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Lafontaine et Laurier

L'histoire présente de singuliers rapprochements, et il y a, à diverses époques dans la vie d’une nation, des évènements et des hommes qui offrent une si notable ressemblance que l’on pourrait presque g'imaginer que la Providence, dans ses desseins insondables, s'est plu elle-même a démontrer cette analogie. L'un des plus curieux rapprochements que nous fournit notre propre histoire, est, sans contredit, dans mon humble opinion, la carrière politique de Lafontaine et de Laurier. Les évènements auxquels ils ont tous les deux été mêlés, à cinquante années de distance, les opinions et les tendances politiques qu’ils ont proclamées, la tactique parlementaire qu’ils ont mise en pratique pour l'obtention ou la conservation des droits qui leur étaient chers, les réformes pour lesquelles ils ont voué leur carrière, les principes libéraux qu'ils ont professés et lés alliances politiques qu'ils ont favorisées, m'ont paru tellement dans le même esprit, dans la même ligne de conduite et de direction, que j'ai cru devoir en démontrer toute l'étendue et la parfaite ressemblance, en acceptant la blenveillante invitation de venir vous donner une conférence.

Parler de Lafontaine et de Laurier, c’est faire le portrait de deux grands patriotes, de deux hommes d'Etat distingués, de deux législateurs éclairés, de deux chefs illustres de parti, qui pendant un quart de siècle ont fait l'admiration de leurs concitoyens et ont eu l'entière adhésion de leurs compâtriotes dans la politique par eux suivie, dans l'administration de la chose publique.

Comme tous les hommes instruits de son époque, Lafontaine est entré jeune dans le mouvement politique. Les questions brûlantes qui agitaient alors notre pays, devaient nécessairement passionner une âme généreuse et patriotique comme la sienne. Élu député, en 1830, à l’âge de vingttrois ans, pour le comté de Terrebonne, il se rallia carrément à la politique de Papineau. Il fut alors l’un de ses plus fer vents admirateurs, l'un de ses partisans dévoués et l’un de ceux qui poussa le grand tribun populaire dons la voie des révendications nationales. Avec Papineau, Bourdag-s, Morin, Panet, Girouard, Bédard, De Bleury, Vanfelson, Viger etc il refusa, à différentes sessions, de voter les subsides, tant que les griefs et, 1% abus dont on se plaignait, ne seraient pas redressés. Il en lossa le pro-

imme politique contenu dans les fameuses quatre vingt douze résoluions, vota pour l'abolition du Conseil Législatif, etc., et telle était alors la confiance qu’il avait en Papineau, que ce fut lui qui, en 1835, appuya la proposition de Bédard de le nommer président de l’Assemblée Législative. M. Gvogy proposa Lafontaine lui-même en opposition à Papineau afin d'essayer de diviser le parti des patriotes. Lafontaine déclara, sans hésitation, que s’il était élu, il résignerait plutôt son siège, Papineau et Lafontaine étaient à cette époque, parfaitement d'accord, comme ou le voit, sur les questions publiques.

Pour bien juger sur quel terrain se faisaient alors les luttes politiques, quelles étaient les aspirations de nos hommes publics, et les raiso:s de leur opposition constante, je ne dirai pas au gouvernement, car virtuellement ii n'existait pas, dans le sens du mot que nous l’employons aujourd’hui, mais au gouverneur qui représentait et mettait à exécutior les instructions qu’il recevait de Downing Street, il faut nécessairement se demander ce dont se plaignaient ceux qui sur le parquet de l’Assemblée Législative, se faisaient les champions et les défenseurs des droits et des prévilèges que réclamaient leurs électeurs. PRIT

En 1791, l'Angleterre avait réellement super nous bte le système représentatif, avec les immunités qu'il comporte en lui-même, et tel que la Chambre des Communes d'Angleterre l’appliquait:; mais, malhenreusement pour la mère-patrie, nlus malheureusement encore: pour nous, nous fûmes livrés, dans son application, comme le furent. d’ailleurs les autres colonies américaines, au mauvais vouloir de ceux qui devaient . le mettre en opération. ts

La constitution de 1791, en dépit des nombreux défarits que je vais énumérer, aurait pu nous mettre à l'abri de la révolution de FER : au lieu de cela, elle l’a fatalement, mais nécessairement précipitée.

Le 10 Juin 1791, une nouvelle constitution était Re aux Canadiens, expressément pour remédier aux injustices et étouffer les plaintes qu’on ne cessait de manifester contre le régime établi par l'Acte de Qué-. bec de 1774, et qui avait été loin, d’après l'opinion d’un écrivain conser., vateur, M. Christie, ancien député de Gaspé, adversair: déclaré de Papi. neau, ‘“ d'assurer la paix, de contribuer au bonheur et à la prospérité de la population de la province,”

En divisant le Canada en deux provinces distinctes, par l’Acte de 1791, l'Angleterre nons aceordà le système représentatif basé sur nn suffrage presque universel, et sur l'égalité de tous les citoyens devant la constitution. Les idées qui ébranlaient alors l'Europe, eurent un effet salutaire pour nous. L’Angleterre, en effet, ne voyait pas avec indifférence, le sonffle de la révolution, renverser la puissante monarchie française, et disperser aux quatre veuts du ciel, lés fragments du trône le plus solide, de l’univers. FRS

L'Angleterre chercha alors à gagner'l’affection de sa colonie du Canada, en lui accordant le gouvernemerit populaire. En présentant à ‘la Chambre des Communes le nouveau projet de loi, Pitt disait : “ Pour ‘“ imiter la constitution de la mère-patrie, ‘jé’ propose pour chaque provin- “ ce, un Conseil et une Chambre d’Asseïiiblée. L'Assemblée sera con:ti-: ‘“ tuée de la manière ordinaire, et les memtres'“du Conseil seront nommés “ pour la vie, Sa Majesté se réservant la prérogative de conférer le “ droit héréditaire de siéger dans le Conseil..."

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“ Pour prévenir des difficultés comme celles aui déjà séparent les treize

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Etats de la mère patrie, le Parlement Impérial n’imposera aucune autre taxe que celles qui seront nécessaires pour le trafic et le commerce, et afin que l'exercice de ce pouvoir ne devienne pas un abus, ces taxes seront prélevées par la Législature de chaque province.”

Fox s'opposa à la mesure ; il suggéra que le Cénseil Légisiatif fût électif, en exigeant toutefois que la qualification foncière de ses membres fût plus élevée que celle des membres de l’Assemblée Législative.

Cette charte politique devait être, dans l'esprit de ses auteurs, comme une transition entre les Inttes que les deux races avaient faites depuis la cession du pays. Elle avait également pour but de satisfaire aux exigences de deux partis, de deux nationalités, de deux religions.

Examinons donc si elle pouvait réaliser les espérances et répondre aux désirs des intéressés, et pour cela, pénétrons .plus avant, et essayons de découvrir les intérêts et les passions qu'elle renferme ou: qu ’elle ménage.

La division du Canada en deux provinces distinctes, la nomination des Conseillers Législatifs par la Uouronne, le soutien .du clergé. protestant” par l'Etat, par Toctroi de terres publiques, et le pouvair de désaveu réservé à :15a Majesté, étaient autant de dispositions propres à calmer les co lères et apaiser les clemeurs du parti tory, qui devait voir, naturellement d’un mauvais œil, la majorité de la Chambre d'Assemblée composée de Canadiens français capables maintenant de passer les. lois.qu'ils voudraient. ï

La division du Canada en deux provinces des était . faite dans l'unique but :‘de soustraire les Anglais du Haut-Canada à la. majorité d’une Chambre où l'élément francais devait avoir la majorité. En effet, en 1791, la population du Bas- Canada se chiffrait par 135,000 habitants, ; dont 15,000 Anglais,..et celle du Haut-Canada par 10,000 habitants de. race anglo- saxonne. .s ,, ù

Et cependant, malgré cette disproportion énorme des deux races dans. le Bas Canada, et bic que la population anglaise du Haut-Canada fut. soustraite à ja domination française du Bas- Canada. la nouvelle constitution consacrait en principe la domination du parti tory qui avait à sa disposition les trois pouvoirs supérieurs : le Gouverneur, le Conseil Exécutif et le Conseil Lézislatif, |

Ce dernier fut surtont la pierre d’achoppement de la constitution de

1791: Qui iguore les misères, les tracasseries, les injustices causéés par le Conseil Législatif à l’ancienne Assemblée ]égislative ?

Le Conseil, Législatif ne devait-il pas, dans, l'esprit des autenrs de Ja constitution, contrebalancer, ou piutôt anéantir l'influence dont pouvait disposer, notre race, à la Chambre d'Assemblée, en le mettant à la disposition du parti tory qui avait fait les jours sombres dn régime militaire,

| emprisonné de Calvet, fermé les portes du barréatü aux Canadiens instraits, voulu nons imposer le serment du TEST, proscri re notre langue devant les cours de justice qu’ils avaient accaparées pour les donner même

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à des chirurgiens fanatiques et qui voyaient partout, toujours, comme leurs ennemies invétérées, la race française et la religion catholique,

La nomination des conseillers législatifs par la Couronne, et surtout la partialité révoltante qu’elle devait y mettre pour en assurer la majorité à ses dociles partisans, —le Conseil fut composé d’abord de la plupart des anciens conseillers du gouverneur qui s'étaient le plus violemment opposés au système représentatif—, étaft bien de nature, sans doute, à mécontenter les Canadiens, mais, dans mon humble opinion, il y eût quelque chose de plus réprochable, dans les clauses de la nouvelle constitution, et ce fut le caractère donné au Conseil Législatif ; il était censé représenter au Canada, la Chambre des Lords en Angleterre ; or, la création du Conseil, dans ce but et avec ce caractère, était pour nous une grande faute, et quand Fox, lors de la discussion, aux Communes, du projet de la constitution, disait que les honneurs héréditaires ne devaient pas être admis au Canada, ces paroles étaient celles d’un homme d’État à larges vues, non dominé par l'esprit de caste ou de préjugé, et voyant avec ce coup d'œil sûr et certain qui distingue les grands politiques, le flot toujours montant de la démociatie, envahir et courber sous sa domination irrésistible, les institutions politiques du Nouveau Monde,

La révolution américaine et le triomphe qui s’ensuivit, la déclaration de son indépendance et la constitution qui en fut le résultat, avaient fait comprendre à Fox qu'on ne pourrait faire accepter des principes aristocratiques par des hommes comme ceux qui étaient venus se tail. ler, par leur travail, un domaine dans les forêts vierges dun Canada Vouloir asseoir une aristocratie héréditaire sur les bords du St-Laurent, était méconnaître étrangement les sentiments et les aspirations du peuple Canadien, Adam Lymburner lui-même, envoyé en Angleterre dans l’intérêt du parti tory, pour s'opposer à la nouvelle constitution, ne put s’empêcher de déclarer que c'était dépasser grandement les vœux du peuple Canadien que-de vouloir former une espèce de noblesse dans cette province. À

Tel que constitué, nommé et gouverné, le Conseil Législatif devait nécessairement exciter les défiances et mécontenter les Canadiens-français qui voyaient en lui la représentation du parti oligarchique. Je n'ai pas à ma disposition le temps nécessaire pour démontrer ici la réalisation des funestes pressentiments de nos pères ; je me contente de dire que presque constamment les représentants du peuple farent en butte au mauvais vouloir du Conseil qui ne cessa de rejeter leurs mesures, ou de s'opposer à la passation des réformes que l'opinion publique réclamait vivement.

Trente années nous séparaient déjà de la cession du pays à l’Angleterre, et. cependant, la nouvelle constitution ne tenait aucun compte des transformations opérées, de l'accroissement de la population, des besoins rouveaux apparus, et des progrès accomplis.

Il y eût, 1l est vrai, une Chambre d'assemblée dont la majorité était

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française et catholique, mais il y eût audessus d'elle, —épée de Damoclès suspendue sur sa tête, —le Conseil Législatif dont la majorité était anglai- 84 et protestante.

Il y eût, il est vrai, une Chambre d'Assemblée dont la majorité était française et catholique, mais audessus d'elle, un Conseil Exécutif dont la majorité était encore anglaise et protestante.

Ii n'y eut pas de ministère responsable au peuple, et ce fut un malheur, car dans le pouvoir, tel que constitué, il ne pouvait y avoir de vue d'ensemble, de direction commune, dars un moment où1l aurait falln, pour apaiser les hañres, étouffer les rivalités natiouales, éteindre ou diminuer les préjugés religieux, donner aux actes de la constitution une hac. monie complête, et aux esprits une même impulsion, Une politique égoiste, écioite, partiale, présidait donc à la base même de la constitution. En voulant rendre justice aux plaintes des Canadiens-français, on devait accroître leur mécontentement par la mise en opération de la nouvelle machine gouvernementale, car on s’aperçut bientôt qu'on avait été mystifié, et que la nouvelle chambre d’assembiée était virtuellement une Chambre sans pouvoir. Une constitution semblable ne pouvait enfanter que des abus, des maladresses, des injustices. Elle sombra dans la tourmente qui amena définitivement la révolte de 1857, car ontre les défauts organiques que je viens de démontrer dans la constitution, son applicatien en fut arbitraire et partiale,

Ausst subit-elle de rudes assauts de la part du parti des patriotes, dans la presse et à la tribune populaire, Et cependant, aux yeux du gouvernement, au Canada, cette opposition devint, comme elle l'était en Pologne à cette même époque, aux yeux du Czar Alexandre, sinonyme de révolte et de rébellion, Le conseil exécutif fut dénoncé parce qu'il ne fût composé, à certain moment, à l'exception d’un seul membre, que de personnes nées hors du pays. Il fut désigné avec raison, “comme un pouvoir oc- “ culte et intangible doué du privilège extraordinaire de faire le mal sans “ être tenu d’en répondre, Jamais nous ne pourrons espérer de paix et “ d'harmonie dans le gouveruement, disait le “Canadien,” le 7 Nov. 1832, “ tant que la constitution n’entourrera pas le représentant du Roi d'hom- “ mes responsables de tous les actes administratifs, et jouissant de la con- “ fiance des chambres comme c’est le cas dans tout youvernement repré- “ sentatif bien organisé.”

La nomination des conseillers législatifs et surtout leur conduite intolérable relativement à toutes les demandes populaires, créèrent dans ie Bas- Canada, un vif mécontentement, Ecoutez, à ce sujet, la pétition que présentèrent à la Chambre d'Assemblée, à la session de 1832, les habitants des comtés de Richelieu, St-Hyacinthe, Rouville, Chambiy et Verchères :

“Le conseil législatif lors de sa première formation sous l'opération de ‘“ la présente constitution fut rempli de l’ancien conseil législatif, qui pres- ‘* que tous aValenl ete fortement et ouvertement opposés à son OCtroi ; qui

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