‹ Lafayette et la révolution de 1830Chapitre 11 sur 30 · VV-VNT LA RÉVOLLTION DE i83i). Io · texte numérisé non relu

VV-VNT LA RÉVOLLTION DE i83i). Io

» çais montre ce qu'il sent, ce qu'il pense, et nous » sommes sauvés !

» Grâces soient donc rendues aux préopinans de )) tous les partis, et particulièrement à mon collègue. » de la Sarthe ! La question a été nettement posée : » d'un côté, la révolution faite avec tous ses a va n- » tages moraux, politiques et matériels ; de l'autre, » la contre-révolution à faire avec ses ])riviléges et » ses périls. C'est à la Chambre, c'est à la France à » choisir.

» Messieurs, il y a trente-trois ans, qu'à l'assem- » blée des notables de 1787, j'ai le premier demandé » l'abolition des lettres de cachet : je vote aujour- » d'hui contre leur rétablissement. »

Parlant, le 23 mars, contre la censure de la presse, il fit une vive digression sur les bruits qui se répandaient de projets hostiles à l'Espagne, et finit par ces mots remarquables : « Que la Charte soit respectée, » car la violer, c'est la dissoudre , c'est dissoudre les » garanties mutuelles de la nation et du trône, c'est » nous rendre nous-mêmes à toute l'indépendance )) primitive de nos droits et de nos devoirs. )>

Dans la séance du 9,7 mai 1820 , il combattit avec chaleur les changemens à la loi d'élection. « Je » me flattais, disait-il, que les divers partis , cé- /) dant enfin au besoin général de liberté et de re- » pos, allaient, par un échange de sacrifices, el » sans arrière-pensée , chercher l'un et l'autre de ces » biens dans l'exercice des droits que la Charte a re- » connus, el dans les institutions qui devaient nous

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» conduire paisiblement îi la possession de toutes les » garanties sociales : mon espoir a été trompé j la » contre-révolution est dans le gouvernement^ on » veut la fixer dans les Chambres. IVous avons dû, » mes amis et moi, le déclarer à la nation.

» Pensant aussi que les engagemens de la Charte » sont fondes sur la réciprocité, j'en ai loyalement )) averti les violateurs delà foi jurée

)) A quoi tient l'existence de la Charte? ajou- » tait-il ; serait-ce à la religion du droit divin ? Mais » plusieurs actes antérieurs étaient partis de la même )) source, avaient, pendant dix-neuf ans, invoqué » le même talisman

» Serait-ce la promulgation du 4 juin? Mais quel )) Français, a}ant le sentiment de ses droits, n'a pas » ressenti la formule par laquelle on traitait en af- » franchie la nation, au moment où elle replaçait » l'étendard royal à la tête de ses drapeaux chargés » de lauriers? Serait-ce parce que cette Charte est » arrivée à la suite des armées étrangères , et a » été depuis ramenée par elles? Mais il ny a là, au » contraire, que du désavantage. Convenons donc, » Messieurs, que si la Charte, malgré ses antécé- » dens, ses imperfections, ses commentaires, tant » avoués que confidentiels, s'est réellement popula- » risée parmi nous, c'est parce qu'elle avait rétracté » beaucoup de doctrines, d'espérances, de déclara- » rations contre-révolutionnaires ; parce qu'elle avait )) été présentée par son auguste auteur, comme une )) garantie pour la liberté individuelle , la liberté de

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» la presse, la liberté des cultes, l'égalité des droits, » l'indépendance du jury, l'inviolabilité de toutes les » propriétés , et comme le gage d'un système repré- » sentatif avec lequel on pouvait rendre efficace celte » reconnaissance récente de nos droits et des fruits » de la révolution.

» Eh bien! Messieurs, qu'est- il arrivé? La liberté » de la presse, la liberté individuelle viennent en- » core une fois d'être sacrifiées ; les lois organiques » du s\ slème municipal , du régime administratif, )) de l'indépendance du jury, de la responsabilité des )) agens du pouvoir, toutes prêtes, comme on nous » disait l'année dernière, et comme MM. les com- » missaires du Roi en conviennent encore, sont obs- » tinément refusées ; on ne veut ni former ni armer » la garde nationale, à qui il ne resterait de res- » source, dans un moment de péril, que de se lever )^ spontanément

» Quoi! Messieurs, disait-il encore, il ne sera plus » permis de penser qu'une nation s'appartient à elle- )» même, et n'est la propriété de personne ; que dans )) un pays libre, tout militaire est avant tout soldat » de la patrie ; qu'on ne doit obéissance qu'à l'ordre » légal , et non à l'oppression , parce que le despo- » tisme, sous quelque forme qu'il paraisse, est la » plus insolente des révoltes, parce que l'arbitraire » est le plus scandaleux et le plus durable des dé- » sordres publics! Il ne s'agit ici ni de Cicéron, ni » des prétoriens , ni de l'épéc de Brennus ; mais le » ministre qui a voulu m'accabler de son érudition

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» romaine eût pu, je l'avoue, à plus juste litre, me » reprocher ce vers de Lucain, gravé sur les ruines » de la Bastille :

Ignorant ne datos, ne quisquani serviat, enses? (a)

» Qu'on ne croie pas, néanmoins, sur la foi de » tant de déclamations, que les promoteurs de la » liberté française ne furent que des artisans de trou- » blés, parce qu'au moment où la sédition aristo- » cralique, suscitée par la noblesse, le clergé et les » parlemens, parcourait en 1788 la capitale et les » provinces, ils substituèrent à tant de passions in- » téressées la passion du bien public, et aux émeutes » des privilégiés la réclamation des droits de la na- » tion. Messieurs, il appartient toujours à chaque » membre de cette Chambre de s'expliquer sur un » fait personnel , sur une imputation injurieuse ; et » ne dois-je pas à la mémoire de tant de mes amis , I) victimes de leur dévouement à l'ordre constitu- » tionnel, de rappeler ici qu'aussitôt que le noble » élan national de 1781) eut remis le peuple à sa pla- » ce, il n'y eut pas, et il n'y a pas eu un mouvement » irt-égulier qui depuis n'ait été fait non- seulement » malgré nous, mais contre nous?

» INos adversaires, dans quelque ha j' ^ "g que vous » les preniez , ont souvent eux-mêmes reconnu que » leur sûreté, leurs propriétés , leur vie, avaient été » préservées par cette même garde nationale, nom- » mant ses officiers, qu'on vous pcinî aujourd'hui

(a) C'est Lafayette qui fit mettre cette citation de Liicain sur la médaille des Gardes françaises.

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» comme un instrument de désordres et de factions, » tandis qu'elle ne fut pas moins étrangère aux au- )ï très factions qu'à cette émigration armée, sans la- » quelle il n'v aurait eu ni lo août, ni déchéance du » Roi, ni 2 1 janvier, ni terreur.

» Messieurs , nous avons de tout temps , et sans » exception , servi la liberté , flétri le crime au lieu » de le protéger, repoussé l'intrigue, combattu le » despotisme , l'anarchie et les privilèges j et puisque » des attaques répétées m'y forcent, puisqu'on parle » tant de comités factieux, qu'il me soit permis de » rappeler ici ce que nous n'avons cessé de signaler )) dans les premiers temps, ce que d'indiscrètes ré- » vélations ont depuis confirmé : je veux parler de » ces associations contre-révolutionnaires de l'inté- » rieur, auxiliaires du jacobinisme, qui, tandis qu'au » dehors on implorait l'invasion et le ravage de la » France, s'étaient chargées de concourir, avec les » autres catégories de désorganisateurs pervers ou » égarés , à rendre la révolution odieuse, en la faisant » dévier de sa primitive et généreuse impulsion : té- )) moin les troubles de Nimes en 1790, qu'on attri- » hua généralement aux représailles d'un jour pour » un siècle de persécutions religieuses, jusqu'à ce » que , depuis la restauration , un des principaux » instigateurs de ces excès en ait révélé le secret, en » demandant publiquement son salaire. On les tra- » cerait, ces associations perturbatrices , sous diffé- » rentes dénominations, tantôt s'immisçant,au grand » regi'et des constitutionnels, dans leurs résistances

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)) à l'oppression terroriste, et les faisant tourner au » profit des gouvernemens ennemis ; tantôt se bor- » nantàdes exploits que je neveuxpas qualifier, ex- » ploits récompensés aujourd'hui aux dépens des dé- » fenseurs de la patrie; disparaissant enfin, sans cesser » d'être unies, sous le régime impérial, et dont nous » reconnaîtrions le véritable état actuel, s'il plaisait » au gouvernement de déchirer, d'un bout de la » France à l'autre, ce voile mystérieux et sanglant » dont la courageuse pétition de M. Madier-Montjau » n'a soulevé qu'une partie. »

Trois des préopinans s'étant permis des expressions insultantes contre le drapeau tricolore, Lafayette défendit vivement « le signe d'émancipation et de » gloire, que Louis XVI, dit-il, accepta des mains de » la nation; que son successeur s'est honoré de porw ter, et dont le moindre titre fut d'avoir flotté sur » toutes les capitales, reçu les hommages de tous les )) potentats, et abattu devant lui, pendant plus de )) vingt ans, tous les drapeaux les plus puissans » comme les plus imperceptibles ; car , en m'abste- » nant, par respect pour votre temps, de tracer ici n un tableau de cet ancien régime si vanté, si re- » gretté;, il suffira de rappeler qu'une foule d'abus » antiques ( il en fait une rapide énumération ) et » tant d'autres iniquités consacrées par les auto- » rites religieuses et civiles , avaient disparu , » soit en France, soit dans d'autres parties de l'Eu- » rope, devant cet étendard national qui fut, dans » son origine, j'aime à le répéter ici, le drapeau

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» de la liberté, de Véi^alUé et de l'ordre public! )^ Dans la session de i8ai , parlant encore sur les différentes parties du budget : « La délie publique » de l'Etat^ disait-il, quelle que soit son origine, est » sacrée. Je rn'afflige avec vous de son accroisse- » ment; mais, sans récriminer ici ni sur les erreurs » de la première reslauralion qui amenèrent le 20 » mars, ni sur le fatal débarquement qui vint s'im- » miscer dans les mouvemens d'une résislance plus » salutaire et moins inquiélante, ni sur les condi- » tions du dernier traité de paix stipulées exclusive- » ment en ire les puissances en guerre avec la France » et l'auguste allié de ces puissances , je me bornerai » à tirer du passé une grande leçon pour l'avenir : » c'est qu'il en eût beaucoup moins coulé, comme » je le dis alors, pour expulser la coalition élrangè- » re , que pour pactiser avec elle ; c'est que , si jamais » ces malheureuses circonstances se renouvelaient^ )) et si, à l'exemple de Napoléon et du gouvernement » provisoire, les gouvernans de la France hésitaient » à soulever la nation toute entière, il serait de son » devoir comme de son salut de courir d'elle-même » aux armes, et, réunissant spontanément les mil- » lions de bras de ses générations aguerries et de sa » jeunesse dévouée, d'y étouffer, comme il dépen- » drait d'elle, les violaleurs de son indépendance.

)) La liste civile, disait-il encf)re, a été votée pour » la durée du règne actuel ; mais lorsqu'à force d'em- » piétemenset de dilapidations, on a semblé accuser M l'insuffisance de quarante millions de revenu per-

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» sonnel pour le monarque et sa famille, il est per- » mis de rappeler, je ne dis pas le pays de dix mil- » lions d'habilans, où le traitement du chef de l'État » n'équivaut pas à celui d'un ministre français , mais » le monarchique, aristocratique et dispendieux gou- » vernement anglais, où, pourtant, les pensions des » princes sont beaucoup moindres qu'en France , et » où plus de la moitié de la liste civile est employée, )) comme on l'a déjà dit, à payer les ministres, le » corps diplomatique et les juges. La somme dont le » Roi ne rend aucun compte ne monte pas à quinze )) cent mille francs. Quant au reste de ce qui est des- » tiné aux dépenses royales , les comptes sont soumis » tous les ans au parlement , avec une telle rigueur, » que d'après une loi proposée par le célèbre Burke , » tout fournisseur de la maison du Roi, qui n'aurait » pas donné son mémoire dans les premiers trois » mois , est déchu de sa créance.

Ailleurs il se plaint de « l'irruplion soudaine d'une » foule de prétendans à des récompenses, pour avoir, » défait ou d'intenlion , à la solde étrangère ou dans » les insurrections intérieures, sur les grands chemins, » comme dans une obscure oisiveté, et même sous » les livrées impériales , manifesté ou dissimulé leur » opposition à ces gouvernemens qui , flattés chacun » à son tour, sont aujourd'hui tous appelés illégi- » times. C'est ainsi que, par les déviations et par » l'apostasie temporaire d'une révolution de liberté » et d'égalité , on avait fini par voir, pendant qucl- » ques années , l'Europe surchargée de deux assor-

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» tiinens complets de dynasties, de noblesses et de » privilèges

» Je demande, dit-il, s'il est permis, en conscien- )) ce, de soutenir par nos voles pécuniaires un gou- » vernement scandaleusement coûteux, et dont la » marche est évidemment contraire aux droits comme n aux volontés de la presque totalité des conlribua- » blés , qui ne le paient sans doule que pour en être » servis à prix honnête et dans l'intérêt national

)) C'est la justice criminelle, disait-il aussi, qu'il » importe surtout de dénoncer j son inslruclicjn, ourn die par le plus habile ('espolisme, a réduit la loi » des lettres de cachet à n'être plus qu'un luxe d'ar- » bitraire; l'excessive rigueur de son Code est recon- » nue de toutes parts, même par ceux qui, malgré » l'incertitude des jugemens humains, et depuis tant » d'assassinats judiciaires que nous avons eu person- » nellement à déplorer, ne partageraient pas mon )) vœu pour l'abolition de la peine de mort ; enfin » le nom de jury, effrontément donné à nos assises » n'est plus à présent qu'un pitoyable abus de » mots : en effet , si l'assemblée constituante n'ac- » cueillit pas la motion qui réclamait le jury améri- » cain et anglais dans toute sa pureté, ce fut du » moins dans l'intention de l'améliorer; ce fut en » maintenant son esprit, quoi qu'on en ait dità cette » tribune, avec une rare ignorance des faits, des hom- » mes et des doctrines; mais toutes les modifications » ultérieures ont été complotées en haine de l'ins- » lilution elle-même

» Notre diplomatie actuelle, observait-il encore, est » un véritable contresens. En effet, Messieurs, le » système, les agens, le langage, tout me parait » étranger à la France nouvelle; on la soumet au joug » des doctrines qu'elle a flétries , des puissances » qu'elle a tant de fois vaincues, des habitudes con- » tractées à la suite de ses ennemis , et des longues )) obligations dont elle n'a pas eu pour son compte » à rougir. Cependant, l'Europe, appelée par nous » à la liberté, il y a plus de trente ans , arrêtée de- » puis, il faut le dire hautement, parle spectacle de » nos excès et par l'abus de nos victoires , a repris et w conservera, malgré des malheurs récens , ce grand » mouvement de civilisation, à la tète duquel notre » place française est marquée, et où tous les yeux » des peuples déjà libres ou aspirant à le devenir, » ne devraient pas nous chercher en vain

» Messieurs, disait-il dans le même discours, les » attentats, les malheurs que nous exécrons, que » nous déplorons tous , ne sont pas plus la révolu- ») tion que la Saint-Barthélémy n'était une religion , » et que vous n'appellerez monarchiques les dix-huit j) mille assassinais judiciaires du Duc d'Albe. La ré- -) volution , c'est l'émancipation et le développement M des facultés humaines ; c'est la restauration des 0 peuples, et cela est si vrai, que les amis de la li- » berté ont toujours été et sont encore haïs par les » adversaires de la révolution, en proportion des ef- » forts qu'ils ont faits pour empêcher qu'elle ne fût » souillée par des crimes, et défigurée par des excès.

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» Oui, Messieurs, que les ennemis de noire cause » aillent chercher clans nos douleurs d'hypocrites )) arguinens , comme ils y ont trop longtemps cher- )) ché de coupables espérances ; qu'ils excusent ou » nient , puisqu'ils le veulent , les réactions aristo- » craliques par lesquelles on a autrefois prétendu » exercer d'affreuses représailles 5 qu'en 181 5 ils n aient voulu étouffer dans cette enceinte , la voix » dénonciatrice des massacres du raidi ; que les vio- )) lences de l'année dernière aient trouvé des apolo- » gisîes jusque dans les premiers pouvoirs de l'État; )) quant à nous , dédaignant , comme nous l'avons » toujours fait , dans notre patriotique haine du » crime , les ménagemens qui composent avec lui , » par la distinction des victimes et par celle des épo~ » queSj nous renverrons ces atrocités toutes ensem- » ble aux passions ignobles ou délirantes qui les ont » produites- Mais, jamais, dans aucun temps, sous » aucun prétexte et de quelque cJté que viennent » les imputations ou les apologies , nous ne nous » soumettrons à voir perfidement el volontairement » confondre les crimes des factions, les égaremens » d'une génération sortie de l'ancien régime avec )) les bienfaits de la révolution , les droils impres- » criplibles de la raison humaine, les intentions » pures et les principes incontestables des invaria- » blés défenseurs de la liberté, ces adversaires dé- » clarés de toutes les oppressions. »

En rendant hommage à la marine française ci à son personnel , (( dont les sentimens vraiment frau-

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;) çais auraient été applaudis, dit-il, par l'imniorlel » équipage du Vengeur, )) il compare la cherté de son administration avec celle de la marine des Étals- Unis , « dont le pavillon , depuis sa création et pen- » dant deux guerres très -vives contre le pavillon » britannique , n'a pas une seule fois , à force égale » et souvent inférieure, manqué d'avoir sur lui » l'avantage. »

Et en parlant du ministre de la guerre : « Craignez, >) dit-il, qu'à force de destituer, de ruiner des offi- » ciers , vous ne fassiez penser à tous les autres qu'on » ne peut, dans le parti de Coblentz, s'habituer aux » souvenirs d'une gloire contre laquelle on a long- » temps fait des vœux ; qu'on regrette le temps où )) les régimens étaient formés par des recruteurs , » les titres aux emplois par un généalogiste, et, » quelques années plus tôt , les plans de campagne » chez la maîtresse du Roi. Sans doute une armée » française doit être subordonnée , mais vous ne » l'empêcherez jamais d'être intelligente et natio- » nale. »

Enfin, provoqué par l'expression de nouveaux regrets surladestrucliondel'ancien régime, Lafayetle en fait la peinture en ces termes : « C'est alors que l'on vit » disparaître cette corporation du clergé qui , exer- » cant toutes les sortes d'influences et se refusant » aux charges communes, accroissait sans cesse, )) n'aliénait jamais ses immenses richesses, et se les » partageait en sens inverse dy, travail j qui , ren- » dant la loi complice de vœux trop souvent forcés ,

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» couvrant la France d'ordres monastiques dévoués » à des chefs étrangers , y levait à la fois les contri- )) butions de Topulence et celles de la mendicité ; » qui, dans son organisation séculière, faisait une » telle part à l'oisiveté mondaine , que les ministres » journaliers du culte étaient devenus la portion in- » signiflante de ce qu'on appelait le premier ordre » de l'État.

» On vit disparaître cette corporation de cours » souveraines où la faculté de juger était vénale de » droit, héréditaire et nobiliaire de fait; où ressor- » tissaient des juges féodaux choisis et révocables » par les seigneurs ; où la diversité des codes , la » jurisprudence des arrêts , faisaient perdre dans un » tribunal;, le procès qu'on eût gagné dans un autre; » où tout plaideur, achetant la moindre place de » cour , pouvait traîner sa partie adverse du fond du » royaume à Paris ; où tous les inconvéniens de l'es- » prit de corps se multipliaient par la dépendance » d'une foule de gens de loi; où toutes les idées » raisonnables , toutes les découvertes utiles ont été » tour à tour formellement proscrites, et qui , même )) dans une juste cause , ne pouvaient résister à » l'exprès commandement du Roi (|ue par un déni » de justice au public.

» On vit disparaître cette corporation financière » exploitant la France à outrance et par bail , dont la » monstrueuse régie excédait en frais et en profils la » recette du trésor royal; dont le code immense, i) nulle part recueilli , formait une science oc('ulte

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» que ses seuls agens avaient le droit et le moyen » d'interpréter, et qui, mettant un prix continuel » au parjure et à la délation domestique , exerçait » sur tous les hommes sans protection un despo- » tisme sans bornes et sans frein. C'est dans ce sens » que ]\îalesherbes en parlait à Louis XVI, dans les » remontrances de la Cour des Aides, en 1775.

» On vit disparaître aussi ces distinctions de pro- )) vin ces françaises , conquises , répulèes étrangères , » cVEtats ou d'élection , entourées chacune d'une )i double enceinte de commis et de contrebandiers » dont la guerre intestine recrutait les prisons, les » galères et les gibets, au gré des slipendiaires de » la ferme ; et ces autres distinctions de propriétés , » nobles ou ignobles , offrant les divers degrés de la )) domination féodale, du vasselage et des servitudes; » où les parcs et les jardins du riche ne payaient » rien , tandis que le champ et la personne du pau- » vre étaient taxés en proportion de son industrie : » les impôts roturiers et le droit de franc-fief y » rappelaient sans cesse aux dix-neuf vingtièmes )) des citoyens que leur dégradation était non-seule- » ment territoriale , mais individuelle.

» Alors fut consacrée l'égalité constitutionnelle , » qui se borne à fonder sur \ utilité générale , les dis- » linctions reconnues par la loi. La caste privilégiée » perdit le droit de se distribuer graduellement les )) exclusions et les mépris , et de les infliger ensem- » ble au reste de leurs concitoyens. Aucun français » ne fut inhabile aux emplois, parce qu'il n'était pas

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» noble, ou déshonoré, s'il l'était, pour avoir » exercé des professions utiles ; préjugé funeste qui » enlevait à la prospérité publique la plupart des » familles , à mesure qu'elles acquéraient les moyens » de l'accroître.

» Que regretterons-nous encore? Sera-ce le système )) des impositions fixées par le Roi au gré d'un mi- » nistre des finances, que j'ai vu changer douze fois » en quatorze ans , réparties arbitrairement entre » les provinces , je puis ajouter entje les contribua- » blés ? Car , à l'exception de quelques pays d'États » et des deux assemblées de M. Necker, qu'une infi- )) délité connue (i) ne lui laissa pas le temps d'éten- » dre à d'autres provinces, le pouvoir des intendans » n'a été modifié qu'en 1778.

» Sera -ce la capitation établie en 1702, pour » finir à la paix et toujours exigée ? Les deux ving- >■) tièmes allégés pour les grands , appesantis sur les » pauvres? la taille , dont la base en Auvergne était » de neuf sous pour livre, et qui s'élevait jusqu'à qua- » lorze, principalement a cause du nombre de privilé- » (^ics qui s'accroissait tous les jours par le trafic et la » location des cha?-ges? [2) Enfin, sera-ce les droits » si onéreux sur les consommation* , plus odieux

(i) La communication à des membres du parlement d'un Mémoire au Roi, confié par M. Necker à Monsieur (Louis XVIII).

(2) Rapport du bureau de l'impôt de l'assemblée provinciale d'Auvergne, composé de MM. le marquis delà Quenillc, l'évé- <|uc de Saint-Flour, etc. Décembre 1787.

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» et de même nature que les droits réunis établis » sous le règne de Napoléon ?

» Sera-ce la jurisprudence criminelle oîi l'accusé » ne pouvait voir ni sa famille , ni ses amis , ni ses » conseils j ni les pièces du procès? Livré seul à un » magistrat dont le mérite était d'arracher des aveux, » il n'était confronté avec les témoins, interrogés » eux-mêmes secrètement , que lorsque ceux-ci ne » pouvaient plus se rétracter sans encourir la peine de » faux témoignage. Condamnésurle dire d'unrappor- » teur au tribunal inférieur, onl'envovait àla tour- » nelle duparlement, quelquefois à plus de cent lieues » de sa résidence, avec l'addition de la grand'Cham- » bre, s'il était gentilhomme . Là, sur les mêmes pièces » et le rapport d'un conseiller , la sellette n'étant » qu'une ignominie superflue , il subissait son ar- » rêt obscurci par la vague formule des cas résul- » tans du procès. Cet arrêt pouvait être aggravé au » choix des juges par les tortures de la question j )) car la question préparatoire à l'instruction avait » seule été abolie. On se souvient de la barbare va- » riété des supplices , depuis la potence et la roue , w jusqu'à ces exécrables tourmens dont j'épargne ici » la description.

» Faut-il regretter l'intolérance religieuse qui met- » tait une grande partie de la population dans un » état légal de concubinage , de bâtardise et d'exhé- » rédation j cette législation attentatoire à tous les » droits de la nature et de la morale, que Louis XIV M établit et qu'un illustreprélat,B3SSuet, appelait /<?<i/-

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» giie ouvrage de son règne, la marque la plus assurée )) comme le plus bel ouvrage de V autorité ? {}) Les évê- » quesen 1751 et 1752, en demandaient l'exécution: » par jugement du commandant ou de U intendant , » sans forme ni figure de procès. Telle a été la doctrine » légale depuis l'arrêt du conseil de 1684 , défendant )) à tous paiticuliers de retirer dans leurs maisons au- » cun malade de la Religion protestante , sous pré- » texte de charité ,\\i^i-^\\ la décision du conseil de. >» Louis XVI, où, malgré l'avis de Turgot et de » MalesherbeS;, fut maintenu, à son sacre, le serment » à' exterminer les hérétiques. Leur sort fut adouci par )) édit du Roi, en 1780; je l'oublie d^autant moins » que l'année précédente j'avais eu l'honneur de » voir adopter au bureau présidé par le second frère » du Roi, la première demande officielle de leur » état civil ; mais déjà cette demi-tolérance était une » innovation révolutionnaire.

» Regretterons-nous les dîmes ecclésiastiques et » seigneuriales , qui , recueillant les derniers résul- » tats du travail , frappaient sur le revenu du pro- » priétaire dans une proportion triple de celle qu'elles » enlevaient au produit brut; les droits féodaux, >» onéreux et humilians , soit qu'ils fussent servis en » nature ou remplacés par un tribut qui en rappe- » lait l'origine ; les banalités qui forçaient les ci- » toyens à ne se servir que de l'usine du seigneur ; » les droits de chasse; ces capitaineries qui livraient M les récolles à la voracité du gibier , les travaux (i) Oraison funèbre du chauccliei" Tellicr.

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» champêtres aux caprices et aux exlorsions des » gardes ; où des peines allant jusqu'aux galères » perpétuelles, étaient distribuées dans un tribunal » nommé par le capitaine, et qui prononçait sur le » seul procès-verbal du dénonciateur ? Regretterons- » nous les lettres de cachet confiées en blanc aux » ministres , aux commandans et aux inîendans ; )) les arrêts de surséance qui dispensaient les cour- » tisans de payer leurs dettes; les évocations de n causes; les substitutions et les coutumes qui sa- » crifiaient les enfans à un collatéral et les familles ;) à un aîné ? Regretterons-nous les appointemens » sans fonctions, les survivances et cette multipli- » cité d'abus , d'entraves et d'oppressions qu'on trou- » verait dans les écrits et encore aujourd'hui dans la » mémoire de tous les contemporains , étrangers et )) nationaux, qui ont porté leurs regards sur l'admi- » nistration de notre patrie ?

» Français , voilà l'ancien régime , dont la destruc- » tion a déjà rendu pour vous les avantages de la ré- )) volution aussi peu sensibles que les bienfaits de n l'air qu'on respire , dont le rétablissement fut l'ob- » jet avoué de l'émigration de Coblentz et de la coa- » lition de Pilnitz, et dont l'esprit n'a pas cessé d'ani- » mer ce gouvernement plus ou moins occulte de la » cour, devant lequel les ministères ne sont rien, » et qui, dès i8i4j disait officiellement: Jouissons » du présent, je 9oiis réponds de V avenir. » — (i)

(i) Piéponse du comte d'Artois à une députation delà garde nationale.

AVANT LA RKVOLUTION DE l83o. 121

Dans la session de iS-22 , Lafayetle parla contre la jurisprudence du code pénal : «Au lieu, dit-il , de l'una- » nimité exigée en Angleterre et aux Etats-Unis ; au » lieu des cinq sixièmes fixés par l'assemblée consti- )i tuante , il suffit à présent d'une simple majorité » pourassocierà la condamnation les magistrats char- » gés d'appliquer la loi, et pour les rendre ainsi juges » du fait; ce qui attaque l'institution du jury dansson » essence. Mais tandis que d'honorables publicistes, » frappés de l'incertitude des jugemens humains , » demandent l'abolition de la peine de mort; tandis « qu'il n'y a guère eu, depuis trente ans^ de condarn- » nés politiques dont les juges n'eussent bien souhai- » té, au bout de quelque temps, soit dans Tamertu- » me de leurs regrets, soit dans la réaction des re- » présailles , n'eussent , dis-je , bien souhaité de » pouvoir à tout prix racheter la vie , on s'applaudit » de posséder un code d'instruction criminelle et un n code pénal dont les subtilités et les rigueurs doi- » vent troubler toutes les consciences appelées à » juger, menacent tour à tour tous les partis, et où » se trouve celte jurisprudence de révélation, digne » conception de Tibère , reproduite par Louis XI et » par le cardinal de Richelieu , et plus souvent usi- » lée aujourd'hui dans nos tribunaux qu'elle ne le » fut sous aucun autre régime.

» La contre-révolution , ajoute-t-il , maîtresse de » tous les pouvoirs de l't^tat, de toutes les institu- » tions, de toutes les influences; soutenue par la » coalition Européenne de tous les despoiismes. do

» toutes les aristocraties ;, de tous les préjugés et de » tous les abus , en un mot, de tout ce qui vit en de- » hors des nations et forme exception au véritable » ordre social, tâche encore d'endormir le peuple sur n la sécurité des jouissances matérielles qu'il doit à » la Révolution. Ce n'est même que par une anlici- » pation irréfléchie, par la force d'un naturel incor- » rigible, qu'il lui arrive déjà de blesser les citoyens » dans le sentiment de leur dignité, et qu'elle laisse » percer avant le temps cette horreur de l'égalité, » qui fut toujours son principal mobile.

)) Mais elle attaque successivement toutes les ga- » ranties ; il est bon que le peuple français soit bien » averti qu'après la ruine de ces garanties préser- » vatrices , que vous ne voulez point , que vous ne » pouvez plus défendre , on ne manquera pas de lui » déclarer, comme on l'a fait à Pilnitz et à Coblentz, » que tous les droits , toutes les libertés , tous les » avantages conquis sur l'ancien régime par la révo- » lution nationale de 89, n'ont été que d'illégitimes, » passagères et révocables usurpations. »

Dans la session de 1828^ Lafayelte fut un de ceux qui dénoncèrent avec une patriotique indignation la détermination de faire la guerre à la constitution espagnole ; détermination niée comme une calomnie par le discours du trône de l'année précédente, et avouée dans le discours de cette année ; et lorsque son ami Manuel fut arraché violemment de la Chambre des Députés, Lafayelte se retira avec soixantetrois de ses collègues , et signa la protestation dans

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. I Si3

laquelle il avait, mais sans succès, proposé à ses collègues de déclarer nettement que les taxes publiques, devenant illégales par la violation de la liberté de la Chambre, le paiement n'en était plus obligatoire.

J'ai cité, dans cette notice, quelques fragmens des discours de Lafa\ ette. La franchise de ses déclarations anciennes et récentes, un appel fait dans la Chambre an patriotisme et h V énergie du peuple français, peut-être aussi les souvenirs d'un propos de l'aichevêque de Sens au Conseil du Roi , en 1788, « qu'il » était le plus dangereux de leurs antagonistes , parce » ffue sa logique était en action » , toutes ces choses jointes, sans doute, h quelques autres circonstances moins connues, avaient fourni l'occasion de diriger contre lui des accusations graves. Déjà on avait tâché de l'impliquer dans des procédures , au moins comme témoin ; et c'est dans une de ces occasions qu'il réclama contre le titre de marquis que lui avait donné le président du tribunal, déclarant que ce titre n'était plus le sien depuis le décret de l'Assemblée constituante du 17 juin 1790.

Mais en iSaS, une inculpation plus positive fut articulée dans un réquisitoire du Procureur du Roi , Mangin , qui prétendit avoir des preuves contre Lafayette, et qui, dans l'excès de son zèle monarchique, fit entendre cette exclamation fameuse ; v.Ah! si j'étais compétent! » (i)

(i) L'accusation spéciale dont il s'agit ici n'était point c>actc. Mais il est vrai de dire que dans la célèbre affaire de Bedford, qui échoua par un accident fortuit, liafayettc n'avaitpas été étranger

Ceux de ses collègues impliqués aussi, moins gravement il est vrai, dans la dénonciation Mangin, demandèrent à la tribune justice contre cette calomnie. C'est dans cette circonstance que M. Laffitte , relevant le vœu atroce du procureur-général, appliqua h ce séide l'épithète méritée de pourvoyeur de bourreau. Lafayette, dédaignant, pour son compte, toute dénégation, ne monta à la tribune que pour y faire entendre ces paroles remarquables : (( Quelle que » soit mon indifférence habituelle pour les inculpa- » tions et les haines de parti, je crois. Messieurs, « devoir ajouter quelques mots à ce qui vous a été » dit par mes honorables amis. Dans le cours d'une » \de consacrée toute entière à la cause de la liberté , » j'ai continuellement été en butte aux attaques des » ennemis de cette cause, sous quelques formes, des- » potique , aristocratique ou anarchique , qu'ils » aient voulu la combattre ou la dénaturer. Je ne » me plains donc pas*, quoique je pusse trouver un » peu leste le mot prouvé dont M. le procureur du » Roi s'est servi à mon occasion. Mais je me joins à )) mes honorables amis pour demander une discus-

au mouvement. Son fils et lui, répondant ù l'appel qui leur avait été fait par de nombreux patriotes et même par des corps de l'armée, se dévouèrent en cette occasion de manière à courir des dangers dans lesquels ils furent bien servis par leur étoile. Mais il est juste d'ajouterqu avant de prendre ce parti, Lafayette avait dénoncé à la tribuueles violations de la Charte, et proclamé franchement que , dans son opinion , une violation quelconque de cette Charte nous rendait à toute r indépendance priniith'c de nos droits et de nos devoirs.

AVANT LA RÉVOLUTION' J)E l83o. 123

» sion publique, au sein de la Chambre ;, en face » de la nation : c'est là que nous pourrons ;, mes » adversaires et moi , dans quelque rang qu'ils » soient placés, nous dire sans conipliment ce que, » depuis trente-trois années, nous avons eu mutuel- » lement à nous reprocher. »

Il paraît que les adversaires placés dans les hauts rangs reculèrent devant ce cartel , et il ne fut plus question d'accuser Lafayette.

A force d'intrigues et de fraudes électorales avérées depuis, le ministère Villèle réussit à empêcher l'élection de Lafa^elte à la Chambre dite septennale. Ce lut un bonheur pour lui. Cet intervalle de repos parlementaire lui permit de satisfaire le besoin qu'il éprouvait depuis long -temps, de revoir l'Amérique, ce théâtre de sa jeune gloire où l'appelaient les vœux et l'invitation pressante de tout un peuple fier de l'avouer p:;ur l'un des fondateurs de son indépendance.

Ses rapports avec les Etals-Unis et son zèle pour les servir ne s'étaient jamais ralentis. «Nous, ministresen » Europe, dit Jefferson, dans un discours récent, nous » posions le clou; Lafayette l'enfonçait. ))A l'époque de la révolution il reçut les félicilalions de son paternel amiW ashington.On voit encore à Montvernon,oùelIe est conservée sous verre , la principale clef de la Bastille, envoyée par Lafayette. Le directoire eut lieu de reconnaître par une lettre interceptée de l'illuslrc Hamilton, que, jusques dans sa proscription , Lafayette s'occupait d'atténuer les torls du gouverne-

Ia(J LAFAYETTE ,

ment français , et de réconcilier ses deux patries.

Néanmoins, quoique dans sa lettre adressée à d'Archenoldz, de sa prison d'Olmûtz il écvisil -.n Amérique, « cette patrie de mon cœur, me reverrait avec joie p^ quoique le président Jefferson l'eût pressé d'accepter le gouvernement provisoire et générateur de la Louisiane, et que des invitations pressantes lui arrivassent de toutes les portions des États-Unis, il fut retenu en Europe par le sentiment qui X'y a dernièrement ramené : l'espoir d'être utile à la liberté et à son pays.

(( Votre proposition , » répondait-il au président Jefferson (i), « réunit tous les avantages de dignité, » de richesse, et de sûreté, et je ne me sens pas » moins animé qu'il y a trente ans, par le désir de » marcher avec la liberté américaine dans ses pro- » grès à travers tout le continent. Mais vous, mon » cher ami, vous avez aussi connu et même partagé » mes espérances pour la liberté française et par \) suite européenne. En Amérique, la cause du genre » humain est gagnée et assurée ; rien ne peut arrê- )) ter, changer ou souiller son cours. Ici tout le » monde la regarde comme perdue et sans ressource. » Mais prononcer moi-même cet arrêt , le proclamer » en quelque sorte par une expatriation finale, se- )) rait une concession tellement contraire à ma na- » ture espérante, qu'à moins d'y être absolument » forcé, je ne sais comment le terrain, tel désavan-

(i) Lettre du i G vendémiaire , 8 octobre i8o4, connue depuis la monde son illustre ami.

AVANT LA RÉVOLUTION DK 1 83o. 1 27

» lageux qu'il soit , encore moins l'espoir , tel faible » qu'il puisse être , pourraient être totalement aban- » donnés par moi. Ce peut n'être qu'une faiblesse » de cœur; mais parmi les usiu-pations actuelles » d'un pouvoir sans contrôle, et en cas de renverse- » ment, au milieu des dangers d'un jacobinisme mis » en rage, et les dangers encore plus grands au- » jourd'hui, d\ine aristocratie royale, plus absurde » et non moins sanguinaire , je ne désespère pas de » voir obtenir des modifications moins défavorables )) à la dignité et à la liberté de mes compatriotes. Et » lorsque je considère la prodigieuse influence des » doctrines françaises sur les futures destinées du » monde, je pense qu'il ne me convient pas , à moi, » un des promoteurs de cette révolution, de recon- » naître l'impossibilité de la voir, même de notre » temps , rétablie sur sa véritable base d'une géné- » reuse, vertueuse, en un mol, d'une américaine » liberté. »

Au mois de février 189.4 le président des États- Unis transmit au général Lafayette une résolution unanime des deux Chambres du congrès , exprimant « l'attachement de la nation toute entière, qui dési- » rait ardemment de le revoir. » Un vaisseau de 'j\, le JS'ortli-Caroliiia , fut désigné pour aller le chercher aussitôt qu'il aurait indiqué l'époque de sa visite. Mais Lafayette, accompagné de son fils et son secrétaire, s'embarqua simplement sur un des pac[uebots de passage, /<? Crt<^///iz/v, et arriva le 9.5 août dans la baie de New-York.

128 T.AIAYETTE

Je ne retracerai pas ici les honneurs , les fêtes, les témoignages enthousiastes et unanimes d'affeclion, qui, depuis le canon du fort Lafavette à son arrivée dans ce port , jusqu'au salut d'adieu du Brandywine à son retour au Havre, lui furent prodigués tous les jours, presqu'à toutes les heures, pendant un voyage de plus de cinq mille lieues et de quatorze mois durant lesquels il fut presque continuellement en marche dans les vingt-quatre Etats de l'Union. Accueilli aux limites des états, des comtés^ des villes et villages, reconduit jusqu'à l'extrémité du territoire, parles gouverneurs et les magistrats respectifs ; admis en cérémonie au sein des diverses législatures ; harangué publiquement par les autorités constitutionnelles, les universités, les corps du clergé, du barreau, par toutes les sociétés savantes et les commissions populaires expressément nommées pour ièter V hâte de la JVat ion; improvisant des réponses à ces discours , tout empreints de l'éloquence du talent et du cœur ; trouvant à chaque pas des arcs de triomphe, des banquets splendides , des bals magnifiques, des illuminations et le concours des populations entières; au son des cloches, des canons, de la musique et des acclamations générales, depuis les villes de deux cent milles âmes jusqu'aux moindres villages où accouraient les populations des contrées voisines : telles furent les circonstances qui signalèrent ce triomphe de plus d'une année. El quelles ne durent pas être les émotions de Lafayette dans toutes les phases de celte marche h la fois iriomphalo

AVAM LA RÉVOLUTION DE l83o. 1 2C)

et paternelle, en voyant une population de près de douze millions d'àmes, hommes, femmes et enfans de tout âge, de tout état, se lever au devant de lui avec les transports unanimes d'une seule famille ; en retrouvant tous les restes survivans de ses compagnons d'armes, qu'on avait l'attention d'envoyer chercher au loin pour qu'aucun d'eux ne fût privé, par la vieillesse, les blessures ou les infirmités, du bonheur de le revoir ; en recevant aussi, après tant de mécomptes et de calomnies , l'approbation individuelle , publi(}ue, officielle d'un grand peuple sanctionnant dans toutes ses parties la conduite tenue par ce disciple de V École Américaine, ainsi qu'il aime à s'appeler lui-môme, pendant les orages révolutionnaires de l'Europe. De quelles émotions délicieuses son àme dut être pénétrée en contemplant les prodiges de population, de prospérité, d^industrie, de liberté prati({ue, de félicité générale et individuelle qui offraient à l'univers un si bel exemple, et à lui-même une si évidente justification des principes et des travaux de sa vie tout entière ! En voyant la beauté des villes, les ouvrages d'art , les canaux, l'agriculture, la marine, les établissemens militaires j en passant en revue , sous son habit de simple citoyen, ces nombreuses milices appelées sur son passage; en retrouvant couvertes de cités brillantes, de moissons, de manufactures, d'académies littéraires et scientifiques, ces immenses forêts à peine connues do son temps ! Devant lui, les rivalités locales, les distinctions de ])arti disparurent dans un sentiment commun; d'anciens

.l3o LA FAYETTE

amis, que la politique a\ail désunis, se réconcilièrent pour le fêter ensemble. Ce voyage donna à l'esprit public des Etats-Unis une impulsion utile et salutaire, et si l'on considère l'étendue, l'unanimité, la durée et le nombre de ces témoignages spontanés et désintéressés d'amour, de souvenir et d'estime, on avouera que l'histoire ne présente rien qui puisse être comparé à ce triomphe glorieux et pacifique. Les détails de cette mémorable visite se trouvent dans tous les journaux américains, et en partie dans les journaux d'Europe, ainsi que dans plusieurs ouvrages publiés aux Etats-Unis. Les poètes, les orateurs les ont célébrés; quelques scènes, telles que l'arrivée à Nevs^-York, le bal de six mille personnes donné dans cette ville, la réception au congrès, le tombeau de Washington, ont été tracées par M. Cooper avec le rare talent qui le caractérise. Un ouvrage français sur ce sujet avait déjà paru lorsque M. Levasseur, ancien secrétaire et compagnon de voj âge du Général, en donna une relation plus complète en deux volumes. Là on voit Lafayelte et son fils visitant le tombeau de leur père adoptif, posant la première pierre de divers monumens élevés à ses compagnons d'armes, Greene, Kalb, Pulawski, et de cet édifice de Bunkershill, sur l'emplacement duquel, au milieu de plus de cent mille spectateurs, l'éloquent M. Webster adressait les remerciemens d'une nation libre aux vétérans de la Révolution, à la tête desquels paraissait Lafayette, le seul général survivant de celte époque. C'est en ce même jour que, dans un banquet

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. l3l

de quatre mille convives , Lafa} ette porta ce toast : « Bunkershill et la sainte résistance à l'oppression » qui a déjà aflranclii rhémisphère Américain. Le » toast anniversaire , au Jubilé du prochain demi- » siècle, sera : à V Euwpe ajjmncliie. »

Je crois devoir rapporter ici le discours prononcé, le lo janvier, par le président de la Chambre des Représentans de l'Union, en présence de ceite Chambre dans l'enceinte de laquelle le sénat en corps avait aussi pris place, et au milieu d'un nombreux concours de spectateurs. Lafayelte, avant été solennellement introduit, par une députation de vingt-quatre membres, fut harangué en ces termes :

« La Chambre des Représentans des Etats-Unis,» lui dit M. Clay avec l'éloquente et gracieuse dignité qui le distingue , mais avec une profonde et visible émotion, « la Chambre des Représentans, animée de » ses propres sentimens et interprète de ceux de la » Nation, ne pouvait m'imposer un devoir plus doux » à remplir que celui de vous présenter de cordiales )) félicitations sur votre récente arrivée dans ce pa> s. » Je me conforme aux désirs du congrès, en vous » donnant l'assurance de la haute ifatisfaction qu'in- >» spire votre présence sur le premier théâtre de )) votre gloire. Il ne se trouve, parmi les membres » qui composent ce corps, que peu d'hommes qui » aient pris part avec vous à la guerre de notre Ré- » volution ; mais tous ont appris , de l'impartiale » histoire, ou par de fidèles traditions, quels ont été » les périls , les souffrances , les sacrifices auxquels

|32 I-AFAYETTE

» VOUS VOUS êtes volontairement soumis , et les ser- » vices signalés que vous avez rendus, en Amérique » et en Europe, à un peuple éloigné, presque in- » connu, et encore dans l'enfance. Tous sentent et » reconnaissent l'étendue des obligations que vous » avez imposées à la Nation. Mais quels que soient >i l'importance et l'intérêt des relations qui vous ont , » dans tous les temps, uni à nos États, elles ne mo- » tivent pas seules le respect et l'admiration de cette » Chambre. La constante fermeté de votre caractère, )) votre imperturbable dévouement à la liberté fon- » dée sur l'ordre légal, pendant toutes les vicissitudes » d'une vie longue et périlleuse, ont droit à notre » profonde admiration. Pendant les convulsions ré- » centes qui ont agité l'Europe , au milieu comme » après la cessation des orages politiques , le peuple » des Etats-Unis vous a toujours vu fidèle à vos )) principes, debout et la tête levée dans tous les » dangers, encourageant, de cette voix qui lui est si » connue, les amis de la liberté^ et, constant et intré- » pide défenseur , prêt encore à verser pour elle la » dernière goutte d'un sang que vous aviez déjà si M noblement et si généreusement répandu ici pour » la même cause,

» Souvent on a formé le vain désir que la Provi- » dence permît au patriote de visiter son pays après » sa mort , et d'y contempler les changemens aux- » quels le temps a donné naissance. Le patriote n américain des temps passés verrait aujourd'hui des » forêts cultivées, des villes fondées , des monta-

AVANT LA RÉVOLUTIO-N DE l83o. 1 33

» gnes aplanies, des canaux ouverts, de grandes routes » établies, d'immenses progrès faits dans les arts, dans )) les sciences, dans l'accroissement de la population.

M Général, votre visite actuelle offre l'heureux » accomplissement de ce vœu. Vous êtes ici au mi- » lieu de la postérité. Partout vous avez dû être » frappé du changement physique et moral qui s'est » opéré depuis que vous nous avez quittés j cette » cité elle-même, qui porte un nom qui vous est )) cher comme à nous, s'est récemment élevée du » sein de la forêt qui couvrait son territoire. Mais il » est un point sur lequel vous ne trouverez aucun » changement; c'est le sentiment de notre constant » dévouement à la liberté, de notre vive et profonde » reconnaissance pour l'ami que vous avez perdu, » le père de la patrie, pour vous, général, et pour » vos illustres compagnons sur le théâtre de la » guerre et dans les conseils, ainsi que pour les » nombreux bienfaits dont nous jouissons, et pour » le droit même que j'exerce dans ce moment en » vous adressant la parole. Ce sentiment, si cher » aujourd'hui à plus de dix millions d'hommes, sera » transmis sans être affaibli à la postérité la plusrecu- » lée, en arrivant d'âge en âge aux générations innom- » brables qui sont destinées à peupler ce continent.»

Lafaj ette , après un court instant accordé à l'émotion générale et à la sienne , répondit par l'improvisation dont je donne ici la traduction (i).

(i) Je dois faire observer que tous ces discours prononcés par M. de Lafayctlc en anglais, ou plutôt en amc'ricaïn ,

l34 T.AFAYETTE

(( Monsieur le président et messieurs de la Cham- )) bre des Représentans , lorsque le peuple des Etats- )) Unis et ses honorables Représentans au congrès , )) ont daigné choisir, en ma personne, un vétéran » américain pour donner un témoignage de leur » estime pour nos travaux réunis , et de leur alta- » chement aux principes pour lesquels nous avons » eu l'honneur de combattre et de verser notre » sang, je suis heureux et fier de partager ces faveurs » extraordinaires avec mes chers compagnons d'ar- » mes et de révolution. Il y aurait néanmoins del'in- » gratitude et peu de sincérité à ne pas reconnaître » la part individuelle que vous m'accordez dans ces » marques de bienveillance , auxquelles mon cœur » répond par des émotions trop profondes pour que » je puisse les exprimer.

» Mes obligations envers les Etats-Unis, Monsieur, » surpassent de beaucoup les services que j'ai pu leur » rendre. Elles datentde l'époque oùj'ai eu le bonheur » d'être adopté par l'Amérique comme un de ses jeunes » soldats, comme un fils bien-aimé. Pendant près » d'un demi-siècle, j'ai continué à recevoir les preu- » ves constantes de l'affection et de la confiance amé- » ricaine; et^, à présent. Monsieur, grâce à l'invitation, » siprécieusepourmoi,quej'aireçuedu congrès, jeme » trouve accueilli par une série de touchantes récep- » tions dont une seule heure ferait plus que compen- » ser les travaux et les souffrances d'une vie entière.

sont traduits par moi de cette langue qui est celle de sa jeunesse , et qu'il parle avec autant de facilite que sa langue natale.

AVANT LA REVOLUTION DE I 83 G. l35

» L'approbation donnée par le peuple américain )) et ses Représentans, h la conduite que j'ai tenue » dans les vicissitudes de la révolution européenne , » est la plus grande récompense que je puisse rece- » voir. Certes, je puis me tenir ferme et la tète le- » \ée , lorsqu'en leur nom, et par vous, Monsieur )) le président, il est solennellement déclaré que, dans » chaque occasion, je suis resté fidèle à ces principes » américains de liberté, d'égalité et de véritable or- » dre social auxquels je me suis dévoué dès ma jeu- » nesse, et qui, jusqu'à mon dernier soupir, seront » pour moi un devoir sacré.

» Vous avez bien voulu faire allusion au bonheur » particulier de ma situation , lorsqu'après une si » longue absence, il m'a été réservé de voir les im- » menses progrès , les admirables communications , » les prodigieuses créations dont nous trouvons un » exemple dans cette cité , dont le nom même est un » véritable palladium; en un mot, de voir toute la » prospérité de ces États-Unis qui, en même temps » qu'ils offrent à tout le continent américain uneno- » ble garantie du complément de son indépendance, » répandent sur toutes les parties du monde les » lumières d'une bien supérieure civilisation poli- » tique.

)) Quel gage plus assuré de la persévérance na- » tionale dans l'amour de la liberté, que ces bienfaits » mêmes qui sont évidemment le résultat d'une ver- » tueuse résistance à l'oppression, et d'institutions » fondées sur les droits de Thomme et sur le prin-

j3() lafayette

» cipe républicain du gouvernement du peuple par

» lui-même? (i)

» Non, Monsieur le président, la postérité n'a pas » encore commencé pour moi , puisque dans les fils » de mes anciens compagnons et amis, je retrouve les » sentimens publics, et permettez-moi d'ajouter, n les mêmes sentimens pour moi , que j'ai eu le » bonheur de connaître à leurs pères.

» Monsieur , j'eus l'occasion , il y a quarante ans, » devant un comité d'un congrès de i3 États-Unis, » d'exprimer les vœux ardens d'un cœur américain.

» Aujourd'hui, j'éprouve la délicieuse jouissance » de féliciter les Représerrtans de l'Union si gran- » dément étendue , sur la réalisation de ces vœux » fort au-delà de toute espérance humaine, et sur » l'avenir presqu'infini , que nous pouvons cer- » tainement prévoir. Permettez-moi, Monsieur le » président, de joindre à l'expression de ces sen- » timens le tribut de ma vive reconnaissance, de » mon dévouement affectionné et de mon profond » respect. »

A la Nouvelle-Orléans, Lafayette jouit du bonheur de voir une ancienne colonie française qui doit à ses institutions politiques , et à sa réunion à la fédération américaine, d'avoir vu, en peu de temps, tripler sa population et s'accroître rapidement toutes les branches de sa prospérité ; car, au lieu de trois navires qui autrefois entraient annuellement dans le port de

(i) Self governement.

AVANT LA RLVOLUTJON DE l83o. iSy

cette ville, il en reçoit aujourd'hui trois ou quatre cents, et, au lieu d'un bateau à vapeur qui, avant la réunion, naviguait sur le Mississipi, cefleuve est sillonné maintenant par plus de cent soixante de ces bàlimens. Pendant son séjour à la Nouvelle-Orléans, Lafayette reçut une députalion composée d'Espagnols domiciliés, et d'un certain nombre de citoyens de la même nation, proscrits par Ferdinand VII. «< Des Espagnols, lui di- » saient ceux-ci, viennent à vous, général , avec » une conscience tranquille; et, s'ils osent vous sa- » luer, c'est qu'ils ne sont pas coupables; ils sont » malheureux, mais si leur sacrifice pouvait assurer » la prospérité de leur patrie, ils lui feraient vo- » lontiers l'oblation de leur vie ; jusque sous le glaive, » ils vous invoqueraient encore, vous, général, et » ceux qui , comme vous , n'opposent pas au temps, ») aux lumières et à la liberté , les obstacles du des- » potisme, delà tyrannie et de l'inquisition. Agréez, » général, l'hommage affectueux de notre admira- K tion, et que les infortunés réfugiés Espagnols ob- » tiennent de vous un regard de consolation pour » tous ceux qui fuient le fléau dévastateur de la ly- » rannie ; ce regard , général , sera pour eux un glo- » rieux témoignage de votre protection; il sera leur » justification aux yeux du monde, et ils y verront, » pour leur patrie, l'espérance d'un avenir meilleur. » « Pendant que je félicite ceux d'entre vous , » répondit Lafayelle , qui ont le bonheur d'être » membres de la grande fédération américaine , » jouissons tous ensemble de la pensée que la cause

)) de la liberté finira par triompher partout des al-

)) liances hostiles et des intrigues fallacieuses ; déjà

» votre belle langue , la langue de Padilla , est deve-

» nue sur une immense étendue de cet hémisphère^

» une langue indépendante et républicaine ; déjà^ à

» deux époques différentes, dans la patrie de l'illustre

)) et excellent Riégo, elle a fait entendre au sein des

» Cortès les accens les plus éloquens et les plus géné-

» reux ; et, quel qu'ait été le succès momentané d'une

» guerre impie et détestée, j'aime à le dire, par le

» peuple français , quel qu'ait été l'effet d'une trom-

» peuse influence sur laquelle les patriotes Espagnols

» n'ont plus rien à apprendre , la liberté reviendra

» bientôt éclairer et fertiliser cette intéressante par-

» tie de l'Europe. Alors seulement seront apaisés les

» mânes de Riégo, de sa jeune et malheureuse

» épouse , et de tant d'autres victimes de la super-

)) stition et de la tyrannie »

Dans une lettre écrite à Bolivar , en lui envoyant un portrait de Washington , au nom de la famille de cet illustre patriote , Lafajette s'exprimait ainsi :

« Que dirai-je de plus au grand cito} en que l'Amé-

» rique méridionale a salué du nom de lihératew ,

)) nom confirmé par les deux mondes, et qui, doué

» d'une influence égale à son désintéressement, porte

» dans son cœur l'amour de la liberté sans aucune

» exception, et de la République sans aucun alliage ?

)) Néanmoins , les témoignages publics et récens de

» votre bienveillance et de votre estime, m'autori-

» sent à vous présenter les félicitations personnelles

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. l3f)

» d'un vétéran de la cause commune, qui, prêt à » partir pour un autre hémisphère , suivra de tous » ses vœux le glorieux achèvement de vos travaux. »

« Comment exprimer, répondit Bolivar ;, com-

» bien dans mon cœur j'attache de prix à un pareil )) témoignage d'estime si glorieux pour moi ! La » famille de Montvernon m'honore au-delà de mes » espérances, car Washington donné par les mains » de Lafa} etle est la plus sublime des récompenses » que puisse ambitionner un homme. Washington » fut le courageux protecteur de la réforme sociale; » et vous, vous êtes le héros citoyen, l'athlète de la » liberté, qui d'une main servit l'Amérique, et de

» l'autre, le monde ancien »

Cette correspondance rappelle le reproche fait à la tribune par un ministre delà restauration, sur ce que beaucoup de Français , négocians et autres , s'adressaient à un individu plutôt qu'au gouvernement du Roi, croyant, peut-être avec raison, ajoutait-il, trouver dans son crédit personnel aux Etats de l'Amérique du Sud et du Mexique, plus d'avantages que dans leurs protecteurs officiels.

Pour ne pas prolonger cette notice déjà si étendue, je ne rapporterai que des fragmens des deux discoursprononcés par Lafayette, lorsque, le 7 septembre, après la célébration de son jour de naissance, il quitta Washington pour s'embarquer sur la frégate Brandy wine, ainsi nommée en mémoire du ruisseau sur les bords duquel il avait été blessé quarante-huit ans auparavant, et prit solennellement congé du président des États-

l4o LAFAYETTE

Unis entouré des officiers de l'Union, et d'une assemblée nombreuse.

« Il serait superflu, lui dit le président, de récapi- » tuler les événemens remarquables de votre jeu- )i nesse, événemens qui ont lié, d'une manière in- » dissoluble, votre nom, votre fortune et votre » renommée à l'indépendance et à l'histoire de l'u- » nion américaine du Nord.

» La part que vous avez prise à cette époque mé- » morable, est marquée d'un caractère si particulier, » que , réalisant les plus belles fictions de l'antiquité, » elle n'a presque rien qui l'égale dans les fastes au- » thentiques de l'histoire.

» Vous préférâtes avec fermeté et constance la » fatigue, les dangers et les privations de toute » espèce pour la défense d'une cause sainte, à un » repos sans gloire , et aux séductions du rang , des » richesses, et d'une jeunesse sans frein dans la » cour la plus brillante et la plus aimable de l'Eu- » rope. Dans ce choix, il n'y eut pas moins de sa- » gesse que de magnanimité. L'approbation d'un » demi-siècle et les acclamations de voix innombra- » blés mais impuissantes à exprimer toute la recon- )) naissance du cœur , qui vous ont accueilli à votre » arrivée dans cet hémisphère, en sont la preuve » certaine .

» Lorsque la lutte de la liberté, dans laquelle vous » étiez entré comme simple volontaire, fut terminée » par le triomphe complet de sa cause dans ce pays de >' votre adoption , vous retournâtes remplir les de-

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. I^I

» voirs du philanthrope et du citoyen dans votre » patrie. Là, dans une carrière suivie avec fermeté » et sans déviation pendant quarante ans, vous avez » soutenu , au miUeu des succès et des revers , la » cause glorieuse à laquelle vous aviez consacré les )) belles années de votre jeunesse : l'amélioration de » la condition morale et politique de l'homme

» Dans cet espace de quarante années, la

» génération avec laquelle vous portâtes les armes » s'est éteinte presque en entier. Vous êtes le seul » sunivant d^s officiers-généraux de l'armée améri- » caine de cette guerre. Les sages qui guidèrent nos » conseils, les guerriers qui combattirent sur terre » et sur mer, tous dorment à présent avec leurs » pères , à l'exception de quelques-uns à qui le Ciel » a accordé un plus grand nombre de jours qu'au » commun des hommes. Une seconde génération et » même une troisième se sont élevées pour prendre » leur place , et les enfans de leurs enfans ont appris » d'eux ce que d'ailleurs la constante jouissance de » la liberté indique comme un devoir : ils ont appris » à joindre toujours dans les bénédictions données » à la mémoire de leurs pères , le nom de celui qui » vint des lointains climats épouser leur cause et se

» joindre à eux pour vaincre ou mourir Ces sen-

» timens sont ceux de tout le pays.

» Une année entière s'est écoulée depuis que » vous avez mis le pied sur nos rivages. Nous » pouvons dire sans exagération que cette année )^ a été, pour le peuple de l'Union , une année

l42 LAFAYETTE

» de fêtes et de réjouissances continuelles, inspirées » par votre présence. Vous avez traversé les vingt- » quatre États de cette grande confédération ; vous » avez été reçu comme un père long-temps absent, » par les enfans, par les hommes et les femmes )) de la génération actuelle. La génération na:issanle, » l'espoir de notre avenir, plus nombreuse que ne » l'était tout le peuple pour lequel vous combattiez , » a rivalisé avec les rares survivans de cette époque » d'épreuves, en acclamations de joie à l'aspect de » celui que tous reconnaissent pour leur commun » bienfaiteur ; vous avez entendu les voix de l'âge » passé, de Tâge présent et de l'âge futur se joindre » et éclater à votre approcb.e. Les cris et les trans- » ports spontanés d'allégresse avec lesquels des » milliers d^individus vous accueillirent à votre dé- » barquement sur cette terre de liberté, vous ont )) accompagné à chaque pas ; et, semblables au bruit » des eaux qui se précipitent sans cesse, ils relen- » tissent encore, dans toutes les parties de l'Union. » Si dans la suite des temps un Français est appelé » à indiquer le caractère de sa Nation , par celui )) d'un individu de l'époque où nous vivons , le » sang d'un noble patriotisme colorera ses joues; » le feu d'une inébranlable vertu brillera dans ses » yeux, et il prononcera le nom de Lafaj-etle. Et » nous aussi, et nos enfans dans cette vie et après » la mort, nous vous proclamerons comme Tun des » nôtres. Vous nous appartenez par ce patriotique » dévouement avec lequel vous êtes accouru au se-

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. l43

» cours de nos pères pour les arracher au danger qui » les menaçait ; vous nous appartenez par cette lon- » gue suite d'années pendant lesquelles vous nous » avez aimés pour nous-mêmes; vous nous appar- » tenez par ce sentiment inaltérable de reconnais- » sance envers vos services qui forme Tune des » plus précieuses parties de notre héritage; vous » nous appartenez enfin par ces liens d'amitié plus » forts que la mort, qui ont uni votre nom pour la » suite des siècles au grand nom de Washington.

» Dans ce moment pénible qui va nous séparer de » vous, nous nous consolons à l'idée que partout où » vous serez jusqu'à la dernière pulsation de votre » cœur, notre pays sera toujours présent à vos af- » fections ; et un heureux pressentiment nous assure » que vous ne nous donnerez pas le chagrin de ne » plus vous revoir dans ce pays. Nous aimons à n nourrir l'espoir que nous reverrons encore notre )) ami. Parlant au nom de tout le peuple américain, » et donnant un libre cours au sentiment d'atlache- » ment qui fait battre le cœur de toute une nation )) comme bat celui d'un seul homme, je vous fais un » pénible et touchant adieu ! »

Après avoir commencé par offrir ses sincères remerciemens, Lafayette poursuivit ainsi: «Avoir été, » dans les circonstances les plus critiques , adopté » par l'Union comme un fils chéri ; avoir participé » aux travaux et aux périls de la noble lutte qui » avait pour objet l'indépendance , la liberté et l'é- » galité des droits; avoir pris part à la fondation de

l^^ LAFAYETTE

» l'ère d'un nouvel ordre social qui a déjà traversé » cet hémisphère , et qui , pour la dignité et le bon- » heur de l'espèce humaine, doit successivement » conquérir chacune des parties de l'autre hémi- » sphère; avoir reçu, à toutes les époques de la » Révolution , et pendant les quarante années qui » l'ont suivie , tant du peuple américain que de ses » Représentans, à l'intérieur et à l'étranger, des té- » moignages continuels de confiance et de bonté : » tels ont été la gloire , l'encouragement et le soutien » de ma longue et périlleuse carrière. Mais comment » trouver des paroles pour reconnaître cet accueil » sans cesse renouvelé , ces témoignages illimités » et universels d'affection qui ont marqué chaque » pas, chaque heure d'un voyage de douze mois à )•> travers les vingt -quatre Etats de l'Union ? Non- » seulement ils ont rempli mon cœur d'une jouis- » sance inexprimable , ils ont encore fourni l'occa- » sion au peuple d'accorder son suffrage à ces fa- » veurs immenses dont les diverses branches du » gouvernement m'ont comblé dans tous les États » confédérés et dans le siège central de l'Union.

» Cependant , une satisfaction plus grande encore » m'attendait : dans les merveilles de création et de )) perfectionnement que mon œil enchanté a rencon- » tréçs partout , dans le bien-être incomparable et » si bien apprécié par le peuple ^ dans les rapides » progrès de sa prospérité , dans sa sécurité iné- » branlable , tant publique que privée , dans l'habi- » tude du bon ordre, véritable complément de la

AVANT LA RKVOLUTlON DE l83o. I^j

» liberté; dans ce bon sens nalional, arbitre sou-

» verain de tous les différends, j'ai reconnu «avec

» orgueil le résultat de ces principes républicains

)) pour lesquels nous avons combattu, et la glorieuse

» démonstration, qui doit frapper les esprits même les

» plus timides et les plus prévenus , de la supériorité

» qu'ont sur le système dégradant de l'aristocratie et

» du despotisme , les institutions populaires qui ont

)) pour bases les véritables droits de l'homme , et

» qui garantissent, par les liens constitutionnels, les

» privilèges de chacune des parties de la confédéra-

» tion. Jj'amour de cette union entre tous les États

» a été le dernier vœu de notre grand et paternel

» Washington , et il sera la dernière prière de cha-

» que patriote américain , comme il est déjà devenu

)) le gage sacré de l'émancipation du monde , cette

» émancipation à laquelle je suis heureux de voir

» que le peuple américain s'intéresse de plus en plus,

» en même temps qu'il donne à l'Europe l'exemple

» encourageant du succès des institutions libres, en

» échange des maux dont elle lui a forcément imposé

» l'héritage, et sur lesquels un sentiment libéral

» et éclairé s'affermit tous les jours davantage (i). » Et maintenant, Monsieur, comment pourrais-je

» donner un libre cours à mes sentimens vifs et pro-

)) fonds pour les assurances inappréciables de voire

» estime et de votre amiti(^; pour les allusions que

(i) Allusion à l'esclavage des noirs imposé par force aux Colonies anglaises, et déjà aboli gradiicllenietit dans une {jiande partie de l'Union.

lo

>) VOUS faites au temps passé^ à mes braves compagnons » d'armes et aux vicissitudes de ma vie entière ; pour » le tableau touchant que vous tracez des bénédic- » tions répandues par plusieurs générations du peu- » pie américain sur les derniers jours d'un vétéran » profondément ému ; pour vos remarques affec- » tueuses sur ce triste moment de séparation, sur » mon pays natal, qui, je puis le dire, est rempli » d'attachement pour la nation américaine, et, enfin, » sur l'espoir qui m'est si nécessaire , de revoir ce » paj s qui depuis un demi-siècle a daigné me traiter )) comme l'un de ses enfans ? Je me bornerai, en » mettant de côté toute répétition superflue, comme )) je l'ai déjà fait devant vous, monsieur, et devant » cette respectable assemblée , à confirmer hauten ment chacun des sentimens que j'ai eu tous les » jours l'occasion d'exprimer en public , depuis le » moment où voire vénérable prédécesseur, mon » vieux frère d'armes et mon ami, m'a transmis )) l'honorable invitation du congrès, jusqu'à ce mo- » ment où vous, monsieur, dont les liaisons amicales » avec moi datent de votre première jeunesse , vous » allez me confier, pour traverser l'Atlantique, à la » protection de l'héroïque pavillon national qui flotte » sur ce vaisseau magnifique dont le nom n'est pas » une des moins flatteuses faveurs que j'ai reçues en » si grand nombre dans ce pays.

» Dieu répande ses bénédictions sur vous, Mon- » sieur, et sur tous ceux qui nous entourent; qu'il » les répande sur le peuple américain , sur chacun

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. l^J

» des États de TUnion et sur tout le Gouvernement » fédéral; recevez cet adieu patriotique d'un cœur » plein de reconnaissance, qui restera tel jusqu'au » moment où il cessera de battre ! »

Cette scène d'adieu fut très-touchante ; il en fut de même de la séparation sur le rivage , et des derniers vœux que lui firent entendre les troupes nombreuses qui l'escoriaient, ainsi que la population entière de "Washington et des villes voisines.

Lafayette, après une heureuse navigation^ débarqua au Havre dont la population le reçut comme elle l'avait reçu à l'époque de son départ, avec le plus vif enthousiasme. 11 en fut de même à Rouen, malgré l'intervention des autorités et une charge de gendarmerie; singuliers contrastes avec ce qui venait de se passer de l'autre coté de TOcéan ! Il fut accueilli avec une vive affection par ses voisins de La Grange, retraite agricole où il vit entouré de sa famille et des souvenirs des Etats-Unis. Appelé aux funérailles de Manuel , il prononça un discours sur sa tombe. Le député de Meaux à la chambre septennale étant mort, Lafayette fut nommé à sa place, mais la dissolution de la Chambre nécessita une nouvelle élection dont il fit partie. Pendant le cours de la session de 1828, il prononça plusieurs discours remarquables. En parlant sur l'ensemble du budget, le 23 juin, il disait :

u .... Pendant que les nations avancent, les

» Gouvernemens tendent à rétrograder Vn

Vf luxe de sommités administratives, s'appuvant sur » des administrations factices qui elles-m.émes ne

I j8 LA FAYETTE

» s'appuient sur rien ; des emplois sans nombre créés » pour les employés , et les employés pour le patro- » nage , les sections de la France sacrifiées à un sys- )) tême de centralisation dont la métropole^ brillante » à tant d'égardsj offre en même temps les déplora- » blés contrastes que notre honorable collègue ^ » M. Charles Dupin j vous a dernièrement signalés; » les précieux trésors d'académies, de cours publics , » d'écoles savantes, l'École polytechnique enfin, )) jetant leur éclat sur une population à laquelle en » même temps, comme on vient de l'observer, on re- » fuse les moyens d'apprendre à lire ; et il est encore » en question de savoir s'il est bon que le peuple sa- » che lire; enfin, une surabondance inouïe de géné- » raux, d'états-majors, de corps privilégiés, de corps » étrangers, peu de soldats, et une nation, jadis ar- » mée toute entière, long -temps victorieuse del'Eu- » rope coalisée contre son indépendance, aujourd'hui » désorganisée et désarmée comme pourrait l'être un » peuple conquis : croit-on. Messieurs, qu'il suffise » de légers amendemens de commissions, de quel- » ques critiques de tribune, pour retremper et re- » composer une existence sociale qu'on pourrait » appeler le monde renversé de l'ordre constitution- » nel ! Mes observations. Messieurs, n'ont rien d'a- » mer; elles sont faites en conscience, individuelle- » ment, et aussi dans l'intérêt de tous ceux qui, en » s'adjugeant l'entreprise des affaires d'un grand » peuple, doivent chercher du moins à lui persuader » qu'il ne les ferait pas mieux lui-même

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. T^Ç)

.... » Toute dette est sacrée: quelques-unes sont » en suspens. Par exemple, tandis que les puissances » européennes étaient largement indemnisées de M leurs prétentions (les rentes anglaises (i) même au » triple des créanciers français), il eût suffi auxEtals- » Unis d'une démarche hostile, ou seulement d'une » communauté de réclamations pour voir acquitter » leurs créances. Elles ne sont pas encore liquidées , » faute d'avoir voulu s'inscrire aunombre des ennemis » de la France , laquelle était bien alors en France , » quoi qu'on en ait dit quelquefois à cette tribune (2). »

Puis il exprime le regret qu'on n'ait pas dès l'origine adopté les formes de comptabilité de la liste civile d'Angleterre. Il répète ses vœux pour l'abolition delà peine de mort, « que l'incertitude des jugemens )) humains rend si effrayante , et (jui doit surtout ef- » frayer nos générations auxquelles la fureur des » partis a laissé tant d'irréparables douleurs j ainsi » que pour l'abolition de la peine de la marque récla- )) mée de toutes parts

» Un de mes honorables amis, dit-il, vous a parlé » de la magistrature gratuite des juges de paix an- » glais. Je ne l'envie point à nos voisins, et je ne crois » pas que ces grands propriétaires soient les plus pro- » près à prononcer souverainement sur les petits dé-

( i ) On sait que les Anglais ne voulurent point se soumettre à la réduction du tiers consolidé, et qu'ils exigèrent le remboursement intégral de leurs rentes.

(u) Allusion à la phrase, récemment répétée par un ministre, que la France était alors où était le Roi.

I 5o LAFAYETTE

» lits qui se commettent autour d'eux; mais je m'unis » à tous les vœux pour le rétablissement du principe » d'élection temporaire dans les justices de paix. » J'aime à trouver dans la dernière discussion sur » le jury l'engagement de s'occuper pour la session » prochaine de l'application de cette procédure à

» tous les délits de la presse »

Il rappelle ce qu'il avait dit en 1819 : « Il y aurait » un véritable profit à ce que chaque ministère cher- » chat en toute sévérité de conscience ce qu'il faut » pour que le service soit fait et bien fait, et vous » proposât , sur tout le reste , des traitemens aussi » généreux, aussi complets qu'on le voudra, pour » le bien-être des employés actuels , pourvu que les » administrations fussent dégagées de tout service » parasite, et les enfans élevés pour un travail plus » productif que cette industrie de places qui nuit » aux progrès de toutes les industries et à l'indé- » pendance d'une foule de citoyens. »

Il trouve les spécialités plus larges que celles des budgets anglais; « et cependant ce n'est pas là an » goiwernemeîit a bon marché ; pour me servir de » l'expression qu'on m'a si souvent reprochée, et » que je suis loin de renier.

)) La question politique est de savoir si le gouverne- » ment se traînera sur de vieilles traditions diploma- » tiques, ou si;, dégagé des influences et des rémi- » niscences du dehors, il voudra prendre la place qui » nous convient à la tête de la civilisation européenne; » place qui, à mon avis, est toujours restée vacante

AVANT LA RÉVOLUTIO-N DE l83o. l5l

» malgré quelques apparences démenties par les faits; » place à laquelle aujourd'hui il ne reste plus même » de prétentions étrangères. C'est de cette haute po- » sition que la France peut et doit résister à des en- » traîneincns qui ne la regardent pas. J'aurais pour » ma part attendu plus d'explications et de spécialités » avant de voter les derniers quatre-vingts millions ; » mais personne ne saurait approuver plus que moi » les mesures nécessaires pour assurer la liberté et » l'indépendance de la Grèce , pour l'aider par des » secours pécuniaires à se défendre elle-même, pour » en former une barrière contre l'ambition des autres » puissances ; pour arrêter la traite des malheureuses » victimes, et tirer de l'esclavage celles que notre in- » tervention n'a pas garanties de cette calamité; et j'y » prévoirai l'avantage de nos relations commerciales, )) car malgré d'étroits préjugés, elles gagneront tou- » jours à l'extension des lumières, des jouissances et » de la liberté des autres peuples.

. . . . » Je ne parlerai pas de notre malheureuse et » coupable expédition d'Espagne, ni des rudes leçons » que le despotisme, le congréganisme et l'aristo- » cratie reçoivent dans la Péninsule, dont les diver- » ses et belles provinces sont appelées , j'espère , à )) de bien différentes destinées. Mais qu'il ine soit » permis d'arrêter votre attention sur la faute énorme, » insensée, qui se commet à l'égard des nouveaux » États américains. Par quel aveuglement. Messieurs, » par quelles complaisances, en retour de l'insulte, » de l'ingratitude et de la bantjueroute , s'obstine-

l5a T-AFAYETTE

» t-on h ne pas reconnaître l'indépendance de ces » Etats? Le gouvernement britannique, sous la di- » rection d'un illustre ministre, hésita lui-même, je » le sais ; mais dès qu'il eut aperçu l'immense avan- » tage que la priorité de cette reconnaissance et une » déclaration officielle et opportune de sympathie » et de protection donnaient aux Etats-Unis , il se » hâta de s'associer à l'honneur et au profit de leurs

» nouvelles relations

» Au milieu des attaques de prétendus

» défenseurs de l'autel, je m'affligerai de ce fana^ )) tisme à froid qui présente comme hostile aux droits )•) et aux sentimens des peuples, le christianisme dont » l'égalité sociale fut la base primitive ; appelant M ainsi une sorte de représailles d'animadversion » contre des opinions et des pratiques qui par elles- » mêmes n'ont rien de commun avec une ambitieuse » mondanité. Je chercherai une solution à cette con- » fusion inextricable des devoirs du prêtre, parlant » au nom du Ciel, et comme officier salarié de l'État ; » je ne la trouverai, pour mon esprit du moins, que )) dans un pays où le sentiment religieux est plus » général qu'en France, où les ministres du culte » éprouventplus d'égards, où toutes les sectes vivent » en paix, où leurs rites et leurs réglemens n'inspi- » rent aucune inquiétude, mais où le gouvernement >) civil leur reste totalement étranger, et où les so- » ciétés religieuses , se formant librement , ont des

)) ministres de leur choix

...... L'instruction nationale , Messieurs ,

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. 1 53

» et surtout l'instruction élémentaire, ce grand res- » sort de la raison publique , de la morale pratique, » et delà tranquillité des peuples, est aujourd'hui » le premier besoin de la population française, » comme la première dette du gouvernement envers » elle. Cette dette, Messieurs, vous savez comment » elle est acquittée. Les méthodes d'enseignement » ont, jusqu'à présent, été protégées en raison in- » verse de ce qu'elles sont perfectionnées et faciles. » Ce ne sont ni vos pitoyables cinquante mille francs, » ni même cinq cent mille francs qu'il faudrait con- » sacrer à ce grand devoir social. Dans un bon et » loyal système d'instruction publique, cinq millions » me paraîtraient devoir être l'allocation la plus dé- » sirable d'un budget,

» Beaucoup d'hommes d'Etat semblent avoir ou- » blié, quelques-uns, peut-être, n'ont jamais su que » par la loi du-3 brumaire an IV, la France a pos- » sédé la meilleure organisation d'enseignement qui » ait jamais existé dans aucun pays. Elle ne pouvait » convenir au pouvoir qui effaça de l'Institut la » classe des sciences morales et politiques. Napoléon » créa l'Université dont le monopole et les exigences » cho([uèrent les amis de la liberté et les sentimens » de famille ; qui dut ensuite à l'envahissement du » jésuitisme, privilège d'un autre genre, l'avantage » de passer pour une institution libérale. Il faudrait, » pour mettre tout le monde d'accord, présenter à » la session prochaine une organisation de Tinslruc- )» tion publi({ue, où tous les devoirs nationaux de

l54 LAFAYETTE

» l'enseignement seraient complètement remplis , )) et où les libertés individuelles seraient respectées; » mais tout plan d'éducation , surtout dans ses par- )) ties élémentaires, exigerait le concours de vérita- » blés administrations civiles.

» Pourquoi faut-il , messieurs , qu'au mépris de » tant de promesses, nous ayons depuis quatorze ans » conservé l'échafaudage impérial de l'administration )) intérieure de la France? Ces municipalités fac- » tices, ces conseils postiches, ces préfectures et » sous-préfectures despotiques et tracassières dont » on n'a fait qu'augmenter successivement les incon- » véniens, les attributions et les appointemens ? » Quand verrons-nous chaque section du pays s'ad- » ministrer elle-même, faire tout ce qui peut être » fait par elle, garder dans son territoire la portion » des taxes qu'on est ensuite obligé d'y renvoyer ? » Est-ce une idée inconnue en France ? Mais l'as- » semblée constituante , quoi qu'on ait dit à cette ;) tribune, ne s'était pas bornée à proclamer des vé- » rites salutaires ; elle avait organisé un système » administratif élu par les citoyens , qui n'a été aboli » que par le consulat et l'empire. Est-ce qu'on y » voit de grandes difficultés ? Mais lorsau'en i8i5, » dans une velléité de libéralisme. Napoléon décréta » la restauration des municipalités d'après la loi de » 91 , les élections s'opérèrent avec une promptitude » et une modération remarquables. 11 n'y aurait » d'embarras que si le gouvernement , au lieu de se » livrer aux simples conséquences de la vérité éter-

AVANT LA RÉVOLUTION DE l83o. l55

» nelle et de la raison contemporaine , se croyait » obligé de combiner l'alliance du principe et de l'ex- » ception, du droit et du privilège, ce qui empè- » trcrait et déjouerait les meilleures intentions? »

Il insiste sur la réorganisation des gardes nationales, et rappelle les expressions de l'ordonnance royale du 9 mars i8i5, dans laquelle il est dit que les gardes nationales sédentaires, qui présentent une masse de trois millions depropriétaires fonciers ou industriels, constituent une force locale universellement répandue

« De cette masse formidable, mais que tant d'intérêts » attachent au sol, peuvent, dit-il, sortir des corps » volontaires qui forment des colonnes mobiles

» Ainsi la nation combattra partout avec l'armée, » soit en ligne, soit comme auxiliaire, et montrera » qu'un grand peuple , quand il ne le veut point , » ne reprend pas le joug qu'il a secoué.

» La gloire de la marine française a retenti

» dans tous les cœurs. Le nom de Navarin a été » prononcé avec le même accent du haut du trône » et dans les chambres, comme il l'avait été par la » nation entière ; et ce n'est pas le brave amiral de » Rigny qui peut craindre le désaveu d'un rappel. )) L'infâme trafic de la tjailc a été poursuivi, mais » non encore éteint. Plein de confiance dans les » senlimens de M. le ministre de la marine sur ces » importantes questions, je lui soumets l'idée d'assi- » miler la traite à la piraterie, comme dans la loi » des Etats-Unis, adoptée depuis par l'Angleterre.

» Quant au régime des colonies, messieurs , il y au- )) rait trop à dire pourque je puisse en parler succinc- » tement. Je ferai observer seulement que le système » de colonisation des anciens me paraît bien préfé- » rable à celui des temps modernes »

Dans la session de 1829, des députes du côté droit s'étant exprimés d'une manière inconvenante sur les constitutionnels espagnols , et ayant accusé les plénipotentiaires d'Haguenau d'avoir demandé aux puissances alliées un souverain étranger, M. Benjamin-Constant répondit à ce dernier reproche , et invita son collègue à s'expliquer aussi à ce sujet; ce qu'il fît en ces termes :

(( Messieurs;, j'accepte l'occasion qui m'est offerte » de donner un démenti formel à l'assertion que je » viens d'entendre, et sur laquelle je suis bien aise » de m'expliquer à cette tribune.

» Non, Messieurs, jamais je n'ai réclamé l'inter- » vention étrangère pour décider du sort de mon » pays , et je serais plus offensé d'une pareille accu- » sation, si je ne pensais que le parti qui m'accuse » pourrait bien, par ancienne habitude, ne regarder » ce péché que comme un péché véniel.

» Lorsqu'après ime malheureuse expérience de » huit mois, il faut le dire, je vis les armées étran- )) gères prêtes à envahir mon pays, je crus, pour la » première fois depuis que le nom à^ Empereur et » même celui de consul a vie avaient été prononcés, » devoir unir mes efforts à ceux de mes compa- » triotes pour repousser l'invasion des étrangers,

AVANT LA RÉVOLIÉION DE l83o. l5'J

» et je n'ai pas regardé qui était dans leurs rangs.

)) Lorsqu'après avoir eu l'honneur d'être nommé » membre de la Chambre des Représenlans, on me » chargea, avec mes honorables collègues, delà mis- » sion d'Haguenau , je le regrettai, je l'avoue, parce n que je croyais que ma présence ici pouvait être » plus utile à la résistance. TS'éanmoins, je me suis » soumis au vœu exprimé par mes concitoyens et par n mes collègues. J'ai donc été à cette ambassade; et » là , je n'ai demandé ni une intervention étrangère, » ni un prince étranger ; et , ma foi , j'aurais été bien » embarrassé pour en indiquer un. Je voulais que » la France eût le temps de se donner, comme je rt crois qu'elle en avait le droit, une constitution de » son choix. Voilà , messieurs , quelle a été ma con- » duite.

» Je profiterai de cette occasion pour dire quel- » ques mots sur un fait qui est aussi à peu près un » fait personnel. Depuis long-temps , je vois insulter » à cette tribune les corlès et les patriotes espagnols ; » je crois qu'il est temps que les amis des libertés » constitutionnelles de l'Espagne protestent contre » cette mauvaise habitude.

» Je ne m'étendrai ni sur les comparaisons ni sur )) les faits ; je n'aime pas à remuer ces questions, et à )) provoquer des discussions irritantes; j'observerai » seulement que ces corlès , que ces patriotes dont » on a dit tant de mal, défendaient la liberté, l'indé- » pendance de leur pays, et même la couronne de » Ferdinand Vil , à l'épotjue où ce même roi Ferdi-

ï 58 LAVETTE

» nand célébrait la Saint-Napoléon à Valençay, féli- » citait l'Empereur sur la conquête de Madrid, et » demandait au roi Joseph à lui prêter serment de » fidélité. »

Dans la séance du 6 juin 1829, l'ordre du jour ayant été demandé sur une pétition contre le double vote, Lafayette répondit par le discours suivant :

(( Messieurs , s'il s' agissait de mon avis personnel , )) je dirais que tous les contribuables doivent parti- » ciper , par eux-mêmes ou leurs représentans , au :» vole des charges publiques , et qu'il n^y a d'excep- » tion à cette règle que pour les incapacités résultant » d'un défaut évident d'indépendance ou de discer- » nement. Mais nous sommes ici dans le cercle que )) la charte nous a tracé, et déjà, sur cent Français » en âge d'élire , quatre-vingt-dix-neuf sont exclus )) de l'exercice de ce droit. Or, la chambre élective » n'est que le tiers de la puissance législative ; ce » que j'observe seulement pour rassurer l'honorable » préopinant sur la crainte qu'il exprime, de voir » soulever les passions populaires contre les som- )) mités sociales. IVéanmoins, Messieurs, la capacité » électorale a été fixée par la charte , à 3oo fr. de » contribution directe, et je ne pense pas qu'il ait été « permis de violer cette disposition , en établissant » le privilège d'un double vote en faA eur du quart le » plus imposé des électeurs.

» Rappelez-vous, Messieurs, ce qui s'est passé , il y » a quelque temps, dans cette chambre. Une de vos ,) commissions avait parle assez favorablement d'une

AVANT LA RKVOLUTION DE l83o. i5q

» pétition tendant à baisser l'âge de l'éligibilité, » c'est-à-dire à faire ce que l'auteur lui-même de la » charte avait fait, lorsqu'à son second retour, il vou- » lait, disait-il, réparer les erreurs de la première » restauration. Eh bien! Messieurs, tel fut, ce jour- » là, votre amour ardent, scrupuleux pour la charte , » que je vis la presque totalité de mes collègues se » lever avec empressement pour l'ordre du jour, dé- » clarant ainsi , que les facultés législatives de l'in- » telligence et de l'énergie française/ne pouvaient se » trouver que dans une mo^ enne d'âge de 5'] à 58 » ans , et pourtant il ne s'agissait là que de faire ren- » trer plusieurs citoyens dans l'exercice d'un droit » naturel, et par conséquent imprescriptible, tandis » que, dans la question du double vole, il a fallu » vicier, fausser l'exercice d'un droit acquis, en » pleine jouissance, et solennellement reconnu par )) la charte.

» Comment cette anomalie du double vote a-t-elle )) pu s'introduire , et par quelle argumentation? Vous » le savez. Messieurs. Une catastrophe déplorable » avait réuni tous les partis dans le sentiment d'une » douleur commune , lorsque quelques hommes ima- » ginèrent d'exploiter ce malheur, cet attentat isolé, » au profit de l'aristocratie et du pouvoir. Je n'au- » rais pas retracé les intrigues, les violences , et , )) pour me servir de l'expression de l'honorable préo- » pinant, les scandales de cette triste époque légis- )) lative, s'il n'en avait pas parlé lui-même. ... Je ne » chercherai pas comment il se fit que le double vole

l6o LAFAYETTE

» obtint une majorité de quelques voix. Je me bor-

» nerai à rappeler ceux des argumens qui pourraient

» encore avoir quelque poids dans cette chambre,

» puisqu'on les y a récemment reproduits.

» Il faut aller, disait-on , au secours de la grande

» propriété , c'est-à-dire , au secours du plus fort ,

» parce qu'elle est la plus intéressée à la bonne lé-

» gislation. D'abord, Messieurs, je nie le principe.

» C'est , au contraire, en raison inverse de son éten-

» due, que la propriété y est intéressée. En effet , le

» propriétaire de cent mille francs de revenu , ré-

» duit à cinquante mille , est moins à plaindre que

» le propriétaire de mille francs qui serait réduit à

» cinq cents ; moins surtout que le petit proprié-

)) taire, que de mauvaises mesures réduiraient à l'état

» de prolétaire 3 et je ne dis rien ici de la propriété

» de nos personnes, quoiqu' aucun de nous, je

» pense, ne soit assez humble pour ne pas l'évaluer

» un peu au-dessus de zéro.

» Mais qu'est-il question ici de propriété , lors-

)) qu'on exige, des députés, 1,000 francs, et des

» électeurs, 3oo francs de contributions directes;

» chiffres au-dessus de la propriété moyenne en

» France ? Non , Messieurs , c'est en faveur du privi-

» lége que le privilège a été créé. C'est pour une opi-

» nion , pour un parti , peut-être dans des vues ul-

» térieures ; et cela est si vrai , qu'on retrouve un

» sentiment et, si j'ose m' exprimer ainsi, une odeur )) de double vote dans tout ce qui a été proposé de-

» puis, nommément dans ces deux lois, municipale

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)) et départementale, qu'on a retirées aussitôt que les » ainencîemens de voire commission ont pu faire » craindre des résultats moins conformes à l'esprit » du double vote.

» On cria beaucoup alors, comme on l'a fait de- » puis, et je vois que ces clameurs ont fait impression » sur l'honorable préopinant; on cria, dis-je, à la » démocratie , aux idées républicaines , à la souve- » raineté du peuple. Ah î Messieurs , croyez-en un » collègue (}ue des habitudes de plus d'un demi-siècle » et ses opinions personnelles ont beaucoup fami- )» liarisé avec cet ordre de principes et de sentimens; » il n'y a pas un mot de tout cela , ni dans la charte , » ni dans tout ce qui vous a jamais été proposé sous » ses auspices.

» Ne pourrait-on pas, au contraire, supposer que « les adversaires de toute liberté avaient espéré que >; la majorité des cent mille principaux propriétaires » de France, était devenue indifférente à cette liberté » et aux institutions qui la garantissent; mais que, » s'apercevant de leur erreur, et avant l'arrivée de » la troisième série de députés, ils avaient saisi le » premier prétexte pour chercher, dans le quart le » plus imposé, ce qu'ils n'avaient pas trouvé dans la » totalité des électeurs.

» On avait avancé une opinion que l'honorable » préopinant, si je l'ai bien entendu, vient de re- » produire. La charte, disait-on, a bien désigné les » Français qui ne doivent pas élire ; mais pour ceux « dont elle a reconnu la capacité, ils deviendront ce

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» qu'ils pourront;, ce qu'on voudraj la charte ne s'en » mêle point.

» tJn beau rôle^ en vérité, messieurs, qu'on vou- » drait faire jouer h la charte, dans notre système » électoral! histrument de proscription pour ceux » qu'elle exclut , elle ne serait pas un instrument » de protection pour ceux qu'elle admet ! Messieurs, » c'est déjà beaucoup pour une conslitution délibérée » par la nation toute entière , ou pour une charte » émanée de la volonté royale; c'est beaucoup, dis-je, » de restreindre dans certaines limites l'exercice des » droits naturels et sociaux; mais, lorsque ces limites » ont été posesé, se pourrait-il que les autorités ins- » tituées par cette constitution, ou par cette charte, » pussent, à leur gré, restreindre encore ces limites; )) établir, par exemple, entre les électeurs, des ca- » tégories, des degrés d^élection, des privilèges ? C'est » bien là ce qui serait, pour me serv ir de l'expression » du préopinant, un bouleversement de l'ordre social; » c'est bien ce qu'on pourrait appeler des théories Y> insensées , expression dont M. le ministre de l'in- » térieur a bien voulu nous donner l'explication, » en l'appliquant à l'assemblée constituante, c'est- » à-dire , messieurs, à ces théories qui ont proclamé )) tant de vérités, rétabli tant de droits, aboli tant 7) de préjugés, d'abus et de barbaries; à ces théories » dont les restes, après avoir traversé les trois gran- » des vicissitudes du jacobinisme, de l'Empire et de » la restauration, dominent encore et nécessitent » tout ce qu'il y a de liberté politicjue, civile et

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» religieuse, dans votre Charte et dans vos lois.

» II ne serait pas difficile, Messieurs, d'abolir celte » disposition du double vote ; rappelez-vous l'amen- » dément de notre excellent et bien regrettable an- » cien collègue Camille Jordan , qui consistait à frac- » tionner les collèges départementaux d'autrefois en » collèges d'arrondissemens administratifs; division î) plus agréable au pays et aux électeurs que la di- » vision actuelle. 11 suffirait du plus léger calcul pour » amener dans cette chambre le même nombre de •» députés qu'à présent. Eh! qui pourrait s'y opposer, » Messieurs:' Serait-ce la nation? Mais dans notre » édifice social , basé sur son sommet , lorsqu'il s'é- » chappe de ce sommet quelques fractions de pouvoir » que l'aristocratie saisit au passage , n'est-il pas » dans l'intérêt national que cette aristocratie soit » plus rapprochée de la population ? Et d'ailleurs, » l'opinion nationale sur le double vote n'est-elle pas » bien connue?

» Scraient-ce les électeurs ? Mais pour les trois quarts » des électeurs^ le double vote est non-seulement une » injustice, c'est une insulte, et vous voyez que dans » l'autre quart il a des adversaires prononcés.

>» Seraient-ce les chambres? Mais la chambre des » pairs, législateurs héréditaires , juges héréditaires, I) satisfaite de ses privilèges, n'a ni le désir ni l'intérêt » de créer ailleurs d'autres anomalies. Quant à la » chambre des députés. Messieurs, déjà on exige de » nous i,ooo fr. de contributions, quarante ans n d'âge ; on élimine les quatre-vingt-dix-neuf ccnliè-

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