Lagibasse: roman magique
Sauf sur quelques enseignes de débitants dans Je» vallées supérieures de l'Oise et du Thon, sauf encore au lilre d'une vaillante petite feuille Iiirsonnaise, c'est un nom désormais peu en usage que le nom de la Tliiérache.
A mesure que le chemin de fer, pendant ces trente dernières années, pénétrait et changeait de fond en comble la vieille province, y substituant le pâturage (»t l'industrie à la culture morcelée, h l'exploitation forestière, à la sauvagerie même en certains endroits, il semble que les habitants du pays aient voulu, eux aussi, devenir autres et perdre jusqu'à leur ai)pellation de jadis et de naguère. Comme s'ils avaient honte d'être Thiérachiens et du méchant calembour qu'on en faisait de temps immémorial (Tliinrfchiens ont lierre-à-chieus), ils
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ont renoncé maintenant, surtout parmi les générations nouvelles, à dire même le nom de la pauvre défunte Thiérache.
Une fois disparus les cincjuantenaires d'aujourd'hui, rantiijue nom h son tour disparaîtra, éteint à tout jamais sur les lèvres vivantes des hommes. On ne le retrouvera plus que dans les copieux traités de fiéog-raphie historique en trente ou quarante volumes, vag-uement cité dans uue note au bas d'une paj^e. et définitivement obscur et aboli à cette place connue un mort dautrrfois, oublié de tous en un petit coin d'un grand cimetière.
La Thiérache, au surplus, n'a été en aucun temps favorisée par la gloire. Enclavé»^ entre le comté de Nanuir et les Ardennes du Liixendjourg, formant là uiv pointe de terroii" très s])écial et comme étranii^r aux sols voisins, iwi^v ses âpj*es collines aux escarpements bi'oussullcux. ses fonds de marécaire. ses innondjrables sources (juieii font une éponge l(»ujours g-onllée d'eau, elle a vécu is(dée, confite dans son humidité liai'gneuse, offrant peu de tentations aux cnn((nèt«'s. ne cherchant j»as non plus à se répandre hoi's d'ellemême. Et ainsi son existence a cniiir* sans hruit.
Les invasions l't les guerres nnt presfjiH' toutes ])assé autour «relli». n'y fusant (|ne p.n- bi'èves iiililtrations. Seuls, les bobénn'ens. pour (|ni la vallét^ de l'Ois»' est niu* roule tradili«in!ielle. v ont laissé trace li»- lems niigî-alions rapi«h\s. m (pidques colonies de varniiei's. La rac<' e<l ihnie re^^ée autochtone, et extrêmement pariicnlière. An din-
(les ethnographes, c'est un des gisements humains les phis îuieiens.de l'Europe. A des caractères irréfragahles, ou y reconnaît, encore aujourd'hui, mar(|ué par Je singuliers retours d'atavisme, le sang farouche et primitif des peuplades quaternaires (jui avaient là leur Iiahitacle hieu avant Tarrivée^ non seulement des Francs et des Germains, mais des (laulois eux- mêmes.
Sans avoir recours, d'ailleurs, aux explications plus ou moins hypothétiques de rethnographie, il suflit dètre un tantinet ohservateur pour voir tout de suite conduen le type thiérachien, en général, difière des types picard, wallon, ardennais, qu(^ Ton rencontra dans les j)rovinces lirnitroj)hes,. en France, en Belgiijue et dans le Luxembourg. La race, ici, est plus trapue, de poil plus noir, de peau moins claire. Les yeux, surtout, y ont une expression significative. Ils vous font penser irrésistiblement à des ép()(|ues très lointaines, très mystérieuses, où l'homme se dégageait encore mal de l'animalité. Dcancoup d'cmtre eux en ont gardé jus(|u*à nos jours et en montreni à ])kM'n, par moments, le reviviscent souvenir, dans des regai'ds à la fois rusés, luhri(|ues el féroces. Cela soit dit. bien entendu, sans vouloir ffiire injure aux Tiiiérachiiius d'aujounlhui, lesquels sont, en iiloc. les plus honnêtes et h»s meilbnir«'s gens du monde.' Mais cela soit d\\ (|uand même. comme la ^éi'ilé rexiir(\ et connue en peuvent lémoigiit'r b-s annales judiciaires d'une conlréf (|ui est la contrée de France la plus féconde en
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crimes passionnels poussant la luxure jusqu'à Tctrange et la cruauté dans la venjjeancc jusqu'au monstrueux.
Aussi bien faut-il avouer que la contrée ellemême semble avoir en quelque sorle donné son âme h ces reg^ards rusés, lubriques et féroces, où ressuscitent encore maintenant les instincts sauvages des ancêtres thiéracbiens. Elle a des sites (jui invitent à Tamour. à l'embuscade et au meurtre.
Ses innombrables sources, aux cbansjons cbucliotantes, sont comme autant de serpents qui sif-» fieraient des mélodies d'oiseaux, incessamment, obstinément, avec une insistance d'entremetteuse, On a, pour les entendre mieux, envie et besoin de se coucber, l'oreille contre la terre. Cette terre est molle, feutrée de mousse en matelas, on le corps s'enfonce doucement,* où l'oreiller s'odVe de luimême, où tout de suite est suggérée l'idée d'un lit voluptueux.
Non pas d'un lit pour y dormir! Car, une fois étr'udu là. on perçoit les mille bruits fourmillants de celte terre toujours en travail, sous laquelle Teau court connue de la sève, comme du sang. Un bourdonnement vous en monte, chatouillant à fleur de peau, s'infdlrant par vos pores, vous mettant la chair en vibration. En même temps, du creux de la vallée prochaine s'exhale l'odeur légèrement croupie du marécage, qui sent la grenouille visqueuse aux yeux d'or en extase. Il s'y mêle l'haleine acre de roseraie, qui fleure Técorce verte, arrachée,
écrasée, de suc irritant. Ah! sur ce lit vivant, aux courtines de désirs, non, ce n'est pas dormir qu'on veut î
Et alors, la tète à l'envers, le cœur battant la charge, les sens troubles et frénétiques, on se prend à rêver d'une capture possible, comme si l'on était redevenu un de ces quaternaires habitant là jadis, un impulsif n'obéissant qu'à ses brusques appétits, capable de tout pour les satisfaire. L'affût se présente si facile, dans ces taillis éj)ais, aux détours de ces sentes encombrées de ronces, par ces grimpettes à pic d'où l'on peut bondir ainsi qu'un fauve !
Et, tout au bas, le sinistre étang, dont la vase enlizante a des trous sans fond, des trous de i > .* ceur impénétrable! Ce n'est plus dans le rêve qu' va, mais dans le cauchemar. On voit une fillette assaillie, en proie, étranglée dans un coup de folie furieuse, et son corps englouti parmi les remous glougloutants du marécage.
Et Ton se réveille épouvanté d'avoir songé un aussi abominable songe, de l'avoir songé sans horreur, d'en avoir horreur seulement après. On revient à soi. On se retrouve un honnne d'aujourd'hui, policé, adouci, raisonnable. Mais on comprend à quelles reffervescences des vieux instincts primitifs et sauvages un être, plus prés de hi nature, peut et doit être poussé violemment et inconscienunent, par cette àme de la terre thiérachienne, par cette àme faite de toutes les âmes de tant d'ancêtres à demi brutes, par cette àme qui vit
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encore clans tant de rCj^^rartls là-bas, à la fois rusés Iubri(|ues et féroces, par cette âme d'un pays qu sue Tamour, Tembuscade et le meurtre.
l^vciMlaiU <!(' (jiu'l(|iies sit'cles dans l'oiihli le nom (le la 'iliiriaclns il y a déjà lontilcmps que s'esl éleinl punr l'Instoin' le nom de la plus vieille et de la j)lns iliuslie famille nohh^ lliiéraeliiemie, les L(den[) de .Mareonssy de Laiiibasse.
Klle avait ee|K»ndanl complé de nomhrenx ol ^alorienx repiésenlanls. dii^nes du .t»rand ancêtre, (|ni, en lOÎIT, était parti pour la prtMuiére eroisade avec (lodeiVoy de Bunillon, (4 s"y était fait. iiuM* héi*oï(jii('m('nt a[)rès av(Mr déeondt à lui seul, dit la eln'oni(iue dt' (ioi'zal, dix-sept SniTazins (M1 'me heun\ Pendant pivs de (piatre eenls ans. les descendants dt? ce [ii'eux aviiienl continué ses ti'adilions de bravoure, tantôt au service des comtes de Namur, tantôt au service des rois de l'iance, (|U(d- <|uei'ais même [)Our lem* propre bérH'li'-e, lâchant d'ériiier le domaiiuî de Marcoussy en mar(|nisat indépendant.
Déhoulés liniilement de cet (espoir oi-^ueilleux. ils avaii'ut perdu \v plus heau de leurs hieiis à la mort du Leleup de Marcoussy (h; Lai^ib.isse, qui fut déca[dté sous lMiilip|)e le Hardi. Il tant ci'oire néanmoins que leur s(jnmission à la maison de
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Bourgogne ne les avait pas complètement réduits à fjuia; car l'histoire cite encore un Leleup de Marcoussy de Lagibasse parmi les gentilshommes amenés par Marie de Bourgogne à la cour de Tarchiduc Maximilien d'Autriche, lors du fameux mariage conclu entre Théritière de Charles le Téméraire et le fils héritier de la maison de ilahshourg, en Mil,
J^(; noble Thiérachien est, d'ailleurs, dans les cliarles relalant la cérémonie^ Tobjel d'une simple <'l brève mention, sans plus. D'où il est peirnis d'inférer (|ue. si la famille Loleup de Mircoussy de Lagibîisse nvait encore place dans rarmorial de la province, <dle n'y avait plus une place prépondérantcj ni même très reluisante, le noble Thiérachien n'étant catalogué dans la domi'slicité de ■Marie de Bourgogne que parmi beaucoup d'au Ires sc^'viteurs français, et péle-méle avec le las des noms dénués d'importance.
(Vesl, au reste, la dernière fois qu'un Leleup de Marcoussy de Ligibasse ait donné à Thisloire l'occasion (renregislrer son nom. A parlir de ce momenl. c'est-à-dire depuis plus de cin(j cents ans, la plus vieille et plus illustre famille noble de Tliiérache a vécu, comme la province elle-même, dans un(^ profonde obscurité.
Sans doule elle était ruinée et n'avait pu se relever d'avoir perdu Marcoussy. Peul-élre aussi. après lîinl de gucM-res et d'avenluns.. avait-elle Irouvéle repos, sans en plus vouloir sor'ir, dans le pauvre, maigre, mais tranquille et isolé
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domaine de Lari^ihasse; et dès lors les capitaines de jadis n'avaient pins reparu, s'étaient changés en Hobereaux casaniers, buveurs et chasseurs, le san^r sélant épaissi à des alliances paysann(\s.
Toujours est-il (jue ni au xvC ni au wic* sièchî, on ne retrouve un seul Leleup de Marcoussy de Lag'ibasse. je ne dis pas à la cour et dans les honneurs, mais simplement à Tarmée, ne fut-ce (|ue connue cadet et conïme oflicier de l'oi'tune. Terré(^ à La gi basse, la famille n'en sort plus.
Elle va même s'endiourg-eoisant ofliciellemeirit dès le xvii^ siècle, oii Ton cesse de la qualifier très lifiuîe et très puissanle niffison dans les Jictes notariés, à [)roj)os des ventes, achats, mariai»'es ou héritages qu'elle fait. (Juelques-uns de ces actes poussent parfois l'irrévérence juscju'à oublier la particule nobiliaire, omise aussi dans les signatures, (jui tantôt portent Leleup-Marcoussy et tantôt Leleup-l^agibasse.
Enfin, à dater de la Révolution IVançaise, la famille s'appelle La;;ibasse toul court, e! elh^ est représentée alors, suprême eiïoil de l'atavisme guerrier, par un soldat, il est vrai, mais pai' un soldat arrivé seulement, pendant rKmj)ire, à i'épaulette de laine et lilijrrane de l'adjudant sousofficier.
N'empêche (|u*en!re le grand ancêtre et ce pauvre chien-de-berger de pousse-caiUoux, la filiation était parfaitement établie, très nette, et sans discussion possibh;, pai' authenti(]ues parchemins et titres de propriété gardés au château de
Lagil)asse, ou du moins h ce qu'on dénommait dans le |3ays le château deL.ag-ibasse. C'était mainieiicint, ce château, une vaste ruine inhabitable, flanquée d'une ferme mélancolique, au centre d'un immense parc en friches, clos de murailles effondrées presque partout.
Mais, néanmoins, c'était toujours le château de Lajrihasse; et l'adjudant retraité, qui s'y était retiré en \.H\o pour y vivoter de sa vague pension, avail bel et bien le droit de se dire qu'il rentrait là. en su[)réme et légitime descendant^ dans l'ancestrale et glorieuse demeure d'où était sorti, en ]()97, LebMip de Marcoussy de Lagi basse, le compagnon de (lodefroy de liouillon à la première croisade.
Eî, ce quil va d'assez inattendu, c'est qu'il se Tétait dit.
Son dernier capitaine, au septième léger, étai^t un Thiérachiim, Isidore Denamps, ancien séminariste du séminaire de Liesse, ([ui avait jeté le froc aux orties pour s'engager, et qui, grâce à son instruction, avait fait assez rapidement son cbemin dans celte armée d'illettrés. Au séminaire. Denamps avait étudié, par goût spécial, l'histoire dr leur vieille province. Trouvant parmi les lionniies de sa compagnie un Lagibasse, il l'avait iniL'rrog/', avait acquis la certitude (jue c/était là un véiitabb' Leieup de Marcoussy d<' Lagibasse, et !ui avait i'ail honte d'eu avoir si peu de souci et d'orgueil.
— A la place, lui avai[-il dit, je me décarcasse-
rais jusqu'aux nioi'llos pour qu'une si antique et si glorieuse maison ne reslàt pas de la sorti» en deliquiuin. Quand on a en un aïeul à la première croisade, compajj^non d(» Godefroy de Bouillon, on est un propi'e à l'ien de ne pas en èlre lier. Tu es un brave lroupi<M*, »inns doute; niîiis cela ne suflit pas. Instruis-loi. J(^ Tinstruirai, si lu le veux. Tu passeras officier. Tu nés pas vieux. Tu n'as pas (juarante ans. Tu as encore le temps de devenir eolonid, pour peu (|ue (ulnssesdes aeiions d'éclat. L'Empereur aime à rnlIitM* les jrens df h\ vieille noblesse. Avec lui lu redonneras à tu ramille le luslre (jui hii (*onvient. entends-tu î
Maison était à la veille «b^ W'alermo: l'Iùopen»ur avait d'aulres chais à i'ouel!er qiu» de rallier la famille Lebîup de Marcoussy ib* Lauihasse: les étapes ne laissaieul uuère à l'aucicMi séminariste le b)isir d'ensei;;ner à son élève tout <'e (|ui man- <|uait. pour être un bcunuK» instruit, à ce pied-debanc sacbant juste lire, écrire et coinplrr: et linalenienl radjudanl était rentré ihfns ses fntfrrs sim[)le adjudant, son l'éve casse par Walcrlcio. La^ihasse connue dînant, bêlas î Mais aussi, avec la conscience, éveillée en lui maiul.'uan;. délre le descendant du ji:r!in(I prtsix, compai^iinn dr (iodefroy de Bouillon, avrc I-- sentimeul uim devnii- à nunplir envers sa bunille étcinîe dont il iallail raibnner la «gloire, el avec la liè> ieriin' voloulé de consaci*er le reste de son exisî"U(*e h ci' devoii*. Et d'abord, maljxré ses liahilKdes <le caserne, son borreur (U\ vi\re auîremeni <|u"ea uan.'ou, il
a\a\l \u"\s Aarfes^lution de se marier. Pouvait-il, en effeV, \>av\uV-niôme, apivs la quarantaine toute çvoc\\e, sans profession aucune, presque sans le sou, avec sa misérable pension de retraite pour unique mise de fonds, pouvait-il tenter cette rude entreprise de relever la, maison de jadis? Evidemment non. C'est un (ils qu'il fallait avoir, avant toute chose, et dresser à cette besogne, et munir de ce qui était nécessaire pour la mener à bien, c'est-à-dire d'instruction, d'éducation, de temps et d'argent.
Tablant là-dessus, il avait mis en œuvre tout ce qu'il possédait d'atouts à ce jeu de séducteur où il avait eu quelques succès comme sous-officier, c'est-à-dire sa belle prestance militaire, sa plus élégante tenue civile qui lui sanglait encore le torse comme dans son frac d'adjudant en grand unifoiniede parade, et surtoutle bagout debivouac, à la fois galant et bravache, casse-cœur et cassemuseau, d'un Gaspard ayant eu des aventures d'amour et de duel dans toutes les capitales de l'Europi^
A quoi s'était assez facilement laissé prendre le parti qu'il guignait, la v(Mive d'un meunier, femme de trente-cinq ans environ, peu attrayante, plutôt même laide, de face canmse, de corps lourdement équarri, mais de complexion ardente, disait-on, faite p(jur être mère en tout cas (puisqu'elle avait eu deux enfants déjà) et enfin à la tète d'un respectable magot estimé couramment de(iuarante à cin quante mille francs, sans compter le moulin.
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Les deux enranls <lfi iiKuiiiier éUiieiit morts en i»fago, à caiis(' de la mauvaise saiilr (|ue ItMir avait lé*;iiée h'iir \)bvi\ faible ilc la poitrine. La fortune (le la veuve n^devait donc rien à persoime. Valide comme il l'étail, l'ex-adjudanl se pronieltait l)ien de doiuier à cvUo gaillarde un héritier (jui vivrait, eclni-là, el an(|uel stM'virail le palrimoine ainsi conquis, pour l'emetlre un jour en honneur le vieux nom des L(deup de Marcoussy de Lagihasse.
Qu'il eut. lui. celle idée, et (|u'(dle dut devenir chez lui, chez ce Thiérachien lèlu et patient, une idée fixe, il n'y avait là ri(*n (|ue de 1res nalurel. Le reniar(|uable, c'esl (ju'il en ensenu'nea profondénnenl la cahoche d(* sa femme. Pai' amour pour C(» beau el solide mâle, qui la ivgalait après les jeûnes subis avec son prenn'er époux, par uiu^. poussée d'orgueil en même temps à la pensée d'être une noble (M de faire souche de nobles, la commère se donna tout entière à ce rêve. Jls se mirent tous deux au travail à}>renu*nl, faisant valoir le moulin, fruclilier le magot, vivant de lésine pour mi(Mix économiser, el allant jusqu'à économiser sur la progéniture, aussitcM obtenu le premier enfant, qui se trouva, par bonheur, ètr(*. un fils, el (ju'ils décidèrent devoir être el icsier lils unique.
Le mur elTondré de l'anlitpie parc avail été laiil bien que niîd i-econslruil peu à peu, alin d(.' clo! c sûrement la propiiélé ancestrale dont lesanli(|ues bois furent mis en cou|)e l'églée. La ferme ihi-erable de là-haut avail été requiuipiée aussi, louév'
It LAGIBASSE
à bon prix pour dix-huiL ans par nn fermier qui (levait l'ameublir de fond en comble. Des ruines, on avait tiré assez de piern^s pour rebalir au cbâleau une aile liabitable, qui serait plus tard la demeure du cbàtelain au domaine à peu près reconstitué.
Pendant que le père et la mère peinaient ainsi h la tàclie, el entassaient les gros sous sur les gros sous, et préparaient les voies au futui* réi^énérateur de la famille, ce Henjamin. es{)oir d(^ la glorieuse résurrection si bravement voulue, était élevé dans un lycée de Paris, ne manquant de rien, recevant des répétitions particulièi-es, apprenant jusqu'aux arts de luxe dont les le<;()ns étaient si conteuses, la nmsique, le dessin, Tescrime. Le plus gros des revenus, gagnés avec tant de mal, y ])assait. Mais qu'importe! On faisait de Valentiu un bornme instruit, nluqtJf', distingué, supérieur, qui entrerait à l'Kcole polyt<M'bniqn<^ jjour le moins, et (|ui serait e:. ï.i digne du grand ancétic. compagnon de (iode:. )y de Bouillon à la première croisade.
Les pauvres gens n'eurent pas Ir bonheur de voir leui'réve «Mitièremenl réalisé. Mais ils jouirent cependant d(» le voir tout prêt à Tétrr. (iomme Moïse, ils moururent au seuil de la tn-re [)romise, t'U s'en emplissant les yeux. (Juand la nn-re trépassa, Valentiu venait de lerminrr brillamment ses étmles. Ouand le père la sui\ il :ui cimetière, un an ajirès. Valentiu était un giand et rlégant gar(;on de dix-neuf ans, sacbaut l<nit ce (j-u'^n peut
savoir i\ rel âge. possesseur de cent vingt mille francs, d'un moulin et d'un château, et dont les cartes de visite portaient :
VALKNTIN LELEII» DE MAIICOUSSY DE LAGIBASSE
Yalentin savait l'espoir qu'avaient fondé sur lui ses parents. Ce beau rêve, de remettre en lumière l'antique et noble maison, ce rêve auquel tous les deux ils avaient si bravement et si lenacement sacrifié leur vie, il en avait lui-même été bercé àhs l'enfance, nourri et saturé. Un très légitime orgueil lui en était venu, lui gonflant le cœur et lui mûrissant la pensée, avant même l'achèvement de son adolescence, en sorte que, jeune homme, il se trouvait déjà être un homme par le sérieux, le vouloir, la conscience nette d'un but h atteindre et la ferme décision à tout faire pour y atteindre.
Un autre que lui, lâché à dix-neuf ans dans l'existence, maître d'une petite fortune constituant un assez gros capital pour qu'on fut tenté de la manger à même, n'eût certainement pas résisté à cette tentation. Sans famille à qui demander conseil, sans tutelle appliquée à l'empêcher de faire des sottises, en pleine et entière indépendance, il sut sagement prendre conseil de lui-même, et bon conseil, et être son propre tuteur avec une étonnante sévérité. 11 se dicta une conduite à suivre, el se la dicta, non par métaphore, mais en réalité,
dans les lignes que voici, écrites après mûre réflexion, et à la rédaction desquelles il apporta tout le soin précis et méticuleux qu'un vieillard expérimenté, sagace et grave, apporterait à la rédaction d'un testament :
1*^ Renouveler le bail du fermier de là-haut, pour dix-huit ans, dans de meilleures conditions, si c'est jïossible, puisque la terre, grâce à son travail dans les dix-huit années de son premier bail, a augmenté de valeur.
2" Vendre le moulin, (|ui est actuellement de bon rapport, mais qui ne Test que fictivement; car, pour qu'il puisse rendre ce qu'il a rendu sous TiKlminislration de mes parents, il y faut leur âproté à la besogne et à l'économie, àpreté que n'aurait certes pas un locataire.
'A'* En placer le prix, joint h mes cent vingt mille francs de patrimoine, en rentes sur l'État, incessibles et insaisissables, afin d'en garantir la sécurité absolue, non seulement contre tout danger extérieur, mais aussi contre moi-même, au cas où des passions in)prévues viendraient assaillir ma jeunesse et me solliciter à faire mauvais emploi d(^ ma fortune.
4° Prélever sur mes rentes la somme jugée nécessaire, après expertise faite par d(^s gens compétents, à la reconstitution des bois de Lagibasse un peu trop appauvris en vingt ans de coupes, à l'entretien régulier de la grande muraille, à rebâtir peu à peu l'autre aile du château, et, s'il y a moyen, le corps principal, à regarnir les appar-
IS LAGIBASSK
temeiits de tous les meubles que comporte une demeure >sei<,^ueurialej bref, à restiiurer pour le mieux le domaine.
c'i" Me réserver le reste de mes revenus, h la mesure la plus sliicLe possible, pour vivre dans une extrême sinjplicilé, mais dans une complète liberté, sans avoii* besoin de me livrer h aucun izapne-puin. en m'assurant contre tout souci iiiatériel, en me laissant tout loisir de devenir Tbomme supéiieur (|ii*il i'aut (|ue je sois avant la (juarantaine.
{')' Pour devenir cet bomme-là, retourner a Paris et y eberciier d'abord ma vocation, si je dois en av'oii- une. mnis l'y chercber sincèrement, c'est-àdire [)ar létude acluuMïéc. C<ir ])eut-étre ma vocation, sur la(|uelleje me suisiutei'i'Oiié déjn, est-elle, en somme, de îoni savoir, et d'èlr(5 un grand pliilosoi)lie. .Vus>i bien, à notre épo([ue, me semble-l-il <|u"il n'y a pins lieu de vouloir s'illustrer, après Napoléon, par la <iuerre, comme mes ancêtres. D'autre part, je me sens [)eu de u'oùts [)()ur la polili([ue ou la diplomatie;, où mon nom aurait cbance de briller. Les cari'ières artisti(]ues. dignes d'un Li'enlilbomme, ne m'attirent pas non plus, ne me rei'onnaiss.int p;is d'iij)litudes spéciales j)()ur la liltérnture d'imagination, la nmsi([ue, la peinture ou la sculpture. Je crois, au conlraii'e, être parlieuliéi'enienl «loué de facultés pbiloso])bi(jues, et c'est «loue (Je «-e rniéwjne je jjousserai d'aboi'd mon elfort.
7"' M'in)poser l'oblifration absolue, à (juelque
beau résultat que j'arrive avant la ([uarantaiue. Je ne poinl on compromettre Téclat par une éclosion . hâtive. Porter [non œuvre en moi très patiemment, afin qu'elle y devienne parfaite. Ne remettre en lumière et en «gloire un Leleup de Marcoussy de Lag"il)asse que le jour où je serai bien sur de ne pas risquer un avorlement ridicule. Ce serait trahir notre rùve que d'agir autrement.
8° Si, à quarante ans, je ne suis ai'iivù à rien de ce que j'espère, si je suis alors dûment convaincu de mon impuissance à être le régénérateur de notre maison, imiter le sublime dévouement de mon père, me sacrifier à un futur ré^énérateur plus heureux, faire le riche mariage (jiie me permettront à ce moment ma fortune accrue et le domaine reconstitué, me consoler ainsi de ma déconvenue dont je n'aurai pas été c()U])able, et vieillir et mourir la conscience en paix, lier quand même d'nvoii- rempli de mon mieux ce (jui était mon devoir envers nos ancêtres, et joyeux d'avoir été un de ces cHrsorcs. doni parle Lucrèce, (^f^// vital lampada tnuhinî.
Tel était le curieux, noble et vraiment peu banal progrannne (juavait tracé d'avance à sa vie ce jeune homme d<' dix-neuf ans, en (|ui tout le vieil esprit Ihiéracliien s'exprimait sans qu'il y prît giirde, esprit à la fois très ordoimé, très orgueilh^ux, très chimériques et très méliant.
A coup sur, un honnne en pleimi maturité n'eut pas mieux réglé (jue lui l'établissement de ses affaires présentes, oii se retrouvait Téconomie bien
entendue et dure de ses parents. Mais le cœur de Tex-adjudant et celui de la meunière eussent tressailli d'aise aussi à ces projets d'avenir, d'une vue si claire, d'un propos si résolu, d'une si audacieuse et en même temps si précautionneuse envolée. Et sachant que Valenlin était leur fils, sachant de quelle ténacité eux-mêmes ils avaient été capables, et avec quelle ferveur ils avaient cru en leur chimère, ils n'auraient pas eu l'ombre d'un doule touchant l'énergie (|u'il allait déployer à son tour au pourchas de ce rêve, où se continuait et perdurait le leur, en meilleure allure de se réaliser maintenant.
Surtout ils n'auraient pas pensé, fut-ce une seconde, que c'était là une chimère, pas plus que ne le pensait Valentin. Tout à fait if^norants de ce (|ue cela pouvait éti'e (ju'un grand philosophe, ils auraient admis d'emblée qu'un grand philosophe était l'équivalent, en gloire, de rancélre, compagnon de Godefroy de Bouillon à la première croi?sade, et que Valentin devait devenir ce grand philosophe. Le germe d'une telle idée et d'une telle ambilion, chez ce jeune homme, était C(*[)endant l)ien peu de chose, puisqu'il venait simplement (l'un succès de collège, Valentin ayant obtenu un {)rix de logique au concours généi'al. Mais, si peu <le chose que fût cr germe, ils y auraient eu foi, les boimes gens, comme Valentin y avait foi; car il y a un ancien provei'be de Thi<'rache (|ui dit :
Qui fit grani loucre à grand rrfjtjtori ?
Cli'tiot gland chà du groin d'nô porc.
Les choses n'allèrent pas tout d' abord, dans la réalité, aussi facilement que Valentin en avait, sur le papier, tracé l'ordre et la marche. Il dut perdre plus de quatorze mois, d'un temps précieux, à rester dans le pays pour y conférer avec les notaires, les marchands de bois, le fermier de là-haut, plusieurs architectes de la ville voisine, en vue de tout régler comme il le désirait. E;7Core ne put-il arriver à ses fins qu'approximativement.
Comme il était jeune, on essaya de l'entortiller de toutes parts. Il se défendit à belles dents. Le sang paysan de sa mère lui fournil l'astuce, l'entêtement retors, qui lui étaient nécessaires. Émancipé avant la mort de son père, il faillit avoir un procès avec des cousins éloignés qui firent mine de vouloir attaquer Tacte d'émancii)ation. Personne ne lui vint en aide. A lui seul, il tint tète. Finalement, il triompha.
Loin de le dégoûter de son œuvre, les obstacles rencontrés ainsi à l'accomplir, et dès le début, l'y engagèrent d'autant plus ardemment. Traité en ennemi par tous, il se promit de revenir un jour en maître dans ce domaine, parmi ces anciens serfs
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iiialfaiscinls ([ue sa gloire reconquise réduirait eiirore en servage. Il se prémunit toutefois contre eux, en attendant, et solidement.
En premier lieu, par la reconstruction intégrale et très coûteuse de la grande muraille qui pouvait seule gai-anlir h? parc des dé})rédalions. On avait j)eu à peu, en ell'et, pris l'habitude d'y venir, par les brèches mal réparées, non seulemeni ramasser du hois mort, mais tailler a plein dans les futaies, pour y faire du hois a vendre. Il présida lui-nnênie aux clnlures des trous, héi-issa h's halliers de pièges à loups, lit assermenter le fermier comme garde-chass(\ aflicher aux hans de la comnmne rinterdiction absolue de pénétrer dans Lagibasse sous peine de procès-verbal e( d'amende.
PartMllement, furent protégées h\s ruines, dont uiH' [)arlie était devenue comme une carrière de pi<'rr(' ouviM'le à tout prenant. Le fei-mier en fut rendu rtîsponsahle, après inventaire dressé par un architecte et d('[)0sé à la mairie' et chez le notaire.
Le [>ri\ du IVrmaire. par exemple, au lieu d'être auL:inent<' connue l'avail espéré A'alenlin dans son pi-oL:iMmme. dut être dimimié. Ilenouvcdé pour dix-hiiil ans, mais avec chari^-e. pour h» fei'mier, de vt'ille:- SU!- Ir pai*-* el les mines et de tenir comptahih'«'' (!e> arl)i*es et des pierres, le 'uail e^^ssa «h* re- |)r(''s«'iiit'r im revenu d<' trois ren! nual"e-\ingts fraui.'s. A iiiand'j-cine N'a!;'nlin (d)iinl un loy<'i- «le deux c(Mil cinquante. !l conseuiil, par amour pour la conservation du j»ar.' et du (^hàteau. el parc(^
que le fermier, fils du précédent, élait un homme probe, actif et sur.
La liquidation du moulin fut la moins heureuse de ses affaires. Ainsi qu'il Tavait j)révn, hi valeur en était uniquement subordonnée à Tadininisti'ation tout à fait admirable de ses panants. Kxploité par. eux, avec un labeur frénétique et une prodigieuse économie, il reudait connue s'il eut valu presque une quarantaine do mille francs. Mais les vannes en étaient de pièces et de morctnmx. tout en menus et patients radstohages, ainsi que la roue et les meuhîs. Il y avait là un matériel entier à refaire. Les acheteurs possibles h* savaient. Ils en jouèrent habilement. On ne jjouvail. non plus, les en laisser trop lojiu1em[)s jouer; c.iiv. p(»ndant ce temps-là, le matériel se détériorait davanlage et la dientèh' riscjuait de dé[)érir5 allant ailletu's. Il fallut donc en passer par les exi;;ences des malins en expectative dune bonne occasion au nd)ais. Le moulin fut vendu seulement vingt mille Francs.
Valentin n'arriva pas, non i)lus, à s'entendre selon ses desseins, avec les architectes. ])()ur In lente reconstruction deTaile et du corps principal du château. 11 eiiî voulu un traité à forfait. ih\ lui «lemanda des conditions Irnp dures. Il y renoiicji. 11 préféra remet ire à plus tard cette «euviv énorme, extrêmement onéreuse. Il se contenla <Ie pass(M' un acte à tempérnmen! avec un maître niaeoinini, payé à l'année, de\ rait enlretenii' l'aile <léjà rebâtie, la tenir bien «'lose el couveiie. Pour le restant, Valenliii <h*cida dr capiialiser le plus (]u"il
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pourrait de ses revenus pendant' dix-huit ans, et au bout de ce long terme, de consacrer tout l'argent ainsi accumulé à la restauration en bloc du château.
Ayant vécu très chichement pendant ces quatorze mois de batailles pour mettre ordres à ses aifaireSj Valentin avait devant lui, quand tout fut terminé, une assez grosse somme économisée sur son budget de l'année présente. Il en dépensa une partie à s'assurer dans une tontine un remplaçant mihtaire pour le cas oh il tomberait au sort. Du surplus, il lit élever, dans le cimetière du village dont dépendait le château, un monument funéraire à ses parents, haut monumenten granitbleu, d'une massive et orgueilleuse simplicité, portant cette inscrii)tion :
A François et Clémentine Lcujibasse, morts à la tache pour que put revivre V antique et illustre maison (lesLeleup de Marcoussfj de Laqi basse, leur fils respectueur.
Lui-même alors se mit à la tâche comme eux, ne se contentant pas de ce témoignage gravé d'admiration pour leur œuvre, mais s'y employant aussitôt, à cette œuvre, avec une énergie et une abné'gation comparables aux leurs. Tl ne se donna pas. en elfet, ce tout jeune honmie qui n'avait pas encore vingt et un ans, le temps même de se reposer un peu avant d'entreprendre sa rude et lonuue l)esogne, ni un jour de fête, ni un plaisir de garçon libre et riche ayant au moins le droit de goûter, si furtivement (|ue ce fut, aux joies de
la vie. Tout de suite, sans attendre, il partit pour Paris a(in de s'y confiner dans les éludes qui lui paraissaient nécessaires à devenir un i^rand philosophe.
Et il y arriva conune un pauvre, ce riche.
Tous ses comptes réglés, le prix du moulin joint au patrimoine des vieux, il possédait cependant cent quarante mille francs, qui, placés en rentes surTÉtatau taux cinq oij était alors Targent déposé dans les caisses publiques, lui constituaient sept mille livres de revenus. Sur ces sept mille francs annuels, il en réserva six, destinés a être capitalisés pour servir plus tard, daiis dix-huit ans, à la restauration du château. Il n'en préleva que mille pour lui-même, aux((uels se joignirent les deux cent cinquante francs de fermage.
Et ainsi, toute sa fortune étant assurée en vue de Tœuvre à venir et si lointaine, et l'assurance étant prise contre lui-même par le placement en titres incessibles et insaisissables, c'est avec douze cent cinquante francs de pension pour tout viatique, un tout petit peu plus de cent francs par mois, que Valentin Leleup de Marcoussy de Lagibasse s'établit à Paris, pour y entamer à sa façon la croisade de son chimérique espoir et de son splendide orgueil.
La maison ou s'iiisialla Valenlin en arrivant b Paris ponr yJcvenir un grand pliiIoso[)liC5 et qu'il avait choisie expressément à ce dessein, vaut la peine d'être ^M)nnueen détail, dans r^es aîtresetses êtres. Cav file devait avoir sur sa vif une extraoridinairr, lente et, à la longue, Ixjuleversante inlluence. dont il ne pouvait se liiélier et qu'il ne pouvait même j)as prévoir, en y entrant.
(^ertrs, sa lésolution était bien sincri'ement prise d'y nK'nei* une vie solitaire, cloîtréf -lans l'étude, sans s'y laisser distraire de son (viu re j)ar quoi que ce fut ni ([ui que ce lut. Et sa volonté, d'autre pari, était df force à tenir ferme «M'Ile résolution. Il en avait déjà donné assez dr piN-uvrs, pendant ces quatorze derniers mois dt* luttes [iréparatoires, pour avoir 1«' droit de compter siii* son éiK^rgie et sur sa faeullé' de résistance aux îioslilih'S extérieures. Néannjoins, mai.'rré louie saeerli(ude (Mi luir même, et si iMiifei-mé <|u"il y fût. ^i \inlemént armé contre le dehors, il était d'un ;::'e où Ton est fatalement accessible aux choses et .lux pei'sonnescjui vous entourent, et on Ton s'imhihe et se pétrit.
LAGIIiASSE 27
sans y faire scul^'inent attention, de lainiosphère qu'on respire.
Or, les choses et les personnes de celte maison étaient, sous leur apparence tranquille, d'une bizarr<erie rare, e! par conséquent prenante. L'atmosphère y élail s[>cciale, chargée de fièvre, comm^' on le verra. II eut été préférahlCj pour ce jeune liomme, à la tète exaltée par un grand projet, d'habiter parmi des gens absolument dénués eux-mêmes de toute exaltation. Et, précisément, cette étrange maison était, à certains égards, une sorte de maison de fous.
Elle n'en avait pas l'air le moins <hi monde, par exemple; et Ton comprenait fort bien que Yalentin, cherchant un repaire de calme profond, se fut trompé à Taspect, particulièrement serein, jusqu'à en paraître stupide et pres(|ue mort, de ceite demeure silencieuse. Un malade, las et avide de ])aix, désii-ant couler (juelque part une douce convatescenc(* (pic rien ne vint troubh'i-, n'eût pas trouvé dans tout Paris asile plus conforme à son désir.
(Hette maison était située rue des ]{ou!an<jers, un<' petite rue (jui moule assez raide de la place Saint-Victor, et ];ar laquelle, à cause de la grimpée, passent li'ès ]mmi de voilin'es. C'esl un quartiei* pauvre, dailh urs, non pas li'op populeux non plus, sauf dans le bas delà rue, duciMé de lajilace. Le liant es! |»lu'i«'»i occupé par des employi's. des gens de bui*eau, de uîédiocres bourgeois îinx mai gre-s rentes. On s'y croirait dans une lointaine
ville (le province, même encore aujourd'hui, après la percée des larges voies voisines' qu'encombre une foule grouillante et([ue sillonnent les tramways à la stridenle trompette. Du lemps où y logeait Valentin, ce voisinage bruyant n'exislait pas encore. Il y avait là loiiL un inextricable dédale de rues, ruelles, passages e( impasses sans passants ; et la plus déserte à coup sûr, de toutes ces rues vides, c'étail la rue des Boulangers, surtout dans le haut, où se trouvait la maison.
Celte maison, d'ailleurs, ne donnait même pas sur la chaussée. De ce côté se dressait une vieille bàlisse à trois étages, dont les deux supérieurs loués précisément à (|uel([ues-uns des susdits employés, gens de bureau et petits rentiers. Le rez-de-chaussée et le premier étage étaient tenus par \'d propriétaire, une veuve nommée M^^*^ d'Amblezeuille, noble ruinée, qui <mi avait fait une pension de famille. A la suite de cette vieille bâtisse à trois étages venait une cour pavée, puis un vaste jardin au centre duquel s'élevait une seconde maison, de deux étages seulement. C'est dans celle-ci (ju'habitait le jeune honnne.
Le jar<lin entre les deux maisons, avec ses allées en giavirr, ses bordures de buis, ses bosquets de lilas rabougris, sa statuette de plàti-e huilé sous une tonnelle de vigne vierge, sa fontaine à la vascjue ébréchée, avait encore (ournure de jardin, de vilain et banal ])etit jardin hourgeois.
L'autre partie du jardin, celle qui, après la seconde maison, allait dévalant vers le quartier
Saint-Victor, n'avait plus l'aspect que d'un terrain vague livré à la poussée folle des plantes en liberté.
Quatre terrasses le composaient, mais écroulées en quelque sorte chacune sur la suivante. Car les escaliers, devant servir à les faire communiquer, étaient rompus presque partout; les murs de soutènement s'éventraient, laissant couler leurs entrailles de terre; le sol n'était que trous et bosses. Quelques arbustes morts gesliculaient sinistrement, de leurs bras de squelette, montrant seuls que jadis il y avait eu là un jardin. Mais ils en étaient les derniers et rares vestiges. Parlerres, plates-bandes, bordures et allées, tout le reste avait disparu, el depuis bien longtemps sans doute, sous une impénétrable broussaille de ronces, de lambruclies sauvages, de lianes en fouillis et en serpentins, qui en faisaient comme une petite foret vierge.
Une sente, pourtant, se distinguait, longeant la muraille de droite, et débouchant, au fond, sur une étroite clairière pleine d'orties. Et là gisait un banc de pierre devenue verte à cause de riiumidité du lieu. Ce retrait, en effet, tout en contre-bas, devait être le réservoir de toutes les eaux (Utranl à travers ces quatre terrasses en éboulis. Et néanmoins, à n'en pas douter, sur ce banc lugubre, d'où l'on ne voyait rien que l'encoignure formée par l'angle de deux murs lépreux, quelqu'un venait assez souvent s'asseoir; car la sente y conduisant était pelée par des pas, et une place, usée
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\):{\' lo frottement, faisait une laclie blanche sur la inonsse vei'te de la pierre.
Lèho qui aimait ce coin, l'Iiole inattendu et extraor.linaire <le ce triste jardin, était le locataire principal de la seconde maison. Il en occupait le r<»z-fl«'-clianssée et le premier étage depuis quinze ans.
(l'était un prêtre, ou du moins il en portait le rostnme. Mais il ne sem])lail pas exrrcer le sacerdoce .jamais, en cU'et, il ne sortait pour aller d:ins une éi:lise. Ktait-il interdit V Etait-ce seulement nn véritalde prétn?, ou ne se vétait-il pas d'nr.c soutane par /cont spécial pour cette robe noire (•()ni:rn('nte à son humeur? (Test ce que personne jie savaiL sauf sans doute M""^ d'Anihlezedille, (ini était son amie ti'ès intime, mais qui n'a\ait pas une liiiMn» à révéler les secrets.
Le .-.«'ennd éta,ii'(i di* la petit*' niaison était divisé en qii.it re chambres (|îii n'étaiiMil louées qu'avec le «'itnseiilemunt formel du locataire principal. Et c'est jirécisément cette condiîion (|ui avait décidé le choix de Valent in. Lorsijn'il ('tait venu chez M"'" d 'Am!)l(.'/enille, îdiéché [)ar un écriteau annonenit nne chanibre avec vue sm* des jardins, ell»' îni avaii dli vivement tout d'ajjord :
— Avant tout, jeune homuHî. puisque vous désirez un loL^'Hien! propre au recueillement o[ à l'étude, il faut savoir si ^ous êtes vous-même propre au recu«'illementet à l'étude, etc'est l'ahhé seulquipeut (Ml juger. Autrement, mieuxvaudrait [>our vous, pour lui, pour nous tous, que vous prissiez une chambre
«lans ]a maison du devant, tranquille aussi, mais non pas consacrée, ainsi ((ue le sanctuaire, aux hautes et sérieuses spéculations delespril.
Ctîtte éli'ange iaroii d'accueillir un locataire possible avail étonné Vah'utin, mais en le charmant. Il avait été séduit aussi, non sans un certain trouble de p(Mksée, par la désif»nalion spéciale donnée h la maison du jardin. Que signiliait ce mot de sanctuaire? El qui était cet abbé? X une furtive interrogeai ion sur ces points obscurs, M'"" d'Ambhîzeuille avait répondu gravement :
— L'abbé Gai-ubv est un théologien, dont j'ai
l'honneur d'être Tamie. Il est locataire principal de la seconde maison et du grand jai'din. Il consent à ce (|ue l'on habile Pétage su[)érienr de la maison, pourvu qu'on lui plaise. En revanche, si on lui plaîU je lais des conditions de loyer extrêmement douces. C'est ainsi ([u'il y a déjà, dans la maison, deux jeunes gens agréés par lui, auxquels je fournis la chambre sans meubles, et la pension sans vin. pour soixante fi'ancs j)ar mois chacun.
Elle avait ajouté, avec un geste impérieux et pres([ue mena(;ant de l'index, et comme choses de la plus sérieuse importance :
* — Vous entendez bi(Mi, jeunes hoinme, sans meubles et sans vin. El ((uand je dis sans meubles, ce n'est {)as ([u'il m'en coûterait d'en l'ournir; mais c'est rpie labbé tient absolument à ce que ses locataires aient leurs meubles à eux, composés d'une couchette monacale, d'une table en bois
blanc et d'une unique chaise Je paille. Et quand je dis sans vin, ce Ji'est pas non plu^ par un sordide esprit d'économie; mais c'est que Tabbé exige chez ses locataires l'abstinence complète du vin. Avant môme de savoir si vous lui plaisez ou non h d'autres points de vue, il est bon de prendre vous-même votre parti touchant ces deux conditions-là.
De plus en plus stupéfait, et ravi en même temj)S5 Valentin avait accepté d'emblée ces deux conditions. Que n'eût-il pas subi, h l'idée d'être logé dans cet asile du recueillement et de l'étude, chez ce sévère théologien si difficile sur le choix de ses voisins, el à ce prix miraculeux de soixante francs par mois? Ainsi, re(;u là, il serait à l'abri de tout souci matériel, de toute distraction intellectuelle, et, sur son budget de cent et quelques francs par mois, il lui en resterait plus de quarante pour son entretien et pour Tachât des livres dont il aurait besoin! 11 n'eût jamais osé rêver pareille aubaine. Il s'écria naïvement :
— Pourvu (|ue je ne déplaise pas à M. l'abbé!
— Celte in(|uiétude même prouve en votre faveur, répli(|ua M'"^ d'Amblezeuille. Et je iw • doulr point que vous lui plaisiez; car vous me plaisez, à moi. Et c'est déjà un pas de fait dans son jugement.
Cria fut dit avec un sourii'e qui j)arut ambigu au jcunr hommr, el avec une soitr dr clin d'œil en coulisse qui ne laissa [)as de lui donner (|uelqu(î inquiétude. Ce fut son unique appréhensioji avant
d'entrer dans la maison qui allait avoir tant d'influence sur sa vie. Mais celte appréhension fut brève. Elle se dissipa aussitôt, absolument, à un attentif examen de M'^^ d'Amblezeuilie, qui était une très vénérable dame de cinquante ans environ, grande et sèche, aux allures distinguées et un brin trop cérémonieuses, au visage plutôt sévère entre ses deux boudins de cheveux coiffés en longues papillotes à l'anglaise. Ce clin d'œil en coulisse et ce sourire ambigu n'étaient évidemment qu'une sorte de tic, de grimace, par quoi M'"^ d'Aniblezeuille manifestait son désir d'être aimable. Et finalement, au lieu d'en être inquiet, Yalentin en fut rassuré, puisque cela lui pronostiquait l'agrément plus que. probable de l'abbé.
II avait donc tout de suite demandé la présentation au redoutable ju^e de qui dépendait son installation dans ce qui lui semblait le paradis pour son couvre. A quoi M'»^ d'Amblezeuille, redevenue hautaine, lui avait réparti qu'il devait premièrement se soumettre à l'épreuve préliminaire de dîner avec les hôtes de la pension de famille.
— C'est, lui avait-elle dit, })0ur savoir si vous préférerez prendre vos repas avec eux, ou seul dans votre chambre.
— Oh! seul! avait vivement répondu Yalentin.
— Encore une bonne note pour vous! avait fait M'"^ d'Amblezeuille. Mais, quand même, l'abbé tient absolument à ce que ses locataires soient de temps en ti^nps en contact avec les miens. Ainsi, une fois par semaine, le dimanv be, si vous restez
3i LAGIBASSE
ici, vous devrez dhwv avec nous à la maison du (levanl. La table y est, d'ailleui's. je n*ai pas besoin de vous le dire, fort bien fre(|uentée.
El. eonime Tbeure du repns était procbe, elle lui lil mpidenienl le portrait et la bio,2^raphie des [)Crsonnes qui étaient seslorataires et ses pensionnaires dans la maison du devant. Valentin lY»couta d'une nrrille. Toutefois, c(*s paroles s'étaient gravées dans sa mémoire, inconsciemment, assez net- Irs pour qu'il reconnût, <'n manii'eant, les personnes ainsi décrites.
Lrs deux ])lus notables élaienl certainement M. b' professeur Dnboirard de (>v*r..ns et M™*^ la comtesse |]\ elinc de Varenrais. en 4|ui A'alentin reconnu! (oui de suite un vieux coupb- de gens vivant lîiai'ilab'iiK'ul ensemble, mais toules les apparences roiiv-nables soigneusemenl et exagérément sauve- ^••ardées.
L-: rn^îiiesse avait j)asRé la s«)ixantalno, mais (•(HisiTvai! t\('r^ |)rétentions à la joliesse, sous sa pe:ru'ju«' d'un blond trop jrun«\ d.ans sa toilette Inqj clair" el trop fanfreluclu'*'. i\\<H: ses gestes à ren'.'ii!. l'I le (ou! souliiinéeu ridiciile ])ar un corps e:.u -1 é! iiia!";ju, pai' une boutdie !Kal dentée dans une .:•;•<)--.■ :a'.*e ù ba'oues eî an dui" nez de [lerroqu»'! .
L<" |.;- !'.■: ;eui' ihibo-'ai'd de Tiéi-'-Mis était un petit s- ::|!:.i. .•'..•. ii'e qui ;\v;it l'air du;! panlin en bois, aMX ; rlic'il.Lti'ir.s jouani s<m.-. Ilavai! le visn/re complu! 'ineni :-a^;'. Irés par<'b«*:iiiiié, lunl en rides. Il étai! outrai^-eusemeni teint dune leiniure qui don-
nait à son toupet en poire l'aspect d'une poire, vn effet, luisante et verte. Il parlotait, d'un verbe sautillant comme* son allure. (]e (jui ne surprit point Valentin,M™^ J'Anihlezeuille lui ayant révéla que le professeur Dubogard de Gérons avait (Hé professeur... de danse. Elle avait ajouté, il est vrai, avec admiration :
— A la cour de Saxe-Meiningen, pendant l'émigration, et, plus tard, à la cour môme du roi de France.
Les trois autres botes de la pension de famille n'avaient rien de particulièrement original.
Il y avait M. et M""' Bussins, créoles de l'île de la Réunion, ruinés par les [iiierres anglaist^s, deux êtres no[icIialants et peu bavards, mélancoliques comme des exilés, jeunes encore, car le mai'i n'avait pas plus de (|uarante ans et la fennne plus de trente, mais sans âge réel à cause du ])récoee automne dont les avait accablés la pert<' de leui* fortune et Tabsenee de leur beau soleil.
Il y avait un docteur lioUandais, dont le nom, ditiicile à prononcer, n'avait pas été retenu par \ alentin. C'étaitun r^rand et groshonnn(», silencieux mangeur, venu à Paris pour y étudier spécialement l'ophtalmologie et en même temps le français.
Mais il y avait aussi, ce jour-là étant [}resisement un dimanche, les deux locataires de la maison du fond : un jeune étudiant en médecine nommé Prosper Broguet, bisojitin, et un Polonais, Ladislas Wronsky.
Ce Polonais, dont M'"'' d'Amblezeuille a\ail parlé
comme d'un très puissant esprit, tète encyclopédi- ([ue, semblait cependant encore plus jeune que le bisontin. Son paie et maigre visage glabre, sous son épaisse crinière aux mècbes violemment retroussées rt couleuide feu, faisait penser à quelques arcbange foudroyé en pleine adolescence.
Ces deux derniers pensionnaires ne prononcèrent pas un mot pendant loute la durée du repas, qu'animèrent seulement les lourds grognements du docteuj's boUandais. les quelques pbrases susurrées h voix traînante par le couple créole, et surtout le jeu de ra(]uette de la conversation toujours souteime en volants renvoyés par la comtesse Kît le professeur, tous les drux faisant assaut dé volubilité papobïuse, minaudièi-e et sautillante.
Ce ([u'ils dirent, et ce qu'y répondit M™® d'Amblezeuille, attentive à son rôle dbotesse qui trailait ses pensionnaires comme des invités dans le inrilbMir monde, c'est ce que Valentin n'entendit pas, n'y prenant aucun intérêt. 11 était tout occupé à contempler les deux jeunes gens qui avaient plu au diflicile abbé, et à se demander par (juoi ils lui avaient plu de la sorte, et à s'inquiéter de savoir si lui-même il avait de quoi lui plaire.
11 en désespérait devant l'étrange et belle figure de Ladislas Wronsky. devant cet air d'archange adolescent et foudroyé. 11 reprenait un peu coniiance à rxaminer le jeune bisontin. Prosper Broguet, de mine assez Inné, avec sa peau bise, son front bas, son corps lourd et gauche. On ne voyait en celui-là aucun indice de génie. On y sentait seu-
lement une dure application au labeur, uno volonté tenace. Or cela, il l'avait aussi, lui, Valentin, le travailleur, le patient, le têtu Thiéracliieji.
Et, en plus, n'avait-il pas son haut projet ? Mais de ce projet, fallait-il en parler? Il s'interrogeait là-dessus anxieusement. Certes, c'était bien là de qifoi séduire l'abbé, semblait-il. Mais n'y avait-il pas une sorte de faiblesse, de lâcheté, à prendre ainsi, tout de suite, à la légère, un inconnu pour confident? En fin de compte, c'est ce quQ pensa Valentin, se disant :
— Si l'abbé pouvait voir ce qui se passe en moi, et la brave décision oii je m'arrête, de garder mon secret, il n'en aurait pour moi que plus d'estime, j'en suis siir. Mais il n'en saura l'ien. Si je lui déplais, tant pis!
Pourquoi, d'ailleurs, attachait-il tant d'importance à l'estime de l'abbé? Il se le demanda un moment avec une ombre de peur, ayant comme une vague idée que cela n'était j)as digne de la haute estime où il se tenait lui-même. Mais il se rassura vite contre cette peur, l^^videmment. peusa-t-il, plaire à l'abbé n'était pas une chose dont il pût faire fi, puisque de cela déj)endait l'entrée dans cette maison offrant de si grands avantages matériels et moraux. Et il se convainquit aisément que ses angoisses avaient pour unique source une sage et pratique sollicitude de ses intérêts, rien de plus.
Cette impression fut corroborée dès (|u*il se trouva, le repas fini, en présence de l'abbé. Ce
sovtTc tliéologicn, qu'il avait iniag-iné un peu <onime un ju^e lerrible, en tous cas comme un (Hre ayant quelque chose <le mystérieux, lui parut. ;iu conlraire, le plus simple et le plus ordinaire (les lionunes. Tout dç suite,, devant lui, il fut à l'aise.
(Télait le type connu du prèlregras, mal soigné, paresseux et indifférent. Sa soutane était élimée, salr. tendue en avant sur un petit bedon pointu .pTexii jrraient encore les plis lâches d'une ceinture a rahandon. Il portait, au lieu de souliers à boucles, des savates dont le quartier de derrière, (M'ulé et rabattu sous le talon, laissait voir des bas i:ris troués. Ses cheveux pendaient longs, plats, huileux, jusqu'à ses épaules poudrées de pellicules. Sa face houlTie de panne blême était rasec de vieux, en sorte qur le biru de la barbe y ressemblait à une soih' de moisissure ln'rissée. L'allure entière du corps était affaissée. Les mains, molles, avaient Taii' di' mains jnortes, ballantes dans une flasque nonchalance, au bout de deux bras courts, manifestement hostiles à tonte fatigue de gesticulation. |][i somme, chaque hgure humaine -îvociuant par analoiiie l'image d'un animal à lui comparer, rim.iL'c qui s'évoquait ici élart celle d'un batracien à san;: IVoid, gontlé, visqueux et inmiobile.
'I'um's rhosr's seulement avaient chance d'accroi'\wv «M dr lixci' l'altention, dans l'examen détaillé «h» rc personna^r plntol banal, et y donnaient lieu à riiypothèse d'une orijzinalilé qurlconque. C'était, d'abord, l'impossibilité absolue on l'on se trou\^l
elui assigner un âge précis. Et c'étaient, ensuite t surtout, sa bouche et ses yeux.
La couleur <les clieveux, très noirs et sans le loindre fil blanc, indiquait certainement un rire 'ayant poinl passé la quarantaine, et même étani 3ut-ùtre encore assez loin d'y arriver. Et cepenint, le fané du teint, le détendu et le plissé d'une [îau qui flottait malgré le soutien de la graisse,
jaune aussi de cette graisse, s'infiltrant dans les ssus et les injectant comme de beurre rance, et jssi ravacbissement de cette masse de chair, horreur des gestes faisant songer à la paralysie*, . sonmolente lassitude d'un corj)s on les ressorts 3 jouaient plu^s, tout cela était marqué au sceau i la plus décrépite vieillesse.
Les dents auraient pu servir d'indice pour iinentir ces stigmates ou les accentuer. ^Fais on B les voyait poinl. Elles demeuraient caché'cs, si ichées qu'on les croyait absentes, sous la bride îrrée <le deux lèvres minces qui hiissaient passer s paroles, sans j)res((ue s'ouvrir, par une fente ngitudinale pareille à la fente d'une tirelii'e en :*ès. Et c'était extrêmement singulier, dans ce rge visage en motte de beurre rance. cette Duclie dure dont l'étroit orifice linéaire^ semblait illé à l'emporte-pièce et on pleine matière pierîuse.
Quant aux yeux, ils élaienî démesurément rands et gros, mais non pas à (leur de télé, 3annioins, ainsi (jne le sont en général ces yeux- . Ils s'enchàssaien!; au conti'aire. très [u'oiondé-
ment SOUS des arcades soiircilières surplombantes, j»arnies de poils touffus et broussailleux. Ils étaient, d'ailleurs, pâles h la fois et troubles, comme du ])rouillard où s'allumerait péniblement une clarté. Et lors(|u'un regard, brusque et furtif. y flambait, ce (|ui n'arrivait qu'à de rares intervalles, on eût dit des flaques deau miroitant en j)liosphorescences au creux d'une caverne.
Ces ti'ois choses, pouvant et devant élre signilicatives, échappèrent cependant à l'examen du jeune homme, qui n'était pas un assez subtil et expérimenté observateur pour y prendre garde, et (|ui perçut seulement Taspect total du bonhomme, à l'air très bonhomme, en effet. D'autant que l'abbé ne se mit pas en frais de questions ni de conversations, comme Valentin s'y attendait. El, vraiment, des phrases ([u'ils échangèrent il n'y avait pas irrand renseignement à tirer sur la nature ni le caractère du personnage.
— Alors, avait-il dit, vous désirez loger dans. ma maison, et vous accj'ptez toutes les conditions dont vous a fait [)art M'"^ d'Amblezeuille?
— Parfait<'mrnt, avait ré[)0nilu Valeiitin.
— lA, avait repris l'abbé, à quelles études spérialemeiiî vous livrez-vous, ou voulez-vous vous livrrr?
— A la philosophie.
Ici, l'ablM' avait loniiiiemeut regardé le jeune homme, sans pi-onon<'er un»' parole, sans bouger, semblant dormir pendant ce regard interminable, où. seules, sétaienl ternies éveillées h's phospho-
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— NôD. rit':i df j .^îliculiiT. rlm. ir ni\\ i\\\cu\: projëf autre ijiit- dVtU'liei- l;i j»hilosophie.
L'abbé (ivuit refeiinè le> yeux, l'tail redo\er.ii muet, puis, ainsi ijue tout à 1 heure. mxii> à \i^\ plus hautf. avec uue sôvU- de joit- inlêrieure, awii; répété :
— C'est bien. C"e>î bien.
Le siK'uee .iWiit iv]iri>. si lon^. i\\w Ir jeunr homme s'en était >fnîi céné. L'ablu' avait îiKïintenant les yeux iirands ouverts, mais sans iKunnu', absolument troubb's tl vu brouillard.
Valeutin crut qu'il était devant mi malade |»rt't ;: s'évanouir. Lui-même avait d'étranues fourmille
ments dans tous les meiabres. 11 se secoua et d brusquement :
— Alors, monsieur Tabbé, vous consentez à n recevoir dans votre maison, n'est-ce pas?
Et l'abbé, faisant pour la première fois un gest et le conjrédiant de ce g-este, avait 'repondu lèvres serrées et d'une voix lointaine :
— Oui, je le veux. C'est bien. C'est bien.
Tout compte fait, traprès ses iaipressions |)remières, eu quoi il avait volontiers Uvs grainh' confiance, et aussi d'api'ès les consciencieuses remarques donî il ne manqua pas néanmoins J'y ajouter le sage contrôle, Valenlin avait conclu •pleinement, au bout d'une quinzaine, à rexcellenct^ de son choix. (Tétait bien là, en elï'el, la demeure qui convenait à ses desseins, tran(|uille Tliébaïde propice au travail solitaire, aux longs espoirs-el aux vastes pensées, Tliébaïde voisine du quarliei* des écoles, de la Sorbonne, du CoUèfîe de Fi'aïu^e. des bibliothè(|ues et des bouquinistes, et, ce qui ne gâtait rien, Tliébaïde à très bon marclié.
On y avait, sans plus, à subir, une lois pinsemaine, la société de la pension de famille, eî, le reste du temps, les conversations, souvent un peu trop inquisitoriales, de 51'"' dAmblezenille. Mais le dîner du dimanche, en somme, servait de légère distraction ne pouvant guère nuire à l'esprit. D'autre part, la curiosité de M'"*" d'Amblezeuille était facile à satisfaire, ne s'exerçant guèie, luxariablement, que sur des matières de ce genre :
— N'avez-vous pas, en dehors de la maison,
U LAGI13ASSE
([uelques amis capables de vous entraîner à mal taire?... Kles-vous pieux et pratiquant?... A quoi vous destinez-vous, quand vous aurez achevé d'étudier la philosophie?... Avez- vous lïntention de vous marier un jour?
A ([uoi Yalentin n'avait pas été embarrassé pour répondre, d'abord qu'il ne connaissait absolument personne à Paris et qu'il ne tenait à y connaître personne, et qu'il n'avait aucune envie de mal taire; puis, touchant ses opinions religieuses et ses intentions pour Tavenir, qu'il se livrait à l'étude de la philosophie précisément pour s'y taire consciencieusement une croyance, qu'il n'avait jjas d'antre but dans la vie, et GïiRn qu'il n'était pas encore d'âge à savoir s'il voulait ou non se marier un jour.
Il s'était de nouveau un peu méfié, tout d'abord, de ces questions, surtout de la dernière que M""" d"And)lezenille lui a<lressait avec son sourire le plus mielleux et son clin d'œil en coulisse. Mais bientol, connue naguère à l'inattendue éclosion «le ce sourire et d(i ce clin dreil, il avait reconnu un tic et une grijnace. Et. un joui, l'interrogation nyant lieu en présence de l'abbé, il avait été tout à Tait rasséréné là-dessus, et avait compris que l'abbé seul poussait à ces ([uestions M'"^ d'Amblezruihe. L'abbé, en cUrl, sur les réponses du jeune honnne, avait cl(>s les yeux et murmuré son fameux:
— (^*(,'st bien. C'est bien.
11 ne s'agissait donc que d'un supplément d'in-
formation sur Yalenliii, el i'abJjé devait tenir à savoir la bonne couduito et les pures intentions (le ses locataires, comme il tenait à leur sommaire mobilier et a leur abstinence du vin. Le jeune homme avait simplement aiïaire à un maniaque d'une espèce particulière, à deux maniaques, plutôt, M'"*^" d'Amblezeuille lui paraissant aussi, à sa façon, (pielque peu timbrée.
Mais ces timbrés-là, vraiment, n'avaient pas de quoi lui rendre désagréable une maison on il trouvait, en compensation, tant de prccieux agréments.
La nourriture était modeste el suffisante.
La chambre était grande, claire, avec une large fenêtre ouverte sur un bel horizon on s'étalait en panorama tout un morceau de Paris, de ce Pai-is, lumière du mon<le, ot où Vah^ntin remettrait un jour en bonne place d'éclat glorieux le nom des Leleup de Marcoussy de Lagibasse.
Ce n'était pas Jion plus le voisinage de ses deux compagnons de loyer qui pouvait gêner le jeune homme. Ils étaient, comme lui, des ti'availleurs et des solitaires. Le bisontin, au surplus, vivait au dehors une grande partie de la journée, ayant à suivre les cours de la Faculté de médecine, les cliniques des bopitaux et les besognes d'un amphithéâtre où il était préparateur. Quant au Polonais, c'est il peine si on pouvait s'apercevoir (|u'il habitat une chambre de Tétage. 11 n'y faisait aucun bruit. Rien n'y décelait sa présence. Sans doute travaillait-il de tête unitiuement, rêveur
mathématicien (|iii iiavait ht»soiii Jii< le tableau noir, ni mémo, de papier.
Valentin trouva le moyen* cepcndani, (réchanger avec Tun et avec l'autre quelques vagues paroles; mais elles turent d'une banalité complètts et comme si ses deux voisins n'avaient aucun dosir d'entrer en relations plus familières avec lui. Il en conçut pour tous deux beaucoup d'admiration^ et lâcha de leur en ins})ii-er une semblable par ses manières désormais plus réservées. Ils y répondirent en st» montrant de moins en moins liants. Et d(» la sorte Valentin vécut, auprès d'eux, ainsi qu'auprès d'étranj^ers.
Il n'apprit d'eux qu'une chose, c'est (ju'ils avaient, tantôt sé|)arémenl, tanlol réunis, de loni.'-ues conférences nocturnes avec labbé. Il se demanda, non sans ({uelque dé[)it, poun[uoi luimême n'était jamais invité par labbé à ces soirées hizari'cs. Puis c'est avec dédain (|u'il se (h'manda ce qui pouvait bien se dire d'intéressant entre cv lourd bisontin, ce Polonais à face d'illuminé sci(Mitili(jue, et ce sonniolent théologien écroulé dans sa graisse.
Finalement, il jugeo (jue de telles [)réoccupalions étaient ines(|uines, au-dessous d(» lui, que^ sa soliludr' «levait lui être d'autant plus chèi'e dans son absolu, et il s'y cloîtra, ayant méticnleus<*juent organisé son existeiire d'étude.
VAlr (Hait exlrénienuMit s<''\è]e, d une sé'véj'ilé même excessive, ([ue lui dictait la [/uissance d'exagération naluielle à son iine. Sous juélexle
LAOIBASSE 47
que la^philosophie est la science des sciences, il s'était mis en lêLe qu'il devait tout apprendre et avait ainsi surchargé son programme de travaux sans noml)re auxtjuels ne suffisaient ni les jours de la semaine ni les heures de la journée. Il était obligé, pour arriver tant bien que mal à ses fins, de se lever à la pointe de l'aube et de se coucher fort tard .
Par bonheur, il avait des cours à suivre, qu'il avait choisis et auxquels il s'était imposé d'assister assidûment, soit à la Sorbomie, soit au Collège de France, ce ([ui le faisait sortir et le tirait de sa coquille. Sans quoi il y fut devenu mollusque, collé à sa chambre comme le Polonais, qu'il voyait pâlir et quasi se fondre peu à peu, quand par hasard il le voyait, ce qui était de plus en plus rare. IjC Polonais, en effet, avait obtenu, paraît-il, l'autorisation de Jie plus dîner le dimanche à la table d'hcHe de la pension de famill(\
— Cela, avait dit M'"^ d'Amblezeuille interrogée là-dessus, parce qu'il a franchi définitivement le degré d'épreuves auxquelles le soumettait l'abbé.
— Épreuves pour parvenir à (|uoi? avait demandé Yalentin.
— A la sagesse, ou du moins à l'initiation qui y conduit, avait répondu la dame avec son sourire et son clin d'œil les plus mystérieux.
El elle avait ajouté, accentuant le mystère dv ses grimaces à sous-entendus :
— Peut-être y aurez-vous part un jour, vous aussi, jeune homme, si vous êtes persévérant
dans la couJuile ([iie vous tenez, et dont l'abbé se montre on ne peut plus satisfait.
Que l'abbé continuât ainsi, sans en avoir Tair, à le surveiller en quelque sorte, c'est ce qui avait d'abord étonné, et même un peu irrité le jeune bomnie. Irrité, car il lui semblait bumiliant d'être en tutelle et sous un tuteur dont il ne sentait en aucune facjon la supériorité dojninatrice. Etonné plus encore, car il ne compr<Miait guère comment l'abbé pouvait exercer cette surveillance. Jamais, en eli'et, il ne se trouvait en contact avec lui. On eût même dit que l'abbé jirenait un soin jaloux d'évitei'les occasions de contact.
— Ne parlez h l'ahbé, lui avait recommandé M"'*' dAmblezeuille, qu<' s'il vous fait entendre nettement par un sifrne son désir de causer avec vous.
Or, ce silène, Valentin était encore à l'attendre. Assez souvent il rencontrait l'abbé, volontitTS errant en lenlrs j)i*omrnadcs autour de la maison, ou assis sui' un grand fanleuil à demeure devant l'entrée du vestibule; et toujours, (|uand le jeune bonnne passait prés de lui en le saluant, l'abbé, rendant le salul jiar une simple inclinaison de tête, fermait les yeux. Il rst vrai (ju'ensuite Valentin sentait ces yeux se l'ouvrir, derrien» lui, el le suivre d'un loni:- et jiénéirciut regard: mais un tel regaid, loin d'av(jir quelque chose d'engageant à lier conveisation, semblait lui défendre de se retourner.
Et. de fait, le jeune lionmie ne se retournait
pas, pris, au contraire, d'une vague ci inexplicable peur qui le faisait penser malgré lui :
— Ah ! tant mieux, qu'il ne m'ait pas encore manifesté cette fois le désir de me parler!
Puis, de cette vague et inexplicable peur, il eut honte. Il en prit sa revanche en se complaisant à tenir, lui aussi, sous son regard, l'abbé silencieux et renfermé, quand l'abbé allait, chaque soir, faire sa station au fond du jardin, se rendant au banc de pierre par la sente qui longeait la muraille. De sa fenêtre, à travers la vitre sur laquelle il soulevait un coin derideau, Valentin le suivit et le contempla patienunent plusieurs fois, goûtant un plaisir de vengeance à se dire :
— Cest moi, en ce moment, (|ui suis le dominateur. C'est moi ([ui vois, qui regarde, ([ui observe.
Mais il se lassa vite de ce jeu. Le plaisir lui en parut puéril. 11 y perdait d'ailleurs, un temps précieux, volé à son travail. Puis, finalement, il n'y trouvait aucun bénéfice et n'y apprenait rien de nouveau touchant le bonhomme, qu'il revint h considérer comme un bonhomme, pas davantage.
L'abbé, en effet, à cette quotidienne et vespérale station sur le banc de pierre, ne faisait jamais quoi que ce fût de significatif pouvant rejiseigner sur sa nature, ses goûts, son àme.
A pas lourds et menus, que gênaient les branches des ronces et les chevelures des lianes, il allait par la sente, sa soutane drapée serrée autour du corps, ses savates criant sur le gravier, et sa tête nue au-dessus des feuilles, sa grosse tête aux
longs clieveux plais qu'il avait l'air de baigner dans la verdure.
Une fois arrivé au banc^ il s'asseyait pesamment, toujours juste sur le môme bout, où il y avait une tache blanche produite par l'usure. 11 posait ses deux mains sur ses g-enoux écartés et demeurait là, innnobile (le tout h* corps, pendant une bonne henrr.
Sa lél<' seule bouji^eait. et uniquement de bas en haut et de haut en bas, à de très rares intervalles, d'ailleurs, selon que son regard se fixait sur le coin noir formé par l'angle des deux murs lépreux, ou selon qu'il se relevait vers le ciel où s'allumaient les premières étoiles. Mais, qu'il conteniplàt le coin de ténèbres ou bien le ciel piqué de scintillations, son visage gardait la même placidité morne et sans expressioji. On eût dit qu'il ne voyait pas, tant il restait insensible à ce qu'il voyait.
Lheuie passée, il revenait par la sente, à pareils pas lourds <'t meims, mais, cette fois, le front plus bas qu'en allant, comme s'il y portait le poids d'une fatigue ou d'une tristesse.
Sur ce dernier détail seul, (jui lui parut pouvoir être caractéristique, Valentin arrêta sa réflexion, et crut même devoir demander des éclaircissements à M""- d'And)lez(Miille. Elle lui répondit :
— Vous êtes un petit curieux, jeune homme.
11 insista :
— '■ Mais enfin, que fait-il, que peut-il faire l'abbé, tous les soirs, sur ce banc?
le secoua ses anglaises comme pour s'en voie visaj^^e, à cause de la brutale irrévérence
laquelle Yalentin avait jeté cette question, et répliqua d'une voix dévotieuse :
Parlez de ce banc, je vous prie^ sur un autre Ce banc est Toratoire de l'abbé. Tl s'y abîme idiennement dans la méditation et dans la :*e.
elle ajouta, tout bas, avec l'air de quelqu'un évèle un secret à la révélation duquel il y a que un sacrilège :
C/est là ([u'il a fait» ses plus beaux voyages.
Allons, pensa définitivement le joune bonune,
d\\mblez(Hiille est une vieille folle n lier, et é n'en vaut guère mieux, comme je l'avais :iné tout d'abord.
il avait pris la ferme résolution de ne plus rmais se tarabuster l'esprit à propos de ces ^^esées, aux apparences étranges, mais d'une cation facile, en somme. Car il s'agissait In, miment, d'une sorte de vague roman mys- !, piétisfe, entre une dévote t(Midre et un •e fainéant, faisant passer son silence pour d(^ rofondeur et sa paresse endormie de gras- Il pour de Textase.
partir de ce jour, il n'avait plus vu dans l'abbé, nt sa promenade ([uotidienne et vespérale, :e qu'y voyait en réalité son leil de Tbiérai nanjuois, c'est-à-dire un gros, lent (M lourd aud, qui allait rlia([ue soir bumer un peu» de
et béatifier sa digestion.
Et ses deux premières années de séjour c M""^ d'Amblezeuille se passèrent sans qu'il ei cet égard changé d'opinion, non plus que sui Polonais, classé par lui comme un malade exaltation de mathématiques, non plus que su bisontin, pesant travailleur sans génie, non j que sur les hôtes de la pension de famille, far ches absolument dénués de tout intérêt. La n son était bien, ainsi qu'il l'avait désiré, le sûj calme asile où il pourrait mûrir son grand pn de gloire future, et il en avait^profité pour pous dans tous les sens ses études acharnées, avec continuité et une fièvre d'application où s'e uouissait en joie son orgueil.
lui fut UQ repos bienfaisant et nécessaire, (1. après ces deux ans de dur labeur, il vintprenles vacances à Lagibasse. Il en avait un im- 'ux l)esoin, dont il ne se doutait pas tant qu'il dans l'entraînement de son effort, mais qu'il t, aussitôt cet effort détendu. Ce délassement eux mois^ au bout des deux premières années, : été, par lui-même, sagement prévu dans son ramme; mais il n'avait certainement pas prévu v^e et profonde félicité qu'il y rencontra.
>ut d'abord, il se rendit compte de l'exagéraqu'il avait apportée à Tétude, voulant apprenant de clioses à la fois et n'ayant pas soumis
ingurgitation énorme à une métbode suffiî. Il en éprouvait comme une indigestion et courbature cérébrales. Il savait, évidemment, cou[); mais il savait mal et désordonnément.
-ait grand'peine h formuler en idées géné- . les connaissances particulières, disparates, .elées, qu'il avait acquises. Il estima que sa uile intellectuelle n'avait pas été d'un pbiloe, mais d'un curieux, d'un enfant glouton se it à l'assaut d'une table parmi les plats servis
polo-nnUe. Il se promit de diriger mieux sa besogne h l'avenir. Il eut inùnie le courage de penser (|u'il devait considérer comme à peu près nulle et non avenue la débauche de travail à laquelle il venait de se livrer, et qu'il devait y remédier par une cure (complète de paresse pendant ces deux mois.
A cette paresse, flont il avait si peu riio.bitude, il pi'it le gont d(* la rêverie, qu'il ne se connaissait point, et l'amour de la nature, dont il n'avait jamais auparavant soupc;onné le charme.
Le parc, en ce moment, s'offrait miraculeusement h satisfaire ce gont et cet amour. Abandonné depuis tantôt deux ans, mais gardé soigneusement des déprédations par le fermier vigilant, la peur des piètres h loups, et la muraille d'enceinte sans une brèche, il était devt'uu un bois touffu, vert, farouche, solitair^^ et délicieux. Les arbres et les arbusttvs y étaient m pleine et verte frondaison, peuplés d'oiseaux dont les nids avaient été laissés tranquilles. L'In'rbe avait poussé dru dans les clairières. Le cresson, h' muij:uet, les mousses, abondaient aux fontaines. Partout, selon le hasard des Li'raines (piavait propa-rées le vent, et dans une libre pronnscm'té de forêt vierge, se dressaient en b«Mi(|uels,. ou s'étalaient en tapis, des fleurs multicolores, dont les ])lantes, retournées à l'état sauvage, avaient pullulé en prodigieuse luxuriance,
l^e jeune honnne, qui, parmi tant de sciences absorbées hâtivement, avait appris entj'e autres la b()tani(jue, ou du moins avait cru rapprendre,
était étonné do sa crasse ignoranco (l(»vant ions CCS trésors vivants dont il ignorait les noms. C'est à cette constatation hnmiliante qu'il conçut pour la première fois cette idée, destinée à féconder plus tard son esprit de philosophe, à savoir que la connaissance réelle des choses ne s'acquiert j)oint dans les livres, mais hien dans la connnunion directe avec ces choses. Et il jouissait exquisement de ces Heurs qu'il ne pouvait nonmier, tandis que nag-uère il les avait nonmiées sans percevoir leurs foçmes, leurs nuances, leurs parfums, dont il |)renait conscience aujourdlmi en sensations précises et suaves.
Il éprouva un grand plaisir aussi, très i)rof()nd et très neuf, auquel il ne s'attendait guère, dans la fréquentation des humhles gens de la ferme. 11 était parti jadis du pays, et y était revenu, avec la conviction (|ue ces gens étaient des espèces de brutes. Il découvrit peu à p(ni que c'élaicmt des êtres humains, et ([u'il pouvait se plaire avec eux, et même les aimer, sans déchoir.
Le fermier garde-chasse, ancien scddat. heau et vigoureux gars de trente-cinq ans environ, les connaissait par l<'urs no.ms, lui, toutes ces plantes aux noms ignorés de Valentin. 11 leur donnait, il est vrai, des appellations patoises. ([ui n'avaient rien de scientili(ine, mais (jui n'en étaient (jue plus expressives et mieux caractérisantes en leur verhe d'image. Le jeune honnne y admirait avec quelle force le peuple traduit ce (|u'il sent, et il en concluait la netteté et la vigueur de ces sensations.
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Ce n'est pas seulement les plantes, au reste, qu'il connaissait si bien, ce Jacques Campion, le p^arJe-chasse î Les animaux pareillement, il en savait la nomenclature, et Tliistoire, et les mœurs. Va il était en possession, aussi, de beaucoup d'autres secrets, touchant la terre, le ciel, les eaux, les pronostics qu'on en pcïut tirer pour le temps, et touchant les maladies des plantes, des betes et des hommes, et les remèdes à y apporter.
L'honnne était , «au surplus, agréable avoir autant qu'instructif à entendr(\ De taille moyenne, mais bien découplé, coureur intréi)ide, iniatii^able mircheur, il avait l'air, dans scs mouveuKMits, dune statue en marche. Son visage inéaulier, au nez un peu tors, aux yeux trop l)etits, aux cheveux en chaume, respirait la franchivSe et le couraî.^e.
Sa femme, Mtdanie, était une i^aie luronne, du même àiic que lui, toujours occupée au ménage ou aux soins des deux enfajits, à la ferme, au tricota «^e. et toujours le sourire aux lèvres, quand ce n'était pas la chanson. Sans compt(îr qu'elle cuisinait à mervrillr, de la vieille et fine cuisine tliiéra- «:hienne, au beurre légrr, à la crème douce, dont Valentin se réi^alait, y retrouvant de lointains et savoureux souvenirs du trmps oii il était petit, et où sa mèrr, la bi'ave meunière, leur faisait, à son jière et à lui. faire si bonne chère à si peu de frais, les jours de ji'rande fête.
Sa subite condescendance envers ces petites gens allait jusqu'à trouver un certain agrément
même en la compagnie des anciens fermiers, parents du fermier actuel, et qui étaient cependant Je vieux pile-Ia-terre, comme on dit là-bas, c'est-àdire de pauvres êtres usés par une dure existence de peine et de lésines, vieux à soixante et quelques années ainsi que des centenaires, tous deux cassés et voûtés, et toujours acagnardés au coin de Faire, malgré le soleil d'août flambant au dehors. 11 s'intéressait à cette précoce décrépitude, fruit de labeurs excessifs et de privations incessantes, tâchait d'y rallumer des tisons de mémoire éteinte où lui-même revoyait son enfance et ses parents en leur jeunesse.
Ce qui le rendait, d'ailleurs, attentif aces deux ruines, et très particulièrement, c'est la càlinerie maternelle dont les entourait une servante, à peu près de leur âge, mais d'une conservation extraordinaire, cette vieille-là.
Elle avait cependant peiné, souffert, et jeûné" au moins aulant qu'eux, la Doctrové, puisqu'elle avait, de temps immémorial, depuis sa première jupe, pour tout dire, été en service dans cette ferme. Mais elle semblait y être demeurée à jamais l'enfant qu'elle y était entrée, orpheline prise en domesticité à sept ans. Son corps n'avait que très peu grandi, et, à mesure qu'il grandissait à peine, s'était en même temps ratatiné. Ce n'était pas une naine; mais il ne s'en fallait pas de beaucoup. Ses membres étaient restés grêles, menus, noués.
Très maigre, et toute noire de peau, et ses
cheveux gris dissimulés sous un s.erre-lèto noir aussi, elle a\ail l'air iFune fourmi. Elle (*n avait eu l'existcMico! Oui, d'une de ces fourmis qui font dans la fourmilirre lous les ouvra^i'es, et(|ui même y sont nourrices, mais(|ui n'y srroni jamais mères, étant des élres ntMitres et sans sexe. Elle n'avait connu, en eifct, aucune (lestassions do la femme. Et cela se lisait à ])lein dans ses yeux naïfs, ingénus, dans ses yeux de fillette (|ui avait toujours sepl fuis.
Doclrové amusait les deux vieux décrépits en leur contant des contes. Elle en savait à profusion, ne tarissait jamais, y ajoutant souvent de son cru, con)nic N'aleiitin s'en convainquit aisément en rcnteiiflant conter, et mêler à des légendes antiques tel ou tel l'ait arrivé le jour même dans la vie de la maison. Ces contes paraissaient à \'alenlin <le pures merveilles. Et, comme il avait j)ris d;in> le pare le ooùt de la l'èvorie et l'amour del.i nalnr(^ il prit au|)rès de Drx'lrové la passion. tout à !"ail extraordinaire chez lui, de l'antique et si luxuriante iinairinalion po[)ulnire.
l^t c(.'la aussi lui lui un repos charmant. Il y rj'ln'inpa en fraîelieur son Ame dure de vingt et U!i ans, (|ui nr demandait qun rouvrir ses pétales de jeuiiesse. ti'Op recroquevillés, «lepuis longtemps déj.M, par 1,1 njaluiMté de ses projets, la rigueur de sa coni'.uite, la solitude. Téludr, et même la société vieillolle de la ]»ension de ramille.
Os <l(Mix l)ons mois s"é<'oiilèrent donc, pour \'alenlin, tout à fait salutaiies |>liysi(|uement et
moralement. Son corps anémia et . aiikylosé y reprit vig*ueur et souplesse dans le soleil, les lonj^ues errances au g^rand air, les balsamiques effluves des arbres et de l'herbe, la saine nourriture mangée avec appétit, les sommeils profonds. Son esprit, bouillonnant de connaissances troubles et comme vaseuses, s'y clarifia aux conversations précises du garde-chasse, aux chansons souriantes de la ménagère, même aux papotages si simples et quasi végétatifs des deux vieux, et il s'illumina en beauté naïve aux enfantines légendes de Doctrové.
Parmi ces légendes, il y en avait une que Valentin aimait particulièrement à entendre. Il la demandait souvent à la servante; et même, lors- (fu'elle avait lini de la conter, il se sentait une envie irrésistible de lui dire, conime les tout petits épris d'une histoire qui les a bien amusés :
— Encore! encore!
Les détails, les péripéties, en étaient extrêmement amusants, en effet, d'autant (jue Doctrové, quand elle se trouvait en verve, les multipliait et les variait à l'infini, soit qu'alors sa mémoire fût plus abondante et plus riche, soit (|ue la griserie de la verve lui fit l'imagination inventive. Mais ce n'est pas par ces broderies d'aventures que la légende séduisait surtout Valentin; c'est par les sens symboliques et profonds qu'il y distinguait, et par l'application qu'il en faisait, en certains passages, à sa propre destinée.
. Il ne se doutait pas, toutefois, que cette applicatioji à sa propre destinée devait être poussée au point 011 elle le fut, et que cette histoire, en somme, lui était réellement prophétique; car elle allait, transposée, transfigurée, être à peu près la sienne.
A cause de cela, il est nécessaire de la noter ici, comme il la nota d'ailleurs lui-même, c'est-à-dire en son essence, dépouillée des mille variantes qu'y festonnait Doctrové au hasard de ses improvisations, et exprimée dans un français aussi simple que possihle, mais rendant mal l'ingénuité savoureuse du patois thiérachien.
Il va de soi, en effet, que Doctrové la contait dans ce patois qui était sa vraie langue, et qui a irardé la rudesse et les grâces de rancienné langue doïl, aux mots hrefs et contractés, aux constructions elliptiques. Ce patois, Valentin ne le parlait point, mais le comprenait fort hien. On en perçoit quand même un peu les vives allures, à travers traduction très prohe, et <[ue voici.
Il y avait une fois, dans la foret d'Ardenne, un ''ieux, vieux, vieux château qu'on appelait le châeau des IIommes-sans-Tête. Et on l'appelait ainsi >arce qu'il était rempli de statues à qui l'on avait oupé le chef.
Celui qui leur avait coupé le chef était un vieux ^ieux, vieux bonhomme, que tout le monde avait oujours connu vieux, vieux, vieux, depuis que le nonde est monde.
On dit même qu'avant l'existence du monde il ttait déjà vieux, vieux, vieux, à ne pas savoir son .ge. Et pourtant on dit aussi qu'il passe tout son emps, et qu ilTa touj.ours passé, et qu'il le passera oujours, à compter sur ses doigts combien il a ['années.
Il y avait une fois, dans le château des Hommesans-Téte, un petit garçon qui était venu là pour hercher des nids de corneilles, en prendre les eufs^ les vider sans les casser et en faire un grand oUier à sa bonne amie.
Sa bonne amie était une petite fille qu'il n'avrfit amais vue, mais dont lui avait parlé un oiseau lieu, lui disant :
— Elle ost II plus belle petite fille qui soit. Elle a (les cheveux on soleil. Elle a des yeux en étoiles. Elle a uue peau en aurore. Quand elle parle, cela sent comme un champ de roses. Quand elle fait un geste, cela sent le jasmin. Quand elle marche, cela sent le chèvrefeuille. Et quand on Tembrasse sur la bouche, on y boit un vin qui vous fait croire (|u on est le bon Dieu.
Le pelit garçon avait demandé :
— Où est-elle donc ?
L'oiseau bleu avait répondu en sifflant :
— Elle est dans sa chemise, pour sur.
Le petit garçon avait demandé :
— Mais où est sa chemise ?
Et l'oiseau bleu avait répondu, sans siffler cette fois :
— Sa chemise est boutonnée autour de son cou, el vous apparaît, avec elle dedans, quand on lui a mis «m cou un grand colher d'œufs de corneille dénichés au château des Hommesnsans- Tèle.
Et voih'i pourquoi le petit garçon se trouvait dans le château des Hommes-sans-Tête, en train d'y faire la cueilltîtte des œufs de corneille.
Quand il en eut trois bonnes douzaines, qu'il les eut vidés sans les casser, et qu'il les eut enfilés à la queue leu leu avec un fil de chanvre, il vil soudain le fil de chanvre se changer on fil d'or, et Toiseau bleu lui dit :
— Passe ton collier au cou de la petite fille. Le petit garçon répliqua :
— Je ne demanderais pas mieux; mais je ne la vois point.
Alors Toiseau bleu s'envola, lui ayant dit dans un ricanement : .
— C'est donc que tu es aveugle, car elle est devant toi.
Mais le petit garçon avait beau écarquiller ses yeux tout grands, il ne voyait toujours point la petite fille. Ce qu'il voyait, c'était le vieux bonhomme, vieux, vieux, vieux, qui jouait aux boules avec les chefs en marbre des hommes sans tête.
Le petit garçon était très brave. Il s'avança vers le vieux bonhomme et lui cria, en lui tirani la barbe :
— Eh î vieux bonhomme, savez-vous où est la petite fille?
Le vieux bonhomme s'arrêta déjouer aux boules et répondit :
— Elle est devant toi Le petit garçon reprit :
— Savez-vous, alors, pourquoi je nelavoispoint? Le vieux bonhomme se mit h rire dans sa baihe
et répliqua :
— Oui, je le sais. C'est parce que tu veux la voir avec tes yeux.
Et le vieux bonhomme recommença tranquillement à jouer aux boules, pensant avoir dit (jurlcpic chose que le petit garçon n'avait pas compris. Mais le petit garçon était très malin et il avait compris parfaitement. Les yeux clos maiiUrnant, il flairait l'air, le palpait el l'écoutail.
61 LAGIHASSE
Et voilà qu'il sentit auprès de lui une odeur de chèvrefeuille, à (juoi il reconnut que la petite fille marchait, puis une odeur de jasmin, à quoi il reconnut qu'elle faisait un geste, puis, soudain, une odeur comme de tout un champ de roses, à ([uoi il reconnut qu'elU^ ouvrait la bouche pour parler.
Et la petite fille parla, en effet, lui disant :
— Garde tes yeux clos, si tu veux me plaire. Tu m'as sentie déjà. Tu m'entends à présent. Achève en me touchant le cou pour y passer le collier.
Le petit garçon tendit ses mains en avant, tout à talons, tenant le collier déployé en rond de son mieux, afin de le mettre au cou di' la petite fille. Ses doigts furent frôlés par les cheveux en soleil, puis par la peau en aurore, et il en eut un grand tressaillement du crâne aux talons.
A ce moment, deux très fortes odeurs lui furent soufflées aux narines. Dans l'une il devina celle du vieux bonhomme, si vieux, vieux, vieux, et cellelà puait la mort. Dans l'autre, il devina celle de Toiseau bleu, si bleu, bleu, bleu, et celle-là embaumait le ciel.
Va le vieux bonhomme, si vieux, vieux, vieux. lui murnmrail tout bas à l'oreille droite, en y bavant à travers sa barbe dont les longs poils le chatouillaient désagréablement :
— LOiseau bleu s'est moqué de toi. et moi aussi. Tout ce (jue lu Maires, et entends, et touches, de la petite (ille, c'est un rêve (]ue tu fais.
Va l'oiseau bleu, si hleu. Ideu, bleu, lui chantait
dans Toreille gauche, avec une voix d'ange qui lui caressait le cœur :
— Non, ce n'est pas un rêve que tu fais. La petite fille est bien devant toi. Ses yeux en étoiles te regardent. Elle t'aime. Elle va te baiser sur la bouche, et, dans ce baiser, tu vas boire le vin qui te fera croire que tu es le bon Dieu.
Et le petit garçon attendait, attendait, disant à la petite fille :
— Vite, vite, embrasse-moi.
Mais la petite fille ne répondait rien, rien, rien, plus rien.
Et cela dura longtemps, en vérité, très longtemps, si longtemps que le vieux bonhomme en vit sa barbe grandir d'au moins une demi-brasse, et que Toiseau bleu en perdit sa huppe et sa queue, et ([ne le petit garçon en devint un jeune homme, puis un homme pour tout de bon, la moustache lui poussant sous le nez.
Mais le jeune honnne, puis Tliomme pour tout de bon, étaient aussi têtus (jue le petit garçon avait su l'être. Et toujours il attendait, se contentant de répéter de temps à autre :
— Embrasse-moi donc !
Il ne s'apercevait pas, au reste, des ans qui passaient, et se croyaitencore le petit garçon de jadis.
Et sans doute il serait derniuiré ainsi jusfiu'à la mort, si tout à coup la p(îtite fille ne s'était écriée :
— Allons, tu as été assez patient. L'heure est venue que tu en sois récompensé. Ouvre les yeux, ([ue je t'embrasse.
66 I.AGIHASSE
Lo polit garçon devenu homme ouvrit alors les yeux, rt vit devant lui une femme de corps parfciit, portant J)i(Mi au cou son collier d'œufs do corneille, mais qui, au-dessus de ce collier en coquilles vides, n'avait point de tète.
Il se mit à pleurer et dit :
— IN)ur([uoi ai-je ouvert les yeux ?
El le vieux honliomme, (jui avait recommencé à jouer aux boules, lui répondit :
— - Parce qu'on finit toujours par les ouvrir. Mais J'oiseau ])leu ajouta :
— On ne les ouvrirait pas si l'on n'avait pas de tèle, bien sûr.
Or. riiomme était aussi malin que le petit garçon avait su l'être, et il se dit aussilot :
— Je vais donc me couper la lé(e.
Comme il Tavail dil, il le fit.
Kl voilà (|ue sa îé!e. à lui. s'est mise sur le? «'iiaulc-; de la petite lilltî, où elle est devenue uiit
lie tête aux clirveux en soleil, aux yeux en 'toiles, à la peau en aurore.
Kt la petite Hlle a dit :
— Mainl(Miaiil je peux (bmc t'emlirasser, mor r\ïiiv aniDur. et le donn(M' à lM)ire, sur ma bouche, b' vin qui te f<M'a croire cpir tu es le bon Dieu.
Mais la petite iilb', en parlant ainsi, était une sntte ou une méchante. Caravec quoi h' cher amoui aurait-il pu la baiser sur* la bouche, puisque luimême n'avait plus de bouche désm'mais?
Le vieux bonhomme se mit à rire et dit :
— Imbécile, reprends ta tête.
Mais Toiseau bleu ajouta :
— Non, laisse-la-lui. En voici une autre.
Et Toiseau bleu, toute sa huppe ayant repoussé, se trancha le col de son bec, et planta sa propre tête sur les épaules de l'homme, redevenu en même temps petit garçon.
Et c'est depuis ce temps-là qu'au château des Hommes-sans-Tête, pendant que le vieux bonhomme si vieux, vieux, vieux, continue sa partie de boules en comptant son âge sur ses doigts, c'est depuis ce temps-là que le petit garçon à tête d'oiseau bleu fait Tamour avec la petite fille qui lui a pris sa tête, et qu'il y boit dans son baiser le vin qui lui fait croire qu'il est le bon Dieu.
Yaleiitin, on s'en souvient, avait grande conlîance dans ses premières impressions. Or, tout de suite, à raudilion de cette légende, il s'était reconnu lui-même en ce petit garçjon, et le château (les Hommes-sans-Téte lui avait paru être le château de Lagibasse, et la petite fille lui figurait proprement sa chimère.
Pour(|uoi? 11 n'aurait su le dire. Il se défendait môme de Ch;s allégories, en trouvant la terminaison de sinistre augure. Ce vieux bonhomme ne représentait-il pas le Temps, sùrdécapiteur de son espoir? (^et oiseau bleu n'était-il pas son imaginalion, le vouant finalement à la folie? Et n'y avait-il pas un commencement de folie, déjà, trè^ vague, mais dangereux quand même, à se laisser envahir et dominer l'esprit par ces bizarres concordances ?
.N"import(î! Il ne pouvait sempecherde s'y coinplaiie. 11 allait jusqu'à se reprocher de s'en défendre. Il taxait d'enfantillage, sans doute, la somlaine application qu'il avait faite de ce conte à lui-même; mais il taxait de plus grand enfantillage encore liinpoilance qu'il semblait y attacher maintenant, et son besoin de se dire :
— Ce sont dos billevesées.
Et néanmoins, à ces billevesées, il se sentait pris, puisqu'il tenait à se rassurer contre elles, puisqu'il en discutait les probabilités., puisqu'il en raisonnail, jusqu'à y voir parfois une sorte d'avertissement mystérieux.
— Oui, pensait-il, ce château des Hommes-sans- Tète est le mien, je suis ce petit garçon, et je chercbc ici le baiser qui fait croire qu'on est le bon Dieu, le baiser de ma chimère qui doit me verser ce vin d'orgueil. Et c'est lame légendaire de mes a ncétres qui me parle par la bouche ingénue de Doctrové. Elle me met en garde contre les périls de mon œuvre, contre les ruses du Temps et de mon imagination. Elle me prévient de la folie qui me guette, peut-être.
Et, souriant, il ajoutait :
— Mais un homme averti en vaut deux. Je ne me couperai pas la tête, moi, pour en donner une à ma chimère. Je serai plus fort qu'elle et que le vieux joueur de boules. Je ne me laisserai pas...
Puis, avec le plus grand sérieux du monde, il se demandait ce que le petit garçon aurait dû faire, au lieu d'ouvrir les yeux, et ce qui serait advenu s'il ne les avait point ouverts. Il ne trouvait rien, d'ailleurs, et s'en irritait.
Il croyait alors avoir mal compris le mot des symboles cachés sous les images du conte, et il les retournait dans tous les sens pour en tirer une interprétation meilleure. Que signifiaient, exactement, ces odeurs, ces yeux clos, ce collier en œufs
«le corneille? Il se torturait l'intelligence pour en avoir le clair shiboleth. Il n'y arrivait pas, et il s'obstinait d'autant plus.
Finalement, de ces prétendues billevesées, sans queue ni tète selon toute apparence, il avait l'obsession incessante etlabanlise.
Il en vint, lui, le pliilosoplie, Tétiidieur, l'homme supérieur qu'il avait conscience d'être, au moins en puissance, il en vint à inierro^^er sur ces symboles la pauvre et simple Doctrové. Mais elle n'entendit goutte à ce qu'il voulait dire. Quelque effort qu'il y fît, elle ne put même pas se rendre compte de ce que représentait exactement ce mot (( symbole ». Valentin lui dit :
— Bref, quelle est, pour toi, ce qu'on appelle la moralité de cette histoire?
Va, lui récitant une fable de La Fontaine, il lui expliqua ce qu'en était la moralité, contenue dans le V('rs finîil.
— Ouelte, ouette, répondil-elle, je vois bien ce que vous demandez, no maître. Mais, dans mon histoire, h moi, comme dans toutes celles que je connais, il n'y en a point, de ce que vous appelez moralité.
— Ft. fit-il, pourquoi les conte-l-on, alors?
— Pour les conter, j)as plus, réj»li(|ua-f-elle. N'est-ce pas assez?
Il voulut savoir, du moins, d'où <'t de (jui elle les tenait, ces histoir(\s, et en particulier celle du château des IIommes-sans-Téte. Mais elle l'ignorait absolument, et ne s'm était jamais souciée.
— C'esl des histoires, dit-elle, qu'on a coiit«*es toujours dans lo i)îiys.
Elle ajouta niùme cette réflexion naïvt' et profonde, dont Valentin g^oûta toute rincoiiscientc sagesse :
— Si les hèles parkiient, et les arhres aussi, les hêtes et les arhres les conteraient, mes histoires, core hien mieux que moi.
Après une lelle réponse, ce n'est pas seulement d'une façon mélaphoritiue, on le con(;oit, que Valentin considéra Doctrové comme Tohscur truchement par on s'exprimait Tàme de ses ancêtres. Elle lui apparut, en nette, réalité, la voix même de Tantique et inunémoriale Thiérache.
Il non fut, à partir de ce jour, que plus vivement fraj)pé par le conte ohsesseur et mieux soumis à son <Mnprise. L'idée qu'il était le petit garçon du château des Hommes-sans-Téte devint chez lui une idée lixe, véritahlement. Il cessa de s'en défendre, cessa aussi d'en sourire, ne se jugea plus du tout enfantin d'y attacher une granch) importance, et se promit de mettre à prohl l'avertissement salutaire inclus dans la lin de l'histoire.
Qu'il y eut là un résultat de la vie menée pendant ces deux mois dans la solitude rêveuse, la nature féeri(|ue, la société des deux vieux à face d'omhre et de Doctrové la légendaire, ou que ce fût déjà le premiei' prodrome d'un trouhle céréhral à l'état latent dans cette tête, exaltée et précocement surmenée, il est difficile de le savoir, et même un aliéniste hésiterait à en décider.
Ce qu'il y a de certain, c'est que Valentin n'eut pas, lui, la moindre inquiétude touchant la solidité de sa raison, où il ne sentait aucune fêlure. Et ce qu'il y a de non moins certain, c'est qu'il rentrait à Paris avec un germe de détraquement, et qu'il allait désormais, un peu fou lui-même, offrir un terrain plus perméable aux inPdtrations de démence stagnant dans sa maison de fous.
Mais comment eût-il pu concevoir l'ombre d'un doute, et sur la maison, et sur lui-môme? Il la retrouvait, elle, toujours aussi calme, aussi monotonemtîut cajme, avec s<'S habitants inmiuables et plus endormis que jamais dans leurs vieillottes petites manies, desquelles il était bien sur de n'avoir rien à craindre. Et il y rentrait, lui, le corps en parfait(î santé, Ja tête rafraîchie par ces deux mois de plein air, et, à sa propre estime, l'esprit beaucoup plus pondéré qu'il ne l'avait quand il en était sorti.
Il avait apporté, en effet, une très sage modification à son piogramnnî d'études, et avait conscience de témoigner, vai cela, d'une prudence presque terre à terre. Rtmonçant à se bourrer désormais dr toutes les sciences à la fois, il avait décidé de procéder avec méthode à ce gavage nécessaire, et de commencer humblement par les sciences naturelles, auxquelles son orgueil de métaphysicien attribuait le dernier rang parmi les connaissances humaines.
Il était poussé à ce choix, d'ailleurs, par l'interprétation définitive qu'il avait donnée à certains
symboles du conte. Dans cette interprétation, les yeux représentaient la spéculation abstraite sur les choses et l'être, dont la notion concrète devait être acquise d'abord au moyen des autres organes de la sensation, figurant les sciences naturelles. Il était enchanl(' de cette interprétation ingénieuse, et y avait subordonné la conduite de son intelligence.
11 se mit tout de suite à la besogne, et, pour s'y pouvoir livrer sans tâtonnements inutiles, crut bon de demanderconseilàson voisin, lebisontinProsper Broguet, qui lui parut un guide expérimenté en' ces matières. L'étudiant en médecine fut extrêmement llatté de cette demande et offrit d'être pour Valentin non seulement un guide, mais un professeur véritable.
— Entre étudiants pauvres comme nous sommes, dit-il, il faut s'entr'aider. Je vous enseignerai avec joie les sciences que je possède. Ne m'en ayez, (Tailleurs, aucune gratitude. Ce ne sera pas du temps perdu pour moi. An coniraire ! L'enseignement est, pour celui qui sait, la meilleure pierre de touche à contrôler ce qu'il sait.
Cette formule plut à Valentin et aussi la complaisance empressée de Broguet, en qui aussitôt il subodora un esprit supérieur à ce qu'il avait estimé jusqu'alors. Ce lourd et gauche bisontin, sans génie apparent, lui manifesta, au surplus, et très vite, une hauteur de pensée (|ue Valentin ne s'attendait guère à lui découvrir, et dont il ne croyait même pas (ju'on eut à faire usage dans l'étude des sciences naturelles.
LAGIBASSE 7D
II avait pris volontiers, en ses classes littéraires, et surtout en son année de lop:ique couronnée par un prix au concours général, riiabitude de mépriser ces sciences. Il n'y soupi;onnait qu'un amas de faits, un fatras de calculs, une nomenclature d'ol»servations, conduisant à certaines lois générales. il est vrai, mais à des lois qui, en somme, restaient dans le domaine restreint du relatif. Quelle dill'érence, se disait-il alors, avec les lois de la pensée elle-même, évoluant dans le domaine infini deTabsolu?
Il fut stupéfait d'apprendre que, i)ar ces lois physiques aussi, on s'élevait jusqu'aux problèmes mettant en jeu l'origine et la fin des clios(^s, et qu'elles y pouvaient même suggérer des solutions.
Prosper Broguet n'était pas, en ellV^t, comme il avait Tair de l'être, un vulgaire assimilaleur transformant sa mémoire uniquement en un répertoire bien classé. C'était, à sa manière, un philosophe, unmétaphysicien aussi, un deceux quiattaquent le mystère par l'analyse patiente, et qui sont fermement convaincus de pouvoir, au bout d'une lente, tenace, minutieuse et pénétrante communion avec la matière vivante, en toucher Tessence.
Dès les premières leç^ons données à Valentin, tout en lui enseignant des faits et les lois qui les régissaient, il lui laissa entrevoirie but vers lequel "tendait, pour lui, la connaissance de ces faits et de ces lois. Et, du coup, lui, l'analytique, et Valentin, le synthétique j ils se rejoignirent au seuil du même rêve touchant la cause des causes, c'est-à-dire dans
la foi profonde à la future réalisation de ce rêve.
Que l'on y dût arriver par le chemin de Prosper Broguet, c'est ce dont Valentin ne voulut pas convenir tout d'abord; mais que ce chemin, quand même, menât à un carrefour de fécondes hypothèses servant de sûrs viatiques pour aller plus loin, il fut bien forcé de se Tavouer, le jour surtout où le bisontin lui révéla certaines théories nouvelles qui étaient son idée fixe, à lui.
Il y avait plus d'un semestre déjà qu'ils travaillaient ensemble, le jour où Broguet, dans un accès extraordinaire d'exaltation, lui ouvrit brusquement cette porte sur le fond de sa pensée.
Et ce fut, pour Valentin, comme une illumination.
L'illustre Darwin, alors tout jeune, mais déjà en possession des éléments qui devaient plus tard constituer sa doctrine, venait de communiquer en ce temps-là, confidentiellement, à de rares amis, quelques-uns des précieux matériaux d'observation qu'il avait recueillis dans son voyage de six années sur les côtes de l'Amérique du Sud. On sait qu'il en fît, par la suite, le tissu principal et solide de son célèbre ouvrage sur ÏOrigine des espèces par voie de sélection naturelle. Or, parmi les rares amis honorés, dès maintenant, de ses confidences, se trouvait un jeune médecin anglais, Nathaniel Burpitt, camarade de Prosper Broguet à l'École de médecine, et qui lui avait écrit là-dessus de longues lettres. Le bisontin, d'autre part, avait eu pour professeur un ancien secrétaire du chevalier
de Lamarck, et s'était profondément trempts non seulement aux écrits publiés, mais à la pensée intime, de cet esprit audacieux, véritable inventeur, sinon formulateur, de ce qu'on appela, longtemps après lui, la génération spontanée et le transformisme.
On comprend, par ces deux détails de sa biographie, quelles étaient les théories nouvelles de Prosper Broguet; et, si Ton songe aux ténèbres dans lesquelles vagissaient encore ces hypothèses, on devine sans peine le bouillonnement de pensée qu'elles devaient produire chez un néophyte et l'étrange clarté qu'elles devaient allumer à l'horizon pour un esprit comme celui de Valentin.
— Vous imaginez-vous bien, lui disait Prosper Broguet, le pas gigantesque, définitif, que nous faisons ainsi vers l'explication du mystère? La vie elle-même, la vie palpitant sous nos doigts, voilà ce que nous allons tenir bientôt. Les espèces dérivant les unes des autres, en trouver les chaînons n'est plus qu'une affaire de temps et de patience. Remonter à l'origine de l'existence organique, en déterminer les conditions, en fixer les éléments primordiaux, en expérimenter les combinaisons, bref, en établir la complète analyse, puis en reconstituer la synthèse, voilà ce qui nous reste à faire. Encore une fois, le temps et la patience y suffiront. Et alors, alors, la matière n'aura plus de secrets ! Alors, l'homme assistera, lui, créé, à la création ! Que dis-je? 11 sera devenu le créateur. L'homme sera Dieu.
78 LAGI BASSE
Le lourd et gauche bisontin, à ce moment, n'était plus l'être quelconque et sans allure que Valentin avait tant méprisé depuis deux ans. Sa peau bise était comme dorée, de l'intérieur, parla flamme du sang" jeune et chaud qui lui montait du cœur aux joues. Son front bas, où de grosses veines se gonflaient, semblait prêt à éclater sous la poussée do son cerveau en ébullition. Ses yeux, qui faisaient songer d'ordinaire à des yeux de rat fureteur en quête de miettes de fromage à grignoter, flamboyaient avec un éclat aigu, térébrant, comme si ce rat s'attaquait, en guise de fromage, à l'orbe entier du monde. Le pauvre étudiant se révélait soudain en beauté. Valentin, tout ému, presque envieux, l'admira.
— Mais, s'écria-t-il involontairement, mais, vous avez du génie !
L'autre, d'une voix assurée, reprenant son expression de labeur et de ténacité, répondit lentement :
— Oui, je le crois.
Cette fois, Valentin fut envieux tout à fait. Une mauvaise rancune lui vint d'avoir admiré et d'avoir laissé parler son admiration. Pour abattre un peu l'orgueil du bisontin, il sourit aigrement et dit :
— M'"*' d'Amblezeuille m'avait bien affirmé qu'il y avait du génie dans la maison; mais ce n'est pas à vous qu'elle l'attribuait, c'est à Wronsky.
— Oh ! répliqua vivement le bisontin, il en a aussi, lui, n'en doutez pas. Il a le génie de l'abstrait
comme j'ai celui duu^onc^et. Nous nous entendons fort bien, au reste. Nous sommes partis des deux pôles opposés de la pensée humaine; mais nous allons au-devant l'un de l'autre.
Valentin se tut, son mauvais sourire brus(|uement éteint II se trouva petiL auprès de cet orgueilleux rendant Iionmiaf^e à un frère enorg^ueil. Son air humble fil craindre au bisontin de n'avoir pas été compris. Jl ajouta :
— Entendez-moi bien. Je suis un matérialiste d'une espèce particuhère, pour qui la matière et Tesprit ne sont qu'une seule et même chose, considérée sous deux aspects. Or, moi, je prends la matière par ce qu'on appelle spécialement la matière. Lui, il la prend par co qu'on appelle l'osprit. Voilà tout ce qui nous dislingue. Au fond, nous formons un angle et notre sommet est unique.
Voyant que Valentin gardait toujours le silence, le bisontin lui laissa le temps de réfléchir à ces paroles, d'apparence obscure, où il avait mis pourtant le plus de lumière possible; puis il conclut ainsi :
— En d'autres termes, je cherche le protoplasma de l'existence, et il en cherche l'équation. Comprenez-vous enfin?
Valentin fut blessé de ce doute, et, pour bien montrer que son silence n'était pas un témoignage de stupidité, il répondit, d'une façon très nette :
— Je comprends parfaitement, et depuis votre premier mot. Vous voulez dire que lorsque Wronsky
aura trouvé son x^ vous mettrez, vous, sous cet x, un chiffre.
-r- C'est cela, vous y êtes, répliqua le bisontin. Ajoutez seulement, pour être complet, que ce chiffre sera un être.
De nouveau, Valentin admira cette assurance, et, tout ensemble, en fut envieux. II ne put se tenir de manifester encore cette envie, bien qu'il s'avouât que la manifestation, dans les termes où il la fit, était bassement vilaine et mesquine. Elle consista, en effet, à dire, comme l'eût dit le dernier des niais :
— Il va de soi, n'est-ce pas, qu'en vous mettant personnellement en cause, Wronsky et vous, je pense, non pas à vous-mêmes, mais bien aux deux formes de l'intellect que vous représentez, le mathématicien et le physicien. Vous n'espérez pas, bien sûr, ni lui, ni vous, être précisément ceux qui poseront le point final à ce long problème, dont la solution a échappé jusqu'ici à l'humanité tout entière. Espérer cela, vous le savez, ce serait de la foJie.
Et il soulignait sa phrase décourageante de son plus sceptique sourire.
— Mais, répondit tranquillement Je bisontin, nous ne nous cachons pas, Wronsky et moi, d'être des fous. C'est même à ce titre que l'abbé nous aime. Il y croit, lui, à notre espoir.
— Il est donc fou aussi? fit railleusement Valentin.
— Certes, répliqua l'étudiant avec une superbe
expression d'enthousiasme, et le plus fou de nous trois, c'est-à-dire le plus grand. Oui, oui, je lis dans vos yeux votre surprise, et un peu de mépris pour l'opinion que j'ai de l'abbé, et pour Tabbé en personne encore davantage. Vous vous le figurez comme un bonhomme de vieux prêtre fainéant. Je me le suis jadis figuré de la sorte, moi aussi, avant qu'il m'eut fait la grâce de m'emmener dans ses voyages à travers l'infini. S'il vous la fait un jour, vous verrez Tàme prodigieuse qu'il est.
— Et pourquoi donc ne nie la ferait-il pas, cette grâce? interrompit vivement Valentin.
— Parce que vous n'êtes pas fou, dit l'étudiant. Puis il ajouta, le regard vague et perdu :
— Et aussi parce que le triangle est complet h présent, Wronsky et moi en formant les deux côtés qui convergent vers le sommet, et rabl)é en constituant la base.
Malgré l'humiliation qu'il éprouvait à confesser l'obscurité où le plongeait cette phrase, le désir de la comprendre fut le plus fort clirz Yalenlin, et, tout en enveloppant l'aveu dans une ironi(|ue intonation consolante pour son orgueil, il laissa négligemment tomber un :
— Jenesaisispas très bienceque vous voulezdire.
— Parbh>u! fit l'étudiant, si vous pouviez y arriver ainsi du premier coup et sans initiation, c'est que vous seriez mon égal.
— Je le suis, s'écria Valentin. Et la preuve, c'est que je vais vous l'expliquer, ce qu(^ vous avez voulu dire, et vous lexphquer d'un rnot.
Il venait de faire un violent effort de pensée ou il avait cru atteindre, d'un bond, au sens de l'énigme. Il jeta triomphalement ce mot:
— Mysticisme î
— A mon tour, repartit l'étudiant, je ne comprends pas. Nous jouons à la charade.
Et il s'esclaffa d'un gros éclat de rire, après quoi il reprit, sur un ton d'indulgente et dédaigneuse pitié :
— Non, non, allez, mon petit, n'essayez pas de me faire croire et de vous faire croire que vous êtes de taille à m'entendre. J'ai eu tort de vous entr'ouvrir la porte d'un sanctuaire où vous ne pouvez pas entrer. Contentez-vous d'en avoir aperçu la lumière, et estimez-vous heureux qu'elle ne vous ait pas aveuglé. Mais restons-en là, je vous prie, et redescendons à vos plus modestes études de science. Je continuerai de grand cœur à y être votre guide. Et nous verrons plus tard si...
Valentin ne le laissa pas achever. Il était outré de ces façons méprisantes. Il lui déclara tout net et avec fureur qu'il n'attachait aucune importance à ces modestes études de science, qu'il était, lui, une tête à idées générales, un puissant cerveau capable des plus hautes synthèses, qu'il avait la légitime ambition de devenir un grand philosophe, et que, par conséquent, il avait droit à entrer dans ce sanctuaire dont parlait le bisontin, et qu'il y entrerait, de gré ou de force, et tout seul, sans avoir besoin de personne pour lui en ouvrir la porte.
Dans la lière rrvolte qui le soulevait, loule sa superbe déployée en larg"e enverij^ure. il sécria :
— Car je suis un fou, moi aussi, n'en doutez pas!
Um» étrani^e exaltation brillait dans ses yeux, devenus léfçèrement bij^les et hai»ards. Malgré sa colère, il était tout pâle. Ses mains tremblaient. Il proféra les paroles suivantes, (|ui lui parurent, pendant qu'il les proférait, d'une éblouissante clarté :
— Évidenunent, le triangle est complet, ou du moins semble tel, puisque Wronsky et vous et l'abbé en êtes les trois cotés nécessaires et essentiels par délinition; mais c'est un triangle mort, tant que ne s'y inscrit pas la circonférence de la prunelle vivante qui est Dieu. Or, cette prunelle vivante, ce sera moi, moi, moi, moi, entendez-vous, moi!
Et, tirant sa carte de visite, il y lui, lentement et solennellement, très baut, comme s'il lisait dans un livre sacré, avec un scandement sa(!erdotal de toutes les syllabes :
— Valent in Leleup de Marcoussy de Lagibasse. Et soudain, il fut pris de vertige, et s'évanouit;
et, au moment de s'évanouir, il pensa au cliàteau des Honmies-sans-Téte et se dit :
— Je l'ai sur la langue, le goût /lu vin (|ui fait croire qu'on est le bon Dieu.
Ce n'est plus le goût de ce vin-là que Valentin avait sur la langue quand il revint à lui. C'est un goût de nausée amère et de déboire qu'il y sentit, et non en sensation imaginaire, mais en effective etréellesensation, comme s'il se réveillait d'unlourd sommeil où Ton a cuvé une ivresse. Machinalement il la lit claquer, sa langue, qu'il avait épaisse et reche t;n ce moment.
— Oui, un peu pâteuse, n'est-ce pas?
11 fut surpris et fâché d'entendre Prosper Broguet lui parler de la sorte. Il l'avait oublié. Il lui sembla que le bisontin se moquait de lui et il lui en voulut de cette intrusion dans son réveil. L'étudiant n'y mettait pourtant aucune malice, et se bornait h une simple constatation médicale.
— C'est un phénomène connu, ajoutait-il, et observé souvent dans la syncope. 11 y a un vertige avant, et de l'embarras gastrique après, avec saburratibn de la muqueuse buccale.
— Je le sais, répondit brusquement Valentin.
— Vous êtes donc sujet aux syncopes? reprit Téludiant.
— Oui, répliqua Valentin, qui mentait, sans raison.
Pourquoi mentait-il, en effet? Il eût été incapable de le dire. Il se le demanda, en ayant honte. Il n'y trouva d'autre explication, sinon la honte plus vive encore qu'il éprouvait, d'avoir perdu connaissance. Il se disait avec tristesse, presque avec remords :
— Perdre connaissance, cela s'appelle aussi tomber en faiblesse. Je viens donc d'être faible, d'être lâche.
Et voilà que, pour excuser cette défaillance, passagère et anormale, il l'attribuait à une habituelle infirmité de son organisme! Il en conçut un profond mépris de lui-même, et, par contre-coup, une rancune contre Broguet, qu'il détesta soudain. Il eût voulu lui crier des injures. 11 se. contenta, débile encore et mal remis, de lui jeter un long regard haineux. Le bisontin s'en aperçut et dit en souriant : '
— Qu'avez-vous donc contre moi? Je ne vous ai rien fait de mal, voyons ! Je vous ai soigné de mon mieux, au contraire. Sans moi, savez-vous bien, vous y seriez peut-être resté, dans votre syncope.
Valentin ouvrit de grands yeux effarés. Il ne se doutait pas (|u'il avait pu êtn^ en danger à ce point. Il eut une terreur rétrospective qui lui donna le frisson. Timidement, il demanda :
— C'est donc grave, une syncope?
— Dame! répondit Broguet, cela dépend de la cause. Si ça vient d'une maladie de cœur, par exemple, ça peut... Mais, au fait, vous devez connaître la cause des vôtres, puisque vous y êtes
sujet. Que vous en ont dit les médecins gui vous ont traité pour cela?
Valentin rougit, confus, et avoua son mensonge de tout à l'heure, avec un redoublement de rancune contre l'étudiant. Quoique cette rancune fût visible. Broguet n'y prit pas garde, d'ailleurs, cette fois. 11 était absorbé maintenant dans des idées, qu'il exprimait tout haut :
— Syncope accidentelle, alors, moins grave tout ensemble et plus grave. Vertige purement stomacal, peut-être; mais, peut-être aussi, trouble psychique. Oui, oui, cela plutôt. C'est, comme toujours, l'abbé qui a raison.
Il se parlait ainsi à lui-même, évidemment.
Valentin, toutefois, l'entendait, et il lui en venait un nouveau frisson de peur. En quoi Tabbé avait-il raison? Que signifiaient ces étranges paroles? Il ne comprenait pas, et n'osait interroger. Il prit un biais et dit :
— Mais vous êtes seul à savoir que j'ai eu cette syncope !
— Pardonnez-moi, répliqua l'étudiant. L'abbé vous a vu, lui aussi, dans cet état.
Valentin croyait fermement n'être resté évanoui que pendant un teiiips très bref. Il l'évaluait à la durée d'un éclair, pas plus. Or. comment, en si peu (le temps, l'abbé aurait-il pu être averti, monter, et le voir?
— Ah Q'd ! pensa- t-il, ce bisontin s'amuse de moi, ou bien je suis fou!
Et, impérieusement, il exigea une explication.
LAGIBASSK S7
Les forces lui étaient revenues. 11 s'était ilressé, sur son séant dabord, puis di»bout sur ses pieds* malgré ses jambes qui étaient encore un peu molles, et c'est d'une voix énergique et hautaine qu'il parlait.
— Vous vous moquez de moi. n est-ce pas?
L'abbé est en ce moment dans sa chambn». en bas de la maison : et* à moins qu'il ne puisse reganler et vous entretenir à travers les murs...
— Il le pourrait, interrompit l'étudiant.
Ce mot arrêta tout net l'explosion de Valentin, qui en demeura bouche bée, ne croyant plus du tout à une plaisanterie, tant le ton de Broguel était sérieux.
— Certes, répéta l'étudiant, il le pourrait. O sont choses qu'il fait couramment, quand il le veut. Mais il n'a pas eu besoin, pour le cas présent, de recourir à ce moyen-là. Il vous a vu et m'a parlé par des moyens moins extraordinaires. Je Tai appelé, il est venu, voilà tout. Et il en a eu tout le temps, quoi (|ue vous en pensiez. Votre syncope, en effet, a duré dix bonnes minutes, au moins.
— Dix minutes! s'écria Valentin.
— Oui, reprit l'étudiant. Et, pendant deux de ces dix minutes, l'abbé vous a tenu la tête dans ses mains, et vous a examiné.
C'est d'une voix toute tremblante à présent (|ue Valentin murmurait :
— Examiné! Examiné! Ah! vraiment! Et... et... qu'a-t-il dit?
— Rien, répliqua Tétudiant. L'abbé formule rarement ses jugements par des mots. Il a seulement conclu en posant son index sur votre front, là, entre les sourcils, à la racine du nez. Et cela
• signifiait, pour moi qui connais l'expression de ses gestes, qu'il concluait à un trouble psychique probable. Finalement, je crois qu'il avait raison. Brusquement, tout son vieux bon sens thiérachien lui remontant au cerveau, Valentin éclata de rire à la barbe du bisontin stupéfait. Puis il sortit de la chambre en disant :
— Tas de toqués, va !
Et il descendit quatre à quatre, traversa le premier jardin au «pas de course, dans une hâte extraordinaire, et positivement fébrile, de quitter cette maison et de se retrouver dans la rue, comme s'il s'évadait d'un endroit dangereux.
11 venait, en effet, et presque au même instant, d'en avoir comme une terreur, puis déjuger cette terreur ridicule. Il lui semblait, depuis qu'il s'était réveillé de son évanouissement, vivre, sentir et prnser à travers des limbes de cauchemar. Mais maintenant, n'est-ce pas, c'était fini! Un trouble psychique, en lui, dans sa solide tête, allons donc! r/est le bisontin, c'est l'abbé, qui étaient des déments ! Le souffle contagieux de leur démence l'avait effleuré un peu, pendant l'affaiblissement cérébral qui avait succédé à sa perte de connaissance! Oui, cela, peut-être cela, et rien de plus, rien.
El il la secouait au grand air du dehors, sa tête.
et il le respirait à pleins poumons bien portants, ce grand air, qui lui îouettait le visage et faisait remonter le sang à son cerveau un moment anémié. A cette poussée de vigueur, et à la vive allure de son pas, il se ressaisissait tout, en pleine certitude d'être sain, physiquement et intellectuellement.
Une autre preuve de cet état normal lui était, d'ailleurs, fournie par la netteté avec laquelle il analysait à présent les phases d'exaltation philosophique, d'orgueil génial, de pensée et de volonté violemment tendues, par (|uoi tout à l'heure il avait passé avant d'arriver à cette sorte de griserie mentale terminée en évanouissement. 11 se complaisait à s'affirmer, en le répétant :
— Non, non, un esprit malade ne raisonnerait pas si net et si ferme. Non, je n'ai rien là de détraqué, non, mille fois non!
Et il se touchait le front, d'un geste insistant, fort, l'index appuyé entre les deux sourcils, à la racine du nez, précisément à l'endroit où s'était, avait dit l'étudiant, posé l'index de Tabhé.
Brusquement, il s'apergut (|ue des passants le contemplaient, arrêtés, et qu'il s'était arrêté luimême, et qu'il était sorti sans chapeau, et qu'il avait marché sans savoir où, et qu'il devait, depuis assez longtemps, avoir cet aspect hétéroclite auquel il n'avait pas pris garde ; car des gamins l'escortaient en ricanant. Il les fit s'égailler, comme une bande de moineaux, par un cri de menace, puis se coula dans une rue moins fréquentée, retrouva
90 LAGIBA8SE
son chemin, et entra chez le premier chapelier rencontré pour y acheter de quoi se couvrir la tète.
En essayant des chapeaux, il sentit h son front une hrûlure. 11 s'approcha du miroir où il regardait ses essayag-es, souleva la coiffure qui lui faisait mal, et constata qu'il avait, en effet, comme une hosse douloureuse, partant de la racine du nez et montant jus(|u'aux cheveux.
— Bon, hon, se dit-il, c'est moi qui me suis meurtri ainsi en me frappant tout à l'heure, sur le front, plusieurs fois et très fort.
Mais, tout en se donnant cette exphcation, il la savait fausse et avait parfaitement conscience de se mentir à lui-même.
Car, si la cause de la meurtrissure eût été celle (fu'il disait, la meurtrissure produite de la sorte se fut traduite par une ecchymose ronde et rouge. Or, ce qu'il voyait à son front, ce qu'il ne pouvait pas ne pas y voir, c'était une espèce de cloque longitudinale et pâle, partant précisément du point où s'était posé l'index de Tahbé, et s'élevant de là, perpendiculairement à la ligne des sourcils, comme si cet attouchement lui avait, sous la peau, fendu le crâne en deux.
11 fut pris d'un nouvel accès de terreur, impossible à maîtriser cette fois. Jetant le chapeau au nez du marchand stupéfait, il se sauv^a en courant et regagna tout d'ime haleine la maison, comme une bête traquée détale vers son gîte. 11 se sentait en proie à l'irrésistible besoin d'aller se mettre à
genoux devant Tabbé, de lui demander pardon, bien qu'il ignorât de quoi, et de lui crier :
— Délivrez-moi! Otez-moi ce stigmate î Recollez cette fèluro que vous avez faite ! Ma cervelle coule, coule par là ! Boucliez la fonte I Vite ! Vite ! Je vous en supplie. Je le veux.
Et il était résolu, si l'abbé refusait, à le tuer.
Mais, en arrivant rue des Boulangers, à bout de souffle, il était à bout d'énergies aussi. Il eut juste la force qu'il fallait pour grimper jusqu'à sa chambre, s'y enfermer à cltîf, barricader sa porte avec la table, et se laisser choir tout habillé sur son lit.
11 s'y endormit aussitôt et profondément, comme en léthargie.
Le lendemain, au réveil, après une longue nuit sans rêves et sans mouvement, il lui parut qu'il sortait d'une maladie, mais qu'il en sortait tout d'un coup, n'y ayant eu aucune transition de convalescence entre le plein de l'état morbide et l'absolu retour à la santé.
De tout ce qui s'était pjissé depuis son évanouissement jus(|u'à ce réveil du lendemain, et qu'il fît effort à se rnppeler exactement, il n'avait gardé qu'un souvenir trouble, incohérent, fuligineux, dénué d'apparence réelle. Il en vint à s'imaginer que cela s'était passé dans un rêve, et à le croire.
Etant brave de nature, et s'étant reconnu très valide, il avait voulu en avoir le cœur net, en effet, et, à peine sur pieds, était sorti pour aller interroger le cha})elier chez qui son cauchemar plaçait
l'étrange vision du stigmate au front. Or, malgré toute la bonne volonté de ses recherches, il n'avait pu retrouver ce chapelier. Il était alors entré chez un autre et avait essayé des chapeaux, sans éprouver derechef la sensation douloureuse causée par la pression sur la prétendue meurtrissure. N'ayant aucun miroir dans sa chambre, il avait profité de celui de la boutique pour regarder longuement et attentivement son front, sans y voir la moindre trace de la fameuse cloque longitudinale et pale.
En fin de compte, il était revenu rue des Boulangers se moquant de lui-même, comme un bon Thiérachien narquois qu'il était, et avec cette conclusion rassurante :
— Sans doute qu'à se soûler de philosophie et d'orgueil on attrape aussi mal aux cheveux !
Sous unf' forme co^ut-narJf, Valentin exprimait là une vérité. SeuJemmt. i! nt^ st- doutait pas dt^ raccablantt- paresse iutt*llecîu»'Ile qu'amone à sa suite ce mal a tu chrf'cu.r. d'unt- t-speco toute particulière, il s'en aperçut, par expérience, à l'ahsolue incapacité de travail où il se trouva soudain. fi'avanl plus le moindre iront à rêtudt'.
Il se iisrura d'abord que cette aversion portait uniquement sur les sciences jdn siques et naturelles, et avait pour cause l'aversion même du bisontin qui les lui enseigrnait. Mais il dut \i\v se convaincre que sa répugnance au labeur ct^rébral n'était pas localisée ainsi, el s'étendait jusiprà ses occupations les plus chères, telles que la métaphysique en personne, par exemple. Ayant repris Spinoza, il n'y put iixer son altiMition. l'n (juarl d'heure de lecture le harassait. Il lui fallut bien st^ rendre à l'évidence, el constaterqu'il avait comuîe une courbature de la pensée.
Cette fatigue, d'ailleurs, il ne la sentait i\\w là. et quand il voulait se forcer au travail inlelh^cliH^l. Pour tout le reste, sa tète lui scMuhlail vu honin» santé, ainsi que son corps. Parcourir des journaux,
feuilleter des romans, lui était agréable. Il comprit que son esprit avait besoin de distractions. Il songea un moment à refaire une cure de fainéantise là-bas, dans sa bonne et reposante Tliiérache. Mais on était en hiver! Puis, ces vacances supplémentaires, non prévues dans son programme, avaient pour lui quelque chose d'humiliant. Il pré- ; 'ra se les donner à Paris, en se trompant luimême et sans avoir Tair de se les donner.
— Quelques jours à ne rien faire, pas plus, se dit-il, et je me remettrai facilement à la besogne, après un peu de ce que Pascal appelle du divertissement.
Et c'est, en effet, proprement ce genre de divertissement-là qu'il s'offrit, à savoir les très modestes plaisirs de la société, de la conversation, du temps perdu à parler pour ne pas dire grand'chose, sa principale, et même sa seule débauche consistant en la fré(|uentation plus intime, et bientôt quotidienne, des pensionnaires de M™® d'Amblezeuille. Cette idée lui était venue le premier dimanche après sa crise, un soir où le dîner à table d'hôte l'avait, par extraordinaire, intéressé, voire charmé.
Ce dîner avait été, cependant, exactement pareil à celui de tous les dimanches, et il ne s'y était rien ilit ni rien fait qui en ravigotât le ragoût banal. En revanche, Valentin n'y avait point assisté avec son âme habituelle, hautaine, absorbée dans l'orgueilleuse certitude d'être en compagnie de niais. Amolli et détendu par la conscience de sa présente
atonie intellectuelle, il s'était tout de suite ravalé, sans y prendre garde, au niveau de ces coujpagnons quelconques, et y avait pris plaisir. Il n'avait même éprouvé aucune honte en avouant ce plaisir à M'^^d'Amblezeuille et en lui demandant l'autorisation de dîner désormais tous les soirs à la table d'hôte.
— Comment donc! avait répondu aussitôt jfnie d'Amblezeuille. Mais très volontiers ! Je suis extrêmement heureuse, pour tout dire, que la proposition vienne de vous. Je me préfiarais, en effet, à vous la faire un de ces jours.
Légèrement interloqué par cette nouvelle. Valentin avait eu un regard interrogateur à ce propos ; elle avait ajouté, avec son sourire le plus ambigu :
— Oui, oui, ne vous étonnez pas! L'abbé, depuis quelque temps déjà, estime que la discipline du sanctuaire est un peu dure pour vous en ce moment, et qu'il vous faut du divertissement, honnête, bit-n entendu, et au sens où le dit Pascal- Ce même mot, avec Taulorité du même nom, et
auquel il avait, lui-même, soniré précisément, n'avait pas été sans troubler X'alentin. Mais, bien décillé à ne plus trouver labbé un élre élran/e. il avait pas-é outre, se disant :
— Bah! ivs ordures pareilles arfiéneni «i* pareilles fisso»:iations d ilées. voiU tout. Je ne vais pas enc-. re m in;a/iner- n e*t-«:e pas, '; je ^:e gros LOiixiis^ .il d^:iS 1-s pensée'» î As*ez de ^iîjchemarî Je sjis «iar.ï ruon bo:j se:,s. mainU.-ji-i.'j:!
Et il hr dé^e'jU.l tr» jj^Vj. à iespoir de .>e re-
tremper dorénavant tous les soirs dans la communion des pensionnaires de la table d'hôte, qui, eux aussi, certes, Tavaient^ leur bon sens, tandis que les gens de la seconde maison, l'abbé en tête, étaient des détraqués, des...
— Bref, se plaisait-il à répéter, des fous, comme j'ai failli en devenir un moi-même, à ne jamais sortir de leur atmosphère !
Et c'est avec volupté qu'il s'était plongé dans ce bain tiédasse, à Teau de son vaguement parfumée de vieil iris, qu'était la société de la table d'hôte. Il s'étonna seulement, en s'y trouvant tout de suite si bien à Taise, d'avoir pu si longtemps en méconnaître la douceur. Malgré sa très réelle érudition en philosophie, et quoiqu'il l'eût souvent appliquée avec fruit à s'analyser lui-même dans les rephs les plus intimes de son moi, il ne savait pas encore qu'il y avait en lui, comme en tout soidisant moi, une foule d'autres êtres latents, dont chacun peut devenir, à l'occasion, un nouveau mot ne demandant qu'à s'épanouir.
S'il fut intéressé, voire charmé, par les pensionnaires de la table d'hôte, Valentin les paya, au reste, de retour. Il les intéressa vivement aussi et les charma de même. On l'avait toujours connu silencieux, renfermé, comme le bisontin et le Polonais. Ce fut une véritable fête de le voir s'ouvrir, de l'entendre parler, comme une personne naturelle. Il y fut aidé par M™® d'Amblezeuille, qui le fit valoir. Il mit lui-même de la coquetterie à racheter ce qu'il y avait eu de déplaisant et presque
d'injurieux dans sa longue et hautaine réserve de jadis. Il y réussit et fut enchanté d'y réussir. Sa vanité s'y procura, et à peu de frais, de vives et neuves jouissances. •
Tout d'abord il fui très sensible aux prévenances spéciales qu'eurent pour lui la comtesse Eveline de Varençais et le professeur Dubogard de Gérons, lui témoignant (par des marques discrètes afin de ne froisser personne, mais significatives quand même) qu'ils le considéraient comme d'un monde îi part, supérieur aux autres mondes, comme de leur monde enfin, à eux. Ne s'appelait-il- pas, en effet, Valentin Leleup de Marcoussy de Lagibasse? Il l'oubliait la plupart du temps, sinon lorsqu'il songeait à son grand dessein. Ils lui firent entendre clairement qu'ils s'en souvenaient toujours, eux, et qu'ils y attachaient une haute importance.
— Il me semble bien, dit le professeur Dubogard de Gérons, avoir connu à la cour de Saxe-Meiningen un de vos arrière-cousins. D'une branche cadette, probablement! Gar il n'avait point nom de Lagibasse. Mais sûrement, sûrement, il étaît de Marcoussy. J'en mettrais mon poing sur les braises.
Et, ce disant, il se le mettait sur le rognon, le bras arrondi, pour donner à son corps de pantin en bois le balan nécessaire à une pirouette, que Valentin trouvait suprêmement élégante, au point de lui en faire compliment, avec un subit enthousiasme à propos de la danse.
— Gar j'ai appris la danse au collège, ainsi que
l'escrime, la musique et le dessin. Je ne suis pas, vous le voyez, comtesse, un philosophe bien farouche. A côté de la logique, j'ai acquis aussi des arts d'agrément.
— Que dites-vous, cher monsieur? Des arts d'agrément! Mais ces arts-là sont bel et bien les arts de première nécessité, j'entends pour un gentilhomme!
Et Valentin de faire chorus, s'extasiant sur cette vérité^ et répondant aux minauderies de la comtesse par un papotage oii il s'amusait, s'y rencontrant, du prenrier coup, assez adroit. Le tout, à la grande satisfaction de M'"^ d'Amblezeuille, qui souriait d'aise en hochant la tête, ce qui lui faisait se fouetter le nez avec le bout de ses anglaises aux tire-bouchons à la venvole.
Que M'"^ d'Amblezeuille l'approuvât de la sorte, et qu'il pût tenir ainsi sa partie dans ce jeu de volants joué d'ordinaire seulement parie sautillant professeur et la sémillante comtesse sexagénaire, et que M. et M""*' Bussins, les nonchalants créoles, en parussent aussi en admiration, un peu désengourdis de leur molle somnolence mélancolique, et que le docteur hollandais, émerveillé, en suspendît un moment le train continu de sa mastication, ce fut bienlùt pour Valentin une joie dont il lui eût été diflicile de se passer. Kn très peu de temps il en avait pris l'habitude, il lui semblait l'avoir toujours goûtée. Sa tète s'y délassait délicieusement.
La première fois que Prosper Broguet, assistant
à un dîner dominical, le vit sous cet aspect inattendu, il en demeura stupide. Mais cela ne grna pas Valentin. Il n'en fut, au contraire, que plus brillant. En quittant la table, le bisontin lui dit, tout bas :
— Eh bien! Et la philosophie, qu'en faites- vous donc, futur grand philosophe?
— Mon cher, lui répondit Valentin, en pirouettant à l'instar du professeur de danse, Spinoza polissait des verres de lunettes. Moi de même, mais h ma façon. Je polis les verres de mes lunettes, à moi. Si vous ne comprenez pas, tant pis pour vous !
106 J.AGIBASSE
seulement par chapitres, mais même par alinéas. Il était, en revanche, encadré de marges à droite et à gauche.
Les matières se suivaient à ladébandade, selon, apparemment, le hasard du recopiage pour mettre au net. Aucun signe n'indiquaitle passage d'une série d'idées à une autre. Parfois même la ponctuation ne l'indiquait pas. Il n'y avait point de pagination. Toutes les lignes commençaient par une lettre majuscule, comme si elles eussent été des vers.
Le jour oii les onze petits cahiers, plus tard, furent connus dans la maison de l'abbé, le bisontin vit dans ces détails bizarres autant de négligences imputables à la nonchalance du créole, le Polonais ne s'en aperçut pas, Valentin y découvrit d'étranges symboles, et l'abbé, estimant qu'ils avaient raison tous les trois, dit seulement :
— C'est bien. C'est bien.
Voici, les matières à peu près distribuées en place, le contenu sommaire des onze petits cahiers.
fait fini de s'en démailloter. Tels se présentent au monde certains nouveau-nés mal venus, hésitan au seuil de l'existence, comme s'ils devinaient ♦ obscurément qu'ils n'y sauront jamais accommoder leur organisme. Telle, à seize ans passés, se présentait toujours Zénaïde.
Cette anomalie ne pouvait échapper à l'observation d'un esprit scientifique comme celui de Broguet; et le bisontin, lui, dès la première fois qu'il s'était trouvé en présence de la fillette, y avait pris garde. Mais il n'avait pas poussé plus loin ses investigations là-dessus, ayant conclu tout de suite à un cas de tératologie mentale qui n'avait, en somme, rien de particulièrement curieux. Zénaïde devait être idiote, hydrocéphale, soit effectivement, soit en puissance, et voilà tout! Quant à Valentin, tout à ses succès de causeur et à sa gloire de table d'hôte, et absolument détaché, pour le moment, des sciences naturelles, il n'avait pas même fait à la misérable enfant Taumône d'un coup d'dMl. Il s'était seulement aperçu, et tout juste, qu'elle était là, petit nuage ajouté au nuage des Bussins.
Zénaïde cependant n'était point c<^ (|u*elle semblait être.
Prosper Broguet lui-même, tout en s'approchant un peu, à son égard, de la vérité, quand il avait conclu à un cas de tératologie mentale, s'était prononcé trop vite et sur un examen trop superficiel. Il lui eut suffi d'interroger la lillette pour juger qu'elle n'était pas idiote ou hydrocéphale,
ni effectivement, ni en puissance. Seulement il eût été nécessaire, Tinterrogeant, qu'elle répondît. Or, elle n'eût pas répondu. Elle ne parlait jamais, sinon aux Bussins, et alors en patois anglo-créole, qu'elle mélangeait de mots tamouls. Si le bisontin eût pu la comprendre, il eût constaté qu'elle était tout au plus ce qu'on appelle, h la campagne, ui\e simple.
Quant à Valentin, du moins au Valantin d'antan, à celui qu'avait si passionnément intéressé la Doctrové, c'est un véritable régal que lui auraient procuré la parole enfantine et l'âme encore presque vagissante de Zénaïde. Rien qu'à en chercher le pourquoi et le comment, à reconstituer les causes ataviques qui avaient produit cet être singulier, rare, d'unique exemplaire, il se fût philosopbiquemonl délecté. Seulement, ce pourquoi, ce comment et ces causes, il eût fallu les induire el les déduire des confidences extirpées aux Bussins, en leur faisant conter Thistoire de leur nièce. Or les Bussins étaient trop peu parleurs pour se répandre d'eux-mêmes en confidences de ce genre, trop paresseux aussi pour qu'on eût le désii' de les y solliciter. Et du diable, au reste, si Ton pouvait même s'imaginer qu'ils avaient quel- (|ue chose de curieux à dire!
On eût bien étonné Valentin, et Prosper Broguet aussi, en leur certifiant qu'ils avaient tort d'estimer Bussins à si mo<leste prix, et en leur apprenant que le silencieux et indolent créole occupait une partie de son temps (par très lents et très
intennitients efforts, il est vrai) à la rédaction minutieusement bavarde d'un travail etlmologicophysiologique dont le sujet d'étude était Zénaïde.
Ayant commencé jadis, quoique à bâtons rompus, sa médecine, Bussins en avait gardé un goût assez vif de la tératologie précisément, et s'y^tait fait quelques idées touchant cette matière, idées vraiment personnelles et qui n'étaient pas sans nouveauté alors. Les monstres, physiques ou moraux, lui apparaissaient comme des récurrences de la nature humaine vers une demi-animalité antérieure. C'est à ce point de vue que Zénaïde lui était un sujet d'étude, où il exerç^ait ce qu'il avait conservé de savoir, et aussi œ qu'il inventait par hypothèses, en physiologie.
Plus hypothétiques encore, voire tout à fait chimériques, étaient ses façons d'étudier Zénaïde au point de vue de l'ethnologie. Il avait là, pour seuls étais à l'édifice conjectural de ses enquêtes et de ses hardies conclusions, une très sommaire connaissance de l'antique race tamoule, et h» souvenir d'une lecture, faite autrefois, dans un Maga- ;:///(? anglais, où l'auteur risquait de timides aperçus sur Tautochtonie des Tamouls.
Zénaïde étant fille d'un prince tamoul, et se trouvant tout ensemble une simplOy on devine à quelles combinaisons de raisonnements, de suppositions, et finalement d'alfirnîations extraordinaires, pouvait se livrer, par l'amalgame de ces deux faits, un demi-savant et un rèvasseur comme Bussins. Sans aucune méthode capable de le guider
au labyrinthe de ses vagues hypothèses, sans réelle instruction scientifique lui permettant de bien contrôler ses observations prises à tort et à travers, n'ayant d'ailleurs qu'une puissance de travail très restreinte, toute en à-coaps et soubresauts, et qu'une faculté d'attention très vite hors d'haleine, il lui était impossible, non seulement de composer là-dessus un travail sérieux, mais même de donner au fatras de ses notes et de ses imaginations l'apparence d'un livre.
Aussi n'avait-il pas la prétention d'en faire un, ni, en rédigeant cela, de faire, au reste, quoi que ce fût, sinon se distraire un peu et se prouver à lui-même qu'il se plaisait aux choses de Tesprit. Avant l'arrivée de sa nièce, il s'était amusé ainsi à griffonner des impressions d'enfance, des paysages de sa chère patrie perdue, des vers galants et mythologiques pour M°*^ Bussins. Il s'amusait d'une manière nouvelle maintenant, faisant joujou avec la science, comme il l'avait fait avec la littérature. Le tout, au surplus, à son loisir, en amateur, nonchalamment, et sans jamais pousser les choses jusqu'à la fatigue.
N'empêche que dans ces observations, prises à tort et à travers par un ignorant hors d'état de les contrôler, il y aurait eu de quoi enrichir un véritable observateur, comme Prosper Broguet, qui n'eût pas manqué d'y puiser de précieux arguments en faveur de ses plus audacieuses théories. N'empêche, d'autre part, que dans ces rêvasseries d'un amateur, il y aurait eu de quoi faire, non
seulement rêvasser, mais rêver, et puissamment, en rêves énormes et féconds peut-être, des cerveaux plus forts, mieux armés, mieux meublés, que celui de Tindolent créole, par exemple le propre cerveau de Valentin, futur grand philosophe dont la logique eût tâché à coordonner solidement cet inconsistant chaos.
Comme Prosper Broguet et Valentin devaient, plus tard, connaître en effet ces confuses paperasses, et y trouver chacun pâture et lumière, et comme en particulier, Tâme de Valentin devait finalement, ainsi qu'on le verra, y faire la culbute, sans doute n'est-il pas inutile de résumer ici, au plus bref possible, ce que contenaient d'intéressant, embarbouillé dans un pêle-mêle inextricable et filandreux, les élucubraiions ethnologico-physiologiques deBussins sur sa nièce Zénaïde, et, à propos d'elle, sur le préhumanisme de la race tamoule.
Ces élucubrations remplissaient onze petits cahiers de beau papier ministre blanc et glacé, aux feuilles pliées en quatre, soigneusement rognées du haut de fa(;on à donner aux cahiers la figure de livres, mais cousues par le dos avec des faveurs roses qui les faisaient ressembler à des recueils de compliments.
L'écriture en était fine, de tournure anglaise, fémininement élégante, d'une application puérile en même temps, et cependant très pou lisible, étant h peine appuyée et d'une encre extrômemeut pâle. Le texte ne comportait aucune division, non
race aussi noble que la race celtique, au moins par son antiquité. En outre, ce Tamoul, nommé Mala-Inga, quoique amené à l'île Bourbon comme esclave par des marchands arabes, était prince de sang royal dans son pays.
Aimé par Xavière, qui avait quarante ans et qui était vieille lille quand elle s'en éprit, il a été mis en liberté, puis épousé par elle, sans que personne dans la haute société créole y ait trouvé à redire, sa généalogie ayant été produite à la connaissance de tous.
Cette généalogie, qu'il est lui-même allé chercher avant son mariage, au temple sivaïte de Bungkan- Selang-Dwâ, dans l'Inde, est écrite en langue tamoule et en prâcrit, traduite en anglais et en français, et authentiquée par Vafftdamt des prêtres du temple, le sceau du consul britannique dans la province d'Adjmîr, et l'enregistrement au greffe du gouverneur de l'île Bourbon.
Mala-Inga était un homme très instruit dans l'histoire et la religion de son peuple, extrêmement fier de lui appartenir et d'en être un des princes, descendants de Siva en personne. D'après les livres sacrés du temple sivaïte de Bungkan-Selang- Dwâ, et aussi d'après les cliansons populaires et les longs poèmes relatant les hauts faits de son peuple, en général, et de ses ancêtres, à lui, en particulier, il affirmait que les Tamouls sont nés de la terre hindoue elle-même, et qu'ils en étaient les seuls maîtres longtemps avant l'arrivée, là, des races actuelles.
Cette aflirmalion est pleinement corroborée et certifiée par les découvertes modernes de l'ethnologie, qui rendent indiscutable l'autochtonie des Tamouls. (Ici Bussins s'appuyait sur le souvenir lointain de la lecture qu'il avait faite dans le Magaziiw 3,n^lsiis risquant cet apen^u. Il ne citait pas le nom de l'auteur, qu'il avait oublié; mais il le remplaçait avantageusement par ces mots : les découvertes modernes de l'ethnologie.)
Zénaïde est le produit, tout à fait extraordinaire et rare, du croisement entre doux races primordiales, ce croisement ayant eu pour facteurs deux représenlants, aussi parfaits que possible chacun dans son genre, de ces deux races.
Une loi physiologique, non établie encore, mais rendue évidente par l'expérience présente, ainsi qu'on font foi les nombreuses et décisives observations consignées ici, veut que, dans ce cas, le mélange des sangs soit impossible, et qu'il y ait, au contraire, annihilation absolue de l'un devant l'autre, et exaltation du prédominant en puissance inversement proportionnelle à la perte éprouvée p:ir le vaincu. (Cette prétendue loi n'avait de sciontilique, on lo conçoit, (|ue sa formulation à l'aspect rigide de théorème, laquelle avait dû coûter à Bussins beaucoup d'efforts, on l'obligeant à toute la concentration d'esprit dont il était capable. Il n'en était, on le conçoit aussi, que d'autant plus lier. Elle revenait donc souvent dans les petits cahiers, toujours écrite en ronde et à l'encre
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La race lamdule étant d'une antiquité préhistorique, quasi prélégendaire, Texaltation de son sang et de son type a, mathématiquement, pour résultat un type préhumain. Cette conséquence, déduite par la logique, est prouvé(* d'autre part effectivement par le témoignage de Mala-Inga en personne. Le prince tamoul avait connu des êtres de son peuple, qui vivaient dans les bois à la façon des bûtes, ou plutôt à la façon des hommes primitifs, à demi bêtes encore, ignorant le langage articulé. Ces êtres passaient pour être le fruit d'unions entre des femmes tamoules et de grands singes.
L'humanisme a pour caractéristique le langage articulé. Le préhumanisme a pour caractéristique le langage par cris, mais par cris déjà organisés en racines verbales, ce qui distingue le préhumanisme do Tanimalité pure, s'exprimant par cris destinés à rester cris sans jamais devenir germes de mots. (Ces délinitions, assez précises et signilicatives, en somme, avaient dû aussi demander force peine et attention à Bussins. Elles étaient, connue la fameuse loi, écrites en ronde et à l'encre rouge, liiissins, très modestement, en attribuait, au reste, tout l'honneur à Mala-Inga, qui les tenait, paraît-il, des brahmanes lui avant enseigné la i)liih)soj)hie grammaticale du sanscrit.)
La liitlc entre le sanir celtique et le sang taniuul. hille dont lissue devait être l.j constitution (le Zéiiaïde en personnalité, a été particulièrement longue, acharnée, fatigante, au point que
la vie même de la pauvre petite a failli s'y user, et que son àme a semblé s y éteimlre.
SoQ développement physique en a été arivU'% visiblement. A seize ans passés, elle ;i un corps île fillette à peine au seuil «le la luute pr» uiiért* aclol«*scence. hésitant en«'ore à franclii:' et» seuil, paraissant même ne «ievuir jamais h; franchir et demeurer un corps d'enfant. L'n pliénoinèiie anormal est notable entre tous : d'une race el d'un pays ou les lilles sont frmnies dès la dixième année en général, parfois plus tôt, Zénaïd»' ne présente encore aucun des siîJinesde la pulK'ri. .
Néanmoins, malgré ses apparences rhétives. ses membres mernis, fluets, gracilrs. Zmaïde n'est point maladive, ni même faible. Elle jouit d'unr santé robuste. Elle est nerveuse, endurante, remarquablement a.Lnle, d'une auilité presque inquiétante à certains moments, tant elle fait songer à Tairilité simiesi|ue. Zériaïde semble, d'ailleurs, en avoir honlr ; car elle se irarde soigneusement de se montrer telle devant des étrangers. C'est Iors([u elle est seule »|u'e.le exerce sa souplesse en des jeux, des sauts, (l(»s danses, des contorsions, une sorte de i:yninasli«nie tout à fait spéciale» et non sans urace, mais une jj^ràce très nettement animale, et, proprement, »le ijuadrumane.
On ne peut pas dire (|ue son iléveh)ppenienl intellectuel ait été airété comme son<lévelo|)peinenl physique ; car elh; est fort intelli«;-enle à sa faeon, perçoit les choses vivement, est doiiee d'une excei-
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lente mémoire, associe ses idées avec ingéniosité, les traduit même par de jolies images originales. En revanche, ce développement intellectuel paraît s'être opéré selon des lois obscures pour nous, et souvent en contradiction avec les lois habituelles à nos esprits civilisés. Zénaïde ne raisonne pas comme nous. Ses associations d'idées sont d'une ingéniosité imprévue jusqu'à la bizarrerie. L'originalité de ses images tourne volontiers à l'excentrique.
Ainsi que son agilité simiesque, elle aime à dissimuler son intelligence étrange. En présence du monde, elle demeure comme stupide, non seulement ne dit rien, mais a l'air de ne rien comprendre. Sa face se fait dure; morne^ renfermée. Ses yeux se voilent. Elle prend l'aspect d'une idiole. Elle devient une autre, et absolument méconnaissable. Car dans l'intimité, tout son être s'anime, dès ([u'elle le veut. Elle a soudain, alors, la gesticulation rapide, exagérée, les regards qui pétillent, le visage extraordinairument expressif et mobile, à en être souvent grimaçant, et enfin le verbe abondant, alerte, primesautier, volubile, intarissable.
Ce verbe est certainement ce que Zénaïde offre de plus curieux à étudier. (Bussins, en effet, y ic venait pres(|ue à chaque page, en le (jualifiant de toutes b's épithètes qu'il avait à sa disposition, et en les justifiant toutes par des exemples. ) Il traduit les moindres nuances de sa pensée très capricieuse ; mais il les traduit avec des procédés tout
à fait inconnus à nos langues, c'est-à-dire sans grammaire et sans analyse, par conséquent, uniquement en mots synthétiques. (Ici Bussins n'arrivait jamais à expliquer clairement ce qu'il entendait par là. Il s'embarbouillait dans les notions de philosophie grammaticale que lui avait apprises Mala-Inga d'après l'enseignement des brahmanes, et dans les souvenirs du Magazine^ où quelques notes éparses et sommaires touchaient à des matières de linguistique comparée.)
Il est à remarquer que Zénaïde, malgré son excellente mémoire, répugne à la connaissance des idiomes modernes, dont les vocables lui paraissent trop longs et dont les phrases, logiquement construites, lui font l'effet d'inextricables labyrinthes. Elle sait le sens de tous les mots qu'on lui dit en anglais, et de presque tous en français ; mais elle-même ne les emploie pas, sinon à contrecœur, et, alors, avec des abréviations, des contractions, qui les déforment. Elle n'en fait pas, d'ailleurs, des phrases constituées par le sujet, le verbe, le régime, et leurs attributs propres, ou leurs figures diverses selon les règles de la conjugaison, de l'accord. Elle les jette comme au hasard. Elle devient incompréhensible.
Aussi préfère-l-elle s'exprimer en une sorte de patois qu'elle s'est fabriqué elle-même, amalgame incohérent d'anglo-créole et de tamoul, dénaturé pareillement, an reste, par des amputations qui changent les mots tronqués en simples syllabes. Elle y mêle une infinie variété de sons hétéroclites,
m LAGIBASSE
cris inarticulés ou notes de chant, que l'on s'imagine ainsi, à une première audition, être improvisés, mais que bientôt l'on reconnaît au passage, sinbn tous, au moins pour la plupart, et qui sont donc parfaitement fixés dans son esprit, à elle, comme repréf^entant quelque chose et ayant unt^ signification précise.
Un examen attentif et compétent des syllabes qu'elle garde, en abrégeant les mots, montrerait que ces syllabes-résumés sont proprement les racines de ces mois. (Bussins en fournissait do nombreux exemplaires, plus ou moins bien choisis, mais dont beaucoup, en effet, malgré son ignorance en ces matières, lui donnaient suffisamment raison.)
Les (Mis inarticulés et les notes de chant qu'elle iiitro(hjit dans son parler, tantôt en les improvisant, tantôt en reproduisant des improvisations aniérit'ures (]n'elle a fixées, sont aussi, selon toute vraiseniblaïue, des racines. La grande difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité qu'il y a, sans doule insurmontable, à transcrire ces sons inarticulés d'une manière perceptible, empêche seule d'en lournir ici des exemplaires, qui seraient aussi probants (|ue ceux relatifs aux syllabesrésninrs. Peul-éln' un instrument eru'egistreur et icpro.lucLenr de sons sera-t-il un jour inventé, qui peinicllraiL avec un sujet comme Zénaï.le, de retrouver les éléments de l'origine du langage.
Zénaïde, en effet, par un concours de circonstances absolument unique, grâce à sa filiation
tamoule, grâce à la loi qui a exalté chez elle le préhumanisme tamoul, se trouve être le parangon de ce préhumanisme, c'est-à-dire d'un état de rhumanitéoiirétre,qui devait devenir Thomme et qui ne l'était pas encore, se distinguait déjà du pur animal par lu faculté de traduire ses pensées en germes de mots, ou racines.
Cette faculté, aujourd'hui perdue, est manifeste chez Zénaïde, et on s'est hien gardé d'en entraver le libre exercice. On l'a, au contraire, favorisée, encouragée à s'épanouir par tous les moyens possibles, et particulièr(;ment en laissant l'àme de Zénaïde comme en friche, sans aucune culture intellectuelle ressemblant à celle dont on use pour h»s âmes modernes.
La chose s'est faite d'abord naturellement et en dehors de tout plan préeoniju, l'enfant s'étant montrée» rebelle d'instinct à l'instruction, et sa mère manquant de l'énergie nécessaire à dompter cette rébellion. Le père, d'autre part, jugeait Zénaïde une sorte d'individu sacré en qui revivaient ses plus lointains ancêtres, et qu'il ne fallait contraindre à (|uoi que ce lut. Otle manière d'éducation est devenue ensuite une méthode véritable, raisonnée scientifiquement et scrupuleusement ap[)li(|uée. (^lîussins, en cet endroit, se ilaltail un peu. 11 avait, en réalité, procédé avec Zénaïde sans y entendre si forl malice, et, lui aussi, par mollesse el man([ue d'énergie à réagir contre elle. Sa femme, plus nonclialante que lui encore, Ty avait, d'ailleiirs, poussé.
Tous deux s'amusaient infiniment de cette petite sauvagesse, au babil enfantin, qui leur était comme un joujou facile et toujours prêt.)
Zénaïde, on le voit, est donc, à tous les points de vue, un cas tératologique du plus haut intérêt.
Un médecin découvrirait sans peine en quoi elle est un monstre physiologiquement, autrement dit une récurrence de Thomme à la demianimalité, et il étudierait avec fruit les phénomènes qu'elle présente, comme retard de croissance, exiguïlé de taille la rapprochant des nains, absence de puberté, conformation spéciale du larynx permettant rémission de sons impossibles à reproduire par la voix ordinaire.
D'autre part, un ethnologue reconstruirait exactement, sur son type, le type des races préhumaines disparues, à la façon d'un Cuvier, par exemple, et de la sorte la paléontologie s'attaquerait, pour la première fois et comme par miracle, à un être vivant.
Enfin un philosophe, psychologue à la fois et curieux de démontrer le mécanisme par quoi la pensée se change en parole, aurait là, sous la main pour ainsi dire, les rouages de ce mécanisme et peut-être la clef de cet impénétrable mystère qu'on appelle l'àme. (Bussins s'était complu, avec des délices d'orgueil malgré sa modestie native, à cette dernière supposition, et s'était, on peut s'en apercevoir, appliqué à l'exprimer en une phrase assez oratoire. Cette phrase était reproduite plusieurs fois dans les onze petits cahiers. Il y tenait
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ostensiblement, et c'est tout juste s'il n'affirmait pas pouvoir être ce philosophe ayant sous la main la mystérieuse clef susdite. 11 le laissait, du moins, entrevoir.)
. Cette clef retrouvée, et le mécanisme une fois démonté, par quoi la pensée se chancre en parole, il n'était point présomptueux de croire que l'homme futur, en possession de tous ses éléments primordiaux connus par une analyse complète, arriverait aisément à une synthèse absolue et parfaite de lui-même. i^Les considérations de ce j^enre, dont le onzième cahier surtout élail llouri, montraient de reste que Zénaïde avait été, pour Bussins. beaucoup moins un sujet d'éludé, connne il le disait, qu'un prétexte à rêvasser, à se griser l'imagination avec de grands mots vaguement compris, à fumer ces mots, en quelque sorte, comme il fumait ses cigarettes de tabac noir fortement opiacé.)
Zénaïde, tout étant ainsi un cas tératologi(iue, n'en était pas moins une enfant charmante, très aimable et (|ui savait se faire aimer. M'"- Bussins la chérissait spécialement. Bussins déclarait lui rester extrêmement reconnaissant des observations qu'elle lui avait fournies, des hypothèses qu'elle lui avait permis de faire et des lois (|u'il avait fornmiées grâce à elle.
Aussi le onzième cahier s'achevait-il sous forme testamentaire, en un paragraphe assurant à la jeune fille, si elle survivait à son oncle et à sa tante, la jouissance des petites rentes qu'ils possédaient encore. Il était formellement slipulé que cfs
rentes seraient transmuées pour elle en rentes viagères; et qu'on la laisserait en disposer à sa guise, sans gêner ses goûts, et à Tabri de toute tentative d'expérimentation scientifique.
« Cela, écrivait Bussins en concluant, non pas du tout par vanité jalouse, afin de rester le seul ayant eu à ma disposition un aussi merveilleux sujet, mais bien par douce affection pour Zénaïde; car elle nous a rendu un peu, à ma femme et à moi, pau\Tes exilés, la lumière éteinte et le parfum évaporé de notre chère et cythéréenne patrie, dont elle nous semble à la fois une fleur et un oiseau. »
XY
L'abbé lisait-il vraiment à travers les murailles et dans les pensées, comme le prétendait Broguet? Ou bien, ce qui est plus facile à croire, avait-il été renseigné sur les Bussins, Zénaïde, et même les onze petits cahiers, par la curiosité fureteuse de jyjme d'Amblezeuille? C'est de quoi Valentin fut très indécis, lorsque plus tard il se rappela de quelle étrange manière il avait été lui-même conduit, directement par M™® d'Amblezeuille et indirectement par Tabbé, à s'occuper de la mystérieuse petite sauvagesse, si peu intéressante en apparence.
Étant donné qu'elle s'appliquait avec tant de volonté à demeurer inaperçue et impénétrable aux regards des gens, Val(»nlin eût certainement pu et dû vivre longtemps, voire toujours, auprès d'elle, sans avoir la moindre envie, non seulement de la connaître, mais môme de chercher à la connaître. Eût-il éprouvé, par le plus inexplicable des hasards, cette envie que rien ne justiliait, il Teût tout de suite et absolument satisfaite avec la très vraisemblance opinion du bisontin, jugeant en dernier ressort que Zénaïde était une sorte d'idiote.
Ce lui fut donc un grand sujet d'étonnement, quand M"^ d'Amblezeuille lui dit un jour, à brûlepourpoint, et de son air le plus ambigu :
— Ne vous serait-il pas agréable de savoir au juste qui est cette bizarre enfant, et de vous occuper d'elle un peu?
— Ma foi, non, répondit-il. Je ne la trouve point bizarre. Elle me paraît un être effacé, vague, neutre, quelconque, et ne méritant à aucun égard qu'on s'occupe d'elle, sinon pour la plaindre.
— Vous avez grand tort, répliqua M"^® d'Amblezeuille, très grand tort, de penser ainsi. Cela ne prouve guère en faveur de votre perspicacité, que l'abbé imaginait plus vive, et miçux avertie des choses obscures louchant à votre destinée.
Valentin ne comprit point et demanda en quoi sa destinée pouvait bien avoir affaire avec son avis, à lui, sur Zénaïde, et ce que Tabbé entendait par là.
— L'abbé entend ce qu'il veut entendre, reprit M"^*^ d'Amblezeuille. Il ne m'a pas chargée de vous le dire. Il ne me l'a même pas dit. Je vous répète ses paroles telles quelles, et sans les interpréter. Laissezmoi vous apprendre seulement que, s'il tenait particulièrement à ce que vous devinssiez un pensionnaire assidu de Ja table d'hôte, c'était pour vous fournir l'occasion d'y rencontrer Zénaïde. Il est siir, en effet, que, de cette rencontre, dépend je ne sais quoi dont vous devez avoir souci. Encore une fois, gardez-vous bien de croire qu'en vous parlant de la sorte je vous fais une commission de sa part.
Je vais plutôt contre >ï volonté Je v i:> i-ssîruis de cela positivemerit à son ir.su.
O.irnpreûârjt Je moins t=-n nir-ins, r t '.r: .:• U r.c pas L-umprecJfe. Vilt-ntin ieti.îiî.: s:, r- :à: ;: dans UD mauvais é-ldî .1^ îj-r. ê: .{.t :
— Knfin. qu' ir Esî-or- .r.ie iail.f \oii: r.>: :\i:rt épouser cette îdi"le"
— J'ignore i?^ «ju»^ vi'\i\ Vi-AiW-, rt j.arîiî >I :*\:r.blez»'uille. ilàis ce que y- sîis, en rtv;tnch'\ ces' que Z^naïde nest pa> une ilinîi- Kl crla. .abbr pensait que vous vuiis en aperr-wie.' Je voiîsmème. par une sort».* «le divinaîi.'n irn: m \oiî> croyait fort capnble. Et ■l:îes-v..us Mrv.. t i^.tre parenthèses . que ce ij\->l |»j< li une ninit e iiu.rqi:» de l'estime où il vmus tiei::. Cm- oetîf »i!vi:i ...i ^i. .; en altiiliue le privilèirr à iv-u »rt'snril>. K [;; :efa>o à Brupruet, par exi-inpie.
La remarque llaita Valentin. t-t Tinoita ;iu petit mensonge suivant :
— Mais je ne ilis pas ijueZt'-naï.le SiMl une i.liot.'. au fond. Je dis qu'elle a Tair «l'en être une, \iMlà tout. Il est liien c^^rlain que. si je vnnlais txtMoer sur elle cette l'acnllr de divination «iouî TalilM'...
— Eli bifu ! e.\ei'ce/-la. inlm'dnipit M d.Vnible*zcuille. C'est justenimt ce ([ne Taldn* nous demande et espère de v^ns. A son avis, vous n'aurez pas lieu de vous en rept-nlir.
M'"*' d'AmMe/euilif, là-ilossus. lit son re::ard en coulisse et le sonli,i:na d'un sourire qui semblait laisser entendre l»eau«'oup de secrets exliènienunt importants qu'elle nr |)onvait pas dire. N'aient in
fit celui qui subodore les choses h demi-mol et comprend jusqu'à la muette éloquence des idées traduites seulement par une énigmatique expression du visage. Il se jugea très fort, de donner à jlino d'Amblezeuille cette haute opinion de lui. Elle l'eut, en effet.
— Ah! s'écria-t-elle avec admiration, l'abbé ne s'y trompe pas! Vous êtes vraiment un être rare. Il a raison de fonder sur nous de tels desseins 1
— Quels desseins? ne put s'empêcher de dire le jeune honune, à la fois fier de h'S inspirer, et lionteux de ne pas les connaître.
— Chut! chut! fit M'"'^ d'Amblezeuille. Vous le savez de reste. Je n'ai pas le droit, d'ailleurs, à aucun titre, d'en être la confidente.
— Cependant, interrompit Valentin, c'est ce que vous êtes, puisque vous m'en parlez comme si vous en étiez pleinement instruite.
— Oliî fit-elle avec mod(îstie, j'en suis instruite triîs vaguement, pas plus. (Jn peu par l'abbé luimême, j'en conviens, assez familier h Tégard de sa vieille amie pour ne pas craindre de penser parfois tout haut devant elle ; mais [dus encore, et j'en tire quehjue vanité, grâce au petit don de diviiiMlion qu(^ j'ai, moi aussi.
M"" d'Amblezeuille prit en ce moment son air le phis ninjestiieux pour divr. <!omme une pythonisse rendant un arrêt :
— \'c)us nourrissez un grand rêve, jeune homme. L'ublM' en a la certitude. Moi de même. Nous vouions vous aider à le réaliser.
LACHHASSE 1:^3
Puis elle ajouta d'un ton moins sibyllin, sa voix redevenue insinuante :
— Or vous arriverez à celte réalisation, alTirme Tabbé, par rcntremisc de Zénaïde. Voilà pourquoi
-il a mis votre ligue de destinée en conjonction avec la sienne. Obsrrvez celte enfant, occupez-vous d'elle, percez le mystère dont elle s'enveloppe, et que Tabbé, lui, a percé déjà, sans la voir aussi longuement que vorts pouvez la voir, vous. Et pour cela, liez-vous d'une fa(;on plus intime avec les Bussins. Eux non plus, comme leur nièce, ne sont pas du tout ce qu'ils paraissent être, du moins le mari. Vous aurez certainement, aie fréquenter, et surtout à le pénétrer, si vous êtes assez heureux pour y parvenir, de vives et fécondes surprises. Songez que l'abbé en personne vous le promet. C'est tout vous dire.
— Mais, objecta Valentin, l'abbé ne me semble pas être en relations bien suivies avec Bussins. Il ne le connaît guère que de vue. Lui a-t-il jamais parlé seulement? D'oij donc peut-il tenir?...
— L'abbé, interrompit M"^^ d'Amblezeuille, n'a pas besoin de parler aux gens pour se renseigner sur eux. Il a d'autres moyens d'investigation.
Ce disant, elle se posait l'index sur les lèvres, avec une expre^ssiou de mystère. C'est en se souvenant de ce geste, et de diverses phrases à sous-entendus, (pH' Valentin se dt^manda, plus lard, si Tabbé lisait réellement à travers les uuirailh's et dans les pensé<\s, ou s'il usait le M'"^ d'And)lezeuille connue d'une subtile et s'ire espionne. (]ar
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Valentin acquit alors la certitude que, dès ce moment, d'une façon ou d'une autre, mais effectivement, l'abbé avait été dans le secret des petits cabiers de Bussins.
Actuellement, Valentin ne pouvait avoir de cela aucunsoupçon, puisqu'il ignoraitjusqu'àl'existence des petits cahiers.
Il n'était pas non plus, depuis la réaction de bon sens consécutive à sa dernière crise, en état de se figurer Tabbé sous Taspect d'un thaumaturge. Il ne fut donc pas troublé outre mesure par ce qu'il y avait, pourtant, de très étrange, dans les avertissements de M"® d'Arnblezeuille, dans tels mots qu'elle avait laissé échapper, comme ceux, entre autres, touchant le grand rêve que nourrissait Valentin. Deux mois auparavant, il en eût été bouleversé. A cette heure, c'est à peine s'il y prit garde. 11 n'y vit qu'une audacieuse et astucieuse tentai ive de M'"® d'Amblezeuille pour lui tirer les vers (lu nez, et une sorte de complot ourdi entre elle et l'abbé, probablement avec la complicité passive des Bussins, pour arriver h marier Zénaïde.
— C'est cela, parfaitement, pensa-t-il. Ils veulent que j'épouse l'idiote. Un roman de pension de famille ! Tout s'explique. Cela les amuse. Eh bien! je m'en amuserai, moi aussi.
Et il se félicitait de son flair, avec des joies de paysan finaud qu'on a voulu imltre dedans et qui va prendre ses ennemis à leur piège. Tout le sang de sa mère la meunière refleurissait en lui à cette idée. Il n'en avait pas honte, mais, au coniraire,
orgueil. Son mo/ le plus grossier, le plus terre à terre, s'y épanouissait. Lorsque, la quinzaine suivante, en pleine reprise de son autre moi tout d'exaltation, de folie et de grandeur, il se rappela ce temps de bas thiérachisme, ce fut avec dégoût et pour se dire:
— En ce temps-là, j'étais déprimé, malade.
Pour l'instant, il n'en jugeait pas de la sorte, et
s'estimait en belle santé physique et morale. C'était d'ailleurs, il faut bien l'avouer, l'opinion, sur lui, de tout le monde autour de lui, excepté l'abbé. Les gens de la table d'hôte, en effet, continuaient à le trouver charmant. M™® d'Amblezeuille lui faisait fête plus que jamais. Prosper Broguet lui-même, parlant de lui à l'abbé qui en demandait des nouvelles, avait déclaré doctoralement :
-^ Il va tout à fait bien. Il avait besoin de la nourriture plus abondante de la table d'hôte. Ses vertiges et ses syncopes devaient venir de l'estomac.
A quoi l'abbé avait répondu, semblant acquiescer :
— C'est bien. C'est bien.
Mais en ajoutant, à voix lointaine et dans un sens que Broguet n'entendit pas :
— Santé de chrysalide, oùTàme se fait papillon!
XYI
En réllécliissant, par la suite, à ses paroles et à SCS actes pendant cette période de sa vie, Valentin y trouva des explications extraordinaires, et demeura persuadé, notamment, d'y avoir été en proie à une véritable emprise de l'abbé, lui dictant, en quelque sorte, sa conduite, par suggestion occulte. Peut-être n'élait-il pas besoin d'avoir encore recours à Thypothèse de ces ressorts singuliers, pour rendie raison de la hantise, très réelJe, mais très compréhensible par ailleurs, qu'exerça Zénaïde sur le jeune homme, h partir de la conversation avec M'"^ d'Aniblezeuille.
Et d'abord l'attention de Valentin, jusque-là endormie touchant cet être d'apparence si peu intéressante, avait été naturellement éveillée par lavertissement liîi révélant que cet être ne ressemblait pas à son apparence. Il n'en fallait pas davantage pour qu'un examen, désormais plus détaillé et plus appuyé, de la fillette, fît trouver en elle, nièn\(* à de^ observations insignifiantes, une signification.
En second lieu, le projet qu'avait formé Valentin, de s'amuser à ce roman de pension de famille
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en déjouant un complot matrimonial, devait tendre tous les fils de son esprit vers ce préten<[lu complot, et le forcer à s'occuper deZénaïde, à l'étudier quand elle était présente, à coordonner les résultats de ces études quand elle était absente, bref, à s'en emplii™ la pensée. Or c'est un besoin irrésistible de la pensée, et comme son appétit, d'attacher bientôt un prix toujours croissant à son objet habituel. Elle crée à cet objet une importance par l'application incessante à lui en attribuer une,
D'autre part, l'attitude même de Zénaïde, son mutisme tôtu, l'immobilité de son visage toujours farouche, fermé, morne et inexpressif, l'impénétrable et stupide profondeur de ses pales yeux éteints, et la ceititude oii était Vaientin maintenant (d'apri^s lels demi-mots de M"''' d'Amblezeuille), touchant la volonté expresse de la jeune fille à se faire et à conserver cette attitude, ne pouvaient ([u'allumer et attiser le désir d'en avoir le cœur net. Mieux elle se tenait close, plus on était excité à l'ouvrir. Tant et de si forts obstacles, s'opposant à la curiosité, l'irritaient.
Enfin, et surtout, malgré l'épaisseur des voiles dont elle s'enveloppait ainsi, et à travers ces voiles eux-mêmes, la fig-ure de la jeune fille, quand on se donnait la peine d'y fixer un regard aux intentions bienveillantes, avait ([uelque chose déplus agréable qu'on ne l'aurait imag^iné, puis, à insister un j)eu, d'attachant, sans aucun doute possible, et en somme, après une assez longue contemplation, de presque, et bientôt tout à fait, captivant.
A coup sûr, cependant, il faut bien en convenir, Zénaïdo n'était ni belle; ni bien faite, ni même jolie, au sens accoutumé de ces vocables. Pour tout dire, le premier et l'unique mot qui devait venir aux lèvres, en l'examinant bien, c'était ce cri :
— Quel laideron !
Cela, sur le témoignage seul de son visage. Si, au lieu du visage, on avait d'abord interrogé le corps, on aurait eu plutôt envie de s'écrier :
— Quel avorton !
Et, dans les deux cas, on n'eut pas pu être taxé d'injustice. On eût été peu indulgent, certes, mais véridique.
Le corps de Zénaïde, en effet, qui n'était pas encore et ne serait probablement jamais celui d'une jeune fille, n'était plus néanmoins celui d'une enfant. Elle en avait gardé la taille exiguë, mais non pas la grâce et le potelé. Maigriote et sèche, elle avait la poitrine étroite, les épaules pointues, les coudes anguleux. Ses bras étant trop longs, son corsage trop court, elle semblait n'avoir grandi que des jambes, et être nouée du torse.
Considéré à [)art, aucun des éléments de son visage n'était absolument déplaisant ni d'une forme défectueuse. Si le front était bas et bombé, il était large, bien plein des tempes, et les sourcils y traraieni deux arcs d une ligne très pure. Les yeux, un peu plus rapprochés du nez qu'il l'eût fallu, rachetaient cette légère erreur par le dessin de leur fente, allant presque jusqu'aux oreilles,
parla délicatesse des paupières et surtout par des cils épais, veloulés, retroussés, d'une longueur invraisemblable. Le nez, sans ensellure à la racine, et droit jusqu'au bout, ne se faisait camard qu'à cet endroit, et encore d'une façon toute particulière, uniquement à cause des ailes évidées exagérément et qui s'implantaient très bas. La bouche était grande, aux lèvres charnues, surtout la lèvre inférieure, et restait presque toujours enlr'ouverte, montrant des dents irrégulièrement plantées, petites, aiguës, fort blanches. Le teint de la peau était d'un bistre vert, et le grain en paraissait extrêmement doux et fin. Mais de cet ensemble, où chaque détail pouvait avoir son cliarme, se dégageait une impression totale de laideur, il n'était pas permis de le nier.
Très probablement il en fallait chercher la cause dans un man(|ue d'harmonie de ces d«'tails entre eux. Ils ne paraissaient pas faits l'un pour l'autre. Ils juraient, en quelque sorte, d'être juxtaposés. Au lieu de s'embellir mutuellement, ils se nuisaient, chacun à tous et tous à chacun.
Peut-être aussi ce fâcheux résultat général était-il accentué par la couleur uniforme et triste du bistre vert^ sans nuances, en bronze vert-degrisé, qui patinait comme d'un glacis de mort ces traits, leur ôtant ainsi l'apparence de vivre d'une vie commune, les rendant indâpendani s celui-ci de celui-là, et par conséquent disparates. Le tout, d'ailleurs, poussé à l'extrême par l'obstination de Zénaïde à ne jamais détendre cette immobilité
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morne de son visage, à ne jamais l'animer d'une rougeur ou d'une pâleur, accidents qui lui arrivaient quand même quelquefois, mais qu'elle dissimulait alors soigneusement au moyen d'une rapide et profonde inclinaison de tête, de façon à ce que toute sa face fût brusquement éclipsée sous Téteignoir d'om!)re de sa noire, large, mousseuse et bestiale chevelure.
Et néanmoins, en dépit de cette analyse minutieuse, aux conclusions sévères, que fit Valentin sans en rien attéiuier de ce qui était défavorable à Zénaïde, malgré la constatation irréfutable de la laideur produite ensuite par la synthèse de ces éléments, il y a un fait dont la constatation s'imposait aussi, non moins irréfutable : c'est que Zénaïde, une fois regardée, étudiée de la sorte, attachait l'attention agréablement, puis, en lin de compte, la captivait.
Dès (|u'il s'en aperçut, et ce fut très vite, Valentin en chercha le pourquoi. Car, si endormies que fussent ses facultés philosophiques depuis quelque temps, elles nélaient pas mortes. Il ne fallait qu'un appel pour les réveiller. Zénaïde futcetappeK
Eu cela certainement, quoique d'une façon nullement occulte, l'abbé agit sur lui par une sorte (le suggestion, fort indirecte, au reste, et comme de biais. II lui indiquait et lui procurait même l'occasion de ce réveil. En prévoyail-il les conséquences? Vraisemblablement oui, si l'on s'en rapporte à quelques-unes des phrases mystérieuses prononcées par Al"^ d'Amblezeuille, et dont le
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sens devait plus tard se révéler en lumière fulgurante dans les souvenirs de Valentin.
Étant, lui, à mille lieues de prévoir ces conséquences, Valentin ne fut pas autrement ému de sentir son cerveau désengourdi et curieux envers Zénaïde. Il n'y soupçonna qu'une émotion toute philosophique, où son intelli^^ence seule était en jeu. Aucune arrière-pensée ni crainte dans cette émotion ! Mais, au contraire, une joie franche à retrouver ses facultés en libre exercice, et à leur demander, et à en obtenir, la solution du problème qui se posait devant lui.
Car, le pourquoi du charme attachant et captivant de cette ZénaïJe h l'apparence si trompeuse, ce pourquoi plutôt difficile à formuler, il s'en donna sans trop de peine des raisons plausibles, ave<* une inf^^éniosilé d'esthète psychologue dont il ne fut pas médiocrement fier.
11 commen(;a par remarquer que le corps même de Zénaïde, c'est-à-dire ce qu'elle avait de moins agréable à voir, de réellement disgracieux au premier abord, à cause de la croissance arrêtée, des proportions anormales, de l'avorté, du presque contrefait, devait à tout rela préciséin(Mit un caractère d'originalité, de bizarrerie, qui n'allait pas sans une sorte de touchante séduction. On en était apitoyé. On la plaiijnait. On se sentait porté à l'indulgence pour elle, et à vouloir pallier ses défauts. On y arrivait assez aisément. Cessant de la juger vu la comparant à l'idéal ordinaire (ju'on se fait ou d'une lillette ou d'une jeune lille, on
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Tanalogisait à un autre type, pouvant avoir aussi sa beauté, non plus humaine, mais animale, et vers la réalisation duquel tels défauts devenaient des qualités. Tout de suite surbaissait dans l'esprit le type sirniesque, sans qu'il s'y présentât, d'ailleurs, sous son aspect grotesque. Il y évoquait des idées de souplesse, d'agilité, de bonds pareils à des envols, de suspensions balancées dans les branches, de gymnastique ondulante et légère. Du coup Zénaïde n'apparaissait plus comme une enfant mal en point, inférieure à ce qu'elle * aurait dû être, et elle prenait rang d'une petite guenon sup^^rieure, ayant sa joliesse et sa grâce. Quant à son visage, s'il s'en dégageait indubitablement une impression totale de laideur, aucun des détîiils n'en étant laid cependant, c'est une aftecturiise sympathie qu'inspirait cette anomalie injuste, et u[i impérieux besoin de vouloir réparer cette injiislice. On essayait de rétablir, par l'imagination, 1 harmonie qui manquait enlre ces traits, et de les laire s'accorder ensemble, pour que jaillît de cet nccord trouvé la beauté <ju'on leur désirait. On s'enlèlait à chercher cet accord, dans un examen minutieux de ces traits disparates, dont on oubliait iilnrs le disparatisme, tandis qu'on goûtait rtiiirément de chacun en particulier.
Que ce! accord et cette nécessaire harmonie dussent être j)roduits finalement, et cela par l'animation (U' la vie, faisant communier tous ces éléments connue étrangers l'un à l'autre, c'est une conclusion (jui sautait ;mx yeux. Etconjment, con-
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cluant ainsi, n'être pas attaché vivement et profondément captive par l'extraordinaire et absurde vouloir dont faisait preuve Zénaïde, à s'empêcher elle-même d'être belle? Car elle eut été belle, il n'y avait pas à en douter, si elle eût laissé vivre son visage. Et, il n'y avait pas à en douter non plus, elle se plaisait à le tenir dans cette immobilité et cette impassibihtê de mort.
Par moment, ([uand elle faisait retomber brusquement sur sa face baissée, pour y caclier sous l'éteignoir d'ombre une émotion, la masse de sa large chevelure, Valentin avait envie de lui crier :
— Mais non î Mais non! Relève plutôt la tête, petite brute ! Tu vas être belle, tu dois être belle, tu es belle. Je suis sur que tu es belle.
Pourquoi Valentin tenait-il si violemment à ce (lu'elle lïit belle? Il s'interrogea là-dessus, cela va de soi. Il y trouva cette réponse très simple et très sincère :
— C'est pour me prouver que j'ai raisonné juste. En quoi il n'avait pas apparemment tort, certes.
Sa pensée, en elfet, au cours de ces attentives observations, de ces argumentations lucidement déduites, avait nette conscience d'évoluer sur le plan de la logi(jue pure, et pas du tout ailleurs. Elle se dupait cependant elle-même, en ne prenant pas garde, et de fort bonne foi, à l'origne même de ce travail, si indiscutablement intellectuel, mais dont le point de départ, indiscutablement aussi, avait ])ei et bien été un fait de senti-
Il faut avouer, à la décharg<' de Valentin, que son org-ueil philosophique ne fut pas seul coupable dans celte méconnaissance de l'amour. On l'aida singulièrement, autour de lui, à no pas mieux y voir en lui-même. Non par méchanceté, du reste, et par jalousie contre cet amour; mais, au contraire, en essayanlde l'en avertir, mênïe de l'y pousser, d'y prêter lamain au besoin, ce qu'on fit maladroitement et de façon à ce que cet amour lui apparût, sans qu'on eût dessein de le lui présenter ainsi, sous des couleurs ridicules.
Personne en particulier ne s'y employa. La table entière y fut complice. La chose arriva tout naturellement.
Dès les premiers jours oi^i l'attention de Valentin avait été sollicitée vers Zénaïde, comme il Ji'y avait mis aucune feinte, il va de soi que tout le monde s'en était aperçu. Il n'y fallait pas grande perspicacité. Le Hollandais lui-même avait compris. Mais il avait compris, et les autres pareillement, que le jeune philosophe était eji éveil de curiosité touchant cet être bizarre à force (rétro effacé. Les tentatives de Valentin pour se lier avec
\7>^ LAGi Basse
\es\^vxssins, et le bon accueil qu'y fit Bussins, avaiexit été l'objet de commentaires allant un peu plus loin. Malgré l'affirmation de M"*^ d'Amblezeuille, certifiant la curiosité de Valentin comme unique mobile de ces relations, on avait risqué des avis différents. La comtesse, par exemple, avait insinué que le jeune homme faisait la cour à M™® Bussins. tandis que Dubogard de Gérons prétendait justement l'opposé, il savoir que M°*® Bus- • sins avait attiré Valentin. Finalement on était tombé d'accord, sur une observation de M™^ d'Amblezeuille, pour déclarer qu'il s'agissait bel et bien d'une amourette entre Valentin et Zénaïde.
M'"e d'Amblezeuille avait remarqué, en effet, et donné à remarquer, un trouble? inhabituel dans les allures de la fillette. A partir de ce moment la table d'hôte avait été unanime à trouver cela tout à fait exfjuis, et chacun s'était promis une fêle de collaborer à ce roman en action.
La comtesse, on le conçoit, eût été très fâchée que Valentin fût épris de M™« Bussins, et non pas d'elle-même. Mais qu'il le fût de cette enfant sans attraits, cela n'avait aucune importance. Il s'agissait là. évidemment, d'un mariage en perspective, la petite devant avoir un bout de dot, et ce mariage étant, par conséquent, un mariage de raison pour Valentin. De cela, la comtesse ne pouvait prendre ombrage.
De son côté, Dubogard de Gérons n'eût pas admis volontiers que iM'"^ Bussins jetât des regards engageants sur d'autres avantages que les avan-
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tages de lui, Dubogard de Gérons. Mais dès l'instant qu'il y avait sous roche, uniquement, un établissement sortable pour leur jeune ami Valentin Leleup de Marcoussy de Lagibasse, il était tout prêt à y travailler de son mieux, lui, Dubogard de Gérons.
]\Ime d'Amblezeuille, elle, n'avait pas cru beaucoup, de prime abord, aux intentions matrimoniales de Valentin. Elle était de bonne foi, alors, en certifiant la curiosité comme seul mobile au.v relations entre lui et les Bussins. Elle avait pour cela de bonnes raisons, se rappelant, notamment, l'éclat de rire avec lequel Valentin lui avait dit :
— Enfin, quoi? Est-ce que l'abbé veut me faire épouser cette idiote?
Mais, à la réflexion, et surtout depuis qu'elle avait observé le trouble de Zénaïde, et en pariant souvent avec ses hôtes entichés de cette idée, elle avait fait cette idée sienne, et s'y complaisait. Peut-être, en effet, l'abbé voulait ce mariage! Il ne l'avait jamais dit positivement, sans doute. Avaitil dit le contraire? Non plus. En tout cas, si le mariage n'avait pas son agrément, il saurait bien le signifier. En attendant, on pouvait aller de l'avant sans crainte, h tout hasard. La chose, quoi qu'il en advînt, serait amusante!
Ainsi, et de bon cœur, tout le monde s'était mis du complot, pour que ce mariage aboutît.
Valentin s'était trompé naguère, quand, aux premières ouvertures de M"^*^ d'Amblezeuille touchant Zénaïde, il avait flairé qu'on voulait lui faire
jouer un rôle dans ce petit roman de pension de famille. Personne n'y songeait à ce moment. C'est aujourd'hui que le complot se formait, par la force même des circonstances, et, il faut le dire k la louange de tous ces braves gens, parce qu'on aimait Yalentin.
Il n'en est pas moins vrai que le jour où il découvrit ce complot, ourdi en dépit de ses appréhensions, Yalentin fut extrêmement irrité de ne pas s'être mieux tenu sur ses gardes.
A certains mots caractéristiques, à certaines offres de s'entremettre pour lui, à des félicitations prématurées sur son bonheur futur, au souvenir de telles ou telles prévenances qu'avaient eues depuis quelque temps pour lui la comtesse, Duboij^ard de Gérons et M"^^ d'x4mblezeuille en personne, s'arrangoant pour lui ménager des relations . intimes avec les Bussins et jusqu'à des essais de tête-à-tête avec Zénaïde, il se considéra comme ayant été leur jouet, et conïme ayant rempli, à son insu et pour leur distraction, le rôle prévu dans le petit roman de pension de famille. Sa vanité en souffrit cruellemenf.
Du coup, même au cas oiiil eût senti une pointe d'amour pour Zénaïde, cette pointe en eût été brusquement et entièrement éniousséo.
11 n'avait pas, d'autre part, rencontré dans sa liaison plus intim<' avec les Bussins le régal de «curiosité que lui en avait promis M"^'" d'Ainblezeuille. Le créole, fort aimable, ji'avait été que dun commerce banal, par nonchalance ou timidité.
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Valentin en conclut à un mensonge de M"^ d'Amblezeuille.
De ces déconvenues, au bout du compte, c/est Zénaïdi» qui eut à pâtir. Le trouble éprouvé par elle, il ne l'avait pas remarqué, lui; car c'est à lui qu'elle le cachait le plus soigneusement. Le charme qui émanait d'elle, et dont il avait été d'abord captivité si fort, il cessa bientôt, en Taiialysant au lieu de le goûter, d'y être sensiWe. Il en arriva même à le nier, et à se dire :
— C'est pour avoir vécu trop l'amilièi'ement avec ces imbécih'S, que j'ai fini par trouver intéressante cette idiote.
A quoi, prenant honte de lui-même ravalé à ce point, il ajouta :
— J'étais donc en [raiu de devenir un idiot, moi aussi ?
Et tout son orgueil en fut redressé d'un bond, comme par un coup de fouet. Non plus, cette fois, son mesquin orgueil de logicien, lequel avait eu de quoi se salislnire à l'enquête si ingénieusement menée sur Zénaï«Io; mais son plus profond et sou essentiel orgueil de futur grand honnne. celui auquel il ne songeait naguère (ju'avec une sorte de respect pour lui-même et toujours ovi s'en parlant, quoique iit jirltn, sous des formes oratoires, celui qui lui avait jadis dicté le noble et haut programme d'une vie tout entière consacrée à une œuvre prodigieuse, celui qui l'avait fait partir j)our une croisade on il était à la fois le chef et Tarniée, en restaurateur êissuré de sa maison aholie, en
conquérant de la gloire, celui qui l'avait fait se ruer à l'étude au point d'en être malade et d'y risquer sa raison, celui dont le souffle ardent lui avait souvent enflé Tesprit et le cœur de si miraculeuses espérances, lui promettant, non seulement de remettre en vive lumière le nom de Leleup de Marcoussy de Lagibasse, mais que ce nom serait * un des flambeaux de Fhumanité, celui enfin dont l'explosion l'avait jeté à bas l'autre jour, évanoui, le cerveau presque en démence, et se disant :
— Je Tai sur la langue, le goût du vin (\m fait croire qu'on est le bon Dieu.
Et c'est à ce vin magique, à ce vin d'apothéose, qu'il avait renoncé pendant des mois (oui, hélas! des mois !) pour boire ceiie abondance fade et plate de la table d'hôte, pour la boire en communion avec ces imbéciles, pour s'infuser dans le sang cette lavasse pareille à leur àme ! Pouah ! Il en avait envie de vomir.
— Et voilà donc, pensa-t-il, ce que j'appelais être en bonne santé! Non, non! J'étais déprimé, malade. Aujourd'hui je le comprends. Aujourd'hui je retrouve ce qui est ma santé, à moi. J'ai fait un mauvais rêve, épais et bas. Je me réveille. Je me ressaisis.
Dans cette repoussée d'exaltation, on le conçoit, Zéiiaïde n'apparaissait plus que comme une pauvre petite chose, sans importance aucune, une des visions infimes de ce mauvais rêve ; et elle y reprenait son aspect primitif de figure efl'acée, vague, nuage inconsistant ajouté au nuage des Bussins.
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D'y avoir, fût-ce par jeu, attaché son attention et gaspillé les efforts de ses recherches psychologiques, Valentin s'en étonnait, tâchait à ne plus même s'en souvenir. Ne le pouvant pas tout de suite, il s'en irrita un peu, puis songea :
— Je m'en débarbouillerai dans l'étude.
Il s'y replongea, en effet, frénétiquement, du jour au lendemain, rompant les chiens avec hi table d'hôte sans le moindre égard de politesse, ce qui lui attira cette semonce de M'"'^ d'Amblezeuille :
— On n'est guère content de vous, là-bas. Vous vous êtes recUjîlré dans la petite maison sans dire adieu à personne. Ce n'est pas d'un très galant homme. On trouve que vous manquez de formes.
Je vous ai excusé de mon mieux. On vous traitait de grossier personnage. Tout ce que j'ai pu obtenir, en votre faveur, c'est qu'on s'en tînt à vous juger un peu fou.
— Je le suis, répliqua Valentin joyeux.
En son for intérieur il pensait :
— Et j'aime mieux vivre avec des fous qu'avec des imbéciles, surlout des imbéciles qui voulaient me faire épouser une idiote.
Cette idiote cependant, il n'arrivait pas, même au plus fort de son travail, h l'oublier tout à fait. Dans la chrysalide de son àme en prétendue santé (voir, plus haut, le mot de l'abbé) elle avait été, cette idiote, le papillon dont il n'allait plus pouvoir étouffer l'essor.
XYIII
Repris d'affection pour Prosper Broguet, c'est à l'étude des sciences physiques et naturelles que s'était remis Valentin, tout d'abord. Le bisontin ne lui avait pas tenu rancune de sa longue paresse, et lui avait dit simplement :
— Je sais ce que c'est; j'ai passé par là. On a besoin, parfois, de se décongestionner un peu les méninges en prenant un bon bain de pieds dans (le la niaiserie. Moi, quand j'avais de ces besoinslàj jadis, j'allais, pendant toute une semaine, chez mon oncle, qui était membre du Caveau. 11 me chantait tout son répertoire. C'était souverain, cuHune remède. La table d'hote de M"^'- d'Amblezeuille est un pédiluve plus anodin. Il vous a fallu en user plus longtemps. Des mois, c'est un peu beaucoup, tout de même. Enfin! 3Iaintenaiit, à la besogne!
Et il avait couliimé lecours, naguère interrompu. Mais il n'y avait plus introduit de ces considérations générales, «le ces vues larges, qui séduisaii^nt tant Valentin. Peut-être lîroguet ne Testimait-il |)as assez rentré dans le courant pour lui red<'mandei' un tel effort de pensée tout de suite. Peut-
être aussi avait-il rogret de s'être livré Irop à fond autrefois et voulait-il désormais garder jvour lui seul, jalousement, les conceptions philosophiques qui étaient comme les fleurs parfumant ses gerbes de faits. Toujours est-il que son enseignement était devenu pesant, lerre-à-terre, sans nulle envolée. Valentin s'y appli((ua de toute son énergie, et, nonohstant, s'y ennuya.
C'est à de tels moments, quand son attention distraite tournait à Tennui, que h' souvenir de Zénaïde Tohsédait. Non pas amounmsement, toutefois, de cela il était bien sur! Mais hien, et c'est ce ([ni le ta(|uinail le plus, scientifiquement. 11 resougeait à elle, en effet, comme à un problème de physiologie et (riiistoire naturelle, qu'il avait cru résoudre par (h^s arguments tirés (U> la psychologie et de l'esthétique, et qu'il voyait mainlenant non résolu par ce moyen et devant Tèlre par d'autres |)rocédés d'enquête. Lesquels? Il l'ignorait, (ît souffrait de cett(» ignorance, ou du moins croyait ne soulfrir (|ue de cela.
Apparennnent, dans l'état de contenlion inlellectuelle où il se mt^tail pour suivre l'enseignement aride du bisontin, et avec les trous dinallention qu'y faisait Femuii, ces l)aro(iues associa tions d'idées étaient fort explicables, llanlé pd l'image latente de Zénaïde, et ne consentant [)as j s'avouer (|u'il pensait à elle sans autre raison (jiio de [>enser à elle, il était heureux de trouver à ses <lislractions celUî «'anse, honorable pour sa lie/lé de travailleur, et qui consistait à se figurer Zénaïde
114 LAGIBASSK
comme un problème toujours posé, en attente d'une solution. Cela lui permettait de ne rien tenter pour chasser cette hantise, et de sV complaire bien plutôt, en se trompant lui-même sur le vraisemblabh* motif de cette complaisance.
C'est ainsi qu'il en vint, et ne se doutant nullement du pas qu'il faisait là sur le chemin de l'amour, h mettre Broguet dans le secret de ses angoisses. Non content de penser à Zénaïde, il désirait un confident h ces pensées, et, par conséquent, sous prétexte de science, bien entendu (et cela de très bonne foi), parler d'elle.
Le bisontin, naïvement, prit la chose comme on la lui présentait, et donna sur Zénaïde, cas téralolog-ique, une consultation en règle, à la fois de médecin et de naturaliste, à savoir que c'était une enfant malvenue, physiquement <'t, par suite, inlellectuellemeul, au corps à demi avorté, en retard visibh' de croissance, naine quant au torse, sorte de bossue manquée, probablement hydrocéphale, manifestement idiote ou à peu près, et dont, en sonnne, la conformation extérieure et le dévelop- |)ement cérébral (c'est tout ce (ju'on en pouvait dire de {)lus curieux) prêtaient à l'hypothèse vraisemblable d'un retour monstrueux vers le type de ranthropopilhècjue.
Valenlin ayant essayé d'insinuer que Zénaïde avait un certain charme, diflicile h percevoir et (|u'il avait analysé, ets'étanl là-dessus étalé en ratiocinai ions d'eslhéti(iue sentimentale, liroguet t'interrompit tout nel par un brutal:
— Balivernes !
A quoi, très vivement, Valentin répliqua, revendiquant les droits imprescriptibles de la logique.
— Ah! la logique, s'écria le bisontin. Votre logique d'école! Des mots sur du vide! Des moules à soi-disant idées, sans idées dedans! Moi, je vous parle au nom des faits. Les faits seuls sont imprescriptibles.
— Et les rapports entre les faits! objecta Valentin.
— Ça, reprit Broguet, c'est Taffaire de Wronsky. Ces rapports s'expriment par des chiffres. La logique n'a rien à voir là-dedans, du moins votre ridicule logique verbale.
Une violente discussion s'ensuivit, incohérente et vaine, tous deux étant en colère.
— Alors, l'abstrait, qu'en faites-vous?
— Moi, personnellement, rien. Je travaille dans le concret.
— Ah ! oui ! Les ramasseurs de bouts de faits, n'est-ce pas?
— Ils valent bien les renilleurs de bouts de fumée !
— N empêche que l'abstrait existe.
— D'accord, mais dans l'abstrait.
— Et si je veux m'en occuper, moi ?
— Cela ne vous regarde pas, vous.
— Et qui donc cela regarde-t-il?
— Wronsky, encore une fois, Wronsky.
— Comment, Wronsky?
— Parfaitement, Wronsky, c'est-à-dire la mathématique.
IIG LAGIBASSF.
Et bien des choses encore ils se jetèrent ainsi au nez l'un de l'autre, tous deux emportés, Brog-uet la face rouge, Valentin la face paie, mais chacun en proie h une irritation différente. Car le bisontin réellemenl, ji'était en colère que par exaltation scientifique, outré des balivernes par quoi Yalen tin avait répondu à sa très sérieuse consultation. Mais Valentin, lui, n'était sorti hors de ses gonds que par fureur de voir appeler balivernes ses si hues ratiocinations d'esthéti(jue sentimentale sur le charme de Zénaïde, et d'abord, dès le début même de l'entretien, par indignation contre le hideuxportrait qu'avait fait d'ellerimpiloyable savant.
II ne s'en rendait pas compte, cela va sans dire, nen était que plus enflammé, finissait par crier des bêtises qui exaspéraient le bisontin et le faisaient déraisonner à son tour.
lisse quittèrent extrêmement fâchés l'un contre Taulre, se trouvant nmtuellement des télus, des insolents et des stupidcs, Broguet très décidé à ne j)lus être le professeur d'un pareil ingrat, Valentin 1res dégoûté, non seulement du professeur, mais des matières même qu'il enseignait, et tous deux sans pouvoir se hgurer que le véritable et unique sujet de leur querelh' et de leurs ressentiments n'élait ])as le moins du monde Pabstrait, ni le coiicrel, ni Ui logi(|ue, ni la physique, ni l'histoire iiii'urelle, ni quoi que ce fut intéressant leur raison, mais ])ien ce j)auvre petit être effacé, neutre et vauue, parqui Valentin avait, à son insu, le cœur touché.
Tout son mépris lui était revenu do ces sciences qu'il avait considérées jadis, et qu'il considérait de nouveau (en meilleure connaissance de cause, cette fois) conmie suballernc^s.
N'était-ce pas elles., et leur bas espril, qui avaient dicté à ce lourdaud de Broguet une opinion pareille sur la nature de Zénaïde? Au fond, il leur en voulait de cela surtout, bien qu'il no se l'avouât pas avec une entière^ fi-anchise.
Il leur en voulait aussi, et là en se l'avouant tout à fait, de l'intérêt excessif qu(* lui avait inspiré, grâce à elles, Vétude de Zénaïde. Si intéressante, eiieftel, qur fût celte enfant bizarre, elle ne valait certes pas d'occuper à un tel point la pensée d'un être supérieur comme Valentin. Et d'où venait cett(» occupation exclusives obsédante, sinon de Timporlance exagérément attribuée à une étude de ce genre par une vaine curiosité scientifique?
— Sans cette curiosité mesquine, sans ce go^. de l'expérimenlalion directe sur les infiniment petits vivants (goiVt qui n'est pas inné en moi el que Broguet y afail naître par son enseignement), aurais-je jamais eu l'idée de voir là-dedans un
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problème digne de moi? Non, non. Je ne me le serais seulement pas posé. Et voilà que je m'y attarde ! Quelle déchéance ! Ces sciences sont vraiment misérables.
Au mépris qu'il en avait, ainsi justifié, se joignait par moments une sorte d'horreur, quand il constatait son impuissance à se délivrer de ce problème:
— Ne Tai-je pas résolu, psychologiquement et esthétiquement? Que me faut-il de plus ? Pourquoi y songer encore, et sans c(»sse ? Que me veux-tu, imbécile physiologie bonne pour un Broguet ?
Laisse en paix ma pensée. Elle a de plus hauts objets que toi. Que m'importe cette Zénaïde, ce tout petit fait dans le plus négligeable relatif ? Mon domaine, à moi. c'est l'absolu.
Et il confondait Zénaïde et les sciences dans son horreur. Le plaisir de charme qu'elle lui avait domié lui devenait aussi odieux que la joie intellectuelle donnée naguère par les effusions naturalistes de Broguet. Il lui semblait, dans les deux occasions, s'être grisé d'un vin de même cru, et grossier.
Ce qui accentua cette impression et la rendit bientôt définitive, c'est le régime d'eau pure où il avait remis son cerveau, dans le domaine de l'absolu, précisément, en pleine métaphysique. Depuis si longtemps qu'il s'en était sevré, de cette eau, et avec la soif de travail qui le tourmentait après une telle période de paresse, ce lui fut un régal exquis. Le philosophe qu'il était, en réalité, propre
^ aux spéculations les plus hautes, les plus abstruses, les plus transcendantes, s'y délecta.
Il en oublia, positivement, Zénaïde, pendant toute la fin d'une semaine. Il fut désagréablement affecté d'être mis dans la brusque obligation de se souvenir d'elle, le jour où M"'^ d'Amblezeuille vint lui dire :
— Voilà trois fois, oui, trois fois de suite, cher monsieur, que vous manquez le diner dominical à la table d'hôte. Le manquerez- vous encore ce soir ?
— Mais certainement, répliqua-t-il.
— Et pourquoi cela, je vous prie? demanda vivement M'"'* d'Amblezeuille. Pourquoi le manquerez-vous ce soir et pourquoi le manquâtes-vous les trois fois précédentes ?
Pour les trois fois précédentes, il eût dû répondre, s'il eût été sincère :
— Parce que je ne le voulais pas, parce que j'avais peur, oui, peur de me retrouver en face de cette enfant qui m'avait troublé, parce ([uo je fuis l'occasion de ce trouble qui m'est pénible.
Mais pour ce soir, il eût pu répondre, avec entière loyauté, ce qu'il répondit en mentant un peu, puisqu'il l'appliquait à toutes les fois où il avait été absent:
— Parce que je n'y pensais pas.
— Vous êtes donc bien absorbé ? interrogea M'"<^ d'Amblezeuille, non sans un malicieux sourire où, pour le coup, Valentin vit sûrement une méfiance ironiipie.
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— Oui absorbé, très absorbé, fil-il.
Et, comme il lisait dans le clin d'œil de la patronne un :
— Par Zénaïde, n'est-ce pas ?
— Absorbé, ajouta-t-il vivement, par la métaphysique.
M'"^ d'Amblezeuille plissa davantage encore sa paupière droite, chargea son sourire des plus insinuants sous-entendus, el dit simplement :
— Ahî
— Au sur[)lus. reprit Yalentin, quecejeu agarait. je vous déclare net, chère madame, que je suis fermement résolu à continuer.
— Quoi ?
— Mon abstention de la table d'hôte.
M'"^ d'Amblezeuilh' n'en revenait pas, secouait ses anglaises frénétiquement, levait les bras au ciel, \\r trouvait pas de mots j)our traduire sa stupéiaclioii.
— Eh î parbleu, s'rcria Yalentin, j'en ai bien le droit, peut-être?
— Mais non, pas du tout, vous n'en avez pas le droit.
— Je le prends, comme Wronsky.
— Mais nos conventions no vous permettent pas de le pitMidie. AVroiisky ne l'a pas pris. 11 a été autorisé, dùm<'nt autorisé, à ne plus fréquenter la table d'iiôte. autorisé par run»(jue dispensateur dr cette autorisation, |^iir r.ibbé. Tandis (|ue vous, jeune homme, vous...
Et M'"'- d'Amblezeuille, remise en possession de
ses facultés oratoires, qui n'étaient pas niéiliocres, les exerça dans une longue et véhémente mercuriale sur rimpolitessc^ do Valent in, à quitter si mal des hôtes si aimal)les, sur l'aggravation de cette impolitesse rendue iaexcusahie par l'expresse volonté de ne la point réparer, sur routrecuidance d'une résolution sans motif avouable, sur la mauvaise foi (oui, monsieur, la mauvaise foi!) des locataires ou])îiant hîs conventions formelles de leurloyrr, sur le monstrueux dédain d'une aulorité sacrée (parfaitement, jeune homme, sacrée !), sur ra])omina])le esprit d'irrespect, de révolte...
— Car. enfin, quoi, vous ne respectez rien, ni Tabbé, m moi-même, ni vos propres engagements; et, dans cet asile de la paix, del'étudir, du recueillement, dans ce sanctuaire, vous entendez bien, ce sanctuaire, vous levez audacieusc^ment l'étendard de la...
Ija phrase y passa, et bien d'autres encore y passèrent, d'éloquence indignée allant jusqu'à la • grandiloquenci». sans que Valentin eut le loisirni la place d'y glissei-un mot. 11 dut avaler la semonce jusqu'au bout. Li' pis, c'est qu'elle s'acheva [)ar cette signification terrible :
— Je vous donne, congé.
Il en demeura slupide, atterré, anéanti. Il n'avait jamais songé h cette fin-là. 11 n'v ■était nullement ]>réparé. 11 l'aimait, cet asile <le In paix, en ell'et, de l'étude^ du recueillement. Il était attaché aussi à ces gens (|ui l'habitaient avec lui. Il ne le savait pas el s'en aperçut soudain. Aucu))
ne lui était indifférent, en somme. Certains lui étaient chers. Zénaïde, d'abord, quoiqu'il l'eût oubliée cette semaine. Broguet, lui-même, malgré leur brouille actuelle. Surtout Tabbé, auquel il pensait en ce moment d'une façon particulièrement intense, ne le jugeant plus un bonhomme quelconque, mais le retrouvant, dans sa mémoire, sous les traits de l'être mystérieux qu'il lui avait paru parfois, el lui attribuant une importance considérable, certes, puisque de lui, en réalité, de lui seul dépendait...
— Mais, mais, balbulia-t-il, je vous en prie, je vous en supplie, bien chère madame, ne croyez pas que je sois irrespectueux, comme vous le dites, ni révolté. Je me suis mal exprimé probablement. Nos conventions, je me les rappelle. Je les observerai, c'est entendu. L'abbé, je ne l'ignore pas. est Tunique dispensateur de lauiorisation qui p(»rmet à Wronsky... d(» Tautorisalion nécessaire pour... bref, de Tautorisalion que je suis prêt à solliciter de lui, très humblement, n'en doutez pas.
— Allons donc tout de suite la lui demander, interrompit brusquement M™« d'Aniblezeuîlle.
Et Valentin la suivit, très docile, sans avoir, au rester la moindre honte de sa docilité. Lui, si or^rueilleux, il ne s'estimait aucunement humilié dans son orgueil par ce revirement de sa révolte si aisément changée en complète soumission. Il lui semblait tout naturel de céder ainsi, non pas à M"'^ d'Amblezeuille, en somme, mais à l'abbé dont elle n'était ici (|ue l'intermédiaire. En se souvenant
plus tard de cet épisode, il eut la très nette sensation rétrospective d'avoir été, à cet instant, en proie à une sorte d'attraction obscure, inexplicable et toute-puissante, qui le forçait à être tel, dans son acte et dans sa pensée.
L'abbé élail ni Ims. dans un polil salon banal où Valcntin nrlail jamais entré, la porlo en rostanl toujours riosc. La porte, e<.'tle fois, était grande ouverte. L abbé, assis sur wn larg^c fautouil en vieux reps vert, la face dans l'ombre, les yeux pbospborescenls, |^^s reeut par ees mots:
— C'est l)ien. C'est bien. Je vous attendais. Puis il ferma l(»s yeux, pendant que M'"*'d'Ani-
bb'zeuille exposait l'objet du litige, sans se répandi'e maintenant en bjugues pbi'ases, et sans élever le verbe, mais très simpb'ment et d'une voix timide connue au eonfc^ssionnal.
(jiiand elle eut Uni, Fabbé eut Fair de ne pas avoir entendu ; ear il ne répondit pas directement h ee (ju'eNe avait dit. et se contenta de répéter:
— Oui, oui, je sais. Absorbé! Métaphysique!
C'est bien. C'est bien. .Métaphysique! Métaphysi(|ne î
A|)rès(|uoi il garda le silence assez longtemps, selon riiabitnJe (|iie lui connaissait déjà Yalenlin.
Pîir une association d'idées dont la première avait été ce mot de métaphysique, Valentin. juste à ce moment, i-evoyait une pa're de son cours de
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philosopliir, où il avait éluclié, ca' jour même, la preuve ontolo;^ique de rexistence de Dieu; et, dans celle page, il voyait, en particulier, le fameux syllogisme de saint Anselme.
Juste à ce moment, l'abhe prononça le premier terme de ce syllogisnu' :
Ens cuJHs ex vsseîilid seqiiUur existentia, si est possibilis, est.
Sans faire attention à l'élrangH^lé de la coïQcitlence, Valenlin coiilinua l'énoncé du syllogisme, «»t en fit ensuite le commenlaire, d'une argumentation serrée, subtile, lumineuse, comme s'il passait un examen et eu avait toutes les facultés surexcitées.
L"abi)é le laissa finir, sans rouvrir les yeux, semblant somnoler. Quand ce fut Uni, il dit :
— Lisez Tliomassin !
Il prit uu temps et ajoula :
— Pour VintuitioH.
Il avait syllabisé le mol d'une façon spéciale et qui évo({uail nettement (|ue son esprit 1(* mettait, [»our ainsi <lire, en ilaliques.
Valenlin ignorait complètement ïliomassin.
Aiais il n'osa confesser son i^noriuire.
11 coniprenail, en revancJie, et assez clairement, ce que sigmliait ici Tinluilion. Sans doute l'abbé voulait ])arl(M\ non pas de rinluition au sens ordinaire qu'on lui donne dans les traités de pliiloso|)ljie classi(|ue, mais bien do celle faculté sui ijeneris (jn'enlendenl proprement b's mysti([nes. e( par quoi ils prélendeni entrer en ronjnuuncation
immédiate avec l'infini sans avoir recours h rentremise de la raison raisonnante.
Très heureux d'avoir compris, Valenlin crut devoir en fournir la preuve. Il ne trouva point les paroles nécessaires à s'exprimer. 11 ne put que proférer le mol, en le syllabisant comme avait fait l'abbé. Ce qui, d'ailleurs, le satisfit pleinement. Le mot, ainsi syllabisé, lui apparaissait tout nimbé d'éblouissante lumière.
Il faut croire que l'abbé n'était pas moins salisfait de cette singulière explication, quasi à la nm(»tte ; car c'est avec un air de profond contentement qu'il dit cette fois son:
— C'est bien. C'est bien.
Le silence se rétal)lit alors, et se prolongea tellement, que Valenlin s'imagina vivre dans ce silence deslieures interminables. La chose, au reste, ne lui était point pénible, liien au contraire ! Il s'engourdissail là, tout debout, immol)ile, retenant sa respiration, au fund dune vague hébétude béate dont il désirait Ui perpétuité.
C'est avec déplaisance, et presque colèrr, qu'il en fut réveillé par la voix de M'"^ d'Amblezeuille, laquelle voix, extrêniement timide h cet instant, lui parut cependant rauque et brutale comme un violent coup <le clairon.
— Et b' <lîiR*r «loniinical ? interrogeait-<'lle en susurrant. On n'a toujours rien décidrpour le dîner (loniinical/M. «le Lagibasse en est-il, oui ou non, exempté? J'atlenils l'ainH du juge, du maître.
L'abbé soulr\a légèrenirnl ses jiaupirres, mon-
rant son regard le plus trouble, le plus en brume, sans aucune phosphorescence à présent. On eût dit qu'il revenait de très loin.
— C'est bien, c'est bien, fit-il très bas. Exempté, oui, j'autorise.
M"*® d'Amblezeuille eut les yeux illuminés d'admiration pour Valentin. Elle lui serra la main à la dérobée.
— Comme Wronsky ! murmura- t-elle.
— Comme Wronsky, répondit l'abbé.
Valentin éprouva, de cette réponse, une joie
extraordinaire, dont il ne chercha pas la source, mais dont le flot soudain et impétueux lui inonda le cœur. Il avait envie de se jeter aux genoux de l'abbé pour lui en crier sa gratitude. Il en fut empêché par un geste de l'abbé leur faisant à tous deux signe de sortir, et encore plus par un éclair allumé dans le regard en brume, éclair dont Valentin se sentit réellement incendié.
M'"^ d'Aniblezeuille sortit la première, après une profonde révérence allant jusqu'à la génuflexion. Valentin la suivit, après l'avoir involontairemenl imitée. 11 allait franchir le seuil, quand l'abbé lui dit encore :
— Lisez Wronsky aussi.
L'abbé avait refermé h^s yeux, el c'est conime se parlant à lui-même (ju'il ajouta en syllabisanl ainsi que tout à rheure^ mais très bas, très bas. dans un souffle :
— Aussi i)0ur ïintiiition.
Pounjuoi Valentiii n'rprouva-l-il aucune inquiétude, même vague, pendant celle visite aux eireonslances vraiment singulières et troublantes, lui <|ui jadis, devant certaines allures bizarres de Tabbé, avait été tourmenté dapprébensions allant parfois jusqu'à la terreur et avec beaucoup moins de raisons alors? Comment se fait-il ((ue, même après la visite, pouvant y réflécbir à tète reposée, il n'y trouva rien de singulier ni de troublant et en admit 1rs plus élrîinges détails <'omme cboses lou- Irs naturelles? ("est ce qu'il n'y a ])as moyen d'expliquer sans avoir recours, celtefois, àl'liypollièse d'uiH' emprise réelle et complète exercée sur lui par l'abbé, et lui enlevant, dans une sorte d'anestbésie inteHecluelle, la faculté même de <'ap<M'cevoir (|u'il était soumis à cette emprise.
1^'aiiestliésie, d'ailb'urs, étiiit localisée h cette tarnlté seubs lempécliait uni(iuem(.*nt de s'analysiT comme il en avait l'Iiabitiide, et n'influait sur le rcst(ï de son cei'\eau qu'en y produisant, par «ompensatioii e| réaction, iwu- extraordinaire liv|)ereslbésie d'autres facultés, exaltées à l'état «rivi-ess».' enllumsiasle.