‹ Lafayette et la révolution de 1830Chapitre 10 sur 30 · LAlAYETTli · texte numérisé non relu

LAlAYETTli

crédit que les Noailles avaient à la cour y assurait une place brillante àLafayette ; elle lui fut offerte, mais il la refusa obstinément. Ce refus, dans un âge si accessible aux séductions du pouvoir, était la conséquence d'un sentiment de liberté né avec lui; et, peut-être , ne parai Ira-t-il pas puéril de rappeler ici une anecdote caractéristique , dont son professeur de rhétorique, depuis proviseur d'un lycée de Paris , M. Binet , aimait à parler. Appelé a une composition où il s'agissait de peindre le cheval parfait que l'ombre de la verge rendait obéissant, le jeune Lafayette peignit le cheval renversant, à cette menace, son cavalier, et recouvrant sa liberté.

La nouvelle de l'insurrection américaine contre l'oppression britannique marqua sa vocation. Les mesures prises dans l'intérêt de cette cause, par Lafayette alors âgé de dix-neuf ans, furent conçues et conduites avec beaucoup de prudence et d'habileté.

(( Mais, dit le docteur Ramsay(i), avant qu'il eût » pu exécuter son dessein, on reçut en Europe la » nouvelle que les insurgés américains , réduits à » deux mille combattans , fuyaient àjtravers le New- » Jersey, devant trente mille hommes de troupes ré- » gulières envoyées par l'Angleterre. Ces rapports )) désavantageux étouffèrent si complètement le » peu de crédit que l'Amérique avait en Europe au

B.amsayj dans la vie de Washington, par M.Mai'sball, et dans les ouvrages de MM. de Ségur, de Toulongeon , de Chateauneuf , Tickuor, etc.

(i) Histoire de la révoli^tion d'Amérique.

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Y> commencement de l'année 1777, que les oommis- » saires du congres américain à Paris, quoiqu'ils » eussent d'avance encouragé le projet de M. La- » fayette, ne purent se procurer un vaisseau pour en » hâter l'exécution. Dans de telles circonstances, ils )) crurent que la loyauté exigeait d'eux qu'ils le dis- » suadassent du dessein de poursuivre, pour le mo- » ment, sa périlleuse entreprise. Ce fut en^'ain qu'ils » agirent d'une manière si franche : l'ardeur que la » cause de l'Amérique avait allumée dans le cœur de » Lafayette ne pouvait être éteinte par des revers. » Jusqu'ici, leur dit-il , avec la véritable énergie du » patriotisme, y e n'avais Jait que chérir voire cause, » mais à présent je cours la servir; plus ell-e est tombée n dans l'opinion publique, plus l'effet que peut faire » mon départ sera grand; puisqu'il vous est impossible » d'avoir un vaisseau, je vais en acheter et en équiper » un à mes frais, et je me charge de porter vos dépé- )i ches au congrès. »

» En effet, Lafayette arriva à Charleston au com- » mencement de 1777 , le congrès ne tarda pas à lui » donner le rang de major-général , qu'il accepta , H mais sous deux conditions qui montraient l'éléta- » tion de son âme 5 l'une, qu'on lui permettrait de » servir à ses propres dépens , et l'autre, qu'il ne dé ' » buterait dans la carrière des armes qu'en qualité de » volontaire. »

Les cours de Londres et de Versailles, dont il avait bravé les plaintes et les défenses, tentèrent envain d'intercepter son passage, qui s'effectua avec autant

d'audace que de bonheur. Arrêté au port du Passage, où son vaisseau fut obligé de relâcher, il réussit à repasser la frontière et à se remettre en mer. Puis, sachant que des avisos étaient partis pour les stations des Antilles avec ordre de s'empaier de lui, il risqua la route directe vers la côte des insurgeus, alors infectée de croiseurs anglais, et il justifia ainsi la devise curnoîv! qu'il avait prise en partant.

Lafa^^ette fut blessé à la première bataille ( Brandy wine ) , ce cjui ne l'empêcha pas de rendre , dans cette mémorable affaire, un grand service à la cause de l'indépendance , en ralliant les troupes au pont de Chester. Peu de temps après ce premier échec , il rejoignit le général Greene dans les Jerseys, où il battit, avec quelques milices , un corps d'Anglais et de Hessois. Ce succès lui valut le commandement d'une division. Nommé, dans le courant de l'hiver suivant , commandant en chef dans le nord; commandement qu'une cabale ourdie contre Washington avait rendu indépendant de ce grand homme, Lafayette n'accepta qu'à la condition expresse de lui rester subordonné (i). Forcé, faute de moyens , d'abandonner l'attaque du Canada , le dévouement et le zèle dont il avait fait preuve dans cette circonstance, lui valurent les remercimens du congrès ; puis il défendit , avec une poignée d'hommes, une vaste frontière, combattit, dans un grand conseil de nations sauvages,

(i) On voit dans les historiens américains que, dans ce moment de crise contre Washington^ la fidélité de son jeune ami fut à la fois très-prononcée et très -utile.

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rinfluence anglaise , et reçut dans l'étendue de son commandement, le serment, alors prescrit, de renoncialion au roi de la Grande-Bretagne et de fidélité aux Etats-Unis.

Appelé par Washington à l'ouverture de la campagne, Lafayette parvint, par ses manœuvres, à dégager, sans perle , un corps de deux mille quatre cents hommes avec ses canons, que l'armée anglaise, commandée par les généraux Howe et Clinton, avait cerné à Barcnhill. II commanda dans la bataille gagnée à Montmoulh , d'abord une avant-garde et ensuite la seconde ligne de l'armée ; de là il conduisit un détachement destiné à seconder le mouvement du comte d'Estaing , conformément au traité d'alliance que le vœu national, à la manifestation duquel le départ de Lafayette n'avait pas peu contribué, détermina le cabinet de Versailles à conclure avec les insurgens. On voit, en effet, dans les relations contemporaines , à quel degré fut excité cet intérêt pour le jeune Lafayette, et l'effet qu'il produisit sur l'opinion publique. Aussi, lorsque les ambassadeurs des Etats-Unis, accompagnés de tous les Américains présens dans la capitale, parurent pour la première fois à la cour, tout le cortège crut devoir se porter chez la jeune épouse de Lafayette, pour lui rendre un hommage solennel.

A l'attaque de Rhode-Island , Lafayette commanda l'aile gauche de l'armée de Sullivan. Les mémoires du temps, et particulièrement la vie de Washington , par M. Marshall, monlrent avec quel dévouement il

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défendit l'honneur de ses compatriotes à l'occasion de la retraite de l'escadre française à Boston , et combien aussi son influence servit à étouffer ces premiers germes de mésintelligence entre les deux nations. Revenu rapidement de Boston pour l'évacuation de risle , il conduisit heureusement le réembarquement de l'arrière-garde : le congrès lui vota de nouveaux remercimens. Peu de temps après , les commissaires conciliateurs envoyés d'Angleterre mais repoussés par le congrès^ s'étant servis d'expressions injurieuses pour la France, le jeune Lafayette envoya un cartel à leuiprésident, lord Carlisle , qui ne l'accepta point. Il se rendit ensuite au congres , et demanda un congé pouialler dans sa patrie. Les résolutions les plus honorables pour lui furent accompagnées d'instructions particulières , et d'un ordre exprès aux ambassadeurs en Europe de se concerter en tout avec Lafa} ette. Le congrès lui vota une épée , qui lui fut remise par Franklin ; on y avait gravé plusieurs de ses actions d'éclat, et lui-même y était représenté blessant le lion britannique et recevant un laurier de l'Amérique délivrée de ses chaînes.

C'est ainsi que Lafayette , après avoir heureusement découvert et désarmé , près des côtes de France, une conspiration formée à loord de la frégate américaine par des prisonniers anglais , que son aversion pour la presse des matelots lui avait fait admettre dans l'équipage de la frégate, revit son pays après deux années d'absence et de combats : il avait alors vingt-deux ans. Lafayette fut accueilli avec enthou-

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siasme par le public et même par la cour. On retrouve les traces de cette double bienveillance pour le jeune soldat républicain, dans tous les Mémoires de l'époque (i). Celte faveur ne l'ut employée par lui qu'à servir la cause des Américains . 11 avait combiné, de concert avec Paul Jones, une expédition tendant à faire contribuer les villes maritimes anglaises au profit des États-Unis : elle fut fondue dans le grand projet d'une descente en Angleterre. Employé à l'élat-major du maréchal de Vaux , il ne cessait de solliciter des secours directs, et quoiqu'on lui eût dit à Philadelphie de ne pas demander des troupes pour l'intérieur des Etats-Unis , il outrepassa ses instructions , prévoyant qu'on serait bientôt dans le cas de lui en savoir gré. Enfin , après plusieurs conférences avec les ministres de Louis XVI, il fut décidé qu'une escadre serait envoyée à Rhode-Island , et qu'un corps commandé par Rochambeau, serait mis aux ordres de Washington. Franklin et Lafayette obtinrent aussi

(i) Voir les Mémoires de madame Campan , et les vers de Gaston et Bavard , copiés de la main de la Reine ^ le journal de son frère de lait Weberj voir aussi les relations contemporaines sur les hommages rendus par Voltaire au faîte de son triomphe, h la jeune madame de Lafayette ; le poëmc présente par Cerutti à l'empereur Joseph lois de son voyage , oîi se trouve ce vers •

Lafayette à vingt ans d'un monde était l'ajjpui. Les allusions aux spectacles ; les témoignages d'enthousiasme dans les villes de commerce , à Bordeaux, à Marseille, et l'on ne sera p.aâ étonné que le mouvement exciié par son départ , contrastant avec le vif mécontentement et les démarches des deux gouvcrnemcus de Londres et de Veisaillcs , ait eu une grande influence sur l'opinion publique de cette époque.

un prêt de plusieurs millions. Enfin , il arriva sur une frégate française à Boston , où , malgré l'ignorance dans laquelle on était des mesures concertées avec lui et par ses soins , il fut reçu avec enthousiasme par la population dont il avait déjà obtenu cette affection et cette confiance qui lui ont été conservées pendant plus de cinquante-quatre années avec une si honorable constance.

Durant la campagne de 1780, Lafayette commanda l'infanterie légère , division d'élite qui se regardait comme spécialement associée à sa fortune, ainsi que les dragons qui formaient l'avant-garde américaine , il accompagna Washington à son entrevue avec les généraux français , et pensa devenir avec lui victime de la trahison d'Arnold. L'hiver suivant, il marcha sur Portsmouth, en Virginie, pour y coopérer à une attaque concertée avec les Français ;, et qui échuoa par l'issue malheureuse du combat naval de M. Destouche. Lafayette reçut , en retournant vers le nord , un courrier de Washington qui lui annonçait que les ennemis allaient porter leur force en Virginie , et lui demandait de défendre , le plus longtemps qu'il le pourrait, cet État d'où dépendait le sort de toute la partie méridionale des États-Unis. Le faible corps qu'il commandait manquait de tout ; il emprunta en son nom ; les dames travaillèrent pour les troupes , qui se passèrent de solde ; il arrêta la désertion en s'adressant à l'honneur et à l'affection des soldats , et en faisant de leur renvoi un moyen de punition.

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Son premier soin fut de gagner à marches forcées Richmond, capitale de l'État, où étaient tous les magasins, et qu'il eut le bonheur de sauver en arrivant quelques heures avant les ennemis. C'est alors, que lord Corn\vallis, très-supérieur en nombre et maître de la navigation intérieure , écrivit à Londres que {( l'enfant ne pouvait lui échapper. »

Nous ne suivrons pas les historiens américains dans le détail de cette campagne de cinq mois. Les grands mouvemens de la dernière guerre ont diminué l'intérêt de ces succès importans sans doute, mais obtenus avec de faibles moyens. Nous dirons seulement que le résultat produit fut d'éviter une bataille, d'assm-er des jonctions d'une haute importance, de garantir les magasins , et puis , après une suite de manœuvres et quelques engagemens, d'enfermer lord Cornwallis et toute son armée dans une position assignée d'avance , comme la plus convenable pour que le comte de Grasse , à son arrivée des Antilles , pût la bloquer par mer, tandis que le corps de Lafayette, renforcé par trois mille Français débarqués sous les ordres du marquis de Saint-Simon, prenait à Williamsbourg une position que lord Cornwallis crut inattaquable. Grasse et Saint-Simon, pressèrent Lafayette d'attaquer l'enneini ; mais, celui-ci sur que son adversaire ne pouvait échapper, voulut épargner le sang, et attendit Washington qui amenait le corps de Rochambeau et la division de Lincoln. Cette jonction opérée, Lafayette enleva à la baïonnette, avec l'infanterie légère américaine, une redoute ennemie ; les grenadiers

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français , commandés par le baron de Viomesnil , en prirent une autre. La capitulalion de Yorktown décida le sort de cette guerre. Ces événemens se passaient en octobre 1781.

Revenu en France à bord d'une frégate américaine, Lafayette fut associé à la grande expédition de Cadix, où il conduisit de Brest huit mille hommes. Le comte d'Estaing, commandant les troupes et la marine de France et d'Espagne, devait attaquer la Jamaïque avec soixante-six vaisseaux et vingt-quatre mille hommes. Lafayette fut nommé chef de l'état-major des armées combinées. Le but ultérieur de l'expédition était de se porter devant New-York. Alors Lafayette , avec six mille hommes , aurait entrepris , par le fleuve Saint-Laurent, la révolution du Canada. Le départ de cette expédition fut arrêté par la paix de 1783, dont il envoya les premières nouvelles au congrès , étant appelé lui-même , par le chargé d'affaires américain , à Madrid où l'établissement des relations politiques, trop long-temps différé , fut réclamé avec fermeté et réglé en huit jours (i).

Lafayette fit, peu de temps après , une visite aux

(1) Les négociations diplomatiques des Etats-Unis , dans les premières années de leur indépendance , tirées des archives du congrès , ont dernièrement été publiées en Amérique. Celles de Lafayette tiennent un tiers de volumej on reconnaît dans la manière franche mais hautaine dont il parle avec succès , au nom de cet État naissant , aux cours de Madrid et de Vienne , le ton qu'il avait voulu imprimer à notre diplomatie dans les premiers temps de la révolution de i83o.

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États-Unis ; son passage dans les villes et les campagnes présenta le spectacle d'une fête continuelle (i) : on lui demanda d'assister à un traité avec les sauvages , sur lesquels on connaissait son influence. Reçu en cérémonie dans la salle du congiès, il répondit par un discours dont les derniers mots furent : « Puissent » la prospérité et le bonheur des Etats-Unis attester » les avantages de leur gouvernement ! Puisse ce » temple immense que nous venons d'élever a la li- » herté présenter a jamais une leçon aux oppresseurs , » un exemple aux opprimés , un refuge pour les droits » du genre humain, et un objet de jouissance pour les » mânes de ses fondateurs ! » — L'Etat de Virginie, en plaçant le buste de Lafayette dans son Capitole, fit présent d'un buste semblable à la ville de Paris qui l'installa dans la grande salle de l'Hôtel-de-Ville , devenue depuis la salle des électeurs de 1789.

En 1785, Lafayette alla visiter les cours et les armées d'Allemagne, et, quoiqu'il y apportât l'esprit et les professions de républicanisme qui le singularisaient à la cour de France, et qui n'empêchaient pas alors qu'il ne fût traité avec distinction et bienveillance, il fut reçu partout de la manière la plus flatteuse , particulièrement par Joseph II , et surtout par le Grand-Frédéric qu'il accompagna dans ses revues. C'est-là qu'il vit de l'artillerie à cheval , et qu'il se promit d'introduire celte arme en France aussitôt qu'il le pourrait.

(i) Voyez les publications du temps, et spécialement le 3'' volume du Cultivateur américain, par M- de Crevecœur.

Rentré dans sa pairie il s'occupa avec Malesherbes du sort des protestans, dans l'intérêt desquels, dès 85, il avait fait un voyage à Nimes ; et , de l'aveu du ministre maréchal de Castries, il consacra une somme considéraljle à l'essai de l'affranchissement graduel des noirs. Ces hommes , achetés à Cayennepour êlre rendus à la liberté, furent, malgré les réclamations de madame de Lafayette , vendus comme esclaves par le parti qui triompha au lo août 1792.

Lafayette avait secondé l'ambassadeur Jefferson dans la formation d'une ligue contre les Barbaresques, ligue que les cours de Versailles et de Londres déjouèrent, en prenant ces pirates sous leur protection.

Plus tard, lorsque la Hollande fut menacée par la Prusse, on voit dans l'ouvrage de M, de Ségur, et par une lettre de M. de Saint-Priest , que Lafayette allait être appelé par les patriotes bataves , si la lâcheté du ministère français n'avait précipité leur ruine. L'indignation que Lafayette témoigna dans cette circonstance fut la même que celle qu'il a récemment manifestée à la tribune , lorsque le gouvernement actuel s'est conduit envers l'invasion autrichienne de l'Italie, comme celui de l'archevêque de Sens l'avait fait à l'égard de l'invasion prussienne en Hollande. Ce dévouement ne fut point oublié par les Hollandais qui, pendant la longue et cruelle proscription de Lafayette, ne cessèrent de lui témoigner l'affection et la gratitude les plus vives.

En 1787 , il fit partie de ï Assemblée des Nota" hles; il y dénonça plusieurs abus, proposa la sup-

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pression des lettres de cachet et des prisons d'État, obtint \in arrêté favorable à l'état civil des protestans, et fit, seul, la demande formelle de la convocation d'une Assemblée nationale. Quoi! lui dit le comte d'Artois, u vous faites la motion des États-Généraux? » — {< Oui, répondit-il , et même mieux que cela. »

Lafajette fut membre de l'assemblée provinciale d'Auvergne ; il fut le premier, comme propriétaire en Bretagne , à signer les protestations de celle j)rovince contre des actes arbitraires. A la seconde assemblée des notables, il insista vivement pour obtenir la double représentation des communes.

Député aux États-Généraux , Lafayetle appuya la motion de Mirabeau demandant l'éloignement des troupes et en obtint l'adoption imédiate. Le 1 1 juillet, au milieu de l'assemblée, alors entourée de troupes et fortement menacée , il proposa sa fameuse déclaralion des droits j la voici :

(( La nature a fait les hommes libres et égaux ; les » distinctions nécessaires à l'ordre social ne sont )) fondées que sur Fulilité générale.

» Tout homme naît avec des droits inaliénables et M imprescriptibles ; tels sont la liberté de toutes )) ses opinions , le soin de son honneur et de sa vie, » le droit de propriété , la disposition entière de sa » personne , de son industrie , de toutes ses facultés , » la communication de toutes ses pensées par tous » les moyens possibles , la recherche du bien-être et » la résistance à l'oppression.

» L'exercice des droits naturels n'a de bornes qiie

» celles qui en assurent la jouissance aux autres mem- » bres de la société.

» Nul homme ne peut être soumis qu'à des lois )) consenties par lui ou ses représenlans , antérieu- » rement promulguées et légalement appliquées.

» Le principe de toute souveraineté réside dans la » nation . Nul corps , nul individu ne peut avoir une » autorité qui n'en émane expressément.

» Tout gouvernement a pour but unique le bien ;> commun. Cet intérêt exige que les pouvoirs légis- » latif, exécutit et judiciaire^ soient distincts et dé- » finis ;, et que leur organisation assure la représen- » tation libre des citoyens , la responsabilité des » agens^ et l'impartialité des juges.

» Les lois doivent être claires , précises, uni- » formes pour tous les citoyens,

» Les subsides doivent être librement consentis » et proportionnellement répartis.

» lit comme l'introduction des abus et le droit des » générations qui se succèdent nécessitent la révision ;) de tout établissement humain , il doit être pos- )) sible à la nation d'avoir, dans certains cas, une » convocation extraordinaire de Députés, dont le seul » objet soit d'examiner et corriger, s'il est nécessaire, » les vices de la constitution . »

Cette déclaration , la première de toutes en Europe, et la plus simple, servit de base à celle de l'assemblée constituante. A la même époque, cette assemblée s'étant déclarée en permanence, créa un vice-président et nomma Lafayette. Il la présida en cette qualité

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pendant les nuits du i3 et du 1 4 juillet, et lit décréter la responsabilité des conseillers de la couronne. Envoyé, le i5, à Paris , comme chef d'une députation de soixante membres, il y fut proclamé commandant général de la garde bourgeoise ; le lendemain , il lit publier l'ordre de détruire la Bastille ; le 17, il reçut le Roi à la tète de près de deux cent mille hommes diversement armés (i). Après avoir arraché un grand nombre de victimes à la fureur populaire, mais désespéré de n'avoir pu sauver Foulon et Berthier, il donna sa démission. Les instances des citoyens , et surtout des électeurs et du vertueux Bailly , lui rendirent l'espoir d'arrêter les violences ; il se dévoua de nouveau. Les soixante districts de Paris confirmèrent à l'unanimité sa nomination de commandant général et s'engagèrent, par des arrêtés spéciaux, à le seconder dans ses efforts poiu' la défense de la liberté et de l'ordre public.

(i) LafayeUe , dit Touloiigeon , eu parlant de cette époque, Lafayettc dont le nom et la réputation acquise en Amérique étaient liés à la liberté même , Lafayette était à la tète de la garde nationale parisienne ; il avait à la fois la confiance entière et l'estime publique dues à de grandes qualités : celle de rallier les esprits, où plutôt les cœurs , lui était naturelle; un extérieur jeune et rassurant qui plaît à la multitude; des manières simples, populaires et attirantes : Il avait tout pour commencer et terminer une, révolution , les qualités brillantes de l'activité militaire, et l'assurance tranquille du courage dans les émotions publiques , Lafayette eut suffi à tout , si tout se fut passé en action , si tout se fut fait au grand jour , mais les routes ténébreuses de l'intrigue lui étaient inconnues.

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Bientôt après , Lafayetle proposa , à l'Holel-de- Ville , l'institution régulière de la force armée sous le nom de garde nationale. L'antique couleur Ijlanche fut unie aux couleurs de la ville , bleu et rouge , « Messieurs , dit-il , je vous apporte une cocarde qui » fera le tour du monde , et une institution à la fois » civique et militaire , qui changera le système de )) la tactique européenne et réduira les gouverne- » mens absolus à Talternative d'être battus s'ils ne » l'imitent pas , et renversés s'ils osent l'imiter. » La garde nationale de tout l'empire s'organisa à l'instar de celle de Paris , et sous l'influence de son chef qui, cependant , refusa les commandemens spéciaux que des députations et des adresses lui offraient de toutes part.

On voit dans les mémoires de Bailly que, dès le commencement de septembre 1789, Lafayette obtint, non sans difficulté et par son influence personnelle, l'envoi d'une députation de la commune à l'assemblée nationale , pour demander quelques innovations immédiates dans la jurisprudence criminelle, telles que la procédure rendue publique , la communication des pièces , des défenseurs accordés aux accusés, la libre communication des prévenus avec leurs familles et leurs amis, la confrontation des témoins : réformes si nécessaires, et dont profitèrent les trois seuls procès politiques qui eurent lieu dans ces premières années. M. de Sèze, avocat du baron de Bezenval en fit un magnifique éloge , qu'on retrouve encore dans les mémoires et journaux du temps.

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Cependant, tandis qu'à Paris les magistrats du peuple et la garde nationale s'épuisaient en efforts pour maintenir Tordre public, on conspirait de nouveau à Versailles. Le signal lut donné dans le fameux repas des gardes du corps ; on y foula aux pieds la cocarde tricolore ; les dames y distribuèrent des cocardes blanches j on y cria à bas la nation ! Le 5 octobre, ces provocations , la disette de pain , les intrigues des factieux produisirent à rHôlel-de-\ ille la plus violente émeute. Lafayetle contint pendant huit heures les flots de cette foule immense qui, de toutes parts, criail: à Pc-rsailles et du pai/i! Mais apprenant que de divers autres points de la capitale^, plusieurs milliers de furieux se portaient sur Versailles avec des armes et du canon, il demanda et obtint de la commune l'ordre de s'y rendre lui-même avec une partie de la garde nationale. En arrivant à Versailles, il fît renouveler le serment de fidélité à la nation , à la loi et au roi. Ayant demandé, pour lui seul et les deux commissaires de la commune, l'ouverture des cours du château, remplies alors par lerégiment des gardes suisses, il s'avança dans les appartemens encombrés de monde , au milieu d'un morne silence qui ne fut rompu que par ce cri poussé par un des spectateurs : / oilà Cromwell! « Cvomwell, répondit Lafayette, (( ne serait pas entre seul ici. » Ses procédés envers le Roi et les paroles qu'il lui adressa furent trouvés, même par les courtisans , pleins d'affection et de respect. Cependant Louis XVI ne lui confia que la garde des postes (f n'avaient occupés les ci-devant i^^ardes

françaises. S'emparer des autres points gardés , eût paru un attentat inoui. Le chàteau, la cour intérieure, le coté des jardins restèrent donc confiés aux gardes du corps et aux Suisses. A deux heures du matin , après avoir visité ses postes , Lafayette voulut parler de nouveau au Roi. On lui dit qu'il dormait. Après cinq heures , la tranquillité régnant partout , Lafayette exténué de besoin et de fatigue, se rendit à son quartier-général qui avait été établi tout près du château , pour recevoir les rapports , écrire à Paris, prendre quelque nourriture et un peu de repos. Tout -à -coup un officier de ronde accourt vers lui. Une troupe de brigands cachés dans les bosquets du jardin , avait fait une irruption soudaine dans le palais , tué deux gardes du corps, et pénétré jusqu'aux appartemens de la Reine qui , grâce à la courageuse résistance de deux de ses gardes , eut le temps de se sauver chez le Roi.

Ordonner au premier poste de courir aux appartemens qui, malheureusement, se trouvèrent barricadés de ce côté, obstacle qui favorisa la fuite des brigands, sauter sur le premier cheval qui s'offrit à lui , et , pendant que les grenadiers nationaux sauvaient la famille royale et les gardes du corps (dont, soit dit en passant , tous les officiers, à l'exception de quatre, avaient été se coucher), arrachera une multitude qui accourait de toutes parts d'autres gardes du corps saisis dans les rues : telle fut la conduite de la garde nationale et de son chef. Resté seul au milieu d'une foule effrénée , un de ces furieux de

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manda la lête de Lafayelte : il ne la sauva qu'en ordonnant aux autres d'arrêter ce forcené.

Le Roi a} ont tenu conseil et annoncé sa détermination de se rendre à Paris , Lafa}'ette , inquiet des démonstrations (jui menaçaient encore la Reine, osa lui proposer de venir seule avec lui sur le balcon ; et là , ne pouvant se faire entendre de celte multitude, il eut l'heureuse idée de baiser la main de Marie-Antoinette. « P ive la reine, vive Lafiijetle , » cria-t-on de toules parts. Il conduisit ensuite sur ce même balcon un garde du corps, et l'embrassa, « Vivent les gardes du corps)'), s'écria-t-on encore. Rentré dans le cabinet, madame Adélaïde, lante de Louis XVI, l'appela , en l'embrassant, le sauveur du Roi et de sa famille. Ce cri de sauveur fut répété les premiers jours par la cour, les gardes du corps et tous les partis. Du reste, justju'à leur mort, le Roi, la Reine et madame Elisabeth lui ont rendu publiquement la justice de dire que c'est à lui qu'ils avaient dû leur salut dans cette mémorable circonstance.

La cour se transporta à Paris. Il est faux que les têtes des malheureux gardes aient été portées devant la voiture royale ; il est faux aussi que le duc d'Orléans ait été aperçu au cliàlcau dans ces momens de désordres; il n'y arriva que lorscjue tout était fini; mais son nom avait été compromis, et cela suffisait pour que, dans une cooférence cjue Mirabeau appela trèsimpérieuse d'une part, et tres-résignée de l'autre , Lafayelte engageât le prince à sortir pour quel(|ue temps du royaume.

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Lafayetle souhaitait que les gardes du corps partageassent le service du palais avec la garde nationale. L'aristocratie des chefs s'y opposa, et d'ailleurs la cour voulait que le Roi parût être prisonnier. Quoi qu'il en soit , c'est ainsi que furent réprimés à la fois un complot contre-révolutionnaire , et l'horrible attentat d'une faction coupable.

D'autres actes de fermeté contribuèrent au prompt rétablissement de l'ordre public. Des séditieux qui avaient assassiné un boulanger, furent jugés et pendus; un atiroupement de soldats révoltés fut entouré, dépouillé de l'uniforme et conduit aux prisons de Saint- Denis. Enfin, quoique Lafayelte eût souvent des mouvetnens populaires à réprimer, et plus encore à calmer par la persuasion , Paris jouit pendant deux ans d'une tranquillité étonnante au sein d'une si grande fermentation.

Les débals de l'Assemblée sont une preuve irrécusable delà liberté des opinions. Celle de la presse, s'exerçant surtout contre les hommes du pouvoir , fut excessive dans tous les sens , depuis les journaux et pamphlets contre-révolutionnaires jusqu'aux écrits de ce Marat, savant assez connu, et médecin attaché à la maison du comte d'Artois , qui , parti aristocrate pour Londres, deux mois avant le i4 juillet, revint, un mois après, démagogue furieux et dénonciateur quotidien de Bailly etLafayette. Il n'y eut, au milieu de ce conflit que trois hommes traduits en jugement pour crime d'état : Bezenval qui fut acquitté , ainsi que le prince de Lambesc contumace et Favras

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officier de la maisonde Monsieur depuis LouisXVIJl, (|ui vint alors à l'Holel-de-Ville attester lâchement qu'il n'existait aucun rapport politique entre Favras et lui, et protester de son attachement à la révolution. Favras fut jugé par le tribunal du Chàtelet , d'après les anciennes lois , mais suivant les nouvelles formes favorables aux accusés. « J^os magistrats , » avait dit Lafayette aux deux chefs de ce corps, i<iSont incap(t- » blés de se laisser bifliiencerpar la crainte, viais ce se- » rait une lâcheté bien superflue, car je vous réponds » de tout. » En effet, le courageux et discret Favras remercia en pleine audience la garde nationale de son zèle à protéger sa personne et l'indépendance de ses juges. Il fut condamné, quoiqu'une des principales charges qui pesaient sur lui, le projet d'assassiner le maire et le commandant général, eût été atténuée par une lettre de ces deux fonctionnaires, tendante à invalider ce chef d'accusation.

Lafayette parla souvent dans l'assemblée nationale sur les désordres qui éclataient dans les diverses provinces j il demanda des décrets répressifs, et des dédomniagemens pour les maisons incendiées, par suite de ces désordres , dont il accusa en grande partie l'esprit contre-révolutionnaire. Cette pensée de l'influence du dehors sur les excès de l'anarchie fut souvent reproduite par lui; ce fut aussi celle d'un grand nombre d'amis les plus purs de la liberté et de l'ordre public. « Ce n'est pas pour le Cliamp'de- » Mars que vous ni immolez , » disait Bailly , « c'est i) pour le serment du Jeu de Paume. » On voit, d'un

autre côté, dans les Mémoires de madame Camp an , que telle était aussi la pensée de la Reine. Quoi qu'il en soit , c'est en demandant à la tribune des mesures sévères contre les perturbateurs, que Lafayette fît entendre ces paroles qui, depuis, lui furent tant de fois et si amèrement reprochées que, \ insurrection contre le )) despotisme était le plus saint des devoirs , et , que, » sous un Gouvernement libre , c'était V obéissance » aux lois, »

Lafayette appuya de tout son pouvoir les mesures de fermeté prises contre la garnison de Nancv qui s'était insurgée , et il réclama l'approbation de l'assemblée en faveur de la conduite que M. de Bouille tint à cette occasion. Il demanda le Jury anglais dans toute sa pureté , et lors qu'éclatèrent ces discussions religieuses , dont l'esprit de parti parvint, de part et d'autre, à faire un schisme, il fut, tant à l'Assemblée que dans l'exercice de ses fonctions de commandantgénéral , l'apôtre et le défenseur de la liberté et de légalité des cultes ; il protégea hautement celui-là même qui était le plus impopulaire et qu'on pratiquait dans sa propre famille ; aussi reçut-il les remercîmens de prêtres non assermentés , et de plusieurs couvens de religieuses, où on faisait des prières pour Lafayette ; il parla en faveur des propriétaires hommes de couleur. « L'assemblée nationale, dit-il, convo- » que les colons pour délibérer sur leurs intérêts j » n'est-il pas évident que les hommes libres pro- » priétaires, cultivateurs , contribuables d'une co- )) lonie, sont colons? Or, ceux dont il est ques-

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. oZ

» tion sont contribuables, cultivateurs, proprié- » taires, libres j sont-ils aussi des hommes? moi je le » pense, etc.»

Lafayette ne voulut accepter de la commune de Paris , ni dédommagement , ni appointemens , tout en déclarant cependant qu'il ne mettait pas plus d'importance à les refuser qu'à les recevoir. Le public a su, pour la première fois, par les Mémoires de Bouille , qu'il avait refusé le bâton de maréchal, l'épée de connétable , et même la lieutenance-générale du rojaume ; offres positives et plus d'une fois renouvelées. C'est ainsi que, dans les assemblées populaires de l'Hotel-dc-Ville, et particulièrement à l'occasion d'une motion spéciale de l'abbé Fauchet, il avait'repoussé les propositions de dictature et de commandement-général des citoyens armés. Il alla plus loin : à l'époque de la grande fédération de 90, sachant que toutes les députations arrivaient avec le projet de lui conférer ce commandement général , il se hâta de faire une motion à l'effet d'obtenir un décret tendant à ce que personne ne pût être investi du commandement des gardes nationales de plus d'un département, ou même d'undistrict.Un jour que, revenant de passer une revue, il était reconduit à l'Assemblée, au bruit des acclamations d'une foule immense et ivre d'enthousiasme, il saisit cette occasion pour déclarer à la tribune sa détermination formelle de rentrer dans la classe des simples citoyens , aussitôt que la constitution serait terminée.

Dans la fameuse séance où fut proclamée l'abo-

lition des titres nobiliaires , Lafaj ette appuya vivement cette proposition ; il s'opposa même à toute exception en faveur des princes du sang, et il insista pour que le principe constitutionnel d'égalité entre les citoyens fût constaté sur-le-champ.

Le i/j. juillet 1790 , major-général de la fédération dont le Roi était le chef, Lafayette prêta, sur l'autel de la Patrie , le serment civique , au nom de quatre millions de gardes nationaux représentés par quatorze mille députés. La popularité dont il jouissait éclata à cette époque , et surtout à cette occasion solennelle, avec un enthousiasme qui lui fit dire dans un discours adressé aux fédérés : « Que l'ambition n'ait » pas de prise sur vous ; aimez les amis du peuple , » mais réservez l'aveugle soumission pour la loi , et » l'enthousiasme pour la liberté. Pardonnez ce con- » seil , messieurs , vous m'en avez donné le droit » glorieux lorsque, réunissant tous les genres de fa- » veur qu'un de vos frères puisse recevoir de vous , » mon cœur , au milieu de sa délicieuse émotion , n'a » pu se défendre d'un mouvement d'effroi. » — En prenant congé de lui , les députalions lui firent ainsi leurs adieux : « Les députés des gardes nationales de )) France se retireront avec le regret de ne pouvoir » vous nommer leur chef 3 ils respecteront la loi cons- » titutionnelle qui arrête en ce moment l'impulsion » de leurs cœurs , et, ce qui doit vous couvrir à ja- » mais de gloire , c'est que vous-même avez provo- » que cette loi , c'est que vous-même avez prescrit » des bornes à notre reconnaissance. »

Dans la journée du iS février 1791, après avoir réprimé une émeute excitée àVincennes dans le but de l'attirer hors de Paris, lui en fermer les portes, et même attenter h ses jours, Lafaj, ette revint au château, où s'était formé, dans les appartemens et par des passages intérieurs , un rassemblement armé , auquel on a donné le nom de chevaliers du poignard. Les murmures delà garde nationale de service avaient suffi pour dissiper cette étrange réunion dont le Roi lui-même blâma l'imprudence et sentit le danger. La présence de Lafayette démentit le bruit de sa mort déjà répandu. 11 demanda que les armes déposées, et parmi lesquelles il y avait effectivement des poignards , fussent livrées à la garde nationale , et un ordre du jour annonça que les chefs de la domesticité, pour nous servir de ses expressions , avaient reçu l'injonction de ne plus souffrir dépareilles entreprises. C'est ainsi qu'il eut continuellement à défendre la liberté et l'ordre public contre les complots et les efforts, souvent simultanés, quelquefois combinés, des diverses factions qui , depuis , et lorsque les institutions régulières furent enfin établies , firent une si violente et si funeste explosion.

Le 1 1 avril de la même année , une émeute , évidemment préparée dans l'ombre , s'étant opposée au voyage ordinaire du Roi à Sainl-Cloud, Lafayette fut, pour la première et la seule fois , mécontent de la garde nationale de service; il le fut aussi des autorités civiles et de la cour; il donna sa démission. La commune en corps et tous les bataillons réunis al-

lèrent le conjurer de reprendre le commandement.

L'évasion du Roi , contre laquelle on avait pris toutes les précautions compatibles avec la liberté dont jouissait le chef suprême de l'Etat, fut pour Lafayette une crise d'autant plus imprévue, que les paroles positives et le ton de sincérité du monarque l'avaient mis récemment dans le cas de démentir les soupçons qui s'élevaient, et de répondre publiquement et sur sa tête que le Roi ne partirait pas (i). « En effet, dit un historien, la fureur du peuple » contre Lafayette fut extrême j elle s'apaisa quand » le peuple vit la tranquillité avec laquelle il s'a- » vançait sans escorte, au milieu des rugissemens » d'une foule prodigieuse qui s'était réunie devant » rHotel-de-Ville. — Quelques lamentations sur » le malheur public qui venait d'arriver, et qui » semblaient interpeller Lafayette , lui fourni- » rent l'occasion de dire à ceux qui se désolaient, » que s'ils appelaient cet événement un malheur , » // voudrait bien savoir quel nom ils donneraient )) Cl une contre révolution qui les priverait de la li- » hertè. »

Le même témoin oculaire (2), ajoute que dans cette multitude il s'éleva plusieurs voix qui lui offrirent la place vacante, et qu'il repoussa par un sarcasme assez dédaigneux et qui acheva de lui rendre toute sa popularité.

(i) Histoire de France de Toulongeon. Voyez les Pièces justificatives.

(2) Bureaux-Puzv.

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. 27

Aussitôt que ce fatal départ , signal trop prévu de guerre civile et étrangère; lui fut connu, Lafayelte, sans attendre la réunion de l'assemblée , et après avoir consulté son président et le maire, prit sur lui seul la responsabilité de signer et d'envoyer sur toutes les routes l'ordre d'arrêter ce qu'il appelait l'enlèvement du Roi. Heureusement pour lui, d'après les horribles attentats qui eurent lieu depuis, ce ne furent pas ses ordres, nécessairement tardifs, mais bien le malheur d'être reconnu par un maître de poste, qui occasionna l'arrestation de Varennes. La famille royale , en recevant par l'aide-de-camp de Lafayettc, le décret de l'Assemblée, parut surprise qu'il commandât encore à Paris ; et , en eftet , observe Bouille dans ses Mémoires, la fuite du Roi devait le faire massacrer par le peuple. Il est assez remarquable que le fameux Danton, qui avait naguère reçu 100,000 francs de la cour, fut le seul qui, le même soir, au club des Jacobins, demanda la tête de Lafayette, quoiqu'il sût fort bien que celui-ci connaissait son secret.

Lorsque le Roi et sa famille furent ramenés à Paris, où jusqu'alors ils n'avaient été que surveillés mais non prisonniers, un décret de l'assemblée les consigna, sous les ordres du commandant général, à des gardes personnellement resj)onsables , et d'autant moins C(mfians qu'ils venaient d'être trompés. Lafayetle redoubla de zèle pour garantir la sûreté de la famille royale, mais les honneurs souverains ne furent rendus au monarque qu'après qu'il eut de nouveau

reconnu et accepté son litre de roi constitutionnel. Pendant ce temps, Bouille;, ayant, dans sa lettre de Luxembourg, dit qu'il avait vu un parti qui voulait la république et que Lafayette en était, celui-ci renouvela dans l'Assemblée l'expression de sa fidélité à la constitution qu'elle avait établie. En effet, tandis que deux factions opposées l'accusaient d'avoir connivé à la fuite du Roi, pour fonder la république , disaient les uns, pour servir la cour^ disaient les autres; calomnies absurdes et contradictoires, lui, n'employa sa popularité et son pouvoir qu'à assurer l'indépendance des délibérations et l'obéissance aux décrets de l'assemblée.

Celui du 1 6 juillet 1791 ayant prouvé la détermination presque unanime de rétablir le Roi, les mécontens se réunirent au Champ-de-Mars dans la matinée du 17, pour signer une protestation contre cette mesure. Ils commencèrent par égorger deux invalides, et portèrent leurs tètes sur des piques. Lafayette y accourut promptement et fit abattre les barrières déjà élevées. Un bomme, dont l'arme ne fit pas feu, tenta de lui tirer un coup de fusil à bout portant ; l'assassin, que Lafayette fit relàcber, se vanta depuis de ce crime à la barre même de la Convention. D'après la promesse qui leur fut faite que les attroupement se sépareraient, les officiers municipaux patientèrent jusqu'au soir ; mais comme l'effervescence augmentait , qu'on annonçait des projets hostiles à l'Assemblée nationale, et que ce corps ordonna à la municipalité de rétablir la sûreté publique , celle-ci déploya le

AVANT LA RÉVOLUÏIO> DE l83o. 29

drapeau de la loi martiale, et le liansporla sur les lieux, avant à sa tète le maire escorté par un détachement sous les ordres deLafayette. La municipalité fut assaillie de pierres, et eut même à essujer quelques coups de feu. La garde nationale riposta, mais en l'air ; l'audace des perturbateurs s'en accrut j alors la garde fît feu. L"ne douzaine d'hommes , suivant le rapport de Bailh , furent tués, autant furent blessés ; on a dit que ce nombre était plus considérable ; il fut même alors ridiculement exagéré. Quoi qu'il en soit, quelques instans suffirent pour dissiper ce rassemblement, renouvelé avec plus de succès au lo août et au 3i mai. La municipalité et la garde nationale qui, dans cette malheureuse journée , perdit aussi quelques hommes , reçurent les remercîmens unanimes de l'assemblée. 11 y aurait eu plus de sang répandu si, au moment où on allait melire le feu à un canon , Lafajette , entraîné par un périlleux dévouement, ne s'était jeté au-devant de la pièce, dont le canonnier effrayé n'eut que le temps de retirer son bras.

Pendant la dernière rédaction de l'acte constitutionnel , Lafayette combattit le projet qui interdisait pour trente ans à la nalion le droit de modifier la constitution; lorsqu'elle fut achevée, il fit décréter l'abolition immédiate des procédures relatives à la révolution , de l'usage des passeports , et de toute restriction à la liberté de voyager dans l'intérieur et hors de la France.

Le 8 octobre , il prit congé de la garde nationale

5o LAFAYETÏE

par une lettre affectueuse^, dans laquelle il lui retrace ses principes de liberté et d'ordre public.

Voici le texte de ce document remarquable ;

(( Messieurs , )) Au moment où l'assemblée nationale constituante » vient de déposer ses pouvoirs , où les fonctions de » ses membres ont cessé, j'atteins également le terme » des engagemens que je contractai , lorsque placé » par le vœu du peuple à la tête des citoyens qui, )) les premiers , se dévouèrent à la conquête et au » maintien de la liberté, je promis à la capitale qui » en donnait l'heureux signal;, d'y tenir élevé l'éten- » dard sacré de la révolution, que la confiance publi- » que m'avait remis.

«Aujourd'hui, messieurs, la constitution a été

» terminée par ceux qui avaient droit de la faire ; et

» après avoir été jurée par tous les citoyens , par

» toutes les sections de l'empire , elle vient d'être lé-

» gaiement adoptée par le peuple tout entier , et so-

» lennellement reconnue par la première assemblée

» législative de ses représentans, comme elle l'avait

» été, avec autant de réflexion que de lojauté, par le

» représentant héréditaire qu'elle a chargé de l'exé-

n cution des lois. Ainsi les jours de la révolution font

» place à ceux d'une organisation régulière , à ceux

» de la liberté, de la prospérité qu'elle garantit. Ainsi,

» lorsque tout concourt à la pacification des troubles

» intérieurs, les menaces des ennemis de la patrie

» devront , à la vue du bonheur public , leur paraître

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. 3f

)) à eux-mêmes d'autant plus insensées , que, quelque » combinaison qu'on parvînt jamais à former contre » les droits du peuple , il n'est aucune àme libre qui » pût concevoir la lâche pensée de transiger sur au- » cun de ses droits, et que la liberté et l'égalité une » fois établies dans les deux hémisphères , ne rétro- » graderont pas.

» Vous servir jusqu'à ce jour, messieurs , fut le de- )) voir que m'imposèrent et les sentimens qui ont » animé ma vie entière, et le juste retour de dé- » vouement qu'exigeait votre confiance. Remettre ac-- » tuelleinent, sans réserve, à ma patrie tout ce » qu'elle m'avait donné de force et d'influence pour » la défendre pendant les convulsions qui l'ont agi- » tée, voilà ce que je dois à mes résolutions connues, » et qui satisfait au seul genre d'ambition dont je » sois possédé.

» Après cet exposé de ma conduite et de mes » motifs, je ferai, messieurs, quelques réflexions sur » la situation nouvelle où nous place l'ordre constitu- » tionnel qui va commencer. La liberté naissait en- » tourée de signes de paix, lorsque ses ennemis, » provoquant les défenseurs du peuple , nécessitè- » rent la naissance inattendue des gardes nationales, » leur organisation spontanée;, leur alliance univer- » selle , enfin ce développement de forces civiques » qui rappelait l'usage des armes à sa véritable des- » tination, et justifiait cette vérité qu'il m'est doux » de répéter aujourd'hui, f/iw /joiirr/n'wie Jialioti soii » libre, il snfjit qu'elle le veuille. Mais il est temps,

» de donner d'autres exemples, et ceux-là, qui seront )) encore plus imposans, sont d'une force irrésistible » qui ne s'exerce que pour le maintien des lois.

» J'aime à rappeler ici, messieurs , comment, au » milieu de tant de complots hostiles, d'intrigues am- » bilieuses, d'égaremens licencieux, vous avez opposé » à toutes les combinaisons perverses , une infatigable » fermeté ; aux fureurs des partis, aux séductions de )) tous les genres , le pur amour de la patrie ; comment » enfin, au milieu des orages de vingt-sept mois de » révolution, vous n'avez calculé les dangers que pour » multiplier votre vigilance , et leur importance , » qu'autant qu'ils pouvaient compromettre ou servir » la liberté. Sans doute, nous avons eu trop de désor- » dres à déplorer, et vous savez quelle impression » douloureuse et profonde ils ont toujours faite sur » moi ; sans doute nous-mêmes nous avons eu des er- » reurs à réparer ; mais quel est celui qui, en se » rappelant non-seulement les grandes époques de la » révolution où la chose publique vous doit tant, X mais encore ce dévouement de tous les inslans , » ces sacrifices sans bornes d'une portion des citoyens )) pour la liberté , le salut, la prospérité et le repos de » tous ; en réfléchissant surtout à cet état provisoire )) qui ne fait que cesser pour vous , et où la confiance ») devait sans cesse suppléer à la loi ; quel est , dis-je, )) parmi ceux mêmes qui vous provoquaient , et que » vous protégiez , celui qui oserait blâmer aujour- » d'hui les hommages que vous doit un ami sincère, n un général juste et reconnaissant ?

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. 33

» Gardez - VOUS cependant de croire, messieurs, )) que tous les genres de despotisme soient détruits, » et que la liberté , parce qu'elle est constituée et » chérie parmi nous . y soit déjà suffisamment cta- » blie. Elle ne le serait point, si d'un bout de l'em- » pire à l'autre tout ce que la loi ne défend pas n'é- » tait pas permis ; si la circulation des personnes , » des subsistances, du numéraire, éprouvait quelque » résistance ; si ceux qui sont appelés en jugement ') pouvaient être protégés contre la loi; si le peuple, » négligeant ses plus précieux devoirs et sa dette la » plus sacrée, n'était ni empressé de concourir aux » élections , ni exact à payer les contributions pu- » bliques ; si des oppositions arbitraires , fruit du » désordre ou de la méfiance , paralysaient l'action » légale des autorités légitimes ; si des opinions poli- » tiques ou des sentimens personnels, si surtout l'u- » sage sacré de la liberté de la presse pouvaient ja- » mais servir de prétexte à des violences; si l'into- » lérance des opinions religieuses , se couvrant du » manteau de je ne sais quel patriotisme, osait ad- ») mettre l'idée d'un culte dominant ou d'un culte » proscrit ; si le domicile de chaque citoyen ne deve- » nait pas pour lui un asile plus inviolable que la plus n inexpugnable forteresse; si, enfin, tous les Français » ne se croyaient pas solidaires pour le maintien « de leur liberté civile, comme de leur liberté polili- » que, et pour la religieuse exécution de la loi ; s'il )} n'y avait pas dans la voix du magistrat qui parle en

3/i LAFAYETTE

)) son nom , une force toujours supérieure à celle des » millions de bras armés pour la défendre.

» Puissent tous les caractères ;, tous les bienfaits » de la liberté, en consolidant de plus en plus le >) bonheur de notre patrie, récompenser dignement » le zèle de toutes les gardes nationales de l'empire, » armées pour la môme cause, réunies par un même » sentiment ! et qu'il me soit permis de leur expri- )) mer ici une reconnaissance , un dévouement sans «bornes, comme le furent, pendant celte révolu- » tion , les témoignages de confiance et d'amitié dont » elles m'ont fait jouir.

» Messieurs, en cessant de vous commander, à cet » instant pénible de notre séparation, mon cœur, pé- » nélré de la plus profonde sensibilité, reconnaît plus » que jamais les immenses obligations qui l'attachent » à vous. Recevez les vœux de l'ami le plus tendre, » pour la prospérité commune , pour le bonheur » particulier de chacun de vous, et que son souvenir, )) souvent présent à votre pensée, se mêle au serment » qui nous unit tous de vivre libre ou mourir.

Il fît le même jour un discours d'adieux à la com- •° mune, et quitta cette capitale où il avait constamment joui d'une popularité immense, d'autant plus pure et d'autant plus remarquable qu'elle avait sans cesse été employée à réprimer les intrigues factieuses, les excès de fureur ou la licence qui ont pris depuis un si terrible et si funeste développement. Il se relira dans son pays natal, à cent vingt lieues de Paris. Partout

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. 35

sur son passage on le combla d'honneurs volontaires et de marques d'affection. La garde nationale de Paris lui offrit la statue de Washington ;, et une épéc forgée des vcrroux de la Bastille. Plusieurs citoyens tentèrent de rappeler Lafayetle, en le faisant nommer maire au lieu de Péthion, qui était porté par les Jacobins. La cour employa son influence en faveur de Pélhion; et comme les amis du général savaient qu'il n'ambitionnait pas cette dignité, le candidat des Jacobins et de la cour eut un succès facile.

Pendant ce temps, l'émigration devenait générale; les rassemblemens s'armaient au dehors; la coalition se développait; il devint nécessaire de former trois armées de cinquante mille hommes. Luckner, Rochambeau et Lafayette , furent les trois généraux choisis pour les commander. Lorsque, passant par Paris pour se rendre à son quartier général , Lafayette se présenta à l'Assemblée législative , le Président lui dit que la nation opposait avccconfiance à ses ennemis lu Constitution et Lafayette. Il s'occupa avec succès des moyens de rétablir la discipline, fit un règlement plus sévère que les réglemens en vigueur, et parvint à faire considérer la négligence comme un signe d'aristocratie, et l'exactitude comme le caractère du patriotisme; enfin, il lit naître et régner dans l'armée cette simplicité si opposée à l'ancien luxe des troupes françaises, et qui depuis a tant facilité nos triomphes.

Pendant ce temps , le ministre Narbonne , (pii avait la confiance des généraux et des troupes, perdit sa

place, et la cluile de ses collègues suivit de près la sienne. On leur substitua un ministère que les jacobins et l'intendant de la liste civile formèrent d'un commun accord; Dumouriezen fut le chef. La guerre ne tarda pas à être déclarée.

Parmi les intrigues étrangères et intérieures qui eurent lieu alors, on en trama une dans le but de perdre T.afayelte. Le azj au soir, il recjut l'ordre de former un corps d'armée et un train d'artillerie pour être le 3o à Givet; il fut prêt en vin gt- quatre heures , et fit en cinq jours cette marche imprévue de cinquante-six lieues ^ de manière que , tandis que les échecs de Lille et de Mons affligeaient les bons citoyens, on ne put que le remercier, lui, de ses efforts et de son zèle. Il porta sur le pays ennemi un corps qui combattit vaillamment près de Philippeville à Florennes; et ensuite, d'après le plan qui laissait l'offensive au maréchal Luckner, il vint occuper le camp retranché de Maubeuge. Il y eut en avant de cette ville une affaire partielle, dans laquelle le général Gouvion fut tué. Des contre-temps et des lenteurs trop ordinaires aux troupes nouvelles empêchèrent l'effet d'un mouvement sur le flanc de l'ennemi , et donnèrent à celui-ci le temps d'opérer sa retraite.

D'après le premier plan, concerté en présence du Roi, entre le ministre TS^arbonne et les trois généraux, Luckner devait manœuvrer sur le Rhin, et Lafayette, à la tête de quarante mille hommes , devait entrer dans les Pays-Bas, tandis que l'armée de Rochambeau se tiendrait prête à le soutenir. Mais ce plan

AVANT LA RÉVOLUTION UÈ l83o. 3"]

fut modifié par Diimouriez eL les jacobins, ses amis d'alors. Rochambeau, abreuvé de dégoûts, donna sa démission; le maréchal Luckner, qui le remplaçait, et à qui était échue roiïensive des Pays-Bas par la Flandre maritime , jugea à propos de se retirer sur Yalenciennes. Lafayette qui avait occupé Maubeuge, comme moyen de diversion, envoya Bureaux-Puzy pour l'engager à faire une attaque combinée contre les Autrichiens, à peuprèsau point où s'est donnée la bataille de Jemmapes. Lafayette répondait de ses troupes, et ne doutait pas du succès, car de tous les officiers qui avaient fait laguerre, il étaitcelui et peut-être le seul qui, dès les premiers temps, eût constamment et publiquement prédit l'avantage que devaient avoir sur la vieille tactique et les anciennes armées, nos nouvelles institutions militaires et notre esprit patriotique. Luckner refusa obstinément de se rendre aux instances de son collègue. Cette circonstance ne fui pas une petite mortification pour les ennemis de Lafayette, au dedans et au dehors de l'assemblée, lors qu'à force de répéter qu'il empêchait Luckner d'attaquer, qu'il lui proposait de marcher sur Paris, et Bureaux-Puzy ayant été mandé à la barre , ils rendirent eux-mêmes nécessaire la publicité de cette correspondance .

Lafayette s'était en môme temps engagé dans une guerre plus périlleuse contre la puissance colossale et désorganisatrice des clubs jacobins. Il savait que les ennemis extérieurs et intérieurs de la liberté avaient foriué le projet systématique de la détruire

38 XAFAYETTE

par les excès el la licence 5 il voyait dans ce qu'il y avait parmi les jacobins de patriotes sincères , des instrumens involontaires de l'intrigue , de la fureur et de la contre-révolution. Il se décida à les braver ^ mais il les attaqua seul, et sa lettre du 16 juin à l'assemblée nationale dénonça franchement cette redoutable association ; les jacobins y étaient nominativement désignés. Voici un extrait de ce document qui fait époque dans l'histoire du temps. Messieurs,

« La chose publique est en péril ; le sort de la France repose principalement sur ses représentans. La nation attend d'eux son salut, mais en se donnant une constitution , elle leur a prescrit l'unique route par laquelle ils peuvent la sauver.

» Persuadé , Messieurs , qu'ainsi que les droits de l'homme sont la loi de toute assemblée constituante, une constitution devient la loi des législateurs qu'elle a établis , c'est à vous-mêmes que je dois dénoncer les efforts trop puissans que l'on fait pour vous écarter de cette règle que vous avez promis de suivre.

)) Rien ne m'empêchera d'exercer ce droit d'un homme libre , de remplir ce devoir d'un citoyen ; ni les égaremens momentanés de l'opinion , car que sont des opinions qui s'écartent des principes? ni mon respect pour les représentans du peuple , car je respecte encore plus le peuple dont la constitution est la volonté suprême; ni la bienveillance que vous m'avez constamment témoignée, car je veux la con-

AVANT LA RliVOLUTION DE l{^3o. 3()

sor\ er , comme je l'ai obtenue , par un inflexible, amour de la liberté.

» Vos circonstances sont difficiles. La France est menacée au-dehors et agitée au-dedans. Tandis que des cours étrangères annoncent Tintolérable projet d'attenter à notre souveraineté nationale, et se déclarent les ennemies de la France , des ennemis intérieurs, ivres de fanatisme ou d'orgueil, entretiennent un chimérique espoir, et nous fatiguent encore de leur insolente malveillance.

» Vous devez. Messieurs, les réprimer, et vous n'en aurez la puissance qu'autant que vous serez constitutionnels et justes.

» Vous le voulez, sans doute; mais portez vos regards sur ce qui se passe dans votre sein et autour de vous.

» Pouvez- vous vous dissimuler qu'une faction , et pour éviter les dénonciations vagues, que la faction jacobine a causé tous les désordres? C'est elle que j^en accuse hautement. Organisée comme un empire à part dans sa métropole et dansgees affdiations, aveuglément dirigée par quelques chefs ambitieux, cette secte forme une corporation distincte au milieu du peuple français, dont elle usurpe les pouvoirs, en subjuguant ses représentans et ses mandataires.

» C'est là que, dans des séances publiques , l'amour des lois se nomme aristocratie , et leur infraction , patriotisme : là , les assassins de Desilles trouvent des triomphes; les crimes de Jourdan trouvent des })anég\ risles ; là, le récit de l'assassinat qui a souillé

4o LAFAYETTE

la ville de Metz vient encore d'exciter d'infernales acclamations. Croira-t-on échapper à ces reproches, en se targuant d'un manifeste autrichien, où ces sectaires sont nommes? Sont-ils devenus sacrés, parce que Léopold a prononcé leurs noms? Et parce que nous devons combattre les étrangers qui s'immiscent dans nos querelles, sommes-nous dispensés de délivrer notre patrie d'une t} rannie domestique ? Qu'importent à ce devoir et les projets des étrangers, et leur connivence avec des contre-révolutionnaires, et leur influence sur des amis tièdes de la liberté ? C'est moi qui vous dénonce cette secte; moi, qui, sans parler de ma vie passée, puis répondre à ceux qui feindraient de me suspecter : « Approchez, dans ce mo- » ment de crise, où le caractère de chacun va être » connu, et voyons qui de nous, plus inflexible dans )) ses principes , plus opiniâtre dans sa résistance , » bravera mieux ces obstacles et ces dangers, que ^) des traitres dissimulent à leur patrie, et que les » vrais citoyens savent calculer et affronter pour elle. » Et comment tarderais-je plus long-temps à remplir ce devoir, lorsque chaque jour affaiblit les autorités constituées, substitue l'esprit d'un paili à la volonté du peuple ; lorsque l'audace des agitateurs impose silence aux citojens paisibles , écarte les hommes utiles, et lorsque le dévouement sectaire tient lieu des vertus privées et publiques , qui , dans un pa} s libre , doivent être l'austère et unique moyen de parvenir aux premières fonctions du gouvernement.

AVANT LA RÉVOLUTION DK l83o. 4*

» C'est après avoir opposé à tous les obstacles , à tous les pièges, le couraj^eux et persévérant patriotisme d'une armée sacrifiée peut-être à des combinaisons contre son cbef, que je puis aujourd'hui opposer à cette faction la correspondance d'un ministère digne produit de son club ; cette correspondance dont tous les calculs sont faux , les promesses vaines, les renseignemens trompeurs ou frivoles, les conseils perfides ou contradictoires; où, après m'avoir pressé de m'avancer sans précautions , d'attaquer sans moyens, on commençait à me dire que la résistance allait devenir impossible, lorsque mon indignation a repoussé cette lâche assertion.

)) Quelle remarquable conformité de langage , Messieurs, entre les factieux que l'aristocratie avoue, et ceux qui usurpent le nom de patriote! Tous veulent renverser nos lois, se réjouissent des désordres, s'élèvent contre les autorités que le peuple a conférées , détestent la garde nationale , prêchent h l'armée l'indiscipline, sèment tantôt la défiance et tantôt le découragement.

» Quant à moi , Messieurs , qui épousai la cause américaine, au moment même où ses ambassadeurs me déclarèrent qu'elle était perdue ; qui dès-lors me vouai à une persévéranle défense de la liberté et de la souveraineté des peuples ; qui , dès le 1 1 juillet 1789, en présentant à ma patrie une déclaration des droits j osai lui dire : « Pour qu'une nation soit libre, » il suffit qu'elle veuille l'être ; » je viens aujourd'hui, plein de confiance dans la justice de notre cause, de

mépris pour les lâches qui la désertent^ et d'indignation pour les traîtres qui voudraient la souiller, je viens déclarer que la nation française, si elle n'est pas la plus vile de l'univers, peut et doit résister à la conjuration des rois qu'on a coalisés contre elle. Ce n'est pas sans doute au milieu de ma brave armée que les sentimens timides sont permis : patriotisme, énergie, discipline, patience, confiance mutuelle, toutes les vertus civiques et militaires , je les trouve

» Ici, les principes de liberté et d'égalité sont chéris, les lois respectées, la propriété sacrée; ici, l'on ne connait ni les calomnies , ni les factions ; et lorsque je songe que la France a plusieurs millions d'hommes qui peuvent devenir de pareils soldats, je me demande à quel degré d'avilissement serait donc réduit un peuple immense , plus fort encore par ses ressources naturelles que par les défenses de l'art, opposant à une confédération monstrueuse l'avantage de combinaisons uniques, pour que la lâche idée de sacrifier sa souveraineté , de transiger sur sa liberté, et de mettre en négociation la déclaration des droits, ait pu paraître une des possibilités de l'avenir qui s'avance avec rapidité sur nous ! Mais pour que nous, soldats de la liberté, combattions avec efficacité , ou mourions avec fruit pour elle , il faut que le nombre des défenseurs de la patrie soit promptement proportionné à celui de ses adversaires, que les approvisionnemens se multiplient et facilitent nos mouvemens, que le bien-cire des troLq)cs, leurs

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lournitures, leur paiement, les soins relatifs à leur santé, ne soient plus soumis à tle fatales lenteurs ou à de prétendues épargnes qui tournent en sens inverse de leur but.

» 11 faut surtout que les citoyens, ralliés autour de la constitution, soient assurés que les droits qu'elle garantit seront respectés avec une fidélité religieuse qui fera le désespoir de ses ennemis cachés ou publics. Ne repoussez pas ce vœu : c'est celui des amis sincères de votre autorité légitime. Assurés qu'aucune conséquence injuste ne peut découler d'un principe pur , qu'aucune mesure tj rannique ne peut servir une cause qui doit sa force et sa gloire aux bases sacrées de la liberté et de l'égalité, laites que la justice criminelle reprenne sa marche constitutionnelle, que l'égalité civile, l'égalité religieuse jouissent de l'entière application des vrais principes.

» Que le pouvoir royal soit intact , car il est garanti par la constitution ; qu'il soit indépendant , car cette* indépendance est un des ressorts de notre liberté ; que le roi soit révéré , car il est investi de la majesté nationale; qu'il puisse choisir un ministère qui ne porte les chaines d'aucune faction , et que , s'il existe des conspirateurs , ils ne périssent que sous le glaive de la loi.

» Enfin, que le règne des clubs, anéanti par vous, fasse place au règne de la loi; leurs usurpations, à l'exercice ferme et indépendant des autorités constituées; leurs maximes désorganisatrices , aux vrais principes de la liberté; leurs fureurs délirantes, au

courage calme et constant d'une nation qui connaît ses droits et les défend j enfin leurs combinaisons sectaires, aux véritables intérêts de la patrie qui, dans ce moment de danger, doit réunir tous ceux pour qui son asservissement et sa ruine ne sont pas les objets d'une atroce jouissance ou d'une infâme spéculation.

» Telles sont, Messieurs, les représentations et les pétitions que soumet à l'assemblée nationale, comme il les a soumises au Roi, un citoyen à qui on ne disputera pas de bonne foi l'amour de la liberté ; que les diverses factions haïraient moins, s'il ne s'était élevé au-dessus d'elles par son désintéressement ; auquel le silence eût mieux convenu , si , comme tant d'autres, il eût été indifférent à la gloire de l'assemblée nationale, à la confiance dont il importe qu'elle soit environnée, et qui, lui-même, enfin , ne pouvait mieux lui témoigner la sienne qu'en lui montrant la vérité sans déguisement.

» Messieurs , j'ai obéi à ma conscience , à* mes sermens ; je le devais à la patrie , à vous , au Roi , et surtout à moi-même , à qui les chances de la guerre ne permettent pas d'ajourner les observations que je crois utiles, et qui aime à penser que l'assemblée nationale y trouvera un nouvel hommage de mon dévouement à son autorité constitutionnelle, de ma reconnaissance personnelle et de mon respect pour

elle.

» Signé, Lafayetïe.»

Celte lettre , accueillie par la majorité de l'assern-

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blce, fui amèrement attaquée par les députés jacobins. Les clubs dénoncèrent à l'envi Lafayette; celui de Paris choisit pour son organe le trop fameux CoUot-d'Herbois.

Pendant ce temps les intrigues se multiplièrent. On a donné le nom de républicains aux factieux de l'époque^ comme on le donna ensuite aux hommes de la terreur ; mais il n'était pas question de république au Champ-de-Mars; les aveux de madame Roland et de Brissot en font foi. Les noms du duc de Brunswick, du duc d'York;, étaient prononcés dans les clubs , et l'on a vu ce que devinrent depuis la plupart des soi-disant républicains des temps d'anarchie et de violence.

Cependant soixante-quinze administrations départementales, composées des véritables élus du peuple^ avaient adhéré formellement à la lettre deLafayette, et l'assemblée nationale recevait tous les jours de nouvelles adhésions dont le cours ne fut interrompu que parla calastropheduio août etlescrimesdeseptembre.

Le commandement de la frontière, partagé, depuis la démission de Rochambeau, entre Luckner etLafayette, s'étendait, pour le maréchal, du Rhin h Longwy, et pourLafayette, de Dunkcnjue à Montmédy. Les deux généraux prévirent aisément que la principale attaque se ferait vers le point de jonction de leurs commandemens respectifs, et malgré les mouvemens simulés des Autrichiens, les cris des jacobins, les dénonciations des journaux, les représentations de ministres subjugués par les clubs, les

désobéissances de Dumouriez , brouillé d'abord ;, et puis, après les plus graves imputations mutuelles, reconcilié avec ses anciens collègues , malgré tout cela, disons-nous, Luckner et Lafayette portèrent vers les points menacés les deux corps de troupes qui étaient prêts à se soutenir mutuellement, et à s'opposer au duc de Brunswick. Mais tandis que leurs dispositions militaires, celles entre autres qu'ils faisaient en Flandre , étaient contrariées par des ordres venus de Paris, des intrigues intérieures retardaient la marche même des réquisitions qu'ils avaient ordonnées conformément à la loi. Heureusement que plus tard une partie de ces nouvelles levées arriva à temps dans les plaines de la Champagne. C'est alors qu'une position habilement choisie et hardiment occupée par Dumouriez, successeur de Lafayette; la bataille de Valmy , gagnée par Kellermann et le canon de Daboville ; le patriotisme et le courage français ; l'imprudente confiance des alliés et le concours des élémens , justifièrent les prédictions du général proscrit , et peut-être que dans cette retraite ce fut un bonheur pour les alliés d'avoir affaire, pour nous servir de l'expression du marquis de Lucchesini^, à un général qui savait négocier.

Lafayette avait été dénoncé à l'assemblée nationale par les membres qui, alors, s'étaient constitués les organes, et se croyaient les chefs des jacobins.

On lui donna le nom de nouveau Cromwell , non cependant dans le sens honorable de Mirabeau lors (jue, impatienté de ses scrupules, il l'appelait Crorii-

well-Grandisson. Et par qui ce reproche d'ambition vulgaire lui élait-il adressé? par des hommes dont il avait repoussé les offres de dictature et de commandement général. Il était représenté comme aristocrate par ces mêmes jacobins qui, dans leurs instructions ministérielles, venaient de lui recommander de ne pas trop se livrer en Belgique à ses sentimens démocratiques, et par d'autres aussi, qu'on a vus depuis couverts de litres et chamarrés d'or et de cordons. De son côté, la cour payait les libelles où il était dénoncé comme royaliste : on l'accusait de se faire un rempart séditieux de son armée.

Cette aveugle obstination de la cour à écarter, par de jalouses méfiances et des calomnies souterraines, les hommes, et surtout l'homme qui plus que tout autre avait, alors, le pouvoir et l'intention de la protéger par des moyens constitutionnels , est un des traits remarquables de l'histoire du temps.

Le 28 juin , Lafayelte se présenta seul à la barre de l'assemblée, pour demander vengeance des violences exercées, le 20, aux Tuileries. Les citoyens qui venaient de l'applaudir l'auraient défendu personnellement, mais ils ne lui donnèrent pas l'appui de l'énergie civique que cette circonstance critique aurait exigé. Le Roi devait passer le lendemain une revue de la garde nationale; il y eut contre-ordre dans la nuit. La cour fit échouer le projet de Lafayette, et le Roi refusa positivement les propositions qu'il lui fit pour le garantir des dangers qui le menaçaient. Lafayelte lui avait offert de le conduire en plein jour h Compiègne,

^j8 LAFAYETTE

distance qu'il pouvait parcourir sans violer la constitution. Là, il eût trouvé un détachement de troupes sûres ainsi que la garde nationale locale , et par une proclamation faite en toute liberté, il aurait recouvré la confiance publique . « Il sauverait le Roi, disaient les courtisans, mais non la royauté,» car pour les courtisans la royauté constitutionnelle n'était rien. La Reine répondit : « que ce serait trop de devoir encore une » fois la vie à M. de Lafayette. » On a su depuis par les Mémoires de M. Hue, premier valet de chambre de Louis XVI, imprimés à l'imprimerie royale , en i8i4 7 que le refus qu'on attribuait seulement aux conseils intérieurs et aux répugnances de la cour pour les patriotes, était spécialement dû « h une » lettre du duc de Brunswick, écrite du quartier gé- » néral de Coblentz. » Le Roi y était conjuré d'attendre « à Paris que les troupes coalisées et les émi- )) grés vinssent l'y chercher. » Lafayette, repoussé dans tous ses efforts pour garantir les jours du Roi et de sa famille, n'eut qu'à poursuivre sa route vers la frontière de Sedan.

Le 8 août, l'assemblée nationale délibéra sur la dénonciation portée contre Lafayette. Il fut décidé, après de vifs débats, et à la majorité de 407 voix contre 224 ;, qu'il n'y avait pas lieu à accusation. Le lendemain g, un grand nombre de députes qui avaient voté pour lui, eurent à se plaindre d'outrages et de violences exercés contre eux. La très-grande partie de l'assemblée se leva ( voyez le logographe) , en criant : « Nous le déclarons tous , nous ne sommes

AVA^^ LA RÉVOLUTION DE l83o. 49

» pas libres! » On sait ce qui se passa le lo août. Lafayelte crut devoir résister ; il fut courageusement secondé par la municipalité de Sedan et le département des Ardennes. Les nouveaux ministres lui écrivirent des lettres flatteuses. Les commissaires du parti vainqueur, arrêtés par cette vertueuse municipalité de Sedan, égorgée depuis sur l'échat'aud de la terreur, lui firent proposer d'accéder à une révolution, qui, en le débarrassant du roi, le placerait à la tète du nouvel ordre de choses ,- il s'obstina à ne pas reconnaître la violation des lois jurées. On sait avec quel inflexible dévouement il persista, jusqu'au dernier moment, dans une opposition de plus en plus désespérée. De soixante-quinze départemens qui avaient adhéré à sa lettre du i6 juin , il ne lui restait que celui des Ardennes. Diétrich et ses amis succombainet dans leur résistance à Strasbourg. Les membres de la majorité de l'assemblée ne se faisaient plus entendre ; les troupes , les généraux , les commandans de ses propres divisions, après s'être , pour la plupart, déclarés en sa faveur, fléchirent et ne tardèrent pas à céder de tous côtés. Tous les moyens furent employés pour lui enlever l'appui du corps qui l'entourait à Sedan; et, des le 19 août, il ne lui restait de ressource que dans une rétractation honteuse, une mort sans gloire et sans fruit, ou la chance d'une retraite en pays neutre.

Dans la récente publication des Ecrits de Jefferson on trouve une lettre très-curieuse écrite à Lafavelte en i8i5. Cet illustre chef de la démocratie républi-

5o LAFAYETTE

caine rappelle à son ami comment , à l'époque du serment du Jeu-de-Paume , il lui conseilla de s'en tenir aux propositions du roi jusqu'à ce que la nation française fût plus avancée dans son éducation politique. c( Vous fûtes d'un autre avis, ajoute-t-il, » et j'ai reconnu que vous aviez eu raiso?i , car votre )) pays était au niveau de la constitution de 9 1 . Mais » lorsqu'en 92 des politiques de cabinet, étrangers » à la connaissance des hommes, eurent l'imprudence » de compromettre ce qu'on avait gagné sous le nom » de monarchie limitée , pour l'incertitude de quel- » que chose de plus, sous le nom de république, )i vous vous opposâtes à eux , vous voulûtes vous » arrêter à la constitution de l'assemblée consti- » tuante ; là encore i^ous avez eu raison, l'expérience » l'a prouvé , et de cette fatale erreur de ceux des )) républicains qui se séparèrent alors de vous, sont » venus les souffrances et les crimes de la nation » française. Les étrangers eurent le moyen d'anar- » chiser par la corruption ceux qu'ils ne pouvaient » pas vaincre par les armes , d'étouffer les vrais » républicains dans le fraternel embrassement des » exagérés et des traîtres, et d'amener deux tyranw nies sans principes , celle de Robespierre et celle » de Bonaparte. » La conduite de Lafayette, voulant, en 89, aller jusqu'à la constitution de 91 , et s'y arrêter en 92, ne présente-t-elle pas une frappante conformité avec son programme de l'Hôtel-de- Ville : uji trône populaire entouré cV institutions républicaines. « Ma position est vraiment étrange^ » écrivait-ilde

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. 5l

sa prison de Magdeboiirg au chevalier d'Archenholz, dans une lettre alors secrète , mais imprimée depuis; « j'avais sacrifié des inclinations répub^aines » aux circonstances et à la volonté de la nation ; je » servais sa souveraineté dans la constitution qui » en était émanée; ma popularité était grande; le » corps législatif me défendait mieux le 8 août qu'il » ne s'est défendu lui-même le lo; mais j'avais déplu » aux jacobins, en blâmant leur aristocratie usurpa- » trice des pouvoirs légitimes; aux prêtres de toutes » les classes, en réclamant contre eux tous la liberté » religieuse; aux anarchistes, en les réprimant; aux » conspirateurs, en repoussant leurs offres. Voilà » quels ennemis s'unirent à ceux que les puissances )) étrangères , les anti - révolutionnaires , la cour » même soudoyaient contre moi. Rappelez-vous , » monsieur, l'aggression préméditée du loaoût, les » forces requises au nom de la loi , égorgées au nom » du peuple; les citoyens sans distinction d'âge ni » de sexe , massacrés dans les rues , jetés dans des » brasiers , dans des prisons pour y être assassinés n de sang-froid ; le Roi ne sauvant alors sa vie que » par une suspension illégale ; la garde nationale dé- » sarmée , les plus anciens et les plus fidèles amis de » la liberté et de l'égalité, un La Rochefoucauld en- » fin , désigné aux meurtriers ; l'acte constitutionnel » devenu un signe de proscription ; la presse enchaî- » née, les opinions punies de mort, les lettres violées » et falsifiées , les jurés remplacés par des coupen têtes, et le ministère de la justice donné à leur

« chef j les corps administratifs et municipaux de » Paris cassés , recrées par une émeute ; l'assemblée » nationale forcée^ le poignard sous la gorge, à » sarfftionner ces fureurs ; en un mot, la liberté » naturelle , civile , religieuse et politique étouffée )) dans le sang. Que dut penser, que dut faire l'homme » qui, n'ayant jamais lespiré que pour la liberté, avait » le premier , en Europe , proclamé la déclaration des » droits; qui avait, sur l'autel de la fédération, pro- » nonce , au nom du peuple français , le serment » civique, et regardait alors la constitution , malgré » ses défauts, comme le meilleur point de ralliement » contre ses ennemis ! Quoique la souveraineté na- » tionale fût violée dans les représentans comme » dans les nouvelles délégations de pouvoirs, je ne » voulus point que la force armée cessât d'être obéis- » santé; et c'est aux autorités civiles à portée du » camp que je demandai des ordres. Sans doute je » souhaitais vivement qu'une réclamation générale » rétablit la liberté publique , celle des pouvoirs » constitués ; et si , assurant l'indépendance des » élections et des délibérations, la nation avait voulu » revoir l'acte constitutionnel , m'en serais-je plaint, » moi, le premier, le plus opiniâtre défenseur des » conventions? Sans doute, j'étais trop loin de m'as- » socier aux crimes commis, et à ceux que je pré- » voyais, pour ne pas encourager cette résistance à » l'oppression, que je regardais comme un devoir; » mais j'ose dire que ma conduite , quelque diff i- » cile qu'elle fût, est à l'abri du plus sévère examen.

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» Ah ! Monsieur, ajoutait-il , que je vous sais gré » d'avoir compati à l'inexprimable douleur de mon M àme brûlante pour la cause de l'humanité, avide » de gloire, chérissant ma patrie, ma famille, mes » amis, lorsqu'après seize années de travaux, il fallut » m'arracher au bonheur de combattre pour les » principes et les sentimens pour lesquels seuls j'a- » vais vécu! Mais que me restait-il à tenter? Vous » savez qu'à l'époque du lo août j'ai résisté le der- » nier et presque seul : si l'intrigue égarait plusieurs )) citoyens, la terreur les glaçait presque tous. J'é- » lais destitué, accusé, c'est-à-dire, proscrit. Ma » défense eût pu être sanglante, mais inutile; elle » ne servait que moi et non la patrie, et, l'ennemi )) était à portée d'en profiter. Je voulus l'attaquer » pour être tué , mais n'y prévoyant aucun avantage » mililaire , je m'arrêtai. Je voulus aller mourir à » Paris, mais je craignis qu'un tel exemple d'ingra- » titude populaire ne décourageât les futurs moteurs » de la liberté. Je partis donc, d'autant plus secrè- » tement , qu'un grand nombre d'officiers , et même » plusieurs corps auraient pu, dans un tel moment, » être entraînés à partir avec moi; et, après avoir » pourvu à la sûreté des places et des troupes de » mon commandement; après avoir, par une délica- ») lesse qui nous coûte cher, renvoyé de la frontière » mon escorte, et jusqu'à mes ordonnances, je » m'éloignai , la mort dans le cœur, avec Mau- » bourg (i) , dont l'union avec moi est aussi an-

(i) Le général et pair Latour-Maubourg, mort dernièrcmeiit.

» cienne que notre vie^ M. de Puzy et quelques » autres amis dont la plupart étaient mes aides-de- » camp depuis la création de la garde nationale. » M. Alexandre Lameth , décrété , poursuivi , nous » rejoignit en route. Nous cherchâmes à gagner la » Hollande et l'Angleterre , alors pays neutres : nous » étions même sur celui de Liège , lorsque nous » rencontrâmes un corps autrichien qui nous livra à » la coalition; nous fûmes arrêtés, puis emprisonn nés, et les quatre membres de l'Assemblée consti- » tuante ont été successivement conduits à Luxem- » bourg, AVezel et Magdebourg.

» On saura , Monsieur, à quel excès celte coalition » nous a fait souffrir ; mais que sont ces souffrances » auprès de celles dont l'injustice du peuple pénètre » une âme libre! Ici se venge la triple tyrannie du » pouvoir despotique , aristocratique , superstitieux ; » mais le monstre est blessé à mort. Ici toutes les )) inventions de l'inquisition et des cachots se mul- » tiplient autour de nous ; mais ces cruautés nous » honorent, et, soit que nos têtes soient réservées » pour l'ornement d'un triomphe, soit que l'insalu- » brité de nos souterrains , la privation d'air et de » mouvement , et toutes les tortures morales aient » été préférées comme un poison lent, j'espère que » la compassion, la discussion, l'indignation sur » notre sort sont autant de germes de la liberté qui )) lui susciteront des défenseurs. C'est pour eux, j) Monsieur, (jue , dans la sincérité de mon cœur, » je vous lègue ici cette consolante vérilé , qu'il y a

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» plus de jouissance dans un seul service rendu à la » cause de rhumanité, que la réunion de tous ses » ennemis , et que même l'ingratitude du peuple ne » peuvent causer de tourmens.

» Que deviendra cependant la révolution française? » Quelle que soit la force que l'institution des gardes » nationales assure h la France , quels que soient les » avantages préparés, malgré tant de contrariétés par » les généraux Rochamheau ;, Luckner et moi , re- » cueillis avec énergie par nos successeurs , peut-on » fonder sur l'immoralité, la tyrannie, la désorga- » nisation ? Des hommes , dont la vénalité a lassé » tous les partis , dont la bassesse a toujours caressé » la main qui donne ou qui frappe , dont le prétendu » patriotisme ne fut jamais qu'égoïsme ou envie, des » corrupteurs avoués de la morale publique , les au- » teurs de protestations ou de projets contre la ré- » volution, amalgamés à des âmes de boue et de sang, » qui l'ont si souvent souillée ! Quels chefs d'une » nation libre ! Puissent ses législateurs lui rendre » une constitution , un ordre légal ! puissent ses » généraux se montrer incorruptibles ! Si cependant , )) après la convulsion de la licence, il existait un lieu » où la liberté combattît encore, combien je mau- » dirais mes fers ! J'ai renoncé à vivre avec mes com- » patriotes, mais non à mourir pour eux ! Est-il pos- » siblc, au reste, d'échapper à tant de barrières, » de gardes , de chaînes? Pourquoi non? déjà un » cure-dent, de la suie , un morceau de papier ont » trompé mes geôliers ; déjà au péril de ma vie , on.

se LAFAYETTE

» VOUS portera cette lettre. II est vrai qu'au danger » de la sortie se joignent ceux du voyage et de » l'asyle. De Constantinople à Lisbonne , du Kamt- » schatka à Amsterdam ( car je suis mal avec la mai- » son d'Orange), toutes les bastilles m'attendent. » Les forêts huronnes et iroquoises sont peuplées de )) mes amis ; les despotes d'Europe et leurs cours, » voilà les sauvages pour moi. Quoiqu'à Saint-James » Oïl ne m'aime pas , il y a là une nation et des lois » mais je voudrais éviter un pays en guerre avec le » mien. L'Amérique, cette patrie de mon cœur, me » reverra avec joie, et cependant ma sollicitude sur » les nouvelles destinées de France , préférerait , » pour quelque temps, la Suisse. Mais en voilà trop » sur cette idée. J'ai, au lieu d'un remerciment, » écrit une lettre , et je vous prie, monsieur, de re- » cevoir, avec mes adieux, l'expression de ma re- » connaissance et de mon attachement.»

On aurait vraisemblablement laissé passer ces officiers , si Lafayette n'avait pas été reconnu. Ils firent, au moment de leur arrestation , une déclaration offi<delle de leurs sentimens patriotiques , ne voulant pas, dirent-ils, être confondus avec les émigrés armés contre leur patrie. Les dix-huit officiers qui, pour sauver leur tête , avaient dû suivre leur général, furent envoyés à Anvers , et relâchés un mois après ; mais les quatre consliluans furent conduits d'abord à Namur et à Nivelles. A Namur, le commandant de

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. Sj

la place, marquis de Chasteler , dil à Lafayelte que M. le prince Charles avait élé chargé par leurs altesses royales de causer avec lui sur la situation de la France, et il lui fil entendre que, d'après les sujets de plaintes qu'il avait contre sa patrie, on espérait tirer de lui quelques renseignemens. « Je ne sais^ » répondit Lafayette, si on a donné pareille com- » mission , mais je ne pense pas que personne ose )) s'en acquitter près de moi. » Le soir, le marcjuis de Chasteler, prenant à part Lafayelte, lui montra un projet de lettre qu'on allait , disait-il , écrire à leurs altesses royales la gouvernante des Pays-Bas et le duc de Saxe ; on y parlait des opinions de Lafayette d'une manière inexacte , et particulièrement on lui supposait des regrets sur l'abolition de la noblesse. « Je vous sais gré de vos intentions, dit-il à » M. de Chasteler ; mais je dois vous déclarer que » si vous travestissiez ainsi mes principes et mes » sentimens, je serais obligé de dém.entir haute- )■> ment les assertions que votre bienveillance vous a » inspirées. » A Nivelles, une commission vint de Bruxelles, pourinventorierce qu'on supposait pouvoir appartenir au roi de France : « Je vois , répliqua )■> Lafa}'ette , qu'à ma place le duc de Saxe-Teschen » aurait volé le trésor de l'armée. » Ce général gouverneur répondit à sa demande d'un passeport, qu'on le réservait pour l'échafaud. Le comte de Clairfayt s'étaitprésenté pourprofîter de la désorganisation qu'il espérait savoir être lerésultal du départ de Lafayette ; mais, grâce aux précautions de celui-ci, il trouva son ar-

mée hors d'atteinte , et les commissaires eux-mêmes attestèrent ce dernier service. De Nivelles, les quatre députés constituans furent transférés à Luxembourg. Il y eut là une tentative d'une troupe furieuse d'émigrés pour assassiner Lafayette j elle avait été précédée par un pamphlet de Rivarol , portant cette épigraphe :

Et dubitamus adhuc mercedem extendere factis.

Le commandant autrichien prit des mesures pour que cette attaque ne se renouvelât pas. Dans le même temps , les clubs jacobins retentissaient de vociférations contre Lafayette^ pour avoir voulu, ce qui était vrai, conclure avec le duc de Saxe-Teschen un cartel où les émigrés, assimilés à ce qu'étaient dans la révolution américaine les Torjs au service de l'Angleterre, auraient également joui des droits de prisonniers de guerre; stipulation que non-seulement aucun des généraux français , mais aucun des généraux ennemis , ni des cabinets étrangers , n'a depuis daigné demander,

(( Les quatre constituans furent,» dit M. de Ségur dans son Histoire de Frédéric Guillaume , « conduits » et renfermés à Wezel , où ils étaient gardés à vue » par des bas officiers , dont la consigne était de les » fixer constamment et de ne rien répondre à leurs » questions.

» Lafayette étant tombé dangereusement malade, » on refusa à Maubourg la permission de voir soq » ami près d'expirer. Une crise salutaire l'ayant sauvq

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. 5i)

» des portes du tombeau , le roi de Prusse , croyant >» pouvoir profiter de son abattement , lui fit propo- » ser, pour adoucir son sort , de donner des plans )) contre la France ; mais il prouva , par une réponse » énergique, son mépris pour une pareille proposi- » lion (i). Alors on redoubla de rigueurs envers lui; » bientôt après on les jeta dans une charrette , et on » les transféra à Magdebourg, refusant toujours de » les informer de l'existence de leurs familles , sur le » compte desquelles les proscriptions de France leur » faisaient éprouver les plus vives inquiétudes (2).

(i)On trouve cette circonstance rapportée dans un discoursde « Fox: Avec cette même perversité diabolique^ dit-il, qui asug- » géré depuis aux ministres de l'empereur d^endre desembù- » ches à la courageuse piété de la femme, on Cherché à séduire » la loyauté du mari. On a osé espéi'er que le brave Lafayette » voudrait renoncer à cette réputation éclatante et si justement » acquise, qu'il voudrait flétrir les lauriers dont il était cou- » vert , sacrifier ce noble caractère qui fleurira dans les annales » du monde, et vivra dans les hommages de îa postérité, lors- » que les rois et la couronne qu'ils portent seront tombés eu » poussière; mais Lafayette, tout en réprouvcfnt la mesure qui » l'exilait de sa patrie , était trop magnanime pour favoriser » les desseins de ceux qui s'étaient ligués contre elle. Un tel » acte de perfidie ne pouvait approcher de ce cœur qui n'a » pas cessé un instant de nourrir le feu sacré du patriotisme le » plus pur et le plus religieux. »

(2) Les ministres américains à Londres et à la Haye obtinrent enfin que dans les prisons prussiennes, ils pussent recevoir leurs lettres ouvertes , et y répondre sous les yeux du commandant. Il n'en fut plus de même à Olmiitz, jusqu'à ce que l'arrivée (Je son épouse apprit à Lafayette qu'elle vivait encore.

6o LAFAYETTE

« lis restèrent un an à Magdebourg dans un sou- » terrain humide, obscur, entouré de hautes palis- » sades, et fermé par quatre portes successives gar- » nies de fer et de cadenas. Cependant leur sort » leur semblait plus doux, parce qu'on leur permet- » tait quelquefois de se voir , et qu'on les promenait )) une heure par jour dans un bastion.

)) Le roi de Prusse envoya tout à coup l'ordre de » transférer Lafayelte à Neiss; Latour Maubourg » sollicita vainement d'y être enfermé avec lui, on » le conduisit à Glatz, où bientôt on amena égaîe- » ment Bureaux de Puzy. Mais ce ne fut qu'au mo- » ment de les livrer à l'Autriche qu'on les réunit » tous trois à Neiss.

» Alexandr#Lameth, dangereusement malade , ne » put être transporté avec ses compagnons d'infor- » tune.

» Après de vives sollicitations , sa mère , qui par » ses vertus, jouissait d'une considération si mé- ^) ritée , obtint de Frédéric Guillaume , que son fils » restât prisonnier dans ses états 5 et quelque temps )) après, la paix ayant été conclue entre ce mo- » narque et les français, elle parvint à lui faire rendre )> la liberté.

» Le roi de Prusse qui ne voulait pas que la paix » qu'il venait de faire en France, le forçat à relâcher » ses victimes , livra ses prisonniers à l'Autriche ; on » les conduisit à Olmûtz.

» On déclara à chacun d'eux, en I5s renfermant sé- » parement dans leurs cellules , qu'ils ne i>errûieniplifs

AVA^T LA RÉVOLUTION DE l83o. G[

)) à r avenir que leurs quatre murailles; qu'ils n'auraient )) de nouvelles ni des choses. 7ii des personnes; qu'il » était défendu, même aux geôliers, de prononcer leurs » noms, et que dans les dépêches de la cour, ils ne se- » raient désignés que par leurs numéros ; qu'ils ne sc- M raient jamais rassurés sur le sort de leurs familles, ni » sur leur existence réciproque ; et que celte situation » portant naturellement au suicide, on leur interdisait » couteau , jourchette , et tous morens quelconques de » destruction.

» Après trois attestations de médecins sur l'indis- » pensable nécessité de faire respirer à Lafayette un )) air un peu plus pur que celui de son cachot, » après avoir trois fois répondu que Lafayette, n'était » point encore assez mal, on lui pernait, enfin, de se )) promener, sans attacher à cette faveur aucune con- » dition expresse, mais en le surveillant avec rigueur; » car il est faux que Lafayette ait joui de celte li- » berté, ainsi qu'on a voulu le faire croire, en vertu » d'un engagement d'honneur de ne pas chercher a )î s'évader.

» On connaît l'entreprise du docteur BoUmann et » du jeune Huger, fils du major Huger, de la Ca- » roline du sud, chez lequel Lafayette avait débarqué )) la première fois en Amérique. »

» Bollmann étant parvenu, après plusieurs mois de » tentatives infructueuses, à faire tenir secrètement » un billet au prisonnier, exécuta le projet ie plus » hardi : il se rendit à Vienne, en ramena le jeune » Huger, se porta avec lui sur le lieu où on devait

Ga LAFAYETTE

» conduire Lafayette pour prendre l'air, et tous » deux tentèrent de l'enlever au moment où , ayant » écarté quelques-uns de ses gardiens, il s^efforçait » de désarmer celui qui restait près de lui.

» Dans celte lutte , Lafayette se donna un violent » effort dans les reins, et le caporal-geôlier, contre )) lequel il combattait et qu'il avait désarmé, lui dé- » chira la main jusqu'à l'os.

)) Ses généreux défenseurs parvinrent à le mettre » à cheval , avec un tel oubli de leur propre sûreté, » qu'ils eurent peine à retrouver leurs chevaux pour » s'échapper eux-mêmes. Celte perte de temps et les )) cris des gardiens avaient attiré du monde et des » troupes; Iluger(i) fut bientôt pris. Lafayette, sé- » paré de Bollmann , fut arrêté à huit lieues d'Ol- » mûtz , d'autant plus facilement qu'il était sans » armes. Bollmann parvint dans les états prussiens ; » mais le roi de Prusse eut l'inhumanité de le livrer » aux Autrichiens.

» Tandis que Lafayette , réservé pour l'échafaud , » était torturé dans les prisons d'Olmûtz , sa femme, » incertaine de son existence, et condamnée à d'é- » ternelles douleurs, attendait chaque jour, dans les » prisons de Paris, qu'on la conduisît au supplice » par lequel avait péri la meilleure partie de sa fart mille. La chute des tyrans lui sauva la vie; mais » elle ne recouvra que très-longtemps après sa li-

(i) Le généreux Huger se livra pour faciliter la fuite des deux autres.

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. G3

» berté, et les forces nécessaires pour exécuter ses » desseins. Débarquée à Altona, le 9 septembre 1 795, » elle partit pour Vienne sous le seul nom de Motier, » avec un passeport américain, et arriva à Vienne » avant qu'on pût être prévenu de son dessein et » armé contre ses réclamations (i).

« Le prince de Rozemberg, touché de ses vertus, » obtint pour elle et pour ses filles une audience de » l'empereur, dont on croit pouvoir rapporter fidè- » lement tous les détails.

« Madame Lafayette, dont le but principal était » de partager la captivité de son mari, en obtint la » permission ; et trouvant l'empereur assez facile sur » ce point, elle tenta de lui faire sentir qu'il devrait, » en consultant la justice et l'humanité, rendre la » liberté à Lafayette. Ce prince lui répondit : Cette )) affaire est compliquée ; fai les mains liées là-dessus; )i mais j'accorde ai^ec plaisir ce cjui est en mon pou- » "voir y en vous permettant de rejoindre M. de La- » fayette : je ferais comme vous , si j'étais à votre n place. M. de Lafayette est bien traité ; mais la pré- » sence de sa femme et de ses enfans sera une conso- » lation de plus. » . L'empei'eur ajouta : u Chez nous » on prend les prisonniers d'état, on les numérote , et » on ne sait plus ce qu'ils deviennent ; je sais ça par » exemple. «

» Il est facile de juger quelle impression dut rece-

(i) Elle avait envoyé le jeune Georges Lafayette en Amérique, chezle général Wasliington, où il trouva une seconde maison paternelle.

T.AFAYETTE

» voir Lafajette à l'apparition subite de sa femme et M de ses enfans , dont l'existence était depuis long- » temps pour lui un objet de crainte et d'incerli- » tude, et ce que ses tendres et jeunes filles durent » éprouver avec leur mère, à l'aspect de ses membres » décharnés et de son extrême pâleur ; mais on ne » s'attend pas à voir leurs embrassemens suspendus » par l'ordre de remettre tout ce qu'elles portaient » sur elles. »

» Enfin ^ la santé de cette malheureuse femme, » altérée par seize mois de pjîson et d'affreux cha- )) grins en France, présentant tous les symptômes » d'une prochaine dissolution de la masse du sang , » elle crut devoir tenter quelques efforts pour conn server ses jours, et elle écrivit à l'empereur pour lui » demander la permission de passer une semaine à » Vienne, d'y respirer un air plus sain, et d'y con- » sulter un médecin. Après deux mois d'un silence » qui suppose l'obligation de consulter pour les » moindres choses , le commandant de la prison , » jusque là inconnu à M. de Lafayette, entra chez » elle, ordonna, sans qu'on sache pourquoi, que » ses jeunes filles fussent mises dans une chambre )) à part , signifia à madame de Lafayette , la défense » de jamais paraître à Vienne , et lui donna la per- » mission de sortir, à condition de ne jamais ren- » trer; il lui prescrivit d'écrire et de signer son choix j » elle écrivit :

» J'ai du à ma famille et à mes amis de demander » les secours nécessaires à ma santé ; mais ils savent

AVANT LA RÉVOLUTlOxN DE l83o. G^

l)U'n aiu' le prix fjiion y attache n'est pas acceptable pour moi. Je ne puis oublier que , taudis que nous étions prêts à périr , moi, par la tjrannie de Robespierre , mon mari , par les souffrances physiques et morales de sa captivité , il n'était permis d'obtenir aucune nouvelle de lui , ni de lui apprendre que nous existions encore, ses enfans et moi ; et je ne ni! exposerai pas à T horreur d'une nouvelle séparation Quel (jue soit Vetat de ma santé , et les inconvéniens de ce séjour pour mes filles, nous profiterons avec reconnaissance de la bonté qu'a eue pour nous Sa Majesté impériale, en nous permettant de partager cette captivité dans tous ses détails (i).

Signé No AILLES-L AF AYETTE .

(i) Après la proscription de Lafayette, le ministre Roland chargea un commissaire spécial d'amener à Paris sa femme qui était restée avec sa famille dans sa retraite d'Auvergne; c'était l'époque des massacres de septembre. L'administration départementale du Puy (Haute-Loire) eut le courage de désobéir et de confier l'épouse et la famille de Lafayette à la responsabilité offerte par leur propre commune. Le bazard nous avant fait retrouver dans une collection particulière l'original de deux lettres écrites à cette occasion au député Brissot , nous croyons devoir les consigner ici comme un nouveau témoignage du caractère de cette digne épouse de Lafayette , la seule femme que nous sachions s'être refusée, dans les prisons de la terreur, à profiter du prétexte de mort civile ou d'un divorce simulé, pour faire oublier un mari proscrit, et qui s'obstinait à signer du nom de femme LafayeUe , alors le plus proscrit de tous les noms, les

(](] LAFAYETTh:

(( A parlir de ce moment, aucune réclamalion n'a )) été faite; et ces malheureuses femmes respiraient

pièces mêmes qu'elle savait devoir passer sous les yeux des bourreaux.

Au Puy, département de la Ilaute-Loire.ce 12 septembre 1792. 0 Monsieur, »Je vous crois réellement fanatique de la liberté, et c'est dans ce moment » un honneur que je fais à bien peu de personnes. Je n'examine pas si ce fana- «lisme , comme ctlui de la religion, agit ordinairemtnt contre son objet , mais »je ne saurais me persuader qu'un ami zélé des noirs puisse être un suppôt de »la tyrannie , et je pense que si le but de votre parti, vous passionne , souvent «ses moyens vous répugnent. Je suis sûre (jue vous estimez, je dirai i)resque «que vous respectez M. Lafajclte comme un ami courageux et fiJcie de »la liberté, lors même que vous le persécutez parce que des opinions con- «Iraires aux vôtres, sur la manière dont elle peut être affermie en France, » soutenues par une conduite et un courage ttl que le sien , et par une fidélité » inébranlalde à ses sermens . peuvent s'opposer aux vues du parti que vous avez » embrassé, et à votre nouvelle révolution. Je crois tout cela, et c'est pourquoi »je m'adresse à vous , dédaignant de m'aiiresser à d'aulrcs. Si je me trompe, «mandez le moi, ce sera la dt-rnière fois que je vous importunerai.

» Une lettre de cachet de M. Rolland , du 2 septembre . motivée sur un ar- «rêlé du comité de sûreté générale, du 19 août, m'a fait amener ici lundi «dernier par un particulier, juge-de-paix de cette ville, qu'elle chargeait àe r.m'amener à Paris , avec mes enfans ( s'ils étaient rencontrés av'ec moi), et «après s'être concerté pour cela avec le département delà Ilaule-Loire , dans «retendue de la juridiction duquel se trouvait ma retraite. J'avoue, avec «douleur, que le procureur général syndic du gouvernement, a eu la faiblesse «de donner au commissaire de M. Rolland une réquisition pour la force «armée, et, avec reconnaissance, que ce commissaire et les troupes qui «l'accompagnaient ont eu toutes sortes de soins de nous, pendant la route. Ma «fille aînée était avec moi , et loin de chercher à se cacher, elle a été charmée «que ces ordres lui fussent communs. Une tante de mon mari , pour laquelle je «suis restée loin de lui tout l'hiver dtrnier, a bien voulu m'accompagner ici.

«Lorsque M. Aulagnier (c'est le nom du commissaire) me demanda où «je voulais aller dans cette ville , je répondis que je voulais me placer sous la «sauvegarde de la municipnlité , et aller au département, auquel seul, dans la avilie du Puy, il appartenait de donner des ordres à Chavaniac , lieu de mon

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. 67

)> dans leurs chambres , qu'on peut appeler des ca- » chots, un air si infect par l'effet des exhalaisons d'un

••domicile, attendu qu'il est du district de Brioude , canton de PauUagoet. Ce

• que je dis en arrivant au lieu des séances , et ce qui fut résolu entre le conseil ogcnéial et le commissaire qui m'avait anèlée , selrjuve à peu près cnliij- «> rement consigné au procès-verbal oii j'ai exprimé mon vœu, et fait mes de-

• mandes au déparlement... Ma tante désirait qur je [)arl;isse des fatigues du " voyage, après tant d'épreuves que ma santé a souffertes, mais je n'ai pas

• voulu donner de prétextes, ayant d'aussi bonnes raisons pour ne pas aller à

• Paris. J'allais parler des dangers que pouvaient y faire craindre les événemens

• du 2 septembre, mais, ayant demandé la date de la lettre de M. Rolland , el

• la voyant datée de ce jour même, j'ai voulu lui épargner des réflexions qui «l'eussenl pu choquer, car je ne veux pas m'adresser à lui , mais je ne veux pas » lui dire des injures. Je me suis contentée de dire aux membres du département »que puisque jetais sous leur sauvegarde, c'était à eux de prévoir et de préve-

• nir les dangers que je pourrais avoir à redouter; ils vont écrire de concert

• avec M. Aulagnier, et je m'en fie à leur prudence.

• J'ignore quelle sera leur réponse. Il est aisé de voir que , si elle est dictée

• par la justice, elle me rendra ma liberté indéfinie; si elle est selon le vœu de

• mon cœur, elle me permettra de me réunir à mon mari , qui me demande en

• Angleterre, dès qu'il sera délivré de sa captivité, afin que nous allions enscni

• ble nous établir en Amérique, aussitôt qae le voyage sera praticable; mais si

• l'on veut absolument me retenir en otage, on adoucirait ma prison en me per-

• mettant de la choisir à Chavaniac , sur ma parole et la rrsponsabilité de la

• municipalité de mon village.

• Si vous voulez me servir , vous aurez la satisfaction d'avoir fait une bonne

• action en adoucissant le sort d'une personne injustement persécutée et qui ,

• TOUS le savez, n'a pas plus de moyens que d'envie de nuire.

• Je consens à vous devoir ce service. "

» Signé îioxtLhKs Lafavette.

Au même.

Au Puy. ce jeudi au soir, 4 octobre, veille de mon départ pour Chavaniac.

• Je ne devrais plus vous écrire. Monsieur, après l'usage que vous faites de

• mes lettres, mais les sentimens de révolte qu'avaient fait naître dans mon

• âme, et mon injuste captivité, et surtout la dure obligation de m'adresser iiux «ennemis de ce que j'aime, ceux mêmes que les calomnies rebattuesque M. Rol- » land m'a adressées n'ont pu manquer d'exciter dans mon cœur , sont tous nw-

» égout et des latrines de la garnison, placés sous les » fenêtres de Lafayette , que les soldats qui leur por-

0 montés , depuis les nouvelles d'hier , par le senliment des alarmes et de ma

• vive douleur de la capliviié. bien plus affreuse de celui qui mérite plus que «moi d'être libre, puisqu'il a bien plus travaillé que moi pour la liberté de ses » concitoyens.

nNe vous aliendez donc plus à trouver dans mes expressions ni amertume .

• ni même la fierté de l'innocence opprimée ; je plaiderai ma cause avec l'uni- «que désir de la gagner. J'ai déjà écrit à M. Rolland. Le dernier courrier , je » venais de lire dans votre gazette, danslaquelle seule je trouve des nouvelles de nmon mari, qu'on le séparait de MM. de Maubourg et Bureau de Puzy, et qu'on »le tiansl'érait à Spandau. Son malheur, les risques de sa santé, tout ce que je «crains encore... ce que j'ignore, tous ces maux à la fois ne sont pas réellement

• supportables pour moi , fixée loin de lui. Et lorsque je pense quels services

• peuvent rendre à la patrie toutes les tortures de mon cœur , je ne puis croire «qu'on persévère à me lier par les chaînes les plus pesantes : une parole que j'ai

• offerte peut-.'tre trop légèrement, mais qui er.t le prix de l'adoucissement que "l'on accorde à ma prison, et la crainte d'exposer les administrations responsasbles, lien non moins sacré pour moi. En vérité, Monsieur, c'est mettre beau- »coup trop d'importance à ma personne, et beaucoup trop peu à une vexation,

• que de continuer à me retenir.

"Après tout ce que votre crédit a fait , après tout ce que vous osez depuis »(|uelque temps avec courage contre une faction meurtrière . je ne puis croire

• que vous ne puissiez et ne vouliez obtenir du comité la révocation entière de » son arrêté. Il futprlsà une époque où il craignait que l'opinion de M. Lafayette » put soutenir encore quelques citoyens dans sa fidélité à la constitution ; je ne «puis croire que vous n'obteniez que l'ordre de M. Rolland, qui ne s'appuie '• que sur cet arrêté , soit aussi révoqué , et que ma liberté me soit rendue toute » entière. Il est impossible qu'un certificat de résidence dans les fers des ennemis « pour s'être dévoué à la cause de la liberté, ne vaille pas à la femme de M. La- "fayelleles mêmes avantages que vaudrait à celle d'un artiste le certificat » qui répondrait qu'il voyage pour s'instruire de son art. Je ne parlerai pas de "labHrbarie qu'il y a en général à garder des femmes comme otages ; mais

• je dirai qu'il est dans l'impuissance absolue de nuire ou de servir aucune cause;

• souffrez que je le répète , il a fallu l'y réduire pour qu'il ne servit plus la cause » de la liberté ?

• J'avoue, monsieur, que je ne pourrai jamais croire que celui qui poursuit , "o depuis tant d'années , l'uijolition de l'esclavage des noirs , puisse refuser d'em-

AVANT LA RÉVOLUTION DF l83o. Ch)

)) laient à manger se bouchaient le nez en ouvrant » leur porte.

» Les trois prisonniers, Maubourg, Lafayette et » Puzy, ont été enfermés pendant trois ans et cinq » mois dans le même corridor, sans se voir et sans » qu'on voulût leur donner la moindre nouvelle ré- » ciproque. »

A l'époque de l'insurrection L\ onnaise , deux hommes d'opinion et de situation différentes , le publiciste d'Archenoloz, et le très-royaliste mais généreux Lally-Tollendal , imaginèrent de représenter aux puissances que l'arrivée de Lafayette à Lyon , en ralliant la nombreuse portion constitutionnelle de France, et avec son crédit sur la garde nationale , pourrait seule peut-être arrêter les massacres de la terreur : c'était mal les connaître. «Lafayette, se dit-on, » sans doute, comme eu 92, sauverait ses amis et les

» ployer son éloquence pour délivrer d'esclavage une femme qui ne demande ■ d'autre liberté que celle d'aller s'enfc-mer dans les murs , ou du moins au- »tour des murs de la citadelle de Spandau. M. Rolland veut bien m'assurer

• qu'il est dans la persuasion que je ne puis ni ne veux nuire : alors il f.iul me

• délivrer; car, d'après les principes avoués par M. Rolland lui-même, on » doitjaire le bien de tous avec le moins de mal possible pour chacun. Ma li-

• berté n'en ferait à personne. Laissez les ennemis étrangers assouvir leur haine

• contre un sincère ami de la liberté ; ne vous unissez pas à eux pour le persécu-

• 1er dans ce qui lui est cher , et qu'au moins ils voient qu'il est dans noire pa-

• trie des représentans courageux du peuple qui abhorrent les crimes inutiles ,

• soutiennent l'innocence , au moins quand elle est faible et qu'elle souffre.

• J'ose attendre de cette lettre une prompte réponse. Elle peut vous faire ju-

• gerque je suis bien malheureuse; mais aucune expression ne peut peindre l'éclat violent démon cœur, ni la reconnaissance que je devrais à mes libëra-

• teurs , tels maux qu'ils m'aient causés jusques-là.»

.S(i,'He' NoAILLES LAFAïETTf .

qO LAFAYETTE

» nôtres, mais au profit de la liberté.» En effet tandis que Lyon , palrioliquement insurgée contre l'oppression, demandait à marcher en avant , la junte secrète ne voulait en faire qu'une place d^armes pour l'étranger , et les nobles et humaines démarches du comte de Lally et du respectable prussien Archenoloz ne produisirent que de nouvelles précautions contre l'évasion du prisonnier. Cette circonstance a été rappelée récemment par M. Prunelle, président de la commission de réception , dans sa harangue au général Lafayette, au nom de la population Lyonnaise. Dans un billet de Lafayette , échappé à la vigilance de ses gardiens et publié depuis , nous trouvons le jugement suivant sur le prétendu républicanisme de la terreur, et sur la perfide diplomatie des monarques alliés. ((Je ne parlerai point des affaires publiques ; un » homme mort depuis vingt-et-un mois les jugerait » mal; la liberté dont l'Europe sent le besoin, que » l'Angleterre perd à regret, que la France rappelle » par des vœux secrets, n'en est pas moins assassinée » par la double faction des comités jacobins et des* » cabinets coalisés ; s'il est étrange de respecter des » brigands parce qu'ils se disent patriotes, et de se » croire libres parce qu'une vingtaine de mots répu- » blicains a été cousue au plus infâme système de » tyrannie , il ne l'est pas moins de s'imaginer que la » souveraineté nationale , placée entre cette nouvelle » usurpation et l'antique rébellion des despotes , » puisse gagner quelque chose au succès des alliés ; » et lors même que ceux-ci déguiseraient l'aristo-

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. ^ I

» cratie, l'intolérance et l'autorité arbitraire sous » quelques dehors soi-disant conslitutionnels , je ne » puis en vérité me persuader cjue la cause de l'hu- » manité doive être réellement servie par les puis- » sances conjurées contre elle. »

Pendant que les rois de l'Europe et tous les partisans de l'ancien ordre de choses, exerçaient ainsi leur implacable haine, la réputation, la fortune, les familles et les amis de ces proscrits étaient livrés à toutes les fureurs des partis anarchistes et terroristes qui se succédaient en France; l'accusation de Fajettisnie était un arrêt de mortj on la trouve seule sur des écrous, et même dans des condamnations. Et combien n'a-l-on pas vu de bons citoyens, d'hommes recommandables par leurs vertus ou leurs talens, professer jusques devant les tribunaux révolutionnaires et sur l'échafaud, leiu attachement à ses principes et à sa personne! « Voilà une compagnie de fayettistes , )> disait à la première bataille de Fleurus un officier général, en passant devant un bataillon de garde nationale. (( Oui, nous le sommes, s'écria le capitaine, et nous » allons vous montrer comment ils se battent. » Ils furent presque tous tuis. Lafayelte était en même temps, de la part des amis de la liberté dans les deux hémisphères, l'objet du plus ardent intérêt et des plus vives réclamations. Les journaux patriotes d'Allemagne, d'Angleterre, d'Amérique, retentissaient de son nom. Le président des États-Unis, Washington, envoya un ministre à Berlin , et écrivit personnellement à l'empereur d'Autriche. Deux motions spé-

n-x LAFAYETTE

ciales en faveur de ces prisonniers de la coalition furent faites au parlement d'Angleterre par le général Fitz-Patrick. Soutenues par toute l'éloquence des orateurs de l'opposition, elles furent combattues (i) par tous les sophismes et l'influence du ministère. Dans tous les cas, ces efforts eussent été insuffisans contre une animadversion si violente et si invétérée. LaFrance victorieuse s'occupa enfin des prisonniers d'Olmûtz; les conseils se mirent en mouvement j le directoire chargea ses plénipotentiaires ;, les généraux Bonaparte et Clarke, de demander^ avant la signature de la paix , la délivrance de Lafayette, Latour-Maubourg et Bureau-de-Puzj . Cette négociation dura encore cinq mois, et Napoléon a souvent répété depuis que de toutes ses négociations avec les puissances étrangères, celle-ci avait été la plus difficile, tant était grande leur répugnance à se dessaisir de leur proie. Mais

(i) «Je ne croirai jamais , disait noblement Fitz-Patrick » que ce pays puisse haïr un homme né en France, parce que ^) cet homme a institué dansl'origine ces gardes nationales qui, » après avoir maintenu, pendant deux ans, sous ses ordres, » la sûreté, les propriétés et le repos de la capitale de la » Fi-ance, ont mis ensuite ce pays à même de maintenir son » indépendance, et d'établir le gouvernement de son choix » contre tous les efforts de l'Europe conjurée. Encore moins » consacrerai-je l'idée que sur un seul coin de terre britan- » nique, que dans les replis d'un seul cœur anglais puissent se « cacher des conceptions assez étroites , une vengeance assez » basse, pour voir l'ami et le pupille de l'illustre Washington )) périssant dans un cachot, à raison de ses principes politiques, » fùt-il même vrai qu'il eût puisé ces principes en soutenant » la cause de l'Amérique contre la Grande-Bretagne. »

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. ^3

qui pouvait résister aux armes triomphantes de la France et h l'ascendant prodigieux de Bonaparte! On fit ne^anmoins une tentative pour imposer des conditions aux prisonniers, à qui toute communication élait interdite. Le lieutenant-général , marquis de Chasteler , en fut chargé ; on jugera la nature de cetle démarche par la déclaration suivante de Lafajette.

« La commission dont M. le marquis de Chasteler )) est chargé me paraît se réduire à trois points : i" » Sa Majesté Impériale souhaite faire constater notre » situation ; je ne suis disposé à lui porter aucune » plainte. On trouvera plusieurs détails dans les » lettres de ma femme transmises ou renvo} ées par j) le gouvernement autrichien ; et^ s'il ne suffît pas » à sa Majesté Impériale de relire les instructions » envoyées de Vienne en son nom, je donnerai vo- » lontiers à M. le marquis de Chasteler les rensei- » gnemens qu'il peut désirer.

M 2" Sa Majesté l'Empereur et Roi voudrait être » assurée qu'immédiatement après ma délivrance je ;^ partirai pour l'Amérique; c'est une intention que » j'ai souvent manifestée ; mais, comme, dans le » moment actuel , ma réponse semblerait recon- )» naître le droit de m'imposcr cette condition , je ne )) pense pas qu'il me convienne de satisfaire à celte » demande.

» 3° Sa Majesté l'Empereur et Roi m'a fait l'hon- » neur de me signifier que, les principes (|ue je V professe étant incompatibles avec la sùrclé du

» gouvernement autrichien, elle ne veut pas que je 1) puisse rentrer dans ses Etats sans sa permission » spéciale. Il est des devoirs auxquels je ne puis me » soustraire ; j'en ai envers les États-Unis , j'en ai » surtout envers la France , et je ne dois m'engager )) h quoi que ce soit de contraire aux droits de ma » patrie sur ma personne. A ces exceptions près, je » puis assurer M. le général, marquis de Chasteler, )) que ma détermination invariable est de ne mettre » le pied sur aucune terre soumise à l'obéissance de » sa majesté le roi de Bohème et de Hongrie. » Maubourg et Bureau-de-Puzj lîrent alissi leurs déclaration, et les trois prisonniers signèrent en conséquence l'engagement suivant :

« Je, soussigné, m'engage envers Sa Majesté l'Em- » pereur et Roi de n'entrer dans aucun temps dans » ses provinces héréditaires , sans avoir obtenu sa » permission spéciale , sauf les droits de ma patrie » sur ma personne. »

Alors les portes de la prison parurent se refermer pour toujours. Pendant ce temps, les ambassadeurs aulrichiens assuraient au quarlier-général d'Italie que les prisonniers étaient en liberté , et Bonaparte devina que c'était un mensonge. Mais le héros de l'Italie envoya M. Louis Romeuf, ancien aide-decamp de Lafa\ ette , pour traiter directement avec le ministre Thugut; et, enfin, le 23 septembre, les prisonniers sortirent de leur captivité et furent conduits à Hambourg où une fête les attendait à bord des bàtimens des Etats-Unis ; ils furent d'abord remis au

AVAiNT LA RÉVOLUTION DK l830c 'J J

consul américain , comme l'avait demandé le cabinet de Vienne , et s'empressèrent de se rendre chez le ministre de la république française, et d'arborer la cocarde nationale.

Cependant les prisonniers d'Olmùtz , délivrés avec éclat par la ferme insistance de leur gouvernement, accueillis et environnés de considération par ses agens à l'extérieur, furent encore long-temps avant de rentrer dans leur patrie. Il eût fallu manifester leur adhésion à la journée du i8 fructidor, et cet acte de faiblesse ne convenait pas à des hommes qui avaient lantsacriOéet tant souffert plutôt que d'adhérer, en 92, à la violation du trône constitutionnel et de la représentation nationale. De plus, ils se firent un devoir sacré de comprendre dans l'expression de leur reconnaissance, la portion du gouvernement et des conseils qui avait concouru avec le parti vainqueur à leur délivrance, et qui venait d'être déportée et proscrite. Chose remarquable, ce fut à cette même époque , alors que Lafayette était traité au-dehors en général citoyen , et que le ministre de France assistait comme témoin au mariaee de sa fille chez le consul français, qu'on acheva de vendre en France le reste de ses biens. Il avait refusé les émolumens et dédommagemens qui lui avaient été offerts dans les premiers jours de la révolution, et cependant une très-grande partie de sa fortune avait été dépensée pour la cause populaire (i).

(i) On sait qu'alors les Etats-Unis votèrent à Lafayette le

jb LAFAYETTE

Lafayette passa quelque temps dans le Holstein , pays neutre; il alla ensuite en Hollande, d'après l'invitation spéciale de cette république, encore pleine du souvenir des anciens rapports qu'il avait eus avec elle et les proscrits bataves de 1787. C'est là qu'avant appris la mémorable journée du 18 brumaire, il prit sur-le-champ le parti de se rendre à Paris sans permission ni radiation préalable ; il se contenta d'écrire aux consuls provisoires que puisqu'ils professaient de nouveau les principes de 89 , sa place, à lui, était en France. Ses compagnons et lui ne tardèrent pas à être réintégrés dans leurs droits de citoyens. Lafayette se retira à la campagne. Son fils entra dans l'armée, où il servit avec distinction. Appelé à siéger au conseil départemental de la Haute- Loire , il s'y refusa. Voici le discours qu'il adressa à ses concitoyens , dans cette circonstance :

« Après avoir concouru à une révolution ver- » tueuse , où les républiques américaines ont trouvé » la liberté et le bonheur, j'étais déjà vétéran de la » cause des peuples , lorsque la France adopta ces » vérités éternelles qui, invoquées depuis par les

nombre d'arpens de terre dans les meilleurs cantons de la Louisiane, qui revenaient à son grade, et qu'il avait refusés dans la temps. On se souvient aussi qu'en i8i5 le congrès a fait au soldat de la liberté le magnifique présent d'un million en argent et d'une étendue considérable de terre dans les Florides , en alléguant avec une exquise délicatesse que c'était une compensation de ses dépenses primitives.

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. 77

» opprimés de tous les parlis , ont sans cesse dé- » nonce les faibles qui en souffrirent la violation , » et les violateurs qui les souillèrent par un culte » mensonger.

» Investi moi-même de la confiance publique et » d'une popularité que je ne préférai jamais à mes » devoirs , j'osai me ilatler qu'après avoir surmonté, » avec mes concitoyens, les orages de leur' totale » rénovation, je les laisserais à portée d'en recueillir » les fruits; et, si cette ambition fut justifiée par » quelques services , je le dois surtout au patriotisme » de mes amis , à cette force instituée pour le main- » tien de l'ordre légal , comme pour la destruction » des coalitions hostiles, qui, paralysée dans son » existence sédentaire , a si glorieusement rempli sa » destination extérieure.

» Rappelé ensuite de ma retraite au commande- » ment, frappé de l'urgence de nos dangers civils, » je me dévouai sans ménagement au besoin de les » dénoncer, à l'espoir, encouragé par le vœu géné- » rai , de les prévenir ; mais quoique ma conduite » au 10 août 1792 soit l'action de ma vie la plus » méritoire, je ne me permets ici que de rendre » hommage aux dignes martyrs de la souveraineté » nationale et des lois jurées, qui , en soutenant la » royauté constitutionnelle , exercèrent au plus hau )) degré les vertus républicaines.

» Loin de regretter, dans ma douloureuse expa- » iriation, ces précautions pour le salut de l'armée, » cette répugnance à priver la frontière d'un seu

"S 1.AFAYETTE

» homme pouvant encore la défendre, qui nous fit » tomber, mes compagnons et moi , dans les mains » des ennemis , je regarde comme le moindre de » mes malheurs une captivité adoucie par les plus » honorables suffrages, les plus touchantes conso- » lations , terminée par les triomphes de notre pa- » trie, et qui, en caractérisant pendant cinq années » les haines de nos puissans geôliers, a peut-être » servi de contre-poison à leurs intrigues.

M Ah ! les malheurs que rien ne termine , que rien » n'adoucit , ce sont ceux qui, en inondant la France » de sang, ont couvert mon cœur d'un deuil éternel. » La souffrance intolérable, c'est de voir le crime » acharné à défigurer, à faire détester ce qu'on ché- » rit le plus : temps affreux qui, étant le fruit de » l'anarchie, de la tjrannie et de la soumission aux » oppresseurs, doivent nous fortifier dans l'inflexible » amour de la liberté !

» La délivrance des prisonniers d'Olmûtz, dont » deux , Latour-Maubourg et moi , avaient eu l'hon- » neur d'être vos députés, demandée depuis long- » temps par le gouvernement de notre paj s , pressée » par le zcle de ses plénipotentiaires et les victoires î) de Bonaparte, ne s'effectua que vers le i8 fructiw dor. J'avais abjuré toute prétention à mon retour » sous le régime résultant de cette journée , et au- )) quel ont succédé les bienfaits^ les espérances et )) les engagemens du i8 brumaire. Je crus alors qu'il )) m'appartenait de mettre fin à ma proscription , et, » après avoir informé de mon arrivée les consuls

AVANT LA RÉVOLUTION i)E l83o. 'J(J

)) provisoires et réclamé le rappel de mes camarades » d'exil, principal objet de mon empressement, )) j'attendis notre radiation commune dans la retraite » absolue à laquelle je me suis voué, et où, loin » des affaires publiques , et me consacrant enfin au » repos de la vie privée, je forme des vœux ardens » pour que la paix extérieure soit bientôt le fruit des » miracles de gloire qui viennent de surpasser les » prodiges des campagnes précédentes, et pour que » la paix intérieure se consolide sur les bases essen- » tielles et invariables de la vraie liberté.

» Heureux que vingt-trois années de vicissitudes » dans ma fortune et de constance dans mes prin- » cipes m'autorisent à répéter que si, pour recouvrer )) ses droits, il suffit toujours à une nation de le » vouloir, elle ne les conserve que par une austère » fidélité à ses obligations civiques et morales ! »

« Les relations du général Lafayette et du premier consul;, )) dit M. Bignon dans son récent ouvrage , <( avaient été quelque temps très-amicales. Plus d'une fois ils avaient eu ensemble des conversations de trois à quatre heures. Pi)ur le général Bonaparte, M. de Lafayetle était déjà de l'histoire ancienne. Dans le compagnon d'armes de ^^ ashington, dans l'ancien commandant de la garde nationale de 1789, il honorait des verlus qui n'étaient pas à son usage. Souvent il avait montré, et il montrera encore plus tard, le désir d'attacher, de quelque manière, M. de Lafayetle à son gouvernement; celui-ci ne répondait pas à cette intention.

8o LAFAYETTE

Tandis que le premier consul va croître en grandeur et malheureusement en pouvoir, le général Lafayette conservera dans sa retraite le culte de la liberté. Ils se trouveront en scène l'un et l'autre sous de tristes auspices, en i8i5. »

Dans une de ces conversations , Lafayette avait blâmé le projet du concordat. « En consacrant, )) comme vous le devez, la liberté religieuse,» disait-il au premier consul , « ne créez pas une religion de » l'état ; laissez chacun , comme aux États Unis , » payer son culte et nommer ses ministres ; les âmes » vraiment pieuses ne demandent pas mieux et vous n béniront ; les dévots politiques diront que vous ne » faites pas assez, quelques anti-religieux, que vous » faites trop ; ils auront également tort (i). »

Plusieurs démarches furent faites , mais inutile-

(i) M. Bignon rétablit ainsi la suite de cette discussion : « Avouez, disait le général Lafayette au premier Consul, que » cela n'a pas d'autre objet que de casser la petite fiole? (C'est- » à - dire d'élevé*' une barrière entre les Bourbons et le » clergé français.) — Vous vous moquez de la petite fiole et » moi aussi , reprit le premier Consul; mais croyez qu'il m'im- » porte beaucoup , au dedans comme au dehors , de faire dé- » clarer le pape et tous ces gens-là contre la légitimité des )i Bourbons. Je retrouve tous les jours cette sottise dans les » négociations. Les diocèses de France sont encore régis par » des évêques à la solde des ennemis ; d'ailleurs, ne venez-vous » pas de me reprocher un acte de tyrannie contre un prêtre?» (On avait fait renfermer ce prêtre, comme fou, à cause d'un sermon séditieux.) « J'en conviens, c''est un acte de tyran- » nie, mais quel autre moyen de les contenir tant qu'ils ne » seront pas soumis à une discipline? x)

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. 8l

ment , pour déterminer Lafayelte à entrer au Sénat ; Napoléon prit enfin le parti d'en parler lui-même à Lafayette. I.a réponse de celui-ci fut franche et ne les brouilla point. Il prit aussi, d'accord avec le premier consul, sa retraite dégénérai. «Associé dès l'origine » aux institutions qui ont triomphé de l'Europe, écrivait-îl au ministre, uni de cœur à la gloire des » généraux de la république , je n'ai jamais cessé )) d'être leur camarade, et je ne iDrétends pas , après » tant de victoires , être leur concurrent ; je vous » prie donc , si vous pensez que je doive obtenir » ma retraite , de vouloir bien la demander au pre- » mier consul. »

Mais à l'époque du consulat à vie , il vola en ces termes : « Je ne puis voter pour une telle magistra- » ture , jusqu'à ce que la liberté publique ait été » suffisamment garantie. Alors je donne ma voix à » Napoléon Bonaparte. » Sa lettre à cette occasion a été souvent publiée : « Général, lui disait-il, lors- » qu'un homme, pénétré de la reconnaissance qu'il )) vous doit et trop sensible à la gloire pour ne pas » aimer la vôtre, a mis des restrictions à son suffrage, » elles sont d'autant moins suspectes que personne » ne jouira plus que lui de vous voir premier magis- » trat à vie d'une république libre. Le i8 brumaire » sauva la France (i), et je me sentis rappelé par » les professions libérales auxquelles vous avez at-

(i) Ce n'est pas, en effet, au i8 brumaire, mais au 18 fructidor, que fut détruite la constitution de l'an 3.

» taché votre honneur. On vit depuis , dans le pou- » voir consulaire, cette dictature réparatrice qui, )) sous les auspices de votre génie, a fait de si » grandes choses , moins grandes cependant que ne » le sera la restauration de la liberté. Il est impos- » sible que vous , général , le premier dans cet ordre » d'hommes qui, pour se comparer et se placer, ,) embrassent tous les siècles , vouliez qu'une telle » révolution , tant de victoires et de sang , de dou- » leurs et de prodiges, n'aient pour le monde et » pour vous d'autre résultat qu'un régime arbitraire. » Le peuple français a trop connu ses droits pour » les avoir oubliés sans retour. Mais peut-être est-il » plus en état aujourd'hui que dans son efferves- » cence de les recouvrer utilement; et vous, par la » force de votre caractère et de la confiance pu- » blique , par la supériorité de vos talens , de votre » existence, de votre fortune, pouvez, en rétablis- )) sant la liberté , maîtriser les dangers , rassurer les » inquiétudes. Je n'ai donc que des motifs patrio- » tiques et personnels pour vous souhaiter, dans ce » complément de votre gloire, une magistrature » permanente ; mais il convient aux principes , aux )) engagemens, aux actions de ma vie entière, d'at- » tendre, pour lui donner ma voix, que la liberté » ait été fondée sur des bases dignes de la nation et » de vous. J'espère que vous reconnaîtrez ici, ^éné- » rai , comme vous l'avez déjà fait, qu'à la perse vé- » rance de mes opinions politiques se joignent des » vœux sincères pour votre personne , et un senti-

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. 83

» ment profond de mes obligations envers vous. » t( Alors, dit M. Bignon, cessèrent les conimuni- » calions du général Lafayelle et du premier consul. » Lafavette vécut retiré à Lagrange , héritage de sa belle-mère, la duchesse d'A} en, immolée sur l'échafaud révolutionnaire avec sa fille aînée et la maréchale de Noailles. 11 s'y livra avec ardeur et succès à une grande exploitation agricole. Son fils resta au service, malgré la malveillance marquée de l'Empereur qui avait applaudi à son début, et qui , depuis, se refusa toujours à l'avancement demandé pour lui par ses généraux. Il ne donna sa démission qu'après la paix de Tilsitt et avant la guerre d'Espagne. Bientôt leur tranquille retraite fut empoisonnée par un affreux malheur. Le ciel , pour nous servir des expressions du général Fitz-Patrick, lui avait accordé d'être l'époux d'une femme dont le nom sera révéré aussi long -temps que la vertu sublime commandera le respect, et que l'affliction non méritée inspirera la compassion au cœur des hommes. « Modèle d'héroïsme (i), mais aussi de toutes les n vertus, son sang reçut, dans sa captivité et ses » malheurs , le poison qui , après de longues souf- » frances, termina sa vie le 24 décembre 1807. Elle » mourut entourée de sa famille nombreuse qui adres- » sait en vain au ciel des vœux ardens pour sa con- )) servation. Elle ne pouvait plus parler, et sa bouche » souriait encore à l'aspect de son époux et de ses

(i) Dit M. de Séçur.

S/l LAFAYETIE

» enfans qui arrosaient son lit;, son visage et ses » mains de leurs larmes. Fidèle à tous ses devoirs, » ils furent toujours ses seuls plaisirs ; ornée de » toutes les vertus, pieuse, modeste , charitable, » sévère pour elle-même, indulgente pour les autres, » elle fut du petit nombre des personnes dont la » réputation pure a reçu un nouvel éclat des nial- » heurs de la révolution. Ruinée par nos orages, n à peine paraissait-elle se rappeler qu'elle avait » joui d'une grande fortune. Elle fut le bonheur de » sa famille , l'appui des pauvres, la consolation des » affligés, l'ornement de sa patrie et l'honneur de » son sexe. » (^Journal de l'Empire du aj décembre 1807).

Cependant le prodigieux génie de Bonaparte poursuivait son ambitieuse et brillante carrière ; tous les souverains, toutes les aristocraties religieuses, civiles et militaires étaient à ses pieds (i) ; les frontières de l'empire étaient reculées bien au-delà des limites naturelles et désirables. 11 distribuait les trônes 3 et en même temps il avait abattu les signes et les formes de la liberté , dénaturé la patriotique institution du jury, détruit la représentation nationale en la réduisant à un vain et muet simulacre , rétabli un corps de clergé , l'aristocratie nobiliaire, la censure de la presse, les lettres de cachet , les prisons d'état , les tribunaux d'excep-

(i) « Et de ses pieds on peut voir la poussière » Empreinte encor sur le bandeau des Rois.»

BÉBANGEB.

AVANT LA RÉVOLUTION I)K l83o. 85

tion; détruit les élections municipales et déparlementales , et l'institution de la garde nationale; désarmé et asservi le peuple français , et tous les peuples du continent. La déplorable et gigantesque catastrophe de Russie devait amener le terme de celte prodigieuse destinée. Il se manifesta alors une réaction des peuples subjugués et une indifférence du peuple jusqu'alors vainqueur, que les calculs du despotisme impérial avaient désintéressé de la chose publique; en sorte que sous le plus grand général depuis César, et malgré les efforts de son génie et d'une armée incomparable , la France vit l'ennemi dans sa capitale , perdit toutes les conquêtes de la révolution et quelques possessions de l'ancien régime, et se retrouva sous le sceptre des Bourbons qui durent leur retour aux fautes de Napoléon , comme il avait du sa chute , ainsi qu'il l'observa lui-même^ à la puissance des idées libérales.

Pendant ces événemens, comme pendant le cours de la première restauration , et au second avènement de l'Empereur^, Lafa\ette, dont l'attitude avait été une sorte de protestation continuelle contre la violation de ses principes, ne prit aucune part aux affaires. Mais lorsque le congres de Vienne eut mis Bonaparte hors la loi , que la coalition des puissances s'ébranla de nouveau contre la France, pour rétablir Louis XVIIÏ par la force des armes, il sortit de sa retraite. Dans cette dernière occasion, invité parle prince Joseph, nu nom de la libeiic et de la i)atrie , à i'c/iir recouiialliv hii-inrnir la valeur des f^araiities

8(> LAfAYEïTE

données à la nation, et par-la même aux puissances étrangères , il avait répondu , quhin tel appel , dans la crise oii l'on était, ne lui permettait pas d'hésiter; mais qu'il j apportait un grand fonds d'incrédulité, qui compensait sa trop grande conjiance de l'an 8.

Il blâma dans l'acte additionnel l'initiative prise par le pouvoir , et qui aurait dû être laissée à une représentation nationale ; il refusa la pairie héréditaire comme étant une institution contraire à sa doctrine politique, et ne voulut point consentir à renouer ses rapports individuels avec l'Empereur, prévoyant, dit-il , que son incorrigibilité le mettrait tôt ou tard en opposition avec lui. Cependant il ne s'en montra pas moins déterminé à le servir de tout son pouvoir, et de l'influence que lui donnait sa qualité de député populaire , dans ses efforts pour repousser l'invasion et l'influence étrangères , ainsi que les princes qui se trouvaient dans les rangs des ennemis et sous la protection de leurs bayonnettes. Il fit à sa commune et dans le collège départemental de Seine-et-Marne, toutes réserves pour les droits de la nation en général et ceux de chaque citoyen , et n'en fut pas moins élu président et ensuite premier député. Lafayette ne se prêta pas au projet qu'on avait conçu de le nommer président de la chambre, mais il fut un des vice-présidens, et pressa la formation d'une nouvelle constitution. Dans la commission de l'adresse , il réclama une rédaction conforme à la dignité nationale. « L'em- )) pereur Napoléon , dit M. Lafayette , descen- » dant graduellement de sa magistrature nationale.

AVANT T.A KÉVOLUTION DE l83o. 87

» pour s'asseoir sur un trône sans barrières, a semble » vouloir nous punir de l'abus des formes républi- » caines, en nous faisant sentir tout le poids de la » monarchie absolue. Il fondit ensemble les hommes » et les idées de deux régimes arbitraires, à l'ex- » clusion des principes de 89, et s'avança peu à peu » vers le despotisme, à travers l'insouciance pu- » blique. »

Le général Lafayette , en exprimant son désir que l'assemblée prît une altitude capable d'inspirer de la confiance à la nation et à l'Europe, dit que sa conduite allait décider si elle serait appelée la représentation du peuple français , ou simplement le club Napoléon. Il s'occupait avec dévouement de tous les moyens de résistance demandés par l'Empereur, et s'affligeait de sa répugnance à emplo} er les masses nationales, nommément la grande levée que la Bretagne lui avait fait offrir; lorsque le désastre de \N'aterloo, l'arrivée de .Sapoléon , le projet instant, avéré, quoiqu'on l'ait nié depuis, de dissoudre la chambre des représentans , et les sinistres prévisions de ses serviteurs les plus dévoués, nécessitèrent d'autres mesures.

Dans ce moment de crise, le 21 juin, Lafayette, sans avoir eu le temps de prévenir ses collègues , monta à la tribune, et dit :

(( Lorsque, pour la première fois depuis bien des » années, j'élève une voix que les vieux amis de la » liberté reconnaîtront encore , je me sens appelé , » Messieurs, à vous parler des dangers de la patrie,

» que vous seuls à présent avez le pouvoir de sauver.

» Des bruits sinistres s'étaient répandus ; ils se )) sont malheureusement confirmés. Voici le moment » de nous rallier autour du vieux étendard tricolore ^ » celui de 89, celui de la liberté, de l'égalité et de » l'ordre public ; c'est celui-là seul que nous avons à » défendre contre les prétentions étrangères et » contre les tentatives intérieures. Permettez, Mes- » sieurs, à un vétéran de cette cause sacrée, qui fut » toujours étranger à l'esprit de faction, de vous » soumettre quelques résolutions préalables dont » vous apprécierez, j'espère, la nécessité.

» Art. i^"^. La chambre des représentans déclare » que l'indépendance de la nation est menacée.

» 1. La chambre se déclare en permanence. » Toute tentative pour la dissoudre est un crime de » haute trahison, quiconque se rendrait coupable » de cette tentative serait traître à la patrie, et sur-le- » champ jugé comme tel.

» 3. L'armée de ligne et les gardes nationales qui » ont combattu et combattent encore pour défendre » la liberté, l'indépendance et le territoire de la » France, ont bien mérité de la patrie.

» 4- Le ministre de l'intérieur est invité à réunir » l'état-major général, les commandans et majors » de légion de la garde nationale parisienne, afin » d'aviser aux moyens de lui donner des armes, et )) de porter au plus grand complet cette garde ci- » tojenne, dont le patriotisme et le zèle, éprouvés » depuis vingt-six ans, offrent une sûre garantie à la

AVANT LA RÉVOLUTION DK l83o. 89

» liberté , aux propriétés , à la tranquillité de la ca- » pitale, et à l'inviolabilité des représentans de 1^ » nation.

» 5. Les ministres de la guerre, des relations » extérieures, de l'intérieur et de la police, sont in- » vités à se rendre sur-le-champ dans le sein de l'asy, semblée. »

L'assemblée adopta sur-le-champ ces résolutions, mais quelques hommes eurent l'adresse de faire ajourner l'article relatif à la garde nationale , qui eût mis sur-le-champ cinquante mille hommes sous la main de l'assemblée, pour sa propre défense et celle de la capitale. îséanmoins , plusieurs bataillons vinrent spontanément se ranger autour de la représentation nationale etde leur ancien général, ne prenant des ordres que des inspecteurs de la salle.

Dans le comité secret qui fut tenu le soir, Lucien Bonaparte , commissaire de l'Empereur, s'étant permis une allusion à la légèreté du peuple français, M. de Lafayette se leva , et prononça de sa place , avec un sang-froid imposant , les paroles suivantes : « C'est une assertion calomnieuse, que celle qu'on » vient de proférer. Comment a-t-on osé accuser la » nation d'avoir été légère et peu persévérante à )) l'égard de l'empcreuj' Napoléon? Elle l'a suivi dans » les sables d'Ég}ptc et dans les déserts de Russie, » sur cinquante champs de bataille , dans ses désas- » très comme dans ses victoires, et c'est pour l'avoir » suivi que nous avons h regretter le sang de trois )) millions de Français, » Ce peu de mots lit une

yO LAFAYETTE

profonde impression sur l'assemblée , et Lucien même s'inclina respectueusement devant le digne vétéran de la liberté.

Dès que Napoléon eut envoyé son abdication , on créa un gouvernement provisoire. Tout faisait croire que Lafayette en ferait partie, et il en eût alors été le président. Son intention connue était de faire un appel au peuple français , de soulever en armes toute la nation à l'appui d'une armée encore nombreuse , et il ne doutait pas que, mieux encore qu'en 92 , ces gardes nationales , ces troupes de ligne expérimentées ne fussent en état de chasser les ennemis avec lesquels il n'aurait traité qu'en dehors des frontières, laissant la nation se donner à elle-même une constitution et des destinées de son choix. L'intrigue , l'ignorance, d'anciennes préventions et de nouveaux complots prévalurent. Lafayette venait de refuser les ouvertures des divers partis, voulant se conserver indépendant pour le plus grand bien de la liberté et du pays. La proposition du duc d'Otrante et deMM. Dupin et Regnault, à la séance du 22 juin, avait été de nommer cinq commissaires , trois choisis dans la chambre des représentans , et deux nommés dans celle des pairs. Le bruit public désignait û^f/;/.^ celle des pairs, MM. Fouchéet Carnotj parmi les députés, les généraux Lafayette et Grenier , et un troisième sur lequel on était encore indécis. Ces dispositions changèrent par une espèce de mystification dont furent dupes plusieurs personnes. On substitua, dans une seconde rédaction, la préposition /^<^7/' à lapréposi-

AVANT LA IIÉVOLUTIOX DE l83o. 9I

tiondans. Celle des représentans fit ses choix la première. On lui persuada de nommer les deux pairs à charge de revanche : elle nomma Carnot et Fouché ; Lafayetle et Grenier furent halloUc's; celui-ci l'emporta. On croyait, deux heures avant le scrutin , que Lafayette passerait le premier; il n'en fut pas ainsi; non que ses amis particuliers, cette fois comme dans l'affaire de la présidence , eussent éloigné de lui cet honneur : ils le portèrent , au contraire, avec emi:)ressement; mais beaucoup d'intérêts et de passions travaillèrent contre lui. L'influence que le parti royal pouvait avoir, si ce n'est au sein, du moins autour de la chambre, fut dirigée contre un homme pour lequel il avait récemment encore manifesté son animadversion (i), et qui ne pouvait entendre à aucune transaction , aux dépens de certains principes positifs. Beaucoup de républicains qui l'avaient proscrit, en l'appelant aristocrate et rojaliste, couverts aujour-

(i) Cette malveillance se reproduit d'une manière aussi acre que mensongère dans une histoire de la Restauration récemment publiée et dont on reconnaît, à plusieurs signes évidens, que beaucoup de renscignemcns ont été donnés par ces mêmes hommes qui intriguaient alors pour le compte de Louis XVIII, autour de la chambre des représentans et avec Fouché lui-même; de ces hommes qui poursuivaient de leur ingratitude et de leur haine ce même Napoléon dont ils avaient été les serviles valets; tandis qu'au contraire Lafayette s'était occupé d'assurer son passage aux Etats-Unis, et lui avait témoigné, dans cette circonstance tous les scntimcns compatibles avec ses devoirs patriotiques.

M. Galatin que l'Europe et particulièrement la France connaissent par ses travaux diplomatiques , et que l'Amérique compte, avec orgueil, au nombie des plus constans et plus ha-

d'hui de titres et de cordons ;, lui reprochaient de conserver des inclinations et des intentions répubticaùies, et de n'être pas plus favorable à la nouvelle hérédité nobiliaire qu'il ne l'avait été à l'ancienne. On répandit le bruit qu'il refuserait ; qu'il se réservait pour la garde nationale, pour l'ambassade : il n'eut que ilyo. voix. Si cette affectation à repousser les intérêts des partis lui fut défavorable, le duc d'Otrante, au contraire, se trouva porté par les bonapartistes qui le savaient en correspondance avec M. de Metternich, pour la régence; par les conventionnels qui se rappelaient d'anciennes liaisons, et surtout par les vœux ardens des royalistes qui comptaient exclusivement sur lui. La droiture républicaine de Carnot, ses rapports, dans cette dernière crise, avec Bonaparte, à la conversion duquel il croyait, et qu'il avait regardé , dans la sincérité de son patriotisme , comme \e palladium de la liberté, lui avaient d'autant

biles défenseurs de ses libertés, haranguant, en iSîS, Lafayette au nomdeshabitans d'i7m"o«-Z'ow« , rendit un éclatant témoignage à sa générosité envers l'empereur Napoléon.

« Cependant, lui dit-il, le colosse tombe; et^ tandis que les » flatteurs le trahissaient et l'abandonnaient, vous, qui lui ■» aviez résisté lorsqu'il était au faîte du pouvoir , vous vous » rappelâtes, seulement alors, que vous dûtes à ses premières » victoires d'être délivré des prisons d'Olmutz, et vous fûtes » un des premiers à proposer des moyens de salut qu'on » chei'chait alors à lui procurer et qui peut-être, sans un » étrange aveuglement de sa part (ses préventions contre les » idées républicaines) , et la honteuse perfidie de faux amis . » eussent pu le préserver du triste sort qui l'attendait, »

AVAIST LA RÉVOLUTION DE l83o. g^

plus assuré une grande majorité, qu'il offrait l'espèce de garantie la plus recherchée dans ce moment : celle de ne donner l'inquiétude d'aucune liaison avec les anciens privilégiés. Le général Grenier, un des généraux les plus respectés de l'armée, fut le troisième élu. La chambre des pairs choisit le baron Quinette, ancien membre de la Convention , et le duc de Yicence, connu par sa I03 aie franchise avec l'empereur ]>fapoléon. Quant à la présidence, le choix fut partagé entre Carnot et Fouché. La voix du duc d'Olrante décida, dit-on, la question qui devint très-importante par l'influence qu'il prit sur ses collègues, et par l'abandon qu'ils lui firent des négociations les plus décisives. On avait cru que la garde nationale nommerait son chef comme au commencement de la révolution, ou que ce choix serait déféré à l'assemblée. Ce chef eût été, dans l'un et l'autre cas, le général qui l'avait créée vingt-six ans auparavant. Le gouvernement préféra le nommer à l'ambassade. Une grande portion de la chambre y voyait, de bonne foi, de l'utilité. Le maréchal Masséna , qui avait sauvé la France à Zurich et à Gènes, fut nommé commandant de la garde nationale de Paris (i).

(i) Lorsque Masséna reçut les visites de la garde nationale , dont il venait d'être nommé commandant , il eut la bonne grâce de parler du désir qu'on avait eu de voir Lafayctte à sa première place de 1789, et de dire qu'il chercherait à marcher sur ses traces. De son côté, I^afaycUc lui déclara qu'il serait toujours prêt à lui servir d'aide-de-canip. C'est ainsi que les hommes publics devraient se conduire , toutes les fois qu'il s'agit de l'intérêt de leur pays.

q4 lafayette

C'est ainsi que, par Tinfluence de Fouché qui déjà était d'accord avec les ennemis, on éloigna Lafayette en l'envoyant traiter avec eux d'un armistice, et leur recommandant secrètement de le garder jusqu'après la capitulation. Dans cette négociation, les plénipotentiaires soutinrent les droits et l'honneur français, mais ils n'obtinrent pas la trêve qu'ils demandaient.

L'ambassadeur anglais ayant élevé des doutes sur la légitimité d'une chambre convoquée par Bonaparte : « Je m'étonnerais , répondit Lafayette , qu'un » homme public de votre pays ne reconnût pas que » le pouvoir d'une assemblée nationale dérive plutôt » de ceux qui élisent que de celui qui convoque.

» Et puisque nous parlons de ces temps-là , ajouta » Lafayette , je prierai milord de se rappeler que » dans cette même révolution , que j'appellerai glo- » rieuse aussi avec lui et avec tous les Anglais , la » situation de l'année et de Jacques II était un peu » différente de celle de l'armée française relativement » à Louis XVIÏI. Il l'avait formée, il avait combattu » avec elle ; elle lui devait de la reconnaissance , ce » qui n'empêcha pas toutes ces troupes , et nommé- » ment le favori du Roi, votre grand Marlborough, » de déserter dans la nuit, non pour se réunir au » drapeau national, mais pour aller rejoindre une » armée , un prince , un drapeau étranger. »

L'ambassadeur s'étant ensuile adressé à lui pour dire qu'on n'aurait la paix qu'en livrant Bonaparte aux alliés : u Je m'étonne, milord, répondit-il, que » pour proposer cette lâcheté au peuple français,

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. 95

» VOUS vous adressiez de préférence à un prisonnier » d^Olmûtz. » Il s'était occupé, avant de partir, de faire donner deux frégates à Napoléon, pour le conduire aux États-Unis ; tout cela fut changé. Les plénipotentiaires, à leur retour, trouvèrent, comme l'intrigue l'avait voulu, la capitulation faite et l'armée éloignée. Us arrivèrent à temps pour qu'en son nom, et au nom de ses collègues d'Argenson et Sébastiani , Lafayette adhérât , le 6, à la belle déclaralion proclamée la veille par la chambre des représentans. Je crois devoir reproduire ici celte pièce importante.

Déclaration de la chambre des représentans , séance du 5 Juillet i8i5.

Les troupes des puissances alliées vont occuper la capitale.

La chambre des représentans n'en continuera pas moins de siéger au milieu des habitans de Paris , où la volonté expresse du peuple a appelé ses mandataires.

Mais, dans ces graves circonstances, la chambre des représentans se doit à elle-même, elle doit à la France, à l'Europe, une déclaration de ses sentimens et de ses principes.

Elle déclare donc qu'elle fait un appel solennel à la fidélité et au patriotisme de la garde nationale parisienne, chargée du dépôt de la représentation nationale.

n6 LAFAYETTE

Elle déclare qu'elle se repose avec la plus haute confiance sur les principes de morale^ d'honneur; sur la magnanimité des puissances alliées ;, et sur leur respect pour l'indépendance de la nation , si positivement exprimé dans leurs manifestes.

Elle déclare que le gouvernement de la France, quel qu'en puisse être le chef , doit réunir les vœux de la nation, légalement émis, et se coordonner avec les autres gouvernemens, pour devenir un lien commun et la garantie de la paix entre la France et l'Europe.

Elle déclare qu'un monarque ne peut offrir des garanties réelles , s'il ne jure d'observer une constitution délibérée par la représentation nationale et acceptée par le peuple. Ainsi, tout gouvernement qui n'aurait d'autres titres que des acclamations et les volontés d'un parti, ou qui serait imposé par la force ; tout gouvernement qui n'adopterait pas les couleurs nationales et ne garantirait point ;

La liberté des citoyens ;

L'égalité des droits civils et politiques ;

La liberté de la presse ;

La liberté des cultes ;

Le s}stème représentatif;

Le libre consentement des levées d'hommes et d'impôts;

La responsabilité des ministres;

L'irrévocabilité des ventes d«5 biens nationaux de toute origine.

L'inviolabilité des propriétés ;

AVAM- I.A KKVOIUTION DE l83o. ij'j

L'abolition de la dîme , de la noblesse ancienne et nouvelle, héréditaire, de la féodalité ;

L'abolition de tf)ute confiscation des biens;

L'entier oubli des opinions et des votes politiques émis jusqu'à ce jour;

L'institution de la Légion-d'Honneur ;

Les récompenses dues aux officiers et aux soldats;

Les secours dus à leurs veuves ;

L'institution du jurj^;

L'inamovibilité des juges;

Le paiement de la dette publique;

N'aurait qu'une existence éphémère et n'assurerait point la tranquillité de la France ni de l'Europe.

Que si les bases énoncées dans celle déclaration jx)uvaient être méconnues ou violées , les représentans du peuple français , s'acquittant aujourd'hui d'un devoir sacré , protestent d'avance à la face du monde entier, contre la violence et l'usurpation. Ils confient le maintien des dispositions qu'ils proclament à tous les bons Français , à tous les cœurs généreux , à tous les esprits éclairés , à tous les hommes jaloux de leur liberté, enfin aux générations futures !

Sifflé: LanjdiiNAis, président;

Bedoch, Du.molard et Clément du DouBS, secrétaires.

Lorsque, le 8,1a chambre fut envahie, et que ses membres en trouvèrent les portes fermées, Lafayettc les invita à se rendre chez lui , et de là plus de deux

(jS LA FAYETTE

cents députéb allèrent chez le président Lanjuinais signer la protestation suivante .

Protestation contre lajenneture des portes de la Chambre.

Journée du 8 juillet i8i5, dix heures du matin.

« Dans la séance du jour d'hier, sur le message par lequel la commission du gouvernement annonçait qu'elle cessait ses fonctions , la Chambre des Représentans passa à l'ordre du jour-. Elle continua ensuite ses délibérations sur les dispositions du projet d'acte constitutionnel dont la rédaction lui fut expressément recommandée par le peuple français ; et lorsqu'elle suspendit sa séance, elle s'ajourna à ce jour, 8 juillet, à huit heures du matin.

))En conséquence de cet ajournement, les membres de la Chambre des Représentans se sont rendus au lieu ordinaire de leurs séances. Mais les portes du palais étant fermées , les avenues gardées par la force armée, et les officiers qui la commandaient ayant annoncé qu'ils avaient l'ordre formel de refuser l'entrée du palais,

»Les soussignés, membres de la Chambre, se sont réunis chez M . Lanjuinais, président , et là ils ont dressé et signé individuellement le présent procèsverbal pour constater les faits ci-dessus. »

A Paris, les jour et an ci-dcasus.

{Suivent les signatures.)

Le comité, chargé de présenter la déclaration aux puissances, n'ayant pu s'en acquitter, Lafajette l'adressa au comte Capo d'Istria ^ la lettre qui contenait

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cet envoi, ainsi que son atlht'^iiion , finissait par ces mots : « Avez-vouseulabonlé déparier d'une fcfnmc » malheureuse (i) dent la mère a eu pour moi, pen- )) dant ma captivité , des procédés que je ne puis ou- » blier, dussé-je être aujourd'hui appelé bonapar- » tiste par les puissans ennemis de Napoléon , quoi- » que ni eux, ni leurs ambassadeurs, ni leurs enfans, » ne m'aient jamais rencontré chez lui? »

Il retourna ensuite dans sa retraite de Lagrangc , qu'il ne quitta un moment que pour aller porter, dans un banquet américain, son toast à la mémoire des soldats américains et français, morts en défendant leur patrie contre l'invasion étrangère.

La nomination de Lafayelte, élu à la Chambre des Députés, pendant le congres d'Aix-la-Chapelle, y fit une grande sensation. Durant le cours de ses travaux législatifs comme député, d'abord de la Sarthe, et ensuite de l'arrondissement de Mcaux, il défendit avec constance et sans déguisement les principes de toute sa vie. En combattant, en 1 8 19, la résolution de la Chambre des pairs contre la loi des élections, déjà si étroite et si bornée , il demanda « que le jury re- ») couvràt toutes ses formes protectrices , que le rap- » pel des bannis mît fin aux mesures de proscription.» Il appela le régime municipal d'alors « un arbitraire » avoué, une féodalité déguisée; ))il dit v que l'instilu- » tion des gardes nationales avait pu seule résoudre le » problème de l'alliance de la liberté, dans un grand » Etat continental, avec la sûreté de son territoire et

(i) L^ Rciuc Horlensc.

JOO LAIAYETTE

» de son indépendance, » et il déclara « que l'invasion » étrangère^ en 92, avait seule pu assurer le triomphe » de l'anarchie ; fatale alliance, » ajouta-t-il, «de » l'anarchie, de l'oligarchie et du despotisme déjà ré- » vélée par quelques-uns de ses complices, et » que les révélations de l'histoire flétriront de » plus en plus. » — Le tumulte de la séance du 17 mai ayant empêché d'entendre les diverses opinions qui y furent exprimées sur le rappel des bannis, il publia la sienne. En parlant, la même année, sur le budget, il établit « que le princijDal » objet des sociétés était d'être gouvernées le mieux » et au meilleur marché possible )> ; il réclama la plus étroite spécialité dans les articles du budget; il demanda aussi qu'on n'employât que « des Français, » et des Français, tant qu'il en reste, ayant combattu )) sous les drapeaux de la patrie » ; enfin il rappela sur la garde nationale les trois conditions essentielles de la loi de 91, « armement de la nation , subordination de la » force armée à l'autorité civile , et nomination des » officiers parles citoyens. C'est de cette institution, » dit-il, que sont sorties ces héroïques armées , pro- » duit du patriotisme national et de l'égalité civique, » dont les glorieux débris , rentrés dans leurs foyers, » y donnent aujourd'hui l'exemple des vertus domes- » tiques et de tous les sentimens propres aux bons » citoyens. » On trouve dans son discours cette pensée remarquable : « L'assemblée constituante trouva im- » possible de rien réformer sans tout changer. Si \es^ » reconstructions furent imparfaites, les principes gé-

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» néraux étaient sans doute, quoiqu'on en dise^ bien j) salutaires ; car, malgré tout ce qu'on perdit ensuite » par l'anarchie, le terrorisme , le maximum, la ban- » queroule et la guerre civile, malgré une lutte ter- » rible contre toute l'Europe, il reste une vérité in- » contestable : c'est que l'agriculture, l'industrie, )) l'instruction publique de la France , l'aisance et » l'indépendance des trois quarts de sa population , » et je le répéterai, les mœurs publiques se sont amé- » liorécs à un degré dont il n'y a pas d'exemple dans » aucune égale période de l'histoire , ni dans aucune » partie de l'ancien monde. »

En 1 820, Lafayettefît une proposition spéciale pour la réorganisation delà garde nationale. «Je suis plein » de confiance, disait-il, pour notre jeune armée: » elle se montrera , dans l'occasion , toujours brave, » toujours patriote, deux conditions essentielles de » l'honneur pour les guerriers d'un pays libre. Nom- » mer nos vétérans , c'est retracer leur gloire et notre » reconnaissance. Mais la patrie réclame une troi- » sième barrière de notre indépendance et de notre » territoire , une indispensable garantie de la liberté » et de l'ordre légal: c'est la garde nationale. » Celte proposition fut ajournée.

Le 2 mars, en défendant le droit de pétition, il fit entendre ces mots : « Messieurs, on nous a )) parlé de coups cVétat, de moyens extrêmes., on » a même daigné nous rassurer à cet égard ; et en » vérité, après que le peuple français a tour-à- » tour épuisé les coups d'état du jacobinisme , du

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j) despotisme et de rarislocralie, lorsqu'il a été chè- » rement averti de ne plus prendre à l'avenir des or- » donnances pour des lois^ des commandemens pour )) des budgets, et l'arbitraire pour un titre à l'obéis- » sance, une pareille idée ne pourrait exciter qu'un » sentiinent de commisération pour les insensés qui » oseraient s'y livrer. Mais il est une autre manière » trop usitée de commettre des coups d'état, c'est » d'en rendre les Chambres complices. »

La même année, répondant aux ministres qui, proposant des mesures contre la liberté individuelle , avaient parlé de doclrines pernicieuses, il dit : « Ce » mot d'ordre vient d'être prononcé officiellement )) par le ministre que je vois devant moi : qu'il veuille » bien dire s'il a prétendu parler de cette déclaration » de principes qui appela les Français à la liberté , » sur laquelle les révolutionnaires de 1793 deman- » daient qu'on étendît un voile, tandis qu'elle était » invoquée, au nom d'un culte opprimé, dans le pre- » mier manifeste des Vendéens , et au nom de Thu- » manité égorgée^ dans les proclamations de l'illustre » et généreuse ville de Lyon. Un autre ministre, di- » sait-il , nous a vanté hier la théorie des doctrines « Jlexibles] il a cité son expérience : mon expérience, )) à moi, m'apprend, au contraire , que tous les " maux de la France ont été produits, bien moins )) par la perversité des méchans et par l'exagération » des fous , que par l'hésitation des faibles, les com- )> positions avec la conscience, et les ajournemens » du patriotisme. Que chaque Député, chaque Fran-

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