Scène d'hiver
Village sous la neige; les coqs chantent; aurore
[blanche.
Le fragment intitulé Ululation (hurlements) est une des choses les plus puissantes que Lafcadio Hearn a écrites. Il s'agit d'une pauvre bête, d'un chien recueilli qui hurle dans la nuit d'un hurlement plus sauvage, plus primitif que celui d'aucun chien de YOccidenl. Et cet appel désespéré, causé par de vagues terreurs dont on peut à peine conjecturer l'origine, fait songer le poète à toutes les hantises de cauchemar qui pèsent sur la vie, à la loi terrible qui veut qu'elle ne puisse s'entretenir que par la destruction de la vie, à ces deux inconnus également redoutables entre lesquels se balance la minute de notre existence et qu'entrevoit peut-être la pauvre brute lorsqu'elle lance sa plainte vers le ciel. .
A Passional Karma est une de ces belles histoires de revenants que Hearn aimera désormais
à raconter, et qui se retrouveront nombreuses sous sa plume.
Shadowings. — C'est précisément une série de ces « Strange stories » que Ton trouve au début du livre suivant. L'auteur s'attache à les tracer avec la délicate netteté des plus fines peintures japonaises, et à les colorer de nuances d'une distinction subtile.
11 m'est, bien entendu, impossible de les analyser ici. Le lecteur se rendra compte du genre en lisant Kwaidan, le volume déjà traduit par M. Marc Logé et publié dans la collection du Mercure de France. Elles occupent la majeure partie de ce volume-
Dans Shadowings, la place principale est tenue par trois de ces études spéciales qui avaient été si remarquées dans les volumes précédents.
L'une est la continuation de la série des insectes chanteurs. Ce sont les cigales cette fois (Semi), dont il existe au Japon de très nombreuses variétés, et dont le concert strident constitue une des caractéristiques les plus frappantes du pays. Elles ont abondamment inspiré les poètes :
A l'extrême cime du pin, une cigale solitaire Tente vainement de saisir un dernier rayon du
[soleil rouge.
Ailleurs :
Une cigale est posée près de son enveloppe abandonnée...
Elle chante, je crois, le chant funèbre de son
[propre être défunt.
Le bruit des cigales s'associe, dans nombre de ces petites pièces, à l'accablement des jours d'excessive chaleur ; les poètes japonais accusent volontiers ces insectes de la rendre plus intolérable encore :
Parties les nuées et leur ombre ! De nouveau le trille des semi s'élève et grandit lentement, — et fait monter la température !
Ailleurs :
Oh ! qu'elle est fraîche, l'heure où les semi Cessent leur tumulte, — et que se montre la luciole!
Un autre essai traite des noms de femme au Japon, noms extrêmement variés et pittoresques, dont la signification vraie nous échappe le plus souvent et dont le symbolisme est entièrement différent de celui que nous croyons communément y trouver. Leurs emblèmes sont souvent moraux ou de nature propitiatrice quand nous les croyons esthétiques. Le nom de Madame Chrysanthème signifiera plutôt longue vie que jolie
fleur. Le sujet est d'une complexité extrême, et bien qu'il y consacre un chapitre exceptionnellelement long, Hearn prétend Tavoir effleuré à peine.
Puis viennent encore de vieilles chansons, abondante récolte que ses amis Japonais, qui connaissaient ses goûts, lui apportaient de tous côtés (1).
Une jeune personne, une geisha sans doute, chante :
Oh ! cet ami cher !
Tonton !
Nous étions à une toise l'un de l'autre.
Tonton !
Endormis, séparés.
En roulant nous nous rencontrâmes.
Tonton I Lentement rapprochés, nous nous rencontrâmes !
Tonton 1 (XVIe siècle).
Ailleurs :
Chanson d'amour :
Mon cœur — et un bateau voguant au large. — Tous deux semblent se mouvoir à Taise. — Pour tous deux cependant que de peine !
(1) Principalement Masanubo Olani, ancien élève de Matsué. Voir le livre de Yone Noguchi, pp. 105 et suivantes.
Ce volume se termine par une belle série de morceaux intitulée Fantasies. Ce sont les impressions, rêveries, méditations philosophiques, — toujours d'une forme attrayante et pure, où se complaît de plus en plus sa pensée solitaire. Elles sont fréquemment l'occasion de retours sur luimême et de souvenirs du passé. C'est ici que se place le chapitre intitulé Nighimare Touch où il parle des terreurs de son enfance et dont j'ai donné un extrait au début de ce livre.
A Japanese Miscellany. — La division est la même que dans le volume précédent. D'abord six Sirange Stories. Puis des Folk-Lore Gleanings.
Cette fois ce sont les libellules qui sont l'objet d'une étude étendue. Hearn nous en présente plus de trente espèces qu'il a connues; — il nous dit que les petits poèmes qu'on leur consacre sont presque aussi nombreux que ces insectes eux-mêmes en automne...
Les vers suivants feront voir, peut-être, quels rapports étroits existent entre la poésie du Japon et sa peinture ; d'autres exemples auront sans doute déjà suggéré le même rapprochement :
L'ombre de la clôture de bambou — avec la libellule qui s'y pose, — se profile sur ma cloison de papier.
212 LAFCADIO IIEARN
Ailleurs :
Une vieille tombe, — une nuée de libellules, — quelques brindilles de shikimi fanées (1).
Ailleurs encore :
Oh ! l'expression de l'œil de ce coq qui, dans la lumière du soleil couchant, cherche à saisir la libellule !
Plus loin, c'est une étude vraiment délicieuse des chansons cfenfant au Japon. Rien n'est plus difficile à faire comprendre que le charme de ces créations spontanées où la cadence et l'harmonie des sons prennent souvent beaucoup plus d'importance que le sens des paroles. « Le rythme capricieux des vers, la naïveté des mots japonais, la singularité des mélodies, — aussi difficiles à fixer dans la mémoire que le gazouillement des oiseaux, — enfin l'exquise fraîcheur des voix d'enfant qui les chantent à l'unisson, c'est tout cela qui fait le charme de ces chansons originales et tout cela est également intraduisible. »
Et cependant l'art et le goût de Hearn parviennent à nous en faire comprendre quelque
(!) Le shikimi est une sorte d'anis ; on en dépose des gerbes sur les tombeaux en 2uise d'offrande.
chose. Dans la Nonne du Temple cïAmida (Kokoro) il avait fait chanter par une jeune mère à son enfant ce couplet qu'il avait recueilli dans la province d'izumo :
Nono san
Petite dame lune
Quel âge as tu ?
« Treize jours,
« Treize et neuf. »
C'est bien jeune cela.
C'est pourquoi, sans doute, tu portes
Cette brillante écharpe rouge
Si joliment nouée
Et cette belle ceinture blanche
Tout autour de tes hanches !
La donneras-tu au cheval ?
Oh ! non, non !
En voici une dont la traduction — à peu près mot à mot — se comporte comme suit :
La personne appelée Madame Prune conservée Des pieds à la tête est ridée !
Entièrement ridée !
Aigre par-ci,
Aigre par-là, Aigre du haut en bas !
Voici des berceuses.
Dors, mon petit, dors agréablement. — Pourquoi les oreilles du lièvre, sur la colline de Nennin, —
sont-elles d'une si honorable longueur? — Quand il était dans le sein respectable de sa mère, — elle mangea les fruits du pommier sauvage et les semences du petit bambou. — C'est pourquoi ses oreilles sont d'une si honorable longueur !
Endormi?... Pas encore? J'ai interrogé l'oreiller. L'oreiller a répondu. L'enfant dort déjà !
A la fin du volume : Studies hère and hère [Par ci par là), Lafcadio Hearn a placé ici les souvenirs de ses villégiatures à Yaidzu. C'est dans cette série que Ton trouvera le joli récit dont j'ai parlé plus haut: Le DarumadOtokichi. D'autres impressions sont relatées dans Beside the sea et Drifling. La bourgade d'Yaidzu et sa côte rocheuse, où viennent mourir en lames monstrueuses les derniers remous des grandes tempêtes, ont été décrites avec une singulière grandeur dans In Ghosthj Japan [At Yaidzu.)
Kotto. — La maison Macmillan de New- York a donné de ce livre une fort belle édition illustrée par Genjiro Yeto. Il débute comme les précédents par une série d'histoires légendaires. Celles-ci ont été tirées de vieux auteurs japonais pour faire connaître quelques étranges croyances : o. à titre de curiosités. »
La seconde partie est intitulée A woman's
LAFCADIO HEARN 21i
diary (Un journal de femme). Il s'agit d'un document du plus haut intérêt que Lafcadio Hearn s'est, dit-il, contenté de traduire en l'accompagnant de quelques commentaires.
C'est le récit d'une vie de femme, — une femme de la classe la plus modeste, — tenu au jour le jour parmi les deuils et les malheurs, jusqu'au moment de la mort. La simplicité, la dignité et la délicatesse des sentiments inconsciemment révélés, la culture singulière aussi qui se découvre chez de pauvres gens (un de leurs divertissements consiste à commenter en de petits poèmes les événements de la famille — tout cela est hautement révélateur et justifie singulièrement les appréciations élogieuses émises d'autre part par Hearn au sujet de la femme japonaise. Les études de folklore se continuent dans le même volume par un chapitre consacré aux lucioles (Fireflies),eï le livre se termine par une série de huitfragments que rien ne relie entre eux, — faits cette fois encore de rêveries et de souvenirs, — mais qui peuvent être rangés, tant par la beauté delà forme queparl'élévationdela pensée, parmi les chefs-d'œuvre de la langue anglaise. Les fragments de Revery et de Kusa Hibari que j'ai reproduits plus hautnepeuventdonner qu'une idée très imparfaite de ces petites merveilles de grâce harmonieuse et mélancolique.
Avec Kwaidan, paru l'année même de la mort de Lafcadio Hearn se termine cette série de fragments groupés qu'il publiait tous les ans, édifiant patiemment, pierre à pierre, le bel édifice qui se dresse aujourd'hui si grandiose devant nous. Les lecteurs de la collection du Mercure de France connaissent, parla traduction de M. Marc Logé, ce livre qui, outre les Siranye stories dont il donne une nouvelle série, contient encore trois Etudes d'insectes à classer parmi les plus belles que leur auteur a écrites. J'ai dit un mot déjà de celle qui est intitulée Moustique s .et qui contient un vœu, depuis accompli. Je parlerai plus loin du tableau si plein de poésie que l'auteur a intitulé Horaï et dans lequel il a résumé sa vision du Japon.
Qu'il me soit permis de regretter que, de ce beau livre. M. Marc Logé ait cru devoir omettr le chapitre intitulé Hi-Mawari Le Tournesol). Ce morceau était pourtant intéressant à un double titre, d'abord parce qu'il est délicieusement écrit, ensuite parce qu'il rapporte des impressions d'enfance d'une fraîcheur extrême.
Deux livres parurent après la mort de Lafcadio Hearn. L'un de ces livres : The Romance of the Milky Way, est formé presque exclusivement rie pièces trouvées dans les tiroirs et qui parurent
d'abord en io,o5 dans V Atlantic Monthly. Celle qui donne son nom au volume, La légende de la Voie Lactée, est l'histoire de Tanabata-Tsumé, fille du Firmament, qui fut trop éprise de son époux et négligea ses devoirs filiaux. Elle fut séparée de celui qu'elle aimait, par la rivière du Ciel et, depuis ce jour, les amoureux ne peuvent se rejoindre qu'une fois l'an, sur un pont que leur dressent les oiseaux de l'espace au moyen de leurs ailes entrelacées. Ce jour-là est célébré dans tout le Japon par des fêtes populaires.
Le chapitre Goblin poetry clôt la série des beaux essais consacrés par Lafcadio Hearn à la poésie du Japon ; il s'agit cette fois de la poésie du fantastique ou de la superstition. Ultimate Questions fut écrit à propos de l'essai d'Herbert Spencer qui porte le même nom et constitue un dernier appel aux doctrines du maître que Hearn admirait entre tous. Le livre contient encore deux histoires japonaises : The Mirror Maiden et The S tory of Iio Norisuke, puis un intéressant souvenir de la Martinique : Stranger than Fiction. Il se termine par une longue et belle lettre adressée par Lafcadio Hearn, moins de deux mois avant sa mort, à un correspondant qui n'est pas désigné. Elle décrit l'état des esprits pendant la guerre russo-japo-
naise, le calme presque joyeux au milieu duquel l'empire parut poursuivre le cours de sa vie normale et la confiance incroyable avec laquelle fut envisagée dès le premier jour l'issue de cette lutte qui, si elle avait mal tourné, représentait pour le Japon, après d'incalculables efforts et l'un des plus admirables élans que l'humanité a connus, l'effondrement irrémédiable.
Japan. An attempt at interprétation, n'est pas à proprement parler un livre posthume. Lafcadio Hearn ne vit jamais le volume, mais il en avait corrigé les épreuves avant de mourir. J'ai dit plus haut dans quelles circonstances il fut écrit et quelle en est la portée générale. Bâti tout entier sur un plan original et sans précédent pour le sujet qu'il traite, il représente une somme de travail qui dépasse de beaucoup ce que pourrait imaginer un lecteur superficiel. Les vingtdeux gros chapitres, qui s'étendent sur 55o pages environ, étudient, dans un ordre établi avec une clarté toute latine, les causes diverses qui ont contribué à former la société japonaise telle qu'elle existait au début de l'ère actuelle, l'ère de Meiji. Les croyances primitives, la religion du foyer, la constitution de la famille, le culte par groupements communaux, la formation du shintoïsme, les rites successifs, la Loi des ancê-
très, l'introduction et le développement du bouddhisme dans sa forme populaire et dans sa forme supérieure, l'organisation du pouvoir militaire, la réforme du shogunat et l'influence décisive de deux grands hommes de guerre, Hidéyoshi et lyeyasu, — (ce dernier, le véritable fondateur de cette extraordinaire féodalité qui dura depuis le début du dix-septième siècle jusqu'en 1867) — Pu^s encore les influences nouvelles, le rajeunissement du shintoïsme et surtout cette éducation nationale qui se poursuivit avec une discipline sans exemple dans le pays tout entier, — tout cela est examiné tour à tour avec une lucidité parfaite, dans une forme admirable et avec une pureté toute classique.
Je ne puis revenir ici sur quelques ap rçus déjà exposés plus haut. Les indications quej"ai données et les extraits que j'ai mis sous les yeux de mes lecteurs, s'ils ne peuvent donner une idée du beau livre qui couronna la carrière de Lafcadio Hearn, pourront permettre peut-être de juger du ton et, surtout, suggérer le désir de le lire.
On a beaucoup discuté la question de savoir si le Japon que nous a décrit Lafcadio Hearn répondait à une réalité ou s'il est simplement une vision de poète. Les réponses ont été des plus contradictoires : il est intéressant cependant de constater que Basil Hall Chamberlain, l'Occidental sans doute le mieux placé pour répondre à la question, s'est prononcé en faveur du prétendu visionnaire. Cependant l'empire du soleil levant se transforme avec une rapidité telle qu'aucune vérification ne serait plus possible.
Au surplus, un tel contrôle se pourrait-il, même en supposant que rien ne fût changé en Extrême-Orient ? Un tableau complet et fidèle d'un peuple se conçoit-il, surtout lorsque Tàme de ce peuple nous est aussi essentiellement étrangère que l'est l'âme des Nippons? Un homme moyen peut voyager pendant des années dans
un pays ; il n'en rapportera exactement que ce qui peut frapper une intelligence de sa classe et le résumé sera affecté autant par ce qui est en luimême que par ce qu'il a vu. L'on ne peut demander à un observateur que d'être attentif et sincère ; pour le surplus, son témoignage vaudra ce qu'il vaut lui-même.
Nul ne peut tout voir. Chacun note en passant dans la vie les correspondances qui l'intéressent. Le vulgaire va jusqu'au dernier jour sans relever autre chose que des banalités. Tout est dans tout et sans qu'on y soit allé voir, on peut dire qu'au Japon, avec des caractéristiques spéciales, le bien et le mal, le beau et le laid, le vulgaire et l'exquis se trouvent confondus. Là comme ailleurs, l'homme se guide d'après les instincts secrets de son âme et va, sans qu'il soit besoin de le guider, vers ce qui correspond à ses aspirations intimes.
Il est des créatures qui d'instinct vont du côté de l'ombre, d'autres ne peuvent faire autrement que de s'élancer vers la lumière. Lafcadio Hearn doit être rangé parmi ces dernières. Ce qu'il a vu au Japon lui fait honneur au moins autant qu'au pays. Et du reste les vertus nationales qu'il a révélées, il les a, par le fait, revivifiées. Voici des paroles significatives d'Yone Noguchi :
Nous autres Japonais, nous avons été régénérés
222 LAFCADIO HEARX
par la magie de son œuvre et rebaptisés par ses enthousiasmes ; les imaginations oubliées depuis des générations palpitèrent de nouveau dans les airs et la beauté antique, cachée sous la poussière, se dressa devant tous avec une splendeur nouvelle.
Malgré le ton de tant de pages qui paraissent sombres et pessimistes, ce poète a passé sa vie dans une longue série d'enthousiasmes et de désillusions toujours renouvelés, et qui jamais ne l'ont découragé. Don Juan a poursuivi la femme qu'avait créée son imagination, et qu'il avait rêvée si parfaite que toutes les réalités ne pouvaient; après une courte illusion, lui réserver que des dégoûts. De même Hearn a successivement reporté sa conception idéale de l'amitié sur une série d'hommes auxquels il a très injustement reproché par la suite de n'être pas la créature irréalisable de son imagination. De même il a passé de pays en pays, poursuivant le mirage d'une humanité trop belle pour être véritable.
Au Japon, les rappels de l'égoïsme et de la brutalité sont fréquents ; il sent trop vivement pour ignorer tout ce qu'ily a de mauvais et de cruel autour de lui; mais tant de choses en même temps sont nobles et désintéressées ! Cependant il les devine sans pouvoir toujours les définir, et c'est vers celles-là que s'élancent toutes les forces de
son être. Les heures de découragement, de colère même sont fréquentes, mais quelle joie lorsqu'il retrouve cette beauté morale à laquelle, malgré tout, il croit invinciblement !
Mes amis meurent rapidement. Il y a peu d'années, J'un d'eux me disait : « Vous survivrez à nous tous ; les étrangers vivent plus longtemps que les Japonais. » Je ne croyais pas que ce fût vrai, mais mon ami pensait à des catégories d'êtres beaucoup plus délicats, les plantes de serre chaude, produits forcés, formés par l'étiquette, la culture classique, la loi du foyer. Et je commence à croire qu'il disait vrai. Presque tous mes amis japonais sont morts. Le dernier cas est d'il y a trois ou quatre jours ; la plus douce des femmes, une créature qui ne paraissait pas faite de chair et de sang, mais d'un mélange de soie brodée et d'âme. Elle était absolument accomplie... Elle savait qu'elle se mourait et vint jusque chez nous pour nous dire adieu, en riant, en mentant bravement;... depuis plus d'un an elle souffrait certainement d'une manière affreuse, mais jamais elle ne se plaignait, jamais elle ne cessait de sourire, jamais elle n'était abattue. Elle mourut en rentrant.
Un autre ami, un homme celui-là est à ses derniers moments. Il dit à sa femme : « Ouvrez les fenêtres, toutes larges, que mon ami puisse voir les chrysanthèmes du jardin. » Et il épie mes traits, il rit quand j'affirme que je suis enchanté. Son âme, autrement belle que n'importe quelle fleur, est sur le point de
224 T.AFCADIO HEARN
s'envoler. Il s'éveiJle la nuit, demande à sa mère : « Mère, avez-vous des nouvelles de mon ami? se porte-t-il bien? » Puis il se rendort, — et ce sont ses derniers mots, — car au lever du soleil il est mort. Ces vies sont trop belles et trop frêles pour la civilisation brutale qui va les briser toutes, tant qu'elles sont, — et prouver à l'avenir que la délicatesse est immorale à la Nietzsche ; que vouloir être altruiste, c'est se condamner soi-même à la mort et vouer les siens que Ton aime à la misère, à l'extermination probable. Pensez à des êtres qui jamais de toute leur vie ne firent rien qui ne fut — je ne dirai pas qui ne fut bien, ce qui serait banal, mais qui ne fut beau. — Si je disais tout ce que je sais à cet égard, le monde me traiterait de menteur, comme il a coutume de le faire. Et puis, il me serait impossible de parler à n'importe qui en ce moment, sauf à vous ! Les blessures sont trop fraîches.
Je pense à ces âmes de velours... Presque partout où j'ai vécu il m'a été donné d'en connaître une ou deux — hommes et femmes, — qui, d'un mot ou d'un regard, enveloppent tout notre être de la douce chaleur d'une inexprimable caresse d'émotion. — « Ames de velours ! » Le mot n'est pas juste. L'effet est plutôt celui d'un bain de lumière et de chaleur tropicales, sur le voyageur malade qui vient des régions de la consomption et des rhumatismes.
Ce sont le plus souvent des âmes d'intellectuels, mais ce n'est point là ce qui importe ; l'intérêt est purement émotionnel. Celui qui est uniquement
intellectuel est déplaisant... Ce qu'il y a d'étrange, c'est que dans ma pensée ces êtres se joignent, sans distinction de sexe, en un type unique de parfaite tendresse, de sympathie et de compréhension, comme ces créatures vivantes du Paradis de Dante qui étaient composées de plusieurs personnes. J'ai trouvé de ces âmes au Japon ; des âmes japonaises seulement. Elles sont en train de se fondre dans la nuit (1).
(1) Life and letters, t. II, pp. 321 et suivantes. Lettres à Ellwood Hendrik.
Nous avons dit quels sont les livres de Hearn et dans quelles conditions ils ont été écrits.
Quelle est la valeur de ces livres, quelle place occupent-ils ou méritent-ils d'occuper dans la littérature anglaise, quelles sont leurs chances de durée ?
Prise dans son ensemble, la critique leur a été favorable. L'ouvrage bizarre et odieux dans lequel le Dr G. Gould, de Philadelphie, a prétendu le juger est une exception. Et dans ce pamphlet même, — malgré toutes ses insinuations haineuses, ses efforts pour chercher à ridiculiser la nervosité excessive, les faiblesses, voire les infirmités physiques de l'homme, ou pour ameuter l'opinion contre les audaces de sa pensée, — Gould est, malgré lui, ébloui par l'éclat de sa prétendue victime. Son livre est plein d'hommages exaspérés et hargneux, de l'effet le plus singulier, qui n'ont pas de valeur
critique réelle, mais qui prouvent que les ennemis les plus résolus de Hearn ont confusément senti sa grandeur.
Quand on parcourt la masse, imposante déjà, des appréciations qui ont été émises tant en Angleterre qu'en Amérique généralement plus sympathiques en Amérique qu'en Angleterre), on constate que l'intérêt s'est vivement éveillé partout, mais qu'il se traduit souvent avec des hésitations et des réserves prudentes, un certain vague dans la louange qui trahit une compréhension incomplète. Il paraît évident que l'opinion n'est pas définitivement formée. La louange apparaît bien plus franche, bien plus unanime dans la critique étrangère. Nous verrons que ceci s'explique assez bien.
L'œuvre de Hearn est unique jusqu'à présent dans la littérature anglaise. Nul écrivain admis dans le Panthéon britannique n'offre avec celuici d'affinité réelle et l'on ne peut, pour l'admirer, s'autoriser d'aucun précédent classé... Je parle de ceux de ses livres qui sont pleinement représentatifs de sa manière. Le style de ces livres n'a rien de révolutionnaire, à vrai dire; ce n'est point par des audaces de forme, une révolte voulue contre des procédés surannés qu'ils se distinguent. Son art est harmonieux et tranquille; il n'a jamais songé à imposer violemment une esthé-
tique nouvelle. Et pourtant il est peu d'exemples d'un art aussi vraiment isolé, aussi dégagé de parentés dans le milieu auquel il appartient.
Parmi les nombreuses absurdités qu'on relève dans le livre de Gould, il est dit avec insistance que Hearn a borné son art à colorer brillamment les données qui lui étaient fournies toutes faites par son entourage ; qu'il était dénué du don de créer, — en d'autres termes qu'il a été une sorte de rhéteur... ceci parmi mille contradictions qui démentent l'assertion. Je crois que tout esprit clairvoyant et sans prévention reconnaîtra très vite que Hearn a été aussi exactement que possible l'opposé de ce que Gould a voulu voir en lui. Cet homme a écrit ses meilleures pages en plein Japon, alors qu'il était seul Occidental au milieu d'hommes avec lesquels il sympathisait assurément, mais dont il commençait à peine à balbutier la langue. Et ces pages, elles reflètent sans doute ce qu'il voyait et ce qu'on lui rapportait ; mais elles reflètent tout autant Hearn lui-même, ses impressions, sa sensibilité, son imagination, le travail de sa pensée. Ce qui a passé par le creuset de son génie réapparaît simplifié, pur de lignes, et marqué d'une griffe indélébile qui n'appartient qu'à lui. Il s'agit ici d'une originalité d'autant plus profonde qu'elle est moins affichée.
Certes, cet écrivain a subi des influences, mais, chose vraiment rare et intéressante à étudier, ces influences sont presque totalement, — on pourrait dire totalement — étrangères à la littérature dans laquelle le classe la langue dont il se sert. Si la critique, devant un cas comme celui-ci, s'était livrée entièrement sans arrière-pensée, elle aurait offert un spectacle peut-être sans précédent dans l'histoire des lettres.
On est toujours le fils de quelqu'un. Xul artiste ne se présente à l'état de météore errant. D'où procède celui-ci ? Par la race il n'est Anglais qu'à demi. Ses rêves, ses souvenirs, mille causes favorisées par ses séjours à la Nouvelle-Orléans et aux Antilles le ramènent passionnément à ses origines latines. De très bonne heure il a ambitionné la gloire littéraire, mais, à l'âge où les influences se font le plus vivement sentir, où elles s'emparent réellement de l'adolescent, il est en proie aux difficultés matérielles de l'existence, et aucune école littéraire ne lui imprime sa marque. Il étudie la langue cependant, avec persévérance, avec passion, mais livré à luimême, en enfant perdu ; il veut la connaître à fond comme un instrument dont il aura besoin. Chose caractéristique, tout jeune il est correcteur d'imprimerie et se fait remarquer par sa minutie. Il débute dans le journalisme, et les produc-
tions de ceux de ses camarades qui sont dans la note américaine courante le dégoûtent profondément. Il se fait une réputation d'âpreté réaliste uniquement parce que, chargé de faire du reportage à propos de crimes sensationnels, il raconte simplement ce qu'il a vu, en homme qui, d'instinct, dégage ce qu'il y a d'essentiel et de frappant. Mais ses goûts ne le portent point du tout, comme on Ta dit, vers les tableaux sanglants et cruels. Quand il est libre de choisir, quels sont ses modèles?
Successivement en Angleterre et en Amérique, l'impitoyable civilisation anglo-saxonne s'est manifestée à lui avec une dureté dont il reste toute sa vie effarouché et meurtri. Les riches et les puissants lui font peur ; une conversation d'un quart d'heure avec un véritable « moneymaker » américain ne saurait se passer sans blessure pour lui et sans souffrance. Aussi se tourne-t-il du côté des humbles, des très humbles, avec une spontanéité parfaite. Le directeur du premier journal auquel il travailla, le colonel John A. Cockerill, donne à cet égard un témoignage intéressant (1). Il s'agit de l'époque des tout premiers débuts.
(1) Currenl Littérature, juin 1896. Cité par Gould, ainsi que le passage suivant de Henderson.
LAFGADIO I1EARN 231
Il parlait d\me voix douce, retenue. Il s'installait dans un coin de mon cabinet et y écrivait des articles pour le numéro spécial du dimanche ; — il était ravi de pouvoir travailler et j'étais heureux de le voir, car son style étaiî admirable et il donnait un grand relief au journal. Pendant des heures il demeurait assis à sa table, son grand œil proéminent rapproché de la feuille autant que le lui permettait son nez, et il grattait son papier avec une activité de castor, sans causer plus d'embarras qu'un objet de bronze... Il était sensitif comme une fleur et un mot rude le faisait souffrir comme le cinglement d'un coup de fouet... Il était plein de poésie ; tout en lui se tournait en beauté... il aimait à décrire les côtés humbles de la vie. Il hantait les coins obscurs de la ville et, dans les endroits horribles, il évoquait d'exquises idylles. Les débardeurs nègres des quais exerçaient sur lui une véritable fascination. Il notait leurs chansons, leurs parodies, décrivait leurs allures gauches ; il dénichait du pittoresque dans leurs guenilles et de la poésie dans leurs danses...
Henderson, un autre de ses éditeurs, dit :
Son plus grand plaisir était d'épier la vie indolente, sensuelle, des nègres de Cincinnati et de la Nouvelle-Orléans, et de les revêtir d'une poésie que seul il pouvait extraire d'une telle étude. Sa vive imagination enveloppait d'un charme subtil d'harmonies romantiques les choses les plus vulgaires de la vie.
232 LAFCADIO I1EADX
Plus tard, Hearn écrira à Chamberlain :
Je ne puis parler du paysan japonais sans me laisser aller à ce que vous appelez le langage enthousiaste !
Donc, dès le début, une attraction, qui demeurera puissante pendant toute sa vie, le porte vers les petits, les déshérités, les souffrants et surtout vers la poésie naturelle, non frelatée, vieille comme le monde et toujours jeune, qui fait éclore ses fleurs sur leur misère.
Or, et ceci est à retenir, ces petits, dans les endroits où il a vécu, ce sont des nègres d'abord, ensuite la plèbe exotique et bariolée de la Nouvelle-Orléans et du golfe du Mississipi, puis encore celle des Antilles, enfin, celle de l'Extrême-Orient. Le folklore qu'il étudie et pour lequel il se passionne, le seul qu'il connaisse directement, est toujours exotique.
Il recueille les proverbes, les chansons, les berceuses, il note les mélodies qui, venues du centre de l'Afrique, ont continué, en passant de bouche en bouche, à consoler les misères de 1 esclavage. Il se passionne pour ces mélopées étranges et affirme hardiment qu'il les préfère à la musique la plus raffinée. On l'entraîne au théâtre, un jour que la Patti chantait; — il s'en va après le premier morceau, les roulades Texas-
pèrent. Une autre fois un de ses amis, un musicien, se brouille avec lui parce qu'il prenait moins de plaisir à entendre une symphonie de Beethoven qu'un « roustabout song », qu'il lui avait communiqué. L'ami avait du reste vainement essayé d'en reconstituer correctement les modulations et le rythme.
Ce goût est apparent dans tous les livres de Hearn. Il se retrouve indirectement dans ses « Stray leaves » et dans « Some Chinese Ghosts », ses premières œuvres publiées en librairie; — beaucoupplusnettementpar la suite, surtoutdans les productions de la fin de sa carrière, qui sont pleines de légendes, de traditions populaires, de traductions de chansons enfantines et de petites poésies sur des sujets naïfs. Mais la préoccupation, pour n'être pas toujours entièrement visible, est dominante dès le début, néanmoins. Il se plaisait surtout à documenter son ami, le musicien et folkloriste Krehbiel, avec qui il entretenait, à ce sujet, une correspondance très active et très belle. Jamais il ne perd contact avec ce que l'âme populaire a produit de plus simple et de plus spontané, et ce contact devait avoir sur la nature de sa pensée et de son style, sur la contexture même de sa forme, une influence considérable.
Sa destinée lui a donc permis de satisfaire
simultanément et le plus simplement du monde deux goûts qui presque toujours sont contradictoires : celui de l'exotisme et celui de l'art des humbles et des naïfs.
Cependant, il ne néglige pas du tout l'étude des maîtres de la forme et il a au plus haut degré l'amour des grands écrivains. Seulement ceux qui s'emparent véritablement de lui, ceux qui l'occupent d'une manière durable et suivie, sont, — à l'origine tout au moins, — tous Français — ou d'expression française (1).
Ses auteurs de chevet sont Flaubert, Maupassant, Villiers de l'Isle-Adam, Loti, Anatole France. Ses fanatismes vont à Théophile Gautier.
Il ne se borne pas à les lire, il les traduit; il le fait avec ce respect de son art et cette con- . science ultra-scrupuleuse qui ne l'abandonnaient jamais dès qu'il avait la plume à la main; — avec désintéressement aussi qui dut sembler pure folie à son entourage américain. Sur quatre livres ainsi traduits, trois l'ont été alors qu'il avait toutes raisons de croire qu'ils ne trou-
(1) Le livre Shadowings est placé sous l'invocation de ces vers d'Emile Verhaeren :
Il avait vu brûler d'étranges pierres Jadis, dans les brasiers de la pensée...
veraient jamais d'éditeur, — alors qu'il était déterminé du reste à ne pas faire les sacrifices d'art qu'on lui demanderait, si par hasard il en trouvait un. De ces trois livres, qui avaient exigé un travail considérable, il a détruit le premier, « Avatar », de Gautier, navré de le voir partout rebuté. Le second, comprenant six œuvres de Gautier (1), parut après bien des péripéties. Le troisième, La tentation de saint Antoine de Flaubert, qui lui avait valu bien des nuits blanches, sembla si audacieux qu'il ne fut jamais, je crois, sérieusement question de le faire paraître. Le manuscrit se trouve, avec la bibliothèque de Hearn, entre les mains de son ennemi GoulcL, — par quel abus, c'est ce qui n'a pas encore été clairement expliqué, je crois. Le crime de Sylvestre Bonnard, d'Anatole France, le seul de ces travaux qu'il fit hâtivement, — ayant eu la faiblesse de céder à la tentation d'un travail commandé, — est aussi le seul qui se trouve encore en librairie aujourd'hui. Il rougissait de l'imperfection de son œuvre et se re-
(1) Une nuit de Cléopàtre, etc., déjà cité. La critique américaine s'exprima d'une manière bizarre au sujet de ce livre. Tandis qu'un brave homme dit dans le Dayton Ohio Journal que la traduction est supérieure à l'original, un autre, scandalisé par les libertés du texte, la traite dans l'Observer d' « œuvre fumante des miasmes du lupanar » :
prochait amèrement ce qu'il considérait comme une sorte de profanation. Et, pourtant, la critique anglaise admet généralement que de tous les livres du maître français traduits en anglais celui-ci, — dont une édition nouvelle a paru récemment, — est le seul peut-être qui a trouvé un interprète fidèle. Et, de fait, bien des pages, — surtout au commencement, sont un modèle admirable d'harmonieuse fidélité.
Et le bagage de Hearn, traducteur, ne se borne pas à cela. Dans sa bibliographie, Mme Laura Stedman signale près de deux cents nouvelles et fragments, publiés principalement dans le Times Democrai et tirés de tous les principaux maîtres de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle.
Entendue comme elle l'était par Hearn, ets'appliquant à des chefs-d'œuvre de forme, la traduction constitue pour l'écrivain la plus admirable gymnastique qui soit. Elle force impitoyablement à la précision, à la recherche du mot juste; le traducteur a toujours à côté de lui un guide et, quand il reste strictement soumis à ses exigences, son œuvre peut être sans prix. Baudelaire ne s'abaisse pas du tout lorsqu'il s'applique, avec l'admirable conscience que Ton sait, à donner d'Edgar Poë une version française absolument adéquate.
On a trop rarement imité son exemple ; beaucoup de traductions des grands écrivains sont faites en trahison des deux langues intéressées, — une calomnie pour l'une, une honte pour l'autre. Que d'exemples on pourrait citer ! Hearn s'imposait la tache de suivre le texte de ses auteurs favoris en pesant chaque mot, en cherchant longuement, non seulement à rendre exactement le sens, mais encore à trouver, pour plus de fidélité, des harmonies, des rythmes correspondants. Il nous dit lui-même que pendant les années les plus dures des « travaux forcés » de sa jeunesse, il ne manqua jamais de se consacrer, ne fût-ce qu'une demi-heure par jour, à ce travail qu'il aimait 1 . Or, bien qu'il sût que ce labeur devait être presque entièrement perdu pour le public, il avait cependant conscience de ne pas travailler en vain.
Il apprenait à appliquer à sa propre pensée le traitement qu'il avait appliqué à celle d'autrui. Ce que Gustave Abel, dans son livre si remarqué, a appelé le Labeur de la prose, n'est autre chose qu'un travail de traduction. 11 exige, dans sa plus haute acception, une conscience scrupuleuse. Tant de styles, faibles ou lâchés, ne sont tels que parce que l'écrivain, livré à lui-même,
I) Lettre à Jérôme A. Hart, Correspondance, t. I, p. 219.
incapable de déterminer la forme qui correspond exactement à sa pensée, — ou trop indolent pour la poursuivre longtemps, — s'échappe par la ligne de la moindre résistance et trahit à la fois sa propre conception et la langue dont il se sert. Hearn prenait pour écrire des peines infinies, mais tant d'autres se sont donnés du mal dont la postérité ne s'occupera pas ! On peut être laborieux par préoccupation prétentieuse de briller, par soumission servile à des influences de mode ou de milieu, par recherche artificielle d'originalité, d'archaïsme, que sais-je ?...
De quoi se préoccupait celui-ci en écrivant ? Laissons-le s'expliquer lui-même.
Lorsque l'on n'est pas content de ce que l'on écrit, cela provient le plus souvent de ce que la pensée, l'émotion latente ne s'est pas définie dans l'esprit avec une netteté suffisante. On sent quelque chose que l'on n'a pas été capable d'exprimer intégralement, et ce tout simplement, parce que l'on ne sait pas encore tout à fait exactement ce que c'est. L'impression est ressentie sans être entièrement comprise et nos émotions les plus puissantes sont aussi les plus indéfinissables... L'expérience m'a prouvé qu'en la retraçant successivement un grand nombre de fois, l'impression ou l'idée se développe d'elle-même, inconsciemment. Et puis, il est très bon de chercher à analyser les sentiments qui sont
demeurés vagues. — ... Soyez bien certain que tout ce qui s'est puissamment emparé de notre esprit. — une hantise de tristesse, une joie mystérieuse, peu importe, — peut être exprimé. Bien entendu, il est des sentiments très difficiles à traduire. Je vous montrerai un de ces jours une page à laquelle j'ai travaillé pendant des mois avant que la pensée s'ex primât clairement... (Lettre à Aménomori) (1).
Les idées de Lafcadio Hearn, quant à la technique de sa forme, tiennent presque entièrement dans ces quelques lignes.
Il a parlé souvent de son désir de créer une forme qui lui fût entièrement propre et qui réunît en elle les caractéristiques des deux races auxquelles il appartenait. Mais cette préoccupation, et d'autres encore, sont accessoires. La littérature est avant tout pour lui un mode intégral d'expression ; elle traduira les impressions les plus secrètes, les mouvements les plus délicats de l'âme, les nuances les plus subtiles, si l'on parvient à se les définir à soi-même. Les vaines formules d'école disparaissent bien vite dans une pareille recherche...
Certes, il ne s'est pas défendu toujours de toute espèce d'imitation. Les admirations de Hearn
(1) Amenemori-Nobushigé, le même à qui Hearn dédia Kokoro l'une, de ses plus belles œuvres. Cette lettre est citée dans la préface de « The Romance of the Milky Way ».
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allaient, nous l'avons vu, principalement à des écrivains français. Leur souvenir est très sensible dans les « Stray leaves » et dans « Some chinese Ghosts » . Dans le choix des sujets et le parti pris de la forme, on sent la présence toute proche de Théophile Gautier et de quelques autres.
L'erreur de ces productions de jeunesse devait être de courte durée. Elles sont les seules où l'auteur fait de l'exotisme artificiel, choisit ses sujets parmi des documents venus de régions qui lui sont totalement inconnues, traduit des impressions de lectures, légendes et traditions hindoues, arabes, juives, chinoises. L'idée étant empruntée, rien d'étonnant que la forme le soit dans une certaine mesure.
Mais, plus tard, tout ce qu'écrit Hearn, ou bien exprime ce qui a été directement éprouvé par lui. ou bien se rapporte à des hommes et des milieux parmi lesquels il a vécu, qu'il a longuement étudiés, — ajoutons et aimés, car sa poésie est toute de sympathie et d'amour. Dès lors, il est dans sa vraie voie et tout l'artificiel disparaît bien vite de sa manière; nul n'est plus vraiment lui-même.
Il travaille comme Flaubert, sans doute, mais uniquement en ce sensquil ne s'épargne aucune peine pour donner à ce qu'il fait la forme définitive. On l'a comparé aussi à de Quincey, mais
l'assimilation ne saurait aller au delà des méthodes de travail ou, pour mieux dire, des souffrances de la parturition.
En vérité, aucune influence anglaise n'est directement discernable et l'influence française demeure uniquement à l'état de lointain souvenir. On dirait d'un parfum très délicat, très atténué, qui s'attarde.
L'originalité rare et exquise de cette forme n'est autre que l'originalité de la pensée, à laquelle elle est absolument adéquate ; en vérité, les deux se confondent, et c'est à mon sens le plus bel éloge que l'on en puisse faire.
Cela est toujours d'une simplicité parfaite. Jamais de sacrifice au mot rare. Le mot rare n'a de valeur que pour autant qu'il soit employé rigoureusement à propos ; si l'on peut croire qu'on l'a choisi non pas parce qu'il exprime une nuance de la pensée plus exactement qu'aucun autre, mais uniquement 'parce que Ton s'est imaginé qu'il serait plus décoratif, il devient simplement intolérable. Il est bien des clients de Boissièrc et de son dictionnaire analogique qui tombent régulièrement dans ce ridicule, et nous connaissons des pages dont les auteurs furent très fiers assurément au moment de les écrire, et dans lesquelles on pourrait épingler des termes qui s'y étalent avec autant d'à propos que des
nœuds de rubans sur les sabots d'un rustre...
Toutes les qualités de forme, en littérature, se réduisent en dernière analyse à des qualités de pensée. Un style n'est brillant, riche, pittoresque, — que sais-je, — que pour autant qu'il corresponde d'une manière entièrement adéquate à des conceptions revêtant les mêmes caractéristiques. Une imagination vulgaire ne s'ennoblit pas parce qu'elle s'exprime en termes précieux ; seul le snob se laisse prendre à ces mascarades. Mais inversement une imagination subtile ne pourra s'exprimer entièrement qu'en termes subtils, une nuance rare ne se rendra que par le verbe rare et, dans certains cas, le besoin d'être absolument fidèle peut réduire l'écrivain au néologisme, au mot forgé qui, dans les occasions extrêmes, est légitime.
Et tout se tient, l'harmonie des sons ou leur apreté, le tour de la période soutenue ou ramassée, simple ou compliquée, le rythme souple ou heurté sont aussi indispensables au rendu intégral de la pensée que la propriété des mots. Il est des associations de sons, des assemblages de longues et de brèves qui valent des contresens, comme il en est sans lesquels le sens demeurerait incomplet.
Et c'est ainsi qu'en dernière analyse, pour quiconque y réfléchit bien, toutes les qualités de
la forme et du style se résument en une seule, la qualité latine par excellence : la clarté ; — non pas, bien entendu, la clarté monotone, celle du pédant, mais celle qui pénètre partout, qui est libre et universelle et dont s'illuminent les variétés infinies du génie humain.
Rien n'est plus lumineux que la prose de Lafcadio Hearn. Je n'en connais point qui fasse pénétrer plus profondément dans l'âme de l'écrivain et qui donne en même temps une vision plus nette des choses dont il parle. Je me sers à dessein de ces termes, me souvenant de l'infirmité visuelle de l'homme. Ceux qui ont dit que Hearn n'a pu voir le monde extérieur qu'à travers un brouillard et à l'état de formes vagues, reçoivent un démenti à chaque page de ses œuvres. Comme il arrive souvent chez ceux dont les sens sont limités, il fait de sa vue imparfaite un usage merveilleux. Sur mille individus dont les veux sont exempts de toute tare, combien en est-il pour qui, selon l'expression fameuse, « le monde visible existe » ?
Hearn, qui ne pouvait discerner de détails sans verres spéciaux d'un usage fatigant, avait sans doute appris à noter d'un coup d'œil tout l'essentiel et à losrer définitivement dans les cases d'une mémoire parfaitement organisée, les tableaux et les formes saisis sur le vif. Celui
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qui nous fait voir si bien a sûrement vu luimême mieux que personne.
Mais, en même temps, les causes physiques qui le réduisaient à l'observation aiguë mais rapide, l'obligeaient aussi à se replier habituellement sur lui-même, de sorte qu'à la notation pittoresque s'ajoutait une méditation constante. Et c'est ainsi que l'homme se mêle intimement à la nature qu'il évoque, un homme qui se laisse aller à rêver, à s'attendrir, qui, philosophe, s'intéresse à toutes sortes d'associations d'idées, un homme aimant et assoiffé de sympathies, inquiet aussi et très apte à souffrir !
Comment travaillait-il? Pour les collectionneurs de manies, répétons ici qu'il se déclarait incapable d'écrire autrement que sur un papier jaune spécial, toujours le même. Il en faisait une consommation énorme.
Que contenaient ces feuilles qui se succédaient rapidement? Hearn lui-même nous a fréquemment fait connaître sa façon de procéder par retouches continuelles, et spécialement dans la lettre citée plus haut. Des fac-similé qui ont été publiés nous montrent la même phrase reprise un grand nombre de fois avec des variantes. Ce genre de travail peu rénumérateur, au sens pratique du mot, n'a pas toujours été bien compris par la critique anglo-saxonne.
Un exemple curieux d'incompréhension nous est fourni à cet égard par un article, — du reste excellent à un autre point de vue, — de ÏEdim-
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burg Review (1). L'auteur considère les peines infinies prises par l'écrivain comme étant la preuve tout au moins d'intermittences d'impuissance. Il invoque à l'appui de cette appréciation une page de manuscrit reproduite en fac-similé dans l'ouvrage de Mrs Bisland. Cette page porte, dit-il, quatre variantes (il y en a six en réalité) très raturées, d'une phrase très simple en trois lignes. Il reproduit (inexactement d'ailleurs) la dernière qu'il considère comme définitive. Il y est question d'un chemin qui m fuit en ondulant parmi des bosquets et des hameaux, vers les hautes montagnes bleues qui enserrent la plaine de Higo ». Cette phrase, ajoute-t-il, « est à la portée du premier débutant venu ; en fait elle n'a de remarquable que sa médiocrité et si Hearn a dû prendre tant de peine pour la produire, cela prouve le contraire exactement de ce que sa biographe a voulu démontrer».
Mrs Bisïand ne dit pas à quel livre se rapporte le feuillet en question ; Fauteur de l'article ne s'est pas donné la peine de le rechercher. Il ne paraît pas comprendre qu'une phrase comme celle-ci ne se juge pas isolément, qu'elle fait partie d'un ensemble avec lequel elle doit s'harmoniser ; que des retouches qui paraissent pué-
(l; N° 422, octobre 1907. An interpréter of Japan, p. 143.
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riles en elles-mêmes peuvent se justifier eu égard à la couleur générale du morceau, à la forme et à l'équilibre de ce qui précède et de ce qui suit. J'ai voulu identifier le passage ; il se trouve à la page 2-35 dVl Japanese Miscellany, dans la courte nouvelle intitulée On a bridge : un petit morceau des plus simples dans lequel l'auteur relate un épisode de la révolte des samuraï de Satsuma, tel qu'il lui fut conté au cours d'une excursion, par un pauvre homme, un Kurumaya (conducteur de pousse-pousse). On peut y voir qu'aucune des six variantes n'était la bonne et que Hearn a encore travaillé sa phrase avant d'en être satisfait ; et ce que l'on peut y voir aussir c'est que l'écrivain qui recherchait un effet de très sobre et harmonieuse simplicité a été arrêté pendant quelque temps par la difficulté de la faire concorder à son gré avec le rythme et l'équilibre de l'ensemble. L'auteur de l'article, écrivain très estimable, n'a pu comprendre que l'on prît tant de peine pour expliquer qu'un chemin serpente dans la montagne et il s'est dit que luimême eût du premier coup trouvé une forme satisfaisante et même sans doute plus élégante ! Fort bien, mais il eût été très certainement aussi tout à. fait incapable d'écrire On a bridge ou toute autre de ces nouvelles de Hearn, dont le charme si difficile à analyser ne réside pas, à
coup sur . dans la tournure piquante d'une phrase ou dans une jonglerie de mots voyants.
Les soins minutieux qui présidaient à l'exécution de la moindre de ces œuvrettes paraissent certainement ridicules à un « businessman »; il est très possible que Hearn lui-même les a quelquefois poussés à l'excès, qu'ils l'ont à certains moments paralysé. Il est même probable que plus d'une fois, en des jours de doute, sa plume impuissante a longuement erré sur le papier sans pouvoir s'arrêter à rien de définitif. Mais il est très certain, d'autre part, que c'est parce que dès le début il s'est imposé de tels contrôles qu'il s'est tenu à l'abri de toute vulgarité et que sa forme est incomparablement noble et pure.
Il était à cet égard d'une irréductible intransigeance : ses revenus eussent été certainement beaucoup plus considérables s'il avait consenti à faire quelques « concessions » aux suggestions des éditeurs. La seule faiblesse qu'il se reprochât était d'avoir accepté de faire sur commande, et trop hâtivement, la traduction du Crime de Silvestre Bonnard. « Je n'admets pas que la question d'argent exerce une influence quelconque sur mon travail. » Il déclare qu'il se considérerait comme un escroc a damned fraudj s'il faisait autrement. Gould, qui l'a si haineusement poursuivi d'insinuations tendancieuses, est forcé
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d'avouer que ce n'étaient point là des paroles en l'air, mais la stricte vérité et que sa fidélité à son idéal littéraire était devenue chez lui une véritable religion.
Et, à mesure qu'il avança en âge, cette intransigeance grandit. Après les Glimpses, Ont ofthe East etKokoro, ses livres japonais sont de moins en moins à la portée du gros public. L'artiste ne veut, dans son creuset, qu'un métal trois fois éprouvé. Le public anglais qui voit cette production se restreindre croit qu'il s'épuise... Jamais il n'a rien produit de plus parfait que dans les derniers jours. Quand il veut non plus ciseler des morceaux achevés, mais simplement exposer des idées, il écrit d'une traite ce livre étonnant: Japan, an interprétation, d'une prose simple et savoureuse, un chef-d'œuvre de clarté harmonieuse. Ce n'était pour lui qu'une série de conférences projetées.
L'immortalité est assurée à l'œuvre de Hearn dans son ensemble, mais c'est son travail au Japon qui la lui vaudra. Ce qu'il a fait là constitue une chose unique dans la littérature anglaise et dans la littérature universelle. La transformation que nous avons signalée dans ses méthodes de travail artistique correspond à l'influence grandissante du milieu. Ce n'est point une influence littéraire à proprement parler. Il savait mieux que personne que la forme dans la littérature de l'Extrême-Orient est si essentiellement différente de tout ce que permet le génie de nos langues, — et par la construction, et par la nature des images, et par la formation des idées, et par la façon de les associer, — qu'il y a en réalité entre les deux littératures comme une contradiction irréductible. Mais la nature fine et impressionnable de Hearn s'est profon-
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dément imprégnée de l'art exquis dans lequel il a si longuement vécu. Le ton inimitable de ces œuvres, leur belle simplification, leur résumé de formes, hardi et délicat, tracé comme d'un trait de pinceau, leur sobriété de coloration, leur réalisme élégant dans le détail, tout cela s'accorde à l'art du pays, aux arts plastiques bien plus qu'à Part écrit. Toutes les autres influences s'étaient arrêtées à la surface ; celles qui lui venaient de France n'ont porté en dernière analyse que sur des méthodes de travail, des doctrines esthétiques, sur des croyances relatives aux droits de l'artiste ; celles-ci, qui se renforçaient d'influences morales puissantes, grandies au foyer domestique, ont définitivement caractérisé Fhomme que connaîtra la postérité.
On essaiera sans doute plus tard de rééditer ces œuvres sous une forme nouvelle, en groupant les matières dans un ordre logique, en mettant ensemble par séries les souvenirs personnels, les observations directes, les études populaires, les récits, les légendes, les traditions et les « stranges stories », les curieux «Folklore Gleanings », les chapitres consacrés aux insectes, etc.. En cela on fera bien, peut-être, car ce sera sans doute le moyen de faire apparaître à bien des yeux inattentifs le caractère vraiment grandiose de cet ensemble. Mais dès à présent
cette grandeur ne saurait échapper à qui se donne la peine de regarder.
Le Japon vient de présenter un spectacle aussi extraordinaire que celui de la Grèce au début du cinquième siècle avant notre ère, par l'énormité des transformations, la rapidité de l'évolution, la puissance des énergies mises en œuvre, la portée des conséquences. L'homme dont nous avons essayé d'évoquer la physionomie et l'œuvre s'est trouvé là au moment le plus poignant, non pas pour noter le cours des événements suffisamment connus, — mais pour regarder jusqu'au fond de l'âme de ce peuple en travail et pour nous dire ce qu'il a vu, avec une sincérité qui ne transige jamais et dans une forme impérissable !
Les lecteurs qui ont bien voulu me suivre me permettront de terminer par quelques citations que je prends dans Kwaidan, le dernier des livres publiés du vivant de Hearn. Le chapitre est très caractéristique de la dernière manière du maître ; il résume son œuvre japonaise en un symbole. Cela s'intitule c< Horaï », — c'est-à-dire le pays imaginaire des félicités chimériques — et débute ainsi :
Vision bleue de profondeurs perdues dans la hauteur, — mer et ciel confondus en un voile lumi-
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deux. Le jour est de printemps, l'heure, du matin.
Rien que ciel et mer, — une immensité d'azur... A l'avant des ondulations retiennent des lueurs d'argent et des fils d'écume serpentent. Mais, un peu au delà, nul mouvement n'est perceptible, ni rien, sauf la couleur: le bleu confus et chaud de l'eau, s'ouvrant pour se fondre dans le bleu de l'air. Point d'horizon : rien que l'essor de la distance dans l'espace ; l'infinie concavité se creusant, surplombant formidablement ; la nuance plus profonde à mesure qu'elle monte.
Cependant, très loin, à mi-hauteur du bleu, se suspend une pâle, pâle vision de palais et de tours aux toits cornus, incurvés comme des lunes, — ombres d'étranges et antiques splendeurs qu'éclaire un soleil doux comme le souvenir.
Cette vision d'un pays enchanté n'est autre chose que le sujet d'un kakémono dont s'orne la chambre de l'auteur. Horaï s'y dessine comme un mirage lointain. Et voilà que le poète se prend à rêver ; des rapports s'établissent entre l'illusion populaire et celle qui l'a séduit lui-même lorsqu'il a vu le Japon pour la première fois.
Dans Horaï, il n'est ni mort ni peine et il n'est point d'hiver. Les fleurs ne s'y fanent point, les fruits n'y font jamais défaut. Quiconque a goûté de ces fruits, ne fût-ce qu'une seule fois, ne connaîtra plus jamais ni la soif ni la faim. Dans Horaï poussent les
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plantes enchantées nommées So-rin-shi el Riku-gôaoi. et Ban-kon-to qui guérissent de toutes les maladies, et c'est là aussi que se trouve l'herbe magique Yo-shin-shi, qui ranime les morts. Et l'herbe magique est arrosée par l'eau fée dont une seule gorgée confère l'éternelle jeunesse. Les gens d'Horaï mandent leur riz dans de très petits bols, — mais le riz de ces bols ne diminue jamais, combien qu'on en mange, jusqu'à ce que l'on cesse d'en désirer. Les gens d'Horaï boivent leur vin dans de très, très petites tasses : mais nul homme ne saurait les vider, — avec quelque ardeur qu'il boive, — avant que vienne l'agréable somnolence de l'ivresse.
Hélas ! tout n'est que rêve. Mais ici comme ailleurs, le rêveur se heurte au contact de dures réalités.
Car, en vérité, il n'est point de fruits enchantés laissant le mangeur à jamais satisfait, ni d'herbe magique qui ranime les morts, ni de fontaine d'eau fée, ni de bols toujours pleins de riz, ni de tasses toujours pleines de vin. 11 n'est pas vrai que la douleur et la mort ne se montrent jamais dans Horaï ; il n'est pas vrai non plus que là ne pénètre jamais l'hiver. L'hiver d'Horaï est froid ; les vents y mordent jusqu'aux os : l'amoncellement des neiges est monstrueux sur les toits du palais du Roi Dragon.
Cependant le pays a été pour Hearn, — malgré
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bien des cruautés et des injustices durement ressenties, — celui des mirages toujours renaissants. Maintenant encore...
Il est dans Horaï des choses merveilleuses ; la plus merveilleuse de toutes n'a été décrite par aucun écrivain... : j'entends l'atmosphère d'Horaï. C'est une atmosphère propre à la place : à cause d'elle, la clarté solaire y est plus blanche qu'aucune autre clarté solaire; — une lumière laiteuse qui jamais n'éblouit, — étonnamment lumineuse et pourtant fort douce.
Cette atmosphère n'appartient pas à notre période d'humanité : elle est ancienne au delà de toute supputation, — si vieille que je m'épouvante à penser combien vieille elle est. Et elle n'est point constituée d'un mélange d'azote et d'oxygène. Elle n'est pas du tout faite d'air, mais d'esprits : la substance de quintillions de quintiliions de générations d'âmes confondues dans une immense transparence, âmes d'êtres dont la pensée ne ressemblait en rien à la nôtre. Tout mortel, quel qu'il soit, s'il respire cette atmosphère, reçoit en son sang le frisson de ces âmes ; elles transforment ses sens en lui, refaçonnent ses notions du temps et de l'espace, de sorte qu'il ne peut plus voir les choses que comme elles les voyaient, sentir que comme elles sentaient, penser que comme elles pensaient. Et ces changements des sens sont doux comme le sommeil. Et vu par l'intermédiaire de ces sens nouveaux, Horaï peut être ainsi décrite :
Parce que dans Horaï rien de très mal n'est connu,
les cœurs n'y vieillissent jamais. Et, étant jeunes de cœur toujours, les gens d'Horaï sont souriants depuis la naissance jusqu'à la mort, — excepté quand les dieux envoient parmi eux la douleur. Alors les faces restent voilées jusqu'à ce que la douleur soit partie. Et les gens d'Horaï s'aiment entre eux et se confient les uns aux autres, comme s'ils faisaient partie d'une même maisonnée. Et le langage des femmes y est semblable au chant des oiseaux, parce que leurs cœurs sont légers comme des cœurs d'oiseaux. Et le flottement des manches des jeunes filles, quand elles vont jouer, ressemble au battement delargesailes trèsdouces. Dans Horaï rien ne se cache, sinon la peine, car il n'est point de cause de honte. Rien n'est mis sous clef, carie vol ne saurait s'y produire. La nuit comme le jour, les portes restent libres, car il n'existe aucune raison de craindre. Et les habitants d'Horaï étant, bien que mortels, de nature fée, toutes choses, sauf le palais du Roi Dragon, y sont petites, étranges et délicates ; et ces lutins mangent en vérité le riz dans de très petits bols, boivent leur vin dans de très, très petites tasses.
Beaucoup de ces illusions sont dues à l'inhalation de cette atmosphère de fantômes, — mais pas toutes. Car l'enchantement dont les morts nous enveloppent n'est autre chose que le charme d'un idéal, l'apparence d'un espoir ancien. Et quelque chose de cet espoir s'est trouvé réalisé dans plus d'un cœur, dans 'la beauté simple de vies d'abnégation, dans la douceur de la femme !
De mauvais vents d'ouest soufflent sur Horaï ; hélas ! et l'atmosphère surnaturelle se dissipe devant
eux. Elle ne demeure plus que par places, par zones, — semblable à ces longues bandes de brouillard qui vont flottant à travers les paysages des peintres japonais. Sous ces bandes de vapeur magique vous pouvez discerner encore Horaï ; nulle part ailleurs... songez qu' Horaï s'appelle aussi Shin Kiro, ce qui signifie mirage, vision de l'Intangible. Et la vision s'évanouit pour ne plus reparaître jamais, sauf dans les peintures, les poèmes, les rêves...
Bien souvent, au cours de cette étude, j'ai senti combien il est difficile de faire comprendre certaines séductions dont, cependant, on a éprouvé l'irrésistible pouvoir. Je crains bien de n'avoir, dans la traduction que j'ai faite de quelques passages, presque rien laissé subsister du charme singulier qu'ils ont dans l'original. Et cependant je sens aussi que les paroles, même mutilées, du maître, auront, pour vous engager à l'aimer comme je l'aime, infiniment plus de pouvoir que toutes celles que j'ai accumulées ici.
ACHEVE D' IMPRIMER le seize octobre mil neuf cent onze