du xrx* siècle, avec le recul nécessaire à l'Histoire, nous pouvons mieux juger tout ce qu^on doit à Laennec. Non seulement il fut l'inventeur du moyen d'exploration qui pendant longtemps encore sera le plus merveilleux de tous, non seulement il fut le créateur, par une puissance de rigueur scientifique qui confine au génie, de la pathologie du poumon, mais encore il fut le défenseur sagace et intrépide du domaine de la Médecine scientifique. Dans une tourmente célèbre, il a maintenu les traditions du passé, sauvegardé la route unique qui conduit aux découvertes, et préparé ainsi les progrès de l'avenir.

Un enseignement éclatant se dégage de cette œuvre et le professeur Landouzy, dans sa leçon sur Laennec, le fit bien ressortir. C'est que la Médecine progressera non pas par des essais de doctrine ou de système universel, mais par des découvertes de faits nouveaux et particuliers, de signes permettant d'apprécier les dérangements organiques ; c'est par les moyens d'explorations, par les techniques nouvelles qu'on pénétrera plus avant dans les lois qui régissent l'organisme humain et non par des visions plus ou moins philosophiques. Sans doute est-il impossible de rejeter com* plètement toute théorie doctrinale, et même cela n'est guère souhaitable, car l'hypothèse qui est le résultat

elle résumé des faits peut être féconde; mais ce que Tœurre de Laennec invite à ne pas oublier, c'est que toute doctrine n'est qu'une vérité provisoire et qui devra être abandonnée dès qu'un fait bien et sûrement observé se trouvera en contradiction avec elle.

Ces remarques sont d'ailleurs superflues aujourd'hui que les générations contemporaines ne sont plus attentives qu'aux procédés d'explorations et d'analyses des humeurs, des tissus et des organes, aujourd'hui que la recherche de nouveaux moyens d'investigations est le but des efforts universels. Ce qu'il convient de ne pas oublier, c'est que l'origine de cette période scientifique, — où la Médecine, ne se contentant plus de la contemplation des phénomènes morbides, va au-devant d'eux, tâchant de les déceler dès leur début et jusque dans l'intimité de l'économie, — remonte à près d'un siècle, qu'elle commence avec la découverte de TAuscultation et qu'elle est due au génie de Laennec.

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