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Lagibasse

Sauf" sur quelques enseignes de débitants dans les valh'-es supérieures de l'Oise et du Tlion, sauf encore au tilre dune vaillante petite feuille liirsonnaise, c'est un nom désormais peu en usage que le nom de la Thiérache.

A mesure que le chemin de fer, pendant ces trente dernières années, pénétrait et changeait de fond en comble la vieille province, y substituant le pâturage et l'industrie à la culture morcelée, à l'exploitation forestière, à la sauvagerie même en certains endroits, il semble que les habitants du pays aient voulu, eux aussi, devenir autres et perdre jusqu'à leui" appellation de jadis et de naguère. Comme s'ils avaient honte dètre Thiérachiens et du méchant calembour qu'on en faisait de temps immémorial (Thiérachiens ont tierre- à-chiens), ils

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ont n-Doiicé inainlcnanl, suri ont |);irini les ij;-«''in''i-ali(iiis noiivcllos, à dire iiirnic lo nom ilc la pauvr»défunte Tliiéraclic.

Une fois disparus les oin<|uantenaii('S d'aujoiud'hui. l'antique nom à son tour disparaîtra, éteint à tout jamais sur les lèvres vivant «-s des hommes. On ne le i-elrouvera j)lus que dans les copieux traités de iréoi^Taphie historique en trente ou quarante volumes, va.'ruement cité dans une note au bas d'une i»a!;e. et déliuitivement obscur et aboli à cette place conmie un mort d'autrefois, oublié de tous en un petit coin d'un ^rand cimetière,

La Thiérache, au surplus, n'a été en aucun temps favorisée par la g-loire. Enclavée entre le comté de Namur et les Ardennes du Luxembourg-, formant là une pointe de terroir très spécial et comme étranger aux sols voisins, avec ses âpres collines aux escarpements broussailleux, ses fonds de marécage, ses inn<Dnd)rables sources (|ui en foiif une éponge toujours gonllée d'eau, elle a vécu isolée, confite dans son humidité harg-neuse. offrant })eu de tentations aux conquêtes, nv cherchant pas non plus à se répandre hors d'ellemême. Et ainsi son existence a coulé sans bruit.

Les invasions et les g-uerres ont presque toutes passé autour d'elle, n'y fusant ipie par brèves infiltrations. Seuls, les bohémiens, poiu- qui la vallée de l'Oise est une roule tradilionnelle. v ont lîiissé trace de leurs migi'ations rapides, en (|uelques colonies de vanniers. La race est donc restée autochtone, et extrêmement parli<ulièie. Au dire

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«les othnograplies, c'est un dos gisemonls humains les plus auciens Je l'Europe. A des caraclères irréfragables, ou y reconnaît, encore aujourd'hui, mar(|u«'! par de singuliers retours d'atavisme, le sang- farouche et primitif des peuplades quaternaires qui avaient là leur hal)itacle bien avant l'arrivée, non seulement des Francs et des Germains, mais des (iaulois eux-mêmes.

Sans avoir recours, d'ailleurs, aux explications plus ou moins liypothétiques de l'ethnographie, il suffit d'être un tantinet observateur pour voir tout de suite comi)ien le type thiérachien, en g'énéral, diffère des types picard, wallon, ardennais, que Ion rencontre dans les provinces limitrophes, en Krance, en Be]gi([ue et dans le Luxembourg-. La race, ici, est plus trapue, de poil plus noir, de peau moins claire. Les yeux, surtout, y ont une expression sig-nificative. Ils vous font penser irrésistiblement à des époques très lointaines, très mystéi-ieuses, où liiomme se dég-ageait encore mal de lanimalité. Beaucoup d'entre eux en ont g-ardé jusqu'à nos jours et en montrent à plein, par moments, le reviviscent souvenir, dans des regards à la fois rusés, lubri(jues et féroces. Cela soit dit, bien entendu, sans vouloir faire injure aux Thiérachiens d'aujourd'hui, lesquels sont, en idoc. les plus honnêtes et les meilleures gens du monde! Mais cela soit dit quand même, i(unme la vérité l'exige, et comme en peuvent témoigner les annales judiciaires d'une contrée <|ui est la contrée de France la plus féconde en

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«rimes passioruu'ls poussant la luxure jusqu à l'L'lraiifi;e et la cruauté dans la veni^^oauce jusrjuau monstrueux.

Aussi bien faut-il avouer que la contrée ellemême semble avoir eu quehjue sorte domié sou âme à ces re;;arils rusés. luhri«|ues et féroces, oij ressuscitent encore maintenant les instincts sauvai^es des ancêtres tliiérachiens. Elle a des sites (|ui invitent à l'amour, à r»MiiiMi<<-.Hl(' l'i mu meurtre.

Ses innondjrables sources, aux chansons chuchotantes, sont comme autant de serpents ((ui siffleraient des mélodies d oiseaux, incessannnent, obstinément, avec une insistance dentremetleuse. On a, pour les entendre mieux, envie et besoin de se coucher, l'oreille contre la terre. Cette terre est molle, feutrée de mousse en matelas, où le corps s'enfonce doucement, oiî Toreiller s'offre de luimême, où tout de suite est sugj^érée l'idée duïi lit voluptueux.

Non pas d'un lit [jour y dormir! Car, une fois étendu là, on perçoit les mille bruits fouiinillaufs de cette terre toujours en travail, sous laquelle l'eau court conune <le la sève, comme du sang. Un bourdonnement vous en monte, chatouillant à fleui* de peau, sinllllrant par vos pores, vous mettant la chair en vibration. En même temps, du creux de la vallée prochaine s'exhale l'odeur lé.^èrement croupie du maréca','^e, (|ni sent la grenouille visqueuse! aux yeux dor eu extase. Il s'y mêle l'haleine acre de l'oseraie, (jui fleure l'écorce verte, arrachée,

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écrasée, de suc irritant. Ali! sur ce lit vivant, aux courtines de dt'sirs, non, ce n'est pas dormir qu'on veut !

Et alors, la tète à l'envers, le cœur battant la charge, les sens troubles et i'rénrli([ues, on se prend à rêver dune capture possible, comme si Ion était redevenu un de ces quaternaires habitant là jadis, un impulsif n'obéissant qu'à ses brusques appélits, capable de tout pour les satisfaire. L'affût se présente si facile, dans ces taillis épais, aux détours de ces sentes encombrées de ronces, par ces grimpettes à pic d'où l'on poul bondir ainsi qu'un fauve !

Et, tout au bas, le sinistre étang^ dont la vase eulizante a des trous sans fond, des trous de i ) .• ceur impénétrable ! Ce n'est plus dans le rêve qu' va, mais dans le cauchemar. On voit une fillette assaillie, en proie, étranglée dans un coup de folie furieuse, et son corps englouti parmi les remous glougloutants du marécage.

Et l'on se réveille épouvanté d'avoir songé un aussi abominable songe, de l'avoir songé sans horreur, d'en avoir horreur seulement après. On revient à soi. On se retrouve un homme d'aujourd'hui, policé, adouci, raisonnable. Mais on comprend à quelles rellervescences des vieux instincts primitifs et sauvages un être, plus près de la nature, peut et doit être poussé violemment et incorisciomment, par cette àme de la terre thiérachienne, par cette àme faite de toutes les âmes de tant d'ancêtres à <Jemi brutes, par cette àme qui vit

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cncon' dans laiit de regfirds là-ljas, à la fois rusés, lid)ri(jues et féroces, par cette àme dun pays (jtii sue l'amour, IV'uibuscade et le meurtre.

Précédant <le quehjues siècles dans l'oubli le uoiii de la Tliiérache, il y a déjà longtemps que s'est éteint pour Ihistoire le nom de la plus vieille et de la plus illustre famille noble tliiéracbienne, les Leleup de Marcoussy de Lagibasse,

Elle avait cependant compté de nondjreux et glorieux i-eprésentanls, dignes du grand ancêtre, (|ui, en 101)7, était parti pour la première croisade avec Godefroy de Bouillon, et s'y était fait tuer héroùjuemenl après avoir déconfit à lui seul, dit la chronique de Goëzal, dix- sept Sarrazlns en rmi? heure. Pendant près de quatre cents ans, les descendants de ce preux avaient continué ses traditions de bravoure, tantôt au service des comtes de Namur, tantôt au ser\'ice des rois de France, quel- (juefois même pour leur propre bénéfice, tâchant d'érig-er. le domaine de Marcoussy eu marquisat indépendant.

Déboutés finalement de cet espoir org-ueilleux, ils avaient perdu le plus beau de leurs biens à la mort du Leleup de Marcoussy de Lagibasse, qui fut décapité sous Philippe le Hardi. Il faut croire néanmoins que leur soumission à la maison de

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Hourj^ogne ne les .ivait pas coniplèleinent réduits à i/uia: car rinsloirc cite encore un Leleup de Marcoussy de Lagibasse parmi les i^entiLshomnies amenés par Marie de Fîourg^og-ne à la cour de Tarchiduc Maxiniilien d'Autriche, lors du fameux mariage conclu entre l'héritière de Charles le Téméraire et le lils héritier de la maison de llabsbouriî, en 1 i77.

Le noble Thiérachien est, d'ailleurs, dans les chartes relatant la cérémonie, l'objet dune simple et brève mention, sans plus. D'oij il est permis d'inférer que. si la famille Leleup de Marcoussy de Lag-ibasse avait encore place dans l'armoriai de lu province, elle n'y avait plus une place prépondérante, ni même très reluisante, le noble Tiiiérachicn n'étanl calalog-ué dans la domt'slicité de Marie de Bourgogne que parmi beaucoup d'autres serviteurs français, et pèle-mèle avec le tas des noms dénués d'importance.

(j est, au reste, la dernière fois qu'un Leleup de Marcoussy de Lagibasse ait donné à l'histoire l'occasion d'enregistrer son nom. A partir de ce moment, c'est-à-dire depuis plus de cinq cents ans, la plus vieille et plus illustre famille noble dr Thiérache a vécu, comme la province elle-même, dans une piofonde obscurité.

Sans douté elle était ruinée .et n'avait pu se relever d'avoir perdu Marcoussy. Peut-être aussi, après tant de guerres et d'aventures, avait-(;lle trouvé le repos, sans en plus vouloir sortir, dans le pauvre, maigre, mais tranquille et isolé

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