‹ Lagibasse: roman magiqueChapitre 2 sur 8 · I.AlilBASSE · texte numérisé non relu

I.AlilBASSE

C'est ainsi qu'il lui semblait être doué dorénavant d'un rejfard métaphysique plus pénétrant, plus aigu, portant plus loin, devant lui révéleides aspects de Tabsolu situés sur un plan nouveau. Ces aspects lui demeuraient encore assez confus, sans doute, comme apparus dans une brume ; mais il on distini^uait quand môme, déjà. les linéaments, et la brume se teintait d'une lueur, annonçant l'aurore procliaine où tout serait mis en pleine clarté.

Un violent désir de percer cette brume dernière, et l'espoir confiant de s'emplir bientôt b^s yeux de cette clarté promise, lui gonflaient le cœur.

Il se figurait être un voyageur, pélerinant vers un sommet <roii il loucbï^rait sûrement le ciel, et <[ui, soutenu par cette «certitude, au lieu de se rebuter aux obstacles et aux fatigues du chemin, les bénit, puisfjueles délices du but touché devront être d'autant plus fortes qu'on aura eu plus de mal à l'atteindre.

Parmi ces obstacles et ces fatigues, il en prévoyait d'abord <h> purement matériels, rien qu'à se procurer b?s ouvrages de Thomassin, du(|uel il ignorait tout, sauf le nom prononcé par Tabbé. Ayant, sur cette unique indication, consulté des dictionnaires biographiques et bibliographiques, il avait bien npi>ris que le ])ère Louis Thomassin, né en 1G1Î) à Aix-en-Pi*ovence, mort à Paris en KIO-'», était entré à l'OiMtoiie dès l'âge de ([uatorze ans et avait enseigiH' la théologie au séminaire de Saint-Maîdoire. Les dictionnaires donnaient aussi

la nomenclature de ses ouvrages, dont le total représentait sept volumes in-8", un volume in-i»*, et neuf volumes in-folio. Mais que pouvait-il en subsister, el où pouvait-on trouver ce qui en subsistait, de ces livres écrits voilà tantôt deux siècles par un tbéologien depuis longtemps aboli ? Quelques-uns seulement étaient mentionnés aux catalogues des Bibliothèques publiques, qu'interrogea Valenlin, h savoir: la Méthode d'étudier et d'enseigner utilement et chrétiennement la grammaire (Paris, 1690-93, 2 vol. iii-8'^); Glossarium universale hebraicum (Parisiis, 1G97, 1 vol. in-folio) ; Vetm ac nova Ecclesiai de beneficiis disciplina (Parisiis, 1688, 3 vol. in-folio) ; Ancienne et nouvelle discipline de VÉglise touchant les bénéfices (Posthume, Paris, 1725, 3 vol. in-folio), le même (|ue le précédent, (|ui en était une traduction latine rédigée par l'auteur h la prière du cardinal Cibo. Les autres livres de Thoniassiu, dont les titres étaient cités dans les dictionnaires biographiques et bibliographiques, n'avaient chance d'être rencontrés, vraisemblablement, que dans des bibliolhè((ues de séminaire, ou de couvent, ou démembres du clergé. Autant dire qu'ils étaient, pour Valentin. à peu près introuvables.

Et cependant, si la lecture de Thomassin lui était nécessaire pour V intuition, comme Tavait stipulé Tabbé, ce devait être plus spécialement la lecture de ces livres introuvables, tels (|ue, sans douttî : Mémoires sur la Grâce {Lowx'Aiw, 1688,3 vol. ni-8^) ; Disserfatinnum in concilia grneralia et

particularia ÇPa.Tism, i 661, l vol. in-4*^); et surtout le recueil des Dogmata theologica, publié de 1680 à 1689, et contenu dans trois volumes infolio, dont le premier traitait de Verbi Dei incarnatione, le second de Deo Oeique proprietatibus , le troisième de Trinitate.

Un instinct secret, dont Valentin n'aurait vraiment rien pu dire sinon qu'il en sentait l'obscure et irrésistible force, lui faisait croire qu'il avait notamment besoin de connaître le second volume des Dogmata theologica. Cet inexplicable instinct lui eût, nag-uère, paru bizarre ; et bien plus bizarre encore, réellement prodigieuse, lui eût paru la façon dont il fut mis en possession de ce second volume si ardemment convoité. Dans les dispositions d'esprit où il était, rien ne l'en étonna. Il y avait pourtant, comme on va en juger, de quoi être stupéfait.

Un matin, en se levant, Valentin alla tout droit, comme à une adresse q u'on lui eût donnée, chez un bouquiniste de la rue Saint-André-des-Arts, entra dans la boutique d'un pas de somnambule, et dit :

— Vous avez, n'est-ce pas, le second volume des Dogmata theologka de Thomassin?

— Oui, monsieur, répondit le marchand. Je l'ai acheté hier dans un lot d'in-folios dépareillés. Il ^ovii^Vex-libris et le blason de feu M. l'archiprètre Morizot de la faille.

— Je sais, je sais, interrompit Valentin, comme s'il le savait, en elfet.

— La reliure, reprit le bouquiniste, est d'une

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consorvalion parfaits t't r<'x:emplain»estenexcel- Inil étal, vous le voyez.

— Sauf une page qui manque, objecta Valenlin. El, en signalant, celle lare, il avc'i il ouvert le

volume jusir h la plac<* où une page mancjuaii j-eellenient.

— Je ne m'en riais pas aperçu, lit le bou([uinislr. (le très bomn» loi. Vous comprenez, monsieur, depuis hier, je n'ai j)as encore eu le lemps <le vérilier...

Valenlin n'insista pas, marchanda h» volume, m doima h' [)rix rrclamé, et l'empoila. Pourquoi él ait-il venu précisément chez ce bouquiniste quérir ce volume (jui n'y était que depuis hier? D'où savait -il ou avait-il Tair df savoir que ce volume avait appartenu à M. ranhiprèlre Morizot delaJaille? D'où avait-il tiré l'assurance qu'une page man(|uail*? Comment avait-il ouvert le livre juste à i'enchoit de ce mancjue? Valenlin ne se posa anc'une de ces (pieslions. Là non plus il ne vit rien de singulier ni de troublant. 11 pensa sans phis:

— C'est conmie une inspiration que j'ai eue, dictée i)robablement par l'intensité de mon désir.

Encore ne p«'nsa-t-il C(da que très ra])idcment, i\ hi légère, s<' satisfaisant tout de suite de cette sonnnaire explication. Ne l'avait-il pas, enfin, sou Thomassin si ardemment convoité? Le reste, les conilitions de cette trouvaille, .-.i nn.'rveilleuses qu'elles fussent, peu importe!

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— Lisez Tlionuissin, avait dil Tabbé.

Valentin n'avait que cela on tèlo. Et il allait

donc le Iin% Tlioniassin !

C'est ici, d'ailleurs, que connnencèrent en réalité les obstacles elles fatigues du clieniin sur lequel il pèlerinait vers le sonnnet don il loucberait lé ciel. L(^s vraies fondrières, les vraies joncés griffantes, les vr^is cailloux aux arêtes aiguës, dans cette rude ascension, ce fut la b'cture même du théologien. Habitué cependant et rompu aux difficultés de la plnlosophi(\ Valentin ne se mit pas sans peine à la scolasti(|ue, beaucoup plus subtile, entortillée, ténébreuse. Jl n'en connaissait que de rares extraits, cités et discutés dans les manuc^ls, qn'éhicidaient*alorsles résumés élégants et élaguants des professeurs. Jeté à inéine Tlioniassin, il fut connue dans une forêt vierge pleine de rocs et de marais.

La lecture du de Dca Deifjtie pmprietatihus était longue, dure, obscure, inextricable et enlizante. [Jn autre ([ue Valentin, et même Valentin en personjie, à d'autres moments qu'à celui de Tivresse enthousiaste ofi il était, y eut vite perdu pied et courage. Mais quoi ?

— Lisez Tbomjissin, avait dit l'abbé.

ElValenlin [r lisait, dans la fièvre et dans la

joie, prenant plaisir aux obstacles accunudés. goûtant un(î douceur nnx fatigues subies. Il lisait de tout son Cd'ur en même teinps (|U(» de toiil son esprit. Il allait dans la forêt vierge, bravement, jnalgré les fondrières, les ronces, les cailloux, les

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rocs, les marais, rnalfjré les lianes de dialectique touflue el serpentine où il s'enipiergeait sans en pouvoir sortir, malgré les pierrailles d'arg-umentalion où il s'écorchail Tintelligence à suivre tel interminable et ardu commentaire en sorite sur telle proposition controversée de tel doctor mirabilis^ maigre les trous d'incompréhensibilité où parfois il s'enfonçait soudain jusqu'au col. Il allait quand nièmt^ dans la fièvre et dans la joie.

Toujours, au détour de quelque phrase, plus lénébreuse encore, plus inextricable, plus hérissée, plus enlizante que de coutume, il guettait la ueur annonçant Taurore prochaine. Ne la voyant pas poindre, il ne désespérait pas néanmoins, «îontinuail, s'obstinait, laltendait au détour suivant.

Et il lut de la soi'te tout le volume de Thomassin, avec frénésie, avec délices.

— • Lisez Thomassin, avait dit Tabbé, pour Vinlaition.

C'est de cela, de cette intuition, que Valentin se promettait le régal, comme d'une eau de Jouvence, miraculeuse, où se rafraîchiraient toutes ses lassitudes, où sa i)enséeboii'ait...

— Quoi donc? Quoi donc? Maisle vin du conte, bien sur: car cette eau et ce vin ne sont qu'une seule et même chose, évidemment, (le vin, cette eau, symboles! Syndjoles de cela, inexprimable, qui fait croire quon est le bon Dieu!

Ce souvenir du Château des llonnnes-sans-

Tête lui revenait, d'autant plus vif qu'il se réveillait en lui après un long sommeil et en était comme rajeuni. 11 le mêlait à sa soif de Vintuition, de cette intuition qui lui apparaissait désormais très nettement avec la signification qu'y attribuent les mystiques et qu'y avait attribuée l'abbé, c'està-dire avec la signification d'un procédé spécial pour communier en le divin.

Mais 011 était-elle, cette intuition^ dans Thomassin? En quoi la lecture de Thomassin y étaitelle utile? Comment fallait-il donc le lire pour l'y rencontrer ? La lecture de l'in-folio terminée, Yalentin n'avait pas encore de réponse là-dessus. Il eut un petit accès de découragement. Il se reprit vite. L'abbé ne pouvait pas avoir dit vainement:

— Lisez Thomassin^ pour ïintuition.

— Peut-être, pensa Valentin, la lecture de Thomassin est une sorte de gymnastique préparatoire, où l'esprit prend l'élasticité nécessaire, non seulement à l'exercice de cette faculté nouvelle, mais à l'éclosion même de cette faculté.

Valentin fut ravi de cette supposition, puis bientôt se convainquit d'avoir deviné juste, en se mettant à lire derechef le de Deo Deique proprietatibus^ et en s'apercevant qu'il y lisait à présent, pour ainsi din% entre les lignes, grâce à certaines clartés sous-entendues que désormais les mots dégageaient comme des effluves.

11 remarqua, et attacha une extrême importance* h cette remarque, d'ordre tout matériel

lOG LA(iinASSE

pourtant, que cotte espèce <le révélation InmîiH'use tui élail venue, pour la première fois et soudainement, juste sur le mot par quoi s'achevait la pag-e précédant la page absente. Or ce mot n'avait, en lui-même, rien de particulièrement sug-gestif. (7élail un vocable quelconque, et presque de remplissage dans la phrase. Valentin en conclut, sans avoir à cette conclusion baroque aucun motif plausible, que la clarté illuminant spécialement ce vocable quelconcjue devait lui avoir été suppi'ditée par le reste de la phrase, et que celte phrase elle-même devait emprunter sa riarlé inattendue et mystérieuse à une aulre phrase essenlielb», soleil de la page» qui manquait.

Rien, encore un coup, dans le contexte, ne l'aulorisail à croire cela. Il l'affirmait cependant avec un(.' foi |)ro fonde.

II y puisa l'extraordinaire audace de faire une «lémarcbe (jui, au moment où il s"y décida, lui |)arut constituer un sacrilège. Mais ce sacrilège, d'autre part, lui parut, à la réflexion, un devoir imprescriptible auqu(d il n'avait pas le droit de se soustraire. Il avait conscience, en le commettant, «le faire un acte d'où dépendait non seulement son salut, à lui, Valent iiî, mais aussi le salut des Leleup <b' Marcoussy de La*iibasseet, ce ([ui était bien plus f(jrmidable cl impérieux, le salut même dii mond(» entier.

(let acte consistai! à descendre chez Tabbé sans en avoir demandé la permission, à forcer Pentrée

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du sanctuaire défendu, et à s'y faire' consacrer, par persuasion ou violence. Consécration à quel litre, en vue de quoi, sous quelle forme? Valenlin n'en savait rien et n'avait même pas besoin de le savoir.

II se prit la main, se la serra, et dit, seul dans sa chambre:

— Je dois agir ainsi. Je vais agir ainsi. Je me le jure à moi-même, moi, Valentiïi Leleup de Marcoussy de Lagibasse.

Puis il descendit lentement l'escalier, entra chez Tabbé, lui dit, sur un ton de ferme commandement :

— Il me faut la i)age qui manque.

L'abbé avait l'air de l'attendre, et heureux (h» sa venue. Loin de prendre mal cette conduite en dehors de tontes les convenances de la maison, cette entrée irrespectueuse chez lui, ce ton dominateur et (|iiasi insolent, il manifestait, au contraire, un vif plaisir, traduit par un sourire vagut' tout à fait inaccoutumé sur sa face morne.

En même temps, sans prononcer une parole, sans même l'aire un geste, il désigna du regard un tas de paperasses, gisant sur sa table. Le» regard voulait dire aussi, et Yalentin le comprit h la nmelte:

— Souh'vez ces paperasses.

Yalentin lessouh'va. La page était là. Il la prit en tremblant. 11 n'osait y jeter les yeux. Le regard de l'abbé lui parla de nouveau disant:

— Lisez la phrase que vous devez lire.

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Du premier coup, sans la chercher dans la page, Valentin trouva celte phrase, dont le resplendissement l'aveuglait.

— Lisez à haute voix, continuait à dire le regard de rabl)é.

Et Valentin lut à haute voix la phrase suivante :

Mens, sola sibi reddita^ natarx suœ ingenium et pnvsiantiam totam obtimns^ naturaliter ominatur sentitque summum aliquid et inexcogitabile principium.

Le regard de Tabbé avait maintenant un éclat de piiosphorescenc(» et une fixité positivement insoutenables. Mais le resplendissement prodigieux de la phrase e( sa force de pensée ne Tétaient pas moins. Incendié par ces deux foyers (le lumière, Valentin crut (ju'il allait s'y volatiliser. Sans le cordial (|ue lui versa soudain Tabbé avec le son de sa jiarole, il fût tombé en défaillance. L'ahhé lui disait :

— Traduisez, mon cher enfant, et traduisez, connue vous savez désormais traduire, non pas selon la lettre seulement, mais selon Tespril, et même selon le par-delà de l'esprit, et en même lemps aussi près et aussi loin que possible du texte, de l'aron à ce que toutes les Heurs du verbe gardent hîule leur fraîcheur et tous leurs parfums el tout leur miel, el nr perdent (|ue leur forme, sans plus, h devenir un liquide transvasé dans le flacon d'une autre langue.

Sa parole, en lliilant <-ette longue période, était

elle-même fleurie, fraîche, parfumée, d'une saveur de miel, tout à fait différente de son habituelle parole, si brève, si grise, comme desséchée. Valentin s'en délecta.

Puis il traduisit le passage de Thomassin, ou plutôt en donna une sorte de commentaire, où il avait conscience de faire à la fois un mot-à-mot et comme qui dirait un phrase-à-mot parfois, à cause de l'impuissance qu'il éprouvait à exprimer dans sa flottante version française tout ce qu'il comprenait dans la densité du latin. Voici quelle fut cette traduction^ qu'il distilla d'une voix forte, assurée, mais extrêmement lente, en en laissant tomber les vocables comme goutte à goutte :

« L^âme, en solitude, et à soi-même rendue, prenant possession enfin de sa nature propre, dans ce qui est le génie inné de cette nature et sa préexistante essence totale , a naturellement , d'abord le présage, puis la sensation, de quelque chose, aboutissement et origine de tout, qui est inaccessible à la raison. »

L'abbé avait repris son attitude et sa manière de parler ordinaires, les paupières closes, la parole rare et lassée. Il murmurait tout bas :

— C'est cela. C'est bien. C'est bien. Sentit! Oui, la sensation. Incvcogitahile ! Oui, inaccessible h la raison ! C'est cela. Les deux termes sont compris, rendus, vécus. C'est bien. C'est bien.

Valentin le contemplait, énm de cette approbation, plus ému encore de s'en estimer Ini-mémc absolument digne, et plus ému encore, et pur-des-

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SUS tout, de Faurore qu'il voyait poindre enfin au bout de son long pèlerinage vers le sommet d'où il toucherait le ciel. Car le premier rayon de cette aurore, il en avait la pleine certitude désormais, c'était ïintuition si péniblement cherchée dans la lecture de Thomassin. ïintuUmi révélée par cette phrase comme un sens nouveau, le sens direct de l'infini! Et ce sens, absent chez les autres hommes, chez tous les autres hommes à Texception de quel- {|ues très rares privilégiés, ce sens miraculeux, il en était donc doué, lui, Valenlin.

— Certes, certes, puisque j'en ai constaté en moi Tobscur éveil, puisque Tabbé, qui en est doué aussi. Ta constaté pareillement en moi.

Dans l'extase de cette découverte, qui le bouleversait de ravissement, comment Valentin eut-il pu prêter attention aux bizarres circonstances qui Ty avaient conduit, et les juger singulières et troublantes? Ce (|ui était singulier et troublant plus que tout au nionib*. c'était qu'il lut en possession de ce sens nouveau, qu'il en eut conscience, qu'il lui fût donné de sen servir dorénavant. Au prix (le cela, si énorme, (juelle importance pouvaient avoir des choses aussi mes(juines (jue sa visite au |jou(juiniste., ce qu'il y avait dit, et même la relrouvaille, rhez Tabbé, de cette l)age manquant dans Ir second volume de Thomassin? Eùt-il pris la peine d'y songer, (pi'il n'y eût, à coup sûr, rien soupçonné d'anormal.

— Coïncidence ! oûi-il dit. Hasard!

Mais il n'y songeait njéme pas. 11 était tout

à l'enivrement de sa joie, de son orgueil.

Tl en oubliait jusqu'à l'abbé, son initiateur, en somme, à la notion de ce sens i^ouveau. Si on lui eût rappelé cela, au lieu d'en être reconnaissant à l'abbé, il en eût subi comme une honteuse humiliation. Si on lui eût insinué, en outre, quil avait chance d'être, en ce moment, le jouet d'une illusion produite par l'emprise de l'abbé, et qu'il était, sans s'en rendre compte, soumis à cette emprise, il se fût révolté d*une telle insinuation comme du plus cruel outrage.

Cette humiliation et cet outrage, l'abbé les lui infligea brusquement par ce simple mot :

— Redescendez !

C'était prononcé rudement, avec une autorité contre laquelle tout regimbenient était impossible, avec un poids qui frappait comme d'un coup de massue.

En même temps j(|ue ce coup lui était asséné surle crâne et Tassommail, Yalenlin eut la nellc et affreuse pcM'ccplion d'être en plein espace, d'y avoir été porté très haut, inlininient haut, et dy être abandonné, sans soulien, dans le vide, absolument seul.

Il y faisait un froid de mort, el e'élail lout blanc, d'une blancheur telle ([ue la neige y eût paru noire.

Dans ce froid et dans ce blanc, YaleiUin tombait, tombait éperdumenl, d'une chute à la rapidilé vertigineuse d'éclair, Ncrlicale, à pic, el cette rapidité s'accéléranl selon une loi dont il cherchait eu vain la formule, tandis qu(î, selon cette même loi

implacable, le froid devenait plus froid et le blanc devenait plus blanc.

Le bruit de cette chute, au crissement aigu, produisait un son analogue à celui de la lettre z incessamment zézayée et qui se changea bientôt en le nom de Zénaïde, répété volubilement à l'infini.

La durée de cette chute semblait éternelle à Valentin,et être contemplée éternellement parle regard de l'abbé, par cet insoutenable regard à la flamboyante, pâle et fixe phosphorescence.

Puis il se fit un trou de ténèbres et de silence où toute perception s'anéantit.

Et cet fut le second évanouissement de Valentin.

Les suites, immédiates, puis a plus longue échéance, eu furent tout à fait autres que celles du premier.

Et, d'abord, il ne se réveilla pas, celte fois, la tête embarrassée, la langue pâteuse, la bouche amëre et en déboire, ainsi que d'un lourd sommeil où l'on a cuvé une ivresse. Il avait, au contraire, sur les lèvres un goût suave, de l'allégresse à Tesprit, et, dans tout son être, comme une fraîcheur douce, légère et balsamique.

. Il avait à peine conscience, au reste, de s'être évanoui. La perte de connaissance, pendant la- (|uelle il s'était figuré choir d'une chute éleriielle, avait été d'une brièveté si fulgurante. (|u*il n'avail même pas eu le temps de choir en réalité, et qu'il s'était retrouvé debout, appuyé d'une main contre le dossier d'un fauteuil. Ainsi la syncope pouvait lui paraître n'avoir été (|u\ni furtif éblouissement.

Il gardait toutefois, extrêmement précis, le souvenir de la chute éleinelle à travers le froid, le blanc, le vide et le vertige, dans l'épouvante ; mais sans en être épouvanté désormais. Loin de là ! il et ait orgueilleux, extasié, ravi et rasséréné. Il s'en

cslimail plus grand, jJus sur d(^ lui-même. Il y avait pris la mesure de sa force et la certitude de son invincibilité.

H n'était pas jusqu'au coup de massue, si formidablement asséné sur son crâne, dont il ne fût heureux. La consécralion qu'il était venu chercher, c'est par là qu'il l'avait reçue, évidemment. Ce coup lui avait comme ouvert le crâne. Son cerveau en avait été désemprisonné. Par cette ouverture y était entré, lui semblait-il, l'infini.

Non, ce n'était pas une humiliation et un outrage que lui avait infligés l'abbé avec son prodigieux :

— Redescendez!

C'était une épreuve qu'il lui avait fait subir, la suprême épreuve avant l'initiation définitive! Et il en bénissait les conséquences : son voyage dans l'horreur de l'Absolu, son total anéantissement au bout de la chute éternelle, sa résurrection présente dont cet anéantissement était la condition préliminaire et nécessaire. Et c'est d'une voix, où tout son cœur se fondait en gratitude, qu'il dit à l'abbé :

— Merci! Merci! Vous m'avez mis à même de le boire vraiment, cette fois, le vin qui fait croire qu'on est le bon Dieu.

— N'employez pas cette expression vulgaire, rr[)liqua sévèrement Tabbé. Dieu ne comporte aucune épithète. Son nom même est un terme impropre. Ne le dési.irnez point d'un vocable, quel (|u'il soit. Au surjdus, gardez-vous de vous imaginer que vous l'avez bu déjà, ce vin dont vous parlez. Vous n'en avez eu ici qu'une prélibation

lointaine, approximative, évocatoire. Si vous l'aviez bu, ce vin, vous ne seriez plus celui que vous êtes encore; vous seriez celui que vous serez, c'est-à-dire celui qui ne distingue pas son être en moi de Tetre en soi, c'est-à-dire rien, c'est-à-dire tout, selon que votre vie sera devenue mort ou selon que votre mort sera devenue vie, c'est-à-dire enfin, pour conclure, l'article neutre to, avec un tx-j minuscule dans l'un des cas, avec un ztj majuscule dans l'autre.

Jamais Valentin n'avait entendu Tabbé faire un aussi long discours. Il fut très fier d'en être l'auditeur, et plus fier encore de le comprendre si aisément, à première audition. Aucun sens ne lui en échappait.

H n'éprouvait pas, en effet, comme après son évanouissement de jadis, * une courbature de la pensée. H l'avait alerte, vigoureuse, tous ses ressorts tendus et dispos. Au lieu de l'incapacité de travail constatée alors, et de la complète paresse intellectuelle qui en avait été le résultat, il avait faim et soif de labeur cérébral. En même temps son caractère sortait de la crise actuelle mieux trempé, non plus prêt, comme l'autre fois, à l'aveulissement et au ckliqnium qui lui avaient rendu agréable la fadeur de la table d'hôte. C'est donc avec énergie, mais sans mesquine vanité, qu'il répliqua :

— J'entends. Je croyais avoir vu. Vous me rappelez à la modestie qui me convient, en me forçant à confesser que j'avais entrevu seulement. Mais ce

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que vous venez de dire pour conclure, cela aussi, je Tentends. Donc, en confessant que j'avais seuienient entrevu, je fais déjà mieux qu'entrevoir. Et ainsi, je vois, n'est-ce pas?

— C'est bien. C'est bien.

L'abbé avait repris, pour laisser tomber sa réponse favorite, le ton indifférent de sa voix lasse.

— Ah ! je vous en prie, s'écria Valentin, parlezmoi encore comme vous venez de le faire. Ditesmoi des choses où je puisse exercer ma pénétration vive et profonde. Prouvez-moi, en me les disant, que vous me jugez digne de...

— Le seul jugement équitable, interrompit Tabbé, c'est celui qu'on porte soi-même sur soimême.

— Eh bien! soit, fit Valentin avec violence.

Alors, sachez-le, je me juge votre égal.

D'où lui venait cette bouffée de révolte, si imprévue, si peu en accord avec son humble requête de l'instant précédent? Il l'ignorait. Il la regretta en s'y livrant. Et pourtant, malgré ce regret, il réitéra.

L'abbé l'avait laissé dire, n'avait manifesté ni surprise ni colère, s'était contenté de le regarder lixement, avec tristesse.

— Oui, répéta Valentin fortement, je me juge votre égal.

L'abbé ouvrit enfin la bouche, imperceptiblement, ses lèvres minces à peine desserrées, et répondit, sans plus :

— Ce n'est pas vrai.

— Quoi? s'exclama Valenlin. Qu'est-ce qui n'est pas vrai ? Que je sois votre égal ?

— Que vous vous jugiez tel, fit Tabbé.

Valentin fondit en larmes et avoua, en effet,

qu'il ne le croyait pas, et qu'il l'avait dit, au reste, sans savoir pourquoi ni comment.

— Parce que, reprit l'abbé, vous êtes encore celui que vous ne serez plus bientôt, parce que vous n'abdiquez pas, ô psychologue! parce que vous ne vomissez pas votre logique, ô logicien ! Laissez donc tomber tout au fond de vous la vase de votre raison. Laissez se clarilier Teau de votre déraison. Désapprenez-vous de toujours comprendre. L'intuition no comprend pas. Elle prend. Vous avez entrevu. Vous voulez voir. Crevez-vous d'abord les yeux.

— Je suivrai tous vos conseils, répondit Valentin avec soumission. Pardonnez-moi cet imbécile mouvement de révolte. Ce sera le dernier. Que faut-il faire?

— Ne vous Tai-je pas dit, repartit l'abbé. Crevezvous d'abord les yeux, je vous le répète, crevozvous les yeux. Vous y avez tâché déjà, bravenienf, j'en conviens, et non sans un succès momentané, en lisant Thomassin comme vous l'avez lu, pour V intuition. Mais les yeux ont tôt repoussé au bout de vos deux cornes d'escargot, la psychologie et la logique. Cnnez-Iesde nouveau. Vous devez savoir en quoi faisant.

— En lisant Wioiisky, n'est-ce pas?

— Sans dont»».

— Qui est Wronsky ?

— Wronsky est Wronsky.

— Est-ce mon voisin de là-haut?

— Qui voulez-vous que ce soit?

— Quels livres a-t-il écrits ?

— Aucun.

— Que lirai-je de lui alors ?

— Lui-même,

— Et ensuite?

— Ensuite, conclut Tabbé, avec un très pâle et fugitif sourire, et avec des yeux ternes comme des yeux de trépassé, ensuite, et pour finir, vous me lirez, moi.

Qa'ilfùt devenu un wioi nouveau, depuis qu'avait éclos en lui la faculté de ïiutuition, qu'il en fût redevable à Tabbé, quil eût Tobligation stricte d'obéir désormais à ce maître tout-puissant, et qu'il ne s'en trouvât nullement ravalé, c'est de quoi Valenlin n'avait plus le moindre doute. Il était donc fermement résolu à ne plus s'analyser, à ne plus faire usage de sa raison raisonnante.

— L'intuition, avait dit l'abbé, ne comprend pas. Elle prend.

Cette parole, entre autres, lui dictait une règle de conduite intellectuelle très nette, mais diflicilo à suivre, lui semblait-il. A peine, cependant, fut-il en relations de pensée avec Wronsky, qu'elle lui fut, au contraire, toute naturelle et comme imposée par les circoustances mêmes. Dès les premiers mots échangés, en effet, il s'aperçut tout de suite qu'il ne comprendrait absolument rien à ce que lui dirait Wronsky. Sans aucune notion des mathématiques, sinon ce qu'il en avait vaguement appris dans ses classes de lettres, ilentrait en plein, ici, au plus fort des mathématiques les plus transcendantes.

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II avait entamé Tentretien en disant, avec une foi naïve :

— Je viens vous lire, sur le conseil ou plutôt sur Tordre de Pabbé.

— Lisez-moi donc, avait répondu le Polonais, avec un abandon non moins naïf. Je sais ce que l'abbé a voulu entendre par là. II me fait l'honneur de me lire ainsi très souvent. Voici la page de moimême où j'en suis. Lisez!

Et Wronsky s'était mis à rêver tout haut, en langue algébrique, continuant à formuler d'interminables équations qu'il écrivait et résolvait de tête, immobile et le regard fixe. Car, ainsi que Valentin l'avait jadis supposé d'après le silence dans lequel travaillait toujours son voisin, Wronsky ^'vait pour unique tableau noir sa pensée. Aujoura'hui, par exception, condescendant au désir de l'abbé, il exprimait oralement ses opérations mentales. D'urdinaire il les exprimait mentalement aussi. Mais, les <;ùt-il figurées avec de la craie sur un réel tableau noir, Valentin n'y eut pas davantage saisi quoi que ce fut. Il n'y entendait goutte.

Il en fit modestement l'aveu, puis demanda :

— Est-ce que l'abbé, lui, vous entend?

— A sa façon, oui, répondit le Polonais.

— Je veux dire, reprit Valentin, exactement ceci : lahbé connaît-il les nialhématiques assez pour trouver un sens quelconque à des choses comme celles que vous venez de...

— Oh! à coup [sur, interrompit le Polonais.

L'abbé, par exemple, est de force, mathémati-

quement parlant, à ne pas se perdre, même dans les divagations de mon oncle.

— Excusez-moi, fit Valentin; mais j'ignore qui est cet oncle.

— Comment! s'écria le Polonais, vous ne savez pas qui est Wronski, Hoéné Wronski, par un ê, notez-le bien, par un i, non pas par un y grec, comme moi?

— Par uni ou par un y grec, répliqua Valentin, et qu'il s'appelle ou non Hoëné, c'est la première fois que j'en entends parler.

— Tant pis pour vous, dit Wronsky. C'est un grand, un très grand mathématicien. 11 s'est dévoyé, par malheur. 11 a voulu réduire ses extraordinaires conceptions au verbe ordinaire. 11 s'est perdu ainsi. D'ailleurs, Vi qu'il a substitué à ïy grec dans notre nom, cet i est plasliquenient et cruellement symbolique de son erreur. Si peu versé que vous me paraissiez être dans les mathématiques, vous n'êtes pas sans avoir appris que Vy grec est, comme 1'^, une des lettres paroii l'on représente les inconnues en algèbre. Or, llocné Wronski, par un i, a supprimé de notre nom une des figures typiques de l'inconnue, comme il a essayé de supprimer l'autre de la métaphysique. Les deux choses se tiennent et s'éclairent. Cela, je pense, vous l'entendez de reste.

Valentin répondit que oui, bien qu'il continuât à n'y entendre goutte. Mais il répondit de la sorte sans vouloir mentir, et plutôt par gentille politesse envers son interlocuteur, dont il goûtait particule

ine I.A(iIHAS8K

librement les manières douces, affables^ presque câlines.

Il ne s'était pas du tout imaginé Wronsky tel qu'il le voyait, lien était resté, sur lui, à l'opinion qu'il s'en était faite lors de ses vaines tentatives de liaison, où le Polonais s'était montré froid et farouche. 11 en avait gardé aussi, et vivement, le souvenir de la première impression qu'il avait eue, lui évoquant un archange foudroyé en pleine adolescence. Certes, Wronsky avait toujours, et même plus que jamais, cet air étrange, avec son pâle et maigre visage glabre, sous son épaisse crinière aux mèches violemment retroussées et couleur de feu. Mais, à être auprès de lui, à être regardé par ses yeux, h entendre sa voix, toute son élrangeté se fondait en charme.

Il avait, en ell'et, dans l'allure, les gestes, la physionomie, surtout dans le regard et la voix, cette irrésistible suavité slave qui rend parfois les hommes de cette race aussi séduisants que les femmes les plus séduisantes des autres races. Le jeu de ses mains était d'une grâce enveloppante i}l prenante. Ses yeux, grands, veloutés, d'un azur profond, aux longs cils d'or bruni, s'alanguis- •^iiiont en molles et enfantines tendresses sans «ause et d'autant plus tendres. Sa parole lente, roucoulante, mouillée de grasseyement, était pro- {iremcnt une caresse, La signification de ce qu'elle disait n'importait pas. Il eût parlé en une langue étranjière,. que cette caresse seule du son, de l'articulation, du timbre, eût suffi à enchanter.

LAGIBASSK .183

L'ouïr, fût-ce sans la comprendre, c'était jouir. Et voilà bien pourquoi Valentin trouvait si facile à suivre, en ce moment, la règle de conduite intellectuelle à laquelle il avait résolu de se soumettre pour obéir h Tabbé. Voilà pourquoi il avait écouté sans angoisses ni fatigues le rêve mathématique rêvé tout à l'heure à haute voix par Wronsky, et où il n'avait lui-même entendu goutte. Voilà pourquoi il venait de mentir ingénument en admettant comme parfaitement intelligibles les bizarres explications touchant 1'/ ou F// grec du nom de Wronsky. Et c'est, en somme, non pas pour instruire sa curiosité, mais bien pour régaler son oreille, et, à la fois, tout son être chatouillé voluptueusement, c'est par une sorte de gourmandise sensuelle, qu'il demanda :

— Ne pourriez-vous m'en donner une idée, de ce grand mathématicien que j'ignore? Ne pourriez-vous me dire en quoi il est grand, en quoi il s'est dévoyé? J'aimerais à l'apprendre de vous.

— Je veux bien vous faire ce plaisir, répondit le Polonais. Mais alors, il n'est plus question de me lire, comme le voulait l'abbé. Il s'agit de me faire un peu bavarder.

— Soit! répliqua Valentin. J'ai tant de peine à vous lire, grâce à ma stupidité en mathématiques ! Un petit intermède de bavardage me reposera. Nous reprendrons la lecture ensuite, si vous ne m'en jugez pas trop indigne.

Instinctivement, Valentin tournait sa politesse presque en galanterie, comme avec une femme.

184 LA(HBASSE

Wronsky n'y était pas insensible. C'est très aimablement qu'il acquiesça au désir de Valentin. Il s'assit tout près de lui pour le faire- On aurait cru deux êtres qui allaient parler d'amour.

11 commença par dire, sans le blâmer d'ailleurs, et en l'estimant légitime, au contraire, quel était l'immense orgueil de Hoëné Wronski.

— 11 ne cite jamais un auteur, sinon lui-même. Il déclare qu'Arago est un savant d'un ordre trop inférieur pour appartenir à l'histoire de la science. Il proclame qu'il sera le Newton et le Messie des temps modernes, qu'il a créé une théorie définitive des nombres et qu'il donnera la solution d'une théorie de la matière. 11 a eu un procès retentissant avec un M. Arsan, banquier, auquel il réclamait 200 000 francs d'honoraires pour lui avoir enseigné .l'Absolu. Il affirme le lui avoir enseigné, en cfTct, et (jue le malheureux n'a pas su profiter de l'enseignement. Et comment ce pauvre banquier eut-il pu comprendre Hoëné Wronski, que Laplace et Lagrange jugent incompréhensible? Ils ont de bonnes raisons pour cela, d'ailleurs, ces deux messieurs. I loi-né Wronski, en ellVt, ne leur a pas mâché la vérité. Sa Réfutalion, ik hf Uff'oric (les fonctions anal fjtiq nés de Lagrange et sa C)'iii(iffe de la théorie des fonctions gmirales de Lai)l(fce sont écrasantes contre eux. Car, je vous le répète, Hoëné Wronski est un grand, un très grand mathématicien. Il est regrettable que je ne puisse pas vous le faire toucher du doigt, pour ainsi dire, en vous exposant ses principales décou-

vertes, sa Philosophie de la Technie algorithmique, sa, Nomothétiqueschélienne, son Anneau arithmétique, sa Résolution générale des équations de tous les degrés^ et surtout ses prodigieuses Lois des séries. Bornezvous à m'en croire sur parole et à savoir que moi, personnellement, je le tiens pour le plus grand malhémalicien qui ait existé.

Ici Ladislas Wronsky s'arrêta net, puis, sa voix si câline devenant un peu rauque, il reprit :

— Qui ait existé, dis-je, jusqu'à moi.

Valentin crut devoir ajouter, et n'y mit aucune

ironie :

— Bien entendu !

— Ne croyez pas, reprit Ladislas, que j'attache d'ailleurs la moindre importance à ce fait d'être le plus grand mathématicien qui ait jamais existé. Hoëné Wronski, par uni, l'eût été au lieu de moi, s'il avait gardé ïy grec de notre nom. C'est ce misérable i qui l'en a empêché. De là est venue son application de l'algorithmique aux choses basses du monde concret, aux machines à vapeur, par exemple, aux rails mobiles, aux phénomènes de la marée, aux opérations de rentes et de jeux de bourse, aux révolutions de Thistoire, à la métapolitique, à Napoléon, à un tas de bourdes enfin. De là aussi, et surtout, son essai de concilier la philosophie et la religion, ce qu'il appelle son Messianisme.il en est là maintenant, dévoyé, vous dis-je. L'i l'a ramené en bas. L'y grec méprisé s'est vengé en le jetant sur la piste de mystères qui n'en sont pas. Tandis que moi,

Ib^C. LACH BASSE

Wronsky, par un y grec, moi, le vrai, le seul, le définitif Wronsky, bref, celui qui...

Ici Wronsky s'arrêta de nouveau, saisit les deux mains de Yalentin, les pressa dans une violente secousse, puis s'écria :

— Quel bonheur que vous ne soyez pas mathématicien î

Ses beaux yeux étaient pleins de larmes prêtes à couler, et son cri avait eu l'explosion d'un sani^lot.

— Oui, reprit-il, vous voyez, c'est tout juste si je n'en pleure pas. Oh! de joie! de joie! Songez donc! Si vous étiez mathématicien, vous auriez lu llorné Wronski, vous l'auriez jugé incompréhensible. Lagrange et Laplace l'ont bien fait! Et alors, que diriez-vous de moi, moi le Wronsky par un y, dépassant le Wronski, par un i, de tout II' mystère essentiel contenu dans cet //? Les diva- <:ations do sa Métapolitique vous eussent mis en juste déliauce contre ma Métamathématique. Mais iirni, non, vous n'êtes pas mathématicien. C'est une pensée vierge que vous ollVez, que l'abbé offre, en vous, aux baisers de la mienne. Oh! quelles délices dans ces fianrailles de nos âmes!

11 avait jeté ses bras au cou de Valentin, se leiiail contre lui poitrine h poitrine, tout son corps vihraut, son i)ale visage plus pâle encore que de cou l unie et cris[)é do tressaillements à fleur de peau, et Totre ontior dans une exaltation extraordinaire, pareille à celle d'une femme qui s'abandonne. Valentin, très exalto lui-même, le cœur

LAGIBAS8K 187

épanoui, lui rendit son étreinte. Et ce fut enti'e eux comme Tembrassade passionnée de deux amants. Mais leurs cerveaux seuls en eurent le spasme.

Ils s'étaient rassis, tous les deux brisés d'émotion, et silencieux. Malgré son ferme propos de ne plus s'analyser désormais, Yalentin ne put s'empêcher de constater au moins, sans en vouloir chercher les causes, la profonde béatitude dont il se sentait inondé. Il lui semblait que dans ce baiser son àme et l'âme de Wronsky s'étaient fondues en une seule âme, et qu'en cette âme avait palpité une seconde l'âme même de l'Univers.

C'est Wronsky, soudain, qui vint l'arracher h cette béatitude, en disant :

— Il faut cependant que vous me lisiez. L'abbé le veut. L'abbé a raison. Après les fiançailles doivent se faire les noces. Et pour que la communion complète ait lieu, il est nécessaire que vous me lisiez.

— Ne vous ai-je donc pas lu? répondit Yalentin. Si, si, je l'ai fait, n'en doutez pas. Je l'ai fait comme l'abbé m^'en a donné Tordre, les yeux crevés. Inutile que j'essaie vainement d'épeler lettre à lettre le livre do votre pensée, dont j'ignore même l'alphabet. Je l'ai lu mieux, ce livre, d'un coup, tout à l'heure, quand nos âmes se sont jointes au fond de l'infini.

lkus(juenient, Wronsky demanda :

— Qu'appelez-vous l'infini?

. Valentin, fort interloqué, resta muet, incapable

188 LA(ilHASSK

de trouver à brûle-pourpoint la réponse, que le ton môme de la demande exigeait brève. Il ne lui venait à l'esprit que de longues dissertations, ayant précisément pour objet de démontrer que rinfini, par essence, ne se peut pas définir. Or, il sentait combien ces dissertations paraîtraient misérables à Wronsky, puisque lui-même déjà les estimait telles. Ne Teùt-il pas senti, d'ailleurs, que Wronsky Yvùl oblige à s'en rendre compte, par cette phrase méprisante :

— Il va de soi, n'est-ce pas, que vous n'allez pas me servir les ordinaires tartines philosophiques qu'étalent là-dessus vos métaphysiciens.

Légèrement vexé par ce mépris, Valentin répliqua presque aigrement :

— Mais que voulez-vous que je vous serve? Ce que j'appelle l'infini, c'est l'infini. Je ne vois guère autre chose à en dire. Et vous-même, à coup sûr...

— iMoi, interrompit Wronsky, je puis vous définir en deux mots, sans plus, en deux mots, vous entendez...

— Quoi? L'infini?

— Non pas l'infini...

— Ah ! parbleu !

— Mais ce que vous appelez, vous, et ce que tous les hommes appellent l'infini.

Quel que fût son bon vouloir d'obéir aux prescriptions de l'abbé, en ne faisant plus usage de sa raison raisonnante, Valentin ne résista pas à la tentation de s'en servir une fois encore.

L'occasion en était trop belle. Il était ici sur son terrain, en pleine métaphysique-

— Allez-y donc, fit-il, je vous écoute. Définissez-moi en deux mots ce que j'appelle, ce que nous appelons tous, nous autres pauvres hommes, l'infini.

Une pointe d'ironie dédaigneuse avait percé, non seulement dans sa phrase, mais, et surtout, dans le ton persifleur dont il Tavait dite. Wronsky en manifesta une grande tristesse, dont se voilèrent ses beaux yeux, ce qui peina, par contre-coup, Valentin, lui donnant l'impression d'avoir blessé maladroitement une maîtresse adorée. Vite, il se hâta de reprendre :

— Excusez-moi. Je viens d'être sot et méchant.

— Je vous en punirai, répondit doucement Wronsky, en vous infligeant d'abord l'ennui d'une petite leçon de géométrie. Oh! pas méchante, elle! Tout ce qu'il y a de plus simple, de plus élémentaire. Un enfant pourrait la recevoir sans fatigue. Un philosophe, j'espère, en fera bien autant.

II lui serra tendrement la main et continua :

— Quelle que soit votre ignorance en ces matières, vous savez, je suppose, ce que l'on entend, en géométrie, par les trois dimensions des corps, qui sont la longueur, la largeur et l'épaisseur. Je précise vos notions là-dessus en disant que ces trois dimensions sont figurées : la longueur par la ligne, la largeur par le plan, et l'épaisseur par le volume. L'étude de la géométrie se divise,

coiisoquemment, en trois parties : la géométrie linéaire, la géométrie plane et la géométrie dans Tespace. Avez-vous bien compris tout cela? Oui, sans aucun doute, n'est-ce pas? C'est vous faire injure que de vous le demander. Alors, passons! Ala petite leçon de géométrie est achevée. Vous voyez qu'elle n'a pas élé trop cruelle. Maintenant, tenez-vous bien. Je vous interroge. Connaissez-vous d'autres dimensions aux corps que hs trois dimensions susdites?

— Xon, évidemment, répondit Valentin.

— Et pourquoi évidemment? reprit Wronsky.

D'où vient l'outrecuidance de cet « évidemment » ? Qui vous dit qu'il n'existe pas d'autres dimensions?

— Mais, répliqua Valentin. c'est ma raison qui m(* le dit. Elle n'en constate pas d'autres. Elle n'en ccni«;oit pas d'autres. S'il y en avait d'autres...

— Il y en a, interrompit Wronsky. Ma raison, à moi, tout en ne les constatant pas, en effet, les conc^oit. Sous quelle forme, c'est .ce qu'il m'est impossible de vous exprimer, puisque votre raison, à vous, ne les conçoit pas. Je vous le ferai cependant pressentir tout à l'heure, peut-être, si vous vniili'z bien me suivre jusqu'au bout de ce trop rapide exposé. Pour le moment, accordez-moi que voire raison peut, du moins, quoiqu'elle ne conçoive pas les autres dimensions, concevoîrqu'on les conçoive.

— Cela, objecta Valentin, m'est extrêmement diflirile, je ne vous le cacherai pas.

LAGllUSSE l'Jl

— Faites l'effort en sens inverse, reprit Wronsky ; cela vous sera moins malaisé, je crois. Concevez, par imagination, un état de la matière où la troisième dimension manque. Les corps n'y , auraient plus que la longueur et la largeur. Le monde serait uniquement constitué de plans. La figure, au premier abord, vous en paraît bizarre. Mais, somme' toute, elle n'a rien qui répugne à votre raison, avouez-le. Qui peut le plus peut le moins. Et vous êtes parfaitement capable de cette évocation vous représentant un Univers où n'existerait pas le volume.

— Oui, à la-rigueur.

— Je ne vous en demande pas même autaiiL.

Laissons à la matière ses trois dimensions connues, et admettez seulement comme possibles des êtres ayant en réalité, et n'ayant que, cette conception imaginaire d'un monde à deux dimensions.

— Je les admets.

— Eh bien ! quelle idée ces êtres se feraient-ils de la troisième dimension ?

— Aucune, je pense.

— Détrompez-yous. Ils s'en feraient une.

— Quelle donc ?

— Précisément celle que vous vous faites, celle que se font tous les hommes, de la quatrième dimension. Car me voici enfin parvenu au terme où je voulais vous amener, c'est-à-dire à vous délinir en deux mots ce que vous appelez, vous, Kiiifini.

Et d'une voix soudain claironnante, et comme

si à ce coup de clairon s'illuminait pour Valentin le fond même de Tabîme, Wronsky proclama :

— Ce que vous appelez l'infini, c'est la quatrième dimension.

Puis, reprenant une voix d'enseignement, douce, persuasive, il ajouta :

— Autrement dit, l'infini n'est que la formule par quoi l'on exprime la prochaine dimension avec laquelle on n'a pas de commune mesure. Pour des êtres àdeux dimensions, ce serait la troisième. C'est la quatrième pour l'homme, être à trois dimensions. Et ainsi de suite.

— Jusqu'où? interrogea Valt^ntin stupéfié.

— Jusqu'à l'être, répliqua Wronsky, pour qui la dimension prochaine rejoint la dimension initiale et finale de toutes les dimensions^ laquelle est la sphère de l'Absolu résorbée en le Point du même Absolu.

— Mais, fit Valentin, c'est de la métaphysique, cela?

— Non, repartit Wronsky, c'est ma Métamathématique. Je suis forcé, pour vous en donner un vague aperçu, d'employer des mots usités en philosophie. Il en résulte une sorte de traduction, infidèle comme toutes les traductions. Il est bien certain, ])ar exemple, que j'ai l'air de remonter d'un infini à un autre infini, par cette ascension vers les dimensions successives, et cela parce que votre métaphysique use de ce vocable inconsidérément. Je vous fais ainsi l'efl'et de me perdre dans une véritable logomachie. Il n'en irait pas de

même si vous vous figuriez rinfini mathématiquement, algébriquement, sous le signe du huit renversé qui fournit les équations suivantes, synthèses absolues, puisque tous les mystères de l'être, du néant, et de la création qui en sort, y sont révélés. Wronsky prit une feuille de papier à cigarettes, et, du bout noir d'une allumette éteinte (car il n'avait rien chez, lui pour écrire), il y traça ces deux formules :

— :zr X oo = n.

Valentin contemplait, ébloui. Car, sicrassement ignare qu'il fût en mathématiques, il savait fort bien que représentait zéro, que le huit renversé caractérisait l'infini et que n symbolisait la série de tous les nombres. Et il comprenait !

— Notez, continua Wronsky, que cela est seulement le prélude de ma Métamathématique. Et, puisque vous semblez vous rendre compte de ce que signifie la lettre h, pesez toute la valeur de ce que je vais vous dire. Je porte dans mon cerveau, prête à être mise au jour, avec tous ses théorèmes qui s'enchaînent, avec le monde entier, tel qu'il est, qu'il a été, qu'il sera, dans toutes les combinaisons qu'il peut fournir, je porte, entendez-vous bien, une géométrie nouvelle, définitive, dont les autres géométriesnesont que de petits corollaires, je porte la géométrie même de l'Absolu, la géométrie à u dimensions.

La stupéfaction, l'admiration, Féblouissenient

de VaUîuliii élaienl à leur comble. [1 n'aurait pu en supporter davantage. Il n'avait même plus la force d'écouter intellectuelloment Wronsky, dont les paroles continuaient à s'épancher en un flux intarissable. 11 en percevait seulement le son, lent, roucoulant, mouillé, caresseur. Sans résistance, il s'y laissait rouler, comme en un bain où il se noyait voluptueusement.

Par- ci par-là, un mot, dans cette nappe d'eau molle et enveloppante, lui semblait miroiter, accrocher la lumière, darder cette lumière, en faire un poignard de feu qui lui incendiait l'esprit. Et c'était un délice, ce coup de poignard, et une extase, cet incendie.

Le mot, par lui-même, du point de vue ordinaire qu'eût fourni la raison, était souvent quelconque. Linlnilintt, évidemment, le transfigurait, le douait de celte soudaine et inoxpressible clarté. Il se produisait là un phénomène analogue à celui qu'a\ait fait naître naguère la seconde lecture de Thomassin. Mais combien plus intense et à fond, cette fois-ci !

Wronsky parlait toujours, et le llux de ses paroles avait pris maintenant le rythme d'une chanson berceuse et susurrante, où Valentia retrouvait la voix des sources thiérachienues, courant à lleur di» terre comme de la sève sous une écoice, commo du sang sous une peau. Cette chanson était coupée ^^n couplets dont le refrain monotone, obsédant, répétait la gloire de 1'//

LA(iIBASSi: 195

C'est qu'à ces moments-là Wronsky prononçait son nom, en ajoutant:

— Par un // grec.

A propos de quoi il revenait sur la faiite qu'avait commise Wronski, par un /, de supprimer c^t // grec, et sur l'importance de cet // grec, une des figures typiques de l'inconnue en algèbre, Vautre étant :r.

A l'un de ces refrains, Yalentin pensa tout à coup :

— Mais r aussi est une de ces figures typiques ! Et, à partir de cet instant, chaque fois que le

refrain ramenait la gloire de Vt/ grec, il voyait apparaître x, puis ;:: et les trois lettres formaient un: triangle, // grec et x marquant les pointes de la base, :: marquant la pointe du sommet.

Bientôt ce ^ se mit à bruire, avec le même bruit de crissement aigu qui avait caractérisé la chute éternelle de Yalentin pendant son évanouissement devant Tahbé. Comme alors, le :: incessamment zézayé se changea en le nom de Zénaïde, répété volubilement à Tinfini.

Mais, cette fois, Yalentin ne s'évanouit point. Toutes ses énergies vitales étaient, au contraire, dans un état de tension extrême. 11 en donna la preuve en saisissant brusquement Wronsky à brasle-corps, avec une violence et une force capables de l'étouiïer. En même temps il lui criait:

— Assez! assez! Je suis ivre. Taisez-vous!

Tais-toi î

Wronsky se tut, en effet, non pas tant pour

196 J.AGIBASSK

obéir à cette brutale injonction, ni par surprise non plus du tutoiement inattendu, mais parce qu'il avait la parole, et même l'haleine, étranglées positivement au nœud de l'étreinte où le serrait Valentin. Il n'y opposa aucune résistance, d'ailleurs, ni ne s'en montra fâché ou seulement inquiet. 11 s'y laissa, au contraire, aller avec une ostensible complaisance, dont Valentin s'aperçut et fut heureux.

On eût dit que leurs fiançailles de tout à l'heure, leurs spirituelles fiançailles d'àme à âme, avaient soif de se transformer en noces accomplies, et que le moment en était venu. De nouveau, plus longuement que tout à l'heure, plus ardemment,. ils échangèrent un baiser.

— Dans l'Absolu ! murmura Wronsky, dont le cerveau lui fit PefFet de se liquéfier de joie.

Valentin, lui, ne dit rien. S'il eiit prononcé un mot, ce mot eût été :

— Zénaïde.

Et cependant c'est bien Wronsky, l'archange foudroyé, qu'il avait conscience d'embrasser ainsi éperdument, et dans l'Absolu, certes, lui aussi, en mystique épousée cérébrale,

ilais, il est nécessaire de le dire, ce n'est pas son cerveau seul, cette fois, qui ont le spasme.

Une lassitude physique excessive a pour ordinaires résultats concomitants le besoin impérieux • du repos et l'impossibilité de prendre ce repos. C'est ce que produisit chez Valentin le surmenage de force nerveuse auquel il s'était livré pendant cette journée si pleine, d'abord dans sa séance avec l'abbé, puis dans son entretien avec Wronsky. La nuit ne lui apporta pas le sommeil, mais une agitation fébrile où il revécut en demi-rêve toute cette journée. Il en remâcha et en rumina les souvenirs incessamment, pêle-mêle, d'ailleurs, et dans un inextricable tohu-bohu qui faisait de ce demi-rêve un bouillonnant cauchemar.

Il eût pu, sans doute, dans ce tohu-bohu, mettre de Tordre, et se délivrer ainsi du cauchemar. Mais il eût fallu, pour cela, faire usage de ses facultés psychologiques et critiques; et c'est à quoi il ne consentait pas. Kn premier lieu, par obéissance à l'abbé, par ferme propos de se crever les yeux, de laisser tomber au fond de lui-même la vase de sa raison. Ensuite, et surtout, parce qu'il espérait rallumer, au choc même de ses souvenirs se heurtant tous à la fois, les étincelles et les secousses

19S LAGMÎASSK

électriques dHntiiition qui lui avaieats pendant cette inoubliable journée, procuré de si vives jouissances.

Son agitation fébrile se nourrissait et s'accroissait de cet espoir, cruellement déçu, des efforts qu'il faisait pour ne point s'analyser, de sa volonté tenacemont tendue à se dire:

— Que je retrouve un seul éclair de cette béatitude où m'a plongé l'intmtioit, et je m'y endormirai, dans cette béatitude, soudain et profondément.

Car dormir lui était nécessaire, il le sentait bien. JMais dormir en brute fourbue, il s'y refusait. Il avait peur, s'il s'abandonnait ainsi au sommeil, d'y éteindre ses précieux souvenirs. Qui sait, si, au réveil, la flamme en durerait encore?

Et il passa, de la sorte, une nuit blanche, qui Fut l«i recommencement de sa journée, un recomm»'ncementperpétuel, rhootique. ivre, tumultueux <.*t alîolant.

Quoi qu'il en eût, ses facultés psychologiques et critiques s'exercèrent malgré lui, sinon en analyses auxquelles tout de suite il rompait les chiens, du moins en constats qu'il ne put s'empêcher de faire, t! dont le plus important, le plus inquiétant, fut TolKtiiic retour du nom de Zénaïde.

l*..ur<]aoi le crissement aigu produit par le bruit d»' sa chute éhjrnelles'élait-il transformé en le son d»; la lettre c, puis en lu nom dt* Zénaïde répété voluhilement à riulini': Pourquoi Vx etl'// grec des foi'niuhis algébriques de Wronsky avaient-ils invin-

ciblement évoqué le 2^ ? Pourquoi ce z était-il, lui aussi, devenu le nom de Zénaïde? Il avait beau ne pas se poser ces questions, s'y dérober, elles prenaient la forme de gigantesques points d'interrogation dans son cauchemar. Ces points d'interrogation lui apparaissaient, brusquement surgis, à l'horizon de tous ses souvenirs. Il les chassait. Mais ce qu'il ne pouvait chasser, c'est le souvenir même de ce ;: et de ce nom de Zénaïde. Ils constituaient des faits dont s'imposait l'existence.

Le matin venu, dès que Valentin aperçut, de sa fenêtre restée ouverte, l'abbé se promenant autour de la maison, il descendit et l'aborda, sans préambule, par ces mots:

— Débarrassez-moi de cette obsession.

II lui parlait donc comme si l'abbé avait connaissance de ce qui s'était passé et se passait dans Tâme de Valentin. Et l'abbé lui répondit comme s'il en avait connaissance, en effet.

' — Zénaïde, lui dit-il, vous obsède par télépathie. JN'en ayez aucune angoisse. C'est bien. C'est bien.

— Excusez-moi si jinsiste. répliqua Valentin. Mais celte obsession me trouble, positivement. J'ai tenu de mon mieux la promesse que je me suis faite, conformément à vos conseils qui me sont des ordres, de ne plus m'analyser, d'abdiquer comme psychologue et comme logicien. Néanmoins je vous le confesse, si celte conduite intellectuelle m'est possible, quoique très pénible encore, dans tout ce qui a trait aux choses de l'absolu, elle nie paraît impraticable dans le relatif de la vie cou-

200 LAC.inASSK

rante. Or, cette obsession est de la vie courante, à n'en pas douter. Zénaïde, en effet, n'a rien à faire avec la métaphysique.

— Qu'en savez-vous? interrompit l'abbé.

Valentin demeura muet, essayant de comprendre, confus de n'y point arriver, et l'obsession dont il souffrait redoublant de force. Il reprit avec modestie et tristesse :

— Alors, soit ! Je ne chercherai donc pas à me l'expliquer, cette obsession. Mais, encore unefois, elle me trouble. J'en suis, physiquement, malade. Je vous supplie, vous qui en possédez les causes, de m'en débarrasser, voilà tout,

— Eh ! (it l'abbé, n'est-ce pas ce que je fai^, en vous l'expliquant, moi ? Je vous répète que Zénaïde vous obsède par télépathie.

— J'ignore, objecta Valentin, ce que signifie ce mot. [l est nouveau, je pense. Je ne l'ai jamais vu employé nulle part. Vous me le dites pour la première fois aujourd'hui, et sans m'en donner le sens* L'élymologie m'enseigne, en y réfléchissant, qu'il vient de deux vocables grecs, dont l'un veut dire au loin^ et l'autre sou/france ou jxtssion. Mais cela m'éclaire peu votre phrase.

— Je vais vous l'éclairer mieux, repartit l'abbé. Le mot est nouveau, en effet, peut-être. Il n'est pas très bien fait, au reste. Mais la chose qu'il traduit est aussi vieille que le monde. Elle est antérieure au langage. Elle le supplantera. Je ne vous en donnerai point la théorie. Ce serait flatter voire manie raisonnante, qu'il s'agit pour vous demori-

gêner au contraire. Je vous en montrerai les effets seulement. Ceux qui vous regardent, d'ailleurs, sans plus.

L'abbé avait, en ce moment, une expression de vîsaf>e et une légèreté de parole que Valentin ne lui connaissait pas. Ce n'était plus l'homme d'hier ni celui de jadis non plus. C'était une sorte de plaisantin, en vérité. Valentin fut choqué de le voir sous cet aspect rapetissant. Il lui semblait être devant un gros commis voyageur qui allait faire un tour de cartes.

— C'est hier, continua l'abbé, hier, vers trois heures de l'après-midi que vous vous êtes évanoui chez moi. C'est vers quatre heures et quart que vous étiez au plus fort de votre entretien avec Wronsky. C'est toute la nuit, et plus particulièrement à cinq heures, ce malin, que vous avez été en proie cà votre obsession. Tous ces détails sont-ils exacts?

— Probablement, répliqua Valentin non sans une certaine insolence. Je ne lésai point contrôlés. Je m'en rapporte à vous, qui semblez en avoir pris note.

— Eh bien î rc[)riL Tabbé on souriant, hieràtrois heures de raprès-inidi, Zénaïde a été frappée d'un accès do chorée épile[)tiforme. Elle a eu un nouvel accès à quatre heures et quart. Elle a passé toute la nuit dans la fièvre, à répéter votre nom. Et depuis ce matin, à cinq heures, elle est plongée dans un sommeil de catalepsie, dont elle se réveille juste à la minute prosente. Allez trouver les

Bussins, et contrôlez, cette fois-ci, vous-même, sans vous en rapporter à moi.

L'abbé, là-dessus, lui tourna le dos, et rentra chez lui toujours souriant, de son même sourire de plaisantin, semblait-il. Mais dans ce sourire, maintenant, Valentin voyait une bassesse et une vulgarité mises exprès, comme par un maître qui se ravale au niveau d'un écolâtro imbécile pour lui témoii^'ner tout son mépris.

Si Valentin à ce moment eût été en appétit et on état de s'analyser, même sommairement, il n'eût pas manqué de se dire :

— Pourquoi vais-je, en si grande hâte et dans un si grand trouble, chez les Bussins? Est-ce donc pour y contrôler les affirmations de Tabbé, comme j'en ai tout l'air? Ou n'est-ce pas bien plutôt par un mouvement d'affectueuse inquiétude envers Zénaïde, et pour répondre tendrement à sa tendre demande de me voir?

Et il eût été forcé de s'avouer que cette seconde causa était la véritable, l'unique et irrésistible^ cause de sa hâte et de son trouble.

Sa pensée, en eliet, ne s'était arrêtée qu'eu passant, et très vite, à discuter ce que les aflirmations de l'abbé pouvaient présenter d'étrange, et elle s\y était arrêtée pour n'y trouver, précisément, rien d'étrange. JN'était-il pas naturel que l'abbé fût au courant du mal qui avait frappé Zénaïde, qu'il en connût tous les détails, ce qu'elle avait dit, à quelles heures avaient eu lieu les accès? La simple entremise de M'^^ d'Amblezeuille, par exemple, suffisait à l'expliquer. Quant à la concordance

entre les heures de ces accès et les heures de ses crises à lui, Valentin, outre qu'elle risquait d'être fortuite, au cas qu'elle fût réellement exacte, comment en prouver l'exactitude? Valentin avait-il minuté sa vie depuis hier? Non. Dès lors, Tabbé avait beau jeu pour établir celte concordance à sa fantaisie.

Tout cela déduit en solide apparence, quoique à la légère, avait amplement satisfait l'esprit de Valentin touchant les affirmations de l'abbé. Il n'éprouvait donc aucun besoin de contrôle là-dessus.

Mais ce qui le préoccupait, c'est que la pauvre petite Zénaïde eut été malade, en danger, qu'elle y fût encore peut-être, que dans ce danger elle eût songé à lui, Valentin, l'eût appelé comme au secours. Et il y volait, en grande hâte, dans un grand Irouble, sans autre désir, vraiment, que celui de lui crier ;

— Me voici !

Le repos qu'il avait cherché en vain, pendant sa nuit blanche, après sa journée de surmenage cérébral extraordinaire, il le rencontrait enfin, inattendu, dans une soudaine détente de son intellect que le cauchemar de l'Absolu cessait de tourmenter, et dans une réaction sentimentale où son cœur se mettait à fleurir. C'était, en effet, un trouble à la fois de vive angoisse et de joie profonde, dont il était ému, en courant chez lesllussins.il n'avait pas, encore un coup, le désir ni le loisir d'en faire la chimie psychologique. Sans quoi, il

se fût aisément aperçu, au délice même de ce trouble, qu'il eût pu le formuler ainsi :

— Zénaïde m'aime donc? Je Taime donc?

C'est à bras ouverts qu'il fut reçu par Bussins,

lui disant à brûle-pourpoint et dans une amicale et reconnaissante effusion :

— Ah ! comme vous êtes gentil d'être venu !

Comme elle va être contente de vous voir ! Pas tout de suite, cependant, pas tout de suite ! Il faut que je la prévienne d'abord. J'aurais peur, en ne la prévenant pas, que la surprise^ la secousse. .. vous comprenez! Elle vient de s'éveiller seulement. Elle était dans une sorte de léthargie. Elle y retomberait peut-être. Des précautions sont nécessaires. Ma femme est auprès d'elle. Elle sera bien heureuse aussi que vous ayiez eu la bonne idée de venir. C'est une inspiration du ciel, sans doute.

Machinalement, Valenlin répondit :

— Non, c'est Tabbé qui m'a...

— Comment, Tabbé? interrompit Bussins. Mais l'abbé ne sait pas que Zénaïde est malade. Qui le lui aurait appris ? Qui peut le lui avoir appris?

— Probablement M^^ d'Amblezeuille, répliqua Valentin.

— Mais, reprit vivement Bussins, M*^^ d'Amblezeuille non plus ne sait rien. Personne ne sait que Zénaïde est malade. Personne au monde, que ma femme et moi. C'est une maladie assez bizarre. A vous, je puis le confier, puisque Zénaïde l'exige. Car elle l'exige, vous entendez bien. Toute la nuit elle vous a demandé, en répétant qu'il fallait vous

dire qu'elle était malade, et de quoi. Tout à l'heure encore, en sortant de sa léthargie, de son sommeil que je qualilie de la sorte, bref, de cette espèce de mort où nous avons cru la perdre, tout à l'heure encore, juste un peu avant votre arrivée, elle vous a demandé de nouveau, et a de nouveau répété qu'il fallait vous dire... Alors, je puis vous confier la chose, n'est-ce pas? Vous êtes un galant homme. Vous nous garderez, vous lui garderez, le secret. Uussins avait les mains tremblantes, la voix qui bredouillait. De grosses gouttes de sueur lui perlaient au front. On sentait que, ce secret, tout en étant résolu à le révéler, il souffrait à en faire l'aveu, comme d'une honte. Il reprit :

— Ce n'est pas la première fois que ce mal la prend. Jamais il ne l'avait prise aussi fort, c'est vrai. Mais, entin, elle y est sujette. Et c'est un mal qui cpouvcinte un peu. Oh ! à tort, bien sûr, à loilî Cela n'a rien de contagieux, en somme. Les phénomènes, d'ailleurs, en sont, chez elle, plutôt légers. ?véanmoins, je suis forcé de le reconnaître, c'est bien ce mal-là. Il épouvante un peu, encore une fois, oui, certes, il épouvante. Alors, si on se doutait, dans la maison, qu'il s'agit décela, peutcire on voudrait... on chercherait à... C'est pourquoi nous le cachons soigneusement. C'est pourquoi ]r. sui< «;erfain que vous le cacherez aussi vous-mém».', •[uand j«^ vous aurai dit...

— >io pnnez pas la peine de me le dire, interrompit Valeiitiii. Je vois très bien que cela vous ost doubjurerix. I-]par.:;nez-vous cette douleur. Elle

lA(rIIiA.SSi;. 207

est inutile. Je suis au courant. Le mal de Zénaïde, c'est la chorée épileptiforme.

— D'où tenez-vous cela? s'exclama Bussins stupéfait. Ma femme elle-même ignore le nom du mal. Grâce à d'anciennes études médicales, je l'ai trouvé, moi, ce nom. Mais jamais je ne Tai pro-, nonce devant personne. Aucun médecin n'a jamais soigné Zénaïde. Elle s'y refuse absolument. Comment donc se fait-il que vous?... C'est miraculeux. C'est effrayant.

Pourquoi Valehtin avait-il cru devoir énoncer ce terme scientifique ? Il eut été incapable de s'en rendre compte. Ce dont il se rendit 'parfaitement compte, en revanche, c'est de Teffroi manifeste qu'il inspirait à Bussins, et de la terreur plus grande et vraiment bouleversante qu'il allait lui inspirer s'il lui disait :

— Je tiens cela de l'abbé.

Moitié dans ce sentiment généreux, moitié par orgueil et pour jouir seul de l'admiration tremblante de Bussins, il répondit :

— J'ai beaucoup étudié Zénaïde à la table d'hote . Mes observations, jointes à vos demi-confidences, m'ont permis de faire ce diagnostic, dont là précision vous étonne.

Il avait eu, un moment, la tentation de jouer au thaumaturge. Il ne l'avait poinl osé, toutefois. Le mensonge qu'il faisait en se donnant pour un observateur si sagace. au diagnostic si merveilleux, , n'était pas déjà sans lui causer quelque honte. Il s'en excusait, cependant, par le désir très louable

ms LAGII3ASSE

de ne pas alfoler Bassins en lui révélant la très étrange perspicacité de Tabbé, vraiment thaumaturgique, elle, il n'en pouvait douter maintenant.

— Car, enfin, pensait-il, si personne au inonde, sauf Bussins et sa femme, ne connaît la maladie de Zénaïde, si les accès de cette nuit, en particulier, ont été tenus secrets par eux, comme cela est avéré, la connaissance précise qu'en a l'abbé n'est explicable que par des moyens occultes. Cette télépathie, sans doute, dont il m'a parlé!

Et, du coup, la terreur dont il avait déchargé Bussins, il en sentait tout le poids en lui-même. Il en était comme écrasé. Il en resta silencieux, absorbé, la tête basse. Il regrettait d'être venu. Il murmura :

— Pourquoi suis-je venu ?

— Mais, répondit Bussins, parce que vous êtes bon, et puis parce qu'il le fallait, parce que Zénaîde vous a demandé toute la nuit, parce que tout à l'heure, à son réveil, elle vous demandait encore. Ne croyez-vous pas qu'il y a dans l'intensité même d'une demande semblable, dans son obstination, quelque chose qui peut attirer, à la façon d'un aimant?

— Oui, oui, je le crois, se hAla de dire Valentin, heureux de se raccrocher à cette imagination.

— D'ailleurs, reprit Bussins, vous êtes venu aussi, probablem(»nt (ne l'avez-vous pas, en arrivant, laisse entendre?), ])arce que l'abbé vous avait... Au fait, je vous ai interrompu à ce moment, \ ous n'avez pas achevé votre phrase, alors. Elle

LAGIBA8SE 209

m'inquiète ua peu, je vous l'avouerai. Qu'est-ce queTabbé?...

— Oh! rien, rien, fit Valentin très vivement. J'avais, en effet, éprouvé une sorte d'obscure attirance, ainsi que vous l'expliquiez si bien il n'y a pas une minute. Je m'en étais ouvert à Tabbé, lui demandant s'il avait appris que Zénaïde fût malade. Il m'avait répondu qu'il l'ignorait, et m'avait conseillé de venir chez vous pour en avoir le cœur net. Voilà tout!

De ce nouveau mensonge, plus compliqué, plus audacieux encore que le précédent, il n'eut pas honte, toutefois. Il lui semblait que Tabbé en personne le lui dictait. Mais sa terreur de l'abbé en augmentait d'autant.

— Je ne suis donc, pensa-t-il, qu'un instrument dont il joue à son gré, même de loin? Que va-t-il me faire faire? Jusqu'oii s'étend sa puissance? Si j'essayais d'y échapper? Comment?

— Je préviens Zénaïde de votre visite, n'est-ce pas? dit Bussins le voyant retombé à de muettes réflexions.

— C'est cela, répliqua Valentin, brusquement résolu à profiter de l'absence de Bussins pour s'évader.

Mais, une fois seul, il se trouva lâche d'avoir eu cette idée de fuite, et lâche surtout de ne pas mieux résister à cette terreur qui l'avait envahi. Pourquoi cette terreur? Ce que l'abbé appelait la télépathie, sans doute l'abbé lui en rendrait compte un jour ou l'autre! L'initie ne marche-t-il pas de

mystère en mystère, chacun se dévoilant à son tour?

II resta, se donnant force bonnes raisons de ce genre. Il eût pu se donner celle-ci, qu'il n'expri-. maitpas, mais qui n'était pas la moins forte :

— Je veux voir ZénaYde.

— Combien je vous remercie pour elle ! Combien elle est ravie, la chère petite ! Vous êtes un ange de bonté.

C'est M"^*' Bussins qui venait le prendre pour le conduire auprès de Zénaïde. Elle l'entraînait par un long corridor obscur, au bout duquel une porte ouverte découpait un grand carré de lumière éblouissante. Il Venait en même temps, par cette porte, un étourdissant vacarme de volière.

— Vous excuserez le désordre de la chambre, disait M'"^ Bussins. C'est notre chambre à coucher. Elle n'est pas faite. Il a fallu y porter Zénaïde celte nuit, dans notre lit qui est plus grand que le sien. La chambre est jilus gaie aussi.

Elle était gaie, en effet, pleine de soleil dont rinondaienl deux fenùlres donnant sur le jardin, encombrée de me\ibles en bambou que recouvraient de claires cotonnades, les murs tendus d'étoffes aux nuances vives. Lu cheminée, le marbre blanc de la commode, le haut d'un chiffonnier-secrétaire en citronnier vert, deux tables, dont une à jeux, trois consoles et les tablettes de plusieurs étagères, regorgeaient de bibelots en porcelaine, en laque,

i>l^ LA(UBy\SSK

en cristal, en ivoire, aux formes et aux couleurs montrant leur origine chinoise, indoue, japonaise. Dans tous les vases il y avait des fleurs, la plupart artificielles, mais qui pourtant n'étaient point ridicules, leurs tons anciens et abolis leur prêtant la douceur éteinte de fleurs fanées. Plantés à même d'énormes potiches bleues, deux palmiers touffus flanquaient le chevet du lit, et leurs palmes montaient jusqu'au baldaquin, fait d'une pièce de soie rose. Sur le lit lui-même, en guise de couvre-pied, s'étalaient deux châles, l'un de cachemire aux riches ornementations ronges et jaunes, l'autre de Manille, en crépon mauve rehaussé de broderies d'or. Entre les deux fenêtres ensoleillées, débordant sur les deux de façon à ce que le soleil y entrât toujours par Tune ou par l'autre, se dressait l'édifice à jour, léger, aérien, delà volière, tout en fil d<î laiton, avec des toits superposés, aux angles en retroussis garnis de clochettes; et kVdedans vivait voletait, ramageait, caquetait, sifflait et chantait une république ailée, petites perruches, cardinaux, canaris, tarins, oiseaux des îles, dont les plumages variés, incessamment mêlés par une perpétuelle agitation, faisaient comme un kaléidoscope d'arc-' en-ciel.

Valentin à coup sur, ne perçut pas tous ces détails. Mais il ne put s'empêcher d'en avoir une impression d'ensemble, lumineuse, joyeuse, bruyante et bariolée, ainsi qu'à l'entrée soudaine dans un coin d'Orient. Et l'impression, d ailleurs, fut d'autant plus nette, et d'autant plus impérieuse

révocation, qu'il planait dans la chambre, s'exhalant de partout, une odeur forte et musquée, capable de vous suggérer ce rêve d'Orîent, même les yeux clos.

Un examen plus attentif et plus prolongé eut sans doute corrigé désagréablement cette impression. M™^ d'Amblezeuille, par exemple, qui était venue quelquefois chez les Bussins, y apportant son regard aigu et son nez fureteur, ne se gênait pas pour dire, quand elle était mal lunée contre eux :

— Leur intérieur est en fouffes, à fond de poussière; et, sous le musc, on y sent la crasse.

Mais M"^" d'Amblezeuille avait plutôt la dent mauvaise, à l'occasion, et il ne fallait pas trop s'en remettre à elle du soin de juger les gens avec indulgence. Valentin, au contraire, se trouvait ici dans les dispositions les plus indulgentes du, monde. Il ne soupçonna pas ce fond dépoussière, ni ne flaira cette crasse sous le musc. Et ce lui fut un enchantement que d'être dans cette chambre, où élait aussi Zénaïde.

Elle y était bien, en effet. Et cependant, de prime abord, il ne l'y aperçut pas. Il la devina seulement, dans le grand lit où elle faisait un tout petit tas, s'y étant pelotonnée, le corps sous les couvertures, la tête sous le traversin.

— Zénaïde, allons, montre-toi. Ne sois pas si enfant !

C'est Bussins qui la secouait, essayant de soulever les draps auxquels elle s'agrippait.

-Il LACilBASSK

— Zénaïde, ajoutait M'-^ Bussins, tu ne veux Jonc plus voir monsieur Valeniin?

Et Bussins, maintenant lui parlait créole, et M""' Bussins de môme, tous deux d'une voix molle et gazouillante. Mais rien n'y faisait. Zénaïde se ratatinait de plus en plus dans sa cachette, en se cramponnant au traversin avec de violents souhressauts.

— Prends garde, dit >î ' Bussins à son mari qui voulait tirer de force le drap. Prends garde! Ne l'irrite pas ! Si elle allait avoir encore un accès î

Brusquement, à ce mot, Zénaïde rejeta d'ellemême les couvertures loin d'elle, et sa tête ébouriftee jaillissant de dessous le traversin comnie un diable hors d'une boîte, elle s'écria :

— Moi pas î Moi pas! Moi guéri! Moi content!

Elle eût dû Atre touto rouge, venant de se cqn-

;:estic)nner à rester ainsi sous Ja plume, la respiration étoull'ée. Elle était, an contraire, extrêmement pale. Sf s yeux flamboyaient d'un feu que Valentin ne leur avait jamais vu. Il se rappela les soirs où h la table d'hote, il avait eu souvent envie de de lui dire :

— Tu vas être belle. Tu dois être belle. Tues lirlle. Je suis sur que tu es belle!

11 n< s'était pas trompé, alors. Elle était belle, enefttt. Elle lui pa ul telle, du moins, en ce moment, et sans restriction aucune. L'harmonie, qu'il avait supposée p(»ssibU' entre les traits disparates de ce visage, il la constatait maintenant, complète. Ils ne se nuisaient plus Tun h l'autre ni

LACÎIBASSE 2io

tous à chacun. Le bistre vert, qui leur donnait à l'ordinaire une patine de bronze mort, s'était d'abord atténué de sa pâleur, puis se teintait d'une pointe d'incarnat aux joues. Son habituelle expression morne avait fait place à une animation d'allégresse, qui ne se lisait pas seulement à l'éclat de ses regards, mais aussi aux sinuosités tremblantes de ses lèvres, au rapide mouvement de ses narines palpitantes. Bref, elle vivait, enfin !

Valentin ne savait quelles paroles prononcer. Il la contemplait silencieusement. Elle le contemplait de même. Elle répéta :

— Moi guéri ! Moi content!

— Elle parle français, titBussins. C'est un grand effort qu'elle faitlà. C'est pour vous être agréable. Elle ne le parle pas très bien. Elle n'aime pas le parler. Mais elle le comprend parfaitement. Vous pouvez lui dire ce que vous voulez. Elle vous répondra.

Valentin ne savait toujours pas quoi lui dire. 11 balbutia un niais :

— Alors, mademoiselle...

Elle l'interrompit par un grand éclat de rire, bizarre, fou, nerveux, qui s'acheva en un llux de larmes. Valentin lui avait pris les mains, les lui serrait tendrement, lui disait :

— Je vous en prie, je vous en prie, calmez-vous. Elle finit par se calmer, cessant de pleurer, puis

se remettant à rire, mais d'un rire léger et doux, bientôt changé en un sourire vague qui devint peu à peu comme le soufilo régulièrement rythmé d'un

^1() LAGIBASSK

enfant prêt à s'endormir. Et elle s'endormit en effet.

— Oh ! gentiment, pour le coup, dit M^^Bussins. Ce n'est plus le sommeil de cette nuit. Elle repose bien. A la bonne heure !

Yalentin maintenant tenait une main deZénaïde, qu'elle lui avait abandonnée mollement, mais qu'il n'osait cependant pas lâcher; car il sentait dans cette mollesse une étreinte somnolente qu'un rien reveillerait. Il eût voulu y échapper quand même, i\ cette étreinte. Il en était gêné. Un sourd fourmillement lui en montait le long du bras, se propageant dans ses artères qui battaient à l'unisson de celles de Zénaïde, lui semblait-il, comme si leurs deux sangs se mêlaient. La chaleur de ce mélange lui allait jusqu'au cœur. Il s'y alanguissait, craignait de s'endormir, lui aussi, redoutait ce sommeiU

Pour ne point s'y laisser glisser, il se raccrochait du regard à toutes les clartés éparses dans la chambre, et de l'ouïe aux ramages de la volière. Mais ces clartés lui dansaient devant les yeux en papillotements qui lui faisaient cligner les paupières de plus en plus ; et, à ses oreilles bourdonnantes, le vacarme des oiseaux devenait insensiblement un murmure confus, indistinct, à la lointaine cantilène de berceuse.

Les Bassins étaient allés sans bruit, sur la pointe des pieds, jusqu'à un divan bas où ils s'étaient îissis h côté l'un de l'autre et où ils demeuraient muets et immobiles, dans une attitude noncha-

lante, dodelinant déjà de la tête vers une sieste, prochaine. Ils ne tardèrent pas à s'y engourdir complètementj las de la mauvaise nuit qu'ils avaient passée.

Celle qu'avait passée Valentin n'était pas faite non plus pour le défendre contre la torpeur dont il était assailli. Le repos, qui lui était si nécessaire, s'offrait d'ailleurs si facile à prendre! Accoudé d'abord sur le lit, au chevet duquel il s'était penché en serrant la main de Zénaïde, il s'y était bientôt appuyé tout à fait, une jambe pendante, l'autre à môme le matelas, les reins et le torse soutenus par le traversin, la nuque s'enfonçant peu à peu au creux d'un oreiller. Il lui fallait un gros effort, dans cette position, pour résister à une telle ambiance.

Il n'en fut pas longtemps capable, et s'endormit bientôt, lui aussi. Mais, à présent, sans plus redouter ce sommeil, où il ne voulait pas couler tout à l'heure.

11 avait, au contraire, en y coulant (et c'était la dernière perception consciente oii il s'était arrêté au seuil du sommeil) éprouvé une profonde sensation de bien-être, à la fois toute physique et dont sa pensée elle-même avait joui. Ce dans quoi il coulait ainsi lui faisait l'effet d'être un bain tiède et parfumé où son corps rompu s'étirait parmi des caresses fluides, grasses, enveloppantes, où se détendaient enfin ses nerfs crispés, où son cerveau gonflé se dégorgea en vapeurs légères, voluptueusement.

XM8 LACilBA.SSi:

Il se réveilla ayant au cou les bras de Zénaïde, qui lui disait tout bas, tout bas :

— Moi toi aimer! Beaucoup! Fort! Fort!

Ils étaient face à face, leurs deux têtes sur i'oreiller, vers lequel Zénaïde s'était dressée d'un mouvement très lent, si lent, qu'il avait échappé, non seulement aux lîussins toujours engourdis lîVhas dans leur sieste, mais à lui-même, près de qui et le long de qui Zénaïde l'avait fait. Il comprit soudain tout ce que ce mouvement devait avoir eu (le coulouvrin, en fut inquiet, fut extrêmement troublé aussi du ton passionné avec lequel Zénaïde lui disait tout bas, tout bas :

— Moi toi aimer! Beaucoup! Fort! Fort!

Car elle venait de le répéter, sa bouche touchant presque la bouche de Valentin, et leurs haleines confondues. Celle de ZéiiaïJe était ardente et lui sembla fleurer le poivre et l'œillet.

11 voulut se reculer. Elle le retint, lui attira la tète en avant d'une violente secousse, et le baisa tivs vite sur les lèvres.

Comme elle l'avait làciié aussitôt, ou, pour mieux dire, repoussé, il se cogna l'occiput contre Ir bois du lit, et le bruit réveilla les Bnssins. Il (Irvmt cramoisi de confusion, pensant qu'il avait L-'r vu par eux, qui venaient de se lover brusqueiMi'nt.

— Oh! ne soyez pas confus, cber monsieur, dit M ' Bussins. Je devine ce qui vous fait rougir. Z *?:aïJe vous a ombrasse, sans doiilo, à sa manière» • L petite guenon brutale qu'elle est. Il ne faut pas

LA<;iBASSE 219

y attacher d'importance. Aucune! Aucune! Elle m'embrasse de la sorte aussi, et elle embrasse mon mari de même.

— Oui, oui, ajouta Bussins. N'y faites pas attention. C'est une enfant.

Et c'était bien une enfant, en effet, que Valentin voyait à présent dans le lit, ou plutôt sur le lit; car Zénaïde était soudain sortie hors des couvertures, et s'était mise debout d'un saut de carpe, toute droite, sa longue chemise de nuit, boutonnée au col et aux poignets, et d'une venue jusqu'aux pieds, laissant deviner son corps de fillette, vraiment de fillette, et non formée encore, aux membres menus et graciles, aux articulations trop grosses, aux épaules sèches, aux coudes pointus, aux maigres hanches anguleuses. A la regarder ainsi, ne venait nulle idée d'impudeur. C'était bizarre, mais absolument ingénu.

Valentin se demanda comment il avait pu, tout à l'heure, se méprendre à tel point sur elle, et trouver de la passion troublante au baiser de cette gamine, de cette petite guenon brutale, ainsi que le disait si justement M"^^ Bussins. Il eut remoi>ds de sa méprise. A son tour, il éclata d'un grand éclat de rire.

— Elle est drôle, n'est-ce pas? fit Bussins. A cela non plus, il ne faut pas faire attention. Quand elle vous connaîtra un peu mieux, vous en verrez bien d'autres.

— Tenez, tenez, s'écria M"™® Bussins. Ah ! la voilà tout à fait guérie. A la bonne heure!

It'ii) LACilliASSE

Et elle battait des mains, aux bonds que venait de faire Zénaïde, du lit sur un fauteuil voisin, puis de ce fauteuil jusqu'à la cage, devant laquelle elle gambadait, montrant ses jambes nues.

Celait une danse de sauvagesse, qu'elle rythmait d'une vive chanson, incompréhensible d'ailleurs pour Valentin. On eût dit des vocalises d'oiseau. Et les oiseaux sans doute y étaient sensibles; car ils redoublaient de ramage.

Elle s'arrêta tout net, se retourna vers Valentin, lui fit une grimace et dit :

— Moi parler oiseau. Moi savoir. Toi pas savoir. Toi bête.

Et elle se sauva par une porte dont elle souleva la tenture avec une prestesse et une soudaineté toutes simiesques.

— Elle va dans sa chambre, fit Bussins. Elle a besoin de prendre de l'exercice. Ne faites pas attention à sa grimace, ni à ce qu'elle vous a dit. Elle sait très mal le français, je vous le répète.

— Elle est très gentille quand même, avouez-le, ajouta M"'^ Jiussins.

— Et elle vous aime beaucoup, beaucoup, reprit Bussins.

. — Oh! certes, continua M"'*' Bussins. H faut qu'elle vous aime vraiment pour avoir dansé et chanté devant vous. Et pour...

— Je vous expliquerai tout cela un de ces jours, interrompit lUissins.

— Tout quoi? interrogea Valentin.

— ()v3s choses, des choses qui vous intéresse-

ront, fît Bussins. Quand nous serons, plus amis encore, vous verrez. Car nous le serons, n'est-ce pas?

— Mais nous le sommes, dit Valentin en prenant congé.

Et il avait hâte de le prendre, ce congé. Une hâte fébrile. Pourquoi?

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