‹ Lafayette et la révolution de 1830Chapitre 23 sur 30 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Suite du précédent. — Notification de l'avéuement de Louis- Philippe. — Insolence de l'empereur Nicolas et du duc de Modène. — Lafayette dans ses rapports avec la diplomatie. — Quelques cabinets lui envoient personnellement un agent diplomatique. — Son entrevue avec cet agent. — Son système de non-intervention développé.

Telle était, à la suite de la révolution de i83o , la disposition générale des esprits relativement à la question de paix et de guerre. Déjà la royauté des barricades flottait incertaine entre l'appétit d'un repos sans sécurité, sans gloire, et les appréhensions d'un conflit qui pouvait l'emporter, si elle laissait à ses ennemis l'initiative des combats. D'un côté, l'inaction et les stjgmales des traités de Vienne et de Paris, mais, avec cela , l'espérance d'un bill d'indemnité et d'une adoption monarchique 5 de l'autre, le feu de l'insurrection à attiser sur tout le continent de l'Europe, la poussière des camps à essuyer, les hasards de la guerre à courir, mais, aussi, l'émancipation complète de la France^ le rajeunissement de toutes ses gloires et l'affranchissement infaillible de l'Europe.

La royauté citoyenne ne voulut point comprendre qu'indépendamment de la nécessité de se faire des titres à la gratitude et à la considération des peuples, il en existait une autre à laquelle aucune dynastie nouvelle n'avait échappé; celle d'un baptême de

LAFAYETTE PENOANT LA RÉVOLUTION DE l83o. 339

gloire et de sang. Née sous le canon populaire, cette royauté préféra essayer de s'affermir dans la servitude , que de rentrer franchement dans le système traditionel de ses anciennes alliances.

Cependant, laissant même de c )lé la question de principes et de propagande, la politique extérieure de ce gouvernement aussitôt abâtardi que né, était excessivement simple. De quoi s'af;;issail-il à la rigueur ? d'une question de territoire. En effet, tandis que la France, après avoir porté ses armes dans toutes les capitales, s'était vue dépouillée même des possessions dont sa circonscription s'était accrue depuis 1648 jusqu'en 1 789, et pour lesquelles, soit dit en passant, elle avait donné de surabondantes compensations, ses ennemis avaient démesurément étendu leurs territoires. L'Autriche , par exemple, s'était agrandie et établie en même temps en Allemagne, en Pologne, en Turquie et en Italie ; elle avait acquis de riches moyens de navigation intérieure, des ports et un commerce maritime. La Prusse, état naguère du troisième ordre, s'était rapidement élevée au rang de puissance prépondérante par des enclaves conquis sur tous les états limitrophes, depuis le Niémen jusqu'à Thionville. La Russie , qui n'existait pas lorsque la France était la première puissance du Monde, s'était étendue sur tous les points de son immense circonférence, et, par une conséquence nécessaire de son système progressif d'envahissement, autant que par la politique de ses alliances de famille, cet empire avait réfiuit l'occident à n'être en guerre (juo par son impulsion, en

34o T.AIAYKÏTE

paix que par sa tolérance. Je ne parle point de l'Angleterre : on sait assez de combien de riches domaines

et d'importantes positions militaires , dans les mers d'Europe et d'Asie, elle fut dotée par le traité qui déshérita la France. Les îles Ioniennes, l'Ile-de France, le Cap de Bonne-Espérance, etc., etc., sont au nombre des acquisitions dont se contenta le désintéressement britannique.

Voilà quelle était la situation respective de la France et des puissances étrangères, au moment où la révolution de juillet vint déplacer tous les élemens du droit public européen. Or, en réduisant la question à l'intérêt isolé de la France, en mettant de côté toute communauté de principes , de besoins et de sympathies, restait toujours, pour un gouvernement national , rimpérieux devoir de revendiquer les frontières nécessaires à la défense du pays. Et qu'on ne nous parle plus des frayeurs qu'inspiraient encore les convulsions de la république et les jours de gloire de l'Empire. La république n'avait pu conquérir la paix pour elle qu'en conquérant la liberté pour les autres, et les traités témoignent assez de sa justice et de son imprudente générosité après ses victoires. Quant à l'Empire, faisant et défaisant des rois au gré d'im soldat heureux, ce n'était point la France, c'était l'armée de Bonaparte infidèle à la révolution, et rentrant à pleines voiles dans le système des vieilles monarchies ; et, du reste, l'histoire attestera peut-être que , si l'Empire déborda sur l'Europe , c'est qu'il y fut appelé par les coalitions originaires de 89.

PENDANT LA RÉVOLUTION DE l83o. 34 I

Propagande et libéralisme à part, il s'agissait donc, pour le gouvernement de juillet, de pourvoir à notre sëcurilé future, et de rétablir l'équilibre que la lâcheté d'un pouvoir dégénéré avait laissé rompre. Sous ce rapport j la révolution de i83o pouvait, même dans des mains inhabiles, devenir au moins la garantie de notre indépendance nationale. La royauté élue n'en a fait qu'une convulsion pareille à celles qui déshonorent les derniers siècles de l'empire romain.

Onn'a point voulu, dit-on, compromettre la paix de l'Europe. Vous avez prostitué la vie et la majesté de la révolution qui vous fit ; votre indécision , votre pusillanimité, votre incapacité , ont épuisé le courage et l'obstination patriotique des peuples, éteint l'impulsion révolutionnaire en France, allumé contre vous îa colère de tous les hommes libres : eh bien ! pensezvous avoir pour cela conjuré l'orage? Pensez-vous que votre illégitimité en soit plus ou moins au bandes vieilles monarchies? Oui, pour quelques mois, quelques années, peut-être. Mais que sont ces mois, ces années ; qu'est-ce que vous, à côté de la vie de la France? Voyez la Pologne au néant ; la barrière entre la barbarie et la civilisation brisée; la Russie prèle à opérer le démembrement de la Prusse par la séparation de sa partie polonaise , et le Nord libre de se ruer sur le Midi : voyez ce résultat de votre génie, et osez mesurer ce qu'un jour il faudra de sang pour arracher l'Europe mutilée , des mains du despote qui salua votre avènement d'un soufflet.

Quoiqu'il en soit, la première mesure de politique

extérieure que prit le ministère de Louis-Philippe , fut la notification aux Cours étrangères de l'avénement de ce prince au trône de France. I/Angleterre fut la première à reconnaître le nouveau Roi ; l'adhésion de l'Autriche j de la Prusse et des États secondaires de l'Allemagne suivit d'assez près celle du cabinet de Saint-James; l'Espagne ajourna sa réponse, et publia une circulaire aussi outrageante pour le nouveau monarque que pour la nation qui l'avait élu; le principule de Modène protesta insolemment contre V usurpation; enfin , ce ne fut qu'après de longs délais et de vives sollicitations, que, M. Athalin obtint , de l'empereur IVicolas , l'étrange réponse que l'autocrate daigna faire h la lettre , cependant fort humble, que lui avait adressée le Roi des Français. On se rappelle en quels termes était conçue celte ouverture , où , par un incroj able oubli de la dignité nationale, le cabinet du Palais-Royal appelait une catastrophe, les glorieux événemens qui venaient de placer la couronne sur la tête du duc d'Orléans. Cette humiliation reçut son châtiment dans la réponse du Czar, que je consigne ici comme le document historique le plus propre à donner la mesure des déboires dont la monarchie de juillet s'est laissé abreuver.

Lettre du cabinet de S. M. l'Empereur de toutes les Russies a S. M. le Roi des Français , en date de Zarskoé-Sélo , le iS septembre iS3o.

u J'ai reçu des mains du général Athalin la lettre ); dont il a été porteur. Des événemens à jamais dé-

PENDANT LA REVOLUTION DE l83o. 343

» plombles ont placé V. M. dans une cruelle alter- » native. Elle a pris une délerminalion qui lui a paru » la seule propre à sauver la France des plus grandes » calamités, et je ne me prononcerai pas sur les » considérations qui ont guidé V. M. ; mais je forme » des vœux pour que la Providence divine veuille » bénir ses intentions et les efforts qu^clle va faire » pour le bonheur du peuple français. De concert » avec mes alliés, je me plais à accueillir le désir » que y. M. a exprimé d'entretenir des relations de » paix et d'amitié avec tous les États de l'Europe; » tant qu elles seront basées sur les traites existans » et sur la Jerme volonté de respecter les droits et » obligations, ainsi que l'état de possession territo- » riale , qu'ils ont consacrés , l'Europe y trouvera » une garantie de la paix^ si nécessaire au repos de » la France elle-même. Appelé, conjointement avec » mes alliés, à cultiver avec la France, sous son » gouvernement, ces relations conservatrices, j'y » apporterai , pour ma part , toute la sollicitude » qu'elles réclament, et les dispositions dont j'aime » à offrir à V. M. l'assurance en retour des senti- » mens qu'elle m'a exprimés. Je la prie d'agréer, en » même temps, celle, etc. Nicolas. »

Quel indigne langage avait-on, donc, fait parler à la France ?

Avant la journée de Denain, alors que le sort de sa couronne dépendait des hasards d'une bataille , Louis XIV écrivait à Villars :

« Si vous êtes battu , je traverserai Paris avec les

» infâmes propositions de nos ennemis à la main , » et la nation française me suivra; nous irons nous )) ensevelir ensemble sous les débris de la monar- » chie. » Ce Roi là connaissait au moins son pays.

Quoi qu'il en soit, cette lettre excita de vives inquiétudes au Palais-Rojal. L'absence de rappellation de mon frère , qu'on avait prodiguée dans la notification autographe j y fut, surtout, considérée, avec effroi, comme une négation positive du droit conféré par la volonté du peuple, à l'issue de la catastrophe. Alors on sentit qu'il pourrait bien advenir qu'on se fût agenouillé en pure perte, et qu'il fallût, en dernière analyse, recourir aux sympathies populaires contre les désaffections légitimistes. On revint, avec quelque suite, à la pensée déjà adoptée, comme je le prouverai tout à l'heure , de faire compte des affinités et des aversions des peuples, et de pousser secrètement à la propagande , tandis que , ostensiblement , on continuerait à se renier soi-même, en récusant toute révolution analogue à celle d'où on était sorti , et en demandant merci pour la grande semaine , merci pour le grand peuple.

Il importe à l'appréciation des hommes qui dirigent encore la politique de la France, comme à l'intelligence de notre véritable situation actuelle, de suivre avec attention toutes les preuves qui constatent la duplicité de leur politique envers les peuples et les rois , la France et l'étranger. L'histoire a peu d'exemples de cette force à fournir à l'étude du doctrinarisme.

PENDANT LA RÉVOLUTION DE l83o. 345

La révolution belge, que Lafavelte appela la fille aînée de la nôtre, fut, pour ainsi dire, la première pierre de touche que les événemens appliquèrent à la politique incertaine et dilatoire du Palais-Royal. C'était surtout par rapport à la situation respective de la France et de la Belgique que la révolution de juillet devait attaquer les traités de i8i4 et i8i5. En effet , l'érection d'une ligne de forteresses sur toute la frontière méridionale de la Belgique, leur inspection confiée à un général anglais, l'occupation du Luxembourg par la confédération germanique, constituaient une atteinte permanente à notre sécurité , et donnaient à nos ennemis naturels le moven d'une facile agression sur nos limites. Laisser ce pays aux mains des étrangers, c'était donc leur abandonner le point culminant d'une attaque soudaine sur la capitale par deux points importans.

En présence de ces périls, la politique d'un Richelieu ou d'un Piit n'eût pas été douteuse ; elle se fût arrêtée à l'un des trois partis qui s'offrirent successivement à l'adoption de la royauté populaire : ou la Belgique et le Luxembourg eussent été réunis à la France, comme moyen d'éloigner d'elle un centre d'invasion, et de neutraliser l'influence politique et commerciale de l'Angleterre dans ce pays ; ou la Belgique, laissée maîtresse de se constituer sous la domination naturellement amie et alliée du duc de Luchtemberg, aurait également couvert le côté vulnérable de nos frontières ; ou, enfin, par l'élection dn duc de Nemours au trône belge, la France eût di-

346 LAFATETTE

rectement obtenu le double résultat d'assurer son indépendance et de soustraire un peuple voisin au joug de l'Angleterre.

Chacune de ces combinaisons était trop mâle pour la politique tremblante du juste-milieu. De mécompte en mécompte^ cette politique bâtarde est arrivée à ce système anglo-belge, dont les conséquences immédiates ou prochaines sont : i" l'accFijissement de la prépondérance britannique débarrassée des entraves que présentait encore l'état mixte du duché de Luxembourg; 2" Anvers exclusivement acquis aux intérêts anglais ; 3'Mes principales citadelles toujours debout, et la France toujours obligée de passer sous le canon anglais pour se rendre en Belgique, 4' enfin, un nouveau degré de puissance continentale accordé à TAngleterre , et, pour son commerce, une ligne assurée d'infiltrations frauduleuses , qui doit nécessairement parachever l'anéantissement des produits de notre commerce et de notre industrie.

Telle a été jusqu'à ce jour la conclusion des affaires Belges. Les sophismes s'exercent encore en faveur de ce système de paix à tout prix ; mais , ou la saine raison n'est qu'un vain mot, ou la France ne tardera pas à demancier aux hommes du 7 août un compte sévère de cet abandon primitif de ses intérêts les plus essentiels.

Quoi qu'il en soit , si le ministère du 7 août méconnut ces grands intérêts , il comprit au moins qu'il y allait de s.;n existence de garantir le nouvel état de toute intervention étrangère, et de circonscrire la

PENDANT LA RÉVOLUTION DE l83o. 347

lutte entre la Hollande et la Belgique. De là l'idée première de son système de non intervention, proclamé à la vive sollicitation de Lafajette.Ce général, encore toutpuissant, croyait, lui aussi, qu'il suffisait à la France que la Belgique fût indépendante , libre et maîtresse de se donner telle constitution qui lui conviendrait, pour que notre pays trouvât en elle une alliée naturelle et nécessaire. Cette opinion fut adoptée par le ministère et érigée en s\stème par M. Mole, qui, dans cette circonstance, déploya une fermeté et parla un langage dignes de la France et de la révolution. Ce ministre signifia à toutes les puissances, et particulièrement à la Hollande et à la Prusse , que l'intervention d'un seul régiment étranger dans les affaires de la Belgique , serait le signal de l'entrée de cinquante mille Français sur le territoire de cet état. Cette déclaration fut renouvelée par Lafa} elte dans une rencontre qu'il eut avec les représentans des puissances , chez le ministre des affaires étrangères, d'où il sortit convaincu que les cabinets de l'Europe étaient bien plus effrayés que nous des conséquences d'une guerre contre les hommes et les doctrines de juillet.

C'est ici le cas de parler de la politique extérieure de Lafayelte, et de le montrer dans ses rapports directs avec les patriotes de toutes les nations; rapports qui ont servi de texte à tant de calomnies et d'absurdes interprétations. Mais, avant d'arriver à ces spécialités, je dois faire connaître les intentions générales du système qu'il adopta, à l'issue des événemens

de juillet^ et dont il ne s'est jamais écarté depuis cette époque.

Dans les premiers jours d'août, étant de service au quartier-général de Lafa> eue , j'eus l'honneur d'introduire auprès de sa personne un des hommes les plus considérables delà diplomatie européenne. C'était M. de Humboldt, qui venait demander confidentiellement au général en chef quels étaient^ dans les nouvelles circonstances où la France était placée, ses principes politiques à l'égard des autres puissances. Lafayette , ayant répondu que les affaires extérieures ne le regardaient point , et que c'était au ministre chargé de ce département qu'il fallait s'adresser, M. de Ilumboldt lui déclara franchement qu'il était chargé, non-seulement par son gouvernement , mais aussi par quelques autres cabinets prépondérans, de connaître ses intentions personnelles, et de leur en rendre compte. Témoin de celte importante conversation , je puis rapporter fidèlement la réponse de Lafayette, dont je me hàlai de consigner les expressions textuelles sur mes tablettes :

i.( Puisque vous le voulez, dit-il à M. de Humboldt, » je vais penser tout haut avec vous. Nous avons fait » unerévolutionpopulaire;nousavons choisi un trône » populaire ; nous voulons qu'il soit entouré d'in- )) stitutions républicaines; nous ne permettrons pas » que qui que ce soit se mêle de nos affaires ; nous » ne nous immiscerons pas non plus dans celles de » nos voisins. Si vos peuples sont contens de leurs » gouvernemens , tant mieux pour vous; s'il sur-

PE3SDANT LA RÉVOLUTION DE l83o. 349

» vient des discussions entre vos peuples et vous^ » il ne nous appartient pas d'y intervenir; mais si » d'autres peuples veulent imiter notre exemple et » conquérir leur liberté , nous ne soutïrirons pas » que des gouvernemens étrangers y envoient leurs » gendarmeries contre- révolutionnaires, et nous )■> ne regardons pas la Pologne et la Russie comme » formant une seule et même nation. Vous sentez » que nous ne pouvons point laisser attaquer par » des étrangers, chez d'autres peuples, le principe » vital de notre existence, celui de la souveraineté » nationale; qu'il^nous est impossible de laisser » écraser des nations qui deviendraient nos alliées, » en cas de guerre avec les gouvernemens arbilrai- » res ; que nous ne pouvons pas vous laisser faire, n par la paix, la première phrase d'un manifeste » contre nous, et sanctionner des prétentions qui » vous autoriseraient à nous faire une guerre ulté-- » rieure. Nous souhaitons rester en paix avec tous » nos voisins; nous n'avons apporté dans notre » révolution aucune sorte d'ambition, quelques » réclamations que nous eussions k faire, quelque » revanche que nous eussions à prendre. Mais si , » malgré notre modération, vous formez encore une » coalition contre nous ; si vous renouvelez ce qui a » été fait à Pilnitz, et ce qui a été plus ou moins » continué pendant quarante-deux ans, il nous » sera prouvé que notre liberté est incompatible », avec l'existence de votre diplomatie arbitraire ; si » vous tentez d'entrer chez nous , ce ne pourra être

35o LAFAYETTE

» qu'avec le projet de nous asservir , de nous parla- » ger peut-être : alors il est de notre devoir et dans )) notre droit, de vous combattre avec les armes de » la liberté , de soulever vos peuples contre vous , » autant qu'il sera en notre pouvoir de le faire; et )) si vos trônes ne pouvaient point se réconcilier » avec l'indépendance et la liberté de la France, il )) serait de noire intérêt de ne poser les armes que » lorsque ces trônes auraient été brisés et anéan- » tis. Si , au contraire , vous nous laissez tranquilles, » si vous n'allez pas étouffer la liberté chez des )) peuples voisins , ce qui constituerait une hostilité » directe et flagrante contre notre existence sociale, I) vous n'aurez à vous plaindre ni de la France, ni » de la révolution de juillet. »

Lafayette a reproduit celte déclaration de principes dans tous les discours qu'il a prononcés à la tribune. C'est ainsi que, le 28 janvier i83i, il y faisait entendre cette profession de foi remarquable :

« Messieurs , disait-il, la diplomatie ^ jadis occulte » et compliquée, deviendra tous les jours plus simple » et plus populaire j la presse divulgue ses mystères, » la tribune les juge, l'opinion publique les modifie,- » les calculs de famille et les traditions de cabinet le » céderont aux intérêts et aux volontés des nations. )) En venant aujourd'hui me mêler aux conversations » politiques de ces deux séances , je ne ferai de » plaidoyer ni pour la guerre, ni pour la paix; » ce n'est pas la question : personne ne réclame la » guerre; tout le monde préférerait la paix; mais je

PENDANT LA RÉVOLUTION DE l83o. 35 1

» viens établir quelques faits dont nous devons sou- » tenir la vérité et subir les conséquences, car ils » sont identifiés à l'honneur français et h notre exis- » tence sociale.

» J'ai dit autrefois à cette tribune que je ne voyais » dans le monde que deux catégories, les oppres- » seurs et les opprimés ; je dirai aujourd'hui que deux )) principes se partagent l'Europe , le droit souverain )) des peuples y et le droil divin des rois; d'une part: » liberté y égalité ; Aç, Y d^nXTe : despotisme et privilège. » J'ignore si ces deux principes peuvent vivre en )) bons voisins; mais je sais que le notre est en pro- » gression cons'ante, assurée , inévitable; que nous » devons lui être fidèles en tout et partout, et que » toute hostilité contre nous accélérera son triomphe. » Une autre vérité non moins évidente, malgré » ce qui a été dit sur le respect dû aux traités exislans, » c'est que, de même que notre dernière révolution » de juillet a, de droit, annulé certains ar:icles de » la Charte octrojée , de même aussi, elle a néces- » sairement annulé certains de ces traités, de ces » articles des congrès de Vienne et de i8i5; ceux, » par exemple , qui assuraient le trône de France à » Louis XVIII et à sa famille, et unissaient la Bel- » gique à la Hollande. M. le ministre des affaires H étrangères vient de nous dire : A la condition de )) rompre les traités existans , voudriez -vous la » guerre? — Oui, répondrais-je, pour les traités que » je viens de citer ; c'est ce que la France a répondu, » c'est ce qu'il a répondu lui-même.

» Je pourrais parler d'autres articles de ces traités, » incompatibles avec notre liberté et notre indépen- » dance , tels que les conventions d'extradition du » sol de la France j et observons en passant que ces » traités n'ont pas été faits entre nous et nos enne- » mis, mais par eux-mêmes ;par eux, qui ont placé » un des leurs aux Tuileries, pour trafiquer de notre » honneur et de nos libertés.

» Un troisième point, non moins évident, a été » constaté par moi l'autre jour à cette tribune, en pré- » sence et avec l'assentiment de tous messieurs les )) ministres du roi ,et nommément du ministre des af- » faires étrangères. Je suis bien sûr qu'aucun d'eux ne » démentira aujourd'hui la définition que j'ai don- » née, savoir : que toutes les fois qu'un peuple, un » pays de l'Europe, où qu'il soit placé, réclamera ses » droits, voudra exercer sa souveraineté, toute inter- » vention des gouvernemens étrangers pour s'y op- » poser équivaudra à une déclaration directe et for- » melle de guerre contre la France, non-seulement » par nos devoirs envers la cause de l'humanité, mais » parce que c'est une attaque directe contre le prin- » cipe de notre existence, une restauration des » principes de Pilnitz et de la sainte-Alliance, la jus- » tification d'une invasion future contre nous, un » projet évident d'écraser nos alliés naturels , pour » venir ensuite détruire le germe de la liberté dans » notre sein , chez nous qui nous sommes placés à » la tête de la civilisation européenne.

» Si la conséquence de ces faits, de ces principes,

PENDANT LA RÉVOLUTION DE l83o. 353

» amène la guerre , sans doute il faut la subir, et » nous aurons pour la soutenir ces quinze cent » mille gardes nationaux, ces cinq cent mille soldats, » citoyens aussi , dont M. le président du conseil » nous a parlé à cette tribune. Je rends grâces à » M. le ministre de la guerre du brillant et véridique » tableau qu'il vient de nous tracer.

» On vous a cité un mot de M. Canning; ce n'est » pas comme lui , en fermant les yeux , mais les yeux n bien ouverts, que nous emploierons nos forces; » et , pour rappeler un autre mot de ce ministre , » sur les auxiliaires patriotes qu'il prévoyait ; ce qui, » de sa part, a pu passer pour un trait de vanité, il » nous serait facile, vous le savez, de le réaliser.

» J'en viens à l'affaire de la Belgique : Messieurs, » notre conduite à son égard, lorsque notre gou- » vernement se formait à peine, a été, comme on » vous l'a dit, franche et généreuse. 11 fut nettement » déclaré aux cours étrangères que si des troupes » prussiennes ou autres mettaient le pied en Belgi- » que , nous y entrerions sur-le-champ. Nous avons » reconnu son indépendance. Là j'aurais souhaité » que le gouvernement du roi s'arrêtât. J'aurais dit )) aux Belges : Voulez-vous former une république , » une Suisse septentrionale , dégagée d'aristocratie.'* » nous vous soutiendrons. Voulez- vous élire un » chef héréditaire, chez vous, ailleurs, tel qu'il soit? » c'est votre affaire; il ne tient qu'à vous; et si le » choix bien libre était tombé sur le duc de Ne-

354 LAIAYETTE

» mours , j'aurais conjuré , je conjurerais encore lé » roi des Français de ne pas s'y refuser.

» Quant à la réunion à la France , la question ne » serait pas pour moi ce qu'en pensent d'autres per- » sonnes ; mais si vraiment la majorité du peuple » belge veut cette réunion, et^ dans ce cas bien avé- » ré , comme je pense que le roi n'a pas seul le droit » ou d'accepter ou de refuser cette réunion , c'est à 1) toutes les branches du pouvoir législatif que j'en » ferais la proposition. Et quelles puissances auraient » le droit de s'y opposer? Ce ne sont pas celles qui » ont fait les traités de Lunéville et d^Amiens. Au- » raient-elles eu plus d'affection pour Napoléon que )) pour Louis-Philippe ? Nous craindraient-elles moins .) aujourd'hui? Messieurs , ce serait de leur part une » grande erreur ; car, notre trône populaire n'a pas » craint de s'entourer d'une nation armée tout en- » tière, nommant ses propres officiers, et notre force » est immense.

» Un plus habile diplomate que moi (i) vous a » si bien établi la situation de la Pologne, qu'il me )) reste peu de chose à dire. Il serait étrange que le » gouvernement du roi , qui vient de défendre les » traités existans, ne réclamât pas énergiquement » l'exécution de celui qui , par hasard ;, est sorti du » congrès de Vienne , lorsqu'il consacre l'indépen- » dance du royaume de Pologne , lorsqu'il protège

(0 M. Bigiion.

PENDANT LA RÉVOLUTION DE l83o. 35 J

» cette nation, notre plus fidèle amie , qui a vei jjé » tant de sang pour nous , et dont l'existence forme » une barrière contre l'invasion des barbares du » Nord. ?s 'est-il pas du devoir, de l'honneur du gou- » vernement de réclamer énergiquement l'exécu- » tion de ces traités, le maintien de cette barrière?

» Jadis l'instinct du grand Frédéric lui avait ré- » vêlé les dangers du partage j il ne fît que céder » aux instances de l'impératrice de Russie ; c'est lui » qui me l'a dit; l'Autriche elle-même , et ce n'est » pas un gouvernement libéral que je vous cite , a » souvent éprouvé la même impression, et, si je » suis bien informé, elle a été récemment exprimée » par M. de Metternich, le moins libéral de tous les )) Autrichiens.

» Quant à l'Angleterre, Messieurs, dernièrement si » jalouse de la Russie, n'éprouverait-elle ce senti • » ment qu'en faveur des Turcs? Ne vois-je pas d'ail- » leurs à la tête de cette administration les hommes » illustres qui se sont si noblement honorés par )) leurs discours contre les partages de la Pologne ? » N'y vois-je pas les membres de cette société, peu » nombreuse il est vrai, mais célèbre , d'où sortit le » meilleur et le plus énergique ouvrage en faveur de )) l'indépendance polonaise?

» Espérons donc que le gouvernement, en rein- » plissant un devoir sacré, trouvera des facilités pour » servir efficacement la cause européenne.

» Je dois des remercîmens à un de nos honorables

» collègues (i) , de m'a voir fourni une occasion que » j'aurais craint d'usurper^ pour annoncer du haut » de cette tribune qu'il existe un comité polonais )) destiné à donner à nos frères de Pologne toutes » les preuves de sympathies , à leur envoyer tous les » secours qui dépendront de nous, et j'ai l'honneur » d'informer tous mes collègues de la Chambre que » leurs dons seront reçus par nous avec beaucoup » de plaisir et de reconnaissance.

» C'est aiiasi que fut autrefois formé un comité )) grec, et, à ce propos , j'exprimerai le vœu que le )) gouvernement s'occupe de fixer enfin des limites » larges et convenables à ce pays , en y comprenant » l'île de Candie, d'autant plus intéressante, qu'au » moment où les Candiotes étaient armés pour ache- » ver l'expulsion des Turcs , ils ont été arrêtés par » l'intervention des puissances maritimes,

» On vous a parlé hier du Portugal • Messieurs , » j'aime à penser que le gouvernement du roi s'oc- » cupe partout à faire respecter le nom et les cou- •) leurs de la France. On m'a parlé d'insultes contre I) notre pavillon à Sétuval, d'un Français promené » et battu dans les rues d'une autre ville. Nous avons )) été traités de scélérats dans un journal officiel , » écrit sous les auspices de l'assassin du marquis de » Loulé, le meilleur ami du roi son père.

» A ce mot de Portugal, je m'indigne qu'on ait » osé mêler le nom de souveraineté du peuple au

(i) M. Dupin aîné.

PENDANT LA RÉVOLUTION DE l83o. 35"

» nom de ce lâche et ci-uel tyran , comme disait si » bien son protecteur, lord Aberdeen ! C'est comme » si l'on appelait république le régime de 98 , et re- » ligion la Sainl-Barthélemy ! Qu'on ne traite donc » pas avec don Miguel, mais qu'il soit puni j il mé- » rite d'être chassé ; il le sera. ..

)) Messieurs , je vous ai soumis quelques principes » que je crois vrais , qu'il importe à notre existence » de soutenir, et dont nous devons admettre toutes » les conséquences.

Un mois après il disait : « Ma diplomatie belge a » toujours été fort simple. Se hâter de reconnaître » l'indépendance de la Belgique, interdire aux puis- » sances voisines l'entrée de leurs troupes sur ce » territoire : c'est ce qu'on a fait et bien fait. Ne » s'immiscer ni dans leurs institutions, ni dans » leurs choix : c'est ce qu'on aurait du faire. Aujour- » d'hui que nous sommes entrés dans la carrière )» des protocoles , il reste au gouvernement français » à défendre l'intégrité du territoire des Belges, si » évidemment tracée par leur représentation aux » étals-généraux et la déclaration d'indépendance » de leurs provinces.

» Ne serait-il pas bien inconséquent. Messieurs, » que les puissances qui, avec raison, ont reconnu » la séparation de la Belgique d'avec la Hollande , » voulussent regarder comme un même empire la )> Russie et la Pologne, si distinctes sous tous les » rapports , et déclarées telles même par le congrès ;) de \ iennc , et ne i)as trouver une violation

» manifeste du principe de non-intervention dans » l'entrée des Russes sur le territoire polonais , quoi » qu'en aient dit, non-seulement les amis de la » liberté et de la raison , mais , ce qui est bien autre » chose, les actes mêmes de ce congrès?

» Quant à l'Italie, de même que j'ai rendu justice » à la déclaration forte et explicite que le dernier » ministère lit aux puissances voisines de la Belgi- )) que , j'aime à penser que pareille déclaration , » sans faiblesse ni exception , a été faite aux puis- » sances voisines des nouveaux étals italiens, et j'ai » lieu de croire que M. le ministre des affaires étran- » gères ne répudiera ni cette assertion, ni l'éloge » dont elle est l'objet.

» J'observerai seulement qu'il est étrange que le » duc de Modène , que nous avons connu mauvais » correspondant, et que son pays n'a pas trouvé >i bon prince , ayant emmené un prisonnier à Man- » loue, ce prisonnier, M. Menotti , soit détenu » dans les prisons d'un pays étranger, comme étant » le seul sujet qui lui reste : et si l'on ne connaissait » ce que sont les prisons autrichiennes , on pourrait » en juger par certains détails qu'on nous annonce » sur l'état actuel des prisonniers de Spiegelberg.

» Mais ce qu'on ne peut pas comprendre , Mes- )) sieurs, dans l'Europe civilisée, c'est la manière » dont les voisins de la Pologne se conduisent en- » vers elle. La Prusse, par exemple, a saisi à la )) banque de Berlin tous les fonds de la banque de » Varsovie qui y étaient déposés, et qui apparte-

PENDANT LA RÉVOLUTION DE l83o. 359

» naient, non pas à la couronne, mais à l'Etat et à » des particuliers ; elle arrête les voyageurs , s'em- )) pare de leur argent , les emprisonne ; et tous ces » excès, qui rappellent certaines forêts autrefois » fameuses, se commettent sous l'influence de l'am- » bassadeur russe qui règne à Berlin. Il me semble » que ce genre d'intervention doit être l'objet de » représentations diplomatiques. »

Dans tous ses entretiens avec Louis-Philippe, dans toutes ses discussions avec les divers membres du cabinet, Lafayette professa hautement et constamment les mêmes principes. De là, ce débordement de haines et d'invectives dont le poursuivirent toutes les aristocraties de l'Europe (i) , de là, aussi, les efforts de la diplomatie étrangère dont l'influence fut décisive sur la conduite que le cabinet du Palais-Royal tint à son égard, aussitôt que ce cabinet eut résolu de se réconcilier avec la Sainte-Alliance, en neutralisant l'élan patriotique de la France , et en laissant le champ libre à la politique des cabinets despotiques, contre les peuples qui voulaient se régénérer à notre exemple. La présence de Lafayette dans les conseils de la nouvelle royauté , son influence sur la direction des

(i) A propos de la haine dont les aristocraties européennes honorentLafayette, Napoléon lui dit un jour : «Tous ces gens-là » me détestent bien moi, ils nous détestent tous j mais bah ! » cela n'est rien auprès de la haine qu'ils vous portent; je n'au- " rais jamais cru que haine humaine pût aller si loin. » Et Napoléon était bien à portée de savoir à quoi s'en tenir à tel égard.

360 LAFAYETTE PENDANT LA REVOLUTION DE l83o.

affaires, sa puissance à la tête de la nation armée, en faisaient un épouvantail pour les absolutistes du dehors autant que pour ceux du dedans, et j'ai la preuve matérielle que la diplomatie fit de son éloignement la condition nécessaire de toute transaction ultérieure avec le cabinet du Palais-Royal.

Page 1